‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier DesgrieuxChapitre 16 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le .murmure de mon cœur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de son infidélité; elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus m*empècher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que j*ao* compagnai d'autant de soupirs.

Bile me railla d*abord de ma simplicité ; mais lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si contraire à mon humeur et âmes désirs, elle passa seule dans son cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs* Je lui demandai ce qui les causait. « II t'est bien aisé de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à te causer . un air sombre et chagrin t Tu ne m'as pas fait une seule caresse depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec la majesté du Grand Turc au sérail«

^ Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embras^

«MU, je &e puis vous eacher ^e j'ai le coeur i lellemeat affligé. Je oe parle point èpr^euldds alarmes où votre &iiteinipirdv(iemiaj€^é, m de.ia cruMté que xam avez eue de lO^ abâ^oiwer sm3 OB aiot de cftasolatioa, après avoir paas,é U «mH dans un autre lil <}ue moi ; le eliaroMe 4e votie pff^ 4Moe m'en ferait bieu oublier âatraatetge* Uiés eroyez-voufl cpie je puisse penser sans souf^ et même sans verser des larmes, ciNKifci|^ufti-je eu em recsaut quekpids unes, à la tri»te et luaibeuiiwse vie que vous vo«tee que je «iène4aj)S( œtte ^uaîsûO? Laiasants ma uaissMce et mon hoaueuri part; oe ne sont plus des raisuDS ai faibles quiiloi^uteutfer en coneurrenoe avec un amour tel que le mm; mais cet amour nèine, ne vous imagtaez-«vK)ttS pas qu'il gémit de se voir si mal récompensé ou pluti)t tneiitési crueUement paruuoia^aie etdm^ mal* HesseT*.*^

Elle m'interrompit : « Tenez, dit-eUe^ mon (dkevalier, il est inutile de .me tomnien^ par des. reproehes qui me percent le eoaur ktfaqu -ils vi^oneut de vous. Je vois ce qui vous blesse. J^avaia.^pâré qa» vous consentiriez au projet que j'avais fait pour

PAaUip on i^to'ifotyi^feïfmile, et (Té/îdStlpWtiÈttîft- §tf votre dâfoanestsie qoe j'«fiii9 OMiitteneé' à retéeut^ sans votpe p^i^âc^istti^fi ; niBig f^y feBonee^, puisque vous ne ÏAppt<îfit9itz pas. » BHe ^^tniia qu'elle ne me demandaiïl qt^iin f^eu êe eomplaisatocé pour le reste dtt jour ; (pt'tWe affto'l déjà reçu ûesrt cents pistoies de son ti^iamaiit, et quil lui avtiif promis de lui apporter le soir un beanoollierde per^ les avec d'autres ]>i)ouit, etptfr^'desiSaS'eela totn<yi* tiffâeift pension annuelle qci*il iài avait piioniise. « I.aiss)^^-nloi s^ul^mient le temp$, me dlHHe» de M^evoir ces présenta; }e vous jure qd*il ne potrrra se vanter des avantages que je lui ai donnéssur mcn^ car Je l'ai remis jusqu'à présent à la ville. Ileirt vnti qu'il m'afrar^é pitrs d'un million de fois les mcins; Qedt juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sena point trop que cinq ou six mille francs, en pnro« portionnam le prix à ses ridiesses et & son ftge:>»

Sbi résolution me fut beaucoup plttd^ agréaMe que respérance des cinq mille livres. J'eus lieu de recon naître que mon cœur n'avait point encore perdu tout Si^timent d'honneur, puisrqu'il était si satisfait 4'échapper à l'infamie ; mais j'étais né pour les cott^

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tes joies et les longues doalenrs. La fortune ne me déliyrad'unprécipicequepour me faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon par mille caresses combien je me croyais heureux de son chanr gement, je lui dis qu'il fallait en instruire monsieur Lescaut, afin que nos mesures se prissent de con* eert. Il en murmura d*abord; mais les quatre à cinq mille livres d'argent comptant le firent entrer gaiement dans nos vues. H fut donc réglé que nous nous trouyerions tous à souper avec M. de G*** M***, et cela pour deux raisons : Tune, pour nous donner le plaisir d'une scène agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon ; Tautre, pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse, par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait à la chambre où il comptait passer la nuit; et Manon, au lieu de le suivre, nous promit de sortir et ^ de la venir passer avec moi. Lescaut se chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.

