II
rance de vous donner preuve de leurs fausses calomnies ; l'inégalité du traitement que nous recevons devrait me le faire craindre, si mon innocence et la fiance que j'ai en Dieu, qui jusqu'ici m'a préservée, ne me rassurait. Ne faites pas un combat inégal : eux armés, et moi destituée... Jugez, madame, selon que Dieu vous a donné un esprit par dessus les autres, et non selon le conseil de ceux qui sont mus de particulière affection. Je ne blâme personne, mais un ver de terre se ressent quand on lui marche sus; combien plus un cœur royal supporte-t-il d'être si mal traité (1)!..
Marie implorait l'appui de ses beaux-frères, Charles IX et le duc d'Anjou (2) ; elle écrivait au cardinal de Lorraine : « Mon oncle, si vous n'avez pitié de moi à ce coup, je puis bien dire que c'est fait de mon fils, de mon pays et de moi ; que je serai en un autre quartier en ce pays comme en Lochleven. » Et après avoir raconté comment les rebelles traitaient ses partisans : « Tout homme qui ne les veut obéir, » ajoutait-elle, « est coupable de ce crime qu'eux-mêmes ont commis. Ouvertement ils inventent de jour en jour menteries de moi, et secrètement m'offrent de ne plus rien dire, si je veux leur laisser le gouvernement. Mais ou j'aime mieux mourir, ou les faire avouer qu'ils ont menti de tant de vilenies qu'ils m'ont mises sus. Je vous supplierai meprocurer quelque argent, car je n'ai de quoi acheter du pain, ni chemise, ni robe. La reine d'ici m'a envoyé un peu de linge, et me fournit un plat. Le reste je l'ai emprunté, mais je n'en trouve plus; vous aurez part en cette honte... Dieu m'éprouve bien... Après tout ce que j'ai souffert, je ne suis guère mieux que prisonnière; et cependant on abat toutes les maisons de mes serviteurs, et je ne puis les aider ; et pend-on les maîtres, et je ne puis les récompenser,.. (3) »
En revenant d'Ecosse, Middlemore s'arrêta de nouveau à Carliste. Marie ne put lui cacher son mécontentement ; elle lui
{[) Marie à Elisabeth, 21 juin 1568, Labanoff, t. II, p. 108-112.
(2) Labanoff, t. II, p. 112-114.
(3) Marie au cardinal de Lorraine, 21 Juin 1568, dans Labanoff, t. II . p. 115-118.
reprocha le rôle qu'il avait joué, et les encouragements qu'il avait donnés à ses ennemis : conduite déloyale qu'attestaient les lettres de John Wood tombées entre ses mains. Middlemore affecta la surprise et l'indignation, il soutint que Wood en avait menti; Marie exigea qu'en ce cas le menteur fût recherché et puni (1). Elisabeth, se prêtant à une misérable comédie, fit mander Wood en présence de lord Herries et de Fleming, et lui demanda qui l'autorisait à attribuer à Middlemore des instructions en faveur du régent Wood consentit à prendre sur lui toute la faute; il déclara que ce n'était de sa part qu'une invention pour fortifier le parti de son maître. Cet officieux mensonge fut transmis par Elisabeth à sa bonne sœur (2); mais celle-ci, qu'elle y ajoutât foi ou non, jugea qu'elle ne devait plus s'en tenir aux fallacieuses promesses de l'Angleterre. Voyant que lord Fleming ne pouvait obtenir de passe-port pour se rendre en France, elle y dépécha George Douglas avec de nouvelles lettres, où elle réitérait à ses parents ses plaintes et ses demandes. Elle priait Charles IX de lui envoyer en diligence, et le plus secrètement possible, quelques pièces d'artillerie et des munitions pour le château de Dumbarton, avec un secours de mille ou douze cents arquebusiers sous le capitaine Sarlaboux (3). Elle s'adressa aussi à l'ambassadeur d'Espagne à Londres, elle se recommanda au duc d'Albe, elle écrivit à Philippe II pour l'intéresser à ses infortunes et au sort de ses sujets catholiques, indignement persécutés par ceux qui avaient usurpé le pouvoir (4).
(1) Marie à Elisabeth, 22 juin 1568, Labanoff, t. II, p. 119-121. Il parait que ce fut alors que Marie entendit parler pour la première fois des lettres coupables qu'on lui attribuait. On trouve à la date indiquée ci-dessus : « Excusés moi si j'écris si mal ; car ces lettres que vous voirrez si fausse- » ment inventées, m'ont fait toute la nuit si malade que je ne vois goutte » pour écrire » {Ibidem, p. 121).
