‹ Histoire de Marie StuartChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Abandon complet de Marie Stuart par la France. — Délabrement de sa santé. — Bon désir d'associer son fils à la couronne. — Elle communique son projet à la cour de France et à la reine d'Angleterre. — Inquiétudes que causent à Elisabeth les dispositions du roi d'Ecosse et des catholiques.

— Reprise des négociations de son mariage avec le duc d'Anjou. — Elle fournit de l'argent au prince français pour faire la guerre en Flandre contre Philippe II. — Délibération du conseil privé d'Angleterre pour mettre en jugement la reine d'Ecosse. — Elisabeth toujours irrésolue envoie Beale à Sheffield pour entamer une négociation avec sa prisonnière. — Faveurs qu'elle accorde à Marie, dans l'espoir de la tromper. — Défiance de cette princesse ; elle refuse de prendre aucun engagement.

— Persécution contre les catholiques. — Ils forment le projet de délivrer Marie Stuart avec l'aide du pape, de Philippe II et de Lennox. — Ce dernier consent à seconder l'entreprise. — Sa correspondance avec l'ambassadeur d'Espagne et Marie 8tuarL — Lettre de cette princesse à D. Bernardino de Mendoza. — Promesses vagues de ce dernier. — Conciliabules secrets tenus à Paris pour préparer l'exécution de l'entreprise. — Avis unanime qu'il faut avant tout associer la mère et le fils à la couronne.

— Consentement de Marie et du conseil privé d'Ecosse. — Promesses du pape et de Philippe II de seconder l'entreprise. — Intrigues d'Elisabeth et de ses ministres pour ruiner le duc de Lennox. — Querelles du favori avec le clergé réformé. — Castelnau conseille à. Henri III de soutenir

Lennox dans l'intérêt de la France. — Ligue des seigneurs contre le favori. — Ils surprennent et enferment le roi au château de Ruthvea. — Elisabeth envoie en Ecosse George Carey pour encourager la rébellion.

— Pusillanimité du duc de Lennox. — Il se réfugie à Dumbarton. — Ses ennemis obtiennent contre lui un ordre d'exil. — Douleur de Marie Stuart à la nouvelle de cette révolution. — Elle invoque l'appui des princes chrétiens. — Lettre touchante qu'elle adresse à Elisabeth. — Résolution de Henri III d'intervenir en Ecosse. — Mission de Fénelon et de Meyneville. — Leurs efforts secondés par le roi pour relever le parti français.

— Espions vendus à Walsingbam. — Découverte des projets de la France.

— Irritation d'Elisabeth. — Dissimulation de Jacques VI. — Organisation d'un complot pour arracher le roi des mains de la faction anglaise.

— Elisabeth refuse de fournir de l'argent. — Elle renvoie Beale à Sheffield sous prétexte d'un accommodement avec Marie. — Confidences imprudentes de cette princesse à l'envoyé anglais. — Elisabeth fait sonder Jacques VI. — Dispositions peu favorables de ce prince à l'égard de sa mère. — Continuation des négociations avec Marie. — Elles sont brusquement interrompues. — Vaines réclamations de Marie contre cette nouvelle perfidie.

11 y avait treize ans et plus que Marie Stuart luttait contre Finfortune avec une constance et un courage qui n'appartienent qu'aux grands cœurs. Dans sa détresse, elle s'était accrochée avec l'énergie du naufragé à tout ce qui pouvait lui offrir une chance de salut ; elle avait eu recours , comme ses ennemis , à la ruse et à l'intrigue : ses complots n'avaient abouti qu'à attirer sur elle de nouvelles rigueurs , et les rigueurs qu'à faire naître de nouveaux complots. Elle avait invoqué l'appui des princes catholiques : elle s'était adressée à Rome, à l'Espagne, à la France surtout ; mais partout l'infortunée reine n'avait trouvé qu'une pitié banale et des promesses stériles. La France elle-même l'avait lâchement abandonnée pour s'atteler à la politique d'Elisabeth', à tel point qu'à cette époque des commissaires français, envoyés en Angleterre, avaient « secret commandement » de ne s'employer en rien pour elle, « afin de ne donner aucun sujet de jalousie ou mécontentement » à Elisabeth (1). Et non -seulement on n'osait plus élever la voix en sa

(1) L/LBANOFF, t. V, p. 228.

faveur, mais chaque jour de nouveaux torts lui étaient faits dans la jouissance de son douaire, quoiqu'elle n'eût pas d'autre ressource. Elle fut obligée d'adresser à son ambassadeur en France, pour se plaindre des injustices dont elle était victime, un mémoire qu'elle terminait par cette navrante prière : « Et pour conclusion , la reine d'Ecosse prie affectueusement Ife roi très-chrétien et la reine sa mère, d'avoir égard à l'état misérable où elle est maintenant, n'attendant faveur, aide ou support, pour chose quelconque concernant sa personne et ses affaires , que de leur bonne protection (1). »

Les rigueurs de son emprisonnement, le manque d'exercice, les alarmes sans cesse renaissantes pour sa vie et celle de ses amis, les alternatives tant de fois répétées d'espérance et de découragement, d'attente fiévreuse et d'amère déception, les chagrins de tout genre , avaient ruiné sa santé. Vieillie avant l'âge, elle avait à trente-huit ans perdu l'usage de ses membres. Elle suppliait qu'on lui donnât un coche ou une litière pour pouvoir prendre l'air autour de sa prison , « étant si faible et débile, » disait-elle, «principalement des jambes, qu'il n'est en ma puissance , quoique je me porte mieux que je n'ai fait depuis six mois, de faire cent pas à pied. De façon que depuis ces Pâques , j'ai été contrainte de me faire porter en une chaise à bras , qui n'est , comme vous pouvez juger , pour continuer longuement, ayant trop peu de serviteurs propres à telles charges (2). »

Quelques historiens ont fait de Marie Stuart une femme sensuelle ; elle fut surtout ambitieuse. Mais quelle passion résisterait à tant d'épreuves? Elle n'avait plus en ce moment d'ambition que pour son fils , et pour les catholiques qu'elle aurait voulu soustraire aux persécutions. Sans ce double intérêt, elle aurait renoncé avec plaisir , disait-elle , « à toutes les grandeurs de la terre (3). » Jusque-là elle s'était formellement

(1) Instructions à l'archevêque de Glasgow, 10 juillet 1581» Labahoff, t. V, p. 238-252.

(2) Marie Stuart à Castelnau, 1" mai 1581, Labajioff, t. Y, p. 221 et 222.

(3) Labawoff, t. V, p. 192 et 193.

il 21

opposée à ce que son fils fût reconnu roi par les princes étrangers , parce que c'eut été reconnaître en même temps la légitimité de tout ce que ses ennemis avaient entrepris contre elle. Maintenant elle était décidée à l'associer à la couronne ; ruais elle voulait , avant de rien conclure , connaître les dispositions du prince, « de peur qu'après s'être dépouillée pour lui , si elle venait à être abandonnée , elle ne se trouvât dans une situation pire qu'avant, loin de recouvrer la liberté qu'elle en espérait » et qu'elle désirait plus ardemment que jamais. * Je suis devenue, b écrivait-elle , « si maladive et valétudinaire par le mauvais traitement que depuis treize ans j'ai reçu en cette prison , qu'à quelque prix que ce sera, je suis en délibération d'en poursuivre et faciliter ma délivrance; et n'attends, pour me résoudre du tout , que la réponse de ce que j'ai écrit et fait proposer à mon fils pour être une fois bien assurée et éclaircie de son intention (1). »

Jacques VI, en ce moment, témoignait pour sa mère des sentiments soumis et affectueux. Ru attendant sa réponse, Marie communiqua son projet à la cour de France ; le roi et Catherine de Médicis s'y montrèrent très-favorables. Elle leur promettait , s'ils l'aidaient à persuader son fils , « de tourner et réduire la puissance et autorité qu'ils lui conserveraient en Ecosse à leur dévotion et service (2). » Elle fit ensuite connaître sa résolution à la reine d'Angleterre, de qui dépendait plus que de personne le succès de la négociation. Elle demandait qu'il lui fût permis d'envoyer un de ses serviteurs en Ecosse , avec un négociateur anglais , « pour pacifier tous les différends du passé par quelque bon accord. > C'était pour elle, disait Marie, un devoir impérieux d'assurer à son fils la tranquille possession de l'Ecosse le plus tôt possible , car l'état déplorable de sa santé lui faisait craindre que le retour de l'hiver ne mit un terme à sa vie en même

(1) Marie à l'archevêque de Glasgow, 21 mai 1581, La&miofp, t. V, p. 233.