L'heure du souper étant venue, monsieur de G*** M*** ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut

était avec sa sœur dans la salle. Le premier compliment du vieillard fat d'offrir à sa belle un collier» des bracelets et des pendants de perles qui valaient au moins mille écus. Il lui compta ensuite en beaus: louis d'or la somme de deux mille quatre cents livres, qui faisait la moitié de la pension. Il assaisonna son présent de quantité de douceurs dans le goôt de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je prêtais Toreille en attendant que Lescaut m'avertit d'entrer.

II vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les bijoux; et me conduisant vers moqsieur de G*** M***, il m'ordonna de lui faire la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. « Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c*est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné, comme vous le voyez, d'avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu'un peu d'usage le façonnera. Vous au|^ rez l'honneur de voir ici souvent monsieur, ajoutaitil en se tournant vers moi ; faites bien volref refit

d'un si bon modèle. »

Le Yieil amant parut prendre plaisir à me ?oir. U me donna deux ou trois petits conps sur lajo««, eu me disant que j'étais un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes g«s se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut rassura que j'étais naturellement si sage» que je ne parlais que de me faire prôtre, et que tout m<m plaisir était à faire des petites diapelles. ce Je lai trouve l'air de Manon, » reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je répondis d'un air niais : < Monsieur, c'est que nos deux chairs se touchent de bien proche; aussi j'aime ma soeur comme un autre moi-même. — L'entendez-voust dit-il a Lescaut; il a de l'esprit C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de monde. -* Hol monsieur, repris je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j'en trouverai à Paris de plus sots que moi. — Voyez, ajoutat-il, cela est admirable pour un enfant deprovince.»

Toute notre conversation fut à peu près du même goût pendant le souper. Manon, qui était badinOi fut plusieurs fois sur le point de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai roccasion, en soupànt» de

PRRMiiftB PA^1IT»• Itt

kii raconter &a propre histoire ellemaiimift tK>rt qui le menaçait. Lescaut et HanoiitreinblaîeBt^peflh dant mon récit, surtout lorsque. je faisais êoa portrait au naturel; mais Tamour-propre l'empèobade s'y reconndtre, et je l'achevai si adroitement qu'il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu sur cette ridicule scène.

Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi. On le conduisit à sa chambre; et Hanon, étant sortie sous prétexte d'un besoin, nous Tint rejoindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous éloignâmes en un instant du quartier.

Quoique à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce n'était pas la plus iojuste que^t; crusse avoir à me reprocher. J'avais plus de scrupule sur Targent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous profitâmes aussi peu de Tun que de ' Tautre, et le ciel permit que la plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.

Monsieur de G''** M*'''' ne tarda pas longtemps & s'apercevoir qu'il était dupé. Je ne sais s'il fit dès le soir même quelques démarches pour nous découvrin mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps d'inutiles» et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'éloi* gnementqu'ily avait de notre quartier au sien. Nonseulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à Paris, Tancienne liaison 4e Manon avec deB***, la tromperie qu'elle lui avait faite; en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter, et de nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins. Nous étions encore au lit lorsqu'un exempt de police entra dans notre chambre avec une demi -douzaine de gardes. Us se saisirent d'abord de notre argent, ou plutôt de celuJ de monsieur de 6*** M***; et, nous ayant fait lever brusquement, il nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans explication» et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare.

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II faut avoir éprouvé de tels revers pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce fut sans doute UD bonheur pour moi de ne pas l'avoir su d'abord ; car une catastrophe si terrible m'aurait fait perdre

' le sens» et peut-être la vie.