(2) Elisabeth à Marie, 30 juin, Labaivoff, t. VII, p. 164 ; GuMman de Silva à Philippe II. 3 juillet 1568, Archives de Simancas.
(3) Mémoire pour le roi de France, 26 juin 1568, Teulbt, Supplément, p. 26&-27Î.
(4) Marie a Guxman de Silva, 26 juin et à Philippe H, 11 juillet 1568, Archives de Simancas*
Cependant lord Herries qui était à Londres depuis près d'un
mois, fatigué d'être entouré d'espions et de ne recevoir d'Éli-
lisabeth aucune réponse, s'était présenté devant les ministres
anglais et avait demandé, ou qu'on le renvoyât, ou qu'on lui
dît si la reine d'Angleterre était décidée à secourir sa maîtresse
comme elle s'y était engagée; ajoutant que, si elle ne voulait
pas tenir sa promesse, il irait lui-même demander des secours
aux rois de France et d'Espagne, à l'empereur et même au
au pape. — « Au pape! au pape! * interrompit avec humeur le
comte de Bedford. — « Oui, » reprit lord Herries, « au pape,
au Grand-Turc et même au Sophi, pour ma souveraine en détresse (1). »
Lorsqu'il obtint enfin audience de la reine d'Angleterre, le fier baron lui rappela hardiment, comme il avait fait aux ministres, l'engagement qu'elle avait pris de secourir la reine fugitive. « C'est sur la foi de vos promesses, > dit-il, « que ma maîtresse est venue se jeter librement entre vos bras, quoiqu'elle pût chercher un asile ailleurs. Si Votre Majesté ne trouve pas à propos de maintenir sa cause, elle ne peut du moins raisonnablement lui refuser la liberté de sortir d'Angleterre. » Elisabeth se retrancha derrière les bruits scandaleux que les rebelles avaient semés par le monde : « C'est son honneur et le mien, * dit-elle, « que la chose soit recherchée. — La reine ma maltresse est innocente, » reprit vivement lord Herries ; « il ne faut pas attendre d'elle d'autre réponse. Ceuxlà sont principalement coupables du meurtre du roi, qui lui font cette injure de l'en charger, comme il serait aisé de le prouver ; et c'est aussi, s'ils osaient en parler le moins du monde, la réponse qui leur serait faite et maintenue, soit par forme de justice, soit par la loi des armes.
» Moray n'est ni roi ni prince pour envoyer ici quelqu'un en qualité d'ambassadeur, il n'est qu'un usurpateur. Ils ont extorqué d'une manière barbare la signature de la reine ; le comte de Morton a fait le comte de Moray régent, le comte de Morav
(1) Guxman de Sitoa à Philippe II, 12 juin 1568, Archive* deSimancas, leg. 820, fol. 85.
a fait le comte de Morton chancelier; et tous deux ont fait leurs compagnons officiers d'État, clercs de la Justice; ils se sont partagé tous les offices de la couronne; et, pour légitimer leurs violences, ils ont affirmé dans leur beau Parlement que la reine avait abdiqué volontairement. Il y a eu des protestations ; mais ils ont faussé les actes du Parlement, car ils ont là des hommes de loi qui, comme Wood et autres, sont habiles dans les falsifications : c'est leur gagne-pain , ils n'ont pas d'autre moyen ni métier. De tels procédés ne sauraient être tenus pour légitimes, et ma maîtresse ne doit -point répondre à de semblables imposteurs. D'ailleurs, je ne comprends point comment Votre Majesté pourrait se porter juge de la reine d'Ecosse qui, comme princesse libre, ne relève que de Dieu. »
Elisabeth répondit qu'elle ne cherchait que les moyens de la rétablir sur le trône ; ce n'était que pour arriver à ce but, qu'elle avait invité Moray à venir déclarer ce qui avait pu mouvoir les lords à parler si mal de leur souveraine, et à la déposséder de la couronne ; mais elle n'entendait se constituer juge de la cause de sa bonne sœur qu'autant que cela pourrait être à son avantage et à son honneur. « J'agirai pour elle de tout mon pouvoir, » ajouta Elisabeth, « et, comme je ferais pour moi-même, s'il en est comme vous dites. — Et s'il y avait apparence autrement? Ce qu'à Dieu no veuille, » reprit lord Herries. — c Alors même, » dit Elisabeth, « je ne manquerais point de faire toute diligence pour rétablir l'accord entre elle et ses sujets, par la voie la meilleure et la plus compatible avec son honneur et leur sûreté. Je vais, > ajouta-t-elle, « presser l'exécution du plan que j'ai arrêté, c'est à dire rapprocher votre maltresse de cinquante ou soixante milles, et mander les autres en un lieu où j'enverrai quelques-uns de mon conseil, pour entrer en matière. Après, je ferai comme je vous ai dit (1). »
Trompé par ces promesses mensongères, lord Herries avait admis implicitement, et pour ce qui le concernait, les conférences proposées par l'Angleterre. Il avait même demandé
WLaForcstauroi, 19 juin 1568, dans TsuLBT.t. II. p. 375-378; LordHertiu à Marie, 28 juin, ibidem, p. 380-387; Akmrsoh. t. IV ; 1» partie, p. 11-16.
