MARIE 8TUART A LA REINE ELISABETH
Autographe. — Musée britannique à Londres , collection Cottonienne ,
Caligula (C. vu. fol. 51.)
De Sheffield, le 8 novembre (1582).
Madame , sur ce qui est venu à ma cognoissance des dernières conspirations exécutées en Escosse contre mon pauvre enfant, ayant toute occasion d'en creindre la conséquence, à l'example de moy mesmes, il fault que j 'employé si peu de vie et de force qui me reste, pour, devant ma mort, vous descharger plainement mon cœur de mes justes et laman tables plainctes; desquelles je désire que ceste lettre vous serve , tant que vous viverez après moy , d'un perpétuel tesmoignage et graveure en vostre consciance, tant à ma descharge pour la postérité qu'à la honte et confusion de tous ceulx qui, soubz vostre adveu, m'ont si cruellement et indignement traictée jusques icy et menée à l'extrémité où je suis. Mays d'aultant que leurs desseings , pratiques , actions et procédures , pour détestables qu'elles puissent avoir esté, ont toujours prévaleu en vostre endroict contre mes très justes remonstrances et sincères déportements, et que la force que vous avvez en main vous a tousjours donné la raison entre les hommes, j'auray recours au Dieu vivant, nostre seul juge , qui nous a esgualement et immédiatement soubz luy establies au gouvernement de son peuple. Je l'invoqueray à l'extrémité de ceste mienne très urgente affliction , pour rétribuer à vous et à moy, comme il fera à son dernier jugement, la part de nos mérites et démérites l'une vers l'aultre. Et souvenez vous, Madame, qu'a luy nous ne sçaurions rien déguiser par les fardz et polices de ce monde, ores que mes ennemys soubz vous puissent pour un temps couvrir aux hommes , et par advanture à vous mesmes, leurs subtilles et malicieuses inventions et dextéritez athées. En son nom donques , et comme devant luy séant entre vous et moy , je vous ramanteveray premièrement , que par les agentz , espys et messagers secretz , envoyez soubz vostre nom en Escosse durant que j'y estois , mes subjectz ont été corompuz, pratiquez et suscitez à se rebeller t. il. 35
contre moy , à attempter contre ma personne propre, et , en un mot, à dire , faire , entreprendre et exécuter ce que , durant mes troubles, est advenu audit pays. Dont je ne veulx à présent spécifier aultro vérification que celle que j'en tiray par la confession propre et tesmoings à luy confrontez d'un qui, depuis, a esté des plus advancez en respect de ce sien bon service , auquel si j'eusse des lors faict justice, il n'eust moyenne à tous mes trahistres et rebelles subjeetz, réfugiez vers vous, l'ayde et support qu'ilz en ont eu, mesmes depuis ma détention par deçà ; sans lequel support je pense que lesdits trahistres n'eussent dès lors prévale u , ny depuis si longuement subsisté comme ilz ont faict.
Durant ma prison de Lochlewio, feu Throcmorton me conseilla de vostre part de signer ceste démission qu'il m'advertissoit me debvoir estre présentée , sur asseurance qu'elle ne pou voit estre valable. Et, depuis , il n'y a eu lieu en la ebrestienté où elle aye esté tenue pour telle ny maintenue que par deçà, jusques à avoir assisté par force ouverte les autbeurs d'icelle. En consciance , madame, voudriez-vous recongnoistre pareille liberté et pouvoir en voz subjeetz ? Ce néantmoins mon auctorité a esté par les miens transmise à mon filz lorsqu'il n'estoit capable de l'exercer ; et depuis que je l'ai voulu légitimement asseurer en icelle , estant en aage de s'en ayder pour son bien propre , elle luy est soubdainemeot ravie et attribuée à deux ou trois trahistres, qui, luy en aiantz desjà osté l'offect, luy en osteront, comme à moy, et le nom et le titre, s'il leur contredit en façon que ce soit , et par advanture la vie , si Dieu ne provoit à sa préservation.
