CHAPITRE V
Dévouement de Marie Stuart à la cause du catholicisme. — Son testament en faveur de Philippe IL — Projet formé par D. Juan d'envahir l'Angleterre et d'épouser la reine d'Ecosse après l'avoir délivrée. — Redoublement de rigueur contre elle. — Négociation pour transporter Jacques VI hors d'Ecosse. — Mécontentement de Marie contre le pape parce qu'il refuse, après l'avoir promis, l'argent nécessaire à cette entreprise. — Ligue en Ecosse contre Morton. — Son abdication. — Le roi prend les rênes da gouvernement. — Influence des amis de Marie Stuart. — Espoir qu'en conçoit cette princesse. — Intrigues de Morton pour ressaisir le pouvoir* — Il y parvient avec l'aide du comte de Mar. — Protestation des membres du conseil de régence. — Les deux partis prennent les armes. — Intervention de Bowes. — Le roi retombe sous le joug de Morton. — Inquiétudes de Marie pour son fils. — Nouveaux efforts (pour le dire transporter hors d'Ecosse. Vain appel fait par Marie à la protection de Henri III et de Catherine de Médicis. — Menées de l'évéque .de Ross en Allemagne. — Promesses de l'empereur et du duc de Bavière en faveur de Marie. Découverte de ces intrigues par les espions de Walsingham. — Récriminations d'Elisabeth contre Marie. Voyage de Nau en Ecosse. — Il ne peut obtenir de voir le jeune roi. — Ruine des Hamilton. — Empoisonnement d'Athol et de Montrose. — Elisabeth déclare qu'elle consent à épouser le duc d'Anjou. — Voyage du prince français en Angleterre. Marie se tourne vers l'Espagne. — Arrivée en Ecosse de d'Aubigny, comte de Lennox. — Il gagne bientôt la faveur du jeune roi. — Jalousie de Morton. — Réveil des factions. — Lutte engagée entre l'ex-régent et le ■ favori. — Intrigues de l'Angleterre pour perdre d'Aubigny. Résolution de Marie de chercher sa liberté dans un accommodement avec Elisabeth. — Refus de celle-ci d'entrer en négociations avec sa captive. — James Stewart. — 11 accuse Morton d'avoir pris part au meurtre de Daruley. — Le conseil ordonne l'arrestation de l'accusé. — Joie et espoir de Marie à cette nouvelle. — Efforts d'Elisabeth pour sauver Morton. — Ses craintes que le roi d'Espagne n'intervienne en Ecosse. — Intrigues de l'archevêque de Glasgow pour organiser une expédition qui envahira l'Irlande ,
puis l'Ecosse. — Complot ourdi par les agents anglais pour assassiner les . principaux conseillers de Jacques VI, et découvert par Lennox. — Juge* ment de Morton. — Sa dernière confession. — Bon exécution.
Lies luttes religieuses produisent l'iutoléranceet le fanatisme par la même raison que la persécution enfante des martyrs. Marie Stuart, en rentrant dans ses États, s'était appuyée sur les réformés, et avait recherché, de préférence à l'alliance de la France, celle de la protestante Elisabeth. Dans les premiers temps de sa captivité en Angleterre, elle n'avait fait aucune difficulté d'assister aux prières et aux prêches des ministres anglicans, pour prouver qu'elle n'avait aucune haine contre ceux qui pratiquaient la religion nouvelle. Mais quand les mauvais traitements et les persécutions, accumulés contre elle et ses amis sous prétexte de religion, eureut aigri son âme, elle chercha le remède là où ses persécuteurs le lui montraient : dans le triomphe du catholicisme sur la Réforme.
Ce triomphe fut, pendant les dix dernières années de sa vie, le but de tous ses efforts ; elle déclara plus d'une fois « qu'elle était prête à se sacrifier pour le succès d'une aussi belle entreprise (1). » Elle était sincère, sans doute, dans son zèle pour le catholicisme; elle devait toutefois espérer que les princes chrétiens, qui avaient laissé outrager dans sa personne la majesté des couronnes, se décideraient peut-être à la secourir quand sa cause serait confondue plus complètement avec celle du catholicisme. Mais sachant par expérience que l'intérêt de la religion ne touchait profondément les princes qu'autant qu'il était d'accord avec leur intérêt politique, elle rédigea vers cette époque un projet de'testameiit, destiné à flattera la fois le jèle relieux et l'ambition de Philippe II : testament si étrange de la part d'une mère, qu'on ne saurait l'attribuer qu'à un accès de dépit ou de découragement. Si le prince d'Ecosse renonçait à l'hérésie dans laquelle il avait été nourri, elle l'instituait unique héritier de son royaume d'Ecosse et de ses droits à la couronne d'Angleterre ; si, au contraire, il persistait dans la
(1) Labanoff, t IV, p. 375-377, et t. V, p. 71 et 71 et pattim.
foi réformée, elle ne lui laissait que l'Ecosse, et léguait tous / ses autres droits au roi catholique avec l'avis et consentement de Sa Sainteté, « tant pour le voir aujourd'hui seul appui sût de la religion catholique, que par reconnaissance des gratuites faveurs qu'elle et les siens 'avaient reçues de lui (1). » Tant que le prince d'Ecosse restait livré aux influences de / ceux qui l'avaient entre leurs mains, il n'y avait aucun espoir qu'il se convertît ; aussi Marie cherchait-elle tous les moyens de le faire transporter soit en France, soit en Espagne : des négociations étaient entamées à ce sujet avec les Guise, avec l'ambassadeur de Philippe II à Paris, à Rome avec le pape, de qui elle espérait les sommes nécessaires au succès de rentreprise (2). Elle n'avait d'autre préoccupation en ce moment; ses ennemis cependant lui prêtèrent une intrigue bien plus coupable, qui était éclose dans le cerveau de don Juan d'Autriche, mais à laquelle il parait qu'elle était complètement étrangère.
Le vainqueur de Lépante était de cette famille de bâtards qui, comme Moray et Maurice de Saie, se persuadent que le monde leur doit un trône parce qu'ils sont nés du caprice d'un roi. Lorsque la couronne de Tunis, qu'il avait espérée, lui eut échappé, don Juan se mit à rêver la conquête de l'Angleterre et la délivrance de la reine d'Ecosse, persuadé qu'il obtiendrait facilement la main de cette princesse après qu'il l'aurait mise en liberté. Grégoire XIII avait approuvé cette aventureuse entreprise ; Philippe II ne s'y prêtait qu'avec répugnance. Don Juan ne laissait pas d'en préparer secrètement l'exécution, lorsqu'une lettre qu'il adressait au roi d'Espagne tomba entre les mains du prince d'Orange. Informée par cette lettre du projet de don Juan, Elisabeth ordonna sur-le-champ des préparatifs de guerre ; et un traité fut conclu avec le prince* d'Orange, par lequel l'Angleterre s'engageait à fournir aux protestants de Flandre une armée et 100,000 livres sterling. Marie Stuart ne savait des rêves de don Juan que ce qu'elle en
(1) Projet de testament, février 1577, Labanoff, t. IV, p. 354-356.
