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beth une lettre dans laquelle , au nom de la justice , il demandait que, si elle obligeait l'accusée quoique souveraine, à répondre à des juges , elle lui permit d'avoir un conseil pour l'assister, « ce qui en nulle province du monde ne fut jamais refusé à ceux qui sont chargés de crime capital (i). » Au bout de deux jours, Elisabeth fit répondre par un de ses mignons , Hatton, qu'elle savait ce qu'elle avait à faire, et n'avait besoin d'aucun conseil étranger (2). Ghâteauneuf demanda instamment à connaître « les intentions de son maître, afin de s'y conformer. Je fais, • disait-il, t ce que je pense être raisonnable et de la dignité du roi , dont j'ai la mauvaise grâce des Anglais, qui me prêtent des choses pleines de mensonges et de calomnie... Le fait de la reine d'Ecosse les occupe tellement qu'il ne se parle ici d'autre chose. Je la tiens pour perdue... J'en ai averti expressément et diligemment ; j'en demeurerai déchargé (3). »
Le 1 1 octobre , la plus grande partie des commissaires arrivèrent à Fotheringay. Le lendemain , quoique Marie fût retenue au lit par la maladie, trois d'entre eux furent introduits dans sa chambre, pour lui remettre officiellement une lettre par laquelle Elisabeth lui ordonnait, en vertu de lois du royaume sous la protection desquelles elle avait vécu et auxquelles elle était soumise, de répoudre à ses députés sur tous les chefs qui lui seraient imputés (4). Marie, après avoir lu cette lettre insolente , se tourna vers les commissaires : c Je suis fâchée, » dit-elle , t que ma bonne sœur ait été si mal renseignée sur moi , et qu'elle ait négligé mes offres et celles de mes amis. Je l'avais prévenue de ce qui arriverait; je n'ai pas été crue. Tout récemment, l'acte d'association m'avait assez avertie de tout ce qu'on méditait contre moi, et fait pré- Ci ) Chdteauntuf à Elisabeth, octobre 1586, Tbdlbt, t. IV, p. 109 ; CeftaraL, p. 387-390.
(2) Dépêche de Chdleauneuf, dans Egerton, p. 84 et 85.
(3) Châkcnmevf à d'EsnewU, 20 octobre, 1586, Tsulkt, t. IV. et CafatmL, p. 391.
(4) Mari*, à Elisabeth, 6 octobre 1386, Thokfb, t. II, p. 1014, et Beraroii, p. 86 et 87.
HISTOIRE M MARIB STUART. 499
voir que tous les complots , quels qu'eu fussent les auteurs et la cause , seraient mis à ma charge. J'ai des ennemis auprès de la reine , je ne le sais que trop : témoin ma longue captivité, les indignités calculées dont on m'a abreuvée, et cette dernière ligue entre ma sœur et mon fils, pour laquelle on ne m'a demandé ni mon avis ni mon consentement. Mais l'accusation dont on me charge aujourd'hui , je la repousse de toutes mes forces. Quant à la lettre de votre maltresse, elle est étrange , en vérité : elle me semble avoir quelque chose d'un ordre. Quoi! » s'écria Marie en s'animant, «votre maltresse ne sait-elle pas que je suis née reine, ou pense-t-elle que j'oublierai mon rang, ma dignité, le sang d'où je suis descendue , le fils qui doit me succéder, les rois et les princes étrangers dont je blesserais les droits, au point de répondre à une lettre comme celle-là? Jamais I quelque abattue que je puisse paraître , j'ai le cœur grand ; aucune affliction ne me fera manquera ma dignité... D'ailleurs, où sont mes pairs pour me juger? Où l'avocat pour me défendre? Personne n'ose ou ne veut élever la voix en ma faveur, quoique je sois innocente* Non, je n'ai ni ourdi, ni encouragé aucun complot contre la personne de votre reine. Qu'on me convainque par mes paroles ou par mes écrits ! Mais on ne pourra rien produire de ce genre contre moi , j'en suis sûre. Il est vrai , et je ne le nie point f quand ma sœur eut rejeté toutes mes offres , je me remis moi et ma cause entre les mains des princes étrangers ; mais ce n'est point là un crime qu'on me puisse reprocher (1). »
Le lendemain, une audience lui fut demandée pour une nouvelle députation composée du lord chancelier , de Hatton et de Burleigh. Ce dernier lui fit observer que la prérogative de souveraine qu'elle invoquait était vaine en Angleterre ; il lui conseilla de se soumettre, en la menaçant, si elle persistait dans ses refus, de passer outre et de procéder contre elle quoique absente» « Je préférerais i » répondit Marie avec éner-
<)) The scotUth qumu firH ont*** Stote ptpert ofic*-, Tytuhl; miss St&ickland.
gie, « subir mille morts plutôt que de me reconnaître en quoi que ce soit sujette de la reine d'Angleterre. Je consens à répondre devant le Parlement, mais non devant votre commission , qui n'a été instituée que pour donner une apparence de justice au procès qui m'est intenté; car, je le sais, je suis jugée et condamnée d'avance. Mais consultez vos consciences : le théâtre du monde est plus grand que le royaume d'Angleterre (1). »
Les trois commissaires n'avaient rien obtenu; on lui députa Paulet et le solliciteur général Egerton , pour lui soumettre la liste de ses juges et lui signifier leur commission. Elle n'en récusa aucun ; mais elle protesta contre le statut sur lequel était fondée la commission , et déclara qu'elle ne s'y soumettrait point.
On lui envoya une troisième députation. Marie, quelque fatiguée qu'elle fût, ne montra ni faiblesse ni impatience. « Il y a, » dit-elle, « dans la lettre de votre souveraine, un passage qui prétend que je suis sujette aux lois anglaises , parce que j'ai vécu sous la protection de la reine. Je suis venue en Angleterre pour demander assistance, et j'ai été immédiatement emprisonnée : est-ce là m'avoir protégée?» Puis, se tournant vers le lord chancelier, elle le pria de lui expliquer le sens des paroles d'Elisabeth. Bromley surpris balbutia que le passage était assez clair; que, d'ailleurs, il n'appartenait pas à des sujets d'interpréter les paroles de leur souveraine; qu'ils n'étaient là tous que pour connaître sa cause. « Et en vertu de quelle autorité allez- vous procéder contre moi? — En vertu de notre commission et des lois communes de l'Angleterre, » répondirent les députés. « La loi commune d'Angleterre, » répliqua Marie, «est fondée sur des précédents et sur la coutume. Il n'en est pas ainsi de votre statut : c'est une loi faite à votre gré pour me perdre. Pourquoi m'y sou mettrais-je? Mon cœur est trop plein de courage encore pour démériter des rois mes ancêtres, en reconnaissant à la cou-
( t) Cahduc , d'après le registre de Barker ; Howill's State triait, p. 1169 et
ronne d'Angleterre des droits sur la reine d'Ecosse (1). » Ces déclarations aussi habiles qu'énergiques déconcertèrent les légistes anglais. Ils en référèrent à Elisabeth, qui sur-lechamp adressa à Marie la lettre suivante : « Vous avez fait dessein , en diverses sortes et matières , de m'ôter la vie et ruiner mon royaume par effusion de sang. Je n'ai jamais si durement procédé contre vous, mais, au contraire, vous ai maintenue et préservée comme moi-même. Ces trahisons vous seront prouvées et rendues manifestes, et notre plaisir est que vo'is répondiez à ma noblesse et aux pairs de mon royaume , comme vous feriez si j'étais là présente. Et partant, je vous mande, charge et commande leur faire réponse, ayant bien entendu de votre arrogance. Mais faites pleinement, et vous pourrez avoir plus de faveur de nous (2). »
Des ordres seuls n'auraient sans doute pas ébranlé la résolution de Marie ; mais la dernière phrase de cette lettre impérieuse faisait briller à ses yeux une lueur d'espérance; et le mignon d'Elisabeth, Hatton, lui avait donné à entendre qu'elle n'avait rieu à craindre si elle était innocente, tandis que son refus de comparaître passerait aux yeux du monde pour un aveu de sa culpabilité (3). C'est par une considération semblable qu'où lavait autrefois déterminée à répondre, à York, aux commissaires anglais. Après une nuit de réflexion et d'agitation, Marie abandounasa première détermination, la seule qui pût déjouer peut-être les pians de ses ennemis : elle consentit à comparaître devant le tribunal d'Elisabeth, à condition, toutefois, que sa protestation contre l'incompétence de la cour serait maintenue au procès-verbal. C'était, comme à York, une faute irréparable. Comment sans avocat, sans papiers, sans témoins, sans renseignements préalables sur ce qu'on allait alléguer contre elle, pouvait-elle espérer prouver son innocence contre une phalange de légistes, contre des juges résolus d'avance à
(1) Caudbn, et Howell's State trials*
(2) Cette lettre se trouve dans une dépêche de Ch&teauneuf , du 30 octobre (Eft&i&TON , p. 66 et 87), a tournée mot à mot de la phrase anglaise. »
(3) Caxbijn , d'après le registre de BarJcer9
432 HfStmAÉ &fe UARtÈ ÉtÙÉM.
la odndamtier, les uns par haine, les autres par crainte de leur terrible maltresse T
La cour se réunit, le 14 octobre 1586, dans la grande salle de Fotheringay. Au fond était un fauteuil surmonté d'un dais aux armes d'Angleterre ; de chaque côté étaient assis sur deurt rangs les conseillers de la couronne, les pairs et les hommes de loi ; au milieu, devant une table, l'attorney général , le solliciteur général , le sergent de la reine, et des scribes pour enregistrer les débats. A neuf heures, Marie s'avança entre deux haies de hallebardiers ; elle était soutenue pat* son maître d'hôtel, André Melvil, et par Bourgoin son tnédecin. On remarqua qu'elle boitait, et ne pouvait qu'à grand'peine marcher sans appui. Elle s'inclina pour saluer les lords. Lorsqu'elle vit qu'on plaçait son siège non souè le dais, mais" à côté, elle en fut très- J BlésSée : • Je suis reine, » dit-elle avec fierté, * j'ai été l'épouse du roi de France; ma place devrait être là. » Elle indiqua le dais. Mais cet accès d'orgueil fit bientôt place à la tristesse, quand, promenant autour d'elle un regard mélancolique, elle vit toute cette foule d'hommes d'État et de nobles réunis pour la confondre. « Hélas I » dit-elle, * Voici bien defc Conseillers, mais il n'y en a pas Un qui soit pour moi. »
Lorsqu'elle «e fut assise, le lord chancelier se levant déclara qiîô ta reine avait résolu de mettre en jugement Mario Sttiart, pour avoir conspiré contre sa vie ; fc eil quoi Sa Majesté fl'avait été tnue par aucune crainte personnelle ni par aucun désir de vengeance, mais uniquement par le sentiment de son devoir et dé son honneur, et par le besoin dé la cause de Dieu. » Burleigh se leva ensuite et requit l'accusée d'entendre la lecture de la commission, en Vertu de laquelle lui et ses collègues étaient chargés de la juger. Cette lecture terminée, Marie prit la parole i « Je suis venue en Angleterre, • dit-elle, c pour réclamer Tassistâncé qui fifavaitété promise; et personne n'ignore que, contrairement à toutes les lois et à toute justice, j'ai été retenue prisonnière. Quant à votre commission, personne n'a le droit de vous la conférer* parce qu« personne n« m'est supérieur. Je suis née princesse libre et souveraine : je ne relève que de Dieu, à lui seul je dois compté de mes Actes. Je ne vois en
vous ni mes pairs ni mes juges ; si je consens à répondre, c'est de ma propre volonté, en prenant Dieu à témoin que je suis innocente , et que les imputations dont on me charge sont fausses et calomnieuses (1). »
L'acte d'accusation fut lu par le sergent de la reine Gawdy : il contenait tous les détails du double complot et les arguments qui, suivant les accusateurs, prouvaient que Marie avait connu le projet de meurtre contre Elisabeth. La conclusion était qu'elle l'avait approuvé, avait promis de l'aider et indiqué les moyens de l'exécuter (2). Gawdy lut ensuite, comme pièces à l'appui, la longue lettre de Babington et la réponse qui lui avait été faite le 17 juillet. Marie « nia qu'elle eût jamais reçu de Babington une telle lettre, ni quelle lui eût jamais écrit une telle réponse; elle n'avait eu aucune connaissance de ses desseins, et n'avait participé en quoi que ce fût à. un projet quelconque tendant à la destruction de Sa Majesté ou au préjudice de sa personne. Elle avoua, toutefois, qu'elle avait employé Babington pour transmettre ses lettres et ses messages; mais elle ne pouvait être convaincue, ajouta-t-elle, que sur sa parole ou son écriture, et elle était sûre qu'ils n'avaient ni l'une ni l'autre à lui opposer (3). »
Ce qu'on produisit n'était, en effet, que des copies ; sur leur provenance et la disparition des originaux, on gardait un si-
Ci) Càmdbn, dans Kbnkbt, t. II, p. 522.
(2) Howsll's State triait.
(3) Hardwick's papert, 1. 1, p. 224 et suiv. Il n'est pas inutile peut-être, pour bien faire connaître les juges de Marie Stuart, à quel point on s'ingénia, jusque pendant les débats, à défigurer ses actes et ses paroles. Elle nia, quand le sergent de la reine eut lu la lettre de Babington et celle qu'elle lui avait écrite, qu'elle eût jamais reçu a une telle lettre » ni fait une « telle réponse »(anysuch letter); ce qui évidemment signifiait que ces pièces avaient été altérées. Mais, dans les procès-verbaux , les scribes de Gecil lui firent dire a qu'elle ne connaissait point Babington, qu'elle n'avait jamais reçu au. cune lettre de lui, et ne lui en avait jamais écrit aucune (thai thé never r«ceived any letters from him, nor wrote any to him. » (State trial», t. I, p. 1 174). Comment aurait-elle pu tenir un pareil langage ? C'eût été absurde : elle savait bien que toutes ses lettres avaient été interceptées et tous ses papiers saisis.
lence mystérieux. La faiblesse dételles preuves n'échappa point à la perspicacité de l'accusée; elle répondit, sans la moindre hésitation, que ce n'était là que des preuves de seconde main et des ouï-dire. « On m'oppose des lettres que j'ai reçues, des réponses que j'ai faites, et ce sont des copies que l'on présente! Qui me dit qu'elles n'ont point été altérées ou falsifiées? Qu'on me montre les originaux, s'ils ont existé, afin que je puisse les comparer avec les copies. Si l'original de ma prétendue lettre à Babington a été intercepté, qu est-il devenu? J'ai le droit d'exiger qu'on le produise , afin que je puisse l'examiner et découvrir la fraude pratiquée contre moi. Jusque-là j'affirme simplement, et c'est assez, que je n'ai point écrit une lettre semblable (1). » A ce moment ses yeux se remplirent de larmes. « Je ne nie point, » ajouta-t-elle, « que j'ai soupiré après la liberté et travaillé avec ardeur à la reconquérir, la nature m'y poussait ; mais j'appelle Dieu à témoin que je n'ai jamais conspiré la mort de la reine d'Angleterre. Oui, j'ai écrit à mes amis, j'ai sollicité leur appui pour échapper aux prisons pleines de misères où elle m'a retenue reine captive pendant dix-huit ans ; mais encore une fois, je n'ai point écrit la lettre à Babington. Oui, j'ai plaidé la cause des catholiques, et encore à cette heure je voudrais pouvoir soulager leurs infortunes au prix de mon sang ; mais quel rapport cela a-t-il avec le crime que l'on m'impute ? Suis-je responsable des coupables desseins d* autrui, tramés en dehors de moi (2) ? »
Burleigh, qui prenait une part active aux débats, se chargea de répliquer. 11 essaya de prouver qu'il y avait eu des originaux, et que ces originaux étaient conformes aux copies produites. 11 invoqua la confession de Babington et celle de trois de ses complices, puis les aveux, peut-être dénaturés, de Nau et de Curie, et enfin les lettres de Marie à Charles Paget, à Englefield, à Mendoza et à l'archevêque de Glasgow; ces dernières étaient complètement étrangères au projet de meurtre. Dans son réquisitoire, le grand trésorier ayant mentionné le comte
(1) Camdkn, p. 323, et Avu de Jf. de BeUievre, dans Eôerton, p. 98-103.
(2) Camdbn, p. 527, et Avis de Jf. de BeUievre, dans Egbrton, p. 98-103.
d'Arandel comme impliqué daos le complot, Marie ne put retenir ses larmes : « Hélas! » s'écria-t-elle, « la noble maison des Howard devait-elle tant souffrir h cause de moi? »
Après avoir repris son calme, Marie réfuta la faible argumentation du grand trésorier, avec une présence d'esprit et une vigueur incomparables : « Ce que Babington, » dit-elle, « a confessé ou n'a point confessé, je l'ignore ; je n'ai pu vérifier si sa confession est écrite ou non de sa main. Pourquoi l'a-t-on exécuté avant qu'il eût été confronté avec moi? S'il était ici, la vérité se ferait jour. L'on ne s'est tant hâté de l'exécuter que pour rendre toute confrontation impossible. Et Nau et Curie, pourquoi ne pas les interroger devant moi? eux du moins ne sont point morts. Ils seraient ici, j'en suis sûre, si mes ennemis pensaient qu'ils dussent confirmer leurs prétendus aveux. Curie est certainement un honnête homme, mais un homme simple, que Nau, plus habile, fait agir 'à son gré. Mes lettres étaient écrites et mises en chiffres par eux ; qui m'assure qu'ils n'y ont rien ajouté^? Est-il impossible qu'ils aient reçu des lettres qu'ils ne m'ont point montrées, ou fait des réponses que je n'ai pas dictées? Suis-je reine, » ajouta-t-elle d'un ton fier et en s'animant, « pour être convaincue sur de pareilles preuves? Que deviendraient la majesté et la sécurité des princes, s'ils pouvaient être jugés sur les écrits et le témoignage de leurs secrétaires? Je ne leur ai rien dicté que ce que m'inspirait très-naturellement le désir de recouvrer ma liberté; s'ils ont écrit quelque chose qui puisse préjudicier à la reine, ma sœur, ils l'ont écrit sans mon ordre et à mon insu. S'ils étaient ici, j'en suis sûre, ils me déchargeraient de tout blâme; et je suis plus sûre encore que, si mes papiers ne m'avaient pas été enlevés, je pourrais répondre plus en détail à chacun des chefs dont on m'accuse avec tant d'amertume. » Marie aurait pu en appeler au statut de la quinzième année du règne d'Elisabeth, d'après lequel personne ne pouvait être condamné pour un complot contre la vie du souverain, que sur le témoignage de deux témoins amenés en face de l'accusé (1).
0) Caubm.
Comme les avocats de la couronne insistaient sur les lettres : « Qu'on me les montre, » répondit Marie. On lui présenta les déchiffrements de Phelipps : « Non , » dit-elle , « c'est mon écriture qu'on doit me montrer ; on peut dans une copie insérer tout ce que l'on veut, car il n'est point difficile de contrefaire des chiffres et des caractères. » Puis, se tournant vers Walsingham : « Pensez-vous , monsieur le secrétaire , que j'ignore vos pratiques souterraines contre moi? Vous m'aviez entourée d'espions de toutes parts, mais vous ne savez peut-être pas que quelques-uns vous ont trahi et m'ont révélé vos secrets. Qui m'assure, milords, » ajouta-t-elle en s' adressant àses juges, « qu'il n'a point contrefait mon chiffre pour me conduire à Téchafaudî Ne sais-je pas qu'il a déjà conspiré contre ma vie et celle de mon ûls? » Ainsi démasqué, Walsingham se leva : « J'appelle Dieu à témoin , » dit-il non sans quelque embarras , « que comme particulier je n'ai rien fait qui fût indigne d'un honnête homme, et comme ministre, rien qui ne fût de ma charge. Je ne suis coupable que d'avoir veillé avec zèle à la sûreté de la reine et de l'État. » Marie se déclara satisfaite de cette réponse évasive ; elle demanda au secrétaire de ne point s'offenser de ses paroles , et ajouta que de même qu'elle n'accordait aucun crédit aux espions, qui étaient des gens à double face, de même elle le priait de ne pas croire à son tour qu'elle eût cherché la mort de sa sœur : « Non, » s'écria-t-elle en pleurant, « je n'aurais jamais perdu mon âme en conspirant sa destruction. » Après quelques autres débats, pendant lesquels Burleigh laissa percer une haine froide et amère contre la malheureuse reine, la cour s'ajourna au lendemain (1).
Marie reparut devant ses juges, aussi ferme et aussi digne que la veille , bien qu'elle fût sans espoir et convaincue que sou arrêt était prononcé d'avance. Elle avait nié jusque-là, d'une manière générale, toute correspondance ayant trait au meurtre d'Elisabeth ; elle persista dans ses dénégations. Elle admit ses
(1) Camden , dans Kbnnet, t. II, p. 523; Avis de M. de Bellièvre , dan? Eoerton, p. 98-103 -, Howkll's State trials, 1182 et 1183: Lingard; Tytler; miss Strickland.
lettres à Morgan, à Paget, à Englefield et à Mendoza ; elle reconnut aussi que les notes du 25 juin et du 12 juillet, adressées à Babington , avaient été écrites par son ordre ; mais elle soutint que ces notes , ainsi que ses autres lettres , ne se rapportaient qu'à son projet d'évasion : « Je ne nie point les avoir écrites, » dit-elle, v mais elles ont été altérées, le sens en a été détourné , et Ton m'ôte tout moyen de le rétablir en me refusant les originaux , en me privant de mes papiers. Est-ce là procéder avec justice? Les accusations sont souvent l'œuvre d'ennemis ou d'espions indignes de foi. La reine d'Angleterre ne fut-elle pas accusée d'avoir pris part au complot de Wyatt, quoiqu'elle ne fût pas coupable ? Moi aussi je suis innocente. Dieu le sait. Mes seuls crimes sont ma naissance , les injures que Ton m'a faites et la religion que je professe. Ma naissance, j'en suis fière; les injures, je sais les pardonner; quant à ma religion, elle a été mon espérance et ma consolation dans mes afflictions, et je suis prête à la sceller de mon san8 ; je serais heureuse d'acheter à ce prix le soulagement des catholiques opprimés, mais non au prix du sang d'autrui. J'ai toujours respecté la vie des moindres créatures de Dieu ; il est plus dans ma nature de prier comme Esther, que <^— de prendre le glaive comme Judith. Je sais, » ajouta-t-elle « que mes ennemis me regardent comme une impie. Cependant il fut un temps où j'aurais voulu être instruite dans la foi protestante ; on ne me le permit point : mon âme n'était d'aucune valeur. • A ces mots, les sanglots étouffèrent sa voix. Elle était épuisée d'émotion et de fatigue, elle demanda qu'un autre jour fût fixé pour l'entendre, qu'on lui donnât un avocat ou qu'on la crût sur sa parole de reine. Le vieux Burtaigh, qui n'avait cessé de l'insulter, s'opposa à ses requêtes et déclara qu'on allait en venir aux preuves, comme s'il en avait eu d'autres que celles déjà alléguées. « Milord, » lui répondit Marie, « vous êtes mon ennemi, et je n'entendrai plus vos preuves. — Mais nous , » répliqua Burleigh en se tournant vers ses collègues, « nous les entendrons. — Moi aussi , » dit Marie, « et je me défendrai, mais ailleurs. Ce serait folie de Hi'en tenir au jugement d'hommes qui me sont notoirement
hostiles. Je suis venue en Angleterre, comptant sur l'amitié de votre reine* Regardez , Milords , » s'écria-t-elle en tirant une bague de son doigt, « regardez ce gage d'amour et de protection que j'ai reçu de votre maîtresse. C'est pleine de confiance dans ce gage que je suis venue parmi vous. Vous savez tous comment sa parole a été tenue. » Se levant alors , elle demanda à comparaître devant le Parlement, en présence de la reine et de son conseil. Cet appel mit fit aux débats, et la cour se sépara (1).
Il est difficile de n'être point ému et en même temps frappé d'admiration, à la vue de cette malheureuse reine, abandonnée à elle-même, sans amis, saos conseillers, sans ressource aucufle pour organiser sa défense , luttant pendant plusieurs jours avec tant de présence d'esprit , de fermeté et d'intelligence, contre toute une bande de courtisans ser viles, de ministres haineux et de légistes préparés à leur besogne, qui tous, au lieu de l'interroger comme des juges , la pressaient comme des adversaires altérés de son sang. Et cependant , elle ne se troubla ni ne faiblit un seul instant ; le sentiment de son triste abandon ne se trahit que par quelques accès de larmes qu'elle ne put maîtriser. Ses infirmités semblaient ajouter un nouveau lustre à son courage et à son énergie. « Certes, pour se montrer à ce point supérieure à la malice de la fortune , » dit un auteur anglais , « il fallait que Marie Stuart fût bien forte de son innocence , qu'elle eût une foi ferme dans un juge plus haut placé que son implacable cousine, dans un tribunal plus équitable que celui où siégeaient , ligués pour la perdre , les « myrmidons d'Elisabeth (2). »
Burleigh s'empressa de rendre compte à sa maîtresse de ses efforts contre Marie , qu'il appelait facétieusement « la reine du château. » Il écrivait avec la vanité d'un esprit vulgaire : « J'ai si bien fait face à ses longs discours artificieux, avec des
(1) Camdkn dans Kbnnbt , p. 524 et 525 ; Avis de M. de BeUiévrt , daos Egertok; Négociations de CourceUes, Bannatyns elub êdit., p. 18 ; Howbu's 8tate trials, p. 1187; Lîn<urd ; Tytlbr ; miss Striculiii».
(2) CasUes and prisons ofMary, p. 465.
raisons Urées de mes connaissances et de mon expérience, qu'elle n'a pas obtenu l'avantage qu'elle recherchait , et que l'auditoire, j'en suis sûr, a trouvé son cas indigne de pitié et ses allégations pleines de mensonges (1). »
Après la conclusion des débats , on s'attendait à une sentence ; à la surprise générale et au grand dépit de Walsingham, la cour fut ajournée au 25 octobre. On en donna diverses raisons ; la véritable était qu'Elisabeth avait ordonné secrètement à Burleigh, quand même l'accusée serait trouvée coupable , de différer la sentence jusqu'à ce qu'elle eût pu prendre connaissance des débats (2). Marie cependant n'avait rien perdu de son calme : Paul et écrivait qu'elle conversait gaiement, qu'elle le questionnait sur ceu* des commissaires qu'elle n'avait point reconnus, et qu'elle ne témoignait aucune crainte (3).
Le 25 octobre, la cour se réunit de nouveau à Westminster dans la chambre étoilée. La récapitulation fut faite des preuves produites à Fotheringay ; après quoi Nau et Curie furent amenés, et confirmèrent * leurs interrogatoires, confessions et suscriptious de la manière et dans la forme où ils les avaient faits et écrits (4). » C'est là ce que dit le rapport; mais dans son apologie, Nau déclare qu'il maintint, comme il avait toujours fait , que sa maîtresse était innocente du chef principal d'accusation, et que sa condamnation serait une iniquité. Walsingham essaya vainement de le réduire au silence par des injures et des menaces ; Nau continu à protester de l'innocence de Marie» et demanda que sa protestation fût enregistrée (5).
