‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 76 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

n O mon père ! lui dis-je en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus détestable de toutes les barbaries : c'est l'action que l'indigne G... M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le cœur. Je n'en reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. »

Je lui fis un récit abrégé de la longue et insurmontable passion que j'avois pour Manon, de la situation florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par nos propres domestiques, des offres que G... M... avoit faites à ma maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il avoit été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le plus favorable pour nous :

u Voilà, continuai-je, de quelle source est venu le zélé de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne ; mais, mon père, ce n'est pas tout : il a fait enlever cruellement la plus chère moitié de moi-même; il l'a fait mettre honteusement à

l'Hôpital; il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. A l'Hôpital, mon père ! O Ciel ! ma charmante maîtresse, ma chère reine à l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures ! Où trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? »

Le bon père,, me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me dit qu'il n'avoit jamais compris mon avanture de la manière dont je la racontois; qu'il avoitsçu, à la vérité, que je vivois dans le désordre, mais qu'il s'étoit figuré que ce qui avoit obligé M. de G... M... d'y prendre intérêt étoit quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma famille; qu'il ne s'en étoit expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce que je venois de lui apprendre mettroit beaucoup de changement dans mes affaires, et qu'il ne doutoit point que le récit fidèle qu'il avoit dessein d'en faire à M. le lieutenant général de police ne pût contribuer à ma liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avois pas encore pensé à donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avoit point eu de part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par

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