(2) Labanoff, t. IV, p. 345.
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avait appris indirectement : « 11 est très-véritable, » écrivaitelle confidentiellement à l'archevêque de Glasgow, « que je n'ai connaissance d'aucune pratique de ce côté-là. Aussi, s'il y en a, hormis ce que vous et M* de Ross m'avez écrit en termes généraux, je n'en ai été faite participante et n'y ai prêté mon consentement (1). • Ce fut un prétexte à de nouvelles persécutions contre elle.
L'inépuisable Burleigh rédigea un de ces factums qu'il affectionnait, dans lequel il discutait pour la vingtième fois les moyens de se débarrasser de la reine d'Ecosse. On retrancha à cette malheureuse de sa liberté, déjà si restreinte, et l'ordre fut donné à Shrewsbury de la transférer à Chatsworth, s'il l'y croyait plus en sûreté qu'à Sheffield. Walsingham s'agitait pour obtenir les preuves d'un complot ; Leicester fut envoyé à Buxton où l'on avait permis à Marie de retourner : il espérait, en affectant un grand intérêt pour elle et en lui promettant la bienveillance d'Elisabeth, surprendre le secret de ses relations avec don Juan et les autres princes du continent Chose bien plus étrange, Morton lui fit proposer une réconciliation ; ce ne pouvait être que pour amener quelque négociation mensongère dont on essaierait de tirer parti contre elle (2). Mais ni les artifices de Burleigh et de Leicester, ni les intrigues de Walsingham, ne purent mettre sur la trace d'aucun complot. Alors ils agitèrent de nouveau le spectre de la ligue des princes catholiques, « et cherchaient toujours à faire croire à leur reine que tout ce qui se tramait était de l'invention et des pratiques de la reine d'Ecosse, pour la rendre plus suspecte et lui en faire recevoir beaucoup pire traitement ; et n'en demandaient que la dépêche et la fin... Et de deux ou trois mois, » écrivait Castelnau à Henri III, c il survient toujours quelque nouveau soupçon et changement par les ennemis qu'elle après de la reine d'Angleterre, qui lui font tant de mauvais offices que c'est toujours à recommencer (3). »
(1) Labaxoff, t. IV, p. 346 et 347.
(2) Lâbajioff, t. IV, p, 384, 388 et 400; Hosagk, t. II, apgtiufcr.
(3) Castelnau à la reine mire et au roi, dans Tsulbx, t. III, p. 16 et 19.
Marie ne songeait en ce moment qu'à préparer les moyens de faire transporter son fils hors d'Ecosse : « Le but de toutes mes espérances, •> écrivait-elle, « est la conservation de ce pauvre petiot, abandonné de tous les siens, qui me reste certainement pour le meilleur gage de la an de mes adversités et prolongation de ma vie (1). » Quelques-uns de ceux qni approchaient le prince avaient été gagnés au projet de Marie ; la comtesse de Lennox y travaillait de tout son pouvoir (2). Le manque d'argent semblait être le plus grand obstacle. Le pape, qui avait promis de pourvoir aux dépenses, ne pouvait, disaitil, donner que 12,000 écus. Marie déclara qu'avec cette somme « elle ne tenterait pas le transport de son fils, sachant bien qu'elle demeurerait sous le faix. » Elle se laissa aller contre le pontife à des paroles pleines de dépit : « Je ne puis aucunement, » dit-elle, « me contenter du peu de soin que j'aperçois Sa Sainteté avoir au bien de mes affaires ; car encore qu'en apparence il démontre veiller sur cette lie et ceux que Dieu a appelés pour y commander, je ne trouve son intention autre que de se défaire de ma juste et raisonnable poursuite (3). » Toutefois elle ne renonçait pointa son projet ; une révolution dans le gouvernement de l'Ecosse sembla tout à coup en devoir faciliter l'exécution.
La haine contre Morton n'avait fait que croître. Une ligue s'était peu à peu formée contre lui ; elle avait pour chefs les deux plus puissants seigneurs du Nord, Argyle et Athol, et de nombreux adhérents. Les conjurés allèrent trouver le roi : après lui avoir représenté la conduite insolente et despotique du régent, ils le prièrent de se charger lui-même du gouvernement. Le jeune roi, qui ne supportait qu'avec impatience le joug de Morton, était tout disposé à écouter les plaintes des conjurés. La noblesse fut convoquée et s'assembla sur-lechamp-, il fut résolu à l'unanimité que le roi prendrait les
(1) MarU à Cattelnau de Mauvissière, % septembre 1577 , Laaanoff , t IV , p. 393.
(2) Labanoff, t. IV, p. 397, 398.
(3) Idem, t. V, p. 3-6.
rênes de l'Etat. Gomme il n'avait pas encore accompli sa douzième année, un conseil de régence fut institué, composé de douze membres, dont quatre devaient tour à tour signer les actes royaux (1). Morton feignit de se résigner ; il se renferma dans son château de Dalkeith.
Cette révolution subite semblait mettre le jeune roi à la disposition de Marie, car les deux chefs du parti qui triomphait étaient disposés à suivre les avis de cette princesse. Son crédit en fut relevé à la fois en Ecosse et à l'étranger. Elle s'en aperçut bientôt : Catherine de Médicis se mit à la rechercher , et lui fit proposer pour son fils une princesse française. Marie ne fut point dupe ; elle mandait aux Guise : t Je connais de si longtemps le peu de bien que la reine mère nous veut à tous , que j'estime cette ouverture n'avoir été par elle faite à au.tre intention que pour rompre celle qu'elle soupçonne se traiter avec le roi d'Espagne , tant pour le mariage de mon fils avec une des infantes que de moi avec don Juan. » Et , opposant la ruse à la ruse , elle écrivit à son ambassadeur à Paris : « Ne craignez de lui parler librement, et la tenez, si vous pouvez, eu quelque appréhension que , si je ne suis secourue du côté de la France, je chercherai le support qui me pourrait être offert ou accordé ailleurs. » Elle aurait voulu que le roi de France soutintja ligue qui venait de renverser Morton , qu'il rassurât les chefs contre le ressentiment d'Elisabeth et leur accordât des pensions ; mais elle ne l'espérait guère. Aussi engageait-elle l'archevêque de Glasgow à continuer « de traiter avec l'ambassadeur d'Espagne, en termes généraux ;... car en fin de compte, » disait-elle, « je ne veux demeurer en la subjectiondeceux qui, comme autrefois m'écrivait feu M. le cardinal de Lorraine, ne veulent ni in aider ni permettre que Ton m'aide... Ce sera toutefois à l'extrémité que je me départirai d'eux (2). » Les espérances qu'elle avait conçues ne tardèrent pas à s'évanouir.
Morton n'avait feint de se résigner à sa disgrâce que pour
(1) Cràwford, p. 325-333 ; Caldsrwood, Tttlsb, t. VI, p. 235*243.
