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CHAPITRE III

Projets d'Elisabeth et de ses ministres contre la reine d'Ecosse. — Paulet remplace Sadler comme gardien de la captive. — Instances de Marie pour quitter Tutbury. — Sa douleur en apprenant la révolution d'Ecosse et la signature par son fils de la ligue avec l'Angleterre. — Ses amis lui conseil. lent de pourvoir elle-même à sa délivrance. — Les espions de Walsinghanv — Moyens fournis à Marie de reprendre par leur entremise sa correspondance secrète. — Gilbert Gifford. — Son arrivée en Angleterre. — Moyens employés par cet agent provocateur pour transmettre la correspondance de Marie , sans éveiller les soupçons. — Ouvertures faites en Angleterre par Gifford pour organiser un complot contre la vie d'Elisabeth. — Sa première rencontre avec Babington. — Projet de Savage d'assassiner Elisabeth. — Ballard ; ses voyages pour préparer l'invasion de l'Angleterre par une armée espagnole. — Projet d'une révolution catholique avec l'aide de Philippe II. — Engagement pris par Savage et Ballard de tuer Elisabeth. — Adhésion de Marie Stuart au projet d'invasion. — Son offre de céder au roi d'Espagne ses droits à la couronne d'Angleterre. — Les seigneurs catholiques d'Ecosse s'adressent à Philippe II. — Promesses de ce prince de prendre en main la cause de Marie. — Arrivée de Ballard en Angleterre. — Babington adhère au complot contre Elisabeth et s'en fait le chef. — Il consulte Marie sur le projet d'invasion, et lui révèle, dit-on, le complot contre la vie d'Elisabeth. — Réponse attribuée à Marie.

— Soupçons contre Walsingham et Phelipps d'avoir altéré cette réponse.

— Arrestation de Ballard. — Fuite de Babington. — Bruits alarmants répandus en Angleterre pour exciter les passions populaires. — - Arrestation de Babington et de ses complices. — Marie est conduite prisonnière au château de Tixall, et ses deux secrétaires à Londres. — Saisie des papiers et des bijoux de la reine captive. — Lettre hypocrite d'Elisabeth à Paulet.

— Procès et supplice de Babington et des autres conjurés. — Délibération du conseil privé sur le parti à prendre à l'égard de Marie. — Leicester conseille de l'empoisonner. — Il est résolu qu'elle sera mise en jugement.

— Interrogatoire de Nau et de Curie. — Insuffisance de leurs aveux pour

prouver la culpabilité de Marie. — Embarras des ministres d'Elisabeth. — Nouveaux interrogatoires et nouveaux aveux prétendus des deux secrétaires. — Hésitations d'Elisabeth. — Elle se décide à faire procéder contre Marie. — Désignation de quarante-six commissaires pour juger cette princesse. — Efforts de ChAteauneuf pour lui venir en aide. — Signification faite à Marie de la résolution d'Elisabeth. — Réponse qu'elle ne reconnaît aucun tribunal compétent, et refuse de comparaître. — Lettre d'Elisabeth et insinuations de Hatton qui la font changer de résolution. — Marie devant les commissaires anglais. — Elle proteste que si elle répond, c'est de son plein gré. — Lecture de l'acte d'accusation. — Déclaration énergique de Marie qu'elle est innocente. — Son refus de reconnaître les lettres coupables qu'on lui impute. — Elle demande que les originaux lui soient présentés. — L'accusation est soutenue par Burleigh. — Marie réfute ses arguments et accuse Walsingham d'avoir altéré ses lettres. — Interruption et reprise des débats. — Marie admet ses lettres, mais soutient que les copies produites ont été altérées. — Habileté et courage qu'elle montre dans sa défense contre les attaques répétées de Burleigh. — Elle demande à être entendue devant le Parlement. — La cour est ajournée au 25 octobre. — Reprise de la procédure à Westminster. — 8entence prononcée contre Marie.

Marie Stuart ne pouvait plus échapper longtemps à la hache suspendue depuis tant d'années sur sa tête. « On avait délibéré, » dit Melvil, « de faire mourir la reine d'Ecosse. Tantôt on songeait à lui donner un poison italien, tantôt à la tuer à la chasse dans un parc; à la fin, on se décida à recourir à une assise pour la convaincre. » Cependant il fallait un prétexte pour la mettre en jugement ; Marie allait le fournir elle-même en se jetant tête baissée dans les filets qu'avait tendus autour d'elle l'immoral Walsingham.

Quand la mort de Marie eut été résolue, Elisabeth chercha à s'assurer d'avance l'impunité de son crime. Elle avait acheté le fils de sa victime, ruiné en Ecosse l'influence de la France ; elle proposa une ligue à tous les protestants du continent, et conclut un traité avec les états généraux des Pays-Bas (1). On prépara en Angleterre l'opinion publique : on publia un discours pour prouver qu'il était conforme aux lois de faire mou- Ci) Cxmdbw.

rirla reine d'Ecosse (1). Le Parlement en fit la proposition, et les ministres l'appuyèrent auprès de la reine (2).

Depuis longtemps les ennemis de Marie travaillaient à lui donner pour gardien quelqu'un qui fût entièrement dévoué à leurs vues. Le vieux Sadler, accusé de trop de pitié et fatigué de sa charge, demandait avec instance à en être déchargé : « J'aimerais mieux, » disait-il, « passer prisonnier à la Tour le reste de ma vie que de rester plus longtemps à Tutbury (3). » On le remplaça par un puritain rigide, sir Amyas Paulet, esprit étroit, cœur dur, dont on attendait plus d'aveugle obéissance et moins de compassion. 11 se vanta, en arrivant à Tutbury, • que jamais sa prisonnière n'échapperait vivante de ses mains et que, s'il était attaqué de force, il était assuré, avec la grâce de Dieu, qu'elle mourrait avant lui (4). » Fidèle à ses instructions, Paulet apporta au peu de liberté qui restait à Marie de nouvelles restrictions, et y ajouta des mesures vexatoires que rien ne pouvait justifier. Elle avait l'habitude de distribuer aux pauvres du village « le peu d'aumônes que lui permettaient ses moyens; » Paulet le lui défendit. Marie en fut indignée : «Me frustrer, » dit-elle, « d'une œuvre chrétienne qui me peut, durant mes maladies et afflictions, tourner à consolation et de nulle offense ou préjudice à qui que ce soit !... il n'y a si pauvre, vil et abject criminel ou prisonnier, à qui cette permission soit jamais par aucune loi déniée (5). »

Il semblait que tout, en ce moment, se réunît de nouveau pour ajouter aux chagrins de la captive. Un de ses partisans, le comte d'Arundel, venait d'être arrêté ; Northumberland, d'être étranglé dans la Tour où il était enfermé ; enfin, elle allait perdre Castelnau, dont les bons offices et* les sages conseils avaient plus d'une fois consolé sa captivité. Jusqu'au dernier

(1) Chalmkrs, t. II, p. 146 et 147.

(2) Strypb's Annal* , t. II, p. 299; voyez aussi Mémoire de ChAteauneuf, dans Labanopf, t. VI, p. 278 et 279.

(3) Badlrr's Paper$, t. II. p. 539, et Cbalmbbs, t. II.

(4) Paulet à Burleigh, 12 juin 1585, State papers office,

(5) Marie à Castelnau, 15 mai 1585, Làbànoff, t. VI, p. 172 et 173.

jour elle eut recours à son obligeance ; elle le supplia de lui obtenir, avant son départ, un changement de résidence qu'elle sollicitait depuis longtemps. Elle faisait de Tutbury la plus lamentable peinture : ses douleurs s'étaient aggravées dans cette masure « exposée à tous vents et injures du ciel, bâtie de charpente rie et de plâtre ;... et pas un poteau qui tînt au plâtre, et le plâtre rompu en infinis endroits,., et si humide que Tonne pouvait y mettre aucun meuble qui, dans quatre jours, ne fût tout couvert de moisissure. Je n'ai pour ma personne que deux méchantes chambrettes, » disait-elle, « si extrêmement froides, spécialement la nuit, que sans les remparts de courtines et de tapisseries que j'y ai fait faire, il ne serait en ma puissance d'y demeurer un seul jour ; et de ceux qui m'ont veillée de nuit durant mes maladies, un seul n'est quasi réchappé sans maladie, fluxion et catarrhe... Mon médecin même, qui en a eu sa part, a pleinement et à diverses fois déclaré à sir Amyas Paulet qu'il ne se voulait aucunement charger de ma santé, durant cet hiver prochain, si je demeurais dans cette maison (1).» Elisabeth eut honte cette fois : elle ordonna que Marie fût transférée dans une résidence moins malsaine ; elle l'envoya à Chartley. Mais, comme si elle eût voulu que ses plaintes ne pussent plus franchir les murs de sa prison, toute correspondance lui fut interdite avec l'ambassadeur de France (2).

Mise au secret, pour ainsi dire, et « privée, suivant sa propre expression, de toutes nouvelles de la chrétienté, » Marie n'apprit que longtemps après, par son gardien, la révolution qui venait de remettre son fils au pouvoir de la faction anglaise. Elle en fut navrée : f Ces nouvelles, » écrivait-elle, « ont à la vérité produit l'effet auquel elles m'ont été signifiées, à savoir, de m'ajou ter affliction sur affliction, sans aucune compassion de l'extrémité de jnaladie où les rigueurs de cette prison m'ont enfin réduite. » Elle vit dans cette captivité de son fils le châtiment de son ingratitude ; mais, le sentiment maternel se ré-

(1) Marie Stuart à Chdteauneuf et à Castelnau, 6 septembre 1585, Labawoff, t. VI, p. 214-226.

(2) Marie à Elisabeth, 29 septembre 1585, Labanoff, t. VI, p. 227-229.

veillant, elle s'écriait : « Je ne puis que, comme mère très-affectionnée que je lui ai toujours été et serai jusqu'à la mort, je ne ressente jusqu'au fond de mou cœur sa profonde misère et ne fasse tous efforts que je pourrai, fût-ce au hasard de ma vie propre, pour garantir la sienne des éminents dangers où je le vois être... Ce qui me grève le plus, ■ ajoutait-elle, « est de me voir empêchée entièrement d'apporter aucun remède à cette infortune, étant tenue mains et pieds liés, et ne me restant quasi plus que la voix, encore bien faible, pour gémir vers mon Dieu d'un si cruel et inhumain traitement (1). »

Quand elle sut que son fils avait signé la ligue avec l'Angleterre, qu'il s'était fait le pensionnaire de ses ennemis, elle comprit qu'elle était condamnée à mourir en prison, et probablement d'une mort violente. Il ne lui restait plus, dans cette triste situation, d'autre alternative que d'attendre patiemment le bourreau, ou de chercher encore, après avoir déjà échoué tant de fois, à reconquérir sa liberté. C'est ce dernier parti que lui conseillaient d'imprudents amis. Ils lui représentaient qu'elle ne devait plus compter sur les princes étrangers, et que maintenant queses ennemis, et Leicester en particulier, étaient décidés à la poursuivre elle et sa race jusqu'à la mort, elle devait pourvoir elle-même à sa délivrance. Charles Paget l'engageait à se déguiser en homme et à s'échapper furtivement ; il l'assurait qu'elle trouverait sur la côte un vaisseau tout prêt à la transporter soit en Ecosse soit en France (2). Le père de la Rue, un de ces jésuites qui cou rai en t l'Europe pour gagner des adhérents à la Sainte-Ligue, la pressait de s'y associer; c'était, suivant lui, le seul moyen qu'elle eût d'obtenir des princes catholiques l'appui dont elle avait besoin. Il joignait à ses conseils d'étranges reproches : « Les lettres, » lui disait-il, t que Votre Majesté a écrites, que l'on n'espérât que d'amour et de bonne affection avec la reine d'Angleterre, ont fort scandalisé le pape et tous les princes catholiques, se refroidissant fort de Votre Majesté... Vos amis de deçà sont toujours de même cœur que par le passé,

(1) lettre à M. de Chdteauneuf, 8 décembre 1585, Labânoff, t. VI, p. 237. 0) Charles Paget à Marie Stoan, 14 janvier 1585, Murdin, p. 435*439.