Ha malheureuse maîtresse fut donc enlevée à mes yeux et menée dans une retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes eussent eu mes yeux et mon cœur I On ne Vy traita pas barbarement ; mais elle fut resserrée dans une étroite prison, seule et condamnée à remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je n*appris ce triste détail que lontemps après, lors-

. que j'eus essuyé moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence.

ttes gardes ne m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me conduire, je nd

4M Mkn^n Lg86A«t.

cMmis non destin ifu'à la pditB de Mnt-HaMM. J*aiirm jpféléré la mort, dais œ noilieiil, à VèM oà je me crus près de ton^r; j'avais de terribles idées de^tte Aiaismi. Ma fraydiraii^ema lorsqa*ea etiïraat les gardes Yîsîtëf eut ntte seconde Cris mes pbchesy pour s'assorer qa'il ne me restai! m amtes ni moyens de défense.

Le supérieur parut à TinstaÉt; il élaît préyem sir flM>H arriféèk II me saHia a?ee beaoeonp de doticeur. « Mcw père, liiidis*je» point d^indignités; )e perdrai milie vies avant que dfen souffrir tue. -« Non, non, monsie^rr, me répendit-^1; tous preiH drez une conduite sage, et nous serons eonttoirts l'un de Tanire. » Il me pria de monter dans une chambre baute. Je le suivis sans résistmee^ £es arebers nous aecompdgoèrent Jusqu'à la po^te, et le supérieur, y étant entré, lemr fit signe de sé retirer-

«Je suis d6. ne votre prisonnier? lai dis-^je. Bb bien, mon père, que préteridez-^ous faire de moi ? s Il me dit qu'il était charmé de me voir prendre un tan raisonnable; que son devoir serait de travailler à tt'mspirer le goût de la vertu et de la rehgioûi

PREUHÊRS PARVIS. 4^

Cl fe mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils ; que pour peu que je voulusse répondre mUL attentions qo^ aurait pour moi, je ne froncerais que du plaisir dans ma solitude. « Ahl du plaisir! repris-je; tous ne savez pas, mon pève, l'unique diose qui est capable de m'en faire goûter, —Je le saiS; repriMl; m^s j'espère que votre ioeiination changera. » Sa réponse me fit eomprendre qu'il était instruit de mes aventures, et peut-ètne de mon nom. Je le priai de m'^claircir. Il me dit naturellement qu'on ra?ait informé de tout

Cette connaissance fut le plus rude de tous um châtiments. Je me mis à verser un ruisseau de larmes, avec toutes les^ marques d*ua a&eux dés^s* poir. Je ne peujrais me consoler d'une humiliation qui allait me rendre lafBble dC'toutes les personnes de ma connaissance et la èente de ma famijle. le passai ainsi huit jours dans le plus profond abatte* ment, sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d*autre chose que de mon oppvobfe. Le souvenir môme de ifanon n'ajoutait lien à ma douleur. Il n'y entrait du moins que comme un sentimenft qui avait ptéeédé cette nouvelle peine»

el la passion dominaote de mon âm« était la honfé el la confusion.

II y a peu de personnes qui conttaissent I& torce de ces mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes n'est sensible qu*à cinq ou six passions dans le cercle desquelles leur vie se passe et ou toutes leurs agitations se réduisent. Otez-leur Famour et la haine, le plaisir et la douleur, Tespétance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble peuvent être remuées de mille façons différentes: il semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature. Et comme elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève audessus du vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la honte est une de leurs plus violentes passions.

J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si excessive au supérieur, qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. U me visitait

fREMIÈRE PARTIS. 4<K^

deux ou trois fois le jour. Il me prenait souvent atee lui pour faire un tour de jardin, et son zèle s*épuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les recevais avec douceur» je lui marquais même de la reconnaissance : il en tirait l'espoir de ma conversion.

« Vous êtes d'im naturel si doux et si aimable, me dit-il un jour, que je ne puis comprendre les désordres dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent : Tune, comment avec de si bonnes qualités vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et Tautre, que f admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes^conseils et mes instructions, après avoir Técu plusieurs années dans l'habitude du désordre. Si c'est, repentir, vous êtes un exemple signalé des miséricordes du ciel ; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins un excellent fonds de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons pas besoin de TOUS retenir ici longtemps pour vous ramener à une vie honnête et réglée. »

Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je résolus de Faugmenter par une conduite qui pût le iâtisfaire entièrement, persuadé que c'était le plus

sûr fluQfien d'abréger IDA prûson*^ Je hiîtdomMiii des liTffesi II fiit svaçm qM, Jùfkym^ lalsa61e dioade csux^qne je voulaîB lite; je ipie déteratih oai pour quelques. attteiUBS^ fléiieiKfci Je feignis vdè ja'apfiliftter à.rél<ide«?e6 ledemier altMhexfeat» et je lui dennai ainsi dans toutes les oceœieBflrdes pi^utes du Ghaogement ({Ur'ilTdélIrail..