' (2) Marie à l'archevêque de Glasgow, 18 septembre 1581 , Làbàhopf, t. V, p. 254-258.

temps qu'à ses maux. Elle déclarait hautement que, si elle n'avait rien de mieux à espérer pour l'avenir , elle serait contrainte de chercher sa délivrance par tous les moyens en son pouvoir ; qu'elle se déchargerait bientôt entre les mains de son fils non-seulement de l'Ecosse, mais encore de tous les droits qu'elle pouvait avoir en ce monde , et lui laisserait toute j liberté d'agir suivant ses inspirations. « Et après m'étre ainsi > dépouillée, » ajoutait-elle, « il ne restera à mes ennemis qu'un corps maladif et languissant pour exercer leurs cruautés et vengeances , sans en pouvoir tirer pour le regard de l'État et des affaires aucun avantage (1). »

Hais toute proposition de rendre la liberté à sa prisonnière irritait la reine d'Angleterre , et toute idée d'un accord entre la mère et le fils l'alarmait, dans ce moment surtout où l'Ecosse échappait à son influence, où son alliance était devenue odieuse aux Écossais , où le jeune roi osait la braver en refusant de recevoir le capitaine Arrington qu'elle avait envoyé « pour souffler sur les charbons, » où les amis de la reine captive et les catholiques, quoique persécutés plus cruellement que jamais , commençaient à reprendre espoir et courage. Un prêtre nommé Waytes, deux jésuites, Greichton et Hoit du séminaire de Beims , s'étaient rendus secrètement à Edimbourg pour s'assurer des dispositions do Jacques VI et et de son favori. Us avaient trouvé l'un et l'autre disposés à travailler à la délivrance de Marie , pourvu que les princes catholiques consentissent à leur venir en aide (2).

Bien que ces intrigues ne fussent encore que soupçonnées , Elisabeth trembla de nouveau pour son trône et pour sa vie, Les négociations de son mariage avec le duc d'Anjou étaient interrompues; elle fit entendre qu'elle était disposée à les re-' prendre. Une ambassade magnifique fut envoyée de France à Londres ; mais quand les ambassadeurs voulurent entrer en matière, on leur proposa, au lieu du mariage, une ligue offensive et défensive ; Burleigh voulait même qu'avant de rien

(1) Marie Stuart à Elisabeth, 10 octobre 1581, Labanopf, t. V, p. 266-270.

(2) Labahoff, t. Y, Abrégé ckr<m„ p. 252, 253, 294 et 295.

conclure, la France déclarât la guerre au roi d'Espagne (l). Henri III exigeait , de son côté , qu'avant tout Elisabeth épousât son frère. On finit par s'entendre; le contrat fut signé, et la célébration du mariage fixée à six semaines , avec cette restriction de la part des ministres anglais : que chacune des parties pourrait retirer sa parole, si la ligue n'avait été conclue dans l'intervalle à la satisfaction commune. Au bout des six semai u es , Elisabeth était encore irrésolue. Elle manda cependant son fiancé, qui s'empressa d'accourir. Les galanteries du prince fixèrent les irrésolutions de la reine vierge : le jour anniversaire de sa naissance , elle lui passa un anneau au doigt. Mais le lendemain , toute pâle encore d'une nuit d'insomnie, elle le fit venir, et lui déclara qu'elle croyait de son devoir de sacrifier son bonheur personnel à la tranquillité de son royaume. Le prince rentra chez lui plein de dépit et de colère. Il voulait partir sur-le-champ; Elisabeth, plus amoureuse que jamais , le retint plusieurs jours encore ; et quand enfin elle consentit à son départ, elle lui fit de nouveau les plus belles promesses, et lui fournit, ce qui valait mieux que ses paroles , des sommes considérables , pour le mettre en état de poursuivre la guerre en Belgique et empêcher Philippe II, en l'occupant, de s'entremettre dans les affaires d'Ecosse (2).

Ce n'était point assez pour la délivrer de ses terreurs. Élisabth revint au projet de faire mourir Marie : par son ordre le conseil délibéra sur la manière d'en finir avec cette malheureuse princesse. La délibération se prolongea trois jours sans qu'on pût seulement s'entendre, à cause des caprices d'Elisabeth, sur l'endroit où la reine d'Ecosse serait jugée. Des différents châteaux proposés par le conseil, l'un était trop éloigné, l'autre trop rapproché de Londres; celui-ci n'était pas sûr , celui-là pas assez convenable. Trouvant leur grande reine « aussi changeante que le vent , > les ministres se séparèrent

(1) DtôGES; ËGEATON; CaMDBN; LiABANOFtf, t. V, p. 236*

(2) Camden ; Mémoires de Nevers ; Daniel ; Egbrîon ; Lodgb ; LhvGarD ; Labanoff.

sans avoir rien résolu. A la fia Elisabeth eut recours à l'expédient des caractères faibles : elle remit la décision de cette grave mesure à une époque plus reculée; et quand cette époque arriva, ses indécisions recommencèrent (1). Renonçant à Tidée d'une exécution qui l'effrayait , elle revint à son arme favorite : la duplicité.

Lorsqu'elle eut reçu la lettre par laquelle Marie lui annonçait son dessein d'associer son fils à la couronne , feignant de prêter l'oreille à une partie de ses propositions, elle lui députa Beale pour traiter de sa liberté. En réalité , l'envoyé n'avait d'autre mission que de découvrir par d'habiles manœuvres les relations de Marie avec l'Espagne et l'Ecosse , et de la détourner par d'artificieuses promesses de céder à son fils sa couronne et ses droits. Beale trouva Marie dans un tel état que, quoique son ennemi , il en eut le cœur ému : c Elle est certainement très-mal , » écrivait-il, « et si faible qu'elle ne peut se tenir debout ni mettre le pied hors de son lit. » Malgré toute son adresse, l'envoyé d'Elisabeth ne put rien découvrir : « Je ne sais comment m'y prendre , » disait-il ; « elle est trop rusée. » 11 ne réussit, en la flattant de l'espoir de la liberté et d'un traitement meilleur, qu'à lui arracher la promesse conditionnelle qu'elle ne conclurait aucun arrangement avec eon fils , sans le consentement de la reine d'Angleterre. C'était du temps gagné (2).

Au printemps de l'année suivante 1582, Beale fut renvoyé à Shefûeld pour continuer ce semblant de négociation. Elisabeth s'excusait du retard qu'on y avait apporté, et déclarait avoir pour très-agréables les propositions que lui avait faites sa cousine pour l'établissement d'une parfaite amitié entre l'Angleterre et l'Ecosse; et pour faire paraître sa bonne affection, elle accordait à Marie plusieurs faveurs qui devaient alléger les rigueurs de sa prison, et en promettait d'autres pour l'avenir.

