‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier DesgrieuxChapitre 9 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

secours du ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris auquel il n'y a rien d*égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, ajouta* t-il, et ce qui m'empêche de recourir à la solitude? C'est uniquement la tendre amitié que j'ai pour TOUS. Je connais rexcellence de votre cœur et de votre esprit ; il n*y a rien.de bon dont vous ne puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle perte pour la vertu 1 Votre fuite d'Amiens m'a causé tant de douleur, que je n'ai pas goûté depuis un seul moment de satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. » U me raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; maisqu'ayantsurlui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été impossible de me joindre ; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une demi-heure après mon départ; qu'étanit bien certain que je me serais arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement; qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la

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comédie; qu'elle y était daas ime parure si édatante, qu*il s'était imaginé qu'elle devait cette tot* tune à un nouvel amant; qu'il ayaitsuivi son carrosse jusqu'à sa maisoQ, et qu'il avait appris d'un domestique qu'elle était entretenue par les libéralités de M. de B***.i> Je ne m'arrêtai point là, eontinuart-il ; j'y retcmrnai le lendeniaui pour apprendse d'elle-même ce que vous étiez devenu. Elle me quitta brusquement» lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre ave&tare et la consternation extrême qu'elle vous a causée ; mais je n'ai pas voulu vous voir sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

— - Vous avez donc vu Manon ? lui répondi3-je ea * soupirant. Hélas 1 vous êtes plus heureux que moi» qui suis eond^unné à ne la revmr jamais 1 II me fit des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour elle. U ntô flatta si adroitement sur ia bonté de mon caractère et sur mes inclinations» qu'il me fit nidtre, dès cette première visite, une forte envie de renoncer comme lui à tous les plai* firs do siècle pour entrer dans l'état ecclésiastiqtteé

Je goûtai teliemeat c6Ue idée, que, t<»%;qtie je oie trouvai seul, jeue m'oecupai plus d'autre ehose. le me rappelai les discours àe U. l^évéque d'AoûeiiB, qui m'avait dûoué le mâme conseil, et led présages heureux qu^il avait fociués eu i&a faveur, s'il m'ar avait d'embrâsser ce pavti. La piété se mêla aussi daus mes cousidérAlioas. Je mia^Nû une vie sage et chrétieune, dUaisic; je m'oecuperai de Tétude et de la religiôQ, 4}ui ne mo peimettnHit point de penser aux dangereux plaisirs de Tamour. Je mépiise^ai ce^ueJGowuaftUiades bommes admire; et comme je sens ass» qm mou c<»iur jm déiirem que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu d'inqniétades^ue de désira.

Je formai là^asusid'avaiiôe, «n :^ystème éd vie paisible et solitaire. J'y faisais eotrer une miôsoa écartée, avec un petit boîs et un luisaeau d'eau douce au bout du jardin, une UblioUièque posée de livres choisis, uu petit ncmbre d'à vertueux et de bon sens^ une taUe propre,.] frugale et modérée. J'y joignais un commerce éo lettres avec un ami qui ferait soa i^jour èBMa^iCl qui m'în&rmemt des ooutelks ipuiblifiiei«i

pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai je pas heureux? ajoutais*je; toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait eitrêmement mes inclinations. Hais à la fin d'un si sage arrangement, je sentais que mon cœur attendait encore quelque chose, et que pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il fallait y être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites pour me fortifier dans le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris Foccasion d'en faire l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser ses enfants libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réservait que lé droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui tendaient moins à me dégoûter de mon projet qu'à me le faire embrasser avec con* naissance.

Le renouvellement de l'année scolastique appro« chait. Je convins avec Tiberge de nous mettre en^

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semble au séminaire de Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie» et moi pour commencer les miennes. Son mérite» qui était connu de révêque du diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un Mnéfice considérable avant notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion; ne fit aucune difficulté de me laisser partin Nous arnv&mes à Paris; l'habit ecclésiastique prit la place de la croix de Halte, et le nom d'abbé des Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à Tétude avec tant d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois. J'y employais wfjd partie de la nuit» et je ne perdais pas un moment du jour. Ha réputation eut tant d'éclat,, qu'on me félicitait déjà sur les dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir; et sans l'avoir sollicité, mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu plusieurs fois répandre des larmes en s'applaudissant de ce qu'il nommait ma conversion.

Que les résolutions humaines soient sujettes i

changer, c'est ce qui ne m'a jamais eausé d'étûnnament; une passion les fait naître, une autre passion peut les détruire ; mais quand je pense à la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Sainfr-Sulpice» et la joie intérieure que le ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle des passions, qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance et sans ressentir le moindre remords.