ftortye que je fuz du dict Lochlewin , preste de donner bataille à mes dietz rebelles, je vous ranvoïay , par un gentilhomme exprès, une bague de diamant qu'autrefoys j'avois receue de vous en token et asseurance d'estre par vous secourue contre mes dietz rebelles, et mesmement que me retirant vers vous, vous viendriez jusques sur la frontière pour m'assister en personne ; ce que , par divers aultres messages , m'avoit esté confirmé. Ceste promesse venant et réitérée de vostre bouche propre (ores que par voz ministres je me fus<v trouvée souvent abusée) me fit prendre telle fyance en TefiFect d'icelle, que , la déroute de mon camp survenue , je me vins droict jecter entre voz bras , si j'en eusse peu aprocher aussi bien que mes rebelles. Mais délibérant de vous aller trouver , me voylà en my chemin arrestée , environnée de gardes , renfermée dans les places fortes , et enfin réduicte , toute honte passée , en la captivité où je meurs aujourd'huy , après mille mortz qne j'y ay jà souffertes.
Je sçay que vous m'alléguerez ce qui s'est passé entre le feu duc de Norfolk et moy ; je maintiens qu'il n'y avoit rien à vostre préjudice , ny contre le bien public de ce royaulme ; et le traicté fut premièrement approuvé par l'advis et signatures encores existantes des premiers qui estoient lors de vostre Gonseill , avec asseurance de le vous fayre trouver bon. Comment telz personnages eussent-ils entrepris de vous fayre consentir à ce qu'on vous ostat la vie , l'honneur et la couronne, comme vous vous en desmontrez persuadée à tous ambassadeurs et aultres qui vous parlent de moy?
Cependant mes rebelles s'apercevants que leur course précipitée les emportoit plus oultrequ'ilzn'avoient pou r pensé, et la vérité estant apparue des impostures qu'on semoit de moy , par la conférence à laquelle je me soubmis volontairement en ce pays, pour m'en e sciai rcir publiquement en plaine assamblée de voz députez et des miens , voylà les principaux d'entre eulx , pour estre venuz à résipiscence , poursuiviz par voz forces propres et assiégez au château d'Edemburgh avec les aultres de mon party , et un des premiers d'entre eulx empoisonné, l'autre, moings chargeable que personne, très cruellement pandu , après que par deux foys je leur avois faict mectre les armes bas à votre requeste , soubz asseurance d'accord , où Dieu sçait si mes ennemis tendoient.
J'ay voulu par ung long temps expérimenter si la patience pourrait amander la rigueur [des] mauvais traictement qu'on commença spécialement depuis dix ans à m'user, et m'accommodant exactement à l'ordre qui m'estoit p rescript pour ma dicte captivité en ceste maison , tant pour le regard du nombre et qualité des serviteurs que je retins , licenciant les aultres , que pour ma diette et exercisse nécessaire pour ma santé , j'ay vescu jusques à présent aussi quiétement et paisiblement qu'une beaucoup moindre que moy , et plus obligée que par tel traictement je ne vous estois , eust peu faire , jusques à me priver (pour vous oster tout ombrage de soubçon et deffiance) de requérir à avoir aucune intelligence de mon filz et mon pays. Ce que par nul droict ny raison ne me pouvait estre desnié, et principallement de mon enfant, lequel, au lieu de ce, on travailloit cependant par toutes voies de persuader contre moy , affin de nous affbiblir par nostre division. Il me fut permis, direz -vous, il y a trois ans, de l'envoyer visiter. Sa captivité lors à Sterling, soubs la tiranie de Morton, en fust cause ; comme sa liberté l'ha depuis esté de vostre refus pour pareille Visitation toute ceste année passée. Je suis par plusieurs fois entrée en diverses ouvertures pour l'es-
tablisshement d'une bonne amitié entre nous et sûre intéligeoce d'entre ces deux royaulmes à l'advenir. A Chatsworth, il y a environ unze ans que commissaires me furent envoyez à cest effect; il en a esté traicté avvec vous mesme par les ambassadeurs de France et les miens ; moy mesme j 'en feis l'hyver dernier toutes les advantageuses ouvertures à Bealle qu'il estoit possible. Que m'en est-il revenu? Ma bonne intention mesprisée , la sincérité de mes desportementz négligée et calomniée , Testât de mes affaires traversé par délays , surmises et telz autres artifices , et , pour conclusion , pire et plus indigne traictement de jour à aultre, quelque chose que me sois efforcée de fayre pour desservir le contraire ; ma trop longue , inutille et dommageable pacience m'ayant amenée à ce point que mes ennemis, par leur ancienne acoustumance de me mal fayre , pensent aujourd'huy avoir droict de prescription de m'user non comme prisonnière , telle qne par raison je ne puis estre, mais comme quelque esclave , dont la vie et la mort deppandent (sans aucun respect de la loy de Dieu ny des gens) de leur seule tyranie.
Je ne le puis , Madame , plus longuement souffrir, et fault que mourant je descouvre les aucteurs de ma mort , ou que vivant (si Dieu me donne encores quelque rcspit) j'essaye , soubz vostre protection , à faire mourir, à quelque prix que ce soit , les cruaultés, calomnies et trahistres desseings de mes ditz ennemis , pour m'establir quelque peu plus de repos pour ce qui me reste à vivre. Pour donc en premier lieu vuyder les occasions prétendues de tous différentz entre nous , esclarcissez-vous , si il vous plaist , de tout ce qui vous a esté rapporté de mes desportementz en vostre endroict; faictez revoir les dépositions des étrangers pris en Irlande ; que celles de ces jhésuites dernièrement exécutés vous soient représentez; donnez liberté à ceulx qui le vouldront entreprendre de me charger publiquement, et me permectez pareillement d'entrer en ma défiance. 8'il s'y trouve du mal , que je le pâtisse (ce sera plus patiemment quand j'en sçauray l'occasion) , si du bien, ne le mescongnoissez pas davantage et ne souffrez que j'en soys plus longuement si mal rétribuée, avec vostre très grande charge devant Dieu et les hommes.
Les plus viLz criminels qui sont en voz prisons, naiz soubz vostre obéissance, sont receuz à leur justification, et leur sont toujours déclarez leur accusateurs et accusations. Pourquoy le mesme ordre n'auroit-il lieu envers moy, royne souveraine, vostre plus proche parente et légitime héritière? Je pense que ceste dernière qualité en a esté jusques icy la «principalle cause à l'endroict de mes ennemys et
de toutes leurs calomnies, pour, en nous tenant en division, faire glisser entre deux leur injustes prétentions. Mais hélas! ilz ont maintenant peu de rayson et moins de besoing de me tourmenter davantasge pour ce regard; car je vous proteste sur mon honneur que je n'atendz aujourdhuy royaulme que celui de mon Dieu, lequel je me voy préparé pour la meillieure fin de toutes mes afflictions et adversitez passées. Ce sera à vous de descharger vostre consciance vers mon enfant, pour ce qui luy appartiendra après ma mort en cest endroict , et cependant de ne laisser prévaloir à son préjudice les continuelles pratiques et menées secrètes que nos ennemys en ce royaulme font journellement pour radvancement de leur dietz prétentions, travaillant d'aultre costé avec nos trahis très subjeetz en Escosse, par touz moyens qu'ilz peuvent, pour haster sa ruine : dont je ne demande aultre meilleure vérification que les charges données à vos derniers envoyez et depputez en Escosse, et ce que les dietz envoyez y ont sédicieusement pratiqué, comme je veulx croire, à vostre desceu, mais avec bonne et dilligente sollisitation du comte, mon bon voisin à York. Et à ce propos, Madame, par quel droict se peut maintenir que, mère de mon enfant, je sois totalement interdicte non seulement de luy subvenir en la nécessité si urgente où il est, mais aussi d'avoir aulcune congnoissance de son estât? Qui y peut apporter plus de seing, debvoir et sincérité, que moy? A qui peut-il toucher davantasge? Pour le moins, si, envoyant vers luy pour pourvoir à sa préservation (ainsi que le comte de Shreusbury m'a faict dernièrement entendre de vostre part), il vous eust pieu recepvoir en cela mon advis, avec meilheure occasion (ce me samble) et plus d'obligation de moy, vous y feussiez intervenue. Mais considérez ce que vous m'avez laissé à penser, quand, oubliant si soubdainement les offences