Cependant iln>éUâtq»*eiléri6u>p«Jad9ls JâeeOifesseriioatMMa^tei. je jouai à SaiaIrLaMrett&fftfvsannaged'lijrpociritâ^ Auiieu â*éiudier4«Mad j'étaia aeul, jenei m*occuimsqu'à gémùrdeigiaideetinée^ Je maudissais ma prison^ «t la tyi^ome qjiii m^f retenait. Jen^euspasjkhitôtquelqa&ffeliebe du eAM de^cet aecablenentoù m'avait jeté la ceafosiony-que je. retombai dans les touroàents de^rauMmr^ L^ab^ sence de Manon, rin<$ertitude de soa sort^ la cmate de ne la revoir jamais^ étwent l'unique objat^djd mes tristes méditations. Je ma la figurais^ daae lee bras de 6*** M***, car c'était la p»)séeque j'avaia eue d'abord ; et» loin de m'imagiaer qu'il JuL^tifail te même traitement qu'à moi, j'étais^ persuadé qj^'i] ne jn'avait fait < éloigner qu^ pour la posséder tranquillement

PREMIÈAE PARTIS. |14

Je passais ainsi des jours et des nuits dont la longueur me paraissait éternelle. Je n'avais, d'espérance que dans le succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les discours du supérieur pour m .assurer de ee qu'il pensait de m(A, et je me faisais une étude de lui plaire, comme i l'arbitre de ma^destinée. il mé fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé àiie rendre service.

Je priii unjpur la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon élargissement dépendait.. U me dit qu'il n'en était pas absolument le maître, mais que, sur son témoignage, U espérait que monsieur de G^^ M!^^f àr la sollicitation^ duquel monsieur le lieutenant général de pplice m'avait fait renfermer, consentirait àme rendre la^liberté. « Fois^je me flatter, repris-je doucement, que deuxmois de prison que j'ai déjii essuyés lui paraîtront une expiationsufflsante? » Il me promit de lui en parler si je le souhaitais. Je le priai instamment de me Dendre ce bon office.

Em'uppi^t, deux jours< après, que monsieur de

G*** M^*^ avait été si touché du bien qu'il avait entendu dire de moi, que non-seulement il paraissait être dans le dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne pût m'ètre agréable, je la regardai comme un acheminement prochain à ma liberté.

Il vint efiTectivement à Saint-Lazare. Je lui trouyai Tair plus grave et moms sot qu'il ne l'avait eu dans ta maison de Manon. Il me tint quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige, mais que la friponnerie et lea artifices honteux méritaient d'être punis.

Je l'écoutai avec un air de soumission dont il pa« rut satisfait. Je ne m'ofiTensai pas même de lui entendre lâcher quelques railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Hanon, et sur les petites chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'ayais dû faire un

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graiid nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette pieiise occupation. Mais il lui échappa, mallieureosement pour lui et pour moimême, de me dire que Manon en aurait fait aussi sans doute de fort jolies i Thôpital. Malgré le frémissement que le nom d'hôpital me causaj j'eus encore le pouvoir de le prier avec douceur de s'expliquer : <c Hé oui I reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à l'Hôpital Général, et Je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit que TOUS à Saint Lazare. »

Quand j'aurais eu une prison éternelle ou la mort même présente à mes yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport à cette furieuse nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage, que j^'en perdis la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par terre et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit de sa chute et quelques cris aigus que je lui laissais à peine la liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans ma chambre. On le délivra de mes mains.