(t) Burleigh à Walsingham, 10 septembre 1581 , State papert office; Chàluers, t. II, p. 89 et 90, et Lingard.

(2) Lettres de Beale à Burleigh, 16. 17. 23 et 28 novembre 1581, State payer* office, Harkian M9., et Chalmbrs, t. H, p. 95 et 96.

Beale devait, lui aussi, faire des promesses, mais en son nom et telles que sa maltresse pût les désavouer plus tard (1). Ainsi il Tassura qu'il lui serait permis d'envoyer un de ses serviteurs en Ecosse, comme elle l'avait demandé, pour négocier l'association de son fils à la couronne, si elle voulait renouveler | les engagements qu'elle avait pris autrefois à l'égard d'Elisabeth. Toutes ces ruses furent inutiles : Marie refusa de s'engager, à moins que la reine d'Angleterre ne s'engageât elle-même à lui rendre la liberté. « J'ai eu tant de preuves d'expérience de leur malignité contre moi, » écrivait-elle, « que je ne peux aucunement m'assurer d'eux, et penser qu'ils me puissent ou veuillent bien faire, ores que je le visse quasi devant mes yeux (2). »

Ne pouvant se fier à Elisabeth , Marie se tourna vers Philippe II. Elle avait depuis deux ans entamé des négociations avec les ambassadeurs d'Espagne, pour marier son fils à une infante dès qu'il aurait été enlevé d'Ecosse. Ces négociations avaient été jusque-là vagues et stériles : les' circonstances et les moyens avaient manqué à Marie ; la persécution religieuse lui donna des auxiliaires. Aux espionnages, aux visites domiciliaires, aux confiscations, aux emprisonnements, avaient succédé les supplices : trois piètres, Campian, Sherwin et Briant, avaient été exécutés après d'horribles tortures. « Tant s'en faut, » écrivait Gastelnau , « que leur sang épouvante les autres catholiques, qu'ils croissent et multiplient tous les jours en leur constante affection... S'ils avaient un chef, ils remueraient bien du ménage (3). » Ils renouvelèrent alors le complot, à peine interrompu depuis quatorze ans, pour délivrer la reine d'Ecosse et restaurer par elle leur religion opprimée.

De cette entreprise nouvelle les jésuites étaient les agents les plus actifs. On comptait sur le pape, sur le roi d'Espagne et le duc de Guise. Le duc de Lennox avait promis son concours ;

(1) Lodoe, t. II, p. 262-272.

(*) Lettres de Marie à l'archevêque de Glasgow et à Beale, 7 et 16 avril 1582' Labaxoff, t. V, p. 281-293.

(3)Tbulbt, t. III, p. 131.

le 7 mars, il écrivit à l'ambassadeur de Philippe II à Paris, J.-B. de Taxis, que « puisque le roi ratholique et le pape désiraient se servir de lui pour restaurer la religion catholique et délivrer la reine d'Ecosse, il était prêt à y employer sa vie et ses biens (1). » Le même jour il adressa à Marie Stuart, qui s'était jusque-là défiée de lui, une lettre où il s'engageait de la manière la plus formelle : c Quant à moi, madame, » disait-il, « si c'est votre volonté que la chose se fasse et que je l'entreprenne, je ferai, et ai l'espérance que, s'ils tiennent promesse, et que les catholiques d'Angleterre fassent aussi ce qu'ils disent, l'entreprise viendra à bonne et heureuse fin ; et je perdrai la vie ou vous délivrerai de cette captivité. » Il demandait à connaître sa volonté , et déclarait qu'aussitôt après avoir reçu une réponse, il s'en irait en France lever des troupes avec lesquelles il se joindrait aux étrangers, pour revenir en Ecosse à la tête de cette armée, qu'il jugeait devoir être de quinze mille hommes. « Or, » ajoutait-il, « que Votre Majesté prenne courage, car vous trouverez des serviteurs qui sont résolus de hasarder la vie pour votre service. De moi, je ne vous supplie de rien, sinon que, faisant cette entreprise, votre fils soit toujours par votre consentement reconnu pour roi. Il n'est pas besoin de rien lui communiquer encore ni aux seigneurs, jusqu'à tant que l'armée soit prête et assurée ; car, arrivant avec icelle, je suis certain que les deux tiers de l'Ecosse se joindront avec moi, ce que maintenant ils n'osent faire par la crainte qu'ils ont de perdre leurs biens, si d'aventure cette entreprise était découverte (2). »

Marie envoya cette lettre à Mendoza, ambassadeur d'Espagne à Londres ; elle lui écrivit en même temps pour lui recommander l'entreprise projetée, et le prier de faire entendre à 8a Sainteté et à Sa Majesté Catholique « la grande apparence qu'il y avait de réussir, et de pourvoir ainsi au rétablissement du catholicisme dans toute l'Ile de Bretagne. Toutefois , le succès

(1) De Taxis à Philippe II , 18 mai 1582, Papier* de Simancas , Archivée nationales.

(2) Lennox à Marie Stuart, 7 mars 1582, Archives de Simancas.

ne pouvait être assuré, » ajoutait-elle, « que si le pape et le roi d'Espagne s'y employaient sérieusement, suivant leurs promesses; et, en second lieu, si les choses étaient soigneusement préparées et adroitement acheminées en Ecosse. » Il fallait donc, avant tout, que Philippe II et le souverain pontife fissent connaître « dans quel temps et quel secours de force et d'argent il leur plairait départir à ceux qui agiraient en Ecosse ; car elle ne voulait pas, sans aucun fruit, témérairement les hasarder, et moins les laisser se précipiter à leur ruine. » Elle se chargeait elle-même, en ce qui concernait l'Ecosse, d'y fortifier et accroître le parti favorable à l'entreprise, d'indiquer les ports où les secours devraient débarquer et les places fortes où ils seraient reçus. Elle recommandait instamment que cette négociation fût conduite avec le plus grand secret; et, à ce propos, elle se plaignait du zèle maladroit des jésuites : « La requête, » disaitelle, c que ces jésuites vous ont faite de passer vers eux à Rouen, vous démontre assez combien leur expérience en matière d'État ne répond au zèle qu'ils ont à la religion ; et pour ce est-il très-nécessaire de les bien avertir et admonester souvent de la façon qu'ils auront à se déporter en ce qui concerne l'État, car les bonnes gens y peuvent beaucoup choper par faute de bon conseil et avis... Il y va de ma vie et de l'état entier de mon fils, si ces négociations venaient à être découvertes... Vous pouvez donc faire requête auxdits jésuites que je ne veux, en façon que ce soit, qu'aucune chose concernant l'entreprise soit négociée sous mon nom ou mon aveu, sans nécessité le requérant ; mais s'il le faut, je suis toujours prête de hasarder première la vie. » Bien qu'acceptant les services |de Lennox, elle ne voulait pas qu'il passât encore en France ; elle y voyait de graves inconvénients. Ce qui lui semblait le plus urgent, c'était qu'on procédât à l'association de son fils à la couronne, « comme étant le fondement de toutes autres négociations à l'avenir ; » parce qu'autrement le roi d'Espagne refuserait de traiter avec le jeune prince, et alors l'entreprise ne serait qu'une rébellion contre lui (1).

(1) Marie à Bernardino de Mendoxa, 6 et 8 avril 1582, Archives de Simancas.