que vous prétendiez contre mon filz, lorsque je vous requérois que nous envoyassions ensemble vers luy, vous avez dépesché où il estoit prisonnier non seullement sans m'en faire donner advis, mais me restreignant au mesme temps de toute liberté, affin que par voye quelconque je n'en eusse aulcunes nouvelles. Que si l'intention de ceulx qui ont moyéné en vostre endroict ceste si prompte Visitation de mon filz, a esté pour sa préservation et le repos du payz, ilz ne debvoient estresi soigneux de me celler comme chose en quoyje n'eusse voulu concourir avec vous, et vous ont par ce moyen faict perdre le gré que je vous en debvois avoir. Et pour vous en parler plus plainement, je vous prie de n'y user plus de telz moyens ny personnes; car encores que je tienne le sieur de Carey trop se ressentant du lieu d'où
il est sorti pour engasger son honneur en aucun vilain acte, il a eu un assistant, partizan juré du comte de Huntington, par les mauvais offices duquel une si mauvaise action n'a peu réussir qu'à uog pareille effect. Il me suffira donc seulement que vous ne permectiez que de ce pays mon filz reçoyve aulcun dommage (qui est tout ce que j'ay jamais requis de vous cy-dewant, mesmement lorsqu'une armée fust envoyée sur la frontière pour empescher la justice faicte de ce détestable Morton); et que nul des vos très, directement ou indirectement, ne s'entremesle davantage des affaires d'Escosse, si ce n'est de mon sceu, à qui toute congnoissance en appartient, ou avec assistance de quelque un de la part du Roy très Chrestien, monsieur mon bon frère, lequel, comme nostre principal allié, je désire faire particippant de toute ceste cause, pour peu de crédit qu'il puisse avoir avec les trahistrcs qui détiennent mon filz à présent.
Cependant je vous déclare tout ouvertement que je tiens ceste dernière conspiration et innovation pour une pure trahison contre la vie de mon filz, le bien de ses affayres et ccluy du pays ; et que, tant qu'il sera en Testât que j'entendz qu'il est, je n'estimeray parolle, escripture, ou aultre acte qui vienne de luy ou se passe soubz son nom, procéder de sa franche et libre disposition, mais seulement des dictz conspirateurs, qui au prix de sa vie se servent de luy pour masque.
Or, Madame, avec toute ceste liberté de parler laquelle je prévoy vous pourra en aulcune chose dcsplaire (ores que ce soit la vérité mesmes), vous trouverez, je m'asseure, davantage estrange que je viengne meintenant à vous importuner encores d'une requeste de beaucoup plus grande importance, et ce néanmoins très aysée à vous de l'octroyer et effectuer : c'est que n'ayant peu jusques icy, en m'accommodant paciemment par si long temps au rigoureux traictement de cette captivité et me déportant très sincèrement en toutes choses, voires jusques aux moindres qui vous touchoient bien peu, m'aquérir quelque asscurance de vostre bonne grâce ny vous en donner aucune de mon entière affection vers vous (toute espérance m'estant par U ostée d'avoir mieulx en si peu de temps qui me reste à vivre), je vous supplie, et, en l'honneur de la douloureuse passion de Nostre Sauveur et Rédempteur Jhésus Christ, je vous supplie encores un coup, me permectre de me retirer hors de ce royaulme en quelque lieu de repos, pour chercher quelque soulagement à mon pauvre corps tant travaillé de continuelles douleurs, et, avec liberté de ma conscience, préparer mon âme à Dieu qui l'appelle journellement.