J'avais presque perdu moi-même la force et la

444 MANOlf LrSG^'tfT.

resjmttfion. « 0 «Dieat m^eriâMe en pemssmt iDiilfe soupirs ; jm^tiee du olél I tfaut^l qm je 'rive tem moment après une telle iofamie \ '^' Je vouhifi «me jeter enodre emr le barhare'qui 'tenait de^m'^sasainer. On m'arrêta. Mon -déaeapolr, «mes ^eris eltites larmee passaient toute imagiMtienvtfe^ydoft choses ^i étonnantes, que Uma les «asaistantsy qv(i«n ignoraient ta cause» se mgardaienl^os uns les atatrea ayec autant de frayeur que^Jkeiirprise.

'Monsieur de &***" H**^ rajustait pendant ce^emps* là sa perruque et sa cravate; et, 'dansée dépitd^avoir été -si maltraité, it ordonnait au supérieur de meressererphis^étroltementquejaméîs, et de me punir par' tous^ les eh&Hments qu'en sait être' propres à Satat^Lazare. « Non,^monsieur, lui dit leM^upérieur, ce n*est point avee une «personne de la naissance de monsieur le chevalier que nous en usons de cette manière. Il est si doux^'àiHeurs et si honnête, que j'ai peine àoomprendre qu'il se-soit porté à cet excès *ans dé 'fortes raisons. » Cette réponse acheva de déconcerter-monsieur de 6*^ll*'^ Il sortit en disant qu'il saurait faire plier, et le supérieur etmoi, et tous ceux qui oseraient lui résister.

Le siférienr, ajifant^mné^à ses religieiix de te coQd«irettdeaie«ra 0eQl<aree«Dt«ii'Il më'eoiiiiira de loi qppreodre prompleneiil^ V>ti feBavl<5e ^sordre. «'Oanoa-père I luidis-je, *eii"oealSBiiaiiide*ple«fer eoHMie an eafànt, figoree^^Mis 4a ^ns iKNrtible Cillante^ kB89ttsa^fMs4afiki84Mle8«â«^ les^baièanes, -o'etfl i*action<'fiiel'ittdigiie<Q^lP^ aj^ffiU lâdieiéida «oommottie. KMr ! tt «H^a percé to cœur. Je n'en reviendrai jamais. JeveuK^nMis mcenkrilMt, iîMttiitje «B san^aiiii Vous êtes boo, von» amep piâéide moi* »

jJêihnifism réoit^régêde'la^ngaeet ifisnr^ aMfitâle 'pa8sio9^4Iue J^ftvtis ^pottr^ Hanen, de la si» tmtàfiù iâorissante de noire forlune avant ({ue Qpns eussions' élé éépeniUés fw nos propres do* mesliques, des dOresqne 0*^1P** Ofvail faites à fflaonailiesse, dela<conotu8ioAdeleiirmarehé,etde laimanière dont il avait ité^rompn^ Je tui représen* tailles ehoses, à taveritéidacMé le plus fiftvorable po«r>now. H Voità, eontimiai^je, de quelle sonrce est Jveno'le sèle éê M. de (¥*** M*** ponr ma conversioo.^It a*eii'Ie>erédU deine^feire renfermer iei pat un pur motif de vengeance* Je le lui pardonnot

mais, mon père, ce n'est pas tout : il a fait enleyer cruellement la plas chère moitié de moi-même; il l'a fait mettre honteusement à Th^pital ; il a eu l'impudence de me Tannoncer aiqourd'hui de sa propre bouche. A Thopital, mon pèrel 0 ciel! ma charmante maîtresse^ ma chère reine à Thôpital» conune la plus infâme de toutes les créatures I Où trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur etde honte? »

Le bon père, me yoyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. II me dit qu'il nV yait jamais compris mon aventure de la manière dont je la racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre, mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé monsieur de G*** Bl*** d'y prendre intérêt était quelque liaison d'estime et d*amitié avec ma famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes affaires, et qu'il ne doutait pas que le récit fidèle qu'il avait dessein d'en faire à monsieur le lieutenant général de police ne pût contrd)uer à ma liberté.