Mendoza répondit à Marie que son maître et le pape ne manqueraient pas de lui donner les secours nécessaires, le jour où une aussi belle entreprise aurait quelque chance de réussir ; mais que, dans l'élat actuel de la politique, il fallait éviter d'éveiller les soupçons de la France par des armements trop considérables. A Lennox , il écrivit pour l'engager à persévérer : il vantait beaucoup l'honneur qui rejaillirait sur son nom d'une si noble entreprise ; il ne parlait point des quinze mille hommes que Lennox jugeait nécessaires au succès. Ce qu'il lui recommandait avec le plus d'instance, conformément à l'avis de Marie Stuart , c'était de réaliser le plus promptement possible le projet d'association, comme le moyen le plus sûr de gagner à l'entreprise tous les amis de la reine captive (1).

En revenant d'Ecosse, le jésuite Creichton avait rejoint en Flandre un de ses collègues, nommé Parsons, et tous deux s'étaient rendus à Paris. Ils eurent plusieurs conférences secrètes avec le duc de Guise, le nonce du pape, Castelli, l'ambassadeur d'Espagne Taxis et l'archevêque de Glasgow. 11 fut convenu que l'entreprise serait cachée à Henri III, parce que, s'il en était averti, il ne manquerait pas de prévenir la reine d'Angleterre; que l'expédition serait faite au nom du pape seul, pour ne pas exciter la jalousie de la France ; qu'elle serait soldée par le roi d'Espagne et conduite par le duc de Guise, qui montrait un extrême désir de s'y employer. Tous reconnurent qu'il était nécessaire, avant tout, que Jacques VI fût associé à la couronne. On sait combien sa mère le désirait. Elle y consentit d'une manière formelle, et le conseil privé d'Ecosse y donna son assentiment. Alors Philippe II et le pape s'engagèrent à fournir les sommes nécessaires à l'expédition. Mais, avant qu'on eût pris aucune mesure, l'exécution était devenue impossible.

Elisabeth n'avait point perdu le temps qu'elle avait cherché & gagner par ses feintes négociations avec sa rivale. Toute son

M. Mignet a donné en entier cette lettre et celle de Lennox, t. II , appendice L.

(1) Mendoxa à Philippe II, 26 avril 1582, Archives de Simancat, Ug. 436.

attention était tournée du côté de l'Ecosse, d'où on l'avertissait tous les jours que le jeune roi était plein d'ambition, qu*il avait dessein de se faire déclarer héritier de la couronne d'Angleterre. « Aussi, » disait Castelnau, « elle le hait plus qu'elle ne fit jamais la reine d'Ecosse (1)... Elle est bien étonnée que le prince a meilleure affection envers sa mère que la nourriture qu'il a eue ne l'aurait fait supposer... Elle estime sa ruine de ce côté-là, si elle-même ne ruine le prince (2). » Les ministres anglais se mirent à l'œuvre. Ils essayèrent d'abord de brouiller le duc de Lennox et le comte d'Arran ; mais ils ne réussirent point. Le neveu de Morton, le comte d'Angus, était réfugié en Angleterre ; il offrit de rentrer de force dans son pays, de tuer ou de chasser le favori, si Elisabeth voulait lui accorder son appui et l'argent nécessaire. Elisabeth promit tout ce qu'on lui demanda. Poussé par les agents anglais, le clergé se mit du complot et promit d'excommunier Lennox pour le rendre inhabile à gouverner (3). La querelle s'engagea sur la question de l'Épiscopat. Le favori voulait avec le roi le rétablissement des évêques ; les ministres s'y opposaient : leur importance en eût été considérablement diminuée; car les principaux d'entre eux « formaient dans l'Église, » dit Tytler, t un conclave spirituel qui, avec l'infaillibilité à laquelle ils prétendaient et l'obéissance qu'ils exigeaient, était une véritable hiérarchie où il ne manquait que le nom (4). »

Le bruit qui commençait à se répandre de l'association entre la reine et son fils, fournit aux ministres une arme contre leur adversaire. Ils représentèrent avec véhémence qu'une pareille transaction était le désaveu de tout ce qui avait été fait, la ruine de la Réforme, le rétablissement de la messe, et un danger imminent pour tous ceux qui avaient pris part à la révolution. Lennox faisait résolument tête à ces attaques;

(1) Dépèches de Castelnau, 25 juin et 26 juillet, Tbulet, t. III, et Châruel.

(2) Dépêche du 26 juillet 1582, Tbxjlbt, t. III, p. 128, 130 et 131.

(3) Dépêche de Castelnau, 26 juillet 1582 , Teolet, t. III, p. 128, 129 et 130.

(4) TTOiKR, t. VI, p. 308.

HIST0IRB DE MARIB STUÂRT. 331

il avait l'appui du jeune roi, qui se « moquait des ministres, de leurs personnes et de leurs remontrances (1). » L'un des plus insolents, John Durie, ayant insulté en pleine cathédrale Lennox, la reine captive et toute la cour, le roi le fit chasser d'Edimbourg. La lutte en était arrivée à ce point qu'il fallait, ou que Lennox fût ruiné par les ministres, ou qu'il les ruinât. « Nous sommes à la veille de voir cette fête, » écrivait Gastelnau (2). Et, bien persuadé que toute cette agitation n'avait d'autre source que les menées de l'Angleterre et d'autre but que d'abattre en Ecosse l'influence de la France, il conseillait à Henri III d'empêcher la chute du favori, parce qu'il ne pouvait rien arriver de pire pour Marie Stuart, ni pour son fils, qui, « si Lennox était chassé, retomberait du tout avec son royaume en la puissance d'Elisabeth. Il importe au roi, » répétait-il, « de conserver cette alliance d'Ecosse, qui a toujours été la bride pour Y Angleterre (3). » Une seule chose rassurait Gastelnau, l'avarice d'Elisabeth ; mais l'incurie de Henri III était pire encore.

Entraînés par les prédications des ministres, séduits par les promesses de l'Angleterre, ou eifrayés par le projet d'association, un certain nombre de seigneurs écossais se liguèrent contre le duc de Lennox et le comte d'Arran. Les noms des confédérés étonneraient dans toute autre histoire : c'étaient, avec Angus, Mar et Glencairn, les derniers défenseurs de Mortoa, ceux qui avaient aidé Lennox à perdre le vieux tyran ; Argyle et Montrose, les premiers adhérents du favori, Ruthven créé comte de Gowrie pour ses récents services, les comtes d'Eglington, de Rothes, les lords Boyd et Lindsay. Ils n'avaient aucun plan arrêté ; ils ne savaient ni quand ni comment ils attaqueraient leurs deux adversaires. Walsingham leur fit dire qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, ou qu'avant peu ils passeraient de la liberté à la prison et de la prison à l'écha-

(1) Dépêche de Castelnau, 25 juin 1582, Tbulbt, t. III.

(2) Dépêche du 26 juillet 1682, Tbclet, t. III.

(3) Dépêche de Castelnau, du 26 juillet 1582 , Tbulbt, t III. p. 127 et suivantes.

faud ; car il savait de source certaine qu'ils devaient être accusés d'un complot contre la personne du roi. Walsingham espérait pousser les conjurés à une rupture ouverte et immédiate (1). Cependant ils restaient indécis, lorsque l'avis que leurs projets étaient découverts les détermina à tout risquer.