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et ont plus de moyens que jamais, et ne cessent de chercher toutes les occasions ; mais il est nécessaire de recommencer toute nouvelle négociation et intelligence, tant toutes les vôtres sont rompues et dissipées. Mais, madame, croyez-moi, Ton ▼ous a fait de fort mauvais services en ce qu'on a fait courir le bruit à Rome, partout et au pape, que Votre Majesté ne veut point que Ton use de force (1). » Ces reproches prouvent que Marie non-seulement avait refusé d'adhérer à la Ligne, ainsi qu'elle le déclara elle-même à l'archevêque de Glasgow, mais qu'elle aurait voulu qu'on n'eût recours ni aux conspirations ni à la violence. Heureuse si elle eût persisté dans cette sage résolution! Mais lorsqu'elle n'espéra plus rien « d'amour et de bonne affection, » elle prêta d'autant plus volontiers l'oreille aux suggestions de ses amis que Walsingham, jouant le rôle du démon tentateur, lui procura tous les moyens d'ourdir un dernier complot, si même il ne le provoqua point.

Parmi cenx qui poussaient Marie à conspirer de nouveau, les deux plus impatients étaient Charles Paget et Thomas Morgan. Ce dernier, impliqué dans le prétendu complot de Païry, avait été réclamé avec instance par Elisabeth. Henri m avait refusé de le livrer soit par honte, soit, comme il l'affirma, par crainte d'un mouvement catholique (2) ; mais il l'avait fait en* fermer à la Bastille et livré ses papiers à l'ambassadeur anglais (3). Morgan en conçut un redoublement de haine contre Elisabeth. De sa prison il cherchait, aidé de Paget, les moyens de correspondre avec Marie et avec les partisans de cette princesse ; et il ne tarda pas à trouver des complices qui se disaient décidés comme lui à venger la captive, et consentirent, s'ils ne s'offrirent pas, à servir ses projets. Ces prétendus amis étaient des agents de Walsingham, « suscités, » dit Châteauneuf, « par les seigneurs du conseil d'Angleterre pour perdre la reine d'Ecosse, comme ils en ont par toutes les cours de l'Europe

(1) Le Père de la Rue à Marie Stuart, 18 mai et 24 août 1585, dans Tboltt, t. IH, p. 342-351.

(2) Jbbb, t. Il, p. 577.

(3) Morgan à Marie Stuart. 9 avril 1585, Murdin, p. 440.

lesquels, sous ombre d'être catholiques, leur servent d'espions; et il n'y a collège de jésuites, ni à Rome ni en France, où ils n'en trouvent qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à cette reine. Même il y a beaucoup de prêtres en Angleterre tolérés par elle pour pouvoir, par le moyen des confessions auriculaires , découvrir les menées des catholiques (1). »

Les suppôts employés par le conseil anglais étaient Poley et Mande, deux intrigants de bas étage ; Greatly et Gilbert Giffort, qui l'un et l'autre s'étaient engagés dans les ordres après avoir étudié dans le séminaire anglais de Reims (2). Gifford était fils d'un gentilhomme du comté de Stafford , emprisonné pour sa foi ; il avait étudié dès l'âge de dix ans chez les jésuites. Sa naissance, sa jeunesse, son instruction semblaient le destiner à un tout autre rôle qu'à l'ignoble métier d'agent provocateur. C'est lui qui est désigné dans les lettres de Marie sous les noms de Pietro, de Barnaby et quelquefois de Nicolas Cornélius. Outre ces espions chargés de transporter et de livrer la correspondance de Marie, Walsingham avait attaché à son service Thomas Phelipps, homme d'une rare habileté pour forger des complots, fabriquer des lettres et découvrir la clé des chiffres les plus compliqués. Cette dernière partie de sa tâche lui avait été rendue facile par la trahison de Chérelles, un des secrétaires de l'ambassadeur français, qui avait livré à Walsingham tous les chiffres de la reine captive (3) . Pour compléter cet assortiment de traîtres, le secrétaire avait acheté un nommé

(1) Mémoire de ChdUauneuf, dans Labànopp, t. VI, p. 280.

\2) « Walsingham les avait pratiqués et par aventure mis en besogne » apologie de Nau).

(3) Chérelles, secrétaire de Castelnau, avait été acheté par Walsingham ; il lui livrait les lettres de la reine d'Ecosse. Se trouvant à Paris quand Morgan fut arrêté, il fut chargé de faire des extraits des papiers du prisonnier. Il profita de cette mission pour saisir trente-deux chiffres qu'ilVemit à Wal- Bingham. Plus tard , dans une visite qu'il fit à Marie,, il obtint qu'elle lui confiât d'autres chiures qu'il n'avait pas encore. Il en fit le même usage que d^8 trente-deux qu'il avait trouvés dans les papiers de Morgan (Labàhoff , l- VI, p. 150 et 260)-

Grégory, qu'une longue pratique avait habitué à briser et refaire les sceaux sans que l'œil le plus clairvoyant pût soupçonner la fraude. Le but de cette savante organisation était d'entraîner Marie dans quelque entreprise contre Elisabeth, afin d'en prendre prétexte pour l'exécuter, ce que cherchaient depuis quinze ans Burleigh et Walsingham.

Le complot des ministres anglais pour faire mourir Marie Stuart est un fait avéré ; celui qu'on va voir s'ourdir contre la vie d'Elisabeth n'est pas moins certain. La seule question difficile à résoudre, c'est si le second complot ne fut pas inventé pour masquer le premier et le faire réussir ; si, en un mot, la conspiration contre la reine d'Angleterre ne fut pas provoquée par Walsingham pour la faire servir à l'accomplissement de ses projets sanguinaires contre la reine d'Ecosse (1). Les faits qui vont être racontés ne semblent laisser aucun doute.

Pendant les années 1584 et 1585, depuis surtout que Marie était confiée à la garde de Paulet, elle n'avait pu correspondre avec qui que ce fût, pas même avec l'ambassadeur français ; à tel point que lorsque Castelnau quitta Londres, il laissait à son successeur, M. de Châteauneuf, une grande quantité de paquets

qu'il n'avait pu faire parvenir (2). Mais dès que Morgan etPaget se furent confiés aux espions de Walsingham, Marie trouva, pour ainsi dire sous sa main, tous les moyens de reprendre sa correspondance. Ce fut au mois de juin et de juillet 1585 qu'elle commença à recevoir, par l'entremise de Poley et de Gifford, des lettres relativement insignifiantes, dans lesquelles Morgan et Paget l'entretenaient de leurs intelligences, soit en France, soit en Angleterre, soit à Rome, ou lui désignaient les personnes qui travaillaient pour elle et celles dont elle devait se garder (3).

A la fin de cette année 1585, suivant la promesse faite à Castelnau trois mois auparavant, il fut permis à Marie de quitter

(1) LntGA&D, t. IV, p. 275.

(2) Mémoire de Chdteauneuf, Labanofp, t. VI, p. 278, et plusieurs lettres àe Marie Stuart, même tome.

(3) Voyez leurs lettres dans Murdin.

Tutbury. Elle était dans un état de santé pitoyable : elle avait une fluxion à l'épaule, au bras et au talon. Néanmoins elle voulut partir. Elle arriva la veille de Noël au château de Ghartley, dans le comté de Stafford (1). Phelipps y arriva presque en même temps qu'elle; il venait s'assurer, par ordre de Walsingharn , qu'aucune lettre ne pouvait leur échapper (2).

Vers cette époque, Gifford, qui vivait depuis plus de huit mois dans l'intimité de Morgan et des autres réfugiés anglais, fit un voyage en Angleterre. On l'avait choisi, ou il s'était offert, pour porter les lettres des amis de Marie et prendre les ré pou ses de cette princesse. Dès qu'il fut arrivé à Londres, il se présenta à l'ambassade de France avec des lettres de l'archevêque de Glasgow, de Morgan, de Paget et d'autres cath)iiques, qui tous le recommandaient à l'ambassadeur comme un homme sûr et dévoué à la reine d'Ecosse. Gifford déclara qu'il était venu en Angleterre pour aider à la délivrance de cette princesse, ou tout au moins lui rendre service, en lui faisant tenir les lettres de ses amis; ce qui, dit-il, lui était plus facile qu'à aucun autre, la maison de sou père se trouvant dans le voisinage de Ghartley. Chàteauneuf le reçut assez froidement; toutefois il l'avertit, s'il était réellement ce qu'il disait, de se tenir sur ses gardes. Gifford le rassura, et en sortant de l'ambassade (Ghàteauneuf le sut plus tard), il se rendit dans la maison de Phelipps où il avait son logement. Il fit ensuite parvenir à Marie une lettre de recommandation que lui avait donnée Morgan, par laquelle celui-ci engageait sa maîtresse à se servir de lui comme de quelqu'un en qui elle pouvait se fier, et qui était en position de rendre des services par lui-même ou par ses parents (3).

11 ne semble pas que Marie songeât en ce moment à conspirer; elle conseillait au contraire la prudence au téméraire Morgan : a Je vous en prie, » lui disait-elle, € continuez à ne point vous mêler d'aucune chose qui puisse retomber sur vous, et accroître les soupçons déjà conçus contre vous dans ce pays

f\\) Poulet à Waltingham, 20 janvier 1586, Chalmeks, t. II, p. 150.

(2) Labamoff, t. VI, p. 252, 262 et 263.

(3) Morgan à Marie, 15 octobre 1585, dans Mdrdin, p. 454.

Je vous remercie sincèrement pour ce messager. Quoiqu'il me paraisse très-disposé à s'acquitter honnêtement de la promesse qu'il vous a faite, pour des raisons que je ne puis écrire présentement, je crains qu'il ne vienne à être découvert (1).» Mais la tentation était trop forte pour qu'elle y résistât longtemps. Giflord « demeura à Londres tout le mois de janvier, pratiquant secrètement les catholiques affectionnés à la reine d'Ecosse et découvrant leurs volontés. U allait quelquefois à l'ambassade française pour savoir s'il n'y avait pas pour lui quelques lettres venues de France, à l'adresse de Nicolas Cornélius. » A la fin, voulant se transporter vers la reine d'Ecosse, il alla trouver M. de Châteauneuf, qui lui remit une lettre chiffrée, mais sans importance. Gifford revint de Chartley le 1er mars (1586) ; il rapportait à l'ambassadeur la réponse de Marie avec un nouveau chiffre et un paquet de lettres pour l'archevêque de Glasgow. L'imprudente princesse disait à l'ambassadeur de se fier au messager, et de s'entendre avec lui, à l'avenir, pour la distribution de ses lettres tant en France qu'en Angleterre (2).

Pour mieux abuser Marie, Gifford n'avait cherché ni à la voir, ni à entrer dans le château : c'eût été se trahir. Il fit croire qu'il avait gagné le brasseur qui fournissait la bière à la maison de la reine. Un étui de bois , dans lequel on enfermait soigneusement les lettres, était introduit dans la barrique qui contenait la bière. Le sommelier de Marie retirait l'étui, le remettait à Nau ; et quand, huit jours après , revenait le brasseur, les réponses étaient cachées de même dans la barrique vide. Ce fournisseur, désigné dans les correspondances sous le titre de « l'honnête homme, » habitait Burton , à une lieue de Chartley. De Burton, d'après ce que Gifford raconta à M. de Châteauneuf, deux gentilshommes de ses amis faisaient parvenir à Londres les lettres de Marie. Le premier, qui habitait près de Chartley, allait les prendre chez « l'honnête homme, » puis les transmettait à l'autre qui habitait près de

(1) Marie à Morgan, 17 janvier 1586, Labahoff, t. VI, p. 253 et 254.

(2) Mémoire de Châteauneuf, dans Labanopf, t. VI, p. 283.

Londres ; et ce dernier les envoyait à l'ambassade par un de ses gens, « vêtu tantôt en serrurier, tantôt en charretier, et ainsi de diverses sortes. » Le même retournait à l'ambassade, vingt-quatre heures après, chercher les réponses et les paquets venus de France ou d'ailleurs (1).