PREMI&RB PARTIE. \il

U me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à donner de mes nouvelles à ma fa^ mille, puisqu'elle n'avait point eu de partà macap^ tivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons prises de ta douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père et de la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller de ce pas chez le lieutenant général de police : « Ne fut-ce, ajouta-t-il, que pour prévenir quelque chose de pis de la part de H. de G*** M***, qui est sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré pour se faire redouter* »

J'attendis le retour du ^ère avec toutes les agitations d'un malheureux qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice inexplicable de me représenter Manon à l'hôpital. Outre Tinfamie de cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée; et le souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette maison d'horreur renouvelait à tous moments mes L'ans* ports. J'étais tellement résolu de la secourir, à quelque prix et par quelque moyen que ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint*Lazare,

t48 mÂnQJf l,BS€ACIT.

^il m'eût été împoswtble d*en sortir autiemMiL Jeféiécbîs donc sw'les voies ^que j'avais à'prw* dce, ê'i\ arrÎTait que le li^utonant géaéntl de polîte coiAmuftt de m'y tenir malgré mol. Je mis monjodttstrie à tn^ites les épfewres, je parcoitrus toutes les possibilités. Je ne Tis rien^ qui pût m'aatmner d*^He évasion certaine» et je «raignia d'être renfermd pkis étroitement si Jeiai^aia une tenlathemdteu-i nrace. Je me rappelai le nom de .quelques amis de fui je< pouvais espérer dn secours : mais qud imoyen de leur foire savoir laa: situation? Sofia, je orna avoir formé un plautsUdroît >fuïl}poairaitfâis&ir, et le renais à Tacianger enoere mÎQUX après te retour <du père supérieur, si rjunmité.daaa démsmhe me le rendait nécessaire.

Il fie tarda point i revenir»; Je ne vis ims sur «on visage le» marques de j<He qui aocompaiguant une bonne nouvelle, k J'ai pasl^» me dit-il, àmonaieuf laMeutenant général de fM»lîee,;mais je lui ai paiilé trop tard. •Hmsieur de 6*** W** Test «Jlévoir.en sortant d'ici» et rasîlorlipréveiiu contre vous, qu'tt était sur le point de m -envoyer do notaveaux orAres poarvauaireasmrar davanbige»

« Cependant, lorstfue je htr ai appris le 'fond de ws-^kes/fta paru s'adoucir beanomtp ; et, riant tm feu de 1%»oonti&enee du "fwox ^moosimr de ©^<M*^*Vil'jrti'a^il qu'» falïaSt wus Wsserict six ttdis poor le sâlîrfaîre : d'autant mieux, a-t-i)^t, qo» cette demenre^ ne saurait tovs être inutite.:!! m'a^peccmmandé^de vous ^raHer homrêtement, et }e T(ms> fiépend9 que^ous neitms pMfidtez point de mesmafRières. »

Oelle'esfdiGailioii'du i^on supérieur^fut assez Ion- 8»e peur me donner' ie temps ^e f ai^ lune sage ré* fle^rion. Je eençfts <iue je m*«Kposerais à renverser nés desseins, si je lui marquai^ trop d*empressemeoft pofir ma Hberté. Je Ini fgmoignai, au con- Irrâ'e, ^e, dans la nécessité de demeurer, c'était «ne douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le priai ensuite, sans affectalion» de m'aecorder une grâce qui n^était de nulle importance pour personne, et qui servirait i)eaticoup i ma tranquillité : C'était de faire avertir un de mes amis, un saint ecclésiastique qui demeurait i Saînt^ipice, que j -étais à Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite.

Cette fayear me fut accordée sans dénbèrer. C'était mon ami Tiberge doat il était question» non que j'espérasse de lui des secours nécessaires pour ma liberté, mais je voulais Ty faire servir comme un instrument éloigné, sans qu*il en eût même connaissance. En un mot» voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut, et le charger, lui et nos amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge. Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je craignais qu'il n*eût peine à se charger de cette commis* sion. Mon dessein était de renfermer ma lettre à Les* caut dans une autre lettre que je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant de rendre promptement la première à son adresse; et comme il était nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voûr sous le nom de mon frère aîné, qui était fcnu exprès à Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui des moyens qui nous paroitr^içat les plus expéditifs et

PHEMliai PAaTIB. IS1

les plus sûrs. Le père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il ignorât mon aventure ; il savait que j'étais à Saint-Lazare» et peut-être n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce, qu'il croyait capaj)le de me ramener au devoir* Il accourut aussitôt à ma chambre.