Le 22 août, le roi était allé chasser aux environs de Perth, sur les terres de quelques-uns des conjurés. 11 n'avait qu'une faible escorte ; ses deux favoris ne l'avaient point accompagné. Invité par le comte de Govvrie à loger dans son château de Ruthven, Jacques VI accepta sans défiance cette traîtreuse hospitalité. A peine était-il entré que ses gardes lui furent enlevés, et le château entouré d'un millier d'hommes armés. Alors Gowrie et ses amis lui présentèrent une longue liste de leurs griefs, et demandèrent justice contre les conseillers qui abusaient de sa jeunesse. Le roi ne pouvait croire qu'on eût voulu attenter à sa liberté ; mais lorsque le lendemain il demanda son cheval pour sortir, on lui représenta qu'il était plus en sûreté au château de Ruthven que nulle part ailleurs ; et comme il insistait et allait franchir le seuil de sa chambre, le maître de Glammis lui barra le passage en étendant la jambe. Cette indignité arracha des larmes au jeune prince : « Qu'importe 1 » dit Glammis, « c'est aux enfants de pleurer, et non aux hommes ayant de la barbe (2). »

A la nouvelle de cet attentat, le comte d'Arran accourut pour délivrer son maître; mais en entrant au château de Ruthven il fut arrêté et gardé prisonnier. Arran pris, il ne restait personne pour organiser la résistance : Lennox était un courtisan plutôt qu'un homme d'action. Ne se croyant pas en sûreté dans son château de Dalkeith, il alla, au lieu d'agir, chercher un refuge à Edimbourg, où les ministres triomphants faisaient retentir les chaires de ce chant du psalmiste : Laqueus contritus est, et nos libérait sumus. Aux mesures énergiques de ses adver-

(1) Robert Bowes à Walsingham , 15 août 1582 ; Tytler , t. VI, p. 319 et 320, et appendix, n° xv.

(2) Mblvil, p. 277-282 ; Caldbrwood, Spottibwoodb, p. 320 ; Tytlbr, t. Vfc p. 328-322.

saires il ne savait opposer que l'irrésolution : il se contenta d'envoyer à Stirling lord Herries et l'abbé de Newbottle pour savoir s'il était vrai, comme le bruit s'en était répandu, que le roi fût prisonnier ; car, s'il en était ainsi, son devoir était de le mettre en liberté, ce qu'il allait tenter immédiatement avec l'aide des Écossais fidèles. A ce message pusillanime les lords de Ruthven répondirent par l'ordre, envoyé au favori, de rendre Dumbarton et de quitter immédiatement l'Ecosse ; et ils obligèrent le roi à signer un édit qui défendait, sous les peines les plus sévères, « de publier ou dire qu'il était prisonnier et détenu contre son gré, attendu qu'il était, au contraire, en grand repos et pleine liberté avec ses bons sujets (1). »

Jacques VI, après avoir longtemps résisté, avait fini par céder à toutes les exigences des rebelles; il avait pris, par crainte pour sa vie, le parti de dissimuler. Il ne lui en restait plus d'autre: le clergé s'était ligué avec les lords de Ruthven ; une assemblée générale de l'Église avait chaleureusement approuvé leur rébellion, et les ministres s'étaient chargés de la justifier comme une entreprise honorable, et de maintenir que celui-là mentait qui prétendait que le prince n'était pas libre. Bien plus, des poursuites avaient été décrétées, dans la même assemblée, contre quiconque soutiendrait le contraire (2). Que dire et que penser de l'Église, quand on voit ses ministres prêter leur appui à d'aussi effrontés mensonges (3) ?

A la première nouvelle de la révolte, Elisabeth avait dépéché en Ecosse Georges Carey avec ordre de soutenir les rebelles. L'envoyé se rendit à Stirling auprès du roi, et lui remit, au nom de sa souveraine, un message dans lequel l'hypocrite reine lui conseillait de prendre en bonne part « cette sainte entreprise. » Mais quand Carey se mit à accuser Lennox d'avoir médité la destruction de la religion et le bouleversement de l'Ecosse, le jeune roi ne put cacher ni son impatience

(1) CatUlnau au roi, 13 septembre 1582, dans Tbulbt , t. III, et Tttlkr, t. VI.

(2) Caldbrwood, p. 1225.

(3) Tytlk*, t. 71, p. 331.

ni son dégoût : il prit hautement la défense de son ministre. Cet accès d'énergie ne dura pas longtemps.

Lennox, averti qu'il n'était plus en sûreté à Edimbourg, s'était retiré secrètement à Dumbarton. Une fois dans cet asile, il déclara qu'il n'en partirait que sur un ordre du roi, et publia un manifeste dans lequel il repoussait avec indignation les accusations de ses adversaires : il offrait de se soumettre à un tribunal composé de six ministres, de six gentilshommes, de cinq bourgeois et du prévôt d'Edimbourg (1). Les lords de Ruthven, au lieu d'accepter son offre, y répondirent par de nouvelles accusations, et exigèrent du roi l'éloignement définitif de son favori. Le malheureux prince, oubliant toute dignité, avait dû déjà donner son approbation à la rébellion des comtes de Gowrie, Mar et Glencairn, et reconnaître que ces trois traîtres, en violentant sa personne royale, n'avaient agi qu'en bons et loyaux sujets. Après s'être abaissé à ce point, il n'avait rien à qafuser aux rebelles (2) : il leur signa une lettre dans laquelle Lennox était accusé de mettre en danger sa personne et son royaume, et, en même temps, l'ordre qui enjoignait au favori de quitter immédiatement l'Ecosse sous peine de trahison (3).

Lennox, après quelques jours d'hésitation, se décida à partir : il' quitta Dumbarton le 16 décembre 1582. En route, on lui remit un message de son maître qui le recommandait avec chaleur à la bienveillance de la reine d'Angleterre. Ce lui fut du moins une preuve que le prince, en l'exilant, avait agi contre sa volonté. Après s'être arrêté quelques jours à Londres, il se rendit en France, où il espérait servir encore son ancien maître ; mais il ne devait pas survivre longtemps à son exil. Il mourut à Paris d'une maladie de langueur le 26 mai 1583, avant que Jacques VI eût recouvré sa liberté (4).

(1) Défense de Lennox, dans la Correspondance de Castelnau, Tkulbt, t. IH; Caldbrwooo; Tttler.

(2) Lettres de rémission pour les comtes de Gowrie, Mar et Gbneairn, 19 octobre 1582, dans Tbulbt, t. III.

(3) Bowes à Walsingham, 9 décembrerTrrLBR, t. VI, p. 385 et 336.

(4) Labaxoff, t. V, p. 344 et 347.

Celte révolution ne tarda pas à être connue de Marie Stuart : on ne lui cachait guère ce qui pouvait ajouter à ses douleurs. C'était non-seulement la ruine du complot ourdi en sa faveur et l'ajournement des espérances qu'elle en avait conçues, c'était peut-être la perte de son fils ; car il était au pouvoir de la même faction qui lui avait à elle-même arraché la couronne. Sa propre vie avait été assez série usemen t menacée pour qu'elle ne fût pas rassurée sur le sort de son enfant : « La reine d'Ecosse, » mandait Castelnau à Henri III, « vient présentement d'écrire avec tant de douleur et d'affliction, qu'elle n'en a jamais eu, ditelle, de semblable (1). » Elle tomba gravement malade, au point que les médecins anglais crurent qu'elle allait mourir (2). Son cœur n'en fut point abattu. Elle se plaignit avec un redoublement d'énergie de l'appui qu'Elisabeth prétait à Gowrie et à ses complices, et pria avec instance l'ambassadeur français d'empêcher « qu'elle n'augmentât le mal (3). » Elle continuait à solliciter du pape et du roi d'Espagne des secours en argent ; elle suppliait Henri III de prendre l'Ecosse sous sa protection, et d'envoyer, pour arracher le roi d'entre les mains des rebelles, cinq ou six cents arquebusiers, et un ambassadeur pour négocier l'association à la couronne qu'elle avait proposée (4).