L'ambassadeur donna dans le piège, comme avaient fait Morgan et Marie. « Après avoir admonesté Gifford de se conduire sagement et de ne point perdre cette princesse et ceux qui lui étaient affectionnés, il convint de lui faire remettre par le secrétaire Cordaiilût les lettres qui viendraient pour la reine d'Ecosse, et de faire parvenir celles qu'elle écrirait. Et pour commencer, M. de Ghâteauneuf confia à l'espion tous les paquets qui lui avaient été laissés par Gastelnau. i Tout tomba eutreles mains de Walsingham . Les lettres étaient remises ainsi tantôt au secrétaire, tantôt à Paulet; elles étaient ensuite déchiffrées par Phelipps, copiées, puis recachetées par Grégory. Quand elles avaient subi ces opérations, l'original ou la copie, et quelquefois une copie falsifiée, étaient envoyés au destinataire (2). IL est évident qu'un système aussi savamment combiné d'espionnage et de falsifications mettait Marie Stuart à la discrétion de Walsingham, et, qui plus est, de Phelipps ; et qu'ils pouvaient, comme dit Tytler, la faire à leur gré paraître coupable , fût-elle la plus innocente du monde.

En allant en Angleterre , Gifford ne s'était pas seulement engagé à transmettre les lettres de la reine captive, mais encore à chercher les moyens de la délivrer et de recruter « quelques gentilshommes qui pussent mettre cent ou six vingts chevaux ensemble pour l'enlever. Mais il fallait, pour réussir, en avoir <T autres qui en même temps tueraient la reine d'Angleterre, et d'autres qui se saisiraient de la Tour... Voilà, » dit Châteauneuf, « les desseins de Gifford projetés à Paris par gens mal pratiqués, qui se laissèrent aller aux propositions dudit Gifford,

(1) Mémoire de Chdieauneuf; Tttlrr; miss Strickland.

M Correspondance de PavXet, avec Walsingham, State papert offiee; Mimoire de Châteaunemf, LtBAJfOFP, t. VI, p. 284-286; Lihgard; Tttli»; miss Stwoklahd, etc.

suscité par le conseil d'Angleterre, lequel ne demandait autre chose que de faire tomber la reine d'Ecosse en une conjuration contre la vie de la reine d'Angleterre ; laquelle étant découverte, ils pussent inciter ladite reine d'Angleterre à la faire mourir, chose qu'ils n'avaient su obtenir encore (1). *

Pendant qu'il était en Angleterre, Gifford avait rencontré à Londres, en cherchant à pratiquer les catholiques, un gentilhomme nommé Babington , d'une grande fortune et d'une ancienne famille du comté de Derby. « Il était fort jeune, sans barbe, et assez simple. » Quelque temps auparavant , il avait été attaché comme page au comte de Shrewsbury, ce qui lui avait fourni l'occasion de connaître la reine d'Ecosse. Il avait pris en pitié ses infortunes, et avait pendant deux ans aidé à transmettre sa correspondance secrète. Gifford s'aboucha avec lui, et lui parla pour la première fois du complot contre la vie d'Elisabeth. Mais « le principal, » dit Châteauneuf, « était de persuader audit Babington, catholique, et aux autres, qu'ils pouvaient tuer la reine d'Angleterre sans faire tort à leur conscience (2). »

Après avoir ainsi préparé les éléments du complot, Gifford retourna en France rendre compte du succès de ses démarches aux réfugiés dont il était censé servir la cause. Il y avait alors à Paris un jeune officier de bonne famille, nommé John Savage, qui avait servi en Flandre dans l'armée espagnole. Il s'était depuis laisser fanatiser , au point de croire que le meurtre d'Elisabeth serait un acte méritoire aux yeux de Dieu. D'après la confession qu'il fit à la Tour, c'était le docteur Gifford, professeur au séminaire anglais à Reims, etGilbertGifîord qui l'avaient sollicité à ce crime , dans l'intérêt de la religion et pour venger lamort de Throckmorton. Savage fit le serment d'assassiner Elisabeth : il devait la frapper soit dans la galerie lorsqu'elle

(1) Mémoire de Châteauneuf, Labanoff, t. VI, p, 286 et 287.

(2) La confession de Savage confirme ce que dit Châteauneuf, que ce fut Gifford qui fut le véritable organisateur du complot. Mais on supprima soigneusement les révélations qui compromettaient Gifford, parce qu'elles étaient accablantes pour Walsingham.

se rendrait à la chapelle , soit dans les jardins du palais , soit lorsqu'elle sortirait dans la campagne seule avec ses dames (1). Savage se disposait à se rendre en Angleterre , quand il fut mis en relation avec Ballard, qui était un autre fanatique sorti du séminaire de Reims, et qui s'était fait l'émissaire des catholiques anglais. Ballard avait voyagé longtemps, sous un déguisement militaire et sous le nom du capitaine Fortescue, pour reconnaître les côtes d'Angleterre et d'Ecosse, étudier les dispositions des esprits, et se procurer tous les renseignements propres à faciliter une invasion. Il avait eu pour compagnon de ses voyages et pour confident Maude , qui n'était , comme Gifford, qu'un agent provocateur de Walsingham. De retour à Paris, Ballard fut présenté à l'ambassadeur d'Espagne D. Beruardino de Mendoza. Il lui demanda ce que ferait Philippe II dans le cas où les catholiques d'Angleterre viendraient à se soulever. Mendoza répondit, sans toutefois prendre aucun engagement, qu'il ne doutait pas que son maître ne prêtât son concours à une cause aussi juste, si l'occasion s'en présentait. Châteauneuf dit que l'ambassadeur d'Espagne incitait « tant ceux qui étaient à Paris que les autres qui étaient en Angleterre , avec promesse d'une armée de mer et de tous moyens de son maître (2). »

Quel qu'eût été son langage, les impatients , persuadés que Philippe II ne pouvait manquer de se venger d'Elisabeth et que tôt ou tard il enverrait une armée envahir l'Angleterre , résolurent de se concerter et de se tenir prêts à seconder l'armée espagnole (3). C'était le même plan qui avait déjà échoué plusieurs fois. Dans une réunion des conjurés, Charles Paget déclara qu'une invasion était impraticable tant que vivrait la reine d'Angleterre (4). Savage, comme on l'a vu, s'était engagé

(1) Howbll's State trials, t. I, p. 113ff et 1131.

(2) Labanopp, t. VI. p. 387.

(3) Hardwick's Pjpers, t. I, p. 225 et 226 ; MïJrdin, p. 517 et 518 ; Mendota à Philippe II, 13 août 1586, Papiers de Simancas, Bibliot. nationale; Camdbn-, Carte.

(4) Hardwick's Paperst t. I, p. 226.

à l'assassiner ; Ballard s'offrit à partager les périls de cette criminelle entreprise. Ils se préparèrent tous deux à passer la mer. Le meurtre d'Elisabeth ne devait point empêcher l'invasion, il était au contraire destiné à en faciliter l'exécution. Ainsi il y avait deux complots qui se poursuivaient en même temps, et dont Walsingham épiait les progrès jour par jour. Quelques-uns des conjurés les connaissaient tous deux, entre autres l'ambassadeur d'Espagne, qui, dès le 12 mai , écrivait à Idiaquez que quatre hommes de marque , ayant accès dans le palais, avaient formé le projet d'assassiner Elisabeth; le secret, disait-il, n'en avait été confié qu'à lui (1). Quant à Marie, elle ne connaissait que le projet d'invasion ; encore ne le connutelle qu'assez tard à cause du temps que mettaient ses lettres à lui parvenir. Lorsqu'on lui proposa de le seconder, « considérant que, si le roi d'Espagne venait à faire la guerre à Elisabeth et qu'il survint quelque trouble en Angleterre, elle en porterait la peine quand même elle ne s'en serait pas mêlée, elle se laissa aller, dans l'espoir de recouvrer sa liberté, à accepter les propositions qui lui furent faites (2). »

Elle avait accrédité tout récemment des représentants dans différents États : lord Claude Hamilton et Gourcelles en Ecosse, Liggons en Flandre, lord Paget et Englefleld en Espagne, et le docteur Lewis à Rome (3). Elle les engagea à se mettre en rapport avec Mendoza. Elle écrivit à l'archevêque de Glasgow : € Travaillez, par tous les moyens que vous pourrez, à découvrir au vrai le fond du dessein du roi d'Espagne pour se revenger de cette reine , et spécialement s'il est pour entreprendre en ce pays. . . , d'au tant que de là dépend entièrement la résolution que moi et tous les catholiques avons à prendre pour notre particulier (4). » A Gbarles Paget elle adressait les mêmes recommandations : « Il lui semblait , » disait-elle ,

(1) Mendoza & D. Juan de Idiaques, 12 mai 1586, Papiers de Simancas. Bibliot. nationale.

(2) Mémoire de Nau, 10 septembre 1586, Labakoft, t VII, p. 207 et 206.

(3) Labahoff, t. VI, p. 274.

(4) ldemt t. VI, p. 295 et 297.

« qu'une descente en Angleterre était la voie la plus sûre et la plus prompte pour mettre un terme aux provocations d'Elisabeth; la patience dont le roi d'Espagne avait usé jusque-là n'avait fait que rendre cette reine plus insolente et aggressive. » Elle chargeait Paget de faire des ouvertures à Mendoza , et de Fassurer de l'appui des catholiques d'Ecosse. Elle offrait son fils comme otage, à condition, toutefois, qu'il serait rendu à la liberté dès qu'elle en témoignerait le désir (1).

Le môme jour, l'impatiente princesse écrivit directement à Mendoza ; elle allait bien plus loin dans ses offres au roi d'Espagne. « Considérant , » disait-elle , « l'obstination de son fils dansl'hérésie, laquelle elle avait pleurée etlamentôe jour et nuit, plus que sa propre calamité, elle avait délibéré, si son fils ne se réduisait à la religion catholique , de céder par testament son droit en la succession d'Angleterre &u roi d'Espagne , le priant, moyennant ce, de la prendre dorénavant en son entière protection et pareillement les affaires de ce pays (2). »

Presque dans le même temps les seigneurs catholiques d'Ecosse, ne comptant plus sur le roi de France dontils avaient vainement invoqué l'appui , s'adressaient de leur côté à Philippe II , et lui demandaient les secours nécessaires pour délivrer leur roi des mains de la faction anglaise et rétablir le catholicisme. Ils promettaient, après qu'ils auraient réussi, de se met» tre au service de 6a Majesté Catholique pour l'aider à envahir l'Angleterre. « Parce que , » disaient-ils dans leur lettre , c ce pays est lacause de toutes les rébellions de notre temps, il semble qu'en nettoyant cette source..., on remédiera à tous les mé-

(1) Marie à Charles Paget, 20 mai 1586, Labanoff , t. VI, p. 313-321. Cette lettre fat produite au procès, mais en copie seulement telle qu'elle se trouve <**ns Uardwiek (t. I, p. 218). Labanoff a donné l'original. Les différences qui existent dans les deux déchiffrements prouvent d'une manière incontestable, comme il le dit et comme on le pensait depuis longtemps, que les ministres d'Elisabeth ne purent produire aucune des pièces originales, quand la reine d Ecosse en fit la demande formelle pendant son procès, parce qu'ils avaient 'Ait altérer les copies employées pour les interrogatoires des accusés et présentées comme pièces de conviction (Labanoff, t. Vi, p. 322).

(?) Marie Stuart à Mendoza, 20 mai 1586, Labanoff, t. VI. p. 309-311. T. II. 26

chants effets qu'elle produit licencieusement , au grand préjudice de la république chrétienne; car, par sa subjection, les autres hérétiques, en France et ailleurs, seront destitués d* un tel boute-feu et de leur grand appui dont ils s'estiment si forts (1). » Le duc de Guise appuya les demandes des Écossais de tout son crédit, Mendoza de toute sa haine contre Elisabeth (2). Philippe II fut surtout flatté de l'offre que faisait Marie de lui céder ses droits à la couronne d'Angleterre. Il promit de la prendre sous sa protection elle et ses affaires ; il ordonna de lui faire passer de l'argent, et pensionna tous ceux qui travaillaient pour elle ou que la persécution avait chassés d'Angleterre (3). Le conseil de Castille, appelé à délibérer sur l'opportunité de l'invasion de l'Angleterre , fut d'avis qu'il fallait la tenter. Dans un mémoire adressé au roi , il indiquait comme le capitaine le plus propre à conduire l'expédition , le duc de Parme, et proposait de lui donner en récompense, quand il aurait réussi , la main de la reine d'Ecosse. Il ne paraît pas qu'on lui eût demandé à elle son consentement. Le duc de Parme était prêt à accepter le commandement ; mais ne se dissimulant point les difficultés de l'entreprise, il avait mis pour conditions que la flotte espagnole s'emparerait d'abord du détroit , et qu'on lui donnerait une armée de trente mille hommes (4).

