‹ Histoire de Marie StuartChapitre 4 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Choix des commissaires destinés à assister aux conférences. — Instructions données aux siens par Elisabeth. — Arrivée de l'évoque de Ross à Bolton. — Ses conseils à la reine. — Ouverture des conférences. — Séances préliminaires. — Plainte de Marie contre ses sujets rebelles. — Questions adressées par Moray aux commissaires anglais. — Il se défend, mais n'ose point accuser. — Exhibition secrète du contenu de la cassette. — Affirmation des délégués de Moray que les lettres sont de la main de Marie. — Dénégations énergiques de cette princesse. — Sa réplique aux allégations de Moray. — Abattement des commissaires écossais. — Le duc de Norfolk. — Ses efforts pour amener un accommodement. — En* tente entre Norfolk, Lethington» Moray et les commissaires de Marie. — Découverte de leurs intrigues. — Mécontentement d'Elisabeth. — Translation des conférences d'York à Londres. — But de cette manœuvre. — Intrigues des ministres anglais pour arriver à diffamer Marie. — Lettre de Sussex à Cecil. — Précautions décrétées par le conseil anglais. — Mesures adoptées pour empocher Marie de s'évader. — Arrivée des commissaires à Hampton-Court. — Entretien secret d'Elisabeth avec Moray.

— Sécurité de Marie. — Elle est avertie enfin de la perfidie d'Elisabeth.

— Elle envoie de nouvelles instructions à ses commissaires. — Reprise des conférences à Westminster. — Marie y est accusée de meurtre du roi. — Ses commissaires demandent qu'elle soit entendue en personne pour repousser les calomnies de ses adversaires. — Réponse évasive d'Elisabeth. — Proposition d'accommodement faite par les commissaires de Marie. — Leurs instances pour que leur maîtresse soit entendue. — Avis d'un conseil d'avocats à ce sujet. — Protestation de lord Herries et de l'évoque de Ross contre la continuation des conférences. — Exhibition des preuves de Moray, devant les commissaires anglais d'abord, ensuite devant les membres de la noblesse. — Refus d'Elisabeth d'ad mettre Marie en sa présence. — Défiance de la noblesse anglaise à l'égard des preuves de Moray. — Résistance d'une partie des commissaires aux volontés d'Elisabeth et de Cecil. — Défi adressé par lord Lindsay à lord Herries. — Manœuvres pour amener Marie Stuart à résigner la couronne. — Lord

Herries et l'évéque de Ross reçoivent l'ordre de reprendre les conférences. — Ils accusent Moray et ses adhérents et réclament les copies des écrits prodoits contre leur maîtresse. — Elisabeth ajaurne sa réponse. — Propositions d'accommodement rédigées par Ceci!. — Refus absolu de Marie d'abdiquer la couronne. — Embarras croissant d'Élisabetb. — Permission accordée à Moray de retourner en Ecosse. — Jugement prononcé par Elisabeth. — Confrontation des commissaires de Marie avec Moray et ses compagnons devant le conseil