(2) Làbanoff, t. V, p. 22-27.
donner le change à ses ennemis. Tandis qu'il ne paraissait occupé que de se. distraire des soucis du gouvernement , il méditait secrètement de ressaisir le pouvoir qui lui avait été arraché. Il gagna à ses projets le jeune comte de Mar , en lui faisant entendre que c'était à lui qu'appartenaient le commandement du château de Stirling et la garde du roi. Un matin , Mar, aidé des abbés de Driburg et de Kambuskenneth, se saisit par surprise d'Alexandre Erskine son oncle; et, après l'avoir enfermé dans son appartement, se fit remettre les clés du château, en déclarant qu'à lui seul désormais en appartenait le commandement. Informés de cette violence , les membres du conseil de régence accoururent à Stirling. Les portes du château leur furent refusées : le comte de Morton y était déjà installé , de nouveau maître du roi et du pouvoir. Le Parlement fut convoqué par ses ordres pour sanctionner cette contre-révolution. Ses adversaires essayèrent de protester ; ce fut en vain. Alors Athol, Argyle et leurs amis, appelant aux armes tous leurs vassaux , marchèrent sur Stirling à la tête de sept mille hommes. Morton , de son côté , avait rassemblé des troupes , mais elles n'étaient ni aussi nombreuses , ni surtout aussi bien disposées que celles de ses adversaires. Les deux armées furent bientôt en présence ; déjà elles avaient préludé au combat par quelques escarmouches, lorsqu'un envoyé anglais , sir Robert Bowes, vint offrir sa médiation pour sauver Morton et le parti anglais d'une ruine à peu près certaine. Après de longues récriminations, Morton, sentant sa faiblesse, déclara qu'il était prêt à acquiescer aux désirs de la reine d'Angleterre : il offrit de rendre à ses adversaires leur place dans le conseil , et de les faire proclamer loyaux sujets du roi. Ces conditions furent acceptées, les deux armées dissoutes ; et l'envoyé anglais, fier de son succès , put écrire à Burleigh que tout était rentré dans l'ordre , que les deux partis étaient présentement à la dévotion de Sa Majesté. Morton avait repris les rênes du gouvernement ; et, quoiqu'il n'eût plus le titre de régent, il en conservait toute l'autorité (1).
(I) Cràwford, p. 335-346; Caldhrwood; Dépêches de Botcet, State pa-
L'occasion de faire transporter son fils hors d'Ecosse était perdue pour Marie. Outre que le prince était retombé au pouvoir de Morton , elle-même avait été transférée de Sheffieid à Chatsworth, d'où il lui était plus difficile de communiquer avec ses amis ; et sa belle-mère , la comtesse de Lennox , toute dévouée à ses projets, venait de mourir subitement après avoir dîné en tête à tête avec Leicester (1). Enfin, pour mettre le comble à tant de causes de découragement , la France refusait de rien Caire pour elle : malgré ses prières et ses offres de service depuis trois ans, malgré tout ce que Gastelnau avait pu dire en sa faveur , Henri III et sa mère avaient déclaré qu'ils ne voulaient plus s'entremettre dans ses affaires, de peur d'irriter la reine d'Angleterre. Heureuse encore , si Catherine de Médicis n'avait pas cherché « à lui jouer de mauvais tours, » pour empêcher que d'autres ne lui témoignassent plus d'intérêt qu'elle ne lui en portait elle-même.
Il ne restait plus que le roi d'Espagne en qui Marie pût encore espérer. « J'estime , » disait-elle , c que si ses affaires de Flandre n'étaient réduites aux termes qu'elles sont , il prêterait plus volontiers l'oreille aux ouvertures que je pourrais
pert office; Dépêches de Catielnau, dans Thulht, t III -, Tytlbr, t. VI, p. 243-253.
(1) Abusée par les calomnies des ennemis de Marie Stoart, poussée par Elisabeth et ses ministres, la comtesse de Lennox avait pendant assez longtemps accusé et persécuté sa belle-fille. Mais elle avait fini par reconnaître l'innocence de cette princesse, et s'était réconciliée avec elle. « Cette bonne » dame. » écrivait Marie à l'archevêque de Glasgow, « s'était, grâce à Dieu, » fort bien reconnue envers moi depuis cinq ou six ans que nous avons
• eu intelligence ensemble ; et m'a avoué, par lettres écrites de sa main que » je garde , le tort qu'elle m'avait fait en ses injustes poursuites dressées , » comme elle me Ta fait entendre , par son consentement pour avoir été » mal informée, mais principalement par exprès commandement de la reine » d'Angleterre et persuasion de son conseil , qui avaient toujours empêché » notre appointement, lorsque ayant connu mon innocence elle voulait se
• désister de me poursuivre , jusqu'à refuser d'avouer pleinement ce qu'ils » faisaient contre moi en son nom • (2 mai 1578, Labahoff, t. Y, p. 31 et 32). Une des lettres de la comtesse de Lennox à Marie , interceptée par les ministres d'Elisabeth , a été retrouvée par miss Strickland, et confirme ce que dit Marie Stoart.
lui faire ; mais en la nécessité où il est lui-môme , je n'en puis attendre présentement grand soulagement ; joint que je ne voudrais , en ce faisant , perdre entièrement l'amitié et alliance de la France (1). » Dans sa fiévreuse impatience, elle se décida à employer de nouveau l'évéque de Ross , dont elle s'était défiée depuis qu'il avait si mal réussi dans ses intrigues avec le duc de Norfolk : elle lui permit d'entrer en relations avec le nonce du pape à Paris.
Le trop remuant prélat se rendit en Allemagne pendant l'automne de 1578. Là, s'adressant à l'empereur Rodolphe II et au duc de Bavière, il leur exposa l'état de l'Ecosse, la force respective des deux partis qui s'y disputaient le pouvoir, les chances que présentait une entreprise en faveur de la reine et du catholicisme. Les deux princes firent les plus belles promesses. L'évéque , aussi imprudent que sa maltresse , s'empressa de communiquer au nonce du pape les encouragements qui lui avaient été donnés , et les espérances qu'il en avait conçues. La lettre tomba entre les mains des espions de Burleigh avec d'autres papiers, entre autres une liste des seigneurs écossais , contenant l'indication du parti auquel chacun d'eux appartenait (2). En môme temps, quelques lettres de Marie Stuart furent interceptées ou achetées par Walsingham (3). Aussitôt de nouvelles mesures furent prises pour resserrer sa prison ; et quand elle s'en plaignit , Elisabeth , pour toute réponse, lui envoya des extraits des lettres interceptées. Marie chercha à se disculper en disant que rien, dans les extraits qu'on lui représentait, ne prouvait « qu'elle eût mené avec aucun prince étranger aucune pratique contraire au repos de l'Angleterre. » Elle ajoutait « que quand une autre de sa qualité et de son cœur , invitée par pareil traitement à s'en lasser , s' y serait moins retenue, il ne faudrait imputer qu'au dit traitement ce qu'il aurait attiré par force après soi (4). » Cette
(1) Labanoff, t. V.