Philippe II désirait ardemment l'exécution d'un projet qui flattait à la fois ses rancunes contre Elisabeth et ses rêves de domination universelle ; cependant il restait comme toujours défiant et irrésolu, quoique Mendoza l'assurât qu'un grand nombre de seigneurs anglais , dont il lui envoyait les noms , étaient prêts à se soulever , et que le complot avait plus de

(1) Lettres à Philippe II, de Huntley, 15 mai ; de Claude Hamilton, 28 mai; du comte de Morton, môme date, et Articles présentés au roi Catholique, par Robert Bruce , Papiers de Simaneas , Bibliot. nationale » et Tedlbt , t V , p. 349-358.

(?) Mendoxa à Philippe U9 23 juillet 1586, ibidem.

(3) Philippe II à Mendoxa, 18 juiUet 1586, Papiers de Simaneas, BibUot. n* tionale, et Teulbt.

(4) Motley . United Netherkmds , t I , p. 378 , 529 et auiv.

chance de réussir que les précédents , parce que cette fois les conjurés devaient commencer par se défaire de la reine d'Angleterre (1).

En effet , Ballard , poussé par Gifford (2) , venait de se rendre en Angleterre , pour y accomplir le criminel dessein qu'il avait formé avec Savage d'assassiner Elisabeth. Il dut quitter la France au commencement de juin 1586 (3). A peine arrivé à Londres , il fut mis en rapport avec Babington. Le meurtre de la reine d'Angleterre avait déjà été proposé à ce dernier par Gifford (4) ; quand on lui parla de l'invasion projetée , il fit observer, comme avait fait Charles Paget, qu'une invasion ou une insurrection , tant que vivrait Elisabeth , ne pouvait qu'exposer la reine d'Ecosse à une mort violente. Mais quand on lui eut révélé le projet de Savage , et qu'on lui eut persuadé que l'anathème prononcé par le pape contre Elisabeth justifiait le crime , il ne fit plus d'objection , sinon qu'une si belle entreprise ne devait pas être confiée à un seul. Ce fut d'après la confession de Tichbourne, Ballard qui leva ses scrupules. Poley, qui assistai ta la délibération, suggéra qu'il fallait adjoindre à Savage cinq hommes déterminés ; il ajouta qu'il se

(1) Mendoxa à Philippe II, 13 août 1586, Papiers de Simaneas, Bibliot. nationale, et Tbdlbt.

(2) Labanoff, t. VI, p. 288.

(3) Le 29 mai, Charles Paget parle de lui comme s'il était encore en France (Murdin, p. 517 et 518).

(4) Châteauneuf dit expressément que ce Ait Gifford qui ," pendant son voyage à Londres au commencement de 1586, proposa à Babington le complot contre la vie d'Elisabeth. Cette assertion est confirmée par la lettre de Mendoza à Idiaquez en date du 12 mai, dans laquelle l'ambassadeur affirme qu il a su d'Angleterre qu'un complot existait pour tuer Elisabeth ; or , le 12 mai Ballard n'était pas encore allé en Angleterre. D'après les papiers du Procès, ce fut Ballard qui engagea Babington dans la conspiration ; mais il est impossible de se fier à ces papiers. On comprend de quel intérêt il était Poor les ministres d'Elisabeth de faire disparaître le nom de Gifford : on fit disparaître, des confessions des coupables, tout ce qui trahissait le rôle joué P*r lui et par les autres espions de Walsingham. Ainsi, dans la lettre à Paget du ^9 mai, citée plus haut, il était question de Poley et de Blunt ; le passage lut supprimé dans la copie produite au procès (Cf. l'original dans Labanoff, *■ VI, p. 313, et la copie dans Hardwiok, 1. 1, p, 218).

faisait fort de trouver cent hommes pour surprendre Chartley, et enlever la captive avant que Paulet eût pu lui faire aucun mal (1). Babington s'offrit pour s'associer à Savage, et chercha des complices parmi ses amis. Cinq jeunes gens, de bonne famille comme lui et compagnons de ses plaisirs , se laissèrent entraîner à cette criminelle entreprise. C'étaient Abington, le fils du trésorier de la reine , Barnwell allié à une famille noble d'Irlande, et Charnock gentilhomme du Lancashire; les deux autres , Tilney et Tichbourne , ne s'engagèrent qu'an peu plus tard ; plusieurs de leurs amis avaient promis de les seconder. L'ardeur , ou plutôt la folie de Babington , était telle qu'il avait placé dans sa chambre un tableau où il était représenté au milieu de ses cinq complices , avec une devise indiquant qu'ils s'étaient unis pour une entreprise pleine de périls (2).

Marie ne savait rien de cette odieuse conspiration : Ballard lui était inconnu et avait Tordre formel de n'entretenir avec elle aucune correspondance. Morgan écrivait à cette princesse en parlant de ce fanatique : « S'il vous offre ses services, vous devez le remercier eu quelques lignes. .. Cependant je dois vous dire, pour l'accomplissement de mon devoir envers Votre Majesté , que ledit Ballard poursuit en Angleterre des matières de conséquence, dont l'issue est incertaine. Tant qu'iJ s'en occupera, il n'est pas utile à Votre Majesté d'avoir avec lui aucune intelligence quelconque, de peur que si lui et ses amis venaient à être découverts, ils ne révélassent ensuite qu'ils ont eu des intelligences avec vous (3). > Le môme jour Morgan écrivait à Curie , un des secrétaires de Marie : « Je ne suis pas oisif; quoiqu'en prison , je songea l'état de Sa Majesté et de ceux qui souffrent avec elle. 11 y & sur le métier plusieurs projets pour écarter la béte qui trouble le monde (4). » Si ces avis mystérieux n'éveillèrent aucun

(1) Camdbnj Cartr, et miss Strickland, t. VII, p. 304.

(2) Camdbn ; Carte ; Tytler ; miss Strickland.

(3) Morgan à Marie, 4 juillet, State paper* office.

(4) Morgan à Curie, 4 juillet, State papcrs office, etTrTLER.

soupçon dans l'esprit de Marie, on l'ignore; mais elle ne chercha pas à se mettre eu rapport avec Bal lard. Malheureusement elle fut entraînée à se départir de cette sage réserve.

Le 9 mai 1586, Morgan avait écrit à Marie, pour rappeler à son souvenir Babington, qui se plaignait de n'être plus employé par elle comme autrefois : « Je pense, x disait-il, « qu'il ne sera pas inutile que Votre Majesté lui écrive trois ou quatre lignes de sa propre main, pour lui dire la bonne opinion qu'elle a de lui. i II ajoutait que Babington pouvait être utile soit par luimême, soit par son beau-père qui habitait dans les environs de Chartley ; qu'il était très-bien placé pour faciliter les correspondances avec r Ecosse (1). Il avait joint à sa lettre la minute de celle qu'il désirait que sa maîtresse adressât à Babington. À la date du 9 mai, Morgan ne devait pas savoir si Babington était ou non engagé dans un complot contre la vie d'Elisabeth ; il ne le pouvait pas (2), le complot n'étant pas encore organisé; et d'ailleurs, il eût été absurde de défendre des intelligences avec Ballard pour les conseiller avec Babington.

Marie Stuart reçut la lettrede Morgan dansle courant de juin. Le 25, se conformant « de mot à mot à la minute toute faite envoyée par Morgan (3), » elle écrivit à Babington : « Mon grand ami, encore qu'il y a longtemps que, contre mon gré, vous n'ayez eu de mes nouvelles, ni moi des vôtres, pourtant je serais bien

(0 Morgan à Marie.

P) C'est aussi l'opinion de Tytler , et elle est justifiée par les dates. Le 9 mai Babington avait pu être déjà en partie gagné par Gifford , comme le dit Cbàteauneuf et comme semble le prouver la lettre de Mendoza du 12 mai à D. Juan Idiaquez. Mais Morgan était en prison, et les nouvelles ne lui Parvenaient pas aussi vite qu'à l'ambassadeur espagnol, qui dit du reste que ce secret n'a été révélé qu'à lui seul. Sa lettre, en outre, est postérieure de frois jours à celle de Morgan. On peut ajouter que si le complot était ébauché , il ne fut réellement organisé qu'après l'arrivée de Ballard en Angleterre ; or , le 9 mai , Ballard n'avait pas encore quitté la France. M. Hosack soupçonne que cette lettre du 9 mai n'était point de Morgan , mais qu'elle avait été fabriquée par les espions de Walsingham pour induire Marie à enter en correspondance avec Babington. Les raisons qu'il donne de ses soupçons sont assez plausibles (Hosack, t. II. p. 344etsuiv.).

P) Mémoire de Nau, Labanoff, t. VII, p. 208.

406 HISTOIRE DE MARIE STtJÀRT.

marrie que pensassiez que je n'eusse souvenance de l'affection essentielle que vous avez montrée en tout ce qui m'appartient J'ai entendu que depuis la surséance de l'intelligence entre nous, Ton vous a adressé des paquets pour me les faire tenir tant de France que d'Ecosse. Je vous prie, si aucuns sont tombés entre vos mains et s'ils y sont encore, de les délivrer à ce porteur, lequel me les fera tenir assurément (1). » Ce porteur était Barnaby, un des noms sous lesquels se déguisait Gifford. Marie venait de faire, sans le savoir, le premier pas vers l'abîme. Paulet, à qui Gifford avait remis la lettre de Marie, la transmit à Walsingham le 29 juin : « Elle est bien mince, i disaitil, « pour contenir quelque chose d'important; je le regrette (2).» Elle ne contenait rien, en effet, dont Walsingham pût tirer parti contre Marie ; il fut désappointé. Phelipps proposa un nouveau plan d'opérations, qui devait, suivant lui, réussir plus sûrement et plus vite. Il envoya à Ghartley un paquet mystérieux qui, devait être transmis par « l'honnête homme » à la reine d'Ecosse. Mais Paulet fut effrayé : il retint le paquet, et déclara que le plan de Phelipps lui paraissait très -dangereux, qu'il pouvait conduire à la découverte et à la ruine de leurs manœuvres : « L'affaire, » disait-il, « était, Dieu merci, trop bien commencée; il serait bien malheureux d'en compromettre le succès en éveillant des soupçons, » d'autant qu'on s'attendait à ce que, le 3 du mois suivant, « la grande affaire viendrait de ces gens eux-mêmes (3). »

Babington était à Londres , tout occupé avec ses amis et l'espion Poley des soins delà conjuration, lorsque la note de Marie Stuart lui fut mise dans la main < par un jeune garçon inconnu (4). » Déjà Babington avait eu l'idée, ou on la lui avait suggérée, de prendre l'avis de la reine d'Ecosse; la note qu'il venait de recevoir le décida. Il lui écrivit une longue lettre, dans laquelle, s'il faut s'en rapporter à la copie produite par

(1) Laamioff, t. VI, p. 345 et 346.

(2) Paulet à Walsingham, 29 juin 1586, State papert office, et Tttlbr.

(3) Ibidem.

(4) Habdwiok's Papert, t. I, p. 227.