Je me croyais absolument délivré des faiblesaei de Tamour. Il me semblait que j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant un instant malheureux me fit retomber dans le précipice ; et ma chuto fut d autant plus irréparable, que, me trouvant tout d'un coup au même degré de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me

PaBMIÈR£ FAATIB. M

portèrent bien plus loin vers le fond de rtbtoi^

J'avais passé près d'un an à Paris sans m'infimnar ' des affaires de Manon. Il m'en ataitd'aiiord coûté beaucoup pour me faire cetteviolence ; mais les conseils toujours présents de liberge et mes propres réflexions m'avaient fait obtienir la vieteHrè. Les derluars mois s'étaient éoouiés si tranquiUementv fae je me croyais sur le point d'ooUier éterneliemœt cette charmaiiteeij^âiAleeréature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public devant réc<âe de tbédogie; je fis prier plusieurs personnes de ûoi^idérationde m'honoseréekar présence. Mon nom fut amsi répandu dans tous les quartiers de Paris; il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais unrestede curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu démêler lequel de ces deux sentiments}» lui fit prendre intérêt à un nom si semblable au mien; elle vint en Sèrbonne avec quelques autres dames. Elle fut présente À mon ^x^rcioe, et sans doute qu'elle eut peu de peine i me remettre.

Je n'eus pas la moindre eonnaissanee de eetti

visite. Oa sait qu'il y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, où elles soat cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couTert de gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint m'avertir, un moment après mon retouri qu'une dame demandait à me ▼oir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux 1 quelle apparition surprenante I j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire : c'était un air si fin, si doux, si engageant; l'air de l'Amour même ! Toute sa figure me parut un enchantement

Je demeurai interdit à sa vue; et, ne pouvantconjecturer quel était le dessein de cette visite, j'atten* dais les yeux baissés et avec tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut pendant quelque temps égal au mien; mais voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit d'un ton timide qu'elle confessait que son infidélité méritait ma hsûne ; mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais

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eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi bien de la dureté à laisser passer deux ans sa^s prendre soin dé l'informer de mon sort, et qu'il y en avait beaucoup encore à la Toir dans Tétat où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le désordre de mon &meen l'écoutant ne saurait être exprimé.

Elle s'assit Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un elFort pour m'écrier douloureusement : « Perfide Manon! Ah I perfide! perfide I » Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa perfidie. «Que prétendez-vous donc ?m'écriai-je encore. — Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez TOtre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. — Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en versant moi-même des pleurs que je m'efforçai en vain de retenir; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car mon cœur n'a Jamais cessé d'être à toi. »

4 peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle

se Idia iiTcc tiaospoxt paur venir m' wbrassnr. BUe m'ACcabla deottUIe eare$aee{»tsaîoanfe8. ffllea'iq»* pek par ioii6 les JMMXisiqiie ranmoBr mvcBte pour es* primer «es pto wes itefidnesee. Je n^ répondaûi encore qa'avec tan^aeur. Qf^i pênaget eâ e&t, de la situation iranquiUe oà î'êmis été, aiiK iiiMnr6> ments tumultueux que je sentais renaitrel.l'eivétiis épouvanté, Jefrémissais, eafisme il airiTe iorsqft^n se trouTela nuit dans une campagne écartée : on ae croit transporté dans un nouvel ordre de choses.; on y est saisi d'une horreur seorète^ dont on ne «e remet qu'après avoir considéré longtemps tous les environs.

Nous nous assîmes l'un près de Tautre. Je prisées mains danslesxniennes. « Akl Manon, Lui dis-jeen la regardant d'un oeil triste je ne m'étais pas altendu à la noire trahison dont YOui avez payé mon amour. Il vous était hieaiacile de tromper un cœur > dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à^ousobéir. Ditesmoi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non« la nature n'en fait guère de la même tren?pe que le mien. Dites-

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moi da moins si tous Tavez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd'hui pour le cousoIerT Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que lamais; mais, au nom de toutes les peineis que j'ai souffertes pour vous, belle Kanon, dites-moi si vous serez plus fidèle. »

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s'engagea a la fidélité par tamde protestations et de serments, qu'elle m'attendrit à un degré inersprimabte. « Obère Manon I lui dis-je avec un mélange profane d'expressions amoureuses et tfaéologiques, tu es trop adorable pour une créatare. Je me sens le cœur emporté par une délectation vîctorieuse.Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint- Sulpice estune chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune ne me touchent point; la gloire me parait une famée; tous mes projets dévie ecclésiastique étaient de folles imaginations : en- Sd, tous les biens différents de ceux que ]*espèrt

«vectoi sont des biens méprisables,- puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards, n *—

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par de B^.. Elle m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire, en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme eonsidérable qui pût servir à nous faire vivre commodément ; qu'il l'avait éblouie par de m magnifiques promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé voir des témoignages la veille de notre séparation ; que, malgré l'opulence dans laquelle ill'avait entretenue, elle n'avait jamais goûté de bonheur avec lui, nonseulement parce qu'elle n'y trouvait point, me ditelle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de mes manières, mais parce qu'au milieu même

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