Henri III était plus disposé à écouter les plaintes de sa bellesœur, depuis que le mariage du duc d'Anjou était à peu près rompu, et que le pouvoir en Ecosse était retombé entre les mains des partisans de l'Angleterre. Mais pour rendre vains tous les efforts de Marie, on alla, ce qu'on n'avait pas encore osé faire, jusqu'à vouloir étouffer ses plaintes, en lui interdisant toute correspondance avec l'ambassadeur de France (5). Dans son désespoir, elle écrivit, du lit où la retenait la maladie, la lettre la plus pathétique et la plus éloquente qui fût encore sortie de sa plume. C'était un long et touchant appel à la con-

(1) Castelnau au roi, 13 septembre 1582, dans Tktjlbt, t. III.

(2) Labanoff, t. V, p. 298 et 299, et Chaxmbrs, t. II. p. 104.

(3) Castelnau au roi, 13 septembre 1582, Teulet, t. III, et Labaxoff, t. Y, p. 304 et 316.

(4) Labanoff, t. V, p. 302-312.

(5) /dem, t. V. p. 313 et 314.

science et à la pitié d'Elisabeth ; et c'était devant le tribunal de l'histoire et de celui qui juge les rois qu'elle citait son implacable rivale.

« Il faut, » disait Marie, c que j'emploie si peu de force qui me reste, pour, devant ma mort, vous décharger pleinement mon cœur de mes justes et lamentables plaintes, desquelles je désire que cette lettre vous serve, tant que vous vivrez après moi, d'un perpétuel témoignage en votre conscience, tant en ma décharge pour la postérité qu'à la honte et confusion de tous ceux qui, sous votre aveu, m'ont si cruellement et indignement traitée jusques ici et menée à l'extrémité où je suis. Mais d'autant que leurs desseins, pour détestables qu'ils puissent avoir été, ont toujours prévalu, et que la force que vous avez en main vous a toujours donné la raison entre les hommes, j'aurai recours au Dieu vivant, notre seul juge qui nous a également et immédiatement établies au gouvernement de son peuple. Je l'invoque à l'extrémité de cette mienne très-urgente affliction, pour rétribuer à vous et à moi, comme il fera à son dernier jugement, la part de nos mérites et démérites Tune vers l'autre. Et souvenez- vous, madame, qu'à lui nous ne saurions déguiser par les fards et polices de ce monde, ores que mes ennemis sous vous puissent pour un temps couvrir aux hommes, et par aventure à vous-même, leurs subtiles et malicieuses inventions. »

Puis, « au nom de Dieu et comme devant lui, séant entre elles, » Marie rappelait sans ménagement les complots ourdis par les agents anglais pour saper son trône ; les conseils pleins de fourberie, les promesses artificieuses d'Elisabeth sur la foi desquelles étant venue en Angleterre, elle n'avait trouvé, au lieu des secours promis, qu'une captivité d'abord déguisée, c puis, toute honte passée, une prison plus cruelle quela mort ; » l'appui occulte accordé à ses persécuteurs ; la ruine de ses partisans; le supplice de ceux des rebelles qui étaient venus à résipiscence, après que son innocence eût été reconnue aux conférences d'York et de Westtninster (1) ; toutes ses proposi-

(1) « Cependant mes rebeUes s'apercevant que leur course précipitée l*

tioos d'accommodement d'abord accueillies, puis finalement rejetées sous de mensongers prétextes ; toutes les perfidies mystérieuses, toutes les lâchetées dont elle était victime depuis taut d'années ; et enfin la dernière entreprise contre son fils, dont la vie n'était pas en sûreté et à qui cependant on ne lui permettait pas de venir en aide.

« Je ne le dois, madame, plus longuement souffrir, » s'écriait Marie, t il faut que mourant je découvre les auteurs de ma mort, ou que vivant (si Dieu me donne encore quelque répit) j'essaie sous votre protection à faire mourir, à quelque prix que ce soit, les cruautés, calomnies et traîtres desseins de mes ennemis, pour m'établir quelque peu plus de repos pour ce qui me reste à vivre... Les plus vils criminels qui sont en vos prisons, nés sous votre obéissance, sont reçus à justification, et leur sont toujours déclarés leurs accusateurs et accusations. Pourquoi le môme ordre n'aurait-il pas lieu envers moi, reine souveraine, votre plus proche parente et légitime héritière? Je pense que cette dernière qualité en a été jusqu'ici la principale cause à l'endroit de mes ennemis... Mais, hélas! ils ont maintenant peu de raison et moins de besoin de me tourmenter davantage pour ces regards; car je proteste, sur mon honneur, que je n'attends aujourd'hui royaume que celui de mon Dieu, lequel je me vois préparé pour la meilleure Onde toutes mes afflictions et adversités passées. Ce sera h vous de décharger votre conscience vers mon enfant pour ce qui lui appartiendra après ma mort en cet endroit... Et à ce propos, madame, par quel droit se peut-il maintenir que, mère de mon enfant, je sois totalement interdite non-seulementde lui subvenir en la nécessité si urgente

» emportait plus oultre qu'ilz n'avoient pourpensé, et la vérité estant apparue

• des impostures qu'on semoit de moy, par la conférence à laquelle je me soub-

• mil volontairement en ce pays pour m'en eselaircir publiquement en pleine » assemblée de vos députés et des miens , voilà les priucipaux d'entr'eux, » pour estre venuz à résipiscence, poursuivi z par vos forces propres et assié-

• gés au château d'Edimbourg... ■ Labanoï et Lingard pensent que ce passage indique clairement et prouve que l'innocence de Marie fut reconnue aux conférences d'York et de Westminster. En effet, s'il en eût été autrement, Marie, s'adressant à Elisabeth, aurait-elle osé s'exprimer ainsi ?

où il est, mais aussi d'avoir aucune connaissance sur son état! Qui y peut apporter plus de soin, devoir et sincérité que moi? ■

Des plaintes passant aux prières, elle demandait instamment pour son fils qu'il fût mis en sûreté, et pour elle-même que la liberté lui fut enfin rendue. « Je vous en supplie, » disait la pauvre captive, « et en l'honneur de la douloureuse passion de Notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, je vous supplie encore un coup me permettre de me retirer hors de ce royaume, en quelque lieu de repos, pour chercher quelque soulagement à mon pauvre corps tant travaillé de cruelles douleurs, et avec liberté de ma conscience préparer mon âme à Dieu qui l'appelle journellement... Votre prison sans aucun droit et juste fondement a jà détruit mon corps, duquel vous aurez bientôt la fin s'il y continue guère davantage; et n'auront mes ennemis beaucoup de temps pour assouvir leurs cruautés sur moi. Une me reste que l'âme, laquelle il n'est en votre puissance de captiver. Donnez-lui donc lieu de respirer un peu plus librement, seul salut qu'elle cherche aujourd'hui plus que nulle grandeur de ce monde:..

» Reprenez ces anciennes arrhes de votre bon naturel; donnez-moi ce contentement avant que mourir, que voyant toutes choses bien remises entre nous, mon âme, délivrée de ce corps, ne soit contrainte d'épandre ses gémissements vers Dieu pour le tort que vous aurez souffert m'être fait ici-bas ; mais, au contraire, en paix et concorde avec vous, départant hors de cette captivité, s'achemine vers lui, que je prie vous bien inspirer sur mes très-justes et plus que raisonnables complaintes et doléances (1). »

Marie avait espéré que cette lettre, pleine de larmes, ferait quelque impression sur l'esprit de sa rivale ; mais elle contenait trop de témoignages accablants de l'iniquité d'Elisabeth et de ses ministres. Les ennemis les plus acharnés de la captive, tels que Walsingham, proposèrent de nouvelles mesures de rigueur (2) : plus on l'avait accablée d'outrages, moins on était disposé à lui rendre justice.

(1; Marie à Elisabeth, S novembre t5Sl Voy. note 0. (2) Csalkbrs, t. II, p. 105, note d.