Walsingham, il l'appelait sa chère dame et reine, et s'excusait de son long silence sur l'impossibilité où il avait été de correspondre avec elle depuis qu'elle était sous la garde de Paulet. Il l'informait du projet d'invasion, lui confiait son entrevue avec Ballard et le complot qu'il avait organisé avec ses amis, pour la tirer de prison après avoir dépéché la reine d'Angleterre , c usurpatrice de ses droits. » 11 lui demandait de prendre la direction de l'entreprise, et s'engageait à lui indiquer les personnes capables de la seconder dans les différentes parties du royaume. Cependant, lui avec dix gentilshommes et cent de leurs adhérents devaient l'enlever de sa prison, pendant que six autres, ses amis intimes, débarrasseraient l'Angleterre de l'usurpatrice. Les conjurés, ajoutait Babington, n'attendaient plus rien, sinon qu'elle eût approuvé leur dessein, pour prêter sur le sacrement le serment de réussir ou de perdre la vie. Il la pressait de vouloir bien, dans sa réponse, les autoriser à agir en son nom, leur donner des instructions, et promettre des récompenses aux auteurs de cette tragédie ou à leur postérité, s'ils venaient à périr dans leur entreprise (1).

Les deux passages de cette lettre dans lesquels Babington, sans circonlution, sans préparation, parle de « dépêcher l'usurpatrice * comme d'un sujet familier à la reine d'Ecosse, les contradictions qu'on y relève , la font ressembler bien plus à l'œuvre d'un agent provocateur qu'à celle d'un conspirateur. Sortit-elle jamais des mains de Babington telle qu'elle fut décrite par les ministres d'Elisabeth! C'est ce qu'il est impossible de décider. Marie nia qu'elle eût jamais reçu une semblable lettre; on ne la produisit point au procès, et il n'en reste aujourd'hui qu'une copie de la main d'un scribe. Elle fut expédiée le 6 juillet, et remise le même jour à Walsingham par ses espions. Babington annonçait qu'il allait se rendre à Lichfield, petite ville voisine de Chartley, pour y attendre la réponse de Marie. Afin que le retard, causé par l'envoi des lettres à Londres et par leur retour, n'éveillât point les soupçons, Walsin-

(t) Hardwick's Paper*, 1. 1, p. 228, 229; State triait, t. I, p. 1174; Carte;

Lllf OABD ; TYTLBR.

gham dépêcha le 7 juillet à Chartley Phelipps et Grégory. Avant de partir, Pbelipps, comme s'il eût été sûr que l'infâme intrigue allait se dénouer, recommandait au secrétaire la signature du bill qui réglait la récompense de Gifford, et réclamait le warrant pour faire arrêter Ballard (1).

Phelipps dut arriver à Chartley le 8 juillet. Il apportait la lettre de Babington à Marie ; ce ne fut que le 12 que cette lettre parvint à son adresse par la voie ordinaire. Le 13 Nau écrivait à Babington que sa lettre, reçue la veille, n'avait pu être encore déchiffrée, mais que la réponse de Sa Majesté serait prête dans trois jours, au retour du messager (2). Le lendemain Paulet mandait tous ces détails à Walsingham (3), et Phelipps, lui envoyant le déchiffrement de tout ce qui avait été intercepté depuis quelques jours, s'écriait avec une assurance trop grande pour n'être pas suspecte :« A la prochaine nous la touchons droit au cœur. » Il ajoutait : « Elle commence à recouvrer la santé et la force ; elle s'est promenée hier dans son coche autour du château. J'ai pris en la rencontrant un visage souriant, mais je me suis rappelé le vers du poëte : Cum tibi dicit ave, sicut ab hoste cave. J'espère, par le prochain courrier, envoyer à Votre Honneur quelque chose de mieux (4). »

Cependant la présence de Phelipps à Chartley avait inquiété Marie]: « Tâchez, s'il vous plaît, » écrivait-elle à Châteauneuf, a à découvrir la vraie occasion par deçà d'un gentilhomme nommé M. Phelippes, qui a séjourné ici depuis environ un mois avec démontrance de beaucoup de crédit et respect (5). » Et de ce vil personnage elle traçait le portrait suivant qui devait être ressemblant : « II est de petite taille, grêle, avec des cheveux d'un jaune foncé, la barbe d'un jaune clair, le visage

(1) Labanoff, t. VI, p. 361 ; Thorpb, t. II, p. 996.

(2) Nau à Babington, 13 juillet , State papers office , et Tytler.

(3) Paulet à Walsingham, 14 juillet 1586, State papert office; Thobpb, t. II, p. 998.

(4) Phelipps à Walsingham, 14 juillet 1586, State papers office, et Thorpb, t. II, p. 908.

(5) Labanoff, t. VI, p. 431.

ravagé par la petite vérole, la vue basse. 11 parait avoir trente ans (1). »

Le 17 juillet, Curie écrivait à l'espion qui transmettait les lettres de sa maîtresse : « Je vous prie de remettre sûrement l'incluse entre les mains d'Antony Babington, s'il se trouve dans le pays; sinon, de la garder jusqu'à ce qu'il arrive (2>. » L'incluse était la réponse annoncée par Nau, et dont Phelipps avait dit, comme s'il eût su d'avance ce qu'elle devait contenir : « A la prochaine nous la touchons droit au cœur. » Le 19, il annonçait àWalsingham qu'elle était en sa possession: «S'il plaît à Votre Honneur, vous avez maintenant la réponse de cette reine à Babington ; je l'ai reçue hier. S'il est dans le pays, l'original sera remis entre ses mains ; et probablement il sera fait une réponse. J'attends une prompte décision de Votre Honneur quelque parti que vous preniez, afin que je puisse disposer de moi... 11 est assez probable que la lettre de cette reine, à cause des ordres qu'elle contient, ne sera pas de si tôt défigurée. Je le désire, pour qu'il y ait des preuves contre elle, s'il plaît à Dieu d'inspirer à Sa Majesté le courage héroïque qui est nécessaire pour venger la cause de Dieu, et assurer sa sécurité et celle de son royaume. J'espère du moins qu'elle fera pendre Nau et Curie (3). » « Dieu a enfin béni mes efforts, » s'écriait le fanatique Paulet, « et accordé leur récompense à mes fidèles services (4). »

Cependant, au lieu d'aller à Lichfield, comme il l'avait annoncé, Babington était resté à Londres ou dans les environs. Alors Phelipps fut rappelé par Walsingham (5). Il quitta Chartley le 24 juillet, apportant non-seulement la réponse de Marie à Babington, mais toutes les lettres que cette princesse avait écrites le mâme jour à Mendoza, à Châteauneuf et à ses différents

(1) Marie à Morgan, 17 juillet 1586, dans Labknopf, t. VI, p. 423 et 424.

(2) Curie à Gifford ou Barnes, 17 juillet, State papert office; Thorpb, t. II , p. 099.

(3) Phelipps à Walsingham, 19 juillet 1586, State papers office, et Tytlbr.

(4) Paulet à Walsingham, 20 juillet, ibidem.

(5) Walsingham à Phelipps, 22 juillet, Thorpb, t. II, p. 1000.

410 HISTOIRE DK MARIE 8TUART.

agents en France et en Ecosse, en tout sept lettres toutes fort longues. Phelipps arriva à Londres le 26 juillet; ce ne fut que le 29 que la réponse de la reine fut remise à Babington (1). Ce jour-là il fut accosté par « un simple domestique en habit bleu, » qui déposa entre ses mains un petit paquet avec une note d'une écriture contrefaite, laquelle disait que le paquet venait de la reine [d'Ecosse, et qu'on se ferait connaître à la dépêche suivante. Quoiqu'il y eût dans cette manière d'agir quelque chose d'insolite, Babington reçut sans défiance la fatale réponse ; elle était restée du 18 au 29 entre les mains de Phelipps et de Walsingham.

S'il fallait s'en rapporter aux copies qui nous restent de cette lettre (l'original a disparu comme celui de la lettre de Babington), Marie connaissait et approuvait non-seulement le projet de soulèvement des catholiques avec l'aide d'une armée étrangère, mais encore le complot contre la vie d'Elisabeth. Après avoir reconnu qu'il était temps d'apporter un prompt remède aux persécutions contre ceux de l'ancienne foi, elle entrait dans de longs détails sur les mesures à prendre pour faire réussir l'entreprise. Elle conseillait à ses partisans d'examiner mûrement quel nombre de gens de pied et de cheval ils étaient capables de lever, quels capitaines ils pensaient mettre à leur tête dans chaque comté; de quelles villes et quels ports ils étaient assurés pour y recevoir les secours étrangers , quel serait le lieu du rendez-vous principal ; le nombre des troupes étrangères qu'ils comptaient demander, leurs ressources en armes et en argent; enfin (2) (commeut les six gentilshommes étaient délibérés de procéder). Elle désirait, après que ses amis auraient pris entre eux une bonne résolution, qu'ils la communiquassent à Mendoza, dont le bon vouloir lui était

(1) Babington à Marii, 8 août 1586, Thorpb, t. II, p. 1004.

(2) Les passages mis entre parenthèses sont ceux que le prince Labanoff regarde comme ayant été ajoutés à la lettre originale de Marie. Ces passages* en effet, n'ont aucune liaisonf avec ce qui précède et ce qui suit ; et de leur présence résultent des contradictions dont les faussaires ne paraissent pas s'être inquiétés.

HI8T0IHB DE MARIE 8TUART. 411

assuré. Si leur messager rapportait l'espoir fondé d'un secours suffisant, alors ils pourraient agir.

Après quelques autres conseils, Marie ajoutait : « Toutes ces choses étant ainsi préparées, et les forces tant dedans que dehors du royaume toutes prêtes, il faudra (alors mettre les six gentilshommes en besogne), donner ordre que (leur dessein étant effectué), je puisse quant et quant être tirée hors d'ici, et que toutes ces forces soient en même temps en campagne pour me recevoir pendant qu'on attendra le secours étranger, qu'il faudra alors hâter en toute diligence. (Or, d'autant qu'on ne peut constituer un jour préfixe pour l'accomplissement de ce que lesdits gentilshommes ont entrepris, je voudrais qu'ils eussent toujours auprès d'eux, ou pour le moins en cour, quatre vaillants hommes bien montés pour donner avis en toute diligence dudit dessein, aussitôt qu'il sera effectué, à ceux qui auront charge de me tirer d'ici, afin de s'y pouvoir transporter avant que mon gardien soit averti de ladite exécution, ou tout au moins avant qu'il ait le loisir de se fortifier dans la maison ou de me transporter ailleurs. »)

Le sens est on ne peut plus clair : Marie veut que ses amis ne tentent de la délivrer que quand les six gentilshommes auront assassiné Elisabeth; et cependant elle ajoute : « De me tirer hors d'ici. sans être premièrement bien assuré de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne armée ou en quelque lieu de sûreté, jusqu'à ce que nos forces fussent assemblées et les étrangers arrivés, ne serait que donner assez occasion à cette reine, si elle me prenait derechef, de m'enclore en quelque fosse d'où je ne pourrais jamais sortir, et de persécuter avec toute extrémité ceux qui m'auraient assistée, dont j'aurais plus de regret que d'adversité quelconque qui me pourrait échoir à moimême. » Mais si Marie a écrit, il n'y a qu'un instant, que le dessein des six gentilshommes doit être exécuté avant que ses amis ne tentent sa délivrance, comment peut-elle craindre de tomber derechef entre les mains d'Elisabeth! Puis elle indique pour la tirer de prison trois expédients, « les seuls dont on se puisse servir » : « G* est, » dit-elle, « ou de l'enlever de force pendant qu'elle sera à la promenade, ou de venir à

minuit mettre le feu aux granges et aux étables et de profiter du trouble pour surprendre la maison, ou enfin d'obstruer avec des charrettes les portes du château, et de s* en emparer avant que les gardes logés en dehors aient pu y pénétrer (1). » Mais elieest censée avoir indiqué plus hautun autre moyen qui diffère essentiellement de ceux-là, dont elle dit, cependant, que ce sont § les seuls dont on se puisse servir. »Ce sont là des contradictions énormes qui trahissent la main d'un faussaire (2).