qu'elles fussent hâtées, dans l'espoir que l'assistance promise serait plus tôt accordée. Mais lorsqu'il eut reçu la copie des lettres de Wood et de nouvelles instructions que venait de lui envoyer Marie, se conformant aux ordres qu'elle lui donnait, il reparut à la cour, et déclara expressément que la reine d'Ecosse ne ferait aucune réponse, ni à ses sujets, ni aux députés d'Elisabeth, touchant les crimes qui lui étaient imputés ; qu'elle était décidée à ne point quitter Garlisle, à moins que ce ne fût pour être conduite auprès de sa cousine ; ajoutant que si cette faveur lui était accordée, elle s'engageait à démontrer son innocence et à révéler des choses qu'elle n'avait jamais dites à personne (I).
Cette double déclaration déconcerta les ministres anglais, et irrita Elisabeth en augmentant son embarras. Dans sa colère , elle écrivit à Marie ces paroles hautaines : « Milord Herries est venu me dire deux choses qui semblent bien étranges : l'une que vous ne vouliez répondre que devant moimême ; l'autre que vous ne bougerez du lieu où vous êtes , à moins que ce ne soit pour venir chez moi. k Votre innocence étant telle que j'espère , pourquoi refusez- vous de répondre à mes députés T Je ne vous demande pas de répondre judiciellement , loin de moi une telle pensée ; mais seulement de réassurer par vos réponses, les adressant non à vos sujets , chose que je n'ai jamais jugée convenable , mais à moi-même pour me faire entendre vos défenses, afin que je puisse en témoigner à tout le monde, et en premier lieu m'en satisfaire, comme la chose que je souhaite le plus. Puis , quant au lieu que j'ai ordonné pour votre honneur et sauvegarde , je vous supplie ne me donner occasion de penser que vos promesses ne soient que vent , lesquelles me fîtes , me mandant que vous feriez ce qui me semblerait le mieux (2) . *
Marie ne resta pas longtemps sous le coup de ces impérieux reproches. «Madame, » répondit-elle, « la nécessité de ma cause me rend peut-être importune en votre endroit ;... mais je suis
(1) Andbrson, t. IV, 1" partie, p. 18 et 19.
(2) Élisàbéih à Marie, 30 juin 1568, Ubanoff. t. VII, p. 143.
ici arrêtée , et encore voulez-vous que je me mette plus avant dans votre pays sans vous voir, et m'éloigner du mien ; et là, me faire ce déshonneur, à l'instance de mes rebelles, d'envoyer des députés pour les entendre contre moi , comme vous feriez à un simple sujet, et sans m' ouïr de bouche. Or, madame, je tous ai promis d'aller vers vous, et là , après que vous auriez entendu ma plainte contre mes {rebelles , et leurs réponses non comme accusateurs, mais comme sujets, je voulais vous supplier d'entendre ma justification de tout ce qu'ils m'ont faussement imputé. Si je n'en venais à bout, vous pouviez vous décharger de mes affaires et me laisser pour telle que je suis ; mais de faire comme vous dites , si j'étais coupable j'y penserais ; mais ne l'étant pas , je ne puis accepter ce déshonneur que mes sujets viennent m'accuser devant vos députés; je ne le puis... Faites de mon corps à votre volonté ; l'honneur ou le blâme seront vôtres... Ou plutôt qu'il me soit permis, s'il vous plaît, et sans différer, de m'en aller où que ce soit; mais que je sois hors de ce pays. Et puisque je suis venue de mon gré , que je m'en aille avec le vôtre ; et , si Dieu permet que mes affaires tournent à bien , je vous en serai obligée ; sinon , je ne pourrai vous blâmer. » Puis , prenant un ton caressant : « Ma bonne sœur, » ajoutait-elle, « ravisez- T°us; gagnez-le cœur , et je serai tout entière vôtre et à votre commandement. Hélas ! ne faites pas comme le serpent qui se bouche l'ouïe, car je ne suis pas un enchanteur, mais votre sœur et cousine naturelle... Je ne suis de la nature du basilic non plus que du caméléon pour vous convertir à ma ressemblance , quand bien je serais aussi dangereuse et mauvaise qu'on le dit; et vous êtes assez armée de constance et de justice, laquelle je prie Dieu qu'il vous donne grâce d'en bien user (1). ,
Si Marie Stuart eût persisté dans sa résistance ; si , au lieu de se plaindre inutilement, elle se fût contentée de protester, et eût refusé d'entendre à aucune négociation suspecte , Elisabeth et son rusé ministre lui-même n'auraient bientôt su que
(1) Mari* Stuart à Elisabeth, 5 juillet 1568, Labahoff, t. II.