(2) Chalmbrs, t II, p. 79; Tytlhk, t. VI, p. 254-256.
(3) Labanoff, t. V, p. 86.
(4) Marie Stuart à Elisabeth, 2 janvier 1579, Labanoff, t. V, p. 74-79.
défense était la meilleure , et suffisait ; tout ce qu'elle ajoutait de dénégations ou de distinctions subtiles , manquait de franchise à la fois et de dignité. On regrette de la voir si souvent répondre par des artifices à la duplicité d'Elisabeth et de Catherine de Médicis.
A ce moment, les négociations du mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou se poursuivaient activement. Le prince avait envoyé en Angleterre un de ses courtisans, nommé Simier, qui , par ses manières galantes , avait si bien gagné les bonnes grâces de la reine vierge qu'on parlait tout bas de leur intimité, et que le duc d'Anjou devint jaloux de son émissaire. Simier obtint pour Marie la permission d'envoyer visiter son fils. Mais lorsque Nau (1) , qu'elle avait chargé de cette mission , fut arrivé en Ecosse, on refusa absolument de lui laisser voir le prince , sous prétexte qu'il ne le traiterait pas en roi, et que les lettres de Marie ne portaient que cette suscription : c A mon fils. • Nau rapporta d'assez tristes nouvelles sur l'état de l'Ecosse , et sur la manière dont le jeune roi était traité.
Donnant un libre cours à sa haine, Morton venait d'achever la ruine des Hamilton qu'il méditait depuis longtemps. Toutes les possessions de cette riche famille avaient été pillées ou confisquées ; la duchesse de Châtellerault et son fils aîné, l'infortuné comte d'Arran, avaient été jetés en prison ; lord Arbroath errait en Flandre, et lord Claude, réfugié en Angleterre, n'avait d'autre ressource que d'implorer la pitié d'Elisabeth (2). En même temps, une mort mystérieuse venait de débarrasser Morton de son adversaire le plus redouté, le comte d'Athol. Sous prétexte de fêter leur réconciliation , l'ex-régent avait réuni dans un banquet les principaux seigneurs des deux partis. Au sortir de table, Athol et Montrose furent saisis d'un mal subit et violent; Athol expira le lendemain, en accusant son hôte de l'avoir empoisonné. Les amis et les parents du mort demandèrent vengeance : une enquête eut lieu qui ne laissa guère de
(1) Nau remplissait les fonctions de secrétaire auprès de la reine captive.
(2) Câldbrwood; Tytlkr, t. VI, p. 256-259, et oppmdix, p. 481*
doute sur la présence du poison ; mais le pouvoir tient souvent lieu d'innocence (1). Ce qui affligea surtout Marie, ce fut le récit que lui fit Nau de la captivité où son fils était tenu, depuis douze ans, par les factieux qui l'avaient détrônée ellemême. Dans sa douleur, elle écrivit à l'archevêque de Glasgow : « Je dois vous dire que, considérant le danger que court la vie de mon fils et les pratiques qui s'agitent pour le livrer à la reine d'Angleterre..., je suis résolue de recourir au dernier remède, qui est de prier pour la dernière fois le roi de France, mon bon frère, la reine mère et mes parents, de pourvoir sans délai à la liberté de mon enfant. » Elle demandait deux ou trois mille arquebusiers, pour donner du courage à ses partisans et assurer leur triomphe. Le moment était mal choisi : la capricieuse Elisabeth, après un an de tergiversations, venait, dans son dépit, en apprenant les trahisons amoureuses de ses deux favoris, Leicester et Hat ton, d'annoncer qu'elle était décidée à épouser le duc d'Anjou.
Le prince, accouru à Londres, avait été reçu par son amante avec des marques de tendresse telles que la cour en avait été scandalisée. Ce mariage, qui n'avait été regardé jusque-là que comme une comédie, semblait sur le point de s'accomplir. Dans une pareille conjoncture, Henri III ne pouvait rien tenter pour Marie. Cette princesse reçut, en effet, la nouvelle que sa dernière prière avait été rejetée. Elle écrivit sur-le-champ à l'archevêque de Glasgow de s'adresser à l'Espagne : « Je n'ai jamais, » disait-elle, « espéré guère meilleure résolution, touchant le support que j'ai requis du roi de France, que ce que vous m'en mandez... Ne pouvant, en l'état que je suis, faire autre chose que de rechercher de toutes parts quelque aide étranger..., je désire qu'avec toute la diligence qu'il vous sera possible, vous poursuiviez d'avoir une certaine réponse sur ce que je vous avais mandé de proposer à l'ambassadeur d'Espagne, afin que, si le roi son maître y vent entendre, l'on dresse les pratiques nécessaires à cet effet en Ecosse, pour prévenir de
(1) Càldbrwood , M8., p. 1063 et 1064 ; Tytlbb , t. VI, p. 259 et ?60; Dé* pèche de CaHêfoau au roi, 15 mai 1579 , Tbdlbt , t. III.
bonne heure celles que ceux de deçà y font, soit pour avoir la personne de mon fils, soit pour remettre sus l'autorité de MortOQ et ceux de sa faction ; à quoi il est très-nécessaire de pourvoir promptement (1). » Morton n'était plus aussi dangereux que le croyait Marie : son crédit venait de recevoir une atteinte mortelle par l'arrivée en Ecosse d'Esme Stuart, comte d'Aubi-
gny-
Fils de John Stuart et neveu du récent Lennox, d'Âubigny était par conséquent proche parent du roi. Élevé en France dans la religion catholique, il était tout entier dévoué aux Guise : c'étaient eux qui l'avaient envoyé en Ecosse. Il y était arrivé en septembre 1579, et avait été reçu avec une distinction que sa naissance suffisait à expliquer. Sa bonne mine, son adresse dans les exercices du corps, la culture et l'enjouement de son esprit, le mirent bien vite en faveur. Il devint le favori du jeune roi, le compagnon indispensable de ses jeux et de ses divertissements. Créé chambellan d'Ecosse, il reçut, pour soutenir sa haute fortune, une partie des dépouilles des Hamilton. Telle fut bientôt son influence, que le comte d'Argyle et quelquesuns de la plus haute noblesse s'engagèrent par un bond à le défendre et le servir.
On ne savait rien des motifs qui avaient amené d'Âubigny ; Marie Stuart avait cherché à empocher son voyage, le soupçonnant de n'aller en Ecosse que pour y ménager ses droits à la couronne, dans le cas où Jacques VI viendrait à mourir (2). Mais le bruit ne tarda pas à se répandre qu'il était l'agent du pape et des Guise, qu'il venait pour relever le parti français et celui de la reine. Elisabeth fut alarmée, elle envoya un espion pour surprendre les desseins du favori (3) *, et Morton, devinant en lui un rival redoutable, se prépara à lutter. Après avoir regagné le clergé protestant que ses rapines lui avaient aliéné,
(1) Marie à V archevêque de Glasgow , 18 mars 1580 , dans Ladàhoff, t. V, P. 131.