Suivant le témoignage de ses secrétaires, Marie Stuart avait donné de vive voix ou par écrit une série d'instructions (3), d'après lesquelles la lettre fut rédigée en français par Nau, puis traduite en anglais par Curie, et mise en chiffres avant d'être envoyée à Babington. Marie avait lu et approuvé les versions française et anglaise, suivant son habitude (4) ; en sorte qu'elle devait être responsable du contenu de la lettre, à moins que Curie , ce qui est improbable , n'eût commis quelque altération dans le travail du chiffrement. Mais cette lettre, après l'approbation de Marie, ne passa point seulement par les mains de son secrétaire ; elle resta, on l'a vu, de dix à douze jours entre celles de Phelipps et de Walsingham. Ils eurent donc plus de temps qu'il n'en fallait pour la remanier tout entière, et les scrupules ne durent pas les arrêter : Phelipps n'était qu'un misérable, et Walsingham un homme sans honneur, incapable de reculer devant un faux, devant un crime quelconque, si la raison d'État lui avait paru l'exiger (5). Tout d'ailleurs rond leur conduite éminemment suspecte : les menées de Walsingham avec ses espions pour faire éclorele complot, et, par-dessus tout, la disparition des véritables pièces du

(1) Voyez la note P.

(2) Qu'on retranche les passages mis entre parenthèses, les idées s'enchaînent, et toute contradiction disparaît.

(3) Les confessions disent tantôt de vive voix, tantôt par écrit

(4) Confession de Nau, 5 et 6 septembre, State papers office, et Hardwick's Papers, 1. 1, p. 234-237.

(5) Voyez ce que disent de la moralité de ces deux personnages, Tytleb, t. VII, appendix, n° 1, p. 487 et suiv. , Chalmbrs, t. H, p. 154, et miss Strick. land. t. VII, p. 401.

procès. Toutes les lettres écrites par Marie le 17 juillet, celles de Morgan, de Nau, de Curie, de Gifford, existent encore aujourd'hui ; il n'y a de perdues que celles de Babington à Marie et la réponse de cette princesse, c'est-à-dire les deux seules sur lesquelles pouvait être condamnée la reine d'Ecosse. De celles-là on ne put produire au procès que des copies du déchiffrement. Mais qu'étaient devenus les originaux ? Qui les avait déchiffrés? Qui avait pris les copies? Le silence sur toutes ces questions, qu'il importait avant tout d'éclaicir, ne laisse guère de doute sur l'iniquité qui présida à cette œuvre de ténèbres. Les contemporains (1 ) soupçonnèrent la vérité ; Camden sut que dans les bureaux de Walsingham on avait ajouté à la lettre de Marie « un postscriptum du même chiffre, demandant les noms des six gentilshommes; si toutefois, » ajoute l'historien, « on ne fit pas d'autres altérations (2). » Ge post-scriptum dont on ne se servit pas, et que Tytler a retrouvé (3), prouve jusqu'à l'évidence une tentative de faux à laquelle on renonça, sans doute parce qu'on préféra insérer dans le corps même de la lettre à peu près ce que contenait le post-scriptum.

Walsingham, en possession de la réponse de Marie, jugea

(1) Ifelvil dit : « 80 that be tymes letters were forgit, and other men's handwrites conterfeit; whereunto she making some aoswers anent some outgait for hir liberty, their tricks of their own devyces were interpretit against bir for tresoun » (p. 355).

(2) « ... Quibus subdole additum eodem charactere post-scriptum utnomina sex nobilium ederet, si non et alia » (p. 479).

(3) Voy. Tytlbr, t. VII, p. 50 et 51. De l'existence du post-scriptum on ne saurait douter. 11 n'est pas moins bors de doute qu'il fut chiffré de la main de Phelipps , et ce faussaire, en le forgeant, ne pouvait avoir d'autre but que de s'en servir pour donner à la réponse de Marie un sens criminel. Mais telle qu'elle fut produite, cette réponse n'est ni moins criminelle, ni moins explicite que le post-scriptum lui-même. Pourquoi alors cette tenta* tive de faux? Pourquoi cette addition, devenue tout à coup inutile après &voir été jugée nécessaire ? A ces questions il est impossible de trouver d'autre réponse , si ce n'est qu'on crut plus habile d'insérer dans le corps

* même de la lettre l'équivalent du post-scriptum, équivalent qui s'y trouve en effet , mais qui ne s'y trouvait pas quand elle tomba entre les mains de Phelipps, puisqu'il voulait l'y ajouter.

qu'il était temps de frapper ; mais il fallait frapper vite pour ne pas donner Téveil aux conjurés. On chercha d'abord à s'assurer de Bal lard, dont on redoutait l'audace et les ruses. Ce fut encore Gifford qui le livra; il fut surpris et emprisonné le 4 août (t). Babington, si audacieux jusque-là, avait commencé à perdre de son assurance : il était dans la plus cruelle perplexité ; il soupçonnait une trahison, sans savoir sur qui fixer ses soupçons. Le 3 août, il écrivit à Marie que probablement ils avaient été trahis, mais qu'elle ne devait pas perdre courage ; car sa cause était celle de Dieu et de l'Église , et ils avaient juré, ses amis et lui, de triompher ou de mourir (2). A ce moment, les agents de Walsingham avaient perdu les traces de Babington et le cherchaient vainement dans Londres. Il revint dans cette ville le 4 août , et y apprit que Ballard venait d'être arrêté. Ne doutant plus de la trahison de Poley , il alla, dans l'espoir de détourner les soupçons , offrir comme espion ses services à Walsingham. Le secrétaire l'accueillit très-bien, le rassura , lui promit une forte récompense et proposa de le garder chez lui. Babington ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était traité non comme un hôte , mais comme un prisonnier. Trompant la vigilance de ceux qui avaient été préposés à sa garde , il s'enfuit et parvint à gagner Saint-John's-Wood près de la cité, où il demeura caché quelques jours avec Gage, Charnock, Barnwell et Doune (3).

Jusque-là Walsingham avait agi sous sa responsabilité. Quand il révéla enfin à Elisabeth le double complot , elle fut frappée d'épouvante et se crut dans le plus grand danger; en réalité, elle n'était que le jouet de ses ministres. Aussitôt on publia les noms des conjurés , on lança des mandats d'arrêt, l'embargo fut mis sur tous les vaisseaux , et des perquisitions faites dans toutes les maisons suspectes. Le bruit se répandit instantanément par toute l'Angleterre qu'un horrible complot

(1) MyUet à Walsingham, 4 août 1586, Tborpb, t. II, p. 1004.

(2) Babington à Marie Stuart , 3 août 1586 , State papert office, et Thorpb, t,* II, p. 1004.

(3) Cjjcdbn .

HISTOIRE DE MABIE 8TUÀRT. 415

venait d'être découvert , dont les auteurs se proposaient nonseulement d'assasiner la reine, mais de brûler la ville de Londres ; que les papistes étaient en armes dans les provinces, que 10,000 Français allaient débarquer incessamment sur la côte d'Angleterre. Les passions populaires, ainsi excitées par les soins du gouvernement , ne connurent plus de frein : les étrangers furent insultés , particulièrement les Français, leurs maisons pillées et saccagées. Des gardes , des espions furent placés à toutes les issues de l'ambassade de France ; deux des gens de M. de Châteauneuf furent ignominieusement traînés en prison. « Si le roi, » écrivait l'ambassadeur, « n'y met ordre avec pareil traitement aux Anglais de ce que Ton fait ici , il sera beaucoup meilleur qu'il n'y tienne plus d'ambassadeur , et que nos marchands n'y viennent plus trafiquer (1). »

Cependant Walsiugham ne perdait point de vue Babington et ses compagnons. Ces malheureux , forcés par la faim de quitter Sain t-John's- Wood , s'étaient réfugiés à Harrow, où ils se tenaient cachés dans des granges et sous des hangars. Ils ne tardèrent pas à être découverts. Surpris dans leur retraite , ils furent arrêtés et immédiatement conduits à la Tour, au milieu des huées et des cris de vengeance de la populace ; des feux de joie furent allumés dans toutes les rues de Londres, les cloches sonnèrent pendant vingt-quatre heures par toute l'Angleterre. D'autres conjurés, Abington, Travers, Tichbourne, Salisbury, Tilney , furent successivement arrêtés -, un seul, Edward Windsor, parvint à s'échapper. Gifford et les autres espions s'étaient déjà réfugiés en France ; Poley seul fut mis en prison pendant quelques jours , pour masquer la complicité de Walsingham (2).

Marie Stuart avait été tenue dans la plus complète ignorance de tout ce qui se passait ; elle continuait à correspondre avec ses partisans. Depuis quelque temps , elle avait recouvré un

(1) Uendoxa à Philippe II, 16 septembre, Papiers de Simancas ; Lettres de * de Châteauneuf, dans Egbrton , p. 74; Mémoire de d'Esneval, dans Tbulht, t. IV.

(1) Càmdbi,

peu de force et se trouvait en état de monter à cheval. Le 8 août , Paulet l'invita k faire une partie de chasse dans le parc de Tixall , à plusieurs milles de Chartley. Elle prit avec elle quelques personnes, parmi lesquelles ses deux secrétaires, Nau et Curie. A peine avait-elle fait la moitié de la route qu'elle rencontra une troupe de cavaliers qui lui barrèrent le passage. Sir Thomas Gorges s 'approchant lui dit € qu'il avait ordre , vu sa participation dans un complot contre la vie de la reine d'Angleterre, de la conduire prisonnière à Tixall. » Marie s'indigna, nia qu'elle eût aucune connaissance du complot, et protesta contre l'indigne traitement qu'on prétendait lui infliger. Ses protestations ne furent pas écoutées. On a dit que se tournant alors vers ses gens , elle s'écria : « Laisserez-vous ces traîtres porter les mains sur votre reine sans la défendre ? » Mais c'est tout h fait improbable : sa suite avait été immédiatement dispersée, et ses deux secrétaires arrêtés; ils furent l'un et l'autre conduits à Londres et gardés dans la maison de Walsingham.

Arrivée à Tixall, Marie fut séparée de ses serviteurs, enfermée dans une chambre et laissée pendant dix-sept jours seule, sans aucun moyen d'écrire. Un des sous-secrétaires d'Etat, Waad , fut envoyé à Chartley pour faire main-basse sur les papiers de la captive. Il brisa les armoires et saisit tout ce qu'elles contenaient : les bijoux, les sceaux, la correspondance, les chiffres et les papiers des deux secrétaires (1). Tout ce qui avait été trouvé fut enfermé dans une malle et envoyé à Walsingham (2). Le 25 août, Paulet fut autorisé à reconduire Marie à Chartley (3). Walsingham avait une si grande peur qu'elle ne lui échappât, que cent quarante gentilshommes des environs furent commandés pour l'escorter. Gomme elle sortait du château pour gagner son coche, une foule de pauvres habitués à ses aumônes se pressaient à la grille, dans l'espoir d'ob-

(t) Apologie et confession de Nau, Thohpe, t. II, p. 1005 1 Mendona A PM- Uppe 11, 26 septembre; Mémoire de Waad; Esneval à Courcellee.

(2) Labanopf, t. VI, p. 437.

(3) Walsingham à Paulet, 25 août 1586 , Thorpb, t. II, p. 1007.

tenir quelque chose : € Hélas ! » dit-elle, les larmes aux yeux, « je n'ai rien à vous donner ; on m'a tout pris ; je suis moimême une mendiante aussi pauvre que vous. » Puis se tournant vers les gebtilshomtties qui étaient venus pour l'escorter : i Messieurs, > dit-elle avec un redoublement de larmes, « je suis innocente, je ne sai* rien de ce qui a été tramé contre la vie de votre reine. »

En arrivant à Ghartley, Marie apprit que la femme de Curie venait d'accoucher. Oubliant ses propres infortunes, elle courut visiter la jeune mère avant même de se rendre dans son appartement. L'enfant, qui était une petite fille, n'avait pu être baptisée; Marié demanda un ministre. Sur le refus brutal de Paulet, elle prit l'enfan t, la baptisa elle-même et lui donna le nom de Marie. Elle se dirigea ensuite vers son appartement. Quand elle vit tous ses coffres ouverts et vides : « Il y a deux choses, » dit-elle à son geôlier, « dont vous ne pourrez jamais me dépouiller : le sang royal d'Angleterre qui coule dans mes / veines, et ma foi dans laquelle je suis résolue à mourir (i). » Tout le butin fait à Chartley avait été transmis à Elisabeth. Il se trouvait parmi les papiers, dit Camden, des lettres écrites par des personnages du royaume , lettres compromettantes , que leurs auteurs cherchèrent à faire oublier en se montrant envers la reine d'Ecosse d'autant plus impitoyables qu'ils lui avaient exprimé plus de dévouement (2). Elisabeth soupçonna que les dépouilles tombées entre ses mains n'étaient point complètes ; elle écrivit de lui conserver et de lui envoyer immédiat tement les cassettes de la reine d'Êeosse , qui lui importaient, dit-elle, plus que ses dent secrétaires Nau et Curie. Non contente de cet ordre, elle fit partir tin messager spécial pour surveiller ces trésors et les lui apporter (3). Qu'espérai t*elle 7 trouver? était-ce quelque bijou de prix on quelque scan-

fl) Lettres de Paulet à Walsingham, 22, 24 et 27 août 1586, dans ThorpS t- H, p. 1007 et 1008; Raumrr, p. 316 et 317 ; Chalmbrs ; Lingard ; Tytlbr , flâas 8trtcrl\nd.

