PREMIERE PARTIE I I I
maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous éloignâmes en un instant du quartier.
Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce n'étoit pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher. J'avois plus de scrupule sur l'argent que j'avois > acquis au jeu. Cependant nous profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie,
M. de G... M... ne tarda pas long-temps à s'appercevoir qu'il étoit dupé. Je ne sçais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous découvrir ; mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire long-tems d'inutiles , et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'éloignement qu'il y avoit de notre quartier au sien. Non-seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires présentes, mais il apprit aussi qui j'étois, la vie que j'avois menée à Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B. . . , la tromperie qu'elle lui avoit faite ; en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de nous
traiter moins comme des criminels que comme de fiefés libertins. Nous étions encore au lit lorsqu'un exempt de police entra dans notre chambre avec une demie douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M .., et, nous ayant fait lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte , où nous trouvâmes deux carosseSj dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir éprouvé de tels revers pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni de lui dire une parole. J'ignorai long-tems ce qu'elle étoit devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas sçu d'abord, car une catastrophe si terrible m'auroit fait perdre le sens, et peut-être la vie.
A malheureuse maîtresse fut donc '""' enlevée à mes yeux, et menée dans ^t^^^^une retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes eussent eu mes yeux et mon cœur ! On ne Ty traita pas barbarement ; mais elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je n'appris ce triste détail que long-tems après, lorsque j'eus essuyé moimême plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne m'ayant point averti non plus du lieu où ils avoient ordre de me conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare. J'aurois préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de
tomber. J'avois de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches, pour s'assurer qu'il ne me restoit ni armes, ni moyen de défense. Le supérieur parut à l'instant; il étoit prévenu sur mon arrivée. Il me salua avec beaucoup de douceur.
« Mon père, lui dis-je, point d'indignités. Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une.
— Non, non, monsieur, me répondit-il, vous prendrez une conduite sage, et nous serons contens l'un de l'autre. »
Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la porte , et le supérieur, y étant entré avec moi, leur fit signe de se retirer.
« Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon père, que prétendez-vous faire de moi? »
Il me dit qu'il étoit charmé de me voir prendre un ton raisonnable ; que son devoir seroit de travailler à m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu