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CHAPITRE IV

Le Parlement ratifie la sentence portée contre Marie Stuart et demande qu'elle soit promptement exécutée. — Notification en est faite à Marie. — 8a douceur et sa résignation. — Ses lettres d'adieu. — Proclamation de la sentence par toute l'Angleterre. — Dernière lettre de Marie à Elisabeth.

— Résolution de Henri III de tenter quelque chose pour sa belle-sœur. — Envoi de M. de Bellièvre à Londres. — Harangue de l'ambassadeur à Elisabeth. — Réponse de cette princesse. — Ses délais calculés. — Seconde

audience de M. de Bellièvre. — Emportement d'Elisabeth. Sa lettre k

Henri III. — Affaire de d'Estrappes. — Interruption momentanée des relations entre la France et l'Angleterre. — Indifférence de Jacques VI pour sa mère. — Indignation de la noblesse et du peuple écossais. — Résolution soudaine de Jacques d'agir énergiquement. — Trahison d'Archibald Douglas et de Gray. — Ambassade de William Keith. — Pusillanimité du roi d'Ecosse. — Ambassade de Gray et de Robert Melvil. — Certitude d'Elisabeth qu'elle n'a rien à craindre du côté de l'Ecosse. — Ses agitations, son désir d'être débarrassée de Marie par un assassinat. — Elle signe le warrant d'exécution et ordonne d'y faire apposer le sceau de l'Etat.

— Elle demande à Da vison de sonder les gardiens de Marie. — Lettre de Walsingham et de Davison pour communiquer à ceux-ci le désir d'Elisabeth d'être secrètement délivrée de sa prisonnière. — Réponse indignée de Paulet. — Délibération du conseil privé. — La commission pour l'exécution est confiée à Beale. — Arrivée des commissaires à Fothering&y. - Leur entrevue avec Marie. — Résignation et courage de cette princesse. - Désespoir de ses serviteurs. — Elle leur partage ce qui lui reste. — Dernières recommandations qu'elle leur adresse. — Sa lettre à son aumônier.

— Son testament. — Ses adieux à Henri III. — Sa dernière nuit. — Ses préparatifs avant d'aller à i'échafaud. — Sa rencontre avec son intendant, André Melvil. — Ses dernières requêtes aux deux commissaires d'Elisabeth ; elle obtient que six de ses serviteurs pourront assister à sa mort. - Son courage devant I'échafaud. — Protestation en face de la mort qu'elle est innocente du crime dont on l'accuse. — Dernières prières de Marie. -

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Circonstances de son exécution. — La nouvelle de sa mort est accueillie à Londres par des signes de joie. — Elisabeth fait semblant, pendant quatre jours, de l'ignorer. — Ses artifices pour calmer 1 e ressentiment du roi de France et du roi d'Ecosse. — Pardon accordé à ses ministres. — Condamnation de Da vison. » Portrait d'Elisabeth. — Réflexions et conclusion.

Quelques jours après la condamnation de la reine d'Ecosse, le Parlement fut réuni pour y donner sa sanction. Les détails de la procédure lui furent soumis; et les deux Chambres, après avoir approuvé la sentence, en demandèrent la prompte exécution. Puckering appuya cette requête d un mémoire en jargon puritain, dans lequel il rappelait la colère de Dieu contre Saûl pour avoir épargné Agag, et contre Achab pour avoir laissé la vie à Benadab. Il ajoutait : « Qui n'a point de bras ne peut combattre, qui n'a point de jambes ne peut marcher, qui n'a point de tête ne peut nuire (1). » Elisabeth répondit qu'elle demanderait à l'Esprit-Saint de l'éclairer : « Sûrement, » disaitelle, « si elle était seule menacée, elle pardonnerait à la reine d'Ecosse ; mais elle se devait à son peuple. » Après avoir fait semblant de réfléchir quelque temps, elle informa le Parlement qu'elle était dans la plus cruelle perplexité. Cependant, elle voulait bien leur confier qu'elle venait de voir, et de lire de ses yeux, un serment par lequel quelques personnes s'engageaient à l'assassiner dans un mois.

Deux jours après, elle fit demander aux Chambres si on ne pourrait pas trouver un expédient qui lui permit de donner cours à sa pitié. Les chambres déclarèrent qu'elles n'en voyaient pas. On s'attendait à une résolution quelconque; mais au chancelier qui lui apportait la décision du Parlement, elle fit cette réponse ridicule : « Si je vous disais que j'ai résolu de ne pas accéder à votre demande, par ma foi, je vous dirai plus que je n'ai peut-être résolu ; et si je vous disais que j'ai résolu d'accéder à votre demande, je pourrais dire alors plus qu'il ne convient que vous sachiez. Ainsi je ne puis vous donner

(1) Curom . dans Ksxkbt, t. II , p. 265 ; Likoard ; Tytlbk ; mies Strickund.

qu'une réponse sans réponse (1). » Il est certain qu'elle ne savait à quel parti s'arrêter, quelque envie qu'elle eût d'être débarrassée de sa rivale; elle prit celui d'attendre, suivant son habitude, que le temps ou quelque circonstance fortuite vînt la tirer d'embarras. Cette « mollesse de leur souveraine » désolait ses ministres ; ils affectaient d'être très-alarmés pour la sûreté de Sa Majesté et celle de ses serviteurs (2).

On n'avait pas encore fait connaître à Marie ce qui s'était passé depuis que les commissaires avaient quitté Fotheringay. Le 19 novembre, lord Buckhurst, chargé de cette pénible mission, lui signifia la sentence prononcéecontreelle à Westminster, la ratification par le Parlement, et la demande d'une prompte exécution adressée à la reine par les Communes. Les envoyés lui déclarèrent ensuite qu'elle n'avait point de merci à espérer parce que sa vie était incompatible avec le maintien delà Réforme; et ils lui offrirent, de la part de leur maltresse, un évêque ou un doyen pour l'aider à bien mourir. Marie reçut cette communication avec une grande douceur et en remerciant Dieu, qui lui faisait la grâce d'être considérée comme un instrument utile au rétablissement de la religion catholique. Elle refusa l'assistance religieuse qu'on lui offrait, mais supplia qu'il lui fût permis d'avoir un prêtre catholique, pour disposer son âme avant de quitter ce monde. Les députés répliquèrent qu'elle aurait beau faire, qu'elle ne serait ni sainte ni martyre, car elle mourait pour le meurtre de la reine. « Elle n'était si présomptueuse , » répondit-elle, « que d'aspirer à tant d'honneur ; mais bien qu'ils eussent puissance sur son corps , par permission divine et non par justice, ils ne pouvaient empêcher son âme d'avoir espérance en la miséricorde divine. Quant à avoir conseillé ou commandé la mort delà reine, elle ne l'avait jamais fait, et ne souffrirait pas pour son particulier qu'une chiquenaude lui fût donnée. » Elle ajouta « qu'elle voulait bien mourir pour obéir à l'Église, mais non meurtrir quelqu'un pour

(1) Howbll, t. II, p. 1189-1201 ; Camdbk ; d'Ewbs, p. 380.

(2) Walsingham à Shrewsbury , 6 octobre, et Burleigh à Leicester, 26 octobre 1586, State papert office.

avoir leur droit;... qu'en tout cela, elle voyait manifestement la poursuite de Saûl contre David (1). »

Le lendemain, Paulet se présenta hardiment devant elle, et

lui dit « que, puisqu'elle ne témoignait aucun repentir de ses

offenses envers la reine, il avait ordre de faire enlever son

dais; car elle était désormais une femme morte, sans honneur

ni dignité de reine. > Elle répondit « qu'elle ne reconnaissait

point la reine d'Angleterre ni son conseil pour ses juges; qu'elle

mourrait reine en dépit d'eux, qu'ils n'avaient puissance sur elle

que comme les voleurs au coin d'un bois sur le plus juste prince

ou juge de la terre. » Paulet, irrité de ces paroles, fit abattre

le dais, s'assit, se couvrit, puis dit à sa prisonnière « qu'il

n'était plus temps pour elle d'exercice et passe-temps, que pour

ce il fallait ôter la table de billard. » Elle répondit « que grâce

à Dieu, elle ne s'y était jamais ébattue depuis l'avoir fait dres.

ser, car elle avait assez par eux d'autres occupations (2). »

Marie ne doutait point que sa fin ne fût très-prochaine. Elle adressa à ceux qu'elle croyait s'intéresser encore à elle ses derniers adieux. Au pape elle déclarait qu'elle mourrait comme elle avait vécu, allé soumise et dévouée à l'Église, réclamait ses nrières et sa bénédiction, et lui recommandait son fils, ajoutant que, s'il s'obstinait dans Terreur, elle léguait au roi d'Espagne tous ses droits à la couronne. d'Angleterre. A Mendoza, elle rendait grâce pour l'intérêt que lui et son maître n'avaient cessé de lui témoigner. Au duc de Guise, elle adressait ces paroles pleines d'une noble résignation : « Mon bon cousin, celui que j'ai le plus cher au monde, je vous dis adieu, étant prête par injuste jugement d'être mise à mort... Mais mon bon cousin, louez-en Dieu; car j'étais inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, et j'espère que ma mort témoignera ma constance en la foi... Et, bien que jamais le bourreau n'ait mis la main en notre sang, n'en ayez honte, mon ami,

(1) Marie à l'archevêque de Glasgow, 24 novembre, 1586, Labanopf, t. VI, P. 467 et 468.

(2) Marie à l'archevêque de Glasgow, 24 novembre 1586, Labanoff, t. VI, P. 459, 466 et 472.

car le jugement des hérétiques et ennemis de l'Église est profitable devant Dieu aux enfants de son Église. Si je leur adhérais, je n'aurais ce coup. » « Adieu, » disait-elle d'un ton ému à son fidèle ambassadeur à Paris, « adieu pour la dernière fois; et ayez mémoire de l'âme et de l'honneur de celle qui a été votre reine, maîtresse et bonne amie... Je vous recommande mes pauvres serviteurs tant souvent recommandés; de rechef je les vous recommande au nom de Dieu. lis ont tout perdu, me perdant. Dites-leur adieu de'ma part et les consoles par charité. Recommandez-moi à la Rue, et lui dites qu'il se souvienne que je lui avais promis de mourir pour la religioa, et que je suis quitte de ma promesse (1). »

Elisabeth avait persistéjusque-là dans ses irrésolutions ; mais pressée par ses ministres, elle se décida à faire un pas de plus : elle ordonna, au commencement de décembre, que le jugement contre la reine d'Ecosse fût proclamé à son de trompe dans les diverses parties du royaume. « On espère enfin, • écrivait Walsingham, « qu'elle sera amenée par de pressantes sollicitations à aller jusqu'au bout dans cette affaire (2). • Cette proclamation fut accueillie, à Londres et dans tout le royaume, par les mêmes transports de joie que l'arrestation de Batyngton et de ses complices : le peuple anglais crut avoir échappé à une catastrophe (3), tant le fanatisme avait été exalté et l'opinion pervertie. Quand on annonça cette nouvelle à Marie, elle se contenta de répondre * qu'elle n'aurait jamais cru que sa bonne sœur procéderait si inhumainement contre elle (4).»

Maintenant elle s'attendait plus que jamais « à quelque poison ou mort secrète (5). » Gomme on le verra bientôt, un as-

(1) Lettres de Marie au pape, 23 novembre; à Mendoxa, même date; au duc de Guise et à l'archevêque de Glasgow, 24 novembre 1586, Labanoff, t. VI, p. 447-47*2. Ces lettres restèrent entre les mains de Préau et des serviteurs de Marie, et ne furent remises qu'en septembre et octobre 1587.

(2) Walsingham à Shrewsbury, 2 décembre 1586, State papers office.

(3) Avis pour M. de Villeroi, Tbulbt. t. IV, p. 138 et suiv., et ChàUauneuf au roi9 décembre 1586, dans Raumer, p. 364»

(4) Châteauneuf au rot, décembre 1586*

(5) Labanoff, t. VI, p. 439*

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sassinat mystérieux était ea effet ce que désirait Elisabeth, pour échapper à l'odieux d'une exécution. En proie à cette crainte, la captive sollicita et obtint d'adresser à la reine d'Angleterre ses dernières requêtes : « Voyant, > disait-elle, « qu'on me refusait la permission de me décharger de toute intention méchante envers vous, je résolus de me fortifier en Jésus-Christ seul, lequel à ceux qui en tribulalion l'invoquent de bon cœur ne manque jamais de justice et consolation, et principalement alors que, sans aucune aide humaine, ils sont en sa sainte protection. A lui en soit la gloire 1 11 ne* m'a déçue de mon expectation, m'ayant donné le cœur et la force, in spe contra spem, d'endurer les injustes calomnies et accusations avec une constante résolution de souffrir la mort pour le maintien et obéissance à l'Église catholique.

» Or depuis, m'ayant été signifiée la sentence de votre dernière assemblée, m' admonestant par lord Buckhurst et Beale me préparer à la fin de mon long et ennuyeux pèlerinage, je les ai priés vous remercier de ma part de si agréable nouvelle. Je ne demande point que la vie me soit prolongée, n'ayant eu que trop de temps pour expérimenter ses amertumes, mais vous supplie d'une dernière faveur, de laquelle je ne désire être obligée à d'autre qu'à vous : c'est d'être exécutée publiquement, non par crainte du tourment, mais pour les bruits que Ton ferait courir de ma mort sans témoins non suspects ; en second lieu, qu'il soit permis d'emporter mon corps, pour être enseveli en terre sainte avec quelques-uns de mes prédécesseurs enterrés en France, auprès de ma mère; enfin que mes pauvres serviteurs désolés puissent se retirer librement avec le peu que je pourrai leur laisser pour récompense de leurs fidèles services, El vous supplie derechef, » ajoutait Marie, € me permettre d'envoyer un bijou et un dernier adieu à mon fils, avec ma dernière bénédiction... Ce point, je le mets à votre favorable discrétion et conscience. Des autres, je vous requiers au nom de Jésus-Christ, en respect de notre consanguinité, et en faveur du roi Henri VII votre aïeul et le mien, et en l'honneur de la dignité que nous avons tenue et du sexe commun antre nous... Et pour fin, je prie le Dieu de miséricorde et ie juste

juge qu'il vous veuille illuminer, et me donne à moi la grâce de mourir en parfaite charité, pardonnant ma mort à tous ceux qui y ont coopéré; et telle sera^ina prière jusqu'à la fin. Ne m'accusez de présomption si, abandonnant ce monde et me préparant pour un meilleur, je vous ramentois qu'un jour vous aurez à répondre de votre charge, aussi bien que ceux qui y sont envoyés les premiers (1). »

Cette lettre touchante, la dernière que la noble captive adressa à sa rivale, produisit quelque impression sur l'esprit d'Elisabeth : c On a reçu, » écrivait Leicester à Walsingham, « une lettre de la reine d'Ecosse qui a arraché des larmes, mais j'espère qu'elle n'y fera rien; un retard serait trop dangereux (2). » Elisabeth ne répondit pas ; si elle était moins impatiente que ses ministres, ce n'était que par honte et par peur.

Jusque-là, malgré les instances de Ghâteauneuf et le danger dont Marie était menacée, Henri III s'était borné à de molles démonstrations ; mais l'émotion, mêlée de colère, que causait en France la condamnation de l'infortunée princesse, le tira enfin de son indifférence. Il sentit qu'il ne pouvait pas, sans encourir le mépris général, laisser conduire à l'échafaud une reine de France. Il fit partir pour Londres M. deBellièvre, avec ordre d'adresser à Elisabeth d'énergiques remontrances. On a dit que ce n'était qu'une tentative hypocrite ; il est inutile d'ajouter cette charge, que rien ne prouve, à toutes celles qui pèsent déjà sur la mémoire de ce triste prince.

Bellièvre arriva à Londres le 20 novembre (v. s.). Châteauneuf, qui avait envoyé un exprès àCalais pour hâter son voyage, voulait qu'une protestation publique fût adressée à la reine et au Parlement, ■ étant ainsi, » disait-il, « que ces gens ne se mènent que par la crainte (3). » Bellièvre demanda immédiatement une audience ; l'artificieuse Elisabeth éluda sa demande,

il) Marie à Elisabeth, 19 décembre 1586, Labakoff, t. VI. p. 475-480. il y en a une autre avec la date du 24 novembre (ibidem, p. 444), dont le sens est le môme, et qui n'est peut-ôtre qu'une copie altérée de la précédente.

(2) Leicester à Walsingham, dans ëllis, t. III. p. 22.

(3) Chdteauneufà Brulart, 21 novembre, dans Tbulbt, t. IV, p. 114.

sous prétexte que loi ainsi que sa suite étaient « pleins de contagion. » Cette ruse épuisée, elle prétexta que parmi ceux qui raccompagnaient se trouvaient des inconnus venus pour l'assassiner.

M. de Bellièvre n'obtint sa première audience que huit jours après son arrivée. Elisabeth était assise sur son trône, entourée de tous les grands officiers de la couronne; de Bellièvre était accompagné de toute sa suite et de l'ambassadeur ordinaire, M. de Châteauneuf (1). Il débita une harangue solennelle. Évitant d'entrer dans la discussion des faits imputés à Marie, il soutint qu'elle n'était pas justiciable d'Elisabeth, et qu'après le traitement qu'elle avait subi en Angleterre, elle ne pouvait être justement condamnée à mort, quand même elle aurait prêté l'oreille à de mauvais conseils. Ensuite il prouva, suivant le rhétorique du temps, par de nombreux exemples tirés de l'histoire, que même les prisonniers de guerre avaient été souvent traités avec clémence. « C'est, » dit-il, « une voix funeste que vous font entendre ceux qui vous disent que ladite reine est votre ruine, et que vos deux vies ne peuvent plus subsister dans ce même royaume. » 11 maintint, au contraire, que la mort de Marie lui serait un danger, qu'il était de son intérêt autant que de son honneur non-seulement de lui laisser la vie, mais encore c d'apporter une honnête relâche à tantde misères et d'afflictions que souffrait, depuis tant d'années, une si noble princesse. » Et il supplia Elisabeth d'avoir égard aux sollicitations du roi son maître, c La reine mère, » dit-il en terminant, « se joint au roi, pour prier pour la délivrance de la reine d'Ecosse avec l'affection et passion d'une bonne mère,... ainsi que la reine régnante, qui est en un deuil perpétuel de la calamité de sa parente ; et ce grand royaume de France, qui a reconnu et révéré la reine d'Ecosse pour sa reine, implore en cette occasion votre bonté (2). »

Elisabeth répondit par des plaintes contre les trahisons de Marie, « dont la dernière, » dit-elle, c lui avait coûté plus de

(i) Avis pour M. de VUleroi, Tuuurr, t. IV.

(î) Harangue de Jf. Bellièvre, dans Tsuurr, t IV, p. 116, et suiv.

larmes que la mort du roi son père, du roi son frère et de la reine sa sœur. • Quant aux exemples tirés de l'histoire qu'on lui citait, elle les connaissait, « car elle avait lu autant que princes de la chrétienté; mais elle n'avait jamais trouvé chose semblable à celle-là. » Elle ajouta que le roi de France devait bien plutôt lui venir en aide, à elle qui n'était « qu'une pauvre femme, » contre tant d'ennemis et d'embûches dont elle était entourée de toutes parts, et conclut en promettant de donner une réponse dans quatre jours (1). Ce terme expiré, Bellièvre se rendit à Richmond où était la cour; on ajourna son audience. Ce fut dans cet intervalle qu'Elisabeth fît proclamer la sentence prononcée contre Marie. Bellièvre et Châteauneuf écrivirent alors conjointement, pour demander que la vie de la reine d'Ecosse fût épargnée, ou que du moins il fût sursis à son exécution jusqu'à ce qu'ils eussent pu avertir leur maître. Après de nouveaux délais, Elisabeth leur fit dire verbalement qu'elle leur accordait douze jours. Les deux ambassadeurs dépéchèrent un exprès à Henri III,qui leur envoya en toute hâte de nouvelles instructions. Bellièvre courut àGreenwich, où la cour venait de se transporter. On y célébrait la fête de Noël ; ce fut un prétexte pour retarder de quatre ou cinq jours l'audience qu'il sollicitait II n'espérait plus rien : « Nous ferons au mieux ce que nous pourrons,... » écrivait-il; c mais pour en dire en un mot ce que j'en pense, je n'attends que tout mal aux affaires de la reine d'Ecosse (2). »

Les raisons qu'il fit valoir dans cette seconde audience .eu faveur de Marie ne différaient guère des premières, si ce n'est que , en certains points , son langage fut plus vif. Elisabeth parut d'abord l'écouter avec calme ; mais peu à peu la passion s'alluma dans ses yeux , et quand l'ambassadeur déclara que le roi de France, si elle n'avait point égard à ses prières, ressentirait ce refus non-seulement comme une atteinte à l'intérêt commun des rois , mais comme uue offense personnelle :

(1) Réponte d'Elisabeth, dans Tbulbt, t. IV, p. 129, et Lettre de M. de Bellièvre à BrvXart, ibidem, p. 130.

(2) BeUiivre à Brulart, 5 Janvier 1587, Tbclet, U IV, p. 131.

c Monsieur, » s'écria Elisabeth avec emportement, ■ avezvous charge du roi, votre maître , de me tenir un pareil langage?— Oui, madame, il me Ta expressément commandé.

— Votre pouvoir est-il signé de sa mainî — Oui, madame.

— Alors je vous en demande autant signé de la vôtre. » Puis , sans rien promettre, elle annonça aux deux ambassadeurs qu'elle allait envoyer à Henri III quelqu'un qui lui ferait connaître ses intentions (1). En attendant, elle lui écrivit de ce ton fanfaron qu'elle prenait volontiers quand elle n'avait rien à redouter : « M. de Bellièvre m'a fait entendre un langage que je ne puis trop bien interpréter; car pour vous ressentir que je me sauve la vie me semble une menace d'ennemi qui, je vous le promets, ne me fera jamais craindre, mais est le plus court chemin pour dépêcher la cause de tant de malheurs... Laissez-moi entendre , je vous prie, en quels termes je prendrai ces mots; car je ne vivrai heure que prince quelconque puisse se vanter de tant d'humilité de ma part, que je boive à mon déshonneur un tel trait... Je ne suis née de si bas ni gouverne si petits royaumes que, en droit et honneur , je céderai à prince vivant qui m'injuriera, et ne doute, par la grâce de Dieu , que je ne fasse ma partie assez forte pour me conserver (2). »

M. de Bellièvre , voyant qu'il ne pouvait rien pour la reine d'Ecosse, avait demandé ses passe-ports. Mais M. de Châteauneuf était décidé , pour la sauver, à tenter les derniers efforts. Pour le réduire au silence, les ministres d'Elisabeth eurent recours à une ruse digne tout au plus des suppôts de la police. Le sieur Stafford, frère de Pambasseur anglais à Paris, alla trouver Destrappes, un des secrétaires de Châteauneuf , et lui dit q^'il y avait à la Tour un prisonnier qui désirait communiquer à l'ambassadeur français des secrets importants , relatifs au roi et à la reine d'Ecosse. Ghâteauneuf, qui était sans défiance , envoya son secrétaire avec Stafford auprès du prison-

Ci) Ce qui a été représenté à la reine d'Angleterre le jour des Innocents, et Avis Pour Jf. de ViUeroi, dans Tkdlbt. t. IV, p. 132 et suiir. (?) E«kbton, p. 98, et Raombr, p. 369.

nier. Ce misérable demanda cent écus pour payer ses dettes , s'offrant, si cette somme lui était comptée , de tuer la reine d'Angleterre. Chdteauneuf , indigné , chassa Stafford de chez lui , en le menaçant de le dénoncer ; mais il est trop tard : déjà le bruit s'était répandu qu'il existait contre la vie d'Elisabeth un nouveau complot, dont l'ambassadeur de France était complice. Destrappes fut arrêté et mis à la Tour , et on instruisit contre lui. c Et avaient, ces beaux conseillers d'Angleterre, forgé, falsifié et composé toutes telles écritures qu'ils avaient voulu sur ce fait par eux inventé et projeté. Car il faut noter que jamais ne produisent les pièces originaux des procédures , mais seulement des copies èsquelles ils ajoutent ou diminuent ce qui leur plaît (1). » Ghâteauneuf se répandit en protestations pleines de violence ; on arrêta ses courriers , et cinq de ses dépêches furent interceptées et ouvertes en plein oonseil. Elisabeth, jouant l'offensée avec Henri III comme elle avait toujours fait avec Marie Stuart , envoya un ambassadeur pour se plaindre de Châteauneuf et l'accuser d'avoir pris part à un complot contre sa vie. Henri III , persuadé que « le fait de Destrappes n'était qu'une farce pour donner plus de couleur à ce qu'on méditait contre la reine d'Ecosse (2), ■ refusa de recevoir l'ambassadeur d'Elisabeth et mit l'embargo sur les vaisseaux anglais. Toute communication officielle fut un moment interrompue entre les deux royaumes. C'est ce qu'avaient voulu la reine et ses ministres, pour empêcher toute nouvelle intervention de la France. Cependant, Henri III voulut faire un dernier effort : il dépécha à Londres son valet de chambre; mais Elisabeth ne trouva pas un moment pour le recevoir (3) : elle savait trop qu'avec quelques excuses mensongères , elle apaiserait le ressentiment peu redoutable du faible prince.

Lia colère du roi d'Ecosse n'était guère plus à craindre.

(1) Avis pour M. de ViUeroi , dans Tbulet, t. IV, p. 146; Egbrtow, et M ORtNN, p. &79-*Sfc

(2) Le roi à Chdteauneuf, mai 1587, dans Tbul*1, t. IV.

(3) Correspondance de Chdteauneuf ibidem.

Jacques avait été habitué , par les conseillers qui l'entouraient, à regarder sa mère comme une ennemie qui ne cherchait qu'à le priver de l'autorité. Après la découverte de la conspiration de Babington , Walsingham lui en avait fait parvenir tous les détails avec des extraits, peut-être altérés, des lettres de Marie, les plus propres à l'entretenir dans cette persuasion. Il félicita la reine d'Angleterre d'avoir échappé à un si grand danger; quant à celui que pouvait courir sa mère, il ne parut pas y songer. Henri III lui fit représenter, par M. de Courcelles , combien il importait à son honneur et aussi à son intérêt d'intervenir énergiquement (1). Il répondit que le cas de sa mère était le plus étrange qu'on eût vu depuis la création du monde ; il vanta d'un ton pédant la dignité qu'elle avait montrée devant ses juges, l'énergie de ses réponses qui avaient déconcerté ses ennemis. Mais, diUil avec cynisme, elle devait se résigner « à boire Vale qu'elle avait brassée , » et ne plus se mêler désormais que de prier et servir Dieu. D'ailleurs , il savait bien , ajouta-t-ii , que sa vie n'était pas en danger ; car quoique quelques-uns du conseil , qui craignaient sa vengeance» demandassent instamment sa mort, la reine d'Angleterre avait déclaré qu'elle n'y consentirait à aucun prix (2).

Jacques était entretenu dans cette funeste sécurité par Archibald Douglas, qui venait, au scandale de toute l'Ecosse, d'être envoyé à Londres en qualité d'ambassadeur, et qui s'entendait avec Patrick de Gray pour rassurer Le fils, pendant qu'en Angleterre il conseillait secrètement d'exécuter la mère (3). La noblesse et le peuple écossais étaient indignés de la lâche indifférence de leur roi et de l'insolence d'Elisabeth ; tout ce qui conservait quelque honneur était prêt à courir aux armes pour épargner à l'Ecosse un tel opprobre (4). Le roi

(t) CourceUes à Chdteauneuf, 6 octobre 1586, Thorpb, t. II, p. 1013; Henri lll à CourceUes, 11 novembre, Raumbr, p. 351.

(2) CourceUes à Henri ///, 30 novembre 1586, Cott. Libr.-, Négociations de CourceUes, Bannatyne club edit., p. 4, et Raumbr.

(3) Voyez comme preuves de la trahison de ces deux hommes leurs propres lettres, dans Hordin, p. 568, 573, 777, et Lodge, t. II.

(4) Robirtson, t II, appendix.

ayant demandé au comte de Bothwell ce qu'il devait faire : « Si Votre Majesté permet l'exécution de la reine , » répondit le rude baron , « je pense que vous devrez être pendu le lendemain (1). >

Cependant quand Jacques comprit enfin que ce n'était plus seulement à la liberté , mais à la vie de Marie qu'en voulait Elisabeth, il retrouva quelque énergie. Il écrivit à Archibald Douglas : « Ne tardez pas plus longtemps à vous employer sérieusement pour ma mère ; vous avez déjà trop attendu; et ne pensez pas qu'aucun de vos efforts soit compté si sa vie n'est pas épargnée , car alors, adieu à toutes mes relations avec ceui qui auront été les instruments de sa mort (2). »

Cependant les nouvelles d'Angleterre arrivaient de plus en plus alarmantes. Jacques dépêcha à Londres, comme ambassadeur extraordinaire, William Keith, avec une lettre pour Elisabeth et Tordre d'adresser à cette reine des représentations énergiques. Il écrivait en même temps à Walsingham, qu'il regardait comme le principal auteur des malheurs de sa mère, qu'il eût à cesser ses mauvais offices, le menaçant, s'il persistait, de s'en souvenir plus tard (3). L'ambassadeur de Jacques était un jeune homme sans crédit et sans expérience. Elisabeth, après lui avoir fait attendre longtemps une audieuce, ne lui donna que des réponses ambiguës. Le roi envoya avec de nouvelles instructions une lettre presque menaçante ; Elisabeth, en la recevant, entra dans un paroxysme de colère tel, qu'il fallut tout l'ascendant de Leicester pour l'empêcher de chasser ignominieusement l'ambassadeur écossais.

Le faible roi eut peur. Cependant, quand il apprit que te Parlement demandait la vie de sa mère, il résolut de faire partir de nouveaux ambassadeurs. Il avait choisi le comte de Bothwell, Patrick de Gray et Robert Melvil. Bothwell, dont on craignait la franchise et la loyauté, ne put obtenir de passe-

Ci) Négociations de Courcelles, p. 11.

(2) Jacques à Archibald Douglas, Robertson, appendix, n« xlix.

(3) Courcelles à Henri III, 30 novembre, et Tttlbr, t. VII, p. 97.

port (1) ; Gray et Melvil partirent seuls. Dans ses lettres particulières à Elisabeth, Jacques déclarait humblement c que dans tout ce qu'il avait dit jusque-là, il n'y avait eu rien que de modeste et aucune intention de menace (2). » Les instructions remises à ses ambassadeurs n'étaient pas plus ûères : il y demandait que Marie fût mise en liberté sur otages, ou que, du moins, elle fût maintenue en prison et si bien gardée qu'elle ne pût avoir de communication avec personne. Le Parlement, à qui ces instructions furent soumises, voulait qu'il y îût ajouté une menace de guerre pour le cas où Elisabeth irait plus loin, parce qu'une menace serait plus efficace que mille supplications; et qu'il en fût retranché certains passages, incompatibles avec l'honneur du roi et la dignité de sa mère. « C'est, » dit lord Herries, « le peu d'énergie qu'on a montré qui a encouragé les ennemis de la reine. • Jacques répoudit avec colère qu'il ne devait aucun compte de sa conduite à ses sujets; que l'état de ses affaires ne lui permettait point de menacer la reine d'Angleterre, et que, si l'on retranchait quelque chose des instructions, c'est sur ceux qui le conseillaient que retomberait le sang répandu (3). Une partie de la noblesse prit les armes, et voulait se jeter sur les frontières anglaises; Jacques s'y opposa : il craignait plus pour ses droits au trône d'Angleterre que pour la vie de sa mère. Il est même permis de douter qu'il voulût sincèrement la sauver, quand on le voit maintenir à Londres, comme ambassadeur, Archibald Douglas, dont on ne cessait de lui dire « qu'il tremperait dans la mort de sa mère, comme il avait fait dans le meurtre de son père; » quand on le voit se contenter d'envoyer à Elisabeth un politique à double face comme Melvil, et un traître comme Gray.

Arrivés à Londres, les deux députés n'obtinrent une audience qu'après de longues sollicitations. Us demandèrent que la vie de leur reine fût épargnée. Cette demande fut accueillie par

(l) CoureeUes au roi, 30 décembre 1586, dans Ratimbb, p. 353.

P) Jacques à Elisabeth, 15 décembre, dans Tytlbr, t. VII, p. 99.

(3) Rapport de CoureeUes au roit 31 décembre 1586, Ràum*r, p. 354-357.

des plaintes et des menaces ; Elisabeth s'emporta contre Melvil, et lui reprocha de donner de mauvais conseils à son maitre, ajoutant avec colère que, s'il était son sujet, elle lui ferait trancher la tête. Melvil répondit sans se troubler qu'en conseillant au roi de sauver sa mère, il ne faisait qu'agir en honnête homme (1). « Les ambassadeurs offrirent à Elisabeth, si elle voulait épargner Marie, d'obtenir de cette princesse qu'elle cédât tous ses droits à son fils. — Qu'est-ce à dire? » répliqua Elisabeth; « ma position serait pire qu'auparavant Par la passion de Dieu, ce serait me couper la gorge à moi-même : pour un duché ou un comté, vous ou quelqu'un de vos pareils me feriez tuer par un de vos forcenés coquins. Non, par Dieu, votre maître ne sera jamais mis en cette place. » Les ambassadeurs supplièrent alors Elisabeth de surseoir à l'exécution de Marie, jusqu'à ce qu ils eussent pu écrire en Ecosse. Melvil demanda huit jours : « Pas une heure, » répondit Elisabeth avec colère; et leur tournant le dos, elle quitta l'appartement. Quelques jours après elle leur envoya leur congé, leur faisant dire , comme à Bellièvre, qu'elle allait députer quelqu'un au roi pour lui faire connaître ses intentions (2).

Elisabeth était complètement rassurée du côté de l'Ecosse : elle venait d'en recevoir des lettres qui l'informaient que Jacques n'avait point sérieusement à cœur les intérêts de sa mère ; et Gray, trahissant honteusement la cause qu'il était chargé de défendre, lui avait dit à l'oreille : « Les morts seuls ne mordent pas. » Il avait fait entendre que son maître ne cherchait qu'à sauver les apparences, et quelqu'un de sa suite avait ajouté qu'on calmerait aisément le roi avec un présent de chiens et de bêtes fauves (3). Cependant, voulant sauver jusqu'à la fin les apparences , s'il est vrai qu'il n'avait que ce but , Jacques

(1) Mémoire pour les affaires du roi de France, Teulbt, t. IV, p. 164 et suiv.

(2) A mémorial for Bis Majesty by the master of Gray, dans Robbrtson, appendix, n° L ; Mémoire pour les affaires du roi de France, dans Teclbt ; Egbrton, p. 81 et suiv. : Ellis, t. III, p. 21.

(3) Lettre de Melvil au roi d'Ecosse, 20 janvier 1587, Robbrtson, appendix, n° L; Egbrtov, p. 106; Camdbm, dansKsNNBT, t. II, p. 533.

ordonna des prières pour sa mère qui, « tombée dans les filets de ses ennemis, n'avait plus à attendre que la mort (1). » En effet, il n'y avait plus d'espoir. L'air s'emplissait de nouveau de rumeurs sinistres : un jour, on disait que les Espagnols venaient de débarquer; le lendemain, que Marie s'était échappée de Fotheringay, et que les catholiques menaçaient de tuer Elisabeth et de brûler la ville de Londres.

Profitant de ces alarmes répandues par eux , Burleigh , Leicester et Walsingham pressaient leur reine d'en finir. Ballottée entre le désir d'assouvir sa haine et la crainte de se couvrir d'infamie, Elisabeth devenait de jour en jour plus inquiète et plus agitée. Elle n'avait plus de goût pour ses passetemps accoutumés, elle recherchait la solitude, et on l'entendait souvent se répéter à elle-même : aut fer aut feri, ne feriare feri. Ses ministres avaient deviné, à travers ses phrases entrecoupées et ses plaintes mystérieuses, qu'elle aurait désiré que quelqu'un, par un assassinat secret, lui épargnât la honte qu'elle n'osait assumer (2).

Cet état d'agitation et de perplexité durait depuis trois mois. Dans cet intervalle, le warrant pour l'exécution de Marie avait été préparé plusieurs fois; il n'avait été définitivement rédigé par Burleigh que le 20 décembre, sous forme de commission donnée aux comtes de Bhrewsbury, Kent, Derby, Gumberland et Pembroke (3). Il était resté, pour ainsi dire , oublié pendant six semaines, lorsque, le 1er février 1587, Elisabeth fit mander Da vison, un de ses secrétaires. En arrivant au palais, Davison rencontra le grand amiral qui lui dit de porter à sa Majesté le warrant, dont il était resté dépositaire. Elisabeth, après l'avoir parcouru rapidement , prit une plume et signa sans hésiter; puis, se tournant vers son secrétaire, elle lui demanda s'il n'était pas bien chagrin de ce qu'elle venait de faire. « Vous pourrez passer chez Walsingham, » ajouta-t-elle ; « mais j'ai bien peur (Walsingham était alors ou feignait d'être malade)

(\) Spottiswoodb , p. 334.

(?) Camden, dans Kknnbt, t. II, p. 534.

(3) Murddc, p. 574-576.

que le choc ne le tue du coup. » Elle défendit absolument à Davisou de plus la troubler de cette affaire ; car elle ne voulait plus, maintenant qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient la loi et la raison, en entendre parler jusqu'à ce que tout fût fini. Elle recommanda que l'exécution fût aussi secrète que possible, et elle désigna la grande salle de Fotheringay comme le lieu le plus convenable (1). Comme Da vison allait sortir, Elisabeth l'arrêtant se plaignit de Paulet et des autres qui auraient pu la décharger d'un aussi lourd fardeau. Elle témoigna le désir qu'il s'entendit avec Walsingham pour sonder les deux gardiens de Marie, et savoir s'ils ne seraient pas décidés à faire en sorte que le blâme lui fût épargné. Davison avait déjà fait la sourde oreille à des insinuations semblables; cette fois, il promit d'en causer avec Walsingham et d'en écrire à Paulet. Avant de le congédier, elle lui dit d'un ton pressant que la chose devait être ménagée promptement, à cause du danger auquel sa vie était à chaque instant exposée (2). Le soir même, après que le warrant eut été scellé, Walsingham et Davison écrivirent à Paulet et à Drury la lettre suivante , témoignage irrécusable de la perversité d'Elisabeth et de ses ministres : « Après nos salutation , nous avons compris, par un discours récent de Sa Majesté , qu'elle ne trouve en vous ni la prévoyance ni le zèle qu'elle avait attendus, en ce que vous n'avez pas , dans les circonstances actuelles , de vous-même et sans provocation , avisé à quelque moyen d'abréger la vie de cette reine , considérant le danger auquel Sa Majesté est exposée à toute heure aussi longtemps que ladite reine sera vivante. En cela elle remarque, outre un manque d'affection pour elle, que vous ne prenez pas de votre sûreté personnelle, ou plutôt de la religion , du bien public et de la prospérité de votre pays , le soin que la raison et la politique commandent ; surtout quand vous avez, pour la satisfaction de vos consciences devant Dieu et la décharge de votre honneur devant le monde,

(1) Davison's Apology, dans Chalmb&s, t. IN, p. 616-620, et Life of Davison by Nicolas Barris, appendix A.

(2) Pavison's Apology, Chaliurs, t. III, p. 620 et 621.

un aussi boa warrant et un motif aussi puissant que le serment d'association que vous avez l'un et l'autre prêté solennellement, et surtout quand le crime dont cette reine est chargée se trouve si manifestement établi. C'est pourquoi , Sa Majesté prend en très-mauvaise part que des hommes qui professent pour elle l'affection que vous professez , fassent en quelque sorte , par insouciance de leur devoir , retomber sur elle le fardeau, connaissant, comme vous faites, sa répugnance à verser le sang d'une personne de ce sexe, de cette qualité , et sa parente aussi proche.

» Nous voyons que ces considérations affectent vivement Sa Majesté. Elle a, nous pouvons vous l'assurer, protesté plusieurs fois que, si le danger de ses bons sujets et de ses fidèles serviteurs ne la touchait pas plus que son propre péril, on ne la ferait jamais consentir à verser le sang de cette reine. Nous avons cru convenable de vous communiquer ces récents discours de Sa Majesté, en nous en rapportant à votre bon jugement. Et sur ce , nous vous recommandons à la protection du Très-Haut. » Da vison ajouta un post-scriptum pour demander instamment que cette lettre fût brûlée ; il promettait en retour que leur réponse serait traitée en hérétique (i).

Paulet était un fanatique , ce n'était pas un assassin : il repoussa avec horreur la proposition criminelle qu'on osait lui faire. « Je suis bien malheureux , > répondit-il , « d'avoir assez vécu pour voir le jour néfaste où Ton me demande , par ordre (2) de ma très-gracieuse souveraine, une action que Dieu et la foi réprouvent. Mes biens, ma vie sont à la disposition de Sa Majesté, et je suis prêt, reconnaissant que je ne les tiens que de sa gracieuse faveur, à les perdre demain s'il lui plaît, car je ne désire en jouir qu'avec son bon plaisir. Mais Dieu défend que je fasse un si triste naufrage de ma conscience, et que je lègue à mes pauvres enfants un si grand déshonneur. J'ai confiance que Sa Majesté , avec sa clémence accoutumée, voudra bien prendre en bonne part cette réponse conforme à mon

(1) Chalmbrs, t. III, p. 622-624. et Tytler, t. VIL

(2) t Direction, »

devoir. ■ Drury ajouta de sa main , qu'il souscrivait de cœur à l'avis de son collègue (1). En répondant ainsi , Paulet ne fut pas moins sage qu'honnête : s'il se fût prêté à l'infamie qu'on lui proposait, c'est lui qui eût été la victime expiatoire: Elisabeth n'aurait pas hésité à le sacrifier pour faire croire au monde qu'elle était innocente.

La lettre de Paulet avait été écrite le 2 février; dans la journée, la reine demanda à Da vison s'il avait remis le warrant au chancelier. Sur la réponse affirmative de son secrétaire, elle lui dit brusquement : « Pourquoi vous être tant pressé? — Pour obéir aux ordres de Votre Majesté, • répondit Davison ; « et il ajouta qu'il n'avait pas cru pouvoir différer en matière de telle importance. * Il me semble , » répliqua-t-elle , » qu'il vaudrait mieux procéder d'une autre manière. ■ Les paroles et l'attitude de la reine avaient éveillé des soupçons dans l'esprit de Da vison ; il consulta Hatton et le grand trésorier. Aussitôt ce dernier, craignant quelque revirement daus les résolutions d'Elisabeth, assembla le conseil pour aviser. Il fut décidé à l'unanimité que la reine ayant fait tout ce que la loi exigeait d'elle , il était inutile de la tourmenter davantage; que c'était à eux maintenant à prendre le reste du fardeau. Burleigh rédigea une lettre pour le comte de Shrewsbury ; tous les membres du conseil la signèrent pour que la responsabilité fût égale , et le warrant y fut inséré. Mais alors ils hésitèrent s'ils agiraient à l'insu d'Elisabeth; et ils n'osèrent, ce jour-là, envoyer ni la lettre ni le warrant (2).

Le lendemain matin, 3 février, Elisabeth fit de nouveau appeler Da vison. Elle lui raconta que, la nuit, elle avait rêvé qu'elle le punissait pour avoir été la cause de la mort de la reine d'Ecosse, ajoutant qu'elle avait été si troublée que, si elle avait eu une épée sous la main , elle l'en aurait percé. Quoique cette confidence eût été accompagnée d'un sourire , Davison en fut inquiet; il demanda à sa mal t ras se si elle était décidée ou non à faire exécuter Marie : « Oui , par Dieu , »

(1) Chalmers, t. III, p. 629 et 630.

(2) Elus, 2« série, t. III, p. 111 et 112.

répondit Elisabeth avec une vivacité extraordinaire ; mais elle répéta qu'elle n'aimait point le moyen adopté , parce qu'il faisait retomber sur ses épaules toute la responsabilité. Davison s'était permis de faire des objections contre tout autre moyen ; la reine lui répliqua que des hommes plus sages que lui étaient d'une opinion contraire ; puis elle lui demanda s'il avait reçu une réponse de Paulet. Quand Davison la lui eut fait connaître, elle s'emporta en injures grossières contre « tous ces parjures y ces formalistes affectés qui promettaient beaucoup , qui juraient au besoin , et ne savaient rien faire... Mais , » dit-elle, « je saurai bien me passer d'eux; j'ai Wingfield qui ne reculera pas. » Quel était ce Wingfield qu'elle comptait mettre en besogne? on l'ignore. Davison essaya d'excuser Paulet , la reine sortit sans vouloir rien entendre ; et pendant plusieurs jours elle ne parla plus de ce sujet, comme pour faire croire qu'elle l'avait oublié. Il n'en était rien : le matin môme du jour où devait avoir lieu l'exécution , elle dit à Davison qu'il était temps d'en finir, ajoutant, avec un grand jurement, que c'était une honte pour ses ministres que la chose ne fût pas encore faite. Elle voulait qu'il écrivît pour les presser , parce que tout retard ne faisait qu'accroître ses dangers (1). Mais le conseil, prévenant ses désirs, s'était décidé à faire exécuter le warrant sans attendre de nouveaux ordres.

Le 3 février , la commission fut confiée à Beale ; il lui fut enjoint en mâme temps de convoquer deux des commissaires : les comtes de Shrewsbury et de Kent , et de faire procéder à l'exécution de Marie (2). Beale arriva à Fotheringay le dimanche , 5 février. Après avoir communiqué à Paulet et à Drury l'objet de sa mission , il s'entendit avec eux sur les mesures à prendre. Les comtes de Shrewsbury et de Kent arrivèrent le jour suivant ; le 7 , ils se rendirent au château , accompagnés du shérif de Northampton. Depuis quelques jours , l'arrivée successive de plusieurs étrangers avait commencé à exciter les soupçons et les craintes des serviteurs de la reine ; la pré-

(1) Davison'8 Apoloçy, Chalmers, t. III, p. 627-636.

(2) Davisok's Apology.

sence du comte de Shrewsbury (i) et les préparifs que Ton faisait les jetèrent dans le désepoir. Dans l'après-midi, les deux commissaires demandèrent une audience à Marie. Elle leur ût dire qu'elle était malade, mais que , s'ils avaient quelque chose d'important à lui communiquer , elle se lèverait pour les recevoir. Sur leur réponse que la mission dont ils étaient chargés ne pouvait souffrir de retard , elle s'habilla à la hâte ; un instant après , le comte de Shrewsbury fut introduit dans sa chambre avec le comte de Kent , Beale , les deux gardiens et le shérif du comté.

Marie les reçut avec sa grâce accoutumée; elle était assise au pied de son lit devant une petite table de travail , entourée de ses femmes et de Bourgoin , son médecin. Sherwsbury lui fit connaître en quelque mots l'objet de leur venue : il dit que leur souveraine, cédant aux importunités de ses sujets, avait donné des ordres pour faire exécuter la sentence prononcée contre elle; et il lui demanda si elle voulait bien entendre la lecture de leur commission. Marie écouta cette lecture sans l'interrompre et sans manifester le moindre trouble, puis elle s'inclina, et, faisant le signe de la croix : « Au nom de Dieu,» dit-elle, « bienvenue soit la nouvelle qui m'est enfin annoncée! Je suis contente de quitter ce monde , où je n'étais plus d'aucune utilité, et je regarde comme un bonheur signalé que Dieu veuille m'en tirer , après tant de peines et d'afflictions que j'ai endurées pour l'honneur de son nom et de son Église, de cette Église , » ajouta-t-elle , avec une grande expression de ferveur, « pour laquelle j'ai toujours été prête à verser mon sang goutte à goutte.

» J'ai médité pendant les dix-neuf ans de ma captivité sur tout ce qui pouvait m'arriver ; j'ai souvent réfléchi à la manière dont les Anglais traitent les princes prisonniers, et j'osais à peine, après avoir échappé tant de fois aux pièges qui m'étaient tendus, espérer une fin aussi heureuse. Elle m'est une preuve

(l)En sa qualité de comte-maréchal, Bhrewsbury devait présider à l'exécution. Apres la sentence de mort prononcée contre Marie, il avait offert de te démettre de sa charge pour échapper à cette cruelle nécessité.

de l'amour de Dieu, et un témoignage qu'il daigne me recevoir au nombre de ses serviteurs. » Marie rappela qu'elle était née reine, qu'elle était fille de roi, la plus proche parente d'Elisabeth, la petite-fille de Henri VII, qu'elle avait été assise sur le trône de France et qu'elle était encore reiue douairière de ce beau royaume. « A quoi, » s'écria-telle, « m'ont servi tant de titres? Pas même à me défendre contre la cruauté et l'injustice. J'ai beaucoup aimé l'Angleterre ; j'ai désiré sa prospérité, comme héritière de la couronne ; j'ai recherché l'amitié de ma bonne sœur; j'aurais voulu pouvoir m'entretenir avec elle et m'épancher dans son sein, persuadée qu'une entrevue entre nous aurait mis fin à toutes les jalousies ; mais tout m'a été refusé : mes ennemis, n'écoutant que la voix de leur intérêt, nous ont tenues séparées. Et j'ai été traitée ignominieusement et avec la dernière injustice, emprisonnée contrairement aux droits des gens, retenue captive pendant dix-neuf ans, et enfin condamnée par un tribunal, qui n'avait sur moi aucune juridiction, à périr de la main du bourreau pour un crime dont je suis innocente. » Et posant la main sur un Nouveau Testament qui était devant elle : « Je prends Dieu à témoin, » dit-elle avec énergie, « que je n'ai jamais désiré, approuvé ni recherché la mort de la reine d'Angleterre. — Ce livre est un Testament papiste, » s'écria le comte de Kent, « votre serment n'a aucune valeur. — C'est la version reconnue par l'Église catholique, » répliqua Marie ; « Votre Seigneurie doit par conséquent tenir mon serment pour plus sacré que si j'avais juré sur votre version, à laquelle je ne crois point. »

Elle demanda ensuite qu'il lui fût permis d'avoir son aumônier, afin qu'il pût la préparer à la mort. Cette dernière consolation lui fut refusée, sous prétexte que sa requête était contraire aux lois de Dieu et à celles du royaume. Le comte de Kent, essayant de la convertir, l'engagea à profiter des courts instants qui lui restaient pour se repentir et renoncer à ses folles superstitions. Il lui offrit à la place de son aumônier le docteur Fletcher, doyen de Peterborough, qui lui démontrerait ses erreurs et l'aiderait à sauver son âme. « Puisqu'on me dénie,» répondit Marie, « les consolations de la religion, j'espère que

Dieu, dans sa bonté, me tiendra compte de mes intentions, et qu'il aura merci de mon âme. » Elle refusa l'assistance du doyen de Pétri borough, en disant qu'elle était résolue à mourir dans la foi de ses pères, et prête à subir tous les tourments plutôt que de l'abandonner. « Madame, » s'écria le comte de Kent, « avec de pareils sentiments votre vie serait la ruine de notre religion, votre mort la sauvera. » Ces* paroles illuminèrent d'un rayon de joie le visage de Marie.

Elle s'informa si les princes chrétiens n'avaient rien tenté pour la sauver, et si son fils l'avait abandonnée. Et comme il lui était échappé quelques plaintes, et qu'on lui conseillait de mourir en paix et charité, elle répondit qu'à l'exemple de David elle pardonnait à tous et à chacun, comme elle priait qu'on lui pardonnât ; que sa cause étant celle de Dieu, elle lui laissait le soin du pardon et de la vengeance. Elle demanda quand elle devait mourir : c Demain à huit heures, » répondit d'une voix émue le comte de Shrewsbury. Marie fit observer que c'était bien prompt, qu'il lui restait à peine le temps nécessaire pour faire son testament et pourvoir au sort de ses pauvres serviteurs qui avaient tout sacrifié pour la servir. Elle pria qu'on lui rendît ses papiers, dont elle avait besoin pour régler ses affaires, et insista de nouveau pour avoir son aumônier. Pins elle s'informa de ses secrétaires : « Ils sont vivants, » lui répondit-on, « mais étroitement emprisonnés. » Convaincue, d'après les rapports qui lui avaient été faits, que Nau l'avait faussement accusée : c Je proteste, > dit-elle, en mettant de nouveau la main sur l'Évangile, » que Nau est cause de ma mort; Nau me fait mourir pour se sauver; mais la vérité sera bientôt connue. » Elle désirait savoir si la reine d'Angleterre n'avait fait aucune réponse à sa dernière lettre, et spécialement si elle permettrait que ses restes fussent transportés en France, et laisserait ses serviteurs retourner librement dans leur pays avec le peu qu'elle leur laisserait; mais les commissaires n'avaient à ce sujet ni instructions ni commandements. Comme ils sortaient, Bourgoin, les larmes aux yeux, les supplia en grâce de surseoir de quelques jours à l'exécution, pour laisser à la reine le temps de faire son testament et de se préparer à

mourir. Le comte de Shrewsbury, dont il implorait la pitié, répondit « qu'il n'avait pouvoir d'accorder le moindre délai (i). »

Quand les commissaires furent sortis, Marie, gui n'avait rien perdu de sa sérénité, se tournant vers ses serviteurs : « Eh bien, Jane Kennedy, ne vous l'avais-je pas dit? Je savais bien qu'ils ne me laisseraient point vivre : je leur étais un trop grand obstacle pour leur religion. » Et les voyant tous en larmes : « Mes enfants, » dit-elle, « il n'est plus temps de pleurer; vous devez plutôt vous réjouir de me voir au terme de mes maux et de ce que je meurs pour une si bonne querelle. Je remercie Dieu de m'appeler à cette heure, et de me donner l'occasion de souffrir la mort pour son saint nom, sa vraie religion et son Église ; il ne me pouvait advenir un plus grand bien en ce monde. » Et comme les larmes redoublaient : « Or sus , » ajouta-t-elle, « que chacun se mette en patience, et nous laissez ici prier. » Restée seule avec ses femmes, Marie se mit en prières et y passa quelque temps. Après quoi elle compta ellemême l'argent qui lui restait, le partagea en plusieurs sommes séparées, et mit chaque part dans une petite bourse, avec un morceau de papier sur lequel elle écrivit de sa main le nom du destinataire.

Afin d'avoir un peu plus de temps à donner à ses derniers apprêts, elle fit avancer l'heure de son souper. Elle mangea très-peu, comme à son ordinaire. De temps en temps pendant le repas, elle s'entretenait avec Bourgoin, qui la servait en l'absence d'André Melvil ; puis tombait dans une douce rêverie et semblait sourire, comme si elle eût entendu quelque heureuse nouvelle. Tout à coup, levant les yeux vers Bourgoin : « Avezvous remarqué, » lui dit-elle, «les paroles échappées au comte de Kent, pendant qu'il discutait avec moi? Oh! que j'en suis heureuse ! On prétendait que j'étais condamnée à mort pour avoir conspiré contre la vie de la reine d'Angleterre, et voilà

(1) Mort de la reine d'Ecosse , dans Jebb, t. II, p. 613-624 ; Martyre de la reine d'Ecosse, p. 402-403 ; Relation des commissaires , dans Elus, 2* série,

t. III ; CàMDHN ; ROBEKTSON ; TyTLER, etC»

que le comte de Kent, qu'ils ont envoyé pour me convertir , avoue que c'est pour ma religion (1). »

Après qu'elle eut soupe, elle manda tous ses ses serviteur», se lit verser une coupe de vin, but à leur santé et leur demanda s'ils ne voulaient pas lui faire raison. Tous se mirent à genoux et, mêlant leurs larmes au vin, ils burent à leur maîtresse, eu la priant de leur pardonner tout ce en quoi ils avaient pu l'offenser. Elle leur pardonna de bon cœur, et leur demanda à son tour d'oublier les torts qu'elle pouvait avoir à leur égard. Elle leur rappela ensuite leurs devoirs envers Dieu, les exhorta à rester fermes dans leur religion, à oublier toutes leurs petites querelles, à vivre en paix et charité les uns avec les autres. « Ce sera plus facile, » dit-elle, « maintenant que Nau ne sera plus avec vous. » Elle répéta que Nau était la cause de sa mort, et désira qu'il fût dénoncé à du Ruisseau et à Fontenay. Ce fut le seul sujet sur lequel elle s'exprima avec quelque amertume.

Après ces dernières recommandations, elle inspecta ce qui lui restait de meubles, de vêtements, de joyaux, et les partagea entre ses femmes et ses serviteurs, comme des témoignages de son affection. Elle ne réserva que quelques bijoux qu'elle destinait aux rois de France et d'Espagne, à son fils, à Catherine de Médicis, aux princes de sa famille et à quelques amis dévoués. Après avoir disposé de tout, à l'exception du vêtement qu'elle devait porter le lendemain, elle écrivit à Préau son aumônier: « J'ai requis vous avoir pour faire ma confession, ce qui m'a été cruellement refusé... A faute de cela, je confesse la giièveté de mes péchés en général, comme j'avais délibéré le faire à vous en particulier, vous priant, au nom de Dieu, de veiller avec moi cette nuit pour la satisfaction de mes péchés, et m'en-* voyer votre absolution et pardon de toutes les offenses que je vous ai faites... Ad visez-moi des plus propres prières pour cette nuit et pour demain, et de tout ce que vous penserez pour mon salut,... car le temps est court (2). »

(1) Camdek, dans KjnfitBT, t. II, p. 534, et Mort de la reine d'Écoue, Jbbb, t. II, p. 625.

(2) Labanoff, t. VI, p. 483 et 48{.

Cette lettre terminée, elle écrivit sou testament de sa propre main et sans s'interrompre. Elle pourvoyait, avant tout, au paiement de ses dettes ; le reste, elle le léguait à ses serviteurs, donnant à chacun suivant ses mérites et ses besoins. Elle nomma pour son exécuteur testamentaire le duc de Guise, à qui elle adjoignit l'archevêque de Glasgow, l'évêque de Ross et son chancelier du Ruisseau (1).

Elle adressa ensuite ses derniers adieux à son beau-frère le roi de France. Après avoir annoncé qu'elle devait mourir le lendemain : « Grâce à Dieu, » disait-elle, «je méprise la mort, et fidèlement proteste de la recevoir innocente de tout crime. La religion catholique, et le maintien du droit que Dieu m'a donné à cette couronne, sont les deux points de ma condamnation...

» Il reste que je vous supplie, comme roi très-chrétien, mon beau-frère, ancien allié, et qui avez toujours' protesté de m'aimer, qu'à ce coup vous en fassiez preuve, me soulageant de ce que pour décharger ma conscience je ne puis sans vous, qui est de récompenser mes serviteurs désolés, leur laissant leurs gages ; l'autre faisant prier Dieu pour une reine qui a été nommée très-chrétienne, et meurt catholique et dénuée de tous ses biens. Quant à mon fils, je vous le recommande autant qu'il le méritera, car je n'en puis répondre (2). »

Marie avait vaqué à ces tristes soins avec la même liberté d'esprit que s'il ne se fût agi que des préparatifs d'un voyage. Il était deux heures de la nuit; se sentant fatiguée, elle demanda à prendre quelque repos. Ses femmes lui lavèrent les pieds, et elle se mit au lit. Elle avait l'habitude de se faire lire chaque soir, avant de s'endormir, quelques pages de la Vie des saints, livre qu'elle affectionnait tout particulièrement. Elle dit à Jane Kennedy de choisir la vie de quelque grand pécheur, et s'arrêta à celle du bon larron : « Hélas ! » dit-elle, c c'était en vérité un bien grand coupable, mais pas au tant que moi. Puisse mou Sauveur, en mémoire de sa passion, me faire miséricorde,

(l) Jkbb, t. Il, p. 627 et 628 ; Labanoff, t. VI, p. 485-491. P) Ubahoff , t. VI, p. 492-495.

comme il fit au bon larron à l'heure de sa mort. » A ce moment elle se souvint qu'il faudrait un mouchoir pour lui bander les yeux ; elle s'en fit apporter plusieurs et en choisit un brodé d'or qu'elle mit à part. Ses yeux se fermèrent ; mais quoiqu'elle fût calme et immobile, on remarqua qu'elle ne dormait point : ses lèvres s'agitaient doucement; son esprit paraissait absorbé dans la prière, et parfois un léger sourire semblait passer sur son front (1).

Marie se leva à six heures, le lendemain, qui était le mercredi 8 février (v. s.). Elle fit remarquer à ses femmes qu'elle n'avait plus que deux heures à vivre. Elle s'habilla ensuite et voulut être parée comme si elle avait dû aller à quelque fête. Tous les gens de sa maison s'étaient réunis dans sa chambre; elle leur lut son testament, le signa, et le confia à Bourgoiii pour être remis au duc de Guise, avec ses autres papiers et les souvenirs qu'elle destinait à ses parents de France. Sa cassette lui ayant été apportée, elle en tira les bourses qu'elle avait préparées la veille ; après avoir prélevé sept cents écus pour les pauvres, elle distribua le reste à ses serviteurs. Après quoi elle chercha à les consoler, leur parla, avec la plus parfaite résignation, de la fragilité du bonheur et de la vanité des grandeurs de la terre ; et, sans laisser voir le moindre trouble, elle leur dit adieu, embrassant les femmes et donnant aux hommes sa main à baiser : « Et maintenant, mes amis, » dit-elle, c j'en ai fini avec le monde ; allons tous prier ensemble pour la dernière fois. » Elle passa dans l'oratoire où son aumônier avait coutume de dire la messe ; là se mettant à genoux devant l'autel, elle pria longtemps, entourée de tous ses serviteurs en larmes. Son médecin, craignant qu'elle ne fût à bout de forces, l'exhorta à prendre un peu de pain et de vin ; ce qu'elle fit avec plaisir, en le remerciant par un sourire de cette dernière attention. Puis elle se remit en prières (2).

En ce moment on frappa à la porte; Marie demanda quelques instants pour finir ses dévotions. Mais à huit heures, les

(1) Mort de la reine d'Ecosse, Jsbb, t. II, p. 631.

(2) Jsbb, t. II, p. 632.

comtes de Shrewsbury et de Kent envoyèrent des hommes chargés d'emmener la reine de force pour peu qu'elle tardât encore. La porte s'ouvrit; le shérif entra seul, sa verge blanche à la main. La reine continuait à prier : < Madame, • dit le shérif d'une voix altérée, « les commissaires m'ont envoyé vers vous. — Oui, allons! » répondit Marie d'un ton ferme. Elle se leva ; Bourgoin qui l'aidait, lui demanda si elle ne voulait pas prendre le crucifix d'ivoire qui était sur l'autel. — Oh ! oui, oui, » répondit-elle : « c'était mon intention ; merci mille fois de me l'avoir rappelé. » Après l'avoir baisé très-dévotement, elle se mit en marche, précédée du shérif et soutenue par Bourgoin. Ses serviteurs la suivaient, plongés dans la douleur ; lorsqu'ils furent arrivés à la porte de l'appartement, on leur dit qu'il ne leur était point permis d'accompagner leur maîtresse à l'échafaud; qu'ils ne devaient pas aller plus loin. Cette défense fut accueillie par une explosion de plaintes et de sanglots ; Marie se contenta de faire observer que c'était bien dur de ne pas laisser ses pauvres serviteurs assister à sa mort. Elle prit de leurs mains le crucifix, son livre d'heures et le mouchoir destiné à lui bander les yeux, et leur dit adieu ; mais ces infortunés lui baisaient les mains et s'attachaient à sa robe, en lui demandant pardon. Ce ne fut qu'avec peine qu'on put mettre fin à ces touchantes démonstrations.

Deux des serviteurs de Paulet s'approchèrent alors pour aider Marie à descendre l'escalier. Son maître d'hôtel, André Melvil, qu'on avait séparé d'elle depuis plusieurs semaines, attendait en bas des degrés. Il se jeta à Ses pieds, et, se tordant les mains, il s'écria avec l'accent du désespoir : « Ah! madame, que je suis malheureux! Et quelle mission que la mienne, quand j'irai porter en Ecosse la nouvelle que ma bonne et gracieuse reine et maîtresse a été décapitée en Angleterre! » Les sanglots étouffèrent sa voix. La douleur de ce vieux serviteur sembla ébranler le calme jusque-là inaltérable de la reine. « Ne pleure pas, mon bon et fidèle Melvil, » dit-elle d'une voix émue, « réjouis-toi plutôt de voir enfin le terme des maux de Marie Stuart. Tu sais, Melvil, que ce monde n'est que vanité, plein de trouble et de misères. Tu porteras ces nouvelles : que

je meurs ferme dans ma religion, fidèle à l'Ecosse et à la France. Dieu veuille pardonner à ceux qui ont désiré ma mort! Celui qui est vrai juge des plus secrètes pensées des hommes sait bien mon intention : mon désir a toujours été que l'Ecosse fût unie à l'Angleterre. Recommande-moi à mon fils; dis-lui que je n'ai rien fait qui puisse préjudicier à son royaume, à son état et à sa qualité de prince souverain. Je demande à Dieu de l'éclairer. Porte-lui ma bénédiction. » Elle fit le signe de la croix comme pour le bénir, et quelques larmes brillèrent dans ses yeux. Puis, tendant la main à son serviteur : « Adieu, mon bon Melvil, adieu encore une fois; et prie pour ta reine et maîtresse (1). » C'était la première fois qu'on l'entendait tutoyer un de ses serviteurs.

Après avoir essuyé ses larmes, Marie, se tournant vers les commissaires, renouvela les demandes qu'elle avait faites tant de fois en faveur de ses serviteurs; elle sollicita le pardon de Curie, et implora comme une dernière faveur qu'il fût permis à ses gens d'assister à sa mort. Le comte de Kent s'y opposa, alléguant que leurs lamentations seraient une cause de trouble; que peut-être ils se livreraient à quelques superstitions scandaleuses, et voudraient tremper leurs mouchoirs dans le sang de leur maîtresse. « Hélas I les pauvres créatures! » s'écria Marie , « je donne ma parole, et promets en leur nom qu'ils ne feront rien de tel. Votre maîtresse, qui est une reine vierge, n'a pas pu donner, par respect pour notre sexe, un ordre si rigoureux que vous ne puissiez m' accorder plus que cela, quand je serais une personne d'un moindre rang. Assurément on ne me refusera pas une aussi mince faveur ; mes pauvres filles ne désirent que me voir mourir et recevoir mon dernier adieu. »

Après quelque délibération, la permission fut accordée à quatre de ses serviteurs et deux de ses femmes. Marie désigna Bourgoin son médecin, Gervais son chirurgien, Gorion son apothicaire et Didier son intendant; et parmi ses femmes, Jane Kennedy et Elisabeth Curie. Elle demanda encore une der-

(1) Jbbb, t. II, p. 633-635 ; ChdUauneuf au roi ,27 février . dans Tbcibt* t. IV ; Relation des commissaires, dans Elus et Robbrtson ; 8pottiswoodi.

nière fois à voir sou aumônier, pour recevoir sa bénédiction ; ce fut en vain (1).

Le cortège se mit en marche : en avant le shérif avec ses officiers , ensuite les deux gardiens Paulet et Drury, puis les deux commissaires , et enfin Marie suivie d'André Melvil. Elle était vêtue en reine douairière , mais avec plus de soin et de recherche qu'elle n'avait coutume. Sa coiffure était de linomple blanc brodé de dentelles, avec un voile pareil, rejeté en arrière et tombant jusqu'à terre. Elle portait un manteau de satin noir broché , garni par devant de martre zibeline avec une longue queue et des manches pendantes , et le collet à Vitalienne. Le corsage de sa robe était, comme le manteau, de satin noir brodé, noué de soie de couleur, et la jupe de velours cramoisi brun. Une chaîne de boules de senteur avec une croix d'or était suspendue à son cou , et un rosaire à sa ceinture (2). Le crucifix dans une main ; et dans l'autre son livre d'heures , Marie Stuart allait au supplice d'un air assuré et le visage serein.

Dans la grande salle du château était dressé l'échafaud, d'environ deux pieds et demi de haut et douze de large. Il était entouré d'une barrière et recouvert d'étoffe noire. Au milieu était posé le billot avec un siège et un coussin pour la reine , et deux autres sièges pour les commissaires. A l'entour étaient rangés les gentilshommes , juges et officiers , au nombre de deux cents ; deux mille cavaliers stationnaient en dehors et dans le voisinage (3). Marie soutint sans faiblir la vue de ce funèbre appareil. Quand elle fut au pied de l'échafaud , Paulet lui offrit le bras pour l'aider à monter : « Merci, » dit-elle, « ce sera la dernière peine que je vous donnerai (4). » Elle s'assit sur le siège qui lui avait été préparé , et les deux comtes se placèrent à côté d'elle. Beale et le shérif se tenaient debout

(1) Ellis, 2* série, t. III, p. 114, et Blackwood, p. 406. 00 Jebb, t. II, p. 307 et 640 ; Tbulbt, t. IV, p. 158 et 159.

(3) Jbbb, t. II, p. 636, et Tbulbt , t. IV, p. 157; Elus, %• série, t. III, p. 113 et suiv.

(4) Chdteauneuf au roi, 27 février 1587, Tbulbt, t. IV, p. 171.

de l'autre côté , en face l'exécuteur de la Tour avec son aide , tous deux vêtus de noir (t). Beale lut la sentence d'exécution ; Marie F écouta sans laisser voir la moindre émotion , et quand Shrewsbury lui dit : « Madame , vous voyez ce que vous ave* à faire, » elle répondit simplement : « Faites votre devoir (2). » Elle se signa , et avec « une contenance joyeuse , sa beauté plus apparente que jamais et sa majesté accoutumée, » elle dit d'une voix grave et assurée : « Après avoir été longtemps dé* tenue prisonnière, quoique princesse souveraine, proche parente de votre reine et héritière de cette couronne , j'ai été enfin amenée à la mort, sans que les hommes eussent aucun pouvoir sur moi. Près de finir ma vie, je remercie mon Dieu, qui a permis que je meure pour ma foi, et m'a fourni l'occasion d'en faire publiquement profession et de protester, comme je l'ai toujours fait , que je n'ai jamais recherché ni voulu la mort de la reine d'Angleterre , ni consenti à aucun attentat contre sa personne. Mes ennemis sont parvenus au terme de leurs desseins ; je leur pardonne de grand cœur et à quiconque pourrait m'avoir offensée, comme je demande à tous de me pardonner (3). »

En ce moment le doyen s'avança et se mit à prêcher , ou plutôt à insulter celle qui allait mourir. « Cessez , monsieur le doyen, » lui dit Marie à plusieurs reprises, « cessez de vous fatiguer inutilement. » Pour mettre fin à cette scène, Shrewsbury ordonna au ministre de prier au lieu de prêcher ; et il invita la reine à se joindre à eux. * Milords, » répondit Marie, « si vous voulez prier avec moi je vous en remercie de grand cœur, maisfje ne puis prier avec vous : je suis catholique et veux mourir telle. » Le comte de Kent , scandalisé , s'écria qu'il la plaignait d'être adonnée à de si folles superstitions ; que c'était au cœur et non à la main qu'il fallait porter la croix du Christ. A cette interpellation grossière, Marie répondit avec la douceur des martyrs, « qu'il était malaisé de porter un

(1) Jbbb, t. il, p. 636.

(2) Jbbb,. t. II, p. 636, Teulbt, t. IV, p. 157.

(3) Jbbb, t. II, p. 636 et 637.

tel objet à la main , sans que le cœur fût touché ; que rien n'était plus séant à tout chrétien qui allait mourir , que de porter la vraie marque de sa rédemption (1). »

Le doyen commença une prière, mais qui ressemblait à son sermon ; tous les assistants se joignirent à lui. Marie s'agenouilla de son côté et récita les psaumes de la pénitence à haute voix, a tellement qu'elle semblait vouloir dominer la voix du doyen ; » elle répétait, avec un redoublement de ferveur, les versets les plus appropriés à sa situation. Quand le doyen eut fini, on put entendre plus distinctement, au milieu du recueillement général, chaque parole de la noble victime : elle priait en anglais ; ses serviteurs étaient agenouillés autour de l'échafaud. Elle demanda à Dieu, pour elle-même, de lui donner son Saint-Esprit, pour ses ennemis, de leur pardonner. Elle pria tour à tour pour l'Angleterre, pour son fils, pour la reine Elisabeth et pour la pauvre Église affligée ; ajoutant qu'elle était une grande pécheresse, indigne d'être entendue, mais qu'elle mettait sa confiance dans la miséricorde de Dieu, et qu'elle espérait, par les mérites du sang de Jésus-Christ, être sauvée et reçue dans son royaume. Ainsi agenouillée, les mains jointes et les yeux levés au ciel, on eût dit, à voir la sérénité qui brillait sur son visage, qu'elle avait déjà quitté la terre. Tous les spectateurs étaient touchés jusqu'aux larmes; elle seule n'était point émue et semblait sourire à la mort (2).

Quand elle eut achevé ses dévotions, elle baisa le crucifix, fit le signe de la croix et dit d'une voix pleine d'onction : « Tout ainsi, mon Dieu, que tes bras furent étendus surlacroix, ainsi reçois-moi entre les bras de ta miséricorde, et étends sur moi ta pitié et me pardonne tous mes péchés. » Elle se releva. Les deux commissaires l'interpellèrent sur les choses secrètes qu'elle pouvait savoir ; elle déclara qu'elle ne dirait rien de plus. Alors le bourreau s'approcha pour la « dévêtir » : « Laissez-moi faire, je m'entends à ceci mieux que vous, » dit-elle en souriant; « je

(l) Jhbb, t. II, p. 637 ; Blackwood, p. 406 et 407 ; Ellis , %• série, t. III , P- H3etsuiv.

W Jbbb, t. II, p. 638 et 639; Tbulbt, t. IV, p. 158 et 159.

n'eus jamais de tels valets de chambre. » Elle commença àôter les épingles de sa coiffure, puis elle appela Jane Kennedy et Elisabeth Curie, qui priaient au pied de l'échafaud. Mais quand il fallut aider leur maîtresse, les deux pauvres filles ne purent réprimer leurs gémissements. « Ne pleurez pas, » leur dit Marie, « je suis bien heureuse de sortir de ce monde. » Et posant le doigt sur ses lèvres : c Si vous pleurez davantage, je «erai obligée de vous renvoyer, car j'ai promis pour vous. » En -continuant à se dépouiller, elle détacha de son cou un croix d'or que Jane Kennedy aurait voulu garder : c Laissez-la à cette demoiselle, » dit Marie au bourreau, c elle vous en donnera plus d'argent qu'elle pe vaut; • mais le bourreau s'en -empara au nom de son droit. Quand sa robe eut été enlevée, elle apparut toute vêtue de rouge (1).

La dernière toilette achevée, Marie donna sa bénédiction à -ses serviteurs et leur faisant signe de la main : « Adieu, » ditelle, « adieu jusqu'au revoir. » Elle embrassa ses deux filles; et, quand Jane Kennedy lui eut bandé les yeux, elle posa résolument sa tête sur le billot en récitant avec ferveur le verset : In te domine speravi, non confundar in xlernunu Les exécuteurs à genoux lui demandèrent pardon : « Je pardonne à tous, • répondit-elle. Le comte de Shrewsbury donna le signal, en détournant la tête et en se couvrant le visage. Il y eut un moment d'hésitation : Marie avait engagé ses mains sous son menton ; on dut les lui faire retirer de peur qu'elles ne fussent tranchées. Elle continuait à prier; comme elle répétait le verset : in manus tuas, domine^ commendo spiritum meumy la hache s'abattit sur sa tête. Mais soit maladresse, soit que l'émotion qui avait gagné tous les spectateurs eût fait trembler sa main, le bourreau la blessa seulement. L'infortunée victime ne fit pas -un mouvement ; on ne l'entendit pas même pousser un sou-

(1) c Son cotillon estoit de velours rouge , et le corps estoit de satin » rouge; et estant dépouillée jusques à ce cotillon, l'une de ses demoiselles ■ luy aî&nt apporté une paire de manches de satin rouge, laquelle elle mist • en ses bras , et ainsy fut exécutée toute en rouge » (Teulbt , t IV, p. 160;.

pir : sa souffrance ne fut attestée que par la contraction qu'on remarqua sur son visage après sa mort (1). Quand, par un second coup, l'exécuteur eut séparé la tête, il la saisit pour la soulever; la chevelure se détacha, et la tôte alla rouler par terre. On vit alors que Marie était chauve, et que le peu de cheveux qui lui restaient avaient blanchi avant l'âge dans les prisons de son exécrable rivale. Saisissant la tête une seconde fois, le bourreau l' éleva en disant : « Dieu sauve la reine ! » « Ainsi périssent tous ses ennemis! » s'écria le doyen de Peterborough. Une seule voix répondit : « Amen, amen! » C'était celle du fanatique comte de Kent. Shrewsbury et presque tous les assistants pleuraient d'admiration ou de pitié (2).

Les femmes de Marie, toutes baignées de larmes, s'approchèrent pour couvrir le corps de leur maîtresse et lui rendre les derniers devoirs. Son médecin et son chirurgien réclamèrent son cœur pour le porter en France, conformément au désir qu'elle en avait exprimé. Ils furent tous rudement écartés et reconduits dans leurs appartements, où on les enferma. Le sang qui avait coulé sur l'échafaud fut étanché avec soin, de peur que quelque linge n'y fût trempé pour provoquer les amis de la victime à venger sa mort. Gomme on enlevait les vêtements, on trouva, caché sous la robe, un petit chien qui avait suivi sa maîtresse sans être aperçu. On voulut le chasser, il alla se blottir près du corps d'où on ne put l'arracher que de force (3).

Les restes de Marie, recouverts d'une étoffe grossière qu'on arracha d'une table de billard, furent transportés dans la

(1) La tête de Marie Stuart fut peinte quelques heures après l'exécution. On remarque cette contraction particulièrement dans les narines qui sont amincies et relevées. La tête repose sur un bassin placé lui-môme sur une table recouverte de velours écarlate. Un rouleau de parchemin, qui pend au dessous du bassin, porte cette inscription : Maria Scotiœ Regina, 9 fév. 1587, avec la signature du peintre, Amyas Cawood. Cette curieuse peinture, qui se voit à Abbotsford, fut offerte à Walter Scott par un Prussien.

(2) Jebb. t. II, p. 639 et 640 ; Tbulet, t. IV. p. 160 et 161 : Elus, 2« série, t. III, p. 117, et Blackwood.

(3) Jibb, t. II.

chambre qu'elle avait occupée. Ils furent embaumés « tellement quellement, » et enfermés dans un cercueil de plomb. Les médecins employés à l'opération « déclarèrent que jamais ils n'avaient vu plus beau corps, plus net et de plus saine conformation (1). » Elle n* avait que quarante-quatre ans et deux mois. Le billot, l'échafaud, tout ce qui avait été taché de sang fut brûlé, de peur que ses partisans ne fussent tentés d'en faire des reliques (2).

(1) Jebb, t. II. p. 645 ; Teulbt, t. IV, p. 162 et 163 ; Robbbtson.

(9) Teclet, Supplément, p. 347. Il existe plusieurs récits de la mort de Marie Stuart : et d'abord celui qui se trouve dans Jebb (t. II, p. 611-649) ; celui qu'a publié Labanoff dans son volume spécimen (Paris, 1839), celui qu'a donné M. Teulet (t. IV, p. 154-164), la relation officielle des commissaires dans Ellis , une autre relation envoyée par R. W. (Richard Wigmord) à Burleigh, et enfin la lettre de Château neuf du 27 février (n. s.). Blackwood a donné aussi d'intéressants détails. Tous ces récits s'accordent à vanter la résignation chrétienne de Marie, sa sérénité, sa piété et sa résolution en face de la mort. C'est à ces différents récits que nous avons puisé pour raconter les détails qui précèdent.

Le plus complet est celui de Jebb : Mort de la royne d'Escotse. Il a été généralement attribué à Bourgoin. M. de Chantelauze, qui a étudié la question, ne doute pas qu'il ne soit en effet de lui, ou que du moins il n'en ait fourni toute la substance à l'auteur anonyme qui l'a publié. Mais il parait que Bourgoin avait rédigé de plus, et sous les yeux de la reine, un journal qui commençait à l'époque de la translation de sa maîtresse à Tixall, qui comprenait tout le procès et se terminait par l'exécution-, seulement, pour ne pas faire double emploi , Bourgoin avait fort abrégé cette dernière partie dans son journal. On lit dans la lettre de Marie au pape Sixte-Quint, du 23 novembre 1586 ( Labanoff, t. VI, p. 448 et suiv.) :

« Vous aurés le vray récit de la fasson de ma dernière prise et toutes les » procédures contre moy et par moy, afin que , entendant la vérité , les ca- » lomnies que les ennemis de l'Eglise me vouldront imposer, puissent être » par vous réfutées et la vérité cognue ; et à cest effect ay-je vers vous en- » voyé ce porteur... »

Il y a tout lieu de croire que le manuscrit de la fin du seizième siècle, qu'a retrouvé M. de Chantelauze, n'est autre que le journal de Bourgoin contenant le récit dont parle Marie Stuart dans sa lettre au pape Sixte-Quint. II est dit quelque part, dans La mort de la royne d'Escosse, que la première partie du mémoire relatant le procès de la reine sera publiée incessamment. Elle ne l'a jamais été ; elle va l'ôtre bientôt sans doute par les soins de M. de Chantelauze. C'est un document d'un haut intérêt qui contient les détails les

Aussitôt après l'exécution, les portes du château de Fotheringay avaient été soigneusement fermées , afin que personne ne pût en sortir jusqu'à ce que les commissaires eussent rédigé la dépêche qui devait annoncer à la cour la fin de la reine d'Ecosse. Vers une heure après-midi, un des fils du comte de Shrewsbury, Henri Talbot, fut dépêché à Londres avec le procès-verbal et le récit des principales circonstances qui avaient accompagné l'exécution. Le messager, parti en toute hâte, arriva à Greenwich, vers neuf heures, le lendemain matin. À midi, la nouvelle était répandue ; à trois heures, les cloches sonnèrent à toute volée, et des feux de joie furent allumés dans toutes les rues ; on alla chez l'ambassadeur de France demander du bois pour le feu qui se faisait dans la sienne (1).

Toutes ces démonstrations n'avaient pu échapper à Elisabeth ; Davison affirme d'ailleurs, dans son apologie, qui porte tous les caractères de la vérité, qu'elle apprit la nouvelle la nuit même qui suivit l'exécution (2). Mais elle feignit de ne rien savoir. Ce ne fut qu'au bout de quatre jours qu'elle eut l'air d'apprendre accidentellement, dans une conversation avec une des dames de la cour, l'exécution de Marie. Elle simula le plus grand étonnement, puis s'abandonna à un accès de larmes et d'indignation. Elle nia tout ce qu'elle avait dit et fait, ou prétendit l'avoir oublié, protestant qu'elle avait ordonné à Davison de garder le warrant jusqu'à ce qu'il eût reçu de nouveaux ordres. Elle ne rougit pas d'appeler Dieu à témoin et d'affirmer avec le plus horrible blasphème que, loin d'avoir jamais voulu faire mourir sa bonne sœur d'Ecosse, sa ferme résolution avait toujours été de lui conserver la vie. Elle rejeta l'exécution sur Davison et ses ministres, les accusant de l'avoir trompée et de vouloir la mettre en tutelle. Pour faire croire à la sincérité de sa douleur, elle prit le deuil, suspendit de leurs emplois plu-

plus circonstanciés sur le procès de Marie , sur ses interrogatoires et ses réponses, et qui complétera ce qu'on savait déjà de son attitude devant ses Juges.

(1) Châteauneuf au rot, 27 février 1587, Teulbt, t. IV, p. 172 et 173.

(2) Lift of Davison by Nicolas Harris, p. 268.

478 HISTOIRE DE MARlfe STUART.

sieurs de ses ministres, chassa Burleigh, Leicester, Hatton, et fit jeter Da vison à la Tour (1) : elle espérait abuser l'Europe.

Daus cet espoir , la fourbe reine ordonna que les communications fussent interdites avec la France, les courriers arrêtés, les dépêches interceptées , pour avoir le temps de répandre le récit mensonger qu'elle désirait substituer à la vérité (2). Elle envoya chercher Roger, le valet de chambre de Henri 111, qu elle avait refusé jusque-là de recevoir, quoi qu'il se fût présenté six jours de suite au palais. Elle voulut voir Châteauneuf, qui avait été gratuitement insulté; elle lui fit des excuses pour l'affaire de Destrappes , qui « n'était tout entière , » dit-elle , « qu'une effronterie de deux coquins.» Puis, « le prenant par la main, elle l'attira dans un coin de la chambre, et lui dit que, depuis qu'elle ne l'avait vu, il lui était advenu le plus grand malheur et ennui que jamais elle eût éprouvé , qui était la mort de sa cousine germaine , de laquelle elle jura Dieu avec beaucoup de serments qu'elle était innocente ;... que quatre de son conseil lui avaient fait là un tour dont elle ne se pouvait apaiser , et que, n'étaient leurs anciens services, elle leur eût fait trancher la tête;... que cette mort-là lui toucherait au cœur toute sa vie, pour plusieurs raisons , mais principalement pour le respect du roi de France , de la reine mère , et de feu le frère du roi qu'elle avait tant aimé. • Et tous les courtisans allèrent saluer l'ambassadeur et « le caresser comme un nouveau venu. » Elisabeth lui offrit pour Henri III ses gens , son argent , ses navires , et l'amitié de quatre princes d'Allemagne pour l'aider contre la Ligue. » Ghâteauneuf répondit que si elle désirait l'amitié de son maître , c il fallait la vouloir d'effet et non de paroles ; car sa conduite témoignait tout le contraire (3). »

Personne en France ne fut dupe, pas plus que l'ambassadeur,

(1) Chdteauneuf au roi, 27 février, dans Tue lut et Wright» t. IIf p. 332.

(2) Chdteauneuf au roi, 27 février, et Mendoxa à Philippe 11, 28 février 1587, Papier* de Simancas.

(3) Ghâteauneuf au roi, 13 mai 1587 ; Lettre du même à Brulart, et Mémoire au roi, Tbolbt, t. IV.

de l'hypocrisie d'Elisabeth. La nouvelle de la mort de Marie y avait excité une indignation générale ; les prédicateurs racontaient son martyre, et faisaient de ses derniers moments le tableau le plus émouvant; on écrivit des libelles contre* la bâtarde de Henri VIII, » et des cris de vengeance s'élevèrent de toutes parts (1). Mais Henri III y resta sourd, quoiqu'il sût, comme ses sujets , qu'Elisabeth n'était sincère ni dans ses regrets , ni dans ses démonstrations de bienveillance pour lui (2). Il tenait peu à venger Marie Stuart ; peut-être même ne voyait-il pas avec trop de déplaisir un événement qui atteignait son mortel ennemi , le duc de Guise. 11 se contenta d'ordonner un service solennel à Notre-Dame « pour sa bien-aimée bellesœur, la reine d'Ecosse, qu'il avait plu à Dieu d'appeler à lui. » L'archevêque de Bourges, Renaud de Beaune, prononça l'oraison funèbre (3). Peu de temps après , les relations devinrent aussi intimes que jamais entre la France et l'Angleterre. Le roi d'Ecosse n'était ni plus propre, ni mieux disposé que le roi de France à venger la malheureuse victime d'Elisabeth. Cependant, tout d'abord, il montra plus d'énergie. A la première nouvelle qu'il entendit de la mort de sa mère , il fondit en larmes, et jura qu'il ne laisserait point sans vengeance un acte de despotisme aussi odieux. L'indignation du roi fut partagée par toute l'Ecosse , si l'on excepte la faction vendue à l'Angleterre et quelques ministres fanatiques.

(1)M. Chéruel cite d'un manuscrit du seizième siècle la traduction suivante du verset : Filia Babylonti misera...

Fille de Babylone , race ingrate et maudite , Heureux qui te rendra le mal que tu nous fais , Balançant le salaire à l'égal du mérite. Et mesurant ta peine à tes propres forfaits. Heureux qui , de douleur sentant son âme atteinte , Ira d'entre tes bras tes mignons arracher , Et de leur sang poilu rendre la terre teinte, Froissant leurs tendres os encontre le rocher.

(Chéruel, p. 171.)

(2) Voyez sa Lettre à Chdteauneuf, mai 1587, Tbulet, t. IV.

(3) Tbulet, t. IV, p. 178 et 179.

480 HISTOIRE DE MARIE STtJART.

Elisabeth usa avec Jacques des mêmes ruses qu'avec Henri III. Elle dépécha un messager avec une lettre dans laquelle , rejetant toute la faute sur ses ministres , elle jurait de les punir , et promettait au jeune roi de lui tenir lieu de mère et de lui maintenir ses droits à la couronne d'Angleterre. Jacques refusa d'abord de recevoir le messager ; mais il envoya une garde pour le protéger contre l'indignation des Écossais (1).

Les borderers, tous les nobles demandaient la guerre à grands cris ; un des plus puissants , le comte de Bothwell , refusa de prendre le deuil et dit résolument au roi, en frappant sa poitrine avec son gantelet, que le vêtement de deuil qui convenait dans cette circonstance, c'était la cotte de mailles (2). Des hostilités partielles s'engagèrent sur les frontières, et les membres du Parlement demandèrent à genoux au jeune roi de venger sa mère : l'affront avait pénétré plus avant dans le cœur du peuple que dans celui du monarque. Jacques fut facilement apaisé : on lui représenta qu'il était l'héritier du trône d'Angleterre, que la guerre pouvait compromettre ses droits ; Elisabeth lui envoya des bêtes fauves et des piqueurs , et un présent de 4,000 livres. Trois mois après l'exécution de sa mère, ce triste prince consentit de nouveau à dépendre de la reine d'Angleterre et « à courir sa fortune contre le monde entier (3). »

Elisabeth n'avait pas attendu jusque-là pour oublier les prétendus torts de ses ministres : Burleigh s'était humilié , tous s'étaient reconnus coupables, et étaient rentrés successivement en grâce (4). Il n'y eut d'excepté que Da vison ; quoiqu'il fût le moins coupable, puisqu'il n'avait fait qu'obéir, c'est lui qu'on choisit pour porter les iniquités de la reine et des ministres. Burleigh, l'homme de toutes les perfidies, se chargea de rédiger l'acte d'accusation. Davison n'avait pris aucune part aux

(1) Mission de Carey, p. 13, et Tytlbr, t. VII, p. 126.

(2) Tytlbr, t. VII, p. 127.

(3) Handolph à Walsingham , 7 mai 1587, et Mémorandum, dans Ellis, 2« série, t. III, p. 120 et suiv.

(4) Btrypb, t III, p. 3, et appendix, p. 144-146.

persécutions contre Marie Stuart, c'était un crime de plus ; il y mit le comble en déclarant la vérité devant ses juges, au lieu d'innocenter sa maîtresse et de se prosterner comme Burleigh. Ses biens furent confisqués, et lui fut condamné à être emprisonné le reste de ses jours (1).

Quelque temps après, Elisabeth ordonna de transporter en grande pompe le corps de Marie, de Fotheringay dans la cathédrale de Peterborough ; le 31 juillet, on l'enterra dans le chœur de l'église, en face du tombeau de Catherine d'Aragon (2).

Elisabeth fut une comédienne sans égale ; elle fut habile et très-habile, si l'habileté consiste surtout dans le mensonge, l'hypocrisie et la fourberie. On a beaucoup vanté la pénétration de son esprit et la force de son caractère. Elle montra, en effet, dans plusieurs occasions où son orgueil fut froissé et son trône menacé , un langage hautain et les saillies d'un tempérament sans frein ; mais le fond de son caractère était l'irrésolution et une versatilité qui désespérait ses ministres. Sa conduite privée fut sans dignité : elle eut des mignons jusqu'à un âge où de pareils caprices ne sont plus que des ridicules. En somme, Elisabeth offrit le plus étrange assemblage de quelques qualités masculines , alliées à toutes les passions et les petitesses d'une femme futile et sottement vaniteuse. Aussi un de ses ministres disait-il « qu'elle était quelquefois plus qu'un homme, d'autres fois moins qu'une femme (3). » « Le moyen de faire souvent injustice, » dit un écrivain français (4), « est déjuger du mérite des conseils par la bonne fortune des événements. » Il semble qu'on pourrait justement appliquer ce mot au règne d'Elisabeth. C'est qu'en effet, sa grandeur dans l'histoire, elle la doit moins à ses talents qu'aux louanges intéressées, moins surtout qu'aux succès qui couronnèrent sa politi-

(t) Robbutson, appendix ; Càbala, p. 229, 232; Camdbn ; Life of D<mson> oppmdix, p. 235, 236, 260 et 263.

(2) "Vingt ans après, Jacques, devenu roi d'Angleterre , fit transporter sa mère à Westminster, et lui fit élever un monument que l'on peut y voir encore aujourd'hui.

(3) Burleigh, Nugœ antiquœ, t. I, p. 345.

(4) Balzac, Socrate chrétien.

que. Mais ses succès, ils furent l'œuvre de ses ministres plus que la sienne propre, l'œuvre aussi des circonstances qui favorisèrent sa politique aggressive et tracas si ère.

Laissée sans vengeance par ceux qu'elle touchait de plus près, les rois de France et d'Ecosse, la mort de Marie Stuart sembla un instant devoir trouver un vengeur dans le roi d'Espagne. Ce prince avait contre l'Angleterre de graves et nombreux griefs ; l'outrage fait à la majesté des rois dans la personne de la reine d'Ecosse fit déborder les ressentiments qu'il avait longtemps dissimulés. On sait le sort de son invincible armada : les éléments mêmes parurent conspirer en faveur d'Elisabeth. C'était à l'histoire à venger l'infortunée reine d'Ecosse, ou tout au moins à lui rendre justice ; l'histoire, elle aussi , s'est faite la complice des succès d'Elisabeth. Les passions politiques et religieuses qui s'étaient disputé sa vie se sont disputé sa mémoire ; et tel a été le sort de cette princesse, qu'il en est de ses portraits tracés par les historiens comme de ceux dessinés par les peintres : il en est à peine deux qui se ressemblent. Ses défenseurs n'ont vu que les qualités séduisantes par lesquelles Marie surprend la sympathie et commande l'admiration ; ses détracteurs, puisant aux sources empoisonnées par la haine et le fanatisme , ont chargé leur tableau de couleurs si noires , que, suivant l'expression d'un historien, ils ont fait, au lieu d'un portrait, une « caricature grimaçante (1). »

Marie Stuart fut , de l'aveu même de ses ennemis , une des princesses les mieux douées et les plus accomplies de son siècle. Aux plus rares dons de l'esprit , aux plus nobles qualités du cœur, elle joignait, pour son malheur , les entraînements d'une nature généreuse et ardente. Quoique finement intelligente, elle était crédule et confiante à l'excès ; quoique bonne, elle était emportée ; quoique douée d'une rare énergie, elle ne sut point être constante dans ses résolutions. Ses erreurs furent celles de son jugement plus que de son cœur; ses fautes, celles de sa jeunesse et de son inexpérience. Elle se confia sans discernement, et pardouna sans prévoir les suites de sa clémence.

(1) William Tytler, Enquiry.

Sa chute ot ses malheurs eurent pour cause , non ses fautes, mais les circonstances dans lesquelles elle se trouva placée , l'ambition de quelques-uns de ses sujets, leur turbulence, leur vénalité, le fanatisme des puritains, et par-dessus tout, l'irréconciliable inimitié d'Elisabeth. Servie par des ministres fidèles et dans des circonstances ordinaires , Marie Stuart avait assez de grandes qualités pour fournir un règne prospère et glorieux. Mais contre des difficultés comme celles dont elle fut entourée, l'esprit le plus fertile, le caractère le plus ferme aurait eu peine à lutter avec succès.

L'homme n'est point d'un seul jet : le plus noble a ses petitesses; le plus honnête, un coin de sa conscience qu'il n'oserait montrer ; le plus vertueux , quelque passion qu'il craindrait qu'on ne surprit. Il est rare cependant de trouver dans le même caractère les deux extrêmes : l'extrême bassesse et l'extrême grandeur. Aussi bien , on se demande s'il est possible que Marie Stuart fût capable de l'odieux assassinat de Kirk of Field, quand on vient d'assister au dernier acte qui termine son long martyre, quand on a vu tant de douceur mêlée à tant de fermeté, tant de noble simplicité , de pieuse résignation unies à tant de courage. Les plus grands héros que rappelle l'histoire n'ont point vu la mort avec plus de calme et de sérénité ; il n'y a que l'innocent fort de sa conscience , le chrétien de son espoir en Dieu, le martyr de sa foi , qui ose ainsi la regarder en face et lui sourire. Non, les criminels ne meurent pas ainsi. Ce n'est pas ainsi que mourra , dans son palais , l'hypocrite Elisabeth, assiégée de terreurs, hantée par des fantômes vengeurs , et poursuivie peut-être par l'ombre de sa royale victime.

Note M.

C'est un fait qui a été suffisamment établi par les textes cités dans notre récit, qu'avant comme pendant les conférences, il y eut entente entre Moray et la reine d'Angleterre pour déshonorer Marie Stuart. Le premier ne pouvait autrement justifier et maintenir son usurpation ; il y allait de son crédit et de celui de ses amis, de leurs biens, et peut-être de la vie de ceux d'entre eux qui étaient le plus impliqués dans le meurtre de Darnley. Elisabeth, de son côté, avait besoin de ce prétexte pour garder sa rivale en prison. Sans ce scandaleux accord il est probable que Moray n'aurait pas osé produire ses prétendues preuves; car, de tout ce qu'il exhiba, il n'est pas une pièce qui ne soit suspecte et qui puisse supporter la critique.

Moray produisit d'abord le Livre des articles ainsi décrit : c Une

> collection faite par écrit des présomptions et circonstances d'après

> lesquelles il paraissait évident que, de même que Bothweil avait

> été le principal meurtrier du roi, de même la reine avait organisé

> le meurtre et protégé le meurtrier. » Ce libelle, dont M. Hosack a retrouvé le texte, avaif été composé, comme il a déjà été dit ailleurs, pour la circonstance et par les accusateurs eux-mêmes. Il est divisé en cinq parties qui forment un^amas monstrueux des accusations les

plus horribles, et dont pas une n'était vérifiée que par la parole des ruffians qui les produisaient. C'est un défi éhonté aux faits les plus connus et les mieux avérés : Horay et les siens n'auraient certainement pas osé proférer une seule de ces hideuses calomnies devant un seul Écossais honnête, fût-il indifférent ; mais ils n'avaient d'autres juges de leur véracité que les commissaires d'Elisabeth , qui devaient être muets, qui ne connaissaient point les faits, et dont la plupart étaient plus ou moins compères. Il est inutile de reproduire ici d'aussi grossières inventions ; ce sont celles que répètent depuis trois siècles les historiens qui s'inspirent de Buchanan, l'auteur probable du Livre des articles, dont sa Détection n'est , d'aiNeurs , qu'un autre texte un peu plus développé. C'est à Buchanan, en effet, que les commissaires anglais attribuèrent le Livre des articles ; et Camden dit : c qu'ils n'y ajoutèrent que peu de foi, parce que l'auteur était un homme vénal (1) ; * et, sans doute aussi, parce qu'une telle accumulation de crimes allait au delà de ce que pouvaient croire même les plus crédules. Il suffit d'en lire une page pour être édifié : on rejette bien vite avec dégoût de pareils récits, où l'impudence du calomniateur le dispute à l'odieux de la calomnie. Aussi bien, aucun historien n'a osé ni n'oserait s'en autoriser.

Les procès-verbaux des séances ne disent point à quel moment fut montré le Journal de Moray, qui prétendait relater jour par jour les aits et gestes de la reine. C'est un autre pamphlet dans le genre du précédent, et, comme lui, composé par les accusateurs pour éclairer les commissaires d'Elisabeth : il visait particulièrement à dater les lettres de la cassette.

24 janvier. La reine resta à Glasgow, comme elle fit le 25 et le 26, et eut avec le roi la conférence qu'elle raconte ; et dans ce temps-là, elle écrivit sa longue lettre et d'autres lettres à Bothwell...

29. Elle resta tout le jour à Linlithgow avec le roi, et écrivit de là à Bothwell.

5 février. Elle logea toute la nuit sous l'appartement du roi, dans la chambre où la poudre fut déposée plus tard, et dont Paris, son valet de chambre, reçut la clé.

7. Elle logea et coucha de nouveau dans la môme chambre, et de

(1) Camden, p. 144.

là écrivit pendant la nuit la lettre relative au projet de l'abbé d'Holy rood ( 1) . »

Gomment Horay et ses complices pouvaient-ils savoir, aux dates indiquées, que Marie écrivait à Bothwell, puisqu'ils ne connurent l'existence des lettres que le 20 juin suivant, d'après leur récit ; et comment pouvaient-ils affirmer qu'elles avaient été écrites tel jour et de tel endroit, puisqu'elles ne portaient de date d'aucune espèce, sauf la seconde qui est datée du 25 janvier?

16 juin. Elle passa à Lochleven, et y resta jusqu'au 2 mai 1568.

« Elle passa à Lochleven » est un euphémisme d'un heureux choix danslaboucbe de ceux qui l'y avaient emprisonnée de force. Hais comment, le 46 juin 1567, pouvaient-ils prévoir que Marie resterait à Lochleven jusqu'au 2 mai de l'année suivante? Il est évident que ce journal ne fut fabriqué qu'après coup, pour le besoin delà cause; et que, par conséquent, il n'a pas plus d'autorité que le Livre des articles.

Moray présenta aux commissaires anglais les dépositions de John Hay de Tallo, de John Hepburn de Bolton, de William Powrie et de George Dalglcish ; mais ces dépositions n'étaient que des pièces falsifiées. Il est avéré, parles correspondances etdocumenls contemporains, que ces malheureux avaient accusé Lethington, Mort on, Balfour, Àrgyle, Huntley, et qu'ils avaient absous la reine, quoiqu'on leur eût promis la vie s'ils voulaient la charger. Or, dans leurs confessions montrées aux conférences, il ne restait plus qu'un seul coupable, Bothwell. Elles n'en étaient pas moins certifiées par le clerc de la Justice, JohnBellendeo, une des créatures de Moray. L'acte même du Parlement

(l) a 2i January. The queene rcmaynit at Glasgow, lick as she did the 25* » and the 26°*, and hayd the conférence with the king wherof she wryttis ; » and in thys tyme wrayt hyr bylle and other letters to Bothwell...

» 29. She remayned ail day in Linlithgow with the king, and wrayt from » thence to Bothwell.

■ February 5. She ludged ail nycht under the king, in the chai mer quhairin » the poulder was layd thairefter, and quhairof Paris her chai mer child res- » savit the key.

» 7. She ludgit and lay ail nycht agane in the foresaid chalmer, and from » thence wrayt, that same nycht, the letter concerning the purpose of the « abbot of Holyrudhouse» (Goodall, t. II, p. 247 et 248).

qui prononçait la forfaiture de Bothwell avait été vicié, comme on peut s'en convaincre en comparant la copie présentée aux commissaires anglais avec le registre des Actes du Parlement. Et cependant celte copie aussi était certifiée par le clerc du Registre, James Mackill. Enfin l'acte d'abdication de la reine fut de nouveau produit comme un acte volontaire, quoiqu'il fût notoire que la signature lui avait été extorquée par les menaces et la violence.

Moray produisit ensuite deux témoins, Nelson et Crawford, tous deux au service de Lennox, c'est-à-dire au service des diffamateurs. Ils ne déposèrent ni l'un ni l'autre ; ils présentèrent chacun un écrit qu'ils affirmèrent être la vérité. La déposition de Nelson ne contient, en somme, qu'un seul fait qui puisse être mis à la charge de Marie : le lit neuf remplacé par un lit de moindre prix. Il a été fait justice ailleurs de cette fable absurde ; nous avons prouvé que le lit qui fut détruit était un lit très-riche , appartenant à Damley. Nous pouvons ajouter que le fait, fût-il vrai, ne prouverait rien; car, au dire de Nelson, ce fut avant le 5 février que Marie fit opérer le changement; or, le 5, Bothwell, comme on peut le voir dans la confession de John Hepburn, parlait de tuer Damley dans les champs ; ce ne fut que le 7 qu'il songea à faire sauter Kirk of Field.

La déposition de Crawford mérite encore moins de crédit que celle de Nelson. Elle prétend reproduire ce qui se passa à Glasgow entre le roi et la reine; elle n'a d'importance qu'en ce qu'elle semble étayer la première lettre de la cassette, dont elle reproduit plusieurs paragraphes à peu près mot pour mot, à tel point que l'une parait n'être que la copie de l'autre. Les conversations rapportées dans la lettre de Marie et dans la déposition de Crawford ont passé par trois bouches : celle de la reine, celle de Damley et celle du témoin , et néanmoins, non-seulement les pensées, mais encore les expressions sont identiques. Que trois témoins aient tous les trois une mémoire assez merveilleuse pour reproduire ainsi les termes d'une longue conversation, c'est un phénomène dont l'expérience de tous les jours montre la difficulté sinon l'impossibilité. Nous avons d'ailleurs une preuve, plus concluante encore, que la lettre et la déposition n'avaient qu'une seule et même origine.

Crawford raconte qu'il avait recueilli par écrit les diverses conversations entre le roi et la reine pour les transmettre à son maître le

comte de Lennox. Si cela est vrai, Lennox devait être renseigné sur tout ce qui s'était passé, à Glasgow, entre son fils et la reine. Et cependant on le surprend, quinze moi* après, en quête de l'apprendre, et suggérant à Crawford les principaux points de sa déposition. Le il juin 1568, alors qu'il est déjà question des conférences, et que Wood vient d'apporter en Angleterre la traduction écossaise des lettres de la cassette, Lennox écrit à Horay :

Bien qu'il y ait dans les lettres écrites de la main de la reine des preuves suffisantes pour la condamner, il voudrait que ses serviteurs de confiance (Thomas Crawford, Robert Cunningham et John Stuart de Perevcn) recherchassent par tous les moyens d'autres preuves, et se missent en devoir d'établir les articles qu'il leur a envoyés.

Ces articles étaient, entre autres :

Comment a parlé Hiegate et ce qu'il a dit à Stirling ; le temps de l'arrivée de la reine à Glasgow ; ceux qui l'accompagnaient ; quel entretien Thomas Crawford eut avec elle, lorsqu'elle arriva à la ville ; combien de temps elle y resta avec le roi ; sa manière et sa conversation avec lui ; si elle envoyait des messages à Edimbourg et par qui, et quelles femmes étaient dans sa chambre et dans sa compagnie en ce moment (1).

Mais ce sont là précisément les points principaux de la déposition de Crawford. Si ce dernier les a recueillis, comme il le dit, pour l'information de son maître, comment se fait-il que ce maître les ignore et charge son serviteur de les rechercher? Et pourquoi s'adresser à Horay, qui n'était pas en Ecosse quand ces faits se passaient ? N'est-il pas évident, après cela, que cette déposition de Crawford, loin d'avoir été recueillie par lui, comme il le dit, lui fut suggérée par Lennox? et n'est-il pas probable que les éléments en furent fournis par Moray, ou par Wood, qui colportait en ce moment les lettres de la cassette, auxquelles la déposition devait venir en aide ?

Le même Crawford, quatre jours après que tout avait été produit, reparut devant les commissaires anglais avec une nouvelle déposition écrite, c concernant certaines réponses qui lui avaient été faites par

(1) Hamilton Papers catalogue, imprimé pour le Maitland club et dans miss Stricklahd, t. Y, p. 120, 121.

Jobn Hepburn et John Hay, au moment de leur exécution. » Suivant Crawford, John Hepburn aurait dit sur l'échafaud :

Qu'aucun homme ne fasse mal par le conseil des grands ou de ses maîtres, dans l'espoir qu'ils le sauveront. Car, assurément , je pensais, la nuit où le meurtre fut commis, que quand même il viendrait à être su, personne n'oserait dire que c'était mal , en voyant tant de signatures, et connaissant en cela l'intention de la reine.

Vraies ou fausses, ces paroles ne prouvent guère : le témoignage de Crawford , suspect d'ailleurs, est inacceptable devant le langage des contemporains qui tous s'accordent à dire que les accusés, jusqu'au dernier moment, maintinrent l'innocence de la reine ; et quand surtout, dans le long interrogatoire de Hepburn devant ses juges, il ne se trouve pas un seul mot qui incrimine cette princesse.

Pamphlets écrits pour la circonstance par une plume vénale et démentis par les faits avérés, pièces fausses ou falsifiées, témoins pris en flagrant délit de mensonge, voilà ce que put produire Moray pour étayer ses preuves de résistance : le contenu mystérieux de la cassette. Ce contenu se composait de huit lettres que les accusateurs disaient avoir été écrites en français, d'une suite de sonnets et de deux contrats de mariage. Notre intention n'est point d'entrer dans le détail de toutes les absurdités, invraisemblances, contradictions, impossibilités que renferment ces documents : c'est un travail qui a été fait maintes fois. Goodall , William Tytler, Whitaker, Malcolm Lainjr, Robertson, Hume, Chalmers, Bell, M. Mignet, miss Strickland, M. Wiesener, et en dernier lieu, John Hosack, James F. Mcline, et un anonyme J. F. N., ont traité la question avec des développements plus ou moins considérables et à des points de vue différents.

M. Mignet qui, pour appuyer ses jugements sur Marie Stuart, a semé son récit de passages empruntés aux lettres de la cassette, ne pouvait, vu les contestations dont elles ont été l'objet, se dispenser d'en prouver l'authenticité, ou tout au moins d'essayer.

N'ayant pas les originaux, dit-il, il s'agit de savoir : 1° si les copies qui nous restent des lettres sont conformes, quant à leur contenu, aux originaux perdus ou détruits; 2° si ces originaux perdus ou détruits étaient de la main môme de Marie Stuart.

Je regrette d'être en désaccord avec un si grand maître dans l'art

d'écrire l'histoire; mais il me semble qu'il n'a établi ni l'un ni l'autre de ces deux points. Quant au premier, il a simplement prouvé que les traductions que nous avons sont conformes à la traduction qui Tut montrée secrètement à York aux commissaires d'Elisabeth, et qui fut donnée comme étant les originaux. Était-ce une traduction, était-ce les originaux? qui pourrait le dire? Hais en admettant, avec H. Mignel, que ce fut une traduction, qui nous garantit qu'elle était elle-même conforme aux originaux? Il est certain que les versions latine et française qui nous restent sont misérables, pleines de nonsens et de contre-sens que les historiens, très-souvent, ne se sont pas même donné la peine de relever ; qui nous assure que la traduction écossaise avait été faite avec plus de soin? Là, du reste, n'est pas le point important; il gît tout entier dans cette seconde question : € Les lettres ont-elles été écrites par Marie Stuart et étaient-elles de > sa main, lorsqu'on les a trouvées et reproduites? »

M. Hignet répond : c Les témoignages abondent (1). » Ils abondent si peu qu'il n'a guère pu que rajeunir les arguments de Robertson, et qu'il a été obligé d'invoquer quatre ou cinq fois le témoignage de Moray et de ses complices, comme si ce n'était pas quatre ou cinq fois la même preuve, et quatre ou cinq fois une preuve inadmissible? A cette question : les lettres de la cassette sont-elles authentiques? répondre oui, parce que Moray et ses amis l'affirment, c'est répondre par ce qui est en question : à savoir, si Moray et ses amis sont des gens dignes de foi , ou des menteurs et des faussaires. Des menteurs et des faussaires, ils le sont; nous en sommes certains par les autres pièces produites, pour ne parler que de ce seul fait.

c On n'oppose, > dit M. Mignet, c à tant de témoignages que l'assertion vague de leur fabrication. » Nous allons tâcher d'y opposer d'autres arguments, qui ne seront sans doute pas nouveaux ; car ce ne sera pas autre chose que l'exposé delà conduite de ceux qui prétendirent avoir trouvé les lettres, le tableau de leurs démentis et de leurs contradictions chaque fois qu'ils en parlèrent. Le lecteur jugera s'il est possible que la vérité, qui est une, prenne ces allures embarrassées et cette variété d'accoutrements.

(1) Mignet, t. II, appmdix,ip. 429 et 431.

Bucbanan, dans sa Détection, raconte ainsi la découverte de la cassette :

Au château d'Edimbourg fut laissé par le comte de Bothweli avant sa fuite et réclamé par un de ses serviteurs, George Dalgleish, qui tomba entre les mains de Morton, un petit coffret d'un peu moins d'un pied de long, garni en plusieurs endroits de la lettre romaine F sous une couronne royale, dans lequel étaient contenus certaines lettres et papiers bien connus, qu'on affirme sous serment avoir été écrits de la propre main de la reine à Bothweli (1).

C'était seize mois après la prétendue découverte que Buchauan parlait ainsi. Il en avait déjà été question, et pour la première fois un mois auparavant, le 16 septembre 1568, quinze jours avant les conférences d'York. Ce jour-là :

Le noble et puissant prince James, comte de Moray, reçut du comte de Morton une cassette en argent doré avec toutes les lettres, contrats, sonnets et autres écrits qui s'y trouvaient contenus, envoyés par la reine au comte de Bothweli. Cette cassette avait été trouvée et prise sur George Dalgleish , serviteur de Bothweli , le 20 juin 1567. Le comte de Moray donna décharge au comte de Morton, et certifia que ledit comte avait gardé fidèlement la cassette et son contenu sans en rien altérer, augmenter ou diminuer (2).

Comment Moray pouvait-il le savoir? Morton seul avait le droit d'attester pareille chose. Peu importe ! la parole de l'un vaut la parole de l'autre. D'après cette attestation de Moray, dès le 20 juin 1567, la cassette devait contenir tout ce qu'on en tira plus tard, Morton n'en ayant altéré le contenu ni en plus ni en moins. C'était, en vérité, pour les lords une trouvaille inappréciable , qui leur fournissait du môme coup de quoi couvrir leur révolte, justifier toutes leurs mesures contre la reine, fermer la bouche à ses partisans et assurer le succès de leur entreprise. Et cependant, malgré l'embarras dans lequel ils se trouvaient, ils ne songèrent que longtemps après à en profiter et continuèrent à représenter la reine comme la victime de Bothweli, quoiqu'ils eussent les preuves qu'elle était sa complice.

Le 21 juin, le conseil secret se réunit et délibère; Morton, qui est

(1) Andkrson, t. II, p. 53.

(2) Goodall, t. II, p. 90 et 91.

en possession de la cassette depuis la veille, est présent. Il n'est pas dit un mot de sa trouvaille.

Le 26 du même mois, Dalgleish, sur qui a été trouvée la cassette, est interrogé ; Horion assiste à l'interrogatoire ; il n'est pas fait, qui le croira? la moindre allusion à la précieuse cassette. Ce même jour, 26, le conseil ordonne que Bolhwell soit arrêté pour avoir assassiné le roi et c ravi traîtreusement Son Altesse. » Mais sur les huit lettres de la cassette, trois n'ont d'autre objet'que de prouver le contraire : c'est-à-dire que Marie s'est concertée avec Bothwell pour simuler un enlèvement.

A la fin de juin, M. de Villeroy arrive de France et demande avec du Croc à voir la prisonnière de Lochleven ; on rejette leur demande, mais on ne pense pas à parler de la cassette pour excuser tant de rigueur.

Le 7 juillet, les lords décrètent que ce qui reste de l'argenterie de Marie leur sera remis pour être monnayé ; ils ne songent pas à justifier ce pillage par la révélation de leur découverte.

Le 12 juillet, l'ambassadeur anglais arrive à Edimbourg ; il trouve les lords décidés à se débarrasser de la reine, mais ne sachant, malgré la découverte de la cassette, comment s'y prendre, et n'alléguant comme motifs de leur conduite que le refus de Marie de poursuivre Bothwell et de se séparer de lui. Le 20, pressés par Throckmorton de se justifier par des raisons meilleures, ils répondent par un récit détaillé des violences de Bothwell contre la reine. Mais ce récit est en contradiction avec les lettres de la cassette.

Le 24, lorsqu'il s'agit d'obtenir de gré ou de force l'abdication de Marie, au lieu de la menacer des lettres de la cassette, Lindsay la menace de jeter son corps aux poissons du lac.

Cependant, quoique les rebelles n'eussent pas encore osé faire allusion aux prétendus écrits de la reine, il est certain que c'était un moyen d'accusation qu'ils préparaient en secret, probablement de concert avec Cecil. Une lettre de Robert Melvil à ce ministre semble y faire allusion, et celle que nous avons citée de Silva à Philippe II prouve qu'on parlait en Angleterre, quoiqu'il n'en eût pas encore été question en Ecosse, de lettres coupables attribuées & Marie. On se rappelle la réponse d'Elisabeth : c Ce n'est pas vrai, c'est une intrigue de Lethington. >

49 i APPENDICE.

Lorsque les usurpateurs, après avoir obtenu de force l'abdication de Marie, Turent décidés à couronner le prince, ils se hasardèrent enfin à faire allusion à des écrits compromettants de la reine. On Ta les voir maintenant, après avoir gardé si longtemps le silence sur les lettres de la cassette, n'en parler que pour en faire des descriptions contradictoires ou donner des démentis à leur existence. La première fois qu'il y est fait allusion, c'est dans la lettre de Throckmorton du 25 juillet :

They mean, dit-il , to charge her with the murder of her husband, wherof, they say, they hâve as apparent proof against her as may be, as well by the testimony of her own hand writting which they hâve recovered, as also by witnesses (1).

Il est bon de remarquer que Tbrockmorton laisse aux lords la responsabilité de leur affirmation (they say) . C'est là le premier argument de H. Mignet en faveur de l'authenticité des lettres.

Le 31 juillet, « l'écrit delà main de Marie, recouvré par les lords, » prend la forme c d'une lettre de plus de trois feuilles de papier. > Ce jour-là, l'ambassadeur de Philippe II à Londres eut avec Moray, qui retournait de France en Ecosse, une longue conversation [sur les affaires de Marie Stuart. Moray fut comme toujours d'une hypocrisie profonde : il promit de faire tout ce qu'il pourrait pour remettre sa sœur en liberté ; mais il confessa que ce serait très-difficile :

Porque era cierto que la reyna avia sido sabidora de la muerte de su marido, de que cl esta va muy penado ; y que se avia sabido sin duda por una carta de la reyna escripta al Bothuel, de mas de très pliegos de papel, toda de su propia mano, y firmada de su nombre, en la cual escrivia en sustancia, que no tardase en venir â poner â exécution lo que tenian ordenado, porque su marido le dezia tantas buenas palabras por engaïïarla y atraerla â su volundad, que podria ser que le moviese â ello, si no se hazia lo demas con presteza ; y que ella misma yria â traerle y vendrian â una casa en el camino â donde procuraria se le dièse algun bevedizo, y que si esto no pudiese hacerse, le pondria en la casa â donde estava ordenado lo del fuego, para la moche que se avia de casar un criado suyo , como se hizo ; y que el se procurasse desembaraçar de su muger apartandose délia, dandole algun bevida con que

(1) Eeith, L II.

muriese ; pues sabia que ella por él se avia puesto en aveptura de pcrder su honra y reyno, y lo que ténia en Francia, y â Dios, contentaudose con su sola persona... ; y que lo de la carta le sabia de quien la avia visto y leido (1).

Voilà une description qui ne manque ni de précision, ni de détails horribles ; mais ils ne concordent nullement avec la lettre qui fut produite plus tard et qui nous reste. Et pourquoi rien qu'une lettre, quand la cassette en contenait huit, deux contrats et des stances ou sonnets? Moray n'a voulu parler que delà plus importante; soill Hais il dit qu'elle est signée du nom de la reine, c'est faux : aucune des huit lettres n'était signée. Cependant la signature dans une lettre est une circonstance aussi importante que facile à vérifier. Et pour ne signaler que les contradictions les plus énormes , il n'est pas question dans la lettre, telle que nous l'avons, c d'une maison où ils s'arrêteront en chemin > (Moray voulait parler de Kirk of Field) ; il y est dit, au contraire, dans deux passages différents, que la reine emmène Darnley au château de Craigmillar. Puis, c que le feu sera mis à la maison si le poison ne réussit pas ; que ce sera la nuit où doit se marier le serviteur de la reine ; que Bothwell se débarrasse de sa femme ou la fasse mourir en lui donnant du poison;... » toutes ces atrocités n'existent point dans la lettre produite par les usurpateurs. Comment le témoin qui, après avoir lu, avait renseigné Moray putil les y voir si elles n'y étaient pas; ou, si elles y étaient, comment ont-elles disparu depuis ?

Le 4 décembre 1567 , Moray et ses conseillers éprouvèrent le be>soin de parler enfin des lettres de la cassette , afin de justifier leur usurpation devant le Parlement qui allait se réunir , et qui devait la sanctionner. Cette fois, il fut question de plusieurs lettres, mais il ne fut parlé ni des contrats, ni des sonnets, ni de la cassette ; il ne fut point dit de quelle manière ces lettres avaient été trouvées, dans quel idiome elles étaient écrites; on ne voit pas même, d'après l'acte du conseil, si elles furent examinées ; il est problable qu'elles ne furent que mentionnées, car elles sont décrites faussement : c ses diverses lettres écrites et signées de sa propre main ; divers hir previe lettres

(1) Archives de Simancat, kg. 819, fol. 61.

writtin and subscrivit with hir awin h and... > C'est le second argument de H. Mignet.

Dix jours après, mentionnées de nouveau dans le Parlement, elles furent décrites : « ses lettres écrites entièrement de sa propre main ; hir previe lelters writtin halelie with hir awin hand. > Cette fois elles étaient entièrement écrites de sa main, mais la signature avait disparu. C'est le troisième argument de H. Hignet.

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que c'est par les lettres de la cassette que les rebelles , dans l'acte du conseil privé du 4 décembre 1568 et dans celui du Parlement du 15 , prétendirent expliquer et justifier leurs complots , leur prise d'armes et l'emprisonnement de la reine. C'était d'une effronterie bien digne d'eux. Ils avaient ourdi leurs complots pendant tout le mois de mai précédent; ils avaient levé l'étendard de la révolte le 8 juin ; ils avaient emprisonné la reine dans la nuit du 15 au 16 juin , et ce n'était que le 20 du même mois qu'ils affirmaient avoir surpris les lettres de la cassette 1 Comment, puisqu'ils ne les connaissaient pas , ces lettres auraient-elles pu être l'occasion et la justification de leurs crimes?

On a dit que ceux des partisans de la reine qui assistaient au Parlement ne protestèrent pas contre l'authenticité des lettres , que par conséquent ils la reconnurent. C'est une erreur : Argyle , Huntley et lord Herries protestèrent sur-le-champ (1); et plus tard, trentecinq nobles , presque tous membres du Parlement , le firent à leur tour dans les termes suivants :

Andg if it bin allegit that hir Majestie's writing, producit in parlement , sould pruife hir Grâce culpabill, it may be answerit, that there Î3 na place mentioun maid in it, be the quhilk hir Hicncs may be convict, albeit it wcrc hir awin hand writ, as it is not. And als the samin is devysit b& thamselfis in some principal and substanciovs clausis (2).

Voici une autre contradiction. Le 15 décembre, Marie, par un acte du Parlement, fut déclarée complice du meurtre de Darnley, à cause des lettres de la cassette ; le 20 , cinq jours après , par un acte du

(1) Lord Herries à Marie, 28 juin 1568 , dans Thulkt, t. II, p. 233-240, et Goodaxl, t. II, p. 362 et 363.

(2) Goodaxl, t. II, p. 360 et 361.

AmcNBici, 497

même Parlement , eU* fat déclarée , malgré les lettres , vicfttoe de* violences de Bothwell et par conséquent innocente. Ces deux actes ne peuvent être trais en môme tempe. Mais celui du 45 a sa rweu d'être dans la nécessité où étaient les rebelles de se disculper ; celui du 80 ne peut avoir été inspiré que par la notoriété du fait.

Les lettres de la cassette ne forent plus mentionnées que l'année suivante. En prévision des conférences où Varie devait être accusée , Moray les envoya en Angleterre par son secrétaire John Wood, pour être soumises à l'avance à l'appréciation des juges , avec cette parieuse note :

Thairfbir seu our servaad, M. John Wood , hes the copiée of the samia letteris tr**slatit in our language, we wold eraesttie deayre that the saidis copies may be considerU be the judgee that shall hajf the exaroioatioua and eommissàoua of the mattcr; that thaj may résolve as this far, îd cais the principal agrée with the copie, ttat thon we pruif the caus iodeed (1).

Tout cela est on ne peut plus suspect. Et d'abord f pourquoi Mo* ray, au lieu de véritables copies des prétendus originaux fraaçaiç , n'envoie-t-il qu'une traduction écossaise? Que signifie ce déguise-* ment? Et pourquoi encore cette tentative de corruption sur ses juges? Il veut qu'ils s'engagent à déclarer bonnes ses preuves , pourvu que a traduction s'accorde avec l'original. Hais la question n'est point là, comme nous l'avons dit : il s'agit de savoir si les prétendus originaux sont tout entiers de la main de Marie , si à cette lettre de plus de trois feuilles de papier il n'a rien été ajouté ; si des commencements ou fins de pages blanches n'ont pas été remplis c de phrases principales et substantielles , > par la main d'un habile faussaire; si quelques-uns de ces écrits , qu'on dit adressés à Bothwell , n'étaient point destinés à d'autres, à Darnley, par exemple. Cette sorte de vérification, Moray se garda bien de la proposer, et jamais elle n'eut lieu, quoiqu'elle pût seule prouver quelque chose.

A l'approche des conférences , le 16 septembre, les lettres furent remises à Moray par Morton qui les avait religieusement gardées. La cassette apparaît enfin; c'est un véritable cheval de Troie. Pour Throckmorton elle contenait « le témoignage de la propre écriture

(1) GOODALL, t. Il, p. 76.

de la reine ; > pour Moray, revenant de France, c une lettre de plus de trois feuilles de papier, écrite et signée de la main de la reine ; > devant le conseil secret, c diverses lettres privées écrites et signées de sa propre main ; > devant le Parlement, c diverses lettres privées écrites entièrement de sa propre main; > enfin , le 16 septembre, c des lettres missives, des contrats ou obligations de mariage, des sonnets ou ballades amoureuses , et d'autres lettres envoyées par Marie au comte de Bothwell (4). >

Quand les conférences furent ouvertes , Moray refusa d'abord de produire ses preuves ; mais, renouvelant sur les juges sa tentative de corruption, il députa Lethington, Bucbanan , Wood et Hackill pour montrer clandestinement aux commissaires d'Elisabeth le contenu de la cassette. Lethington et ses compagnons exhibèrent le bond du Souper d'Ainslie sans les signatures , avec un warrant de la reine qui permettait de le signer, c'est-à-dire une pièce fausse qui ne reparut plus ; deux contrats de mariage , et deux lettres pour prouver que l'enlèvement avait été concerté (il y en a trois) ; plus une autre lettre, d'où ils inféraient que Marie avait voulu faire périr le roi en excitant une querelle entre lui et l'abbé d'Holyrood ; puis « une longue et horrible lettre, contenant toute la matière, » et enfin diverses ballades, le tout enfermé dans un petit coffret d'argent doré , offert par la reine à Bothwell.

Après avoir donné ces détails, les commissaires, s'adressant à Elisabeth, ajoutaient :

And thèse men bere do constantlie affirme the said letters and other writings, wbich they produce of her own hand. to be her own hand indeed, and do offer to swear and take their oaths thereupon... In a paper hère inclosed we hâve noted to jour Majestie the cheife and spécial points of the said letters, written, as they say, with her own hand, to the intent it may please your Majestie to consider of them, and so to judge whether the same be suffîcient to convinceher of the détestable crime of the murder of her husband, which, in our opinions and conscience, if the said letters be written with her own hand, is verie hard to be avoided (2).

(t) Goodall, t. H, p. 90.

fl) Idem, t. II. p. 139-143.

C'est là le quatrième argument de M. Mignet.

Les commissaires avaient raison : ri ces lettres étaient écrites de la main de Marie> comme le disaient Lethington et ses collègues , il était difficile de nier qu'elle fût coupable du meurtre de son mari. Mais étaient-elles écrites de sa main? Les commissaires anglais ne pouvaient rieu en savoir; car ce qu'on leur montra , ce ne fut pas les originaux,' qui seuls pouvaient aider à trancher la question, ce ne fut pas même des copies de ces originaux : ce fut une traduction écossaise. Et ce qui est bien plus étrange, c'est qu'ils parlent de la version écossaise, soumise à leur inspection, comme si on la leur eût donnée pour l'original, et s'ils l'eussent prise pour tel :

There was also a contract shewed unto us ofthe quecn's own hand... It appeared also unto us by twolettcrs of her own hand... They inferred upon a letter ofher own hand...

En tête des extraits qu'ils envoyèrent à Elisabeth, on lit :

The spécial words in the queen of Scots letters, written with her own hand.

Ce déguisement ne peut s'expliquer que par la crainte qu'in3pirait à Moray l'examen des prétendus originaux. M. Laing déclare que si l'on agit ainsi , c'est que les commissaires d'Elisabeth n'entendaient pas le français. Alors , comment purent-ils comparer les originaux , qui étaient, dit-on, en français, avec les versions écossaise ou anglaise?

Cette exhibition secrète ne pouvait suffire à Elisabeth ; elle exigea que les lettres fussent produites publiquement. Moray , après avoir reçu la promesse formelle que Marie ne serait pas restaurée , se décida à montrer la cassette et les prétendus originaux qu'elle recelait. Cette production eut lieu les 7 et 8 décembre. Le 7, Moray, après avoir hésité de nouveau et s'être consulté avec ses collègues, tira de la cassette d'abord deux contrats de mariage, dont l'un était censé écrit de la main de la reine, et l'autre de la main de Huntley ; ensuite il produisit une copie du jugement de Bothwell, et la sentence qui prononçait son divorce d'avec sa femme Jane Gordon ; enfin , deux lettres qui devaient « prouver non-seulement la haine de la reine pour le roi son mari , mais son amour désordonné pour Bothwell (1). > Ce sont

(1) Hosack, Mary queen of Scots and her accuser s t apptndix, p. 549-552.

les deux premières lettres de 1» cassette ; elles Tarent données comme avant été écrites par la reine, pendant qu'elle était à Glasgow auprès 4e Damley (1). Le lendemain 8 décembre, la production des preuves continua. Le journal des séances s'exprime ainsi :

A.nd 80 therapon they produced seren several wrytings wrytten in frenoh> in the lyke roman hand, aa other her letters which were ihewed y esterai ght, and avoioed by (hem to be wrytten by the aaid quene. Which aeven wrytings being copied wene read in french, and a due collation made tberaf as neere as couid be by reading and inspection, and made to accord with the originals, which the said Erle of Murray required to be redelivered, and did therupon délirer the copies being collationed (2).

Le lendemain, nous trouvons les commissaires d'Elisabeth :

Occupied in perusing and reading certain lettres and sonnets wrytten in french, being duly translated into english, and other wrytings also exhibited yesterday to theru by the Erle of Murray and his collègues (3).

Voilà les prétendus originaux apparaissant enfin pour la première fois , et pour quelques instants seulement. Hais quelle vérification ! On se contente, comme l'avait demandé Moray, de faire accorder la traduction avec les originaux, et l'on n'examine point si ces originaux sont , depuis la première ligne jusqu'à la dernière, de la main delà reine, et personne ne réclame contre l'empressement de Moray à les faire disparaître : les commissaires d'Elisabeth trouvent que c'est assez d'étudier la question dans la traduction anglaise qui leur a été laissée.

Elisabeth, comme si elle eût senti le faible de cette première exhibition, en voulut une seconde. Elle adjoignit à ses commissaires six des principaux membres de la noblesse, On leur fit à tous promettre

(1) L'ordre dans lequel les lettres ont été imprimées dans las différentes éditions de la Détection n'est pas toujours le môme. Celle qui est indiquée ordinairement comme la première de la série, se trouve la seconde dans l'édition anglaise. La troisième dans cette dernière n'est que la huitième dans l'édition française.

(2) Goodam., t. II, p. 235.

(3) Idem, t. II, p. 239.

préalablement qu'ils garderaient le secret sur ce qu'ils auraient vu , et ne feraient connaître en rien l'opinion qu'ils en auraient conçue. Après cette précaution, le 14 décembre :

There were produced sundry letters, written m french, suppostd to be written by the quene of Scotts own hand to the Erle of Botbwell ; and therwith also one long sonnet ; and a promise of mariage iu the name of the said queue with the said Erle Bothwell. Of which letters the originals, supposai to be written with the quene of Scotts own hand, were then also presently produced and perused ; and being read were duly confered and compared , for the manner of writing and fashion of orthography, with sundry other lettres long since heretofore written, and sent by the said quene of Scotts to the quene's Majesty, And next after thèse was produced and read a déclaration'of the Erle Morton of thc manner of the finding of the said lettres, as the same was exhibited upon his oath the 9** of december ; in collation wherof no différence was found (1).

Cette fois du moins les prétendus originaux furent comparés avec des lettres de Marie , écrites depuis longtemps à la reine d'Angleterre. c Et dans la comparaison aucune différence ne fut trouvée. > C'est un des arguments de M. Hignet , et c'est l'unique témoignage qu'on puisse invoquer en faveur des mystérieux originaux; encore ce membre de phrase est-il si étrangement placé, qu'il semble se rapporter à toute autre chose qu'à la comparaison des lettres. Il e&t bon d'ajouter que le procès-verbal <fe cette séance, ainsi que beaucoup d'autres pages de ces débals, est altéré et inferligné de la main de Cecil. Quoi qu'il eir soit, l'argument est plus spécieux que réellement probant; car il n'est pars douteux qu'une partie des lettres produites étaient réellement de fa main de Marie ; que quelques-unes, comme on le verra tout à l'heure , avaient dû être adressées à Darnley ; et que ce qui avait pu être ajouté l'avait été sans doute assez habilement pour faire illusion à des juges aussi disposés à fermer les yeux, ou du moins à ne pas contredire, que Tétaient les commissaires d'Elisabeth. 11 ne parait pas , du reste, qu'ils attachassent une très-grande importance aux pièces qu'on leur montrait, car on lit dans le procès-verbal delà séance suivante :

(I) Goodall, e. II, p. 256.

And it is to be noted that , at the time of the producing, shewing and readingof ail thèse foresaid writings, there was no spécial choyse nor regard had to the order of the producing therof, but the whole writings lying altogether upon the counsel table, the same werc one after another shewed rathér by kap, as the same did ly upon the table, than with any choyse made, as by the nature therof, if time had so serve, might hâve been (1).

Quoique le secret eût été recomandé aux commissaires, et que le registre des séances ne dise rien de l'opinion qu'ils purent exprimer entre eux , on sait par d'autres témoignages qn'ils n'ajoutèrent que peu de foi aux documents qui leur avaient été montrés. Jamais ils ne prirent sur eux d'en affirmer l'authenticité ; ils rejetèrent toujours avec le plus grand soin la responsabilité de cette affirmation sur Moray et ses collègues.

If the said letters be written with her own hand (2)... They produced seven several writings... avowed by them to be written by the quene (3)... There were produced sundry letters written in french, supposed to be written by the quene of Scots' own hande (4) .

M. Mignet invoque en faveur de l'authenticité des lettres le témoignage de Norfolk. II parait qu'en effet, après avoir vu les lettres en dialecte écossais, que les délégués de Horay leur avaient montrées secrètement à York et données pour les originaux, les commissaires anglais inclinèrent, dans le premier moment de surprise, à penser que ces lettres étaient authentiques ; mais ils ne tardèrent pas à concevoir des soupçons. On en a pour preuve la lettre qu'ils écrivirent à Elisabeth après la séance. Ils s'y étaient exprimés d'abord avec quelque sévérité ; mais avant de l'expédier , ils raturèrent les passages qui trahissaient leur première impression , pour laisser aux Écossais seuls toute* la responsabilité de leur accusation. C'est évidemment que des scrupules leur étaient survenus , sans qu'on sache ce qui les leur avait inspirés (5). Mais il ne s'agit que de Norfolk; c'est de lui seul que parle M. Mignet.

(t) Goodall, t. II. p. 258 et 259.

(2) Idem, t. II, p. 143.

(3) Idem, t. II, p. 235.

(4) Idem, t. II, p. 256.

(5) Cette lettre, dont l'original existe encore au Brtiith Muséum, a été pu-

SU est vrai qu'après avoir vu la version écossaise, qui ne prouvait rien, le duc écrivit à Leicester, Pembroke et Cecil : « Si le fait est trouvé par vous aussi détestable et manifeste que , pour autant que nous pouvons en juger, il nous semble à nous ici... (1) ; » s'il est vrai •qu'il confia à Banisler, c qu'après l'examen de l'affaire du meurtre, il parut que la reine d'Ecosse était coupable et complice du meurtre de lord Darnley, son feu mari : d'où , > ajoute Banister, « je pensai vraiment que sa Grâce ne voudrait jamais se marier avec elle... (2) ; t s'il est vrai encore que, lorsque Elisabeth lui demanda s'il n'épouserait pas la reine d'Ecosse , il jrépondit : c que jamais il n'épouserait une femme dont le mari ne pouvait dormir en sécurité sur son oreiller (3) ; > il n'est pas moins vrai que, plus tard, le même duc déclara devant ses juges, c que Lethington lui avait dit à York qu'il était venu là non pour attaquer la reine d'Ecosse, mais pour prendre son parti ; ce qui lui avait fait penser qu'elle n'était pas coupable des crimes qu'on lui reprochait (4). » Et, quoi qu'il eût pu dire après la première exhibition à York des preuves de Horay , il fut tellement convaincu qu'il pouvait dormir en sûreté sur son oreiller avec la reine d'Ecosse, qu'il voulut à tout prix l'épouser.

Sussex, qui ne peut être suspect, car il désirait, lui aussi, que Marie pût être diffamée , et qui avait vu à York, comme Norfolk, les lettres de la cassette, était si peu convaincu de leur authenticité, qu'il écrivait confidentiellement à Cecil ':

This matter must at lengh take end, ether by fynding the 8. quene

bliée par M. Hosack telle qu'elle fut écrite (voir Préface, p. xi et suiv., et appendiz A). Les ratures ont pu être lues, et le texte primitif rétabli.

(1) « If the facte shall be thowgt as détestable and manifest to you, as , » for owght we can perceave, yt seemthe bere to us... » (Goodall, t. II).

v(2) a That upon examynation of the matter of the murder, itdid appear that » the queen of Scots was guiltie and privie to the murder of the lord Darn- » ley , hir late husband : whereby I verilie thought his Grâce would never » Join in mariage with her... » (Murdin, p. 134.)

(3) i That woman shall never be my wife... whose husband cannot sleep » in security in his pillow » (Haynbs, p. 574).

(4) a Lethington then told him that he came thither not against the queen » of Scots, but for her part ; and so moved this examinate to think that the • queen was not guilty of the crimes objected » (Mordin).

gfkfe of the crymes that be objected against her. or by some manier of composition, with A sfcew of saving her bonor. Tbe flrst, I thinke, will bardly be attempted for two causes : the one for that, if her adverse partie accase her of the murther by producyiog of her letters, she will deny them, and accuse the most of thena of manifeste consent to the murther, hardely to be denyed ; so as upon the tryal on bothe sydes, her proofs will judicially fait beste owte, as it is thought. . .

fit plus loin il ajoute :

Of tbe two ends before written, I tbinke tbe fyrstc to be beste io ail respects, if Murray will Jrtcrduce sache matter as tbe quene's Majestie may, by vertue of her superiority orer Scotland, fiîid Judieially the Scottish quehe gyltie of the murther of her hasband, and therewith detain her in England... If thys wiM not falle owte svfficiently, (as y dowte U will not), to détermine judicially, if sbe denje her letters, thea surelie I thinke it beat to procède by composition (1).

Susseï, on le voit, était persuadé que les lettres de (à cassette ne pouvaient supporter une épreuve judiciaire ; aurait-il parlé ainsi s'il avait cru à leur authenticité.

On sait, par beaucoup de témoignages contemporains, que les commissaires anglais en général ne crurent pas aux documents produits contre Marie. Gamden dit qu'ils demandèrent à Moray de soutenir ses accusations par des preuves meilleures :

Quandoquidem quœcumque hactenus prolata testibus non essent munita, sed suspecta; fidei litteralis ; et Ledingtonius clam innuisset se sœpius reginee caractères ementitum esse (2).

Une relation, envoyée de l'ambassade d'Espagne, précise ainsi l'opinion de chacun des commissaires :

Pôr parte del Régente Jaymes se mostraron algunas provanças contra su hermana, aunque parecian no ser autenticas y de poco momento ; pero quatro de los juezcs las admitian, que eran Leicester, Bacon, Cecil y Sadler. Y el Bacon hizô un largo razonamiento ,

(1) bÔD«*. t. II, p. 1-6.

<2) Camdkn, p. 143 et 144.

como invectiva contra la reiaa de Esoocia. . . Y los sefiores estuvieron callando, pero al juzgar respondieron q«e no eran bastantes aquellas provanças, ni ellos juezes de tal hecho (1).

Dans xêêê lettre postérieure, don Guéra* de Etapes écrivait à Philippe II :

fie avfettâo 4 V. h» de ôuati crtielMéirte fte fc&via potUdà ê*ta Bèi'cnissimA reyfta coa|k de Bsoowa, y cono en la causa criminel centra ella prooedia eon tahtd rigor, y queria atraer I los seâorert deste reyno à alguaa perversa judioatura, en k) eual ellos ban mos*trado algun valor en resistir 6 templar el furor de su seûora, y contrastar un poco à la furia terrible con que el secretario Cecil queria echar 4 perder esta senora (2).

Fénelon parlant des preuves de Moray, les traite

D'arguments assez légers et fort impertinents. Et parce que dans k vérification desdites lettres, dit-il ailleurs, gist principalement l'intention de ceulx qui font partie à ladite dame, ils sont après ft chercher par quel moyen ils pourront montrer qu'elles ne sont ni fausses ni controuvées (3).

Le commandeur Petrucci écrivait à Cosme Ier :

Da tutti fu conosciuto senza dubio alguno che ella era hraocentissima, et che li accusatori eran colpevoli di questo delitto (4).

L'évèque de Ross disait hardiment dans son litre de L'innocence le Marie :

Por the nobles of En gland, that were appointed to heare and examine ail suche matters as the rebels should lay against the queen , hâve not only found the said queen innocent and guiltless of the death of her husband, but do withal fully underatand that her accusera were the very contrivers, devisera, practitioners and workers of the said murder (5).

(1) Archives de Simancas, kg. 820, fol. 122.

(2) l" janvier 1569, Afihùes 4e Smùmcû*. kf> 821, /M. | et fc

(3) Correspond., 1. 1, p. 20.

(4) Lab*noff, U VII» p. 147.

(5) Andxeson, t. II, p> 80.

La comtesse de Lennox, dont le témoignage ne peut être suspect, écrivait à Gecil, le 8 septembre 1570 :

Divers persons in this realm doth jet doubt, and a number doth crédit that she, since her coming thither, is found clear and notto be culpabill of tbat fact (le meurtre de Darnley) (1).

Ce qui prouve encore mieux que tous ces témoignages, qu'après les conférences, les nobles en Angleterre ne croyaient plus à la culpabilité de Marie Stuart, c'est la faveur qu'ils lui accordèrent, le nombre chaque jour croissant de ses partisans , leurs efforts pour la marier avec le duc de Norfolk et la faire déclarer l'héritière de la couronne.

Pour conclure, il ne sera pas inutile de rechercher ce qu'Elisabeth elle-même pensait des lettres de la cassette. Camden dit :

Epistolis verô et carminibus, cum notnina, subscriptiones, notatio iemporis deessent , et ubique plures surit falsiarii qui aliorum caractères tam scité assimilare et exprimere norunt , ut veri ab ementitis non internoscantur, Elisabethe vix fidem adhibuit, licet œmulatio, quae illum sexum transverissimum agit, intercesserit, satisque habuit quod ex accusationibus aliquid probri Scotorum régi née adhaereret (2).

Fénelon , cité par Carte , dit qu'Elisabeth ne crut à rien de ce qui avait été allégué contre la reine d'Ecosse (3).

Nous avons mieux que la parole de Fénelon, nous avons celle d'Elisabeth elle-même. On a déjà vu ce qu'elle répondit quand l'ambassadeur d'Espagne lui parla de ces lettres :

Dixome, écrit Silva, que no era verdad, aunque Ledington avia tratado esto, y que si ella le vie se, le diria algunas palabras que no le harian buen gusto (4).

Ce témoignage cité pour la première fois , est d'une importance décisive dans le débat , si on le rapproche de ces paroles de Marie :

Thair are divers in Scotland, baith men and women, that counter-

(1) State papers oflUe : Queen ofScotfs papers, t. V.

(2) Annales, p. 145.

(3) Dépêche de Fénelon, du 20 janvier 1569, citée par Carte, t. III, p, 477.

(4) 21 juillet 1567, Archives de Simaneas, leg. 819, fol. 42.

feit my hand writing and write the hke manner of writing quhilk I use, aswell as myself, and principalie sic as in cumpanie with thamselfis (1) ;

et de ce passage de Camden :

— Ledingtonius clam innaisset se sœpius reginœ caractères ementitum esse.

Ce témoignage , disons-nous , ne laisse aucun doute que c'était Lethington qui avait arrangé ou fabriqué les fameuses lettres de la cassette.

Ce qui est peut-être encore plus décisif que les paroles d'Elisabeth, c'est sa conduite et celle de Moray , c'est-à-dire leur refus obstiné , quand Marie les réclame opiniâtrement, de livrer non-seulement les originaux des lettres, mais de simples copies. Ce refus imprime aux preuves de Moray une tache indélébile : on ne se donne pas tort quand on peut avoir raison.

D nous reste à examiner quelques-uns des arguments de M. Mignet en faveur de l'authenticité des lettres. Le seul qui semble avoir quelque force est la déclaration des commissaires anglais, c que dans la comparaison des lettres de la cassette avec d'autres lettres de Marie il ne fut trouvé aucune diflérence. » Toutefois, cette déclaration n'a point l'importance qu'on pourrait croire; car il est à peu près certain que plusieurs des lettres produites étaient , en effet , de la main de Marie.

Le traducteur de la version française de la Détection dit, dans sa préface, que « les epistres mises sur la fin avoient été escrites par la > Royne partie en francois, partie en escossois. » Et ce qui semble confirmer le dire de ce traducteur anonyme, c'est qu'on a retrouvé des copies françaises du temps de trois des lettres, tandis que des cinq autres on n'a pu découvrir que des copies anglaises ou écossaises. Il est très-probable que ces dernières avaient été fabriquées en toutou du moins en partie. Quant aux trois autres, elles étaient certainement de la reine ; mais, comme on va le voir, elles n'avaient pu être adressées qu'à Darnley.

La huitième de la série qui est la troisième dans l'édition anglaise

(l) Ubakow, t. II, p. 203.

SOS APFBNDTCKr

dfe la Détection et dont M. Hosack vient de retrouver une copie française du temps, est une sorte d'élégie sentimentale, qui n'aurait pu que faire sourire un homme grossier comme Bothwell. On y lit le passage suivant (Marie envoie avec la lettre une bague qui est très-Ion* guement décrite) :

Resents-la (reçois-la?) donc, mon seul bien, en aussi bonne part comme avecques extrême joie j'ay fait vostre mariage, qui jusque* à celuy de nés corps en public ne sortira de mon sein, comme merque de tout ce que j'ay ou espère jhi désire de félicité éû ce monde. Or craignant, mon cœur, de vous ennuyer autant à lire que je me plaise d'escrir, je finiray après voue avoir baisé les makis d'aussi grande affection que je prié Dieu (e le seul soutie* de ma vis), vous la donner longue et heureuse, et à moy votre bonne grâce comme le seul bien que je désire et à quoy je tends (1)..

11 y a, dans les mots que nous avons soulignés, une allusion évidente à un mariage secret, précédant le mariage public. Or, cette circonstance applicable à Darnley, comme on Ta vu, ne Test point à Bothwell.

La troisième et la quatrième, plus évidemment encore, ne peuvent se rapporter qu'à Darnley. Elles sont censées écrites de Eirk of Field, pendant les deux nuits que Marie y coucha, c'est-à-dire les 5 et 1 février (2). Bothwell vient de la quitter; if est à quelques pas dans son logis à Holyrood ; elle va le revoir le lendemain, et cependant :

Estant couchée, dit Paris — suscité comme témoin par Moray — ne dormoit point toute la nuit, ains écrivoit ses lettres à M. de Boduel , et les envoya par le dict Paris au dict sieur de Boduel environ l'onze ou douze heure de nuit.

Ce devait être à coup sûr des lettres fort pressées et fort intéressantes. Pour les rendre vraisemblables, on représente Marie tourmentée par la jalousie, se défiant de l'amour de Bothwell, s'humiliant devant lui, comme si au contraire Bothwell n'aurait pas dû, loin de chercher querelle à le reine, se montrer des plus humbles et des plus

(1) ÏÏOSACK, p. 218.

(2) Ces lettres ne portant aucune date, ni de temps ni de lieu, il est impossible de rien affirmer à ce sujet.

. APPINP1GI. 509

soumis peur «arriver plus sûrement i ses fins. Voici il lettre indiquée dans la série comme la quatrième. Une copie de l'original français est encore eonsenée k Londres au State pupers office :

Mon cœur, hélas J fault-il que la follie d'une famine dont voua oonnoissés assés l'ingratitude vers moy soit cause de vous donner displésir, veu que je n'eusse sceu y remédier sans le sçavoir : et despuis que'm'en suis apersue, je ne vous l'ay peu dire pour scavoir comment je me gourvernerois, car en cela ni autre chose je ne veulx entreprendre de rien fayre sans en sçavoir vostre volontay, laquelle je vous suplie me fayre entendre, car je la suivray toute ma vie plus volontiers que vous ne me la déclarerés ; et si vous ne me mandés ce soir ce que voilés que j'en faisse, je m'en déferay, au hazard de la fayre entreprendre ce qui pourroit nuire & ce à quoy nous tendons tous deux ; et quant elle sera mariée, je vous suplie , donnés-m'en une ou j'en prandray telles de quoy vous contanterés quant à leur condition, mays de leur langue ou fidélité vers vous je ne vous en respondray. Je vous suplie qu'une opinion sur aultrui ne nuise en votre endroit à ma constance. 8oupson nés-moi, mays quant je vous en veulx rendre hors de doute et m'esclersir ne le refusés, ma chère vie, et permettes que je vous face preuve par mon obéissance de ma fidélité et constance et subjeotion volontaire, que je prands pour le plus agréable bien que je scaurois rascevoir, si vous le v ou 11 es accepter ; et n'en faytea la cérémonie, car vous ne me seau ries davantage outrasger ou donner mortel ennuy.

Cette lettre, il est évident, ne peut se rapporter qu'à une des nombreuses querelles qui troublaient le ménage de Marie et de Darnley : on sait que ce malheureux prince se plaignait sans cesse des femmes delà reine, jusqu'à lui reprocher son trop de confiance dans les comtesses de Har, de Moray et d'Argyle. Hais en quoi peut-elle se rapporter à Bolhwell? Quelle serait cette femme dont il est censé se plaindre? H. Mignet nomme lady Reres. C'est une conjecture inadmissible : lady Reres était, d'après Buchanan, toute dévouée à Bolhwell ; et ce n'est pas d'elle que Marie pouvait dire « quand elle sera mariée. > D'ailleurs, ceux qui exhibèrent la lettre dirent qu'il était question de Marguerite Carwood. Eh bien, il n'est évidemment pas plus question de l'une que de l'autre. Ce n'est pas de Marguerite Carwood, une die ses plus fidèles servantes, que Marie aurait dit :

c dont tous connaissez assez l'ingratitude vers moi ; » ni c qu'elle s'en débarrassera. > Tout cela n'est que fiction.

Nous citerons encore l'autre lettre (la troisième), qu'on dit écrite dans les mêmes circonstances que la précédente , et dont le texte, donné par Wbitaker (4), paraît être une copie de l'original français. Celle-là, d'après les commentaires des accusateurs de Marie, contient un affreux complot.

J'ay veillé plus tard là-haut que je n'eusse fait , si ce n'eust esté pour tirer ce que ce porteur vous dira : que je trouve la pins belle commodité pour excuser vostre affaire qui se pourrait présenter. Je ay promis que je luy meneray demain cestuy-là. Vous, aïez-eu soin, si la chose vous semble commode.

Tout ce premier paragraphe semble être un hors-d'œuvre, et n'a aucune relation avec ce qui suit; la lettre pouvait bien primitivement ne commencer qu'avec le paragraphe suivant.

Maintenant j'ai violé l'accord, car vous aviez deffendu que je n'escrivisse ou que je n'envoyasse par devers vous ; néantmoins je ne l*ay faict pour vous offenser. Et si vous tcaviez en quelle crainte je suis à présent , vous n'auriez point tant de soupçons contraires en vostre esprit ; lesquels toutesfois je supporte et pren en bonne part, comme provenans de la chose que je désire le plus de toutes celles qui sont soubs le ciel , et que je poursuy avec extrême diligence, à sçavoir vostre amitié, dont tant de debvoirs que je fay me rendent certaine et assurée. Quant à moy, je n'en désespéreray jamais, et vous prie que suivant vos promesses vous me faciez entendre vostre affection : autrement j'estimeray que cela se faict pour mon malheureux destin, et par la faveur des astres envers celles (2) qui toutesfois n'ont une tierce partie de loyauté et volonté que j'ay de vous obéir ; si elles, comme si j'estoye une seconde amye de Jason, malgré moy, occupent le premier lieu de faveur : ce que je ne dy pour vous acomparer à cet homme en l'infélicité qu'il avoit , ni moy avec une femme toute esloignée de miséricorde comme eatoit celle-là ; combien que vous me contraignez estre en aucune partie semblable à elle, en toutes les choses qui vous concernent, ou qui vous peuvent garder et

(l) Whitàkbr, t. II. p. 235.

(1) La version écossaise porte her, le singulier, pour indiquer la femme de Bothwell dont on voulait faire croire que Marie était follement jalouse.

conserver à celle à laquelle seule vous estes entièrement de droict ; car je vous puis m' attribuer comme mien, qui vous ay acquis seule loyaument, en vous aimant aussi uniquement comme je fay et feray tant que je vivray, me rendant assurée contre les travaux et dan géra qui en pourront advenir. Et pour tous ces maux desquels m'avez été la cause, rendez-moy ceste faveur que vous avez souvenance du lieu qui est prochain d'icy. Je ne vous demande pas que vous me teniez promesse demain ; ains que nous nous assemblions, et que n'adjoustiez point de foy aux suspicions, sinon l'expérience faicte. Je ne demande autre chose à Dieu fors qu'entendiez ce que j'ay en l'esprit qui est vostre, et qu'il vous garantisse de tout mal , au moins pendant que je seray en vie, laquelle je ne tiens point chère, sinon en tant que moy et elle vous sommes agréables. Je m'en vay coucher, et vous dy a Dieu. Faites-moy certaine de bon matin de votre portement ; car je seray en peine jusques à ce que je l'entende (1). Comme l'oyseau eschappé de la cage ou la tourlre qui est sans compagne, ainsy je demeureray seule pour pleurer votre absence, quelque briève qu'elle puisse estre. Geste lettre fera volontiers ce que je ne pourray fayre moy-mcsmes , si d'advanture, comme je crains, vnus ne dormez desjà. Je n'ay osé écrire en présence de Joseph, Sébastian et Joachim , qui ne faisaient que de partir quand j'ay commencé à escrire ces choses.

Qu'on retranche le premier paragraphe et les dernières phrases, ou tout au moins la dernière, dont le ton et le sens semblent complètement étrangers au sens général, il reste, quoique nous n'ayons probablement qu'une copie altérée, une lettre charmante que gâte seule la comparaison prétentieuse de Jason et de Hédée, une plainte affectueuse et dévouée, qui ne peut s'adresser qu'à Darnley à l'occasion des femmes dont il préférait la société à celle de la reine. On sait qu'il n'attendit pas longtemps après son mariage, pour sacrifier son épouse à des passions vulgaires. Hais en quoi celte lettre peut-elle convenir à Bolhwell? Comment la comparaison de Hédée et de Jason pourrait-elle s'appliquer à Marie et à lui ? ils n'étaient point mariés» Comment Marie pourrait-elle dire de Bothwell qu'il est «tan, et qu'elle

(1) 11 a été introduit dans la version écossaise : Kakgud watch, gif the bird... Faites bonne garde, si l'oiseau échappe... Cette altération a eu pour but, sans aucun doute, de donner à la phrase un sens coupable qu'elle n'avait point originairement.

l'a acquit loyaument? Comment ces paroles : t en récompense U tm les maux dent vous avez été cause pour moi, » pourraient-elles se rapporter à Botbwell? Jusque-là Bothwell ne lui avait rendu que des services, et ne lui avait causé aucun désagrément ; il ne peut être question que du mariage avec Darnley, qui avait été, en effet, pour Marie une source des plus grands ennuis et de graves troubles dans son royaume. Aussi ne fut-ce qu'après avoir altéré cette lettre dans h version écossaise, qu'après avoir mis celle à la place de celles au pluriel, qu'après avoir ajouté : faites botme garde , si l'oiseau échappe de m cage... et peut-être le commencement et la fin, que les accusateurs de Marie osèrent la produire devant les commissaires anglais.

Et l'horrible complot qu'elle renferme, où donc se trouve-t-tl? Ce ne peut être que dans le premier paragraphe :

J'ay veillé plus tard là-haut que je n'eusse faict si <œ o'eust esté pour tirer ce que ce porteur vous dira : que je trouve la plu* belle commodité pour excuser vostre affaire qui se pourrait présenter. Je ay promis que je lui meneray demain cestuy-la. Vous aîez-ea soin, si la chose vous semble commode.

Voici comment Lethington et ses collègues le commentèrent à York:

They inferred upon a letter of ber own band, that the*e was aoother meane of a more cleanly canveyance devysed to jutl the kiag ; for there was a quarrel made betwixt Jiim and the lord Robert of Holyroodhouse by carrying of fais taies betwixte tbem, the queue being the instrument , as they sayde, to bring it to pass ; which parpose, if it had taken effect, as it was verie likelie, (for the one giving the lye to the other, they were at daggers drawing) it had eased them of the prosecution of the devilish fact (1)...

Quand on se rappelle que cette lettre était sans date aucune, qu'elle ne fut trouvée, en admettant le récit des rebelles, que cinq mois plus tard, on se demande, — car la science du sphinx n'aurait pas suffi, — comment ces gens gens-là purent trouver dans ce paragraphe tout ce qu'ils y découvrirent, à moins d'en avoir été les jabricateurs.

(1) Goodàll, t. II, p. 142.

Si Moray donna pour des écrits adressés à Bothwell des lettres qui ne pouvaient avoir été écrites qu'à Darnley, que penser de toute son exhibition?

M. Mignet invoque, en faveur de l'authenticité des lettres de la cassette, le témoignage de l'évêque de Ross, c II parait, > dit-il, c que

> l'évêque de Ross lui-même, son ardent défenseur à York et à West- » minster, mis à la Tour de Londres en 1571, lorsque la conspiration

> du duc de Norfolk fut découverte, convint aussi de sa culpabilité,

> s'il faut en croire Thomas Wilson... > Et H. Mignet cite d'une lettre de Wilson à Cecil deux lignes seulement : c Upon speech she

> hath consented in the murder ofhir latehowsebande the lord Darn- » ley..., she matched the murderer (1)... >

Le témoignage .est précis, il serait accablant, si on pouvait le prendre au sérieux un seul instant. Il suffit, pour être édifié sur ce qu'il vaut , de citer la lettre tout entière :

The bishop seemeth to me verie gladde that thèse practicea (la conspiration de Norfolk), are cumme to light, saying they are ail naugth, and he hopeth that, when folke will hâve to be lewde, his mistress shall speede the better. He farther, upon speach that I had with him, that the quene his mistress is not fythe for any howsbande ; for first, he saythe, she poisoned her howsbande the frcnche kinge, as he hath credibilie understoode ; agane she hath consented to the murder of hir late howsbande the lord Darnley. Thirdlie she matched with the murderer, and brought him to the fylde to be raurdered ; and last of ail she pretended mariage with the duke, with whom, as he thinketh, she would not long hâve kept fayth, and the duke should not hâve had the best dayes with her. Lorde ! what people are thèse ! what a quene ! and what ane ambassador (2) 1...

Cette lettre , que personne n'avait encore invoquée , du moins que nous sachions, cette lettre est une chose honteuse qui ne prouve rien, sinon qu'en fait de calomnies contre Marie, Cecil et ses agents savaient au besoin dépasser Moray et Bucbanan. Non , ce n'est point l'évêque de Ross qui a pu tenir un pareil langage, il parlait tout autrement de son infortunée maltresse :

(1) Mignet, 1. 1, appendix, p. 435 et 436.

(2) Murdin. p. 57.

t. ir. 33

Her princely and natural inclinatioD to ail goodness and honcstie by her vertueous and godly conversation and behaviour, ber firme and quiet patience in suffering adversitie and trouble many ways, keiping nevertheless a princely magnanimity and constant courage, even in tbe eye and sigbt of her enemies, and amongst the midst of their dangerous assaults, tbat the same hath blotted quite away, and delete ail tbe cal um nies and surmises invented and spread abroad for her dishonour before her coming within England, in such manneras hath now time so tried truth, that the Q. my sovereingand her cause is most lovingly embraced by the greatest princes in Christendom, and by the nobilitie, gentrie and commons in England , not onlie by fevour shown in words, but also with voluntarie hasard of sundrie of their lives, lands and goods, for her honorable advanoement and reliefe (1).

11. Mignet voit un argument en faveur de l'authenticité des lettres dans la déposition de Crawford, et dans la ressemblance de cette déposition avec la première lettre. Cette ressemblance en effet est telle, que Tune ne peut guère être que la copie de l'autre. Et il est trèsprobable qu'il en est ainsi : nous avons dit pourquoi, et montré Lennox suggérant les principaux points de cette déposition à son serviteur, au moment où John Wood venait d'arriver en Angleterre a? ec le contenu de la cassette.

M. Hignet dit : c Les faits relatifs à Hiegate, à Walcar, à l'inquisi-

> tion que Marie Stuart fit touchant ce projet attribué à Darnley, in-

> quisition dont elle parle dans la lettre qu'elle écrit à Bothwell, sont

> également mentionnés dans une autre lettre écrite par elle, la veille » de son départ d'Edimbourg pour Glasgow, à son ambassadeur à » Paris, lettre qui a été trouvée et imprimée plus d'un siècle et demi

> après par Keith (2). >

On ne voit pas bien quel profit M. Hignet veut tirer pour son argumentation de cette lettre de Marie à l'archevêque de Glasgow. Veut-il dire qu'elle constate les faits, et avec Lethington que ces faits n'étant connus que de la reine, elle avait pu seule écrire la lettre où ils sont racontés? Mais la lettre à l'ambassadeur qu'invoque M. Mignet, si elle constate les faits, constate aussi que Hiegate fut mandé et interrogé

(1) Lbsly'9 Négociations, àndbrson, t. III, p. 233.

(2) Mionbt, 1. 1, appendix, p. 438 et 439.

devant le conseil, c quha being inquirit in our counseU (1), c et que par conséquent les faits étaient connus des ministres de Marie, de Moray, de Morton, de Lethington, de tous ceux qu'on soupçonnait d'avoir fabriqué ou arrangé les lettres de la cassette.

c Enfin , * ajoute H. Mignet, « quelques détails de ses lettres sont » encore confirmés par la déposition de Paris (2). >

On verra tout à l'heure que la confession de Paris n'est pas une pièce que puisse admettre l'histoire ; et que, d'ailleurs, loin de confirmer l'authenticité des lettres, elle aide bien plutôt à en montrer la fausseté.

Nous avons réservé pour le traiter en dernier lieu celui des arguments que M. Mignet, avec Robertson et Sharon Turner, estime c d'une extrême gravité. » C'est le témoignage du comte de Lennox :

c Marie Stuart, » dit-il, c ayant écrit à la comtesse de Lennox pour î se disculper du meurtre de son fils Darnley, la comtesse envoya la

> lettre à son mari. Celui-ci répondit en juillet 1570, à sa femme

> dans l'intimité , que Marie Stuart en était coupable : « And I am

> not only assurit by my awin knowledge, but by her handwrit , the » confessionis of men gone to the death , and ulher infaillible expe- » rience(3). »

On sait qu'aussitôt après le régicide, Lennox fit cause commune avec les assassins de son fils. Nous ne rechercherons point, ce serait difficile à déterminer, s'il était de bonne foi ou si, mû par son ambition, qui était excessive comme sa sottise, il préféra à la vérité la régence dont il fut investi après la mort de Moray. Mais nous examinerons jusqu'à quel point la comtesse fut convaincue ; et si nous démontrons qu'après avoir cru à la parole de son mari, elle cessa, mieux renseignée sans doute, d'y ajouter foi, nous serons en droit de dire que son témoignage est d'une toute autre gravité, en faveur de Marie, que celui de Lennox contre cette princesse.

La comtesse de Lennox montra contre sa belle-fille un très-grand acharnement. Poussée par la reine et le conseil d'Angleterre, elle alla se jeter aux pieds d'Elisabeth, accusant Marie et demandant vengeance.

(1) JiABAlfOFP, t. I, p. 397.

(2) Mignbt, t. I, appendix, p. 439 et 440.

(3) Ibidem, p. 43ô.

Cette colère dura longtemps. Le 8 septembre 1570, elle écrivait encore à Cécil :

Good Mr secretary , ye shall understand that I hâve heard of some commissionners that shall go to the queen of Scots to treat with her of matters tending to her liberty to go thither, of which she hersclf doth already make an assured account , the knowledge whereof being to me no small discomfort, considering that nothwistanding the grievous murder which by her means only upon my dear son her husband was executed, divers peasons in this realm doth yet doubt, and a number doth crédit that she since her coming hither , is found clear and not to be culpabill of that fact , because , as they say , that since ail the conventions and conférences had between the nohility touching that matter , it hath not been published and made known that the said queen was found any way guilty therein; much more, when they already deceived shall see her released to go home at her pleasure, though upon some devised conditions, to serve the présent, their former conceits shall be verified, and therein they being satisfied , it may appear that she hath sustained insufferable wrongs, to be for no offence so long restrained within this realm (1).

À quelle époque changèrent ces dispositions de la comtesse de Lennox ? Il est assez difficile de le préciser ; ce dut être vers l'année 1573. Alors elle reconnut que sa belle-fille avait été indignement calomniée, et se réconcilia avec elle. On le savait déjà par la lettre suivante de Marie adressée à l'archevêque de Glasgow :

Madame la comtesse de Lennox , ma belle-mère , est décédée depuis un mois... Cette bonne dame s'était, grâce à Dieu, fort bien reconnue envers moi depuis cinq ou six ans que nous avons eu intelligence ensemble , et m'a avoué , par lettres écrites de sa main que je garde , le tort qu'elle m'avait fait en ses injustes poursuites , dressées , comme elle me l'a fait entendre , par son commandement pour avoir été mal informée, mais principalement par exprès commandement de la dite reine d'Angleterre et persuasion de son conseil , qui avaient toujours empêché notre appointement, lorsque, ayant connu mon innocence , elle voulait se désister de me poursuivre, jusqu'à refuser pleinement d'avouer ce qu'ils faisaient contre moi sous son nom (2).

(1) State papert office : Queen of Scots'papers, t. V.

(2) Kbeth, appendix, et Labanoff, t. Y, p. 31 et 32.

Ce témoignage, comme il émanait de Marie Sluart, ne paraissait pas suffisant, parce que personne n'est juge dans sa propre cause. Aujourd'hui il est confirmé par une lettre autographe de la comtesse de Lennox, qu'a découverte miss Agnès Strickland : le doute n'est plus permis.

It may please Your Majesty, I hâve received your token and mind , both by your letter and other ways rauch to my comfort , specially perceiving wbat jealous natural care Your Majesty hath of our sweet and peerless jewel in Scotland (le prince d'Ecosse). I hâve been no less fearfull and careful as Your Majesty of him , that the wicked governor should not hâve power to do ill to bis person , whom God préserve from his enemies ! Nothing I neglected ; but presently upon the receipt of Your Majestie's , thc court bcing far off , I sent one trusty , who hath done so much as if I myself had been there, both to understand the past and for prévention of evil to corne : he hath dealt with such as both may and will hâve regard to our jewePs préservation , and will use a bridle to the wicked when nced require.

I beseech Your Majesty , fear not , but trust in God that ail shall be well ; the treachery of your traitors is known better than before. I shall always play my part to Your Majesty's content , willing God , so as may tend to both our comforts. And now must I yeld Your Majesty my most humble thanks for your good remembrance and bounty to our little daughter (1) hère, who some day may serve Your Highness, Almighty God grant, and to Your Majesty longanthappy life.

Your Majesty' s most humble and loving mother and aunt (2).

Qu'on rapproche cette lettre si affectueuse de celle adressée à Ceci), que nous avons citée plus haut : quel changement dans les sentiments de la comtesse de Lennox ! Pour ramener de ses préventions une mère en proie au ressentiment et à la douleur, il avait fallu à coup sûr des preuves irréfragables. Qui les lui donna? On l'ignore; mais elle avait pu être renseignée mieux que personne : son mari avait été gardien de la fameuse cassette. Mie en sut peut-être , après qu'il fut mort en 1572, la véritable origine; elle put apprendre aussi

(t) Arabeila Stuart.

(2) 'Miss Strickland, t. Y.

ce que valaient les dépositions de Crawford et de Nelson , tous deux attachés au service de sa famille.

Il ne reste plus, comme il a été dit, des lettres de la cassette, que des traductions ou des copies plus ou moins altérées (1). Ces traductions ou copies étaient restées entre les mains de Cecil : c The copies of ail quhilk letteris , conferrit , red and considerit , wer deliverit U> Mv Secretary , in quhais handis they remane (2) >

Après la découverte du complot de Norfolk pour épouser la reine d'Ecosse, tous les moyens parurent bons à Elisabeth pour les rendre odieux l'un et l'autre. Alors Cecil fit publier, par les soins de Thomas Smith , un des secrétaires de la reine , et de Thomas Wilsoo , maître des requêtes , la Détection de Buchanan avec les lettres de la cassette et les autres documents produits aux conférences. L'édition latine fut imprimée la première. L'éditeur ajouta au libelle de Buchanam une invective contre Marie Stuart, intitulée Actio. Cette pièce d'une rhétorique boursouflée est attribuée par Herbert , qui connaissait les personnages, à Smith ou à Vilson : c Islas adiones scripsit Thomas Smythus à secretis D. N. R. Elisabethœ , sicut fama est , vel Thomas Vilsonius a snpplicum libellisf quod mihi placet (3). » Dans cette édition on ne mit que le trois premières lettres de la cassette , traduites de l'écossais en latin. On a cru longtemps, et des historiens croient encore , que cette traduction était de Buchanan : c'est inadmissible. Elle dénote un traducteur qui ne comprenait point l'écossais ou qui a très-mal lu , et qui n'écrivait le latin que médiocrement. Le même Herbert l'attribue à Vilson ou à Smith ; il croit qu'elle fut faite du français (4), ce qui est très-probablement une erreur.

Cette édition latine fut publiée à Londres avant le 4«" novembre

(1) Il a déjà été dit précédemment que des huit lettres de la cassette, il n'a été retrouvé des copies françaises du temps que trois seulement ; que ces trois, très-probablement, furent originairement écrites en français par Marie et adressées à Darnlejr ; mais que toutes les autres avaient été forgées , et qu'il n'en exista Jamais d'autres originaux, comme l'a soutenu GoodaU, que la version écossaise.

(?) Goodall, t. II, p. 88.

(3) Laiho, t. II, p. 244, 245, 247 et 248.

(4) Idem, p. 245.

1571 , et des exemplaires en furent envoyés en France par les soins de Ceci! et d'Éli3abeth , qui recommandaient d'en distribuer aux seigneurs de la cour pour diffamer Marie Stuart (1).

Au commencement de novembre de la même année , il parut une autre édition en dialecte écossais , toujours par les soins de Cecil. Le 8 novembre, Vilson, en renvoyant au secrétaire, lui écrivait •' • I doe send to Your Honor inclosed, so ranch as is translatée into handsomescottish (2)... »

L'édition anglaise parut vers la fin de novembre : / heary avait écrit Cecil à l'ambassadeur anglais à Paris ,itisto be tran&lated into english with addition of many other supplément of like condition (3). » Cette édition était, en effet, plus complète que les précédentes. Il y fut ajouté le Mémorandum de Norton , le second contrat , le procès de Bothwell , un extrait des confessions de John Hay et de John Hepburn, les sonnets et les cinq autres lettres de la cassette ; les éditions précédentes n'en contenaient que trois.

Toutes ces éditions furent publiées à Londres , cela n'est pas douteux. Outre les témoignages de Vilson et de Cecil déjà cités, nous avons celui d'Alexandre Hay , qui écrivait à Knox :

They have set out in En gland our quenis lyfe and process, baith in latin and english... In appeirance they leive nothing unset out tending to hir infamie and to makc tue duke of Norfolk odious (4).

Enfin, il parut une quatrième édition en français, le 13 février

1572. Les historiens ne sont point d'accord sur le lieu où elle fut publiée. Elle porte en litre : Imprimée à Edimbourg par Waltem. De l'aveu de tous , c'est un mensonge. Quelques-uns ont soutenu qu'elle fut imprimée à Londres , d'autres à La Rochelle. Les raisons que donnent les uns et les autres ne sont rien moins que concluantes. Ce qu'on peut dire de plus raisonnable , c'est que ceux-là publièrent l'édition française qui avaient intérêt à le faire , et qui en avaient

(t) Diggbs, p. 151 et Goodall, 1. 1, p. 25. {2) Mordiw, p. 57.

(3) Diggbs, p. 15t.

(4) Âlexander Hay, of thé régents privy covneil, to John Knox, 14 décembre 1571, Goodall, t. II, p. 371.

déjà publié trois antres. Elle contenait, de plus que les éditions précédentes , un mémoire contre le duc de Norfolk. On comprend cette addition de la part de Cccil ; mais quel motif pouvaient aroir les huguenots de La Rochelle à diffamer un étranger , qui était protestant comme eux? D'ailleurs , il ne serait pas difficile de montrer que le traducteur de l'édition latine, a été aussi le, traducteur de l'édition française. Peu importe, au fond ,'en quel endroit elle a été publiée; il n'en reste pas moins certain que ce fut Elisabeth et son ministre Gecil qui cherchèrent à diffamer partout la victime de leur détestable politique, non-seulement à cette époque, mais tant qu'elle vécut, et particulièrement après le meurtre de Riccio (1).

(1) Lorsque Riccio fût assassiné, le 9 mars 1565, ce fut Cecil qui, poussé par sa haine féroce contre la reine d'Ecosse, fit répandre le bruit que le secrétaire avait été assassiné parce qu'on l'avait trouvé couché avec sa maîtresse. Et quand il semait ce bruit, il savait parfaitement que c'était une calomnie , que le meurtre de Riccio était un crime politique : il avait été suffisamment renseigné par les agents anglais. Mais il ne connaissait pas plus que sa reine les scrupules qui gênent les petites âmes. Les contemporains l'avaient chargé de cette infamie ; toutefois il n'en existait pas de preuve directe ; M. Hosack vient de publier une lettre de Paul de Foix, qui ne laisse subsister aucun doute. L'ambassadeur répond à une lettre de Cecil :

• Cum tuum nuntium intempesta nocte post secundam vigiliam graviter quatientem ostium semisomnus audirem . s tu pore repente correptus totus exhorrui. Acceptis vero literis tuis cum in earum initio viderem purgandi tui causa multas adferre excusationes , valdeque diffidenter et quasi reffugientem vix tandem narrationem inchoasse, quod deterius crat ( ut fere fit} 8coticam in aeternam clausisse lumina noctem sum suspicatus. Cum vero ea qua narrabantur minora concepta opinione viderem, leviora, quae per se gravissima erant, visa sunt. Quid enim gravius esse potest quam déforme et rt'Ilissimum mancipium a marito reginam nefario stnpro poUuens deprehensum ab ejusque manibus vix avulsum. multorxim, indignitate rei permotorum, tribus nec&tum esse; eumdemque maritum,contumclia tain acerba neglecta clam noctu cum eadem, ab lis qui eum quo poterant dignitatis ornamento honestare cupiebant, aufugisse; et quod est deterius quem auxilii causa evocarat et quoeum firmse pactiones intercesserant , tanquam de se maie meritum inimicum atque hostem appellasse. Cui, quantum ego existimo, nihil conducibilius evenire potuit : cum eo tempore quo minimum illi officere quivit . suam mobilitatem et levitatem ita prodiderit, ut in posterum illi minus fidens falli nequeat. Veruin hœc mihi acerbissima accidere, quod illi regins bene cupiam , et tantas eam contrahere culpas iniquissimo jammo feram. Nam

APPENDICE. 52 f

On n'a jamais connu, et on ne connaîtra sans doute jamais, l'origine des lettres de la cassette. Il est probable que quand les rebelles, après avoir emprisonné Marie Stuart à Lochleven , pillèrent Holyrood , ils trouvèrent parmi ses bijoux la cassette , et parmi ses papiers , des notes et des lettres qu'ils transformèrent habilement en lettres galantes adressées à Bothwell Ce que ces documents devinrent après les conférences d'York et de Westminter, il serait difficile de le dire.

Moray , comme on Ta vu, s'était hâté de les remporter en Ecosse, pour les soustraire à l'examen que réclamaient Marie et ses commissaires. Après qu'il eut été assassiné , la cassette tomba entre les mains de ses serviteurs. Lennox, devenu régent, la recueillit et en devint à son tour le dépositaire. Le 22 janvier 1571 , il la remit à Norton qui allait en mission à Londres ; elle resta probablement depuis entre les mains de ce dernier. Ce qu'elle devint après sa mort, on ne le sait point positivement. 11 parait qu'elle passa avec son contenu , on ne dit comment , entre les mains de Ruthven alors comte de Gowrie, qui, comme complice de tout ce qui s'était fait

multa in ea erant egregia ad virtutem quae maximopere et iis qui illi parent, et amicis, et christiano orbi adjumento et ornamento esse potuissent, si illis recte uti quam abuti maluisset. Sed rêvera ita soient christianse religionis desertores, dum ad Dei hostem transfugiunt, ab eo execrati, in nos tragicos furores impelii. Scriptum enim est tenere eum captivas mentes impiorum. Tu tamen quod existimo suasor eris et impulsor Reginae tus ut labantem et fere prostatam, quantum in ea erit, fulciat et ertgat , ita tamen ne aliis ruinœ, occasionem prœbeat : nam pietas et virtus pura , simple* et aperta t dum ex sua natura cœtcros fingit credulitate sua, iii homiuuni versatorum et multiplicium laqueos facile incidit. Et hoc est quod traditur , filios hujus seculi prudentiores in generatione sua filiis lucis. Ego certe illi simul et piis omnibus optime consultum esse velim, ut tamen ex borum casu et pernicie majorem sim dolorem accepturus. Cœterum agnosco humanitatem tuain quod ita amanter et aperte de istis rébus, quae me maxime sollicitum habent, scripseris, et rogo ut si quid ex illo tempore ad te perlatum est, vel huic, cui tuto committere potes , dicas ; vel literis scribas , quod commodo tamen tuo et salva flde fieri possit.

9 Vaie et me semper ama. — Decimo calendas aprilis.

» Tui amantissimus et ex animo tuus ,

» Paul De Foix. »

Au dos : a 23 mars 1565. The Fr. Amb. to my Mr Monsr Cecille, principal secretary de la Royne d'Angleterre, etc. » (Hosack, t. II, p. 79.)

^contre la reine , avait un intérêt dans ces fameux documents. Elisabeth , ayant su qu'ils étaient en sa possession , chargea son ambassadeur, Robert Bowes, d'en négocier l'acquisition : elle se montrait très-anxieuse de les obtenir. Gowrie nia d'abord qu'il en Tût possesseur ; mais , pressé par Bowes , il lui répondit, pour se débarrasser de ses importunités , qu'il ne pouvait pas se dessaisir de papiers de de celte importance sans l'assentiment du roi (1). Deux ans plus lard, -Gowrie fut décapité. A partir de ce moment , il est impossible de retrouver les traces des lettres de la cassette. Quelques historiens ont supposé que Jacques VI s'en était emparé après le supplice de Gowrie , et les avait anéanties. C'est une supposition toute gratuite , qui pourrait peut-être avoir quelque valeur si ceux qui se servirent des lettres pour colorer leur conduite avaient jamais osé les exposer au grand jour ; mais le soin avec lequel ils cachèrent les originaux pour y substituer des traductions , donne bien plutôt à supposer que ceux-là eurent intérêt à les anéantir qui avaient eu intérêt à les tenir dans l'ombre.

Goodall pense qu'après la mort de Horton , ce fut son héritier , le comte d'Angus , qui devint possesseur de la cassette et des lettres , et qu'elles passèrent à ses successeurs. Un auteur anonyme écrivait, à l'époque de la restauration de Charles II , qu'on pouvait les voir encore chez le marquis de Douglas (2). Ce n'était probablement que la cassette vide qu'on y voyait : la marquise de Douglas l'avait achetée, dit-on , d'un papiste vers cette époque. Vendue après la mort de la marquise avec sa vaisselle, elle fut achetée par la duchesse d'Hamilton. Les héritiers de cette dernière la possèdent encore, si toutefois la tradition dit vrai.

Halcolm Laing, qui semble attacher une grande importance à cette relique, en a fait la description (t. II, p. 235), mais d'après an correspondant. Plus favorisé que Laing, il m'a été donné de là voir au palais d'Hamilton. Elle est en partie conforme à la description qu'en fait Buchanan : elle n'a guère qu'un pied de long , ainsi qu'il le dit, six à sept pouces de large et huit à neuf de haut; la partie supérieure est arrondie; elle est en argent niellé , semé d'arabesques

(t) Voy. Robbbtsoh et Tttlbr.

(2) Goodall, t. I, p. 30 et 31. .

d'or. Buchanan dit qu'elle est garnie en plusieurs endroits de la lettre romaine F, surmontée de couronnes royales. Le correspondant de H. Laing dit qu'à la première inspection , il ne vit ni lettres ni couronnes; mais qu'il finit par découvrir sur le fond, aux deux extrémités , deux petits ornements qu'il prit d'abord pour la marque de l'orfèvre, et qu'il reconnut, après un examen plus attentif, être deux couronnes royales avec une fleur de lis surmontant la lettre italique F. J'avoue n'avoir ni cherché ni vu aucun de ces ornements , ne jugeant pas que l'authenticité de la cassette importât beaucoup à l'authenticité des documents qu'elle pouvait avoir contenus.

Pour compléter l'examen des pièces qui furent produites contre Marie Stuart, il nous reste à parler de la confession de Paris. Quoiqu'elle soit de beaucoup postérieure aux conférences, nous rechercherons dès à présent ce qu'elle vaut pour l'histoire.

Nicolas Hubert, dit Paris, avait été longtemps au service de Bothwell ; il passa à celui de Marie Stuart, quelques jours avant le meurtre de Darnlcy. Complice de ce meurtre , il s'enfuit en Danemark avec son ancien maître. Quand Moray envoya réclamer Bothwell , Frédéric II refusa de le livrer, mais il livra Paris au capitaine Clark, au printemps de l'année 1568. Il paraît néammoins que ce malheureux ne fut ramené en Ecosse qu'au mois d'octobre de la même année. Il fut emfermé d'abord au château d'Edimbourg, et transféré ensuite au château de Saint- André, résidence particulière de Horay. Il était sûrement en Ecosse & l'époque des conférences de Westminster; mais on ne jugea pas à propos de l'y faire paraître et d'invoquer son témoignage. Le héraut d'armes, William Stuart, qui avait été envoyé en Danemark, soit pour le réclamer, soit pour le ramener après qu'il eut été livré au capitaine Clark, fut d'abord richement récompensé; mais il ne tarda pas à tomber en disgrâce : Paris lui avait peut-être révélé quelque «secret qu'il ne sut pas garder. Accusé de complicité dans un complot contre la vie du régent , il fut absous faute de preuves ; mais Moray le fit poursuivre comme sorcier, et le condamna à être brûlé. Il monta sur le bûcher le 15 août 1569. Par une coïncidence peut-être fortuite , Paris fut pendu le lendemain (1).

(t) BkLTOVRsAnnals-, Occurrento -, Chaxmers, t. III, p. 390; miss Stiiicklakd, t. V, p. 701-203.

Informée qu'un des complices de Bothwell , détenu à Saint-André, accusait la reine d'Ecosse , Elisabeth envoya coup sur coup trois messages , qui étaient presque des ordres , pour demander à Horay de surseoir à l'exécution et de lui envoyer l'accusé. Mais si on n'avait pas pu l'emmener aux conférences , on pouvait bien moins l'envoyer seul en Angleterre : Moray répondit c qu'il était trop tard, que Paris avait été exécuté; mais il avait confiance, ajoutait-il, que le témoignage laissé par lui n'en serait pas moins trouvé authentique par Son Altesse, et par ceux qui avaient intérêt à ce que le meurtre du roi fût puni (1). >

Ce témoignage de Paris se compose de deux confessions , reçues la première le 9 août 1569 , la seconde le 10. La première ressemble aux confessions de Hepburn, de Hay, de Powrie et de Dalgleish : elle charge particulièrement Bothwell, et n'incrimine en rien la reine. Il ressort au contraire de plusieurs passages que Marie ignorait tout, et que Bothwell craignait fort qu'elle ne vînt à soupçonner ce qui se tramait. Il n'y a, dans cette première confession, qu'une seule circonstance qu'on ait pu invoquer contre Marie. Paris raconte que, le samedi soir veille du meurtre , quand elle fut rentrée à Holyrood, c Marguerite (Carwood) le pria d'aller à Rirk of Field quérir une

> couverture de maytres (martres) à la chambre de la Royne. » C'est là à coup sûr un acte en lui-même très-innocent ; on a voulu y voir une précaution de Marie pour sauver un objet précieux. Paris ne dit point que la couverture fût précieuse; néanmoins Laing ajoute c qu'elle avait probablement de la valeur » (t II, p. 36) ; M. Mignet , que c'était « une riche couverture en peaux de martre qu'elle ne vou-

> lait sans doute pas y laisser à la veille de l'explosion » (t. I, p. 273, ; et Teulet , < qu'il s'agit évidemment de quelque fourrure précieuse à » laquelle Marie tenait et qu'elle voulait sauver du désastre > {Supplément, p. 88).

La seconde confession est de beaucoup la plus importante; elle serait le document le plus grave et le plus direct contre Marie Sluart , si elle pouvait un seul instant supporter la critique. Il en existe deux copies : l'une au State papers office, qui n'est point certifiée ; l'autre à la Bibliothèque Cotonienne , certifiée par Alexandre Hay. La copie

(1) Laing, appendix, 269 et 270.

originale porte en titre : c The copie of this déclaration and deposi-

> tion markit every leaf (elle est marquée aux pages 3, 4, 7 et 9),

> with the said Nicholas Howbert's own hand (marquée ainsi n),

* being read again in bis présence, he avowed the same , and ail

> parts and clauses thereof, to be undoubtedly true ; in présence of

* ï. George Buchanan maister of S'-Leonard'ff collège in S'-Àn-

> drews, M. John Wood, senator of the collège of justice, and Robert » Ramsay , wriler of this déclaration , servant to mylord regent's

> Grâce. » Anderson, dans sa collection, a eu soin de supprimer les noms des trois témoins.

D'après ce titre, on voit premièrement que Nicholas Hubert ne sa* ▼ait ni écrire ni lire, puisqu'il dut , au lieu de son nom , mettre un simple signe à chaque feuillet, et qu'il fallut lui relire sa déposition, à moins qu'il n'y ait là une précaution pour l'empêcher de la relire lui-même ; secondement, que cette déposition fut reçue sans aucune forme judiciaire, mais simplement par un serviteur de Moray, lequel tenait la plume, par son pamphlétaire gagé, Buchanan, et par son âme damnée, John Wood , c doctes en finesses et faulcetez et y gagnant leur vie, n'ayant autres moyens ni professions (1). >

Moray envoya en Angleterre, le 15 octobre 4569, les deux déclarations de Paris, par l'abbé de Dunfermline.

Après avoir rappelé dans les instructions qu'il donna à cet ambassadeur les différentes preuves , produites par lui aux conférences de Westminster, il ajoutait :

And gif furder pruif be requirit , we hâve sent with zow the déposition of Nicholas Hubert , alias Paris , a french man , one that was présent at the committing of the said murder , and of late executed to the death for the same (2).

Ces quelques lignes révèlent la pensée de Moray. Il avait présenté aux conférences des lettres sans suscriptions, sans dates, sans signature; lui ou ses délégués avaient prêté à des passages insignifiants ou inintelligibles des intentions criminelles : tout cela n'avait rencontré que peu ou point de crédit. Moray crut , par la seconde confession

(IJTbulet, t. II, p. 387.

(2) Goodall, t. II, p. 84-88.

de Paris, justifier les lettres, leur assigner des dates, et confirmer les commentaires de Lethington et de Bochanan ; mais il dépassa le but Le document était d'une trop grossière absurdité ; aucun contemporain n'osa s'en servir. Cecil avait entre les mains la confession de Paris, lorsqu'il fit publier les quatre éditions de la Détection. Tilson lu lui demanda pour la joindre aux autres pièces : c Desyrand you to tende me Paris ( la confession ) elosely scaled and it should not be known from whence it cotneth (\). » Cecil ne l'envoya point, et pourtant il était à la recherche de tout ce qui pouvait ajouter à la diffamation de Marie Stuart Buchanan lui-même , qui avait été délégué pour interroger Paris , lorsqu'il reproduisit dans son histoire toutes les calomnies de sa Détection , ne parla point des accusations que contient la seconde confession. Alexandre Hay , énumérant dans une lettre à John Knox tous les documents qui pouvaient servir au réformateur pour la composition de son histoire, ne dit pas un mot de la confession de Paris, quoique la pièce la plus importante de toutes ; et cependant, c'était lui qui l'avait certifiée , par complaisance il est vrai , car il n'avait pas assisté à l'interrogatoire.

Autant on est peu surpris du dédain des contemporains pour un tel document, autant on s'étonne que des historiens sérieux l'aient tiré de la poussière pour s'en faire un argument contre Marie Stuart. C'est qu'en effet, sans rappeler son origine plus que suspecte, cette prétendue confession est tellement absurde et maladroite , que le moindre examen impartial suffit à en démontrer la fausseté. Si on la compare avec la première confession , on les trouve à tel point en contradiction Tune avec l'autre, que l'on peut affirmer hardiment que si la première est vraie , la seconde est fausse, et vice versé. De plus , si on la compare avec les lettres de la cassette , dont elle veut prouver l'authenticité , et si l'on compare le tout avec le Journal de Moray, qui a la prétention d'expliquer les mêmes lettres , on trouve de nouveau que les trois documents ne peuvent se tenir debout en face les uns des autres. Quelques citations vont le montrer.

Première confession. Le mercredi ou jeudi avant le crime, Bothwell confie à Paris le complot contre le roi :

Là-dessus , il me commande de prendre la clef de la chambre i (1) WiUon à Cecil, 8 novembre 1571, Murdin, p. 57.

Kirk of Field. — Monsieur , voua me pardonnerez , s'il vous plaist, pour autant que je suis étrangier, et aussi que ce n'est mon estât.

Bref, il refuse de prendre la clé (1). Deux jours après :

Le vendredy doncques, dit Paris , je m'en vais à luy... et aussitost qu'il me vist, il me demanda si j'avois prlns ceste clef. Je luy dis que je regarderois à le faire (2).

Le samedi , veille du meurtre :

L'après disner, il me demanda encore ceste clef. Je luy dys : « Monsieur , hélas ! comment le feray-je ?. . . Ce n'est point mon estât de prendre les clefs...» Bothwell impatienté lui dit : « Une foys, je ne te veulx rien commander en ce fait là. J'ay des clefs assés sanstoy, car il n'y a porte céans dont je n'ay la clef (3). »

Paris continue (c'était le même jour samedi, veille du meurtre) :

Adonc le bruyt vint incontinent que laroyne s'en alloyt à PAbbaïe ; tout le monde sort de sa chambre , et moy le dernier, prenant la clef de la dicte chambre, et m'en vays à l'Abbaïe, où je trouve M. de Boduel qui me demande si j'avoys ceste clef. — Ouy , monsieur , ce di-je ; il me commande de la garder (4).

On ne voit pas que Bothwell se serve en rien de cette clé. Le dimanche soir, peu avant le meurtre, il dit à Paris :

Une foys , les aultres n'ont que faire de toy , car ilz ont des clefs assés : il n'y a portes de céans dont ilz n'en ayent les clefs (5).

D'après ces citations, il est clair que Bothwell veut avoir la clé de la chambre, à l'insu de la reine, et que Paris ne cède qu'après des obsessions , et au dernier moment. Hais si la reine avait été complice , Bothwell n'avait qu'un mot à lui dire : il aurait eu sur-le-champ cette clé qu'il désirait.

Le dimanche soir , très-peu avant le meurtre, quand la reine et la

(1) Tbulet, Supplément, p. 84.

(2) Ibidem, p. 86.

(3) ibidem, p. 86 et 87.

(4) Ibidem, p. 87.

(5) Ibidem, p. 90.

cour furent rentrées à Holyrood, Paris se retira, dit-il, fort triste dans un coin :

Là où M. do Boduel , ajoute-t-il , me vint trouver , me demandant ce que j'avoys d'ainsy fayre la mine , et que si je la faysois ainsi devant la royne , qu'il m'accoustreroit de telle façon que je ne fus jamais (1).

Le lendemain lundi , dès le matin , Bothwell lui demanda encore par deux fois d'un ton irrité, < ce qu'il avoyt à fayre la mine (2). >

Celte crainte de Bothwell que Paris ne fasse la mine devant la reine, et n'éveille par là quelque soupçon dans son esprit, indique, comme tout ce qui précède, qu'elle était complètement ignorante de ce qui se tramait. La seconde confession indique tout le contraire.

Seconde confession.

Le mercredy (cette fois Paris est sûr que c'est bien le mercredi et non le jeudi) , qui fut le mesme jour que la royne coucha au logis du roy à Kirk of Field; et comme le dict Paris vouloit dresser le lict de la royne en sa chambre qui étoit droite soubs la chambre du roy..., le sieur Boduel défendit audict Paris de ne dresser le lict de la royne droyct soubs le lict du roy, car je veulx mettre lapouldreen cest endroyct là , ce dit-il.

On se rappelle qu'un autre témoin , John Hepburn , dit qu'à cette date Bothwell songeait à surprendre le roi dans les champs et non à le faire sauter dans son logis.

Et ceste mesme nuict là, continue Paris, après que le lict fut dressé en la chambre de la royne, ce que je fis au mesme endroit là où il me fnt défendu par le dict sieur de Boduel, la royne me dict : Sot que tu es, je ne veulx pas que mon lict soit en cest endroict là. Et de fait le fisl oster. Par lesquelles paroles, j 'ai apperçu en mon esprit qu'elle avoit cognoissance du faict. Là-dessus je prins la hardiesse de luy dire : Monsieur de Boduel m'a commandé de luy porter les clefs de vostre chambre , et qu'il a envie d'y faire quelque chose , c'est de faire sauter le roy en l'air par pouldre qu'il y fera mettre. — Ne me parle

(1) Tbglet, Supplément, p. 90.

(?) Ibidem, p. 92.

point de cela à ceste heure, ce dict-elle. Fais-en ce que tu vouldras (1). Deux jours après (c'est à dire le vendredi), comme elle s'habilloit, le dict Paris prend les deux clefs de la chambre de la royne, selon le commandement du dict sieur de Boduel, et les lu y apporte. Lequel ayant fait sortir tout le monde de sa chambre , prend la clef d'ung coffre qu'il avoit en sa pochette, et, après avoir ouvert le dict coffre, en tire des autres clefs contrefaites toutes neuves, et les regardant les unes auprès des aultres, dit. à Paris : « Ah ! oui , elles sont bien , raporte celles-là. » Et il remeist les contrefaictes dedans le coffre... Mais cependant que le dict Paris estoyt absent avec ses clefs , Archibald Bethon , huyssier , demande les clefs pour laisser sortir la royne au jardin ; et ne les pouvant trouver , la royne en fust faschée et dict tout haut à Paris à son retour : « Paris , pourquoy avez- vous emporté les clefs de ma chambre ? » Lequel ne lui respondit mot sur l'heure ; mais après , la trouvant à part luy dist : « Ha ! madame , pourquoy m'avez- vous dict devant le monde que j'avois prinsles clefs devostre chambre, voyant que vous sçavez bien le pourquoy? — Ha ! ce dictelle , Paris , c'est tout un ; ne te soucie , ne te soucie (2), »

Il est inutile de faire remarquer combien tout cela est en désaccord avec la première confession, et, en outre, grossier et absurde. Marie parle de faire sauter son mari en l'air, avec un domestique qui est depuis quelques jours seulement à son service, comme elle parlerait de passer à table ou d'aller à la promenade. C'est ce que quelques historiens ont appelé la naïveté de Paris ; Robertson n'a pu s'empêcher de dire que c'était un sot et un bavard : « a foolish talkativefellaw. »

La seconde confession de Paris n'est pas seulement en contradiction avec la première, elle l'est encore avec les lettres de la cassette. Si Harie était complice de Bothwell, elle ne pouvait pas ignorer que Lethington, Norton et Balfour, pour ne parler que de ceux-là, étaient engagés dans la conspiration ; et cependant , comme le fait très-judicieusement observer le Dr Lingard, elle est tout aussi réservée sur leur compte que si les lettres étaient écrites par eux-mêmes. Il en est ainsi pour toutes les pièces produites aux conférences : Harie et Bothwell y sont les seuls auteurs du meurtre ; c'est que jusque-là

(1) Teulet, Supplément, p. 98.

* (2) Ibidem, p. 99 et suiv.

t. il 34

l'accord régnait entre les usurpateurs. À l'époque de la confession de Paris, Lethington et James Bal four étaient devenus suspects; aussi leurs noms, absents des lettres delà cassette, se trouvent-ils compromis dans la confession de Paris : on les y voit travailler l'un et l'antre , avec Marie et Bothwell , à la préparation du meurtre. Alors , au lieu de deux conjurés, il y en a quatre, comme il y a eu d'abord une lettre , puis plusieurs lettres , puis huit , puis , outre des lettres , des . contrats et des sonnets.

La reine, étant arrivée à Glasgow, dit à Paris :

Je t'envoyerai à Lislebourg , tiens-toy prest. Et ayant demeuré deux jours avec ladicte dame , laquelle escrivit des lettres, et les luy baylla, dysant : « Vous dires de bouche à monsieur de Boduel qu'il baille ces lettres, qui s'adressent à M. de Ledington, à luy-mesme, et qu'il parle à luy ; et voyés-les parler ensemble , et regardés la façon de faire et quelle mine ilz feront. Car c'est, ce disoit-elle, pour ~8çavoir lequel [est le meilleur pour loger le roy à Craigmillar ou à Kirk of Field , afin d'avoyr bon air. »

Paris se rend à Lislebourg , et va trouver Bothwell en son logis.

Monsieur, ce dict-il , voici des lettres que la royne vous envoyé et aussi à M. de Ledington, vous priant de les luy délivrer; et il ajoute en messager fidèle : « et que je vous vis parler ensemble , pour veoir vos façons de faire , et comment vous vous accordiez ensemble. — Fort j bien ce dict-il ; car j'ay ce jourd'huy parlé à luy , et luy ay donné une hacquenée. »

Le lendemain Paris cherche Bothwell partout p our prendre sa réponse. Il le trouve enfin :

Il voyt , dit-il , venir une troupe de gens de vers le Kirk of Field, là où estoit ledict sieur de Boduel, et M. Jacques Balfour coste àcoste ensemble, lesquelz s'en alloyent disner au logis dudict M. Jacques... Et quand il retourna quérir sa despesche après disner, il trouva le sieur de Boduel et ledict M. Jacques seuls, leste à teste, en une chambre , et ledict sieur de Boduel qui escrivoit de sa propre main. Et après avoir faict , il dict à Paris : Yoylà ta response.

Et, comme avait fait la reine, il ajoute un message verbal, pour la plus grande édification de ceux qui devaient lire la confession :

Retourne- t-en à la royne , [et me recommande bien humblement à

APPENDICE. 53 f

sa bonne grâce , et luy dictes que tout yra bien ; car M. Jacques Balfour et moy n'avons dormi toute la nuit , ains avons mis ordre ea tout, et avons apresté le logis. Et dis à la royne que je luy envoyé ce dyamant que ta luy porteras , et que si j'avoys mon cœur, je le luy envoyerois très volontiers, mais je ne l'ay pas moy.

Lethington confie aussi sa réponse à Paris et ne se montre pas moins expansif avec lui que la reine et Bothwell :

Quand il eust escript, ledict Paris lui dict que la royne l'avoit commandé de luy demander lequel des deux logis seroit le meilleur pour le roy, car elle ne bougeroit jusques à ce qu'il auroit rapporté sa response. Ledict Lethington luy respondit que le Kirk of Field seroit bon; et ledict sieur de Boduel et luy avoient ad visé ensemble là-dessus. Ainsi ledict Paris partit pour s'en aller à Glasgow vers la royne (1).

Ea lisant ce tissu de sottises, on se demande d'abord quel besoin ces gens avaient de s'écrire, ou quel besoin ils avaient de confier à un domestique des secrets aussi compromettants et qui devaient être précisément l'objet de leurs lettres. Et cette réflexion, comme on va le voir, se représente sans cesse. Ensuite comment se fait-il, puisque Bothwell travaillait de concert avec Lethington et Balfour à préparer le logement de Kirk of Field, et que Marie Stuart le savait, eomment se fait-il que dans les lettres de la cassette adressées à Bothwell, elle no nomme ni l'un ni l'autre? Est «ce assez suspect? Ce n'est pas tout. Cette prétendue préparation du logement de Kirk of Field, les messages échangés à ce sujet par l'entremise de Paris, tout cela est en contradiction avec les mêmes lettres de la cassette. La première, que Paris est censé transmettre à Bothwell, ne dit pas un mot de Kirk of Field ; on y lit au contraire (c'est Marie qui parle) :

Je répondy que le meneraye avec moy à Craigmillar, afia que là les médecins et moy le puissions secourir, et que je ne m'éloignasse de mon fils...

El plus loin :

H doit prendre médecine et estre baigné à Craigmillar (2),

(1) Tkulet, Supplément, p. 94, 95 et 96.

(2) Ibidem, p. 12 et 28.

Bien plus, dans une lettre postérieure, la seconde, Marie est censée dire encore :

J'emmène l'homme avec moy lundy à Craigmillar.

Crawford, dont la confession n'est que le reflet sinon la copie delà première lettre, ne parle que de Craigmillar, et dit que ce fut Damier qui ne voulut pas y aller ; et Nelson confirme le témoignage de Crawford.

Tant de contradictions n'ont pu échapper à M. Mignet, et il a dû quelquefois en être embarrassé. En voici une preuve. Adoptant, d'après la confession de Paris, que tout est arrangé entre la reine et Bothwell pour conduire le malheureux Darnley à Kirk of Field, M. Hignet cherche encore à appuyer cette version par un passage de la seconde lettre de Glasgow ; c Darnley, » dit-il, « fut bientôt en état » de partir en litière. La reine, qu'il accablait de ses tendresses, qui » n'entrait jamais chez lui sans que la douleur de son côté malade la » saisit, annonça à Bothwell leur prochain départ.* Selon la charge que » j'ai reçue, > lui écrivait elle, c j'emmène l'homme avec moy lundy. * » Le projet primitif de le conduire à Craigmillar avait été abandonné, » parce que le roi avait montré pour ce lieu une grande répugnance. > (t. I, p. 366). M. Mignet a tranché la difficulté ; mais ce n'est qu'en s'arrôtant devant le mot qui contredit la confession de Paris et son récit. D y a, dans le texte que cite H. Mignet : c Selon la charge > que j'ai reçue j'emmène l'homme avec moy lundy à Craigmillar (1), > et non à Kirk of Field, comme le donne à entendre M. Mignet.

Ce serait une longue énumération que celle de toutes les contradictions qu'offrent entre eux ces étranges documents. Nous n'en signalerons plus qu'une, en mettant en regard les lettres de la cassette, j le Journal deMoray et la confession de Paris.

On lit dans le Journal :

23 january. The quene came to Glasgow...

24. The quene reniaynit at Glasgow lyke as she did the 25* and 26*. and in thys tyme wrayt hir bylle and other letteris to Bothwell. And Bothwell 'thys 24^ day wes found verray tymes weseing the king's

(1) Ibidem, p. 37, et Goodall.

ludging tbat was in préparation for him , and the sarae nycht tuik journey towards Lyddisdaill.

27. The quene (conforme to ber commission, as she writtis), broucht the king from Glasgow to Kalendar towards Edynburgh.

28 Tbe same day the Erle of Bothwell came back from Lyddisdaill towards Ediaburgh (1).

Voilà les mouvements de la reine bien indiqués par Moray lui-môme. Elle arrive le 23 à Glasgow ; elle n'écrit sa première lettre que le 24, puisqu'elle y raconte ce qui s'est passé la veille, à son arrivée ; elle ' ne Técrit que dans la nuit, et très-avant dans la nuit, elle le dit ellemême. Admettons qu'elle l'écrive tout entière cette nuit-là, bien que la lettre semble avoir été écrite en deux fois ; Paris n'a pu partir pour la porter que le 25 au matin. Il dit en effet : c Après avoir demeuré deux jours avec ladite dame... > Admettons qu'il arrive à Edimbourg le 25 au soir ; il nous dit qu'il y resta tout le lendemain , occupé à chercher Bothwell et Lethington et à attendre leur réponse. Il ne put donc être de retour à Glasgow que le 27 fort tard. Mais la reine en était partie le matin. Et cependant Paris nous dit : c Qu'estant » de retour à Glasgow, et après avoir fait son message... la royne

> lui demanda s'il avoit vu parler messieurs de Boduel et Leding-

> ton (2). >

Mais voici une difficulté bien plus grande encore. D'après le Journal, Bothwell avait quitté Edimbourg le 24, et il n'y revint que le 28. Si la reine était sa complice, elle ne devait pas ignorer qu'il était absent d'Edimbourg. Alors, comment nous faire croire qu'elle lui envoie des lettres dans une ville où elle sait qu'il n'est pas ? Et comment Paris peut- il l'y trouver , converser avec lui et prendre ses messages? Tout cela n'est que mensonges. Les faits, avant d'être vrais, doivent être possibles.

M. Laing, que rien n'arrête, affirme que le journal a menti, belle recommandation, en vérité, pour le reste 1 et que Bothwell n'était allé qu'à Whiltingham pour engager MArton dans le complot. Mais on sait, par une lettre de Drury du 23, que l'entrevue de Whittingham avait déjà eu lieu. D'ailleurs, cette explication ne résout pas l'impossibilité

(1) Akdbrson, et Goodall, t. II, p. 247 et 248.

(2) Tbulht, Supplément, p. 96.

des voyages de Paris. Il lui faut au moins cinq jours pour tout ce qu'il raconte ; et Harie ne resta que trois jours entiers à Glasgow.

Dans leur préoccupation de faire croire à l'authenticité des lettres de la cassette , les fabricateurs de la confession de Paris ont dépassé l'invraisemblable; ils ont atteint à l'absurde. On a déjà vu Marie, Bothwell, Lethington, complétant leurs lettres par des messages compromettants confiés de bouche à Paris ; cette manœuvre, dont le but est par trop transparent, se reproduit avec une maladresse insigne, chaque fois que Paris reçoit une lettre à porter. Dans la première , écrite de Glasgow , Harie est censée faire allusion à la fidélité qu'elle garde à Bothwell, quoique étant auprès de son mari :

Toutes fois ne craignes point , lui fait-on dire ; cette forteresse vous sera conservée jusqu'à la mort... N'allés pas, là où tous estes, en croyre plus que je n'en feray (I).

Avec Paris elle brave toute pudeur :

En outre qu'il dict audict de Boduel que le roy la vouloyt bayser, mais qu'elle n'a pas voulu, de peur de sa maladye; chose que Rayrcs en tesmoigneroit bien. Et plus, ce dit-elle, vous dyrésàM. de Boduel, que je ne vays jamais vers le roy que Rayres n'y est et voyt tout ce que jefeys (2).

On se rappelle peut-être le premier paragraphe de la quatrième lettre : c J'aye veillé plus tard là haut que je n'eusse faict... » dans lequel Moray et ses amis prétendirent trouver un complot ourdi par la reine , pour faire tuer Darnley par l'abbé d'Holyrood. Comme il était impossible d'y rien découvrir de tel , ils crurent justifier leur commentaire en le faisant appuyer par Paris en ces termes :

Le vendredy , la nuyt , la royne coucha encore au logis du roy , et le renvoya de rechef porter des lettres au aieur de Boduel.

Interrogé s'il avoyt rien entendu de ce purpos le samedy au matifi • Respond que non , synon que la royne dist , en présence de ceux de sa chambre , qu'il y avoit eu quelque querelle entre le roy et monsieur de Sainte-Croix , lequel avoit bon moyen à ceste heure-là de tuer le roy , car il n'y avoit en la chambre alors qu'elle pour les dé-

(l) Tbulbt, Supplément, p. 15 et 16.

<2) Ibidem, p. 94.

partir... Et au soyr, la royne estant à l'Abbaîe, elle envoie le 'dict Paris vers monsieur de Boduel, luy commandant lny dire de bouche : allés- vous en à M. de Boduel, et luy dictes qu'il me semble [qu'il seroit le mieux que monsieur de Sainte-Croix avecque Guillaume Blackatre aillent à la chambre du roy fayre ce que ledict sieur de Boduel sçait , et qu'il parle à M. de 8ainte-Croix touchant ce purpos; car il seroit mieux ainsi qu'autrement , et pour ce ne seroit qu'un peu prisonnier dedans le château. Après avoir le dict Paris racompté ces faits à M. de Boduel , il luy dict : « Je parleray à M. de Sainte- Croix , et puis j'iray parler moy-mesine à la royne (1). »

La nuit avant l'enlèvement, Paris est censé porter une nouvelle lettre à Bothwell. Il le trouve chez H. de Hatton :

Là où ledict sieur de Boduel estoit en bonne compaignie , ctmesme les capitaines couchés auprès de luy , et d'autres ; et trouvant ledict sieur de Boduel endormy, l'éveille et lui dict : « Monsieur, voylà des lettres que la royne vous envoyé. — Hé bien , Paris , ce dit-il , couche-toy là ung peu ; cependant je m'en vays escrire. » Et après avoir escript , il dit au dict Paris : « Recommandez-moy humblement à 8a Majesté , et lui dictes que j'iray aujourd'huy la trouver sur le chemin , au pont (2). »

Mais puisque Bothwell écrit à la reine, pourquoi charger verbalement Paris de la commission qui peut seule être l'occasion de sa lettre?

On le voit, la reine ni Bothwell ne se gênent nullement. La première parle du meurtre de son mari devant c les gens de sa chambre, » comme de la chose la plus ordinaire. Il est vraiment étrange que Horay n'ait produit que Paris pour attester tant d'effronterie, étalée devant tant de témoins. Hais non, tout cela n'est pas possible. Un scélérat, quelque ébonté qu'il soit, conserve au fond du cœur un instinct quelconque qui le pousse à cacher son crime; et l'on voudrait faire croire que Marie, qui a Bothwell sous la main, qui peut le faire appeler à toute heure pour lui dire à l'oreille ses horribles secrets, qui peut tout au moins les confier aux lettres qu'elle lui écrit, choisisse de les confier à un serviteur qu'elle connaît k peine; dételle sorte qu'elle

(1) Teulbt, Supplément, p. 100.

(2) ibidem, p. 104.

semble n'avoir d'autre souci que de fournir à Moray le supplément de révélations dont il a besoin pour accréditer les lettres de la cassette, et à la postérité les témoignages de sa sottise et de sa scélératesse! En vérité c'est trop ; et il faut une grande dose de crédulité ou de partialité, pour n'être pas convaincu que la seconde confession de Paris n'est que la plus monstrueuse et la plus maladroite des impostures de Moray.

Nous croyons avoir suffisamment démontré que toutes les preuves écrites, alléguées contre Marie Stuart, ne peuvent supporter la critique, et qu'elles sont indignes de l'histoire. Nous terminerons cet examen, trop long peut-être, par un passage de Tytler relatif à-ces documents.

The regent's refusai to produce the originals to the accused , and the state in which the copies hâve descend ed to oui* tiuies, evidently garbled , altered and interpolated , throws on him the utinost suspicion , and renders it impossible for any sincère inquirer after the truth to receive such évidence. If the only proofs of Mary's guilt had been thèse letters produced at Westminster , the task of her defenders would hâve been comparatively an easy one (1).

Tytler ne fait pas même allusion à la confession de Paris. Nous croyons pouvoir dire, comme conclusion, avec Brantôme : c L'histoire » du meurtre deDarnley est écrite, mais non au vrai, pour l'accusa- » tion qu'on a suscitée à la reine d'y avoir été consentante. Ce sont

> abus et menteries ; car jamais cette reine ne fut cruelle : elle était

> du tout bonne et très-douce... Ce sont été des imposteurs qui

> l'ont dit et écrit (2). »

Note N.

De la déclaration ou testament de Bothwell il n'existe, comme nous l'avons dit, aucune copie authentique, mais seulement trois extraits : l'un en français, publié pour la première fois en 1734 par l'évèque

(I)TyTLKR, t. VI, p. 84.

(2) Brantômb, Vies des dames illustres, et dans Jbbb, t. II, p. 486.

Keith, d'après une copie du temps qoi se trouvait alors au collège des Écossais à Paris; et deux autres en anglais, qui se trouvent encore aujourd'hui à la bibliothèque Cottonienne et qui se complètent l'un par l'autre.

Voici d'abord l'extrait publié par Keith.

Le comte de Bothwell, malade à l'extrémité , au chasteau de Malraay , a vérifié ce qui suit :

L'évesque de Scone, avec quatre grands seigneurs, à savoir : les seigneurs Berin Gowes du chasteau de Malmay, Otto Braw du chasteau d'Ottenbrocht, Paris Braw du chasteau de Vescut, et M. Gullunstarne du chasteau de Fulcenstrie, avec les quatre baillifs de la ville, prièrent ledict comte de déclarer librement ce qu'il sçavoit de la mort du feu Roy Henry, et des autheurs d'icelle , comme il vouloit répondre devant Dieu, au jour du jugement, là où toutes choses , tant cachées soyent elles , seront manifestées.

Alors le comte , remonstrant, pour sa grande foiblesse qui le détenoit , qu'il ne pou voit discourir tout ce qu'il en sçavoit par lui-même , affirma la Royne innocente de ladicte mort ; lui seul , ses parents et quelque noblesse , autheurs d'icelle.

Estant de rechef prié des dicts seigneurs de déclarer quelques-uns r nomma mylord Jacques, comte de Murray , mylord Robert, abbé de Sainte-Croix (maintenant comte des îles Orchades) , tous deux frères bastards de la Reine; les comtes Argueil , Crawford, Glencarn, Morton , mylord Boyd , les barons de Ledington , Buccleugh et Grange.

Poursuit comme par enchantement , auquel , dès sa jeunesse , à Paris et ailleurs, il s'estoit beaucoup addoné, il avoyt tiré la Reine à l'aimer, soy départant de sa femme.

Le mariage consommé , cherchoit tout moyen à faire mourir le petit prince ; et toute la noblesse qui n'y vouloit entendre.

Après , comme il avoit débauché deux filles d'un grand seigneur de Danemarque , les menant en Escosse , et deux autres d'un grand seigneur de la ville de Lubecque , sous ombre de mariage avec leurs filles, et tant d'autres filles nobles, tant en France que Danemarque , Angleterre et Escosse; demandant pardon à Dieu, recepvant son corps , estant atténué, mourut.

Tout cecy plus à plein a esté escrit en latin et danois , signé du scel du roi de Danemarque et des assistants susnommez , et viendra quelque jour en lumière pour avérer l'innocence de la Reine d'Escosse.

L'adjointe copie ayant été donnée par un marchand digne de foy , -assistant alors a la dernière attestation dmdict comte (1).

Voici maintenant la copie anglaise de la bibliothèque Cottonienne :

The confession of mylord Bofhwell before he dled, in présence of dyvers lords of Denemarke , being maire lang in latin and danisb.

The lords présent weare thèse : baron Gowes of Malmye castle , Otto Brawe of Elsinbronche castell, monsieur Gullionestarne of Fowltostie casteil, thebishop ofBkoneand fourbaylies of the towne, who desired him that he would déclare his conscience, and say nothinge by the truth, concernand the Emge and Queene of Scotland with the childe.

In primis , he did take it upon his death that the Queene never knew nor consented to the death of the Einge , but he and his friends by his appointaient , divers lords consenting and subscriving thereunto; whilk yet was not there présent at the deed dooinge.

There names be : lord James Earl of Murray, lord Morton , lord Robert , the bishop of St- Andrews , with dyvers others whome he sayd he could not remember at that présent.

Lykewise he sayd that ail the friendship which he had of the Queene, he gatt alwayes by witchcraft , and the inventions belanginge thereunto, specially by use of sweete water, and that he found meanes to put away his owen wife to obteyne the Queene.

Lykewise he confessed that he had so deceaved dyvers gentilwomen in France and in England , with many other wyld facts and deeds , whilk he sayd weare lang to rehearse; asking God forgeveness thereof. Farther more he confessed that he tooke tway lordes daughters out of Denemarke into Scotland , and made them beleve he would marry them , and did deflower theym of theyr virginities , and likcwisc many gentilwomen in Scotland.

Item he did confess that he had deceived tway of the burgmaster's daughters of Lubeck , with many lyke , whilk hc sayd were lang to rehearse ; and forgave ail the world f and was sorrowfull for his offenses ; and did receive the sacrament that ail the thinges he speake weare trew. And soe he dyed (2).

Rien ne prouve, nous l'avons déjà dit, que ces deux pièces soient

(1) Kbith, appendix.

(2) BritUh Muséum, Cot. Ltbr., Titus, C. vu, fol. 39.

authentiquée, mais rien non plus ne prouve qu'elles ne le soient pas. Elles sont trop différentes par la forme pour être la copie Tune de l'autre , et trop semblables par le fond pour n'être pas l'analyse d'un mène document : deux faussaires n'auraient pu se rencontrer à ce point. D'an autre côté, on peut (tire que si ces pièces ont été fabriquées, elles n'ont pu l'être que par des ennemis on des amis de Marie Stuart : si c'était par des ennemis, le langage de Bothwell serait tout autre; si par des amis, c'eût été pour en faire usage. Or, on ne voit pas qu'aucun des contemporains qui, comme Blackwood, entreprirent de venger la mémoire de Marie, aient connu un document si précieui pour eux. Ce ne fut que cent cinquante ans plus tard que Keith tira de la poussière, pour la première fois, la version française. M. Teulet oppose à l'authenticité de ces deux pièces une double objection : c La version française se termine, * dit-il, c par une énon- » dation de laquelle il nous semble résulter qu'on ne doit l'admettre

> qu'avec une extrême réserve. En effet, comment est-il possible » de croire qu'on ait permis à un simple marchand d'assister aux » derniers moments et aux dernières révélations d'un prisonnier » d'État de l'importance de Bothwell (1)? »

L'objection ne parait pas très-sérieuse, car nous ne savons pas si -ce témoin n'était pas présent à un autre titre qu'à celui de marchand. En tout cas, elle ne se rapporte qu'à la pièce française. M. Teulet en iait une autre qui s'adresse aux deux versions : « Elles me parais- » sent, » dit-il, c présenter toutes deux tous les caractères d'actes apo- » cryphes ou d'actes rédigés sur des ouï-dire, et par conséquent saus * aucune authenticité. Ce que l'on fait dire à Bothwell sur les » moyens surnaturels qu'il aurait employés pour séduire la reine, me

> semble plus que suffisant pour prouver mon assertion (2). » Cette seconde objection parait moins forte encore que la première,

■attendu que ce que dit Bothwell, ou ce qu'on lui fait dire, fut cru par les contemporains ; et qu'il fut accusé par les ennemis aussi bien que par les amis de Marie, aussi crédules les uns que les autres, d'avoir employé contre elle la magie, dont il passait pour un adepte. Les lords, •dans leur réponse àThrockmorton, comme dans l'acte du Parlement qui

(1) Teulet, Supplément, p. 241, note 1. (2)lMd«m.

prononçait la forfaiture contre Bothwell, affirmèrent que pour forcer la reine à l'épouser, il avait usé non-seulement de violence, mais c d'autres moyens extraordinaires et encore plus contraires aux lois (1) . » Les historiens ont généralement cru qu'il s'agissait d'opérations magiques. Fénelon d'ailleurs est très-net à ce sujet. Il écrivit au roi le 29 septembre 1568 :

L'on pourra aussi alléguer que quand même la dicte dame auroit attempté quelque chose en cest endroit, ce qu'elle ne fît ouques , le comte de Baudouel l'y auroit induite et contrainte par force d'enchantement , d'ensorcelement , comme il en sait bien le métier , n'ayant fait plus grande profession, du temps qu'il estoit aux escoles, que de lire et étudier la nécromancie et magie défendue (2).

Thomas Bucbanan, envoyé parlennox comme ambassadeur au roi

de Danemark, est bien plus explicite encore :

Princeps illa... nunquam peccasset si hœ (tum animi tum corpori dotes) ab isto nature monstro , fascinationibus , filtris , incantationibus ac veneficiis ceterisque malis artibus corruptœ subversœque non essent (3).

Quoi qu'il en soit de l'authenticité des documents cités plus haut, il est certain que Bothwell fit une dernière confession ou testament. Le 1er juin 1576, Marie écrivait à l'archevêque de Glasgow :

On m'a donné advis de la mort de Bothwell, et que avant son décez, il fit une ample confession de ses fautes, et se déclara autheur et coupable de l'assassinat du feu Roy mon mary , dont il me décharge bien expressément , jurant sur la damnation de son âme pour mon innocence; et d'aultant que s'il étoit ainsi, ce témoignage m Importèrent de beaucoup contre les fauises calomnies de mes ennemis , je vous prie d'en rechercher la vérité par quelque moyen que ce soit. Ceulx qui assistèrent à ladicte déclaration , depuis par eux signée et scellée , en forme de testament , sont : Otto Braw du chasteau d'Blcembro , Paris Braw du chasteau de Vascut , Mons. Grullunstarne du chasteau de Fulkcnster, l'évéque de Skoneu , et quatre baillifs de la

(t) Kbith, t. II, et Acla parliamentorum, t. III.

(2) PéwBLON, Correspondance, t. 1, p. 19 et 20.

(3) Thomas Buchanan à Frédéric II, 19 mars 1571, Tsulbt, Supplément, p. 228.

ville. Si de Monceaux , qui a autrefoys négotié en ce pays-là, y vouldroit faire un voyage pour s'en enquérir plus particulièrement, et en rapporter les attestations, je serois bien aise de luy employer, et luy faire donner de l'argent pour son voyage (1).

On remarquera que les témoins de la déclaration, indiqués par Marie, sont les mêmes que ceux cités dans les extraits que nous avons donnés plus haut.

Deux mois après, l'archevêque de Glasgow répondit à sa mattresse :

Il y a déjà longtemps que nous avons entendu les nouvelles de la mort du comte de Bothwell ; et dès ce temps , la reine mère a écrit (ainsi que M. de Lansac m'a assuré) , à l'ambassadeur du roy en Danemarq , pour envoyer le testament en forme , ce qu'il n'a pas encore fait. Je trouyerois bon d'y envoyer de Monceaux , mais vous voyez le peu de puissance que j'ay de luy délivrer de l'argent (2).

Quelques mois après, l'archevêque de Glasgow écrivait de nouveau à Marie :

Gartly, dès son arrivée en Ecosse , fut fait prisonnier parce qu'il divulgua ce qu'il avoit entendu à Londres du testament du feu comte de Bothwell; et, à ce que l'on m'a dit, a esté contraint d'envoyer un homme en Danemarq pour la vérification d'iceluy. Monceaux n'a voulu entreprendre le voïage sans avoir argent comptant. Les 500 livres qu'il a reçues par vostre libéralité avoient été dépensées , à ce qu'il dit , avant qu'elles étoient reçues.

Sur ce propos, je ne veux oublier à vous dire ce qui m'a été rapporté par un gentilhomme qui m'a dit l'avoir entendu du contrôleur Tullibairne , qui étoit dans la chambre de Monseigneur le prince votre fils, à Stirling. Ayant ledict Tullibairne entre ses mains la copie «dudict testament , et le lisant à un autre gentilhomme , Mon dict seigneur vint à l'improviste les accoster de la table où il écrivoit ; et à force voulut voir ce que ledict Tullibairne tenoit entre ses mains , encore qu'il lui refusât deux ou trois fois. Et l'ayant lu de mot à mot , 'sans leur dire aucune parole , le leur remit entre les mains. Et après avoir achevé ce qu'il avoit à écrire , il se mit plus gay que de coutume à entretenir les gentilshommes qui estoient à l'en tour de luy ; ce qu'il continua toute cette après-dînée , à son souper et après sou-

(1) Kbith, appendix, et Labanoff, t. IV, p J330 et 331. (2 Beaton à Marie, 30 juillet.

per ; ce qui rendit toute l'assistance curieuse d'en savoir l'occasion. En sorte que ledict Tullibairne luj demanda après souper, en disant qu'il l'a voit toujours aimé et honoré , mais à cette heure-là plus que jamais , le voyant si gaillard et disposé , avec un si bon visage 9 en tretenir les seigneurs qui le visitaient. Il lui répondit : « Tullibairne , n'ay-je pas juste occasion , m'ayant été imprimé si souvent et de si longtemps les accusations et calomnies de la Majesté de la Reine , ma mère , de ce qu'aujourd'huy j'ay vu une si ouverte approbation de son innocence (1)?

Deux jours plus tard, Marie avant qu'elle eût pu recevoir cette lettre, écrivait de son côté à l'archevêque :

J'ai eu avis que le roi de Danemarque à envoyé à cette reine (Elisabeth) le testament du feu comte de Bothwell , et qu'elle l'a supprimé secrètement le plus qu'il luy a été possible. Il me semble que le voyage de Monceaux n'est plus nécessaire pour ce regard , puisque la reine mère y a envoyé comme vous me mandez (2).

Toutes ces lettres étaient confidentielles, écrites en chiffres, et si peu destinées à la publicité qu'elles ne furent connues qu'en 1734, lorsque l'évêque Keith les découvrit au collège des Écossais, à Paris. Elles ne laissent guère de doute sur l'existence du testament de Bothwell et sur l'envoi de ce document en Ecosse et en Angleterre, Voici du reste qui tranche la question : le 4 juin 1581 , John Forstar, rendant compte à Walsingham du jugement et de l'exécution de Morton, écrivait :

There was XXII articles put against him , but there was none that hurt him except the murder of the King , which was layd unto him by IV or V sondrie witnesses : the first is the lord BothweiPs testament (3).

A coup sûr, pour que ce testament fût produit en justice, il fallait qu'il existât et que son authenticité fût incontestable. Malheureusement, comme il n'en existe plus aucune copie dont on puisse cer-

(1) L'archevêque de Glasgow à Marie, 4 Janvier 1577, Kbith, appendix,p.dO\.

(2) Marie à Beaton, 6 janvier 1577, Kbith, appendix, et Làbanoff, t. IV, p. 340.

(3) John Forster à Walsingham, Harleian Mo., British Mmmm.

tifier l'origine, il est impossible d'affirmer hautement qu'il absohait Marie Stuart ; mais tout porte à le croire. Les extraits des lettres de Marie et de l'archevêque de Glasgow forment déjà, on ne saurait le nier, une présomption telle que bien des faits historiques, qui sont admis comme vrais, sont appuyés sur de moins fortes preuves. On peut y ajouter le témoignage d'historiens contemporains. Gamdenqui, comme on sait, a puisé des renseignements dans les papiers les plus secrets de Ceci), dit i

Bothwellius , et vivens , et moriens, reginam minime consciam fuisse religiosâ asseveratione sœpe numéro contestatus est (1).

Un autre contemporain Sinclair, dont l'histoire manuscrite était conservée au collège des Écossais à Paris, s'exprime ainsi :

Bothwell at his death , and several times before , declared on hi» oath , that ne himself commited the murder , by the counsells of Murray and Morton , and that the queen was altogether innocent and knew nothing of the murder.

Et il ajoutait :

The king of Denmark sent authentick copies of Bothwell's déclaration to the queen of England and other princes (2).

Michel Entzinger, également contemporain, dont l'histoire manuscrite de Marie se trouve au Musée Britannique, rend le même témoignage. Entzinger était Hongrois, étranger par conséquent aux luttes des partis qui agitaient l'Ecosse ; il paraît en outre avoir été bien renseigné. Il dit :

Bothwell , après avoir prié Dieu à haute voix de lui faire miséricorde comme il disait la vérité , déclara que la reine était innocente r et n'avait rien su d'avance do meurtre de son mari. Requis par le roi de nommer les assassine, il répondit : « Le bâtard commença, Morton développa, et j'aohevai la trame de ce meurtre. »

L'historien hongrois conclut ainsi son récit : c Bothwell mourut

(1) Annales, p. 143.

(2) Sinclair , MS. History of Scottand, p. 796 et 707 f cité par Chaucbrs, t. III, p. 67, note m#

nais Dave vécut. > Il dit encore que € Bothwell laissa des écrits dans lesquels il indiquait les noms et le nombre des conjurés, les gages qu'ils avaient donnés, les moyens prescrits, l'endroit et le mode d'exécution, et expliquait enfin tout ce qui concernait le meurtre et ses auteurs. »

Ces passages sont une preuve de l'exactitude des renseignements qu'avait obtenus Entzinger. On sait, par les lettres de Thomas Buchanan, envoyé par Lennox au roi de Danemark, que Bothwell cherchait k faire parvenir à Marie Stuart des écrits qui alarmèrent à ce point l'ambassadeur écossais, qu'il supplia Cecil d'empêcher par tous les moyens possibles qu'ils ne parvinssent à leur adresse (1).

En même temps qu'à Cecil, Buchanan avait écrit au régent d'Ecosse une lettre qui tomba entre les mains de Morton, et qui était si compromettante pour les usurpateurs, qu'il fallut l'altérer avant de pouvoir la montrer (2).

Hamilton, dans ses Observations sur Buchanan, affirme que la copie authentique du testament de Bothwell existait encore au milieu du siècle dernier, dans la Bibliothèque royale de Saint-James. D cite de mémoire le passage suivant :

He (Bothwell) declared that the queen never gave consent to the king's death , nor was privy thereto , as he should answer to the eternal God; and being asked who were the contrivers of it , heanswered : Moray the bastard was the first contriver of it , Morton laid the plot, and I accomplished it.

Il est remarquable à quel point cette citation ressemble k celle de Entzinger.

Tant de témoignages d'origines si différentes ne laissent pas d'avoir quelque force, et donnent, jusqu'à un certain point, le droit de conclure que le testament de Bothwell déchargeait Marie Stuart de toute complicité dans le meurtre de Darnley. On en trouve une preuve plus forte encore dans le soin qu'on mita supprimer cet important document.

(t) Th. Buchcman à Cecil, 19 janvier 1571, State papers office. (2) Goodall, t. II, p. 382 et 383.

Note 0.

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