(2) Labahoff, t. V, p- 123, 124, 134.
(3) Castelnau au rot» 20 décembre 1579, dans Tbulkt, t. III ; Calderwood; P. 1099; Historié of James the sext, p. 179.
et ravivé les haines des factions, il quitta subitement la cour, le cœur plein de jalousie et de dépit. Ses ennemis profitèrent de son absence pour préparer sa ruine. Redoutant, malgré son audace, l'orage qui s'amassait sur sa tête, Morton essaya de le détourner en attaquant le premier : il accusa Lennox de vouloir enlever le jeune roi pour le transporter à Dumbarton, et de là l'envoyer en France. Le favori, entouré de ses amis en armes, protesta avec indignation et offrit de se purger, soit par un jugement, soit par un combat singulier, de l'accusation portée contre lui. Il avoua que tout ce qu'il avait médité, c'était de réformer le conseil , et de protéger le roi contre les sangsues qui dévoraient les revenus delà couronne, et qui tenaient leurs charges des comtes de Morton et de Mar (1). Le roi prit ouvertement le parti de son favori; Morton alors ameuta le clergé contre son rival. La querelle fut si bien engagée que les ministres exigèrent, ou que Lennox fît profession de leur foi, ou qu'il abandonnât l'Ecosse (2). Convaincu, ou feignant de l'être, par les discussions théologiques de son jeune maître, Lennox déclara publiquement qu'il était prêt à embrasser la Réforme. Elisabeth alarmée ordonna à Robert Bowes de se rendre en toute hâte à Stirling, et d'employer tous les moyens pour relever le crédit de la faction anglaise.
Morton avoua à l'ambassadeur qu'il était un peu tard pour renverser Lennox; il promit toutefois de lutter s'il était soutenu : c'est-à-dire si on lui envoyait de l'argent au lieu de lui donner des promesses. Mais Elisabeth était tellement occupée à coquetter avec le duc d'Anjou , suivant l'expression de Walsingham, que tout autre objet lui était indifférent : elle déclara nettement, malgré les instances de Bowes et de ses ministres, qu'elle ne débourserait pas un denier (3). Après cette déclaration, Bowes se retira à Berwick. A peine était-il parti que Lennox demanda le commandement de Dumbarton, qui
(1) Tytlbr, t. VI, p. 267, 270 et 271.
(2) Castelnau au roi, 22 avril 1580, dans Tkulbt, t. III.
(3) Correspondance de Bowes avec Burleigh et Walsingham , Thorpb , t. 1 1 p. 411; Tytlbr, t. VI, p. 270-276.
était, pour ainsi dire, la clé de l'Ecosse. A cette nouvelle, Elisabeth ordonna à son ambassadeur de reparaître sur-le-champ à Stirling, pour adresser au roi des plaintes et des représentations : il avait ordre de s* entendre avec Morton et, si la douceur ne réussissait pas, « d'employer les mesures violentes contre Lennox et ses principaux adhérents, ou de recourir à tout autre moyen qu'il jugerait convenable (i). Elle promettait son appui à tout ce qui serait entrepris. Mais malgré les représentations de Bowes, Lennox fut investi du commandement de Dumbarton. Alors la colère d'Elisabeth ne connut plus de bornes : elle fit adresser au jeune roi les reproches les plus amers, et le menaça, s'il persistait à suivre les conseils de sou favori, de le faire déclarer, par un acte du Parlement, déchu de tous ses droits à la succession d'Angleterre (2). Des menaces semblables avaient été répétées trop souvent pour produire quelque effet : le roi continua à donner toute sa confiance à Lennox.
Marie Stuart avait suivi avec une vive anxiété cette nouvelle lutte des factions dans son malheureux royaume ; mais, môme après le triomphe de Lennox, elle n'était point rassurée, car elle ignorait quel usage le favori comptait faire de son crédit, qui allait croissant chaque jour. Persuadée que son fils courait aussi bien qu'elle les plus grands dangers, et que sa mise en liberté serait la meilleure garantie contre les intrigues qui les menaçaient ; n'espérant plus aucun support des princes chrétiens ni de ses sujets, « les uns ni les autres ne s* étant pas donné jusques-là beaucoup de peine de son adversité, » elle résolut de recourir, comme au dernier remède qui lui restait, à un accommodement avec la reine d'Angleterre. Après avoir, rappelé à sa rivale ses longues infortunes et son inutile résignation : « Je suis contrainte, » disait-elle, « vous requérir et supplier, comme je fais humblement, de ma délivrance hors de cette prison, pour vous délivrer vous-même de la charge que je vous suis, et des continuels soupçons, défiances et im-
(I)Thorpb, t. I,p. 412.
(2) Thoepe, t. I, et Tytlkr, t. VI.
pressions dont on vous trouble journellement contre moi, puisque par autre voie je ne vois point qu'y puissiez mettre meilleur ordre... Quelle réputation pensez-vous qu'il vous pourra demeurer de permettre, sans aucune compassion, que je languisse dans un si misérable état, et par la continuation du mauvais traitement que j'ai reçu jusqu'à présent, je vienne à finir mes jours déjà beaucoup avancés (I) î » Elle écrivit en même temps aux lords du conseil, les priant, au nom de leur conscience, d'appuyer sa juste demande auprès (2) d'Elisabeth.
Marie était décidée à ne refuser, pour obtenir sa liberté, aucune juste condition et, si ses ouvertures étaient rejetées, à tenter une évasion dès que l'occasion s'en présenterait (3). Afin que ses ennemis ne pussent point se prévaloir, comme ils en avaient l'intention, pour faire rejeter Sa demande, du peu d'intérêt que lui témoignait la France, elle fit prier Henri III de l'appuyer. Gastelnau, soit de lui-même, soit par ordre de son maître, plaida la cause de la captive. Elisabeth écouta avec assez de calme, contrairement à son habitude, le plaidoyer de l'ambassadeur ; mais elle déclara qu'elle ne voulait point entrer en négociations, alléguant « que sur son douaire la reine d'Ecosse avait donné de l'argent aux bannis d'Angleterre (4). » Dès qu'elle connut cette réponse, Marie chargea l'archevêque de Glasgow d'avancer ses négociations avec l'ambassadeur d'Espagne, et « d'entrer en pratique avec ce qui lui restait de partisans en Ecosse, pour transporter son fils sur le continent (5). » Un événement considérable, l'arrestation de Morton, vint tout à coup calmer ses alarmes et lui rendre quelque espoir.
Marie avait toujours eu confiance que Dieu la vengerait de ce traître, « le plus méchant homme et déloyal d'entre ses
(1) Marie à Elisabeth, 2 mai 1580, Labawoff, t. Y, p. 145; Dépêche di Castelnau, du 27 mai, dans Tbujlbt, t. III.