Croyez, Madame, (et les médecins que vous m'envoyastes cest esté dernier le peuvent avoir assez judgé) que je ne suis pour la fayre longue, de sorte qu'il ne vous peut rester aucun fondement de jalousie ou deffîance de ma part. Et ce néantmoinz, prenez de moy telles asseurances et conditions justes et raisonnables que vous les vouldrez. La force plus grande reste tousjours de vostre costé pour me les faire garder, ores que pour chose quelconque je ne les voulsisse rompre. Vous avez assez eu d'expérience de l'observation de mes simples promesses , et quelquefois à mon préjudice, comme je vous remonstray sur ce mesme subject il y a deux ans. Souvenez vous, s'il vous plaist, de ce que je vous en escripvis lors, et que par nulle voye que de doulceur vous ne sçauriez tant obliger mon cœur à vous, ores que vous confiniez à perpétuité mon pauvre corps languissant entre quatre murailles , ceulx de mon rang et naturel n'estans pour se gaigner ou laisser forcer par aucune rigueur.
Vostre prison sans aucun droict et juste fondement a jà détruict mon corps, duquel vous aurez bientost la fin s'il y continue guères davantage, et n'auront mes ennemys beaucoup de temps pour assouvir leur cruaultez sur moy. U ne me reste que l'âme, laquelle il n'est pas en vostre puissance de captiver. Donnez luy donc lieu de respirer un peu plus librement son salut, que seul elle cherche aujourd'huy plus que nulle grandeur de ce monde. Il me semble que ce ne vous sçaurait estre beaucoup de satisfaction, honneur ou advantage, que mes ennemys pressent ma vye aux piedz jusques à m'a voir estouffée devant vous ; au lieu que, si en ces te extresmité (quoy que trop tard) vous me relevez d'entre leurs mains , vous m'obligerez grandement à vous, et tous ceulx qui m'appartiennent, spésiallement mon pauvre enfant, duquel par là vous vous pourrez par a<|vanture asseurer. Je ne cesseray de vous importuner incessamment de cette requeste jusques à ce qu'elle me soit accordée ; et pour ce que je vous prie m'en faire entendre vostre intention, ayant pour vous complaire attendu jusques à présent, depuis deux ans, pour en renouveler l'instance, dont Testât misérable de ma santé me presse plus que vous ne le pourriez penser. Cependant pourvoyez, s'il vous plaist, à l'amandement de mon traictement par deçà, qu'il n'est en ma puissance de souffrir plus longuement ; et ne me rcmectez à la discrétion d'aultre quelconque que de vous mes mes, de qui seule (comme je vous escripvois dernièrement), je veux doresnavant tenir tout le bien et le mal que je recevray en vostre pays. Faictes moy ceste faveur que j'aye vostre intention par escript, ou l'ambassadeur de France pour
moy ; car de m'arester à ce que le comte de Shreusbury on aultres en diront ou escripront de vostre part, j'ay trop d'expérience qu'il n'y peut avoir asseurance pour moy : le moindre subject qu'ilz se fantasiront estant suffizant pour innover le tout du jour au lendemayn.
Ouitre ce dernièrement que j 'escripviz à ceulx de vostre Conseill, vous me fistes entendre que je ne me debvois adresser à iceulx, mais à vous seulle ; et ainsi d'estendre seulement leur crédit et aucthorité à me mal fayre il ne seroit raisonnable, ainsi qu'il est advenu en ceste dernière restrinction, où, contre vostre intention, j'ay esté plus qu'indignement traictée. Cela me donne toute occasion de doubter qu'aulcunsde mes ennemys, en vostre dict Conseill, n'ayent exprès procuré que les aultres du dict Conseill ne fussent participais de mes justes complaintes, ne voiantz par advanture leur compagnons adhérer à leurs méchantz attemptatz contre ma vie, ou que, s'ilzenavoient congnoissance, ilz s'y opposeroient pour vostre honneur et leur debvoir vers nous.