faire. Mais Marie était trop impatiente pour savoir attendre ; elle était trop confiante , elle avait un trop grand besoin d'espérer pour ne pas sa laisser prendre aux promesses de sa rivale. Quoiqu'elle eût formellement déclaré qu'elle ne quitterait point Garlisle , on lui préparait une autre résidence. Il avait d'abord été question du château de Tutbury ; maintenant c'était à Bolton , dans le comté d'York, que la capricieuse Elisabeth songeait à enfermer la reine d'Ecosse. A la première ouverture qui lui en fut faite par Scrope et Knollys, Marie répondit nettement : «Je ne bougerai point d'ici; montrez- moi l'ordre de votre reine (1). » Quelque jours après , ses gardiens lui annoncèrent que les chevaux et la litière de leur maîtresse étaient arrivés , afin qu'elle pût voyager plus commodément. Marie fut indignée; lord Scrope et Knollys crurent devoir ajourner le départ. Vers la même époque un exprès apporta une lettre d'Elisabeth : « Elle n'est pas plus pressente que les précédentes, » dit Marie après l'avoir lue ; «je verrai dans quelque temps ce que j'aurai à faire... » Pour la décider , on la menaça de lui interdire toute communication avec ses sujets si elle persistait dans sa résistance; on lui promit, au contraire, toute facilité si elle voulait obéir (2). Elisabeth affirma à l'ambassadeur de France que ce changement de résidence n'avait d'autre motif que l'intérêt de la reine d'Ecosse , et jura que son intention était de la replacer sur le trône. Elle parlait de sa bonne sœur en termes si affectueux que l'ambassadeur y fut trompé : il fit dire à Marie qu'Elisabeth était sincère , et lui conseilla de prendre patience.
Sur ces entrefaites, George Bowes arriva à Garlisle avec cent cavaliers qui devaient escorter la prisonnière; mais quand ses gardiens dirent à Marie qu'il fallait se préparer à partir , elle refusa si résolument qu'ils n'osèrent pas insister. Ce ne fut que quelques jours après , lorsqu'elle vit les cavaliers de Bowes aux portes du château , qu'elle céda , dans la crainte qu'on n'usât de violence ; mais ce ne fut pas sans protester. « Si je
(1) KnoUytà Oeil, 26 juin 1568, State papers ofltee. (2)KnoUys à Cecil, 7 juillet, dans Wright.
voulais, » écrivait Knollys, c raconter les difficultés que nous avons rencontrées pour la faire partir, ce ne serait pas une lettre que j'aurais à écrire, mais un volume et assez tragique. Cependant, je dois le dire à sa décharge, lorsqu'elle a vu que ni ses menaces, ni ses protestations , ni ses larmes , ne suspendaient nos préparatifs; lorsqu'elle a été convaincue que nous avions l'ordre et la volonté de l'emmener , elle s'est montrée vraiment sage. Toutefois , elle a voulu savoir s'il lui serait permis, dans le cas où elle partirait, d'envoyer quelques gentilshommes en Ecosse pour y conférer avec son parti (1). » Cette faveur lui ayant été accordée , elle se mit en route , escortée de ses deux gardiens , de deux compagnies de troupes anglaises , et suivie de quelques dames et amis , qui avaient demandé et obtenu la permission de partager sa captivité. Le voyage dura trois jours; Marie arriva le 16 juillet au château de Bol ton (2). Accueillie avec respect par lady Scrope , sœur du duc de Norfolk, traitée avec ménagement par ses gardiens, Marie ne tarda pas à oublier la violence qui lui avait été faite. Le retour de lord Herries et les belles paroles qu'il apportait lui rendirent confiance.