Dans cette conjoncture, la France sembla voulbir prendre enfin une part sérieuse aux affaires d'Ecosse. Henri 111 fit partir pour Edimbourg Lamothe-Fénelon et M. de M ey ne ville. Le choix ne pouvait que plaire à Marie :1e premier lui avait donné assez de preuves de son dévouement > le second était un confident du duc de Guise. Les deux ambassadeurs étaient chargés de travailler à la pacification de l'Ecosse, en conseillant au roi la clémence et persuadant aux lords rebelles de réparer leurs torts. Le grand objet de leur mission était de relever le parti français, et de faire réussir le projet d'association à la couroune. Gomme il était bien certain qu'Elisabeth chercherait à leur susciter des entraves, ils avaient ordre de négocier malgré cette princesse, tout en la ménageant (1).

Fénelon avait pris la route d'Angle terre. Elisabeth après l'avoir .retenu longtemps sous de frivoles prétextes, lui donna pour compagnon Davison, qui était chargé de l'espionner et de contrecarrer ses projets. Fénelon et Meynevillearrivèrentà Edimbourg au commencement de janvier 1583. «Ils trouvèrent le roi étroitement prisonnier, la couronne par terre, et le sceptre sous les pieds des sujets (2). » Jacques VI, sachant qu'ils avaient ordre de reconnaître sa royauté, était disposé à leur faire bon accueil; mais ce fut un grand émoi parmi les conjurés de Ruthven et surtout parmi le clergé. Les ministres du haut de la chaire prodiguèrent les insultes les pins grossières à la France, qu'ils* représentaient comme le boulevard de l'idolâtrie ; et à son roi, qu'ils appelaient un tigre altéré de sang. Une députatioo des plus audacieux alla trouver le roi pour lui défendre de recevoir les deux envoyés français; Jacques VI ne tint aucun compte de leurs ridicules remontrances.

Admis en audience publique, Fénelon et Meyneville exposèrent que l'ancienneté de l'alliance qui unissait depuis tant de siècles r Ecosse et la France donnait au roi leur maître le droit de s'intéresser aux affaires de ce royaume ; qu'ils avaient été envoyés pour essayer d'y rétablir la paix. Ils conseillèrent, sui-

(1) Instructions à Fénelon et à Meyneville > dans Tbulet, t. III, p. 168-176.

(2) Ubanofv, t. VI, p. 247 et 248.

340 HISTOIRE DE MARIE STUJlRT.

vant la teneur de leurs instructions, au roi la clémence, aux lords de Ruthven la réparation de leurs torts, et demandèrent avec instances le rappel des seigneurs bannis à la suite des derniers troubles. Ils rencontrèrent de la part du conseil une résistance qu'il leur fut impossible de vaincre (1). Ils avaient moins compté sur les harangues que sur les menées secrètes : secondés par le jeune roi , ils travaillèrent à semer la division parmi les lords de Ruthven et à rapprocher tous les partisans de la reine (2). Mais leurs projets et leurs intrigues avaient été éventés par les espions anglais.

Walsingham, toujours en quête de consciences à vendre, avait acheté Fowier, gentilhomme écossais, autrefois au service de la comtesse de Lennox , et Archibald Douglas, réfugié en Angleterre depuis l'arrestation de M or ton. Ces deux traîtres, en affectant un entier dévouement aux intérêts de la France, étaient parvenus à gagner la confiance de Casteluau qui les avait recommandés, surtout Douglas, à la reine captive. Enfin, un des serviteurs de Meyneville, Rocio Baudelli, s'était vendu à Bowes et lui livrait les dépêches de son maître. Ou sut bientôt à la cour d'Angleterre, par ces divers canaux, que l'objet de la mission des deux ambassadeurs était l'association du roi d'Ecosse avec sa mère (3). Elisabeth en fut très-irritée ; elle fit adresser à Jacques VI des remontrances et des reproches, et lui demanda impérieusement de renvoyer les deux ambassadeurs français (4). Jacques VI feignit de recevoir avec reconnaissance les avis d'Elisabeth ; mais il déclara à Fénelon « que, s'il avait deux yeux, deux oreilles et deux mains, il n'avait qu'un cœur, et que ce cœur était français. » Et il continua avec Meyneville à préparer secrètement les moyens d'échapper à ceux qui le tenaient prisonnier , montrant dans sa conduite une dissimulation et une habileté au-dessus de son âge.

(i) Mission de Fénelon et de Meyneville, dans Tbulbt, t. III.

(2) Spottiswoode, p. 324 ; Historié of James the sert, p. 196 et 197.

(3) Elisabeth à Bowes, 29 janvier 1583. British Muséum, et Chalmkrs, t. II p. 107 et 108.

(4) Chaxmbks, t. II, p. 108, et Tttlbh, t. VI, p. 345, 346 et 349.

Un complot fut tramé pour rendre au roi la liberté. Un graud nombre de seigneurs y adhérèrent; quelques-uns de ceux qui avaient emprisonné Jacques VI à Ruthven, le comte de Gowrie entre autres, avec la versatilité qui caractérise ces barons sans foi, paraissaient disposés à s'y associer. Il n'aurait fallu du reste qu'un peu d'argent pour arrêter les progrès de cette nouvelle conspiration. Bowes en demanda; Elisabeth déclara nettement qu'il ne lui plaisait point de se jeter dans les dépenses (1) : elle aimait mieux faire semblant de négocier que d'ouvrir ses coffres-forts.

Sous prétexte de régler les conditions de la liberté de Marie Stuart, mais en réalité pour semer la défiance entre le roi d'Ecosse et sa mère et faire échouer leur projet d'association, elle renvoya encore une fois Beale à Shefûeld et lui adjoignit le comte de Shrewsbury. Les deux commissaires étaient chargés de répondre tout d'abord aux plaintes de Marie. Croyant se us ti fier eu accusant, Elisabeth lui reprochait le meurtre de Darnley dans les termes les plus outrageants, et se posait en victime de sa prisonnière. Mais ce long réquisitoire, élaboré par Burleigh et Walsingham, ne répondait point à cette simple question : de quel droit Elisabeth retenait-elle la reine d'Ecosse dans ses prisons? Marie répliqua que, si on voulait l'accuser par écrit du meurtre de son mari, elle répondrait par écrit. On avait fait, dit-elle, tout ce qu'on avait pu pour l'incriminer, jusqu'à faire imprimer à Londres et en France les libelles de Buchanan; et cependant elle ne doutait point que son innocence ne fût reconnue de tous les princes chrétiens. Elle savait ajouta-t-elle, que plusieurs, qui avaient mal pensé d'elle dans le principe, étaient revenus depuis de leurs injustes préventions ; ainsi avait fait, avant de mourir, la comtesse de Lennox, comme le témoignaient ses lettres, et un petit diamant qu'elle en avait reçu en cage de réconciliation et qu'elle avait au doigt en ce moment (2).

Les accusations par lesquelles avaient débuté les deux négo-

(1) Tttlkr, t. VI, p. 237 et 349.