Deux choses enfin ay-je principallement à requérir : l'une, que proche comme je suis de partir de ce monde, je puisse avoir près de moy pour ma consolation quelque honorable homme d'église, afin de me ramante voir journellement le chemin que j'ay à paraschever, et m'ins~ truireà le parfaire selon ma religion, où je suis fermement résolue de vivre et mourir. C'est un dernier debvoir qu'au plus chétif et misérable qui vive ne se pourroit desnier ; c'est une liberté que vous donnez à tous les ambassadeurs estrangers, comme aussi tous aultres Roy s Chatoliques donnent aux vostres exercice de leur religion. Etmoymesme ay-je jamais forcé mes propres subjectz à aulcune chose contraire à leur religion, ores que j'eusse tout pouvoir et aucthorité sur eulx?£t que je fusse en ceste extresmité privée de telle licence, vous ne le pouvez justement faire. Quel advantage vous reviendra- t-il quand vous me le desnirez ? J'espère que Dieu m'excusera si par vous de ceste façon oppressée, je ne laisse de luy randrc se debvoir qu'en mon cœur il me sera permis. Mais vous donnerez très mauvais exemple aux aultres princes de la Chrestienté d'user, vers leurs subjectz et parentz, la mesme rigueur que vous me tiendrez, royne souveraine et vostre plus proche parente, comme je suis et seray tant que je vivray, en despit de mes ennemys.
Je ne vous veulx importuner maintenant de l'auguemantation de ma maison, dont pour le temps que je voy me rester à vivre icy, je n'auray pas tant de besoing; je vous demande seulement deux famines de chambre pour me subvenir durant ma maladie, vous attestant
devant Dieu qu'elles sont très nécessaires, quand je serois une pauvre créature d'entre le simple peuple. Accordez les moy en l'honneur de Dieu, et desmontrez que mes ennemys n'ont tant de crédit avec vous contre moy que d'exercer leur vengence et cruaulté en chose de si peu de conséquence, et dépandant d'un simple office d'humanité.
Je viendray maintenant à ce que le dict de Shreusbury m'a chargée (si il me peut charger) : c'est à sçavoir d'avoir, contre ma promesse faicte à Beale et à vostre desceu, négocié avec mon filz pour luy céder mon tiltre à la couronne d'Escosse, m'estant obligée de n'y procéder qu'avec vostre advis et par un de mes serviteurs, qui, en leur commun voiage, seroit dirigé par un des vostres. Ce sont, ce me semble, les mesmes termes du dict comte. Je vous diray là dessus, Madame, que Beale n'a jamais eu aulcune simple et absolue promesse de moy, mais bien des ouvertures conditionnelles, desquelles je ne pouvois, en façon que ce soit, rester lyée sans la préalable performence des conditions que j'y avois apposées ; auxquelles conditions tant s'en fault qu'il aye esté satisfaict, qu'au contraire je n'en ai jamais eu aulcune response , ny de vostre part ouy faire mention depuis. Et, pour ce respect, il me souvient très bien que ie comte de Shreusbury, dès Pasques dernières, Voulant tirer de moy nouvelle confirmation de ce que j'avois dit au dict Beale, je luy expliquay tout plainement que c'estoit seulement en cas que les dictes conditions me fussent accordées et conséquement effectuées. L'un et l'aultre sont encore vivantz pour vouz le tesmoigner, si ilz en veullent dire la vérité. Depuis, voyant que nulle responce ne m' estoit faicte, ains au contraire que par délaiz et surmises, mes ennemys continuoient plus licentieusemen^ que jamais leurs practiques (bastyes dès le séjour du dict Beale près de moy) pour traverser mes justes intentions en Escosse, ainsi que les effeetz l'ont bien tesmoigné, et que par ce moyen la porte demeuroit ouverte à la ruine de mon filz et la mienne, je pris vostre silence pour refuz, et me deschargeay par lettres expresses, tant à vous qu'à vostre Conseil, de tout ce que j'avois traicté avec le dict Beale.