Lord Herries , après avoir déclaré que sa maîtresse ne répondrait ni à ses sujets ni aux députés d'Elisabeth, avait insisté pour avoir une réponse définitive. Sa demande avait été mal accueillie : on lui reprocha de repousser les conférences après les avoir admises. Il proposa divers moyens pour sauvegarder l'honneur et les intérêts de sa maîtresse; on lui répondit que le plus sûr et le plus prompt était les conférences qui avaient été proposées ; et on lui promit que la reine d'Ecosse serait sûrement rétablie, si elle voulait consentir à soumettre sa cause à Elisabeth, qui l'entendrait non comme juge, mais comme cousine et amie. On procéderait de la manière suivante : les lords révoltés seraient mandés pour expliquer leur conduite ; s'ils pouvaient alléguer quelques raisons pour l'excuser, Marie serait rétablie, à la condition que les rebelles
(l)rnottyi à CecU, 14 Juillet 1568, Kjsth. t. II. p. 828. P) KnoOys à CecU, 16 juillet 1568, dans Wright.
conserveraient leurs biens et dignités ; si , au contraire , ils n'alléguaient aucun motif valable de leur révolte» alors Marie serait rétablie sans condition , et par la force des armes si la force était nécessaire (1). Lord Herries était trop loyal pour se défier de promesses aussi formelles : il accepta les conférences à ces conditions , et obtint sur-le-champ la permission de retourner auprès de sa maîtresse. Dans sa joie , Elisabeth écrivit elle-même à Moray de se tenir prêt à venir dans le lieu qui lui serait indiqué, pour traiter avec elle des affaires de la reine d'Ecosse (2). Lord Herries était à ce point abusé qu'en arrivant à Bol ton, il dit à l'oreille de Knollys « que la reine d'Angleterre était décidée cette fois à mettre Moray à la raison (3). »
Marie attendait son ambassadeur avec impatience; elle voulut le voir dès qu'il fut arrivé. Lord Herries répéta sept ou huit fois son message , en présence de Scrope et de Knollys ; Marie l'écoutait avec anxiété. Elle montra d'abord quelque défiance ; mais lorsqu'elle eut conféré plus intimement avec son trop crédule serviteur, adoptant sesillusions, elle déclara qu'elle acceptait avec reconnaissance les offres de sa bonne sœur (4).
Heureuse et confiante, Marie Stuart s'empressa de faire connaître à Elisabeth son acceptation : • Je suis contente , » disait-elle , « selon que milord Herries m'a requis de votre part, que deux, quels qu'il vous plaira, viennent, m'assurant que saurez bien choisir gens de qualité pour si importante charge. Gela fait , Moray ou Morton , ou tous * deux , comme principaux à qui le soutien de cette cause est attribuée contre moi, pourront venir comme vous le désirez, pour prendre avec eux tel ordre que bon vous semblera , m'usant comme leur reine, selon la promesse qu'en avez faite à milord Herries , et
(1) KnoUy$ à Cecil, 28 juillet 1568, dans Anderson, t. IV; 1" partie, p. 109 et 110, et Gutman de Silva à Philippe II, 19 et 26 juin 1568, Archives de Simancat.
(2) Elisabeth à Moray, 22 juillet, dans Thorpe, t. I. p. 264.
(3) Knoliyt à Cecil, 25 juillet 1568, State papert office.
(4) Knollys à Cecil, 28 juillet 1568, dans Anderson, t. IV, 1" partie, p. 110.
sans préjudicier à mon honneur, à ma dignité ni à mes droits. » Elle assurait que ni elle ni ses sujets ne s'adresseraient plus an roi de France, parce qu'elle voulait ne rien devoir qu'à sa bonne sœur; elle ajoutait avec une grâce enjouée : c J'avoue bien que, n'ayant entendu aucune certaineté de votre bonne volonté vers moi Je vous écrivais trop librement...; mais à qui a ennui la patience lait perdre beaucoup de respect , comme je m'en étais accusée plusieurs fois. Mais vous l'avez pris en trop mauvaise part d'une qui vous a choisie entre tous autres vivants pour se mettre, elle et tout ce qu'elle a, entre vos mains. Si je vous ai offensée , je suis ici pour en faire amende à votre discrétion ; mais si vous m'injuriez , je n'ai que la reine d'Angleterre à qui me plaindre de ma bonne sœur et cousine, qui m'accuse de fuir la lumière. Et au pis aller , je vous avais offert de me justifier à Westminster-Hall; mais, je vois bien, ce que vous dites est vrai : vous tenez du lion qui veut ordonner des autres par amour et en avoir l'honneur et le bon gré, faisant de vous-même, ou vous vous courroucez. Eh bienl je vous le donne, je vous accepte pour grand lion ; reconnaissezmoi pour second de cette même race. Or, j'ai tout mis entre vos mains, faites pour moi de façon que je vous puisse valoir; m'en ressentant, je vous ferai dédire de m'a voir nommée ingrate (1). »
Marie avait demandé que les propositions d'Elisabeth fussent rédigées par écrit, ainsi que ses propres réponses. Quoique sa demande eût été éludée (2), sa confiance restait entière. Sous le charme de sa fatale illusion, elle annonçait au roi de France et à ses amis d'Ecosse que la reine d'Angleterre avait promis sincèrement de la rétablir dans le gouvernement de son royaume (3) ; elle prenait ses gardiens pour confidents, et leur racontait c que le comte d'Athol était pour elle ; que Lethington hésitait; que toute l'Ecosse était fatiguée du gouvernement de Moray, et que déjà ses arquebusiers l'avaient laissé pour s'en-
(1) Marie à Elisabeth, 28 juillet et 7 août 1568, Ljlbanoff, t. II.