(2) Barleian MS„ et Rjluubr, Contributions U> modem Ristory, p. 244.

dateurs tinrent quelque temps Marie en défiance ; Beale écrivait « qu'il ne savait quel avis donner entre l'habileté de la reine d' Ecosse et les irrésolutions de sa maltresse (I). » Mais rendue plus confiante par L'amélioration momentanée de ses affaires, Marie finit par ne plus cacher ses espérances. Dans un entretien particulier avec Beale , elle déclara qu'elle ne demandait plus rien que la liberté , aux conditions qu'il plairait à Elisabeth de lui imposer. Elle avait vieilli, dit-elle; sa santé était perdue ; ce n'était plus à elle à poursuivre des projets ambitieux , et à chercher une grande fortune dans l'un ou dans l'autre royaume ; elle ne désirait plus que passer le temps qui lui restait à vivre dans un repos honorable , après avoir fait un bon accord avec la reine d'Angleterre et son fils. Beale répondit qu'il ne pensait point que l'association projetée fût agréable au roi d'Ecosse, pas plus qu'à la noblesse. « La noblesse 1 » répliqua Marie ; « presque tous ceux qui étaient mes ennemis sont morts. Je n'ai offensé aucun de ceux qui restent, et je ne doute pas de leur consentement; » et, en quelques mots, elle caractérisa chacun d'eux. « D'ailleurs, » ajouta-t-elle , « dans l'acte d'association, toutes les anciennes offenses qui ne s'adressaient qu'à moi seront pardonnées. » Allant plus loin dans ses confidences, elle déclara que son fils était trop rusé pour faire connaître toute sa pensée; que, s'il feignait d'être content de ceux qui le tenaient entre leurs mains, c'est qu'il dissimulait dans l'intérêt de sa vie ; mais qu'il n'attendait qu'une occasion pour se déclarer contre eux. t Que diriez-vous , » ajouta-t-elle imprudemment, «si l'on vous montrait des lettres de sa main qui prouvent la vérité de mes paroles (2). » Marie fit ensuite connaître les sacrifices qu'elle était disposée à faire , et qui pourraient servir de bases aux négociations. C'étaient à peu près les mêmes conditions qu'elle avait déjà offertes plusieurs fois. Dès qu'Elisabeth fut en possession de ces renseignements.

(I)Chalxbrs, t. II, p. 113.

(2) Beale et Shrewsbury à Walthingham, 17 et 22 avril 1583, StaU papm oflltt.

elle s'empressa de les transmettre à son ambassadeur en Ecosse , et lui ordonna de sonder Jacques VI. Dans l'entretien gui eut lieu sans témoin, le jeune roi se montra égoïste , jaloux de son pouvoir et assez dur pour sa mère. Il prétendit qu'elle n'avait été amenée à des propositions d'accommodement que par les bonnes relations qu'elle voyait en train de s'établir entre la reine d'Angleterre et lui : « C'est un os, » dit-il avec cynisme , » qu'on nous jette pour qu'il s'attache à nos dents. » Quand Bowes lui eut soumis les conditions qu'offrait Marie, il y opposa des observations plus que sévères , particulièrement à l'article qui concernait l'association. Il déclara que cet article, tel qu'il était rédigé, ne pouvait que lui être préjudiciable ; qu'il donnait à sa mère le pas sur lui , ce qui serait une atteinte à sa dignité et à son titre à la couronne d'Angleterre ; sa mère , ajouta-t-il , avait de graves inconvénients : elle était dévouée au papisme, elle avait en France un conseil d'amis dont elle continuerait à prendre les avis, et qui l'entraîneraient, peut-être malgré elle , à des mesures cruelles et au bouleversement de la religion établie. Jacques VI révéla ensuite à l'ambassadeur anglais tout ce qui avait été négocié jusque-là, et lui promit de ne pas faire un pas de plus jusqu'à ce qu'il eût bien sondé les intentions de sa mère , et sans avoir préalablement pris conseil de la reine d'Angleterre (1).

Jacques exprimait-il sa pensée tout entière? Il est probable qu'il y avait dans ses paroles de la sincérité et de la dissimulation tout à la fois. Nourri au milieu des factions , imbu des doctrines des ministres puritains , son esprit s'était hâtivement développé, mais son cœur était resté sec et froid. Instruit dès son enfance à mépriser sa mère qu'il ne connaissait point , il est probable, quoiqu'il lui eût adressé à cette époque des lettres affectueuses et soumises , qu'il ne l'aimait pas assez pour lui sacrifier une partie de son autorité ; il n'est pas moins probable qu'il y avait dans ses paroles des flatteries peu sincères à l'adresse d'Elisabeth. Trop faible pour braver ceux qui étaient

(1) ftotee* à Waltingham , !•' mai 1583, State papert office; Ragkbr , et Tïtlir.

forts , trop pauvre pour se passer de ceux qui étaient ricin il se tournait tantôt vers cette reine, tantôt vers les Guise ou Philippe 11 , sans s'attacher à aucune alliance et sans aimer personne.

Dès qu'Elisabeth eut appris quelles étaient les dispositions de Jacques VI, elle fit mine de vouloir traiter plus activement avec Marie Stuart. Elle renvoya Beale à Sheffield avec Mildmay pour discuter les conditions du traité. 11 serait oiseux de donner les détails d'une négociation qui n'avait, comme les précédentes , rien de sérieux. Marie consentait cette fois à résider en Angleterre, pourvu qu'on lui garantit qu'elle y serait en sûreté et honorablement traitée; mais bien qu'elle admit une alliance perpétuelle entre l'Ecosse et l'Angleterre, elle refusait absolument de conclure aucune ligue qui pût être préjudiciable à ses anciens alliés, c'est-à-dire à la France (I).

Elisabeth et ses ministres témoignaient de l'intention formelle de rendre la liberté à Marie ; mais instruits du mauvais vouloir de Jacques VI et d'une partie de la noblesse d'Ecosse, ils y mettaient pour condition que le jeune roi serait associé à sa mère, que cette association serait agréée par toute l'Ecosse , et le traité approuvé par le roi et son peuple. La ruse était assez transparente : Marie fit observer que son fils étant entre les mains de la faction anglaise, Elisabeth lui ferait répondre ce qu'elle voudrait; qu'on ne pouvait juger de ses intentions tant qu'il serait entouré de gens qui le tenaient prisonnier (2). Il avait été convenu que les deux reines enverraient, chacune de son côté, un député en Ecosse. Elisabeth annonça tout à coup qu'elle allait y dépêcher quelqu'un de son conseil , pour préparer si bien le travail des deux députés que, « quand ils arriveraient, ils trouveraient toutes choses arrangées pour la conclusion du traité. » Marie s'opposa éner-

(t) Sommaire du traité entre la reine d'Ecosse et les députés d'Elisabeth, dans Tkulbt, t. III, p. 231 et suiv.

(2) Castelnau au roit 16 mai 1583. Tkulbt, t. III, et Chbruel, Piécu justificatives.

giquement à celte manœuvre , et soutint qu'on devait « traiter séparément avec elle pour sa liberté , comme chose qui ne dépendait en rien de l'Ecosse; » elle déclara « qu'elle ne reconnaîtrait point, comme venant de son fils, cbose quelconque qui serait faite ou dite en son nom , avant qu'elle eût envoyé vers lui conjointement avec la reine d'Angleterre. »

Ces représentations arrêtèrent Elisabeth; il fut convenu que dans viugt jours Marie obtiendrait une résolution définitive ; que sinon , elle pourrait se regarder comme libre de tout engagement qu'elle aurait pu prendre pendant les négociations (I). Les vingt jours s'écoulèrent, et la captive ne reçut aucun éclaircissement sur les intentions de sa rivale. Elle se plaignit à l'ambassadeur français, elle adressa à Elisabeth « ses justes doléances; » tout fut inutile. Elle comprit alors qu'elle avait été jouée, qu'on ne lui avait présenté encore une fois la coupe de l'espérance que pour la lui arracher des lèvres. Cette nouvelle perfidie la rejeta dans d'autres complots, les complots dans de nouveaux malheurs.

(1) Sommaire des négociations, â&Tts Tbtlet, t. III, p. 213 et suiv. et Marie Stuart à Castelnau, Labanoff, t. V, p. 355.

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