P) Caxdrm's Annale.

(3) Thorpb, t. II, p.. 1007, et Tytlbr, t. VII, p. 60 et 61.

dale mystérieux? Elle dut âtre bien désappointée : on ne trouva « qu'un petit livret d'or où était le portrait du feu roi de France, François H...; un autre pareil livret, ayant le portrait de la reine d'Angleterre...; puis un autre plus petit, ayant les portraits de la reine d'Ecosse , de feu son mari et de leur fils (1). » Et parmi tous les papiers saisis, on ne découvrit pas une ligne qui prouvât qu'elle avait conspiré contre la vie d'Elisabeth. Il arriva alors, ce qui était arrivé dix-huit ans auparavant aux conférences d'York et de Westminster : on ne pot produire rien d'authentique, mais seulement des copies faites on ne sait ni où, ni comment, ni par qui.

Dans le pillage de Chartley, Waad avait cru devoir respecter le peu d'argent que possédait Marie; Paulet, faisant appeler un magistrat, pénétra dans la chambre de la reine sans égard pour l'état de souffrance qui la retenait au lit, et déclara qu'il avait ordre de lui enlever tout son argent, de peur qu'elle ne continuât à s'en servir pour corrompre les sujets de sa Majesté ; et il prit non-seulement le sien, mais celui de ses secrétaires. Le farouche puritain demanda ensuite des ordres pour disperser ses gens , non, disait-il, qu'il en eût rien à redouter, car ils n'étaient tous que de fort simples créatures, mais pour diminuer d'autant les charges de Sa Majesté. « Que d'autres, » ajoutait-il, « excusent s'ils peuvent leur sotte pitiél Pour moi, je renonce à ma part des joies du ciel, si dans tout ce que j'ai dit, écrit ou fait, j'ai eu autre chose en vue que le service de Sa Majesté (2). »

Elisabeth feignit d'être touchée de tant de zèle ; elle adressa à Paulet la lettre suivante : c Ainyas, mon très-fidèle et soigneux serviteur, que Dieu te récompense au centuple pour avoir si bien rempli un emploi si désagréable. Si vous saviez , mon Amyas, avec quelle tendresse, sans parler de la reconnaissance, mon cœur ému apprécie vos efforts sans relâche, vos actes sans tache, vos ordres pleins de sagesse et vos précautions pleines

(1) Inventaire fait à Chartley, août 1586, dans Labanoff, t. VIT, p. 244.

(2) Paulet à Walsingham, septembre 1586, Elus , 1" série, t. III, p. 6 et iuiv.

Le prudence , dans la garde d'une femme si dangereuse et si usée; si vous le saviez, cela allégerait vos peines et vous éjouirait le coeur. Soyez bien convaincu , je vous prie, car :' est la vérité , que rien n'égale la valeur à laquelle je vous >rise; et je sais qu'aucun trésor ne peut récompenser tant le fidélité. Je commettrais une faute que je n'ai jamais cornnise, si je ne payais point de tels services. Oui, que jemanque le tout dans mes plus grands besoins , si je n'accorde à tant de mérite un prix non omnibus datum.

» Faites savoir à votre méchante meurtrière avec quels profonds regrets je me vois forcée par ses viles actions à donner de tels ordres ; et commandez-lui de ma part de demander pardon à Dieu de sa traitreuse couduite envers celle qui lui a sauvé la vie, pendant tant d'années, au péril de la sienne propre. Non contente de tant d'ingratitude , elle a voulu y ajouter un crime tellement horrible que l'on ne comprend point qu'une femme, encore moins une princesse , ait pu le concevoir. Nulle excuse ne peut être alléguée ; l'on nepeutque pleurer, le crime ayant été pleinement avoué par ceux qui avaient tramé mon innocente mort. Que du moins elle se repente; et que le démon ne la possède point à tout jamais , afin que son âme puisse n'être point perdue, pour laquelle je prie les mains levées vers celui qui peut à son gré perdre ou sauver.

» Avec mes plus affectueux adieux et prières pour ta longue vie, votre très-assurée et affectionnée souveraine , autant que loin mérité vos bons services (1). »

Ce mélange de basses et hypocrites flatteries et de jargon puritain cachait une infâme provocation , comme on le verra bientôt. Paulet ne voulut point comprendre ; aussi ne reçut-il jamais le prix non omnibus datum , qui lui avait été promis.

Babiogion et ses complices avaient été enfermés dans la Tour; on instruisit leur procès. Ils étaient au nombre de quatorze. Étrangers jusque-là aux intrigues de la politique, près- Que tous jeunes et riches , ils n'avaient songé qu'à jouir de

W ftûataA à Paulet, août 1586, Strtpb, t. III, p. 361, et Raumer.

leur âge et de leur fortune. Ils n'étaient point nés pour le crime; il est probable que, sans les provocations des agents de Walsingham et les excitations de Morgan, ils n'eussent jamais eu Tidée de conspirer. Leur jugement fat fixé au 13 septembre. La veille, Elisabeth défendit expressément qu'on laissât percer pendant l'iustruction l'intention de poursuivre la reiue d'Ecosse : elle craignait que quelques-uns des conjurés n'eussent été oubliés , et que le désespoir ne les poussât k quelque extrémité contre sa personne. D'ailleurs, elle n'était point décidée sur le parti qu'elle prendrait; elle aurait préféré que quelque bras complaisant, la débarrassant secrètement de sa rivale, lui épargnât l'odieux d'une exécution publique. C'est à quoi tendait sa lettre à Paulet.

Les accusés furent interrogés trois jours de suite. Babington, BaLLard, Savage, Bamwell, Tichbourne etDoune avouèrent leur crime. Les autres nièrent qu'ils eussent consenti an meurtre de la reine; ils admirent qu'ils avaient connu le complot, mais sans l'approuver; quelques-uns déclarèrent môme qu'ils l'avaient regardé comme une impiété, mais qu'ils n'avaient point voulu trahir leurs amis. Ils furent tous condamnés. Elisabeth demanda que des supplices d'un genre nouveau fussent inventés, pour accroître leur souffrance et frapper le peuple de terreur. Burleigh répondit que le mode d'exécution prescrit par la loi serait aussi terrible que n'importe quelle invention nouvelle, pourvu que le bourreau « prolongeât la torture des condamnés aux dernières limites de la souffrance. » Sept furent exécutés le premier jour. Après qu'on les eut étranglés à moitié , suivant les ordres donnés à l'exécuteur , on leur arracha les entrailles, et on les coupa en morceaux pendant qu'ils vivaient encore. Pour justifier cette atrocité , on répéta le bruit que les conjurés devaient brûler Londres , détruire les vaisseaux , enclouer les canons, et marier ensuite Babington à la reine d'Ecosse. C'était Burleigh qui , en présidant à la torture des accusés, avait reçu ces confidences. Malgré ces excitations, la barbarie du supplice , jointe à la jeunesse et à l'attitude de ces malheureux, causa un tel sentiment d'horreur qu'on n'osa point, le lende-

main , renouveler ce révoltant spectacle. On se contenta, pour les sept autres condamnés, du supplice ordinaire (I).

Ou s'occupa ensuite de la reine d'Ecosse. Elisabeth ne semblait plus aspirer qu'à la vengeance ; elle ne parlait de sa captive que comme d'une meurtrière, et ne prétait l'oreille qu'à ceux qui demandaient sa mort (2). Le conseil délibéra; une ou deux voix plaidèrent timidement pour la royale accusée, mais les membres les plus influents demandèrent sa mort , alléguaut la nécessité de pourvoir au salut de l'État, t C'était à leur propre fortune, »ditCamden, « plus qu'à celle de l'État qu'ils cherchaient à pourvoir (3). » Leur avis l'emporta; mais par quelle voie procéderait-on? Leicester, qui était encore retenu dans les Pays- Bas à la télé des troupes qu'il y avait conduites, conseillait le poison ; il avait môme envoyé à Walsingham un ministre chargé de prouver la légitimité du moyen (4). Après de longues délibérations, il fut résolu que Marie serait citée devant une cour instituée en vertu de l'acte d'association pour la sûreté d'Elisabeth , et que sa condamnation par cette cour serait ratifiée par le Parlement. € De cette façon, » dit Burleigh, « la responsabilité sera partagée et le monde mieux satisfait (5). »

La Tour avait été d'abord désignée pour enfermer Marie; niais , craignant que les partisans qu'elle comptait dans la cité ne tentassent de l'enlever , Elisabeth préférait le château de Hertford. Le lendemain elle trouva Hertford trop rapproché. Plusieurs autres châteaux furent successivement proposés, acceptés, puis rejetés ; elle se décida enfin pour Potheringay , qui lui avait paru d'abord trop éloigné (6). Fotheringay était un château fort du Northampton, tout plein de funèbres souvenirs. Marie avait déclaré , quelques mois auparavant, qu'on ne l'y conduirait jamais , « hors que ce fût liée avec des cordes

(1) Mèndow* à Philippe J/, ÎO octobre 1586, Papien de Simanoas-, Howill , *• 1. p. 1127-1158; Camden ; Tytlbr; Lingard ; Mordin, p. 785. (?) Dépêche de Châteauneuf, 13 septembre 1586, dans Egbrtow, p. 78 et 79.

(3) Camdbn's AnnaU.

(4) Cavdbn. et Chalmbrs, t. III, note e, p. 631, 632 et 633.

(5) Elus, t. III, p. 5.

(6) Lïkgabd, t. IY.

de char et traînée de force. » Mais le temps de la résistance était passé : le 15 septembre, après qu'une partie de ses serviteurs eurent été renvoyés, on l'achemina vers cette nouvelle prison , qui devait être enfin la dernière. En apercevant de l'avenue les sombres tours du château : « Je suis perdue (1) ! > s'écria-t-elle.

Il s'agissait maintenant de prouver le crime de la reine d'Ecosse. Qu'elle eût connu le projet d'invasion et l'eût encouragé , ce n'était pas douteux ; mais de son adhésion au meurtre, quoique Elisabeth eût écrit que «les auteurs de son innocente mort » avaient tout révélé, quoique Walsingham se fût vanté que Nau et Curie avaient avoué plus qu'on ne voulait (2) , il est très-certain qu'il n'existait aucune preuve valable. Et Ton ne peut que s'en étonner : Walsingham avait eu entre les mains la réponse originale faite par Marie à Babington ; or cet original , s'il était conforme aux copies qui nous restent, était une preuve irrécusable et qui devait tenir lieu de toute autre. Comment Walsingham avait-il pu s'en dessaisir? Ne Tayant plus ou, ce qui est plus vraisemblable, n'osant pas la produire, il entreprit de convaincre Marie par les aveux de ses secrétaires. 11 avait enfermé ces deux malheureux dans sa propre maison , les avait tenus au secret et entourés de gens qui les pressaient de trahir leur maîtresse. Néanmoins leurs dépositions trompèrent les espérances du conseil : ils nièrent que Marie fût coupable , malgré les emportements de Walsingham, « qui plusieurs fois se leva comme un furieux de la table du conseil , et s'avança vers Nau en lui portant le poing au visage (3). » Le 3 septembre, ils offrirent de révéler toute la vérité. Ils avouèrent alors les relations de leur maltresse avec les catholiques, sa complicité dans le projet d'invasion et, d'une manière générale, qu'elle avait correspondu avec Babington. Nau confessa que celait lui qui

(1) Miss Strickland, p. VII, p. 420.