Notre entretien fut plein d*amitié. U voulut être informé de mes dispositions. Je lui ouvris mon cœur sans réserve, excepté sur le dessein de ma fuite. « Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui-dis-je, que je veux paraître ce que je ne suis pomt. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les châtiments du ciel, en un mot, un cœur dégagé de l'amour et revenu des charmes de Manon, vous avez jugé trop lnvorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois, toujours tendre et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne mêlasse point de chercbet mon bonheur. »

Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable ; qu'on voyait bien des pécheurs

qui sfenwaiGQt . 4u. , {wjiiu>siiem: du ?ipe4îiJtqa.*à la préférer b^utômont <au yrai haab,Mr de U^ViirU^ mais <;pie fi*.ét;aiLdu.mwtô.à.dej3 im^g^Mdi^ jxmb^ac qu'ils s'aitaobaiQQti ei ^'Me^UifUtl^s :à;:.^&4e Tap^âjceoce; mm qiie>derec;ow9dtee, isomci^jQ le faisais, ^oe VoHel d&iQ£&ajltaclMueiUst n'était pro* pre qu'à me rendre jccmpable .et midbei»eiix,. iet d^ CfOotiauer à «e iné^ipiter voIP9yiai7ameoit4a»s linfortune et dans, le oHme, c'était une jCKMatnadktioa d:idées et de conduite qui ne faiii^ait pasboraeiur à ma raicion.

«Tiberge» repriH^rqu^il^^ou&est aJiBédie "laÂo^ce lorsqu'on n'oppose rien à vos armes I Ii^ssez-moi r;al3onner à mon tour. Pou^ez-vous prétendre 9» ce que vous appelez le bonbexur de la vertu ml exempt de. peines» de travcarsea et d'Ânquiétudjes? Quel nom donnerez-vous à la priaon. aux croU, aux supplices et «ux Kurtui^es dies tycansT B&wvous, comme font les mystiquest que ce qui tourmente le cor^s est un lionbeur pow L'Ame TVionâ n'oseriez le dire, c'est un paradoxe HisMienaUe^ Ce. honbeur que vousreleve7ltan^n($sft4iMMtt5;de mllle,;pQmea, PU» pour parlco^ pbis juat^it^itU^I^

PR£.«iiè»B pjirF.iis. 498

^*m 1km 4e malheum au trav^s desquels on tend àlaf^dté. 0r, <$i lafoiK^ de rim^inalioa (ait Ir^urc^. on. plaisîrrdrasi ce$ ni^ux mêmes, parée qu'ils .peuTent «^MiduireJi iii» terioehjâiH'eus quloa espère, pcrarquoî teaîtez-vons de costradteK^îre el d'insensée daos) ma conduke uiiaidispesîtioB trate senibiabte? J'aîme Maiion rje tends au traivepsride mille (iotilenKS à ¥me heuroux et tranquille aupiiès d'eUe, La.vese par etutjejiuirohe est malheureuse; mfàs Véspâ^midie 'd^arriver a son tecme y répand toojimrs dflKla jlwceur, et je m&orcârai tr<^ bien psayé parjan«aifi)ment passé «ree eUeide tans ka ctogjcms que j'essAiie pour l'obtenir. Touies^choaes me paraissent done égàies^de^votre c6té et dumien, ou, 8%fy:2i qnetquejdîfférence^ elle est enoore à oiM aArantage; (ùir le bonbeur que j'espète «est pro^e, et Kaulre est^>é}oigité rie mien est de la BSÉore ides peines, o^est-indire sensible au corps« et l'autre est d'une natiu-dhiceniitte^ qui n'est c«rtainequeparlafaii »

Tft^ge parut eft^ayé* de ce faisonnemeutll ré» cula deux pas, en me disant de l'air le plus sérieux, que ttOB-sealenieBt ee' queje 'veiiaîs^e4ire»i)ie8^

42i MANON LESCAUT. *

sait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme d'impiété et d'irréligion : « Car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée des plus libertines et des plus monstrueuses,

— J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction dans la persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé que, si c*en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je soutiens encore qu'elles le sont.