Je vous feiz bien participante de ce que le Roy, monsieur mon beau-frère, et la Roy ne, madame ma belle-mère, m'a voient escript de leurs mayns propres sur ceste affaire, et en requis vostre advis, qui est encorcs à venir, avec lequel mon intention, à la vérité, estoit de procéder, si vous ne l'eussiez en temps desparty et que vous m'eussiez permis d'envoyer vers mon filz, m'assistant es ouvertures que je vous avois proposées pour establir entre ces deux royaulmes
une bonne amitiay et parfaicte intéligcnce à l'advenir; mais de m'obliger neuement à suivre vostre advis devant que scavoir quel il pourroit estre, et de soubzmaitre, pour le voyage de nos gens, le mien à la direction du vostre, mesmement en mon pays propre, je ne fus jamais si simple que de le penser.
Maintenant je remetz en votre considération (si vous avez sceu le faulz jeu que mes ennemys par deçà m'ont joué en Escosse pour amener les choses au point qu'elles sont) lequel de nous y a le plus sincèrement procédé? Dieu en soit juge entre eulx et moy, et destourne de cette isle son juste punissement de leur desmérites. Revoyez encores un coup les advertissementz que mes trahistres subjeetz d'Escosse vous peuvent avoir donnez Vous trouverez, et je le meintiendray devant tous les princes chres tiens, qu'il ne s'y est passé de ma part chose quelconque à vostre préjudice, ny contre le bien et repos de ce royaulme, que je n'affecte moins que conseiller ou subject que vous ayez, y ayant plus d'intérest qu'aucun d'eulx. Il se parloit de gratifficr mon filz du tiltre et nom de roy, et d'asseurer, tant luy au dict tiltre que les rebelles de toute impunité de leurs offenecs du passé, et de remectre toutes choses en un bon repos et tranquilitô pour l'ad venir, sans aulcune innovation de choses quelconque. Es toit-ce oster la couronne à mon fils? Mes ennemys, comme je croy, ne la luy vouldroient estre seure, et pour ce, sont très contentz qu'il la destienne par l'illégitime violance d'aucuns trahystres, ennemys de toute ancienneté à toute nostre race. Estoit-ce rechercher la justice des offenses passées des ditz trahistres, que ma clémence a toujours surpassez? Mais la mauvaise conscience ne se peult jamais asseurer, portant continuellement sa crainte et son plus grand trouble avec elle mesme. Estoit-ce vouloir altérer le repos du pays, que de le procurer par une douce abolition de toutes choses passées et gênéralle réconciliation entre tous nos dietz subjeetz ? Qui est ce que mes dietz ennemys par deçà craignent aultant qu'ils font démonstration de le désirer. Quel préjudice en cela vous estoit-ii faict? Marquez donc et faictes vérifier, s'il vous plaist , en quelle aultre chose. J'en respondray sur mon honneur.
Hé ! voulez-vous, madame, vous laisser tant aveugler aux artifices de mes ennemys, qui [agissent] pour establir après vous et par advanture contre vous mesmes, leur injustes prétentions à cette couronne ! Vous les souffririez, vous vivante, et les voyant ruiner et faire si cruellement périr ceulx qui vous touchent de si près et en cueur et en sang ! Vous peut-ce estre jamais honneur ny bien que, par eulx, mou
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enfant et moy soïons si longuement séparez, et nous d'avèques vous ? Reprenez ces anciennes arrhes de vostre bon naturel , obligez les rostres à vous mesmes ; donnez moy le contentement avant que mourir, que, voyant toutes choses bien remises entre nous, mon âme, «délivrée de ce corps, ne soit coq traîne te d'espaadre ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous, départant hors de ceste captivité, s'achemine vers luy, que je prie vous bien inspirer sur mes subsdictes très justes et plus que raisonnables complainctes et «doléances.
Sheffleld, ce 8 novembre.
Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur,
Marie R.
Note P.