(2) Marie à Elisabeth, 28 juillet, Labanoff, t. II, p. 142. (3} Libamoff, U II, p. 181 et 189.
rôler en Danemark : « Moray, » ajoutait-elle, « abandonné à lui-même, ne serait pas méchant ; mais il est grisé de vanité par ceux qui l'entourent , et il a une soif immodérée du pouvoir (1). » Elle avait retrouvé toute sa gaieté; elle chassait, et cherchait par son enjouement à gagner ceux qui l'approchaient : « Je suis sûre, » dit-elle un jour à ses deux gardiens, « que si j'avais essayé de m'enfuir^de Carlisle, vous ne vous y seriez pas opposés de vive force (2). » On dit que, dès cette époque, quelques gentilshommes anglais avaient formé le complot de l'enlever, et qu'elle essaya de descendre par une fenêtre du château (3).
Marie désirait que les conférences eussent lieu le plus tôt possible; et lord Herries avait demandé que tout fût terminé au 1er août (4). L'état déplorable de l'Ecosse retardait l'arrivée de Moray et de ses compagnons : tout était plus que jamais discorde et lutte dans ce malheureux pays! L'impopularité du régent, qui était allée croissant, était maintenant à son comble, au dire même de ses panégyristes. Il n'avait plus guère de dévoués à sa personne et à sa cause que la partie fanatique dea réformés ; quelques nobles cupides, comme Morton, dont la fortune était rivée à la sienne; quelques légistes besoigneux, comme Wood et Buchanan ; de vieux pensionnaires de l'Angleterre, comme Mackill ; quelques prêtres apostats, comme Archibald Douglas et James Balfour. Le reste de la nation écossaise s'était éloigné de lui ; et Marie Stnart avait raison quaud elle disait que l'Ecosse était fatiguée du joug de Moray. Bientôt ce ne fut plus seulement son pouvoir qui fut menacé, mais sa vie. Il se forma contre lui un complot, auquel prirent part plusieurs de ses anciens amis « et des membres mêmes de son conseil secret (5). » Le complot fut découvert; Moray en
(1) KnoUys à Cecil, dans miss Stricklànd, t. VI, p. 190.
(2) KnoUys à Cecil. 28 juillet 1568, dans àndbrson, t. IV, 1»- partie, p. 114.
(3) Moray à Forster, dans Wwght, t. I, p. 207.
(4) Anderson, t. IV, !'• partie.
(5) LeUre de William Stuart, dans Chalmbrs, t. III, p. 303, et Drury à
profita pour redoubler de rigueur contre tous ceux qui lui étaient suspects, ou dont il avait besoin de se débarrasser (1) ; et le Parlement fut convoqué pour prononcer la lorfaiture contre les partisans de la reine.
Cette tyrannie fit ce que n'aurait pu l'intérêt du royaume : elle fit oublier aux nobles leurs rivalités et leurs haines particulières. Huntley et Argyle se coalisèrent avec les Hamillon ; et les deux tiers de la noblesse se déclarèrent prêts à agir en faveur de Marie. Ils s'assemblèrent à Largs pour s'entendre et prendre une résolution. De là il adressèrent des remontrances à Elisabeth : ils demandaient qne leur maltresse fût restaurée, pour mettre un terme aux maux que causait son absence ; ou que du moins il lui fût permis de sortir d'Angleterre (2). La lettre était signée de vingt nobles, comtes, évêques et barons. Comptant peu sur Elisabeth qui, en effet, ne daigna pas même leur répondre, ils s'adressèrent au duc d'Albe, afin qu'il leur obtitit de Philippe II des soldats et des munitions pour reconquérir sur les usurpateurs les places fortes du royaume (3). Puis ils assemblèrent un Parlement au nom de Marie. La conduite des rebelles y fut condamnée, le régent publiquement dénoncé « comme le meurtrier par procuration du feu roi (4), » et tous les habitants du royaume invités à prendre les armes pour défendre la cause de la reine.