(2) Dépêche de Chdtcauneuf, dans Eobrton, p. 76-78 ; Dépêches de Mendosa à Philippe II , Papiers de Simancas, et Tbulbt, t. V, p. 395 et 421.

(3) Apologie de JVaw, 2 mars 1605, HarUian, MS., et Raumbr, p. 334.

avait « poli » la longue lettre du 17 juillet, d'après une miuute de la main de la reine ; il affirma, en outre, que cette minute et la lettre écrite par lui se trouvaient entre les mains de ceux qui l'interrogeaient (t).

Il n'y a pas lieu de douter de sa parole : ces pièces avaient donc été saisies à Chartley ; qu'élaient-elles devenues? Walsingham écrivit immédiatement à Phelipps de chercher certaines minutes indiquées par Nau et Curie ; car il désirait vivement, disait-il, qu'elles fussent retrouvées (2). Le lendemain, il déclara que certainement elles n'existaient plus (3). Elisabeth ne fut pas convaincue; trois jours après, elle manda à Phelipps de se rendre en toute hâte à la cour : elle voulait qu'on fit à Chartley une recherche plus minutieuse, attendu que les originaux qui manquaient devaient se trouver dans les cartons de Pasquier (4). On ne les trouva point, ou du moins ou préteudit ne les avoir point trouvés. Leur découverte aurait pu trahir, suivant l'expression de Phelipps, « de quel côté venait le vent (5). »

Les ministres d'Elisabeth étaient fort embarrassés. Curie venait de reconnaître que sa maltresse avait reçu la lettre de Babington et qu'elle y avait répondu ; Walsingham crut qu'il était disposé à faire d'autres révélations, il essaya de le corrompre. Il demanda pour lui quelque faveur extraordinaire : « J'ai confiance, » disait-il, « que par ce moyen on tirerait de lui des informations dignes de la connaissance de Sa Majesté; c'est pourquoi,' je serais content de le garder encore prisonnier chez moi, si Sa Majesté y consent (6). » Burleigh, attribuant à

(t) « Il lui plat me bailler une minute écrite de sa main pour la polir, et mettre au net, ainsi qu'il apparaît à Vos Honneurs avoir été fait, ayant l'une et l'autre entre vos mains > (Confession du 1 et 3 septembre , State papers office . Curie, dans son interrogatoire du 21 septembre, déclara que la copie anglaise fut brûlée par ordre de Marie. ( II arwick's Papers, 1. 1, p. 237.)

(2» Walsingham à Phelipps. 3 septembre, Thorpk, t. II, p. 1010.

(3) Tytleb, t. VII, Appendix. n« l, p. 493.

(4) Waad à Phelipps, 7 septembre 1586. Thorpb, t. II, p. 1011.

(5) Lingard, t. IV.

(6) Walsingham à Phelipps, 4 septembre 1586, Thorpb, p. 1010, et Tttler.

la crainte d'être punis le silence des deux secrétaires, écrivait à Hatton : « Sûrement ils finiront par avouer, s'ils sont persuadés qu'il? échapperont au supplice, et que le coup tombera sur leur maîtresse entre la tête et les épaules (1). »

Le lendemain , après sans doute qu'on eut promis de les épargner, on leur montra les lettres adressées à Babington. Ils reconnurent sur-le-champ les notes du 25 juin et du 12 juillet; quant à la lettre du 17 juillet, Us refusèrent d'abord de la certifier, et s'ils y consentirent enfin, ce ne fut qu'avec des r es triolions très-significatives (2). D'ailleurs il n'existe de leurs dépositions que des copies; les originaux ont disparu. Nau raconta ensuite de quelle manière Marie ménageait sa correspondance secrète : toutes les lettres importantes qu'elle recevait étaient ouvertes en sa présence et déchiffrées par son ordre ; toutes celles qu'elle voulait envoyer, elle les écrivait d'abord de sa main, les faisait recopier par Nau, puis traduire en anglais par Curie. C'était seulement après qu'elles lui avaient été lues dans chaque idiome , qu'elles étaient chiffrées par ce dernier. Nau déclara* qu'il avait été procédé ainsi pour la réponse à. Bahinglon. Ces informations n'étaient point des preuves* Les ministres anglais produisirent un mémorandum qui contenait les principaux points de la lettre de Babington et de la réponse de la reine, où il était question « du coup. » Ils prétendirent que cette expression ne pouvait s'appliquer qu'au meurtre d'Elisabeth* Mais, outre que cette interprétation était sujette à contestation, le mémorandum n'était point de la main de Marie (3). Burleigh menaça Nau de l'envoyer à la Tour, ce qui impliquait la torture. Le malheureux,

(1) Burleigh à Hatton, 4 septembre, Lingard, t. IV, p. 291, etTnxia.

(2) Selon le registre de leurs dépositions, Curie répondit : « Le pareil, je crois, de ceci fut écrit en français par M. Nau, puis traduit et mis en chiffres par moi, comme je l'ai mentionné au bas d'une copie de la lettre à M. Babington, ou M. Nau a signé le premier. 5 septembre 1586. ■ Nau. le lendemain, dit à son tour : a Je pense de vrai que c'est la lettre écrite par Sa Majesté à M. Babington, comme il m'en souvient. 6 septembre » (Labahoff, t. VI , p. 396).

(3) Harowiok's Paper s, 1. 1, p. 235.

QISTOfRE DE MARIE BTUAi\T. 425

dans sa frayeur, adressa une supplique à la reine d'Angleterre pour lui demander grâce ; à sa supplique était jointe uue longue déclaration , que Burleigh fit rejeter comme une pièce sans importance, parce que Nau y disculpait sa maîtresse. Il reconnaissait que, voyant l'occasion de s'échapper, elle s'était laissée aller à « donner avis pour le support étranger, mais sans se mêler aucunement du troisième point (c'est-à-dire du complot de qaeurtre); ne s1 estimant, » ajoutait Nau, « es termes où elle se croyait, être obligée de le révéler, n'étant chose par elle on ques désirée, inventée, préparée ni pratiquée. Car il est très-véritable que Babington lui écrivit ladite longue lettre, comme tout mu nouveau sujet dont elle n'avait onques oui par»

ler(l). »

Après cette déclaration, qui était encore un désappointement pour les ministres d'Elisabeth, on laissa quelque temps Nau et Curie sans leur faire subir de nouveaux interrogatoires ; mais, dans l'intervalle, on leur donna le spectacle de Ballard torturé à ce point qu'il fallut le porter devant ses juges, puis du supplice de Babington et de ses complices. On espérait que la crainte d'un traitement semblable ferait parler les deux secret taires. Le ?l septembre, amenés devant le lord chancelier Bromley qu'assistaient Burleigh et Hatton , ils furent interrogés officiellement devant des commissaires désignés à cet effet (2). Dana cette derrière confession, Nau déclara qu'il avait reçu, de la bouche de la reine (3), les principaux points de la réponse à Babington ; qu'après l'avoir rédigée en français, il l'avait lue à sa maîtresse qui la corrigea , et qu'elle fut envoyée conforme h cette dernière correction. Curie reconnut à son tour qu'il avait déchiffré la lettre de Babington, et qu'après avoir traduit en anglais la réponse rédigée par Nau, il l'avait mise en chiffres par ordre de la reine. On leur présenta ensuite non la copie déchiffrée de cette réponse , sur la

(1) Lettre et déclaration de Nau, 10 septembre 1586, Labanoff, t. VII. P. 194-209.

(2) Apoloaie de Nau, Harleian, MB.

(3) Jusque-là il avait dit « par écrit* »

fidélité de laquelle reposait toute la question, mais un extrait des principaux points, entre autres celui qui concernait le meurtre : « par quels moyens les six gentil ho m mes pensaient procéder. » Interpellés de dire, sous la foi du serment, s'ils ne s'en souvenaient pas , on prétend que tous deux répondirent affirmativement sur tous les points. Mais de ce dernier in terrogatoire il ne reste qu'une minute incomplets, rédigée de la main de Phelipps , de laquelle il est difficile de conclure que les deux secrétaires aient compris dans leur réponse les passages relatifs au meurtre (1). Ces passages furent désavoués plus tard par Marie devant ses juges, et par Nau dans son apologie, où il déclara que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il maintint, malgré les menaces de Walsingham, « que les principaux chefs d'accusation contre sa maltresse étaient faux, calomnieux et supposés (2). »

Quoi qu'il en soit, n'espérant pas obtenir des preuves plus satisfaisantes contre la reine d'Ecosse, les ministres anglais se disposèrent à la mettre en jugement; mais alors les hésitations d'Elisabeth recommencèrent. Après l'avoir détenue dixhuit ans contre toute justice, faire condamner publiquement et laisser mener à l'échafaud une princesse deux fois reine , sa plus proche parente et l'héritière de son trône, c'était une monstruosité qui effrayait la fille de Henri VIII. De plus, c'était un fait inouï jusque-là que la mise eu jugementd'une tête couronnée. Que penseraient d'une telle audace tous les princes de la chrétienté? Elisabeth en conféra d'abord avec Burleigh en particulier, puis avec sou conseil. On lui donna, entre autres raisons , pour faire taire ses scrupules hypocrites , que Marie n'était plus reine puisqu'elle avait abdiqué. Cette opinion de ses ministres était trop d'accord avec sa haine pour qu'Elisabeth ne s'y rangeât point. Le 5 octobre, une commission fut instituée, composée de pairs du royaume, déjuges et de membres du conseil, au nombre de quarante-six. Cette commission devait rechercher et déterminer toutes les infractions commises

(1) Harwick's Papert, 1 1, p. 236 et 237; Lixgard, t. IV, p. 293 et note 4.

(2) Apologie de Naut Harleian, MS., Raumbk.

HISTOIM DE MARIE 8TUART. 427

contre le statut de la vingt-septième année [du règne d'Elisabeth (1) par Marie, fille et héritière de Jacques V, et par toute autre personne quelconque (2). Shrewsbury, qui était au nombre des commissaires, s'excusant sur sa santé, refusa de siéger, au grand déplaisir de Burleigb.

Convaiucu que la perte de la reine d'Ecosse était résolue , Châteauueuf avait, de concert avec d'Esneval qui revenait d'Ecosse, averti Henri III et Catherine de Méiicis du danger que courait cette princesse. Le roi se décida à faire des représentations à l'ambassadeur d'Angleterre, et lui déclara, « avec une grande harangue, » qu'il ne pouvait abandonner une priacesse qui avait été sa souveraine (3).

Château neuf eut ordre de faire la même déclaration à Elisabeth. Cette reine impérieuse ne répondit que par des récriminations (4); et sur-le-champ elle députa en France Edward Wotton , pour mettre sous les yeux de Henri III les papiers de la reine d'Ecosse, « auxquels il verrait tant de méchancetés, » disait Burleigh, t qu'il ne voudrait plus s'employer pour elle (5). * II n'était que trop indifférent déjà, quelque semblant qu'il fit, au sort de sou infortunée belle-sœur. ■ Je crains bien, » écrivait Châteauueuf à d'Esneval, t que le peu de soin que l'on a en France des affaires d'Angleterre n'aide bien à perdre cette pauvre princesse. Je vous prie de vouloir de votre part tenir la main, étant par delà, à ce que nous puissions remettre le service du roi et l'honneur de notre pays en quelque dignité (6). » Dès qu'il apprit qu'une commission avait été nommée pour interroger Marie, il adressa à Ëlisa-

(1) C'est le statut qui avait été fait l'année précédente, à la suite de l'association pour la sûreté de la reine.

(2) Camdbx.

(3) Mendosa à Philippe If, 20 octobre. Papiert de Simancas.

(4) Dépêche de Chdteaunevf, 24 septembre, Teclet. t. IV, p. 106; Ch*ruel.

(5) Mémoire de d'E suerai; Chdleauneuf à d'Esneval . 24 septembre , dans Tbolrt, t. IV , p. 106; Chbroel, Pièces justi/kat. ; Mendoza à Philippe II, 8 novembre. Papiers de Simancas.

(6) Chdteauruuf à d'Esneval, 4 octobre 1586, Tbulht, t. IV, p. 108, et Ché-

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