(2) Labanoff, t. V, p. 150 et 151.
(3) Labanoff, t. V, p. 151-153.
(4) Castetoau au rot, 27 mai 1580, dans Tbulbt, L III, p. 74.
(5) Labamoif, t V, p. 155 et 156.
sujets. » La justice était venue à pas lents ; c et plusieurs se sont fort émerveillés, » écrivait Cas tel n au à Henri III, c qu'il soit échappé et demeuré si longtemps sans avoir la récompense des gouvernants et régents d'Ecosse, dont presque tous ont fait une mauvaise fin (1). » Tant que Morton avait été puissant, personne n'avait osé l'accuser ; mais quand son crédit eut été sapé par Lennox, ses ennemis, groupés autour du nouveau favori, n'avaient plus attendu que l'occasion de le frapper. Exécré de toutes les classes de la nation écossaise, il ne lui restait d'autre appui que celui d'Elisabeth. Quoique déjà à moitié abattu, le vieux lion faisait encore peur à ses adversaires, et il fallait, pour porter le premier coup, un homme audacieux. Lennox y employa James Stewart, second fils de lord Ochiltree» aventurier ambitieux et sans scrupules, que le roi, dont il avai gagné les faveurs, venait de nommer capitaine de sa garde, puis comte d'Àrran.
Une scène fut préparée , toute pareille à celle que Morton lui-même avait autrefois arrangée avec Moray pour faire arrêter Lethington. Le 31 décembre 1580, le conseil délibérait sous la présidence du roi, quand James Stewart demanda avec instance à être introduit : « Mon devoir , » dit-il en se jetant à genoux devant le roi , « est de révéler enfin un crime qui est resté trop longtemps caché. Cet homme , » et il désigna Morton , « cet homme , assis à cette table où il n'est pas digne de prendre place , a tramé la mort de voire père. Qu'il soit mis en jugement, et je prouverai mon accusation (2). » Morton, sans se troubler , lança à son adversaire un regard plein de mépris : « Mon rang , • dit-il , « devrait me dispenser de répondre à une accusation partie de si bas ; mais je ne crains aucuu jugement. La rigueur avec laquelle j'ai poursuivi tous ceux qui étaient suspects de ce crime témoigne assez en faveur de mon innocence. — 11 ose parler de son zèle contre les meurtriers ! » s'écria James Stewart ; « qu'a-t-il fait de son cousin Archibald Douglas î un sénateur ; cet infâme qui a été l'un des acteurs
(1) Castelnau au roi, 11 janvier 1581. dans Tedlbt, t. III, p. 80.
(?) Bowes à Walsingham et Burleigh, 1" janvier 1581 , State papers office.
du régicide, souille, comme premier juge, le tribunal devant lequel il aurait dû répoudre de son crime (1). » Morton avait mis la main sur la garde de sou épée d'un air menaçant ; le roi ordonna à l'accusateur et à l'accusé de se retirer.
Après une courte délibération , il fut décidé que Morton serait maintenu prisonnier. Il fut enfermé d'abord au château d'Edimbourg, puis, pour plus de sûreté, transféré au fort de Dumbarton. L'ordre avait été donné en même temps d'arrêter Archibald Douglas ; mais, averti par un de ses amis, il eut le temps de gagner l'Angleterre. On se prépara immédiatement à instruire le procès de Morton ; on fit venir à cet effet de . France, où il était réfugié, James Balfour qui possédait encore, à ce qu'on croyait, le bond régicide, et qui pouvait en tout cas témoigner avec autorité sur l'horrible tragédie de Kirk of Field (2).
Quand Marie apprit l'arrestation de Morton , elle crut que le moment était enfin venu de soustraire son royaume et son fils ^ à l'influence de l'Angleterre. Elle nomma le duc de Guise lieutenant général d'Ecosse , et lui donna plein pouvoir de traiter en son nom avec le jeune roi , la noblesse et les princes étrangers (3). C'était se bercer de rêves chimériques , comme en avait tant inspiré à cette malheureuse la soif de la liberté. Le document fut intercepté, et ne servit qu'à accroître l'irritation que causait à Elisabeth l'emprisonnement de Morton. Elle signa , dans sa colère , l'ordre de transférer sa prisonnière de Sheffield à Ashby ; cet ordre était adressé à Sadler, Henry Nevil et sir William Pelham : « Et, en cas qu'elle refuse de vous suivre, » disait Elisabeth, « en alléguant sa santé ou tout autre prétexte , notre bon plaisir est que vous la placiez de force dans une voiture ou dans une litière , et que sans retard ni
(1) Spottiswoodb, p. 310.
(I) Thorpb, t. I, p. 416 ; Dépêches de Cattelnau , 11 janvier et 10 février, dans Tbulbt, t. III ; James Balfour à Marie Stuart , 30 janvier 1581 , dans Laiag, t. II, appendix; Calderwood, p. 1115; Tytler, t. VI, appendice, p. 493 et 494.
(3) Ubàkoff, t. V, p.* 185-187.
excuse vous vous acheminiez avec elle à Ashby (1). » Cet ordre barbare ne fut pas exécuté : Burleigh , devenu plus humain , parvint à calmer la colère de sa maîtresse. L'exécution en eût été des plus funestes pour Marie, dont le retour de l'hiver avait aggravé les souffrances. « Ma maladie, » écrivait à Gastelnau cette infortunée princesse, « a beaucoup empiré depuis cinq ou six jours, et en ai été quasi à l'extrémité sans que néanmoins j'aie obtenu aucune chose nécessaire et requise pour ma santé (2). »
En apprenant le danger qui menaçait Morton, Elisabeth, « qui n'avait plus en Ecosse, excepté lui, homme sur qui elle put compter , » avait juré de l'arracher à l'échafaud. Ses plus habiles diplomates, ses plus rusés ministres , ses hommes de guerre , furent mis en campagne ; prières , corruption , menaces , complots, lettres forgées, fausses rumeurs, tout fut mis en œuvre. Il semblait que le salut ou la ruine de l'Angleterre dépendît de la vie de cet homme pervers. Le grand agitateur de l'Ecosse , Randolph , fut envoyé en toute hâte à Edimbourg avec mission de tout tenter pour le sauver, et, s'il ne pouvait réussir par une autre voie, de saisir Lennox et de le mettre à mort (3). Dans son impatience, Elisabeth fit suivre Randolph par lord Hunsdon et par Robert Bowes : le premier avait ordre de se mettre à la tête des troupes anglaises qui étaient dans le Nord et de franchir la frontière, « si l'on procédait plus avant contre Morton. • » Je n'ai que faire de particulariser sur ce, » écrivait Marie, « la mauvaise intention de ladite reine et de ceux de son conseil, ayant ci-devant cruellement traité et poursuivi ceux qui étaient entièrement innocents dudit meurtre, comme moi, les Hamilton et plusieurs autres ; et à présent, voulant maintenir publiquement celui qui est convaincu coupable, et trouvé par sa propre signature entre les principaux auteurs (4). » Mais le beau temps des intrigues de
(1)8adlbr's Papert, t. II, et Labanoff, t. V, p. 201. (2) Labanoff, t. V. p. 203.