La noblesse se mit en campagne. Huntley et Argyle soumirent en très-peu de temps les comtés du Nord et de l'Ouest, pendant que les Hamilton reprenaient le château de leur nom,
Oeil, 20 et 31 juillet, 3 et 8 août, dans Tytlbr ; lettre écrite de Bervoick, 27 septembre 1568, Archives de Simancas, leg. 820, fol. 135.
(1) Sir William 6tuart , qu'il avait envoyé en Danemark pour réclamer Bothwell et qui en avait ramené Paris, fut accusé d'être du complot. Sa complicité n'ayant pas été prouvée, il fut brûlé comme sorcier, la veille du supplice de Paris. Bon crime était probablement d'avoir surpris, pendant son voyage en Danemark, quelque secret sur le meurtre de Darnley.
(2) U noblesse d'Ecosse à Elisabeth, 28 Juillet 1568, dans Andbrson, t. IV, l" partie, p. 123, et dans Wright.
(3) Les lords de la reine au duc d'Albe, 30 juillet, dans Thorpb, 1. 1, p. 265.
(4) Drury à Cecil, 15 août, State papers office.
dont les rebelles s'étaient emparés après la bataille de Langside. Ils s'avançaient victorieux vers le Sud, et comptaient écraser Moray avant qu'il eût pu réunir son Parlement ; car ils attendaient de France un millier de volontaires que George Douglas avait réussi à enrôler (1). La ruine des factieux était à peu près certaine sans une nouvelle perfidie d'Elisabeth. Cette princesse, après avoir séduit sa bonne sœur en faisant briller à ses yeux le mirage d'une restauration prochaine, lui avait proposé de faire cesser de part et d'autre les hostilités qui désolaient l'Ecosse. Dans sa folle confiance, Marie n'hésita point. Ses partisans plus défiants exigèrent, avant d'obéir, qu'Elisabeth prit l'engagement d'obliger leurs adversaires à les imiter et à renoncer à leur prétendu Parlement : « Ils vous supplient et moi aussi, » écrivait Marie, « qu'il n'advienne comme de Middlemore : les uns cessèrent, les autres non (2). » Aucun mensonge ne coûtait à Elisabeth : elle déclara par écrit que les rebelles ne poursuivraient pas la guerre, qu'ils ne tiendraient pas leur Parlement, que, s'ils s'assemblaient, ce ne serait que pour choisir les commissaires des conférences ; qu'en tout cas, elle ne permettrait pas qu'aucune condamnation fût prononcée. Marie s'empressa de répondre : « Madame ma bonne sœur, ce soir à minuit j'ai reçu votre lettre..., laquelle vue, j'ai en toute diligence dépêché un mien serviteur, qui ira jusqu'aux plus éloignés, leur faire de par moi commandement conforme à votre lettre (3). » Elle fit comme elle avait dit ; et ses partisans obéirent. Huntley qui était en marche vers le Sud s'arrêta, et tous les autres, imitant son exemple, se séparèrent et déposèrent les armes (4). Ce fut une faute irréparable.
Dès qu'il vit ses adversaires dispersés, Moray qui, sans doute, n'avait reçu aucun ordre d'Elisabeth, ou qui, s'il en
(1) Andbrsoh, t. IV, 1" partie, p. 125 et suiv.; Tttlbr, et Lettre de Berwick, 27 septembre, Archives de Simancas.
(2) Marie à Elisabeth, 6 et 7 août 1568, Labanopf, t. II, p. 145-149.
(3) Marie à Elisabeth, 13 août 1568, Labanoff , t. II , p. 150, 151 , 158 et
(4) Labamoff, t. II, p. 154; Anderson, t. IV, 1" partie.
avait reçu, avait été avisé de n'en tenir aucun compte, Moray se roa sur eux et les poursuivit avec d'autant plus de rigueur qu'il n'avait plus rien à craindre. Il fit amener à Edimbourg ses prisonniers pour les juger (1), et se hâta de réunir son Parlement (2). N'écoutant que sa haine, il fit déclarer traîtres l'archevêque de Glasgow, l'évéque de Ross, Claude Hamilton et plusieurs barons ; tous leurs biens furent confisqués. Sans les remontrances de Lethington, dit Tytler (3), pas un des seigneurs qui avaient épousé la cause de la reine n'aurait échappé à la proscription.
