‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 96 sur 100 · PREMIERE PARTIE l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE l

de raisonnemens et de réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles. J'avois besoin d'un secours présent pour un nombre infini de nécessités présentes. J'avois à chercher quelque voie qui pût du moins m'ouvrir des espérances pour l'avenir; et, ce qui n'étoit pas de m.oindre importance, j'avois des informations et des mesures à prendre pour la sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert dans une chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il seroit tems d'y penser lorsque j'aurois satisfait aux présens.

Il étoit donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T... m'avoit offert généreusement la sienne; mais j'avois une extrême répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire part de son bien! Il n'y a qu'une ame lâche qui en soit capable, par une bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité , ou un chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend

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supérieur à cette honte. Je n'étois ni un homme lâche ni un bon chrétien, j'aurois donné la moitié de mon sang pour éviter cette humiliation.

« Tiberge, disois-je, le bon Tiberge, me refusera-t'il ce qu'il aura le pouvoir de me donner ? Non, il sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces ; il me fera acheter ses secours si cher que je donnerois encore une partie de mon sang plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse, qui me laissera du trouble et des remords. Bon, reprenois-je, il faut donc renoncer à tout espoir, puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si éloigné de m'arrêter à ces deux-là que je verserois plus volontiers la moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang plutôt que de les prendre toutes deux. Oui, mon sang tout entier, ajoûtai-je après une réflexion d'un moment; je le donnerois plus volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications. Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et

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