TO Instruction d'Elisabeth à Randolph ; WaLsingham au même, 8 janvier 1581 , Thorpb, t I, p. 417 ; Tytlbr, t. VI, p. 287. W Ubahoff, t. V, p. 188 et 189.
l'Angleterre était passé. Robert Bowes écrivait : « On regarde maintenant dans ce pays comme aussi dangereux de converser avec un Anglais que de frictionner un pestiféré (1) ; » etRandolph, à peine arrivé, demandait qu'on lui donnât le titre d'ambassadeur pour le mettre à l'abri d'un assassinat (2).
Elisabeth avait pris un ton impérieux ; Hunsdon annonçait son entrée prochaine en Ecosse, et se répandait en menaces contre « les petits messieurs (3) » qui entouraient Jacques VI ; Walsingham déclarait d'un ton tragique que, si un seul cheveu tombait de la tête de Mo r ton, il en coûterait la vie à la reine d'Ecosse (4) ; Leicester s'écriait : « Que le jeune roi prenne garde! s'Use montre de si bonne heure ingrat envers ses fidèles serviteurs, il ne le fera pas long dans ce pays. .. Que la prompte fin de ses prédécesseurs lui serve d'avertissement (5) I » Enfin le vieux Burleigh conseillait d'agir promptement pour sauver l'Ecosse de la domination du papiste déguisé, à qui Rome avait permis de dissimuler sa foi pour mieux cacher ses desseins (6). Ces bravades ne réussirent pas mieux que les intrigues de Randolph. Après un mois et demi de menées inutiles, Bowes avertit Walsingham que la force seule pouvait sauver Morton, et que les troupes assemblées à la frontière n'étaient pas suffisantes (7) ; car aux menaces de l'Angleterre les Écossais avaient répondu par des préparatifs de guerre prompts et sérieux.
Le dépit d'Elisabeth était extrême, et ses alarmes d'autant plus vives qu'elle redoutait l'intervention du roi d'Espagne ; et ce n'était pas sans raison. Abandonnée de la France, Marie avait depuis quelque temps, comme on l'a vu, noué des négociations actives avec Philippe II : elle avait fait proposer à ce
(1) Bowes à Burleigh et à Walsingham , dans Tttlkr, t. VI , appendii, p. 494.
(2) Randolph à Walsingham, State papers office.
(3) a Petty fellows. » Thorpe, t. I, p. 419.
(4) Tytlbr, t. VI, p. 285.
(5) Leicester à Randolph, 18 février 1581 , State papers office, et Tttler.
(6) Directions sent to Randolph, 17 février 1581 , Tttlbr, t. VI, p. 285.
(7) Bowts, à Walsingham, 24 février 1581 ; Thorpe, t. I, p. 421.
prince de marier à une infonte son fils, après qu'elle l'aurait fait enlever d'Ecosse. I/archevêque de Glasgow, qui était l'intermédiaire de Marie, se mit en rapport avec le général des jésuites à Borne ; ils formèrent le complot d'envahir l'Irlande, pour se jeter de là sur l'Ecosse, et ensuite sur l'Angleterre. Mais Philippe II, occupé à conquérir le Portugal et à résister en Flandre au duc d'Anjou, ne pouvait rien entreprendre de considérable en ce moment, quelque bien disposé qu'il fût. On s'adressa aux chevaliers de Malte; le grand-maître promit, dès que la saison le permettrait, de se conformer aux désirs du pape et de Philippe II, et de conduire toutes ses forces en Irlande. 11 demandait seulement que l'Espagne lui fournit des vaisseaux capables de soutenir la lutte contre les vaisseaux anglais (I). Au printemps de l'année suivante, 1581, la conquête du Portugal, la chute de Morton et la ruine du parti anglais en Ecosse, rendaient l'entreprise beaucoup plus facile : Marie Stuart pressa le pape et Philippe II de tenir leurs promesses. En même temps elle chargea quelques-uns de ses amis de pénétrer les intentions de son fils, et de lui persuader qu'il était de son intérêt de se laisser transporter hors d'Ecosse (2). Mais les espions de Walsingham avaient surpris une partie de ces nouvelles intrigues, Elisabeth, qui ne redoutait rien tant que de voir Jacques VI échapper à son influence, se mit à flatter plus que jamais le roi de France pour se ménager un allié contre l'Espagne, et surtout elle redoubla d'efforts pour sauver Morton de l'échafaud.
Randolph avait épuisé en vain tous les artifices de la diplomatie anglaise ; il ne restait plus que la violence et l'assassinat. L'ambassadeur, comme il a été dit plus haut, était autorisé, par des instructions secrètes, à fomenter un complot contre Lennox pour se saisir de sa personne et le mettre à mort. Bowes,
(1) L'archevêque de Glasgow au général des jésuites, 31 octobre ; Réponse <fo générai des jésuites, S novembre 1580; Copie de {a lettre du grand maître, Wropf, t. VII, p. 152-161.
(2) Marie Stuart à l'archevêque de Glasgow , 4 mars 1581 , Labanoff, t. V, P. 2\2-*i6,
Huasdon , Huntingdon patronnaient ce criminel projet ; Elisabeth y avait donné son approbation (1). Les conjurés devaient s'introduire à l'aide de fausses clés dans les appartements du roi, se rendre maîtres de lui, et, après avoir mis à mort ses principaux conseillers, Lennox, Argyle et Mont rose, le transporter en Angleterre. Tout était prêt pour r exécution ; les troupes anglaises cantonnées à Berwick n'attendaient, pour entrer en Ecosse, que la nouvelle de la captivité du roi, quand un avis secret vint donner l'éveil au comte de Lennox. Il fit sur-le-champ arrêter Douglas de Whittingham, un des conjurés, et en obtint, en le menaçant de la question tous les détails du complot. Quatre des serviteurs de Morton , qui avaient servi d'intermédiaires à leur maître, furent mis à la torture, et non-seulement confirmèrent par leurs aveux les révélations de Whittingham, mais fournirent encore, contre leur maître, des preuves accablantes de sa participation au meurtre de Darnley et à l'empoisonnement du comte d'Athol. Tous ceux qui venaient de conspirer en faveur du vieux tyran firent leur paix avec Lennox ou s'enfuirent ; et un coup d'arquebuse, tiré à la fenêtre de Randolph, avertit ce fauteur de troubles qu'il n'était que temps pour lui de chercher ailleurs un asile. Il se retira à Berwick, d'où il annonça à son tour qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver Morton, qui d'ailleurs ne méritait aucun intérêt si tous les crimes dont on l'accusait étaient prouvés (2) .