» Répondrez-vous que le terme de la vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour f qui refuse d'en PonvenirT Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la force qu'ils ont l'un etUaiitre pour faire supporter les peines f Jugeons-en par l'effet : combien, trouve-t-on de. déserteurs de la sévère vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour 1

» Répondrez-vous encore que, s'il y a des peines

PRBMIÈBB PARTIE, 125

dans l'exercice du bien» elles ne sont pas infaillibles ei nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie douce et tranquille ? Je vous dirai de même qu'il y a des amours paisibles et fortunés; et, ce qui fait encore une différence qui m'est extrêmement avantageuse, j'ajouterai que Tamour» quoiqu'il trompe assez souvent, ne produit du moins que des satisfactions et des joies, au lieu que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et mortifiante.

» Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant sou zèle prêt à se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un cœur de l'amour, que de lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est certain que notre félicité conflue dans le plaisir; je défie qu'on s'en forme une autre idée : or, le cœur n'a pas besoin de se consulter longtemps pour sentir que de tous les piaisirs les plus doux sont ceux de Tamour. II s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en

perie le Aûpocid à 6e êSàtr ées promesses les plus

n ftédicatei}ni*q«i voûtez me famener à la Tertn, dMes^moi qn'^teei^iBéispeiisiblemezrt nécessaire, maw 'De iiie dégimez pas qu'elle ^st sévère et pénible. Établissez bien que les'^âiees de Tarnow •mlipasBagères, t cpi*€l4ee «ont défendues, qu'elles Btsxmt raîvîe» par d'étonelles'pmteey ^t, ee qui'fera pul^lie ^oore pk» dlmpresston sur moi, que plus elles sont douces et charmantes, phis le ciel sera magnifique àréeempenser un si grand sacrifice ; mais coulissez qu^atecdes oceur» tels que nous les aveasy^les font icMws nos plusparfaites félicités. »

GeHe &i démon diseeorB^endrtaa^emne humeur irnberge. Il oflawintqifil^avaitquetque chose de ratsomiable dans mes pensées. La seule -abjection qu^il ajouta fut de me demander pourquoi jej trais pas du moins dans mes pro{xres princiob^ sacrifiant mon amour à Tespérance de cette rémundratiira dont je me faisais une si grande idée : '< 0 mon cher ami! lui répondis-je, c'est ici que je reomnais mainisëre et ma faiblesse. Hélas ! oui» c'est

PREHri^B PART». tff

ffiOD- devoir d'agir comme-je-raisonBermais fa^on est-elle ^r^ mon pouvoir? de quels secours n'aurais* je pas besoin pour oubHer les^ôharmes de'Manonf — Dieu me pardonne, reprît Tlberge, je pense que voici encore un de nos jansénistes. — Je ne sais ea que je suis, 'rêp?!quai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais je n'éprouve que trop la vérité de ce qu*îls disent. »

Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. 11 comprît qtfîl y avait plus de faâ)lesse que de malignité dans mes désordres. Son amitié en fut plus disposée dans la suite à me donner des secours sans lesquels j'aurais pért irtf^li- Mement de misère. Cependant je nehii fis-pas la moindre ouverture du dessein que^f avais de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai sefulement de se charger de ma lettre ; je l*avais préparée avant qu'il fifif venu, et je ne manquai point de prétextes pour colorerla néoessité où j'étais d'écrire. Il eut la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut avant la fin du jour celle qui était pour lui.

n vint me voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de mon frère. Ma joie fut ex-

128 MANON LfiSGAOT.

trème enraperceyant dans ma chambre. J*en fermai la porte arec soin, a Ne perdons pas un seul moment, lui dis je; apprenez-moi d*abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un non conseil pour rompre mes fers, u II m'assura qu'il n'avait pas vu sa sœur depuis le jour qui avait pré* cédé mon emprisonnement; qu'il n'avait appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que s'étant présenté deux ou trois fois à l'hôpital, on lui avait refusé la liberté de lui parler. « Malheureux G*** M***, m'écriai-je, que tu me le payeras cher!

— Pour ce qui regaAIe votre délivrancci continua Lescaut, c'est une entreprise moins facile qu.e vous ne pensez. Nous passâmes hier la soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres donnant sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez mTirqué, il y aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans la

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