Marie protesta avec indignation contre un tel manque de foi ; elle écrivit lettres sur lettres à la reine d'Angleterre pour lui rappeler ses promesses ; elle lui renvoya une copie de sa déclaration. Elisabeth récrimina pour ne point répondre; et, se disant l'offensée, elle rejeta toute la faute sur les lords de la reine, les accusant d'avoir envahi les frontières anglaises (4). Ceux-ci, indignés de tant de duplicité, reprochèrent à Elisabeth d'être la cause des persécutions qu'ils enduraient ; car c'était sur une déclaration écrite de sa main qu'ils avaient consenti à déposer les armes, alors que Moray était hors d'état de leur résister (5). Les remontrances des sujets furent tout aussi inutiles que les plaintes de la reine. La malheureuse Marie fut réduite à se disculper auprès de ses partisans, dont elle venait, par un excès de confiance, de causer la ruine. Mais elle eut beau leur donner des ordres contraires à ceux qu'elle avait envoyés, leur commander de se réunir tous en armes, de chercher des secours en France, et de se montrer sans pitié pour leurs ennemis (6) ; il était trop tard. Le corps de volontaires, recruté en France par George Douglas, s'était dissous ; et Moray avait écrasé ses ennemis avant qu'ils eussent pu se
(I)Labahoft, t. II, p. 156-158.
(2) Thoepb, t. I, p. 266.
(3) Tttler, t. VI, p. 56.
(iiLuuKOFF, t. Il, p. 159-165, 178 et 179.
{h) Les lords à Elisabeth, 24 août 1568, Andkrson, t. IV. \6) Marie à un éoéque écossais , 9 septembre 1568, Labanoff, t. II, p. 175 et 176.
rallier de nouveau. Alors Elisabeth lui donna Tordre péreniptoire de déposer les armes et d'envoyer ses commissaires à York, afin de s'y justifier, le menaçant, s'il lésistait, de mettre sur-le-champ la reine en liberté. La menace n'était pas sérieuse : Elisabeth ne voulait que hâter les conférences; et afin de décider Moray à produire ses accusations, elle lui fit des promesses toutes contraires à celles qu'elle avait faites à Marie, à lord Herries et aux ambassadeurs de France et d'Espagne. c Bien-aimé cousin, » lui écrivait l'artificieuse reine, « le bruit s'est répandu que nous étions décidée à rétablir la reine d'Ecosse sur le trône, qu'elle fût trouvée ou non coupable de l'horrible meurtre de son mari, notre feu cousin. Ce bruit nous déplaît à ce point que ne pouvant souffrir qu'il s'accrédite, nous avons jugé bon de vous assurer qu'il est faux, et inventé par des gens qui cherchent notre déshonneur. Notre sœur nous a souvent affirmé qu'elle était innocente ; nous désirons que son affirmation soit la vérité; mais s'il était prouvé qu'elle est coupable, ce dont nous serions fâchée, alors nous aviserions à toute autre chose qu'à la rétablir dans le gouvernement de son royaume. Aussi avons-nous voulu que vous et tous les autres sachiez qu'en ce cas, nous agirons conformément à ce qu'exige notre honneur (1). » Moray n'attendait, pour se rendre en Angleterre, que cette déclaration, qui lui assurait le pouvoir bien mieux que ses victoires. Il déposa les armes, répondit à Elisabeth que sa lettre lui avait rendu le courage, et qu'il était prêt à répondre à toutes les accusations dirigées contre lui (2).
Les plus sensés et les moins malhonnêtes d'entre ses amis s'opposèrent de toutes leurs forces à cette résolution. Ils lui représentèrent tout ce qu'il y avait d'inhumain à consolider son pouvoir par un tel moyen , tout ce qu'il y avait de honteux à mettre en question l'honneur de la reine devant un tribunal étranger, devant les ennemis de l'Ecosse, qui ne cherchaient,
(1) Elisabeth à Moray, 20 septembre 1568, Robrrtson, appendix, n° xxvui.
(2) Moray à tiùabelh, 28 septembre et 6 octobre 1568, Thorpe, t. I, p. 267.
par ce simulacre de jugement, qu'à fomenter de nouvelles discordes et à rendre inextinguible le feu de la guerre civile. Il allait encourir, lui disaient-ils , par cette conduite l'inimitié de tous les amis et alliés de la reine , et surtout de ses parents de France. Et que répondrait-il plus tard, quand le roi, parvenu à l'âge d'homme , lui demanderait compte de ce déshonneur fait à lui et à son royaume (1) T Toutes ces remontrances ne produisirent aucun effet sur l'esprit du régent : la nécessité de dépendre de F Angleterre pour maintenir son pouvoir le fit passer sur toute autre considération ; et , comme Marie , abusée parles promesses d'Elisabeth, avait, de son côté, consenti aux conférences, on ne songea plus en Angleterre et en Ecosse qu'à préparer la mise en scène de cette odieuse comédie.
(1) Mbltil, p. 205, 207, et Cràwforb, p. 88.