Cependant Elisabeth et ses ministres ne pouvaient se résoudre à cette défaite. Ils firent proposer que des commissaires fussent nommés pour régler les différends entre l'Angleterre et l'Ecosse : ils espéraient arrêter ainsi le procès de Morton (3). La découverte des menées criminelles de Randolph rendait cette proposition inacceptable : on ne négocie point avec
(1) Bowes à Leicester, 14; WaUingham à Bunsdon, 15; Hungtindon à Randolph, 21 mars 1581. Tytlir, t. VI, p. 287, 288 et 289.
(2) Lettre de Randolph au lord chancelier, Strype's Annale, t. II, appendix> p. 138 ; Tytler, t. VI, appendix, n" xn et xm ; Castelnau au roi , 9 et 21 avril, dans Tbulbt, t. III.
(3) Le conseil privé à Randolph, 26 mars, Thorpb, 1. 1, p. 422.
des gens qui procèdent par l'assassinat. Elisabeth découragée rappela son ambassadeur, donna Tordre à Hunsdon de dissoudre son armée, et abandonna son triste client au sort qu'il n'avait que trop mérité. Mais son dépit fut extrême : « Ladite dame, » écrivait Gastelnau, « se repent de n'avoir pas saisi le prince quand elle pouvait, voyant qu'il n'a affection qu'aux serviteurs de sa mère, et les rappelle et en prend conseil en toutes choses, et déchasse tousses ennemis (I). »
Rien n'arrêtait plus le cours de la justice : Morton fut transféré de Dumbarton à Edimbourg, et traduit devant les assises le 1er juin 1581, cinq mois après son arrestation. L'acte d'accusation contenait douze chefs ; le roi voulut que le jury ne s'attachât qu'au plus grave, le meurtre de son père. Les preuves directes manquaient : James Balfour n'avait plus ou refusait de livrer le bond du meurtre, qui le compromettait lui-même. Ou produisit comme preuves : le testament de Bothwell ; les dépositions des deux serviteurs d'Archibald Douglas, Binning et Gairner, qui avaient porté un baril de poudre à Kirk of Field par ordre de leur maître ; les conférences secrètes à Whittingham entre l'accusé et Bothwell, peu avant le meurtre-, le bond par lequel il s'était engagé avec plusieurs autres nobles à maintenir l'innocence de Bothwell ; enfin le témoignage de la reine qui, à Garberry-Hill, lui avait dit en face qu'il était un des principaux assassins du roi (2). Morton vint lui-même en aide à ses juges : tout en niant qu'il eût consenti au meurtre, il admit qu'il l'avait connu d'avance. Le jury d'une voix unanime le déclara « convaincu d'avoir été du complot, de l'avoir caché, et d'être coupable art and part de l'assassinat du roi. » A ces mots, frappant deux ou trois fois la terre de sa canne, il s'écria avec véhémence : « Art and parti art and part! Dieu sait qu'il n'en est rien (3). » Il fut condammé à être pendu, puis écartelé à la Croix du Marché. Le roi, commuant la sentence, ordonna qu'il fût simplement décapité.
W) Cattelnau au rot, 24 avril 1581, dans Tktjlbt, t. III, p, 106.
(2ï John Forster à WalHngham, 4 juin 1581 ; Chalmbrs, t. II, p. 4 19 et 420.
W Crawford, p. 374.
Le lendemain , quelques-uns des principaux minisires de la Réforme se rendirent auprès du condamné pour recevoir sa dernière confession, et lui offrir les consolations de la religion. 11 avoua qu'il avait eu plusieurs conférences avec Bothwell, que ce misérable l'avait pressé de s'associer au complot, en lui disant que la reine elle-même y consentait ; mais qu'il avait refusé d'y prendre part;, parce que Bothwell ne lui avait jamais fourni aucune preuve de ce consentement. Les ministres lui firent observer que sa conduite l'incriminait plus que sa confession (1). Quelques historiens ont soupçonné cette confession d'avoir été altérée ; et Archibald Douglas disait plus tard c qu'elle ne valait pas cinq shillings (2). » On y trouve, dit Tytler, si peu de regrets des crimes qui avaient souillé sa vie : le meurtre, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, la débauche, qu'il est difficile de croire à la sincérité de ses aveux et au repentir de celte dure conscience. »
A peine les ministres avaient-ils pris congé de Morton, que son geôlier vint le chercher pour le conduire au supplice. Il parut surpris, et demanda une nuit pour se préparer à mourir. Le geôlier ayant répondu que tout était prêt : « Puisqu'il en est ainsi, je suis prêt moi aussi, » répliqua Morton avec assurance. Arrivé à l'échafaud il y monta d'un pas ferme; puis, se tournant vers le peuple, il déclara qu'il mourait dans la Réforme,
(1) Confession de Morton, Awiot's Criminal trials; Bannatyne's Journal ; Laing, appendix.
(2) Thorpb, t. I, p. 446. Il parait à peu près certain que la confession de Morton fut altérée pour l'honneur de quelques personnages alors vivants, et dans l'intérêt de la Réforme. Marie écrivait quelque temps après à Elisabeth que, d'après les aveux de Morton, il était évident que tous ses malheurs avaient eu pour cause les conseils et les excitations des agents anglais, qui avaient poussé les rebelles écossais « à dire , faire , entreprendre et exécuter tout ce qui , durant ses troubles , était advenu en Ecosse » (Dans Labanoff, t. V). Gamden raconte que dans sa confession vraie, Morton déclara qu'il avait refusé de prendre part à l'assassinat de Darnley, à moins que Bothwell ne lui fournît une note de la main de la reine attestant qu'elle y consentait, et que Bothwell avait répondu qu'on ne pouvait point lui donner une telle note, parce que le meurtre devait être exécuté à l'insu de la reine. Camdbn, p. 143.
HISTOIRE DE MARIE STtiART. 317
ajoutant « que sûrement ce jour-là le roi perdait un fidèle serviteur. » A ce moment suprême plusieurs de ses ennemis, et entre autres le comte d'Arran, vinrent se réconcilier avec lui ; il leur tendit la main , et, après avoir dit un dernier adieu à ceux qui l'entouraient, il posa la tête sur le billot. « Son corps était agité par de grands soubresauts mêlés de soupirs et de sanglots, signes évidents , » dit le ministre qui l'assistait, « de l'œuvre intérieure qu'opérait en lui l'esprit de Dieu. » Il avait commencé une dernière prière ; la hache du bourreau ne lui permit pas de l'achever (3). Terrible mais juste expiation d'une vie pleine de forfaits ! Les ministres l'ont vainement appelé • un vrai serviteur de Dieu, » il ne fut qu'un bandit Tous ses biens et ceux de ses adhérents furent confisqués et distribués à ses ennemis. Le favori fut créé duc de Lennox, comte de Darnley et lord de Dalkeith ; Ruthven , comte de Gowrie ; et James Stewart fut investi solennellement du comté d'Arran.
(1) Jugement et confession de Morton, Bannatyne's Memorialt ; LAiita, oppendix ; Càldkbwood; Crawford.