(1) Burleigh à Davitont 15 octobre 1586 , Ellis, t. I, p. 13. (?) Elisabeth à Burleigh, Thorpb, t. II, p. 1014, et Walsingham à Leicetter, State papert office. t3) Paulel à Walsingham. 24 octobre 1586 , Thorpb, t. II, p. 1015.
(4) Hardwick's Papert, t. I, p. 224 et 249.
(5) Apologie de Nauy BarUian MS., et Raumbr, p. 334. Il est vrai que Nau ne parlait ainsi qu'en 1605 ; mais il en appelait à la mémoire des seigneurs encore vivants qui avaient entendu sa protestation, et maintenait que, si sa seconde déclaration eût été différente de la première, a Walsingham n'eût
* pas failli à le lui révéler sur la face. Et lui-même , ■ ajoutait-il , « n'eût " jamais eu l'assurance, devant ceux mômes qui l'avaient interrogé , de se
• démentir et tenir un langage tout contraire. *
Les débats ne furent à Westminster que ce qu'ils avaient été à Fotheringay : un odieux simulacre de la justice. Ici il y avait eu , dit Tytler , une accusée sans les témoins ; là il y eut des témoins sans l'accusée : Marie était restée à Fotheringay sous la garde de Paulet. Après qu'ils eurent entendu la récapitulation des preuves, les commissaires, comme c'était prévu, déclarèrent à l'unanimité, moins Zouch, qui écarta la charge d'assassinat , « que Marie , fille de Jacques V, communément appelée reine d'Ecosse, et prétendant avoir des droits à la couronne d'Angleterre, avait , à l'aide de ses secrétaires Nau et Curie , conçu et imaginé plusieurs choses tendant au préjudice, à la mort et à la destruction de la reine, contrairement au statut spécifié dans la commission. » On ajouta, pour ne pas exciter les ressentiments du roi d'Ecosse , que la condamnation de la mère ne porterait aucune atteinte aux droits du fils (1). C'était un arrêt de mort, dont l'exécution ne dépendait plus que du bon plaisir de la reine d'Angleterre.
Quelque opinion que l'on ait à l'égard de Marie Stuart, on ne peut voir dans son procès et sa condamnation qu'une monstrueuse iniquité. « 11 est difficile de décider , » dit Robertson, qui n'est pas suspect de partialité pour Marie, « ce qui fut le plus scandaleux de la mise en jugement ou de l'irrégularité de la procédure. En vertu de quel droit Elisabeth prétendait-elle à une suprématie quelconque sur une reine indépendante?..* Comment les sujets d'un autre prince pouvaient-ils devenir les juges de la royale accusée ? Mais si l'on voulait se permettre une telle insulte à la royauté > ne devait-on pas du moins observer les formes ordinaires de la justice ? Si le témoignage de Babington et de ses complices était si explicite, pourquoi Elisabeth ne les épargna-t-elle pas pour quelques semaines, afin, en les confrontant avec Marie, de l'accabler par l'entière conviction de son crime? Nau et Curie étaient tous deux vivants, pourquoi ne comparurent-ils pas à Fotheringay? Et pour quelle raison les fit-on comparaître dans la chambre étoilée, en l'absence de leur maltresse ? » Pourquoi, ajouterons-nous, ne pro-
(t) Camdbn ; Egeuton. p. 83, 86. 89 ; Howbll's State trials, t. I, p. 1 169.
duisit-on que des copies quand on devait avoir les originaux , interceptés ou saisis à Chartley ? « Des témoignages aussi suspects, » ajoute Robertson, « étaient-ils suffisants? Le dernier des criminels eût-il été condamné sur des arguments aussi faibles et aussi peu concluants (1)? » Et cependant, il était delà plus haute importance, pour Elisabeth et ses ministres, d'établir le crime de la reine d'Ecosse avant de la faire mourir. D'où il faut conclure que s'ils n'apportèrent que des preuves équivoques et sans valeur aucune, c'est qu'il n'en existait pas d'autres, c'est que Marie Stuart n'était point coupable.
(1) RoBBRTSoif, Histoire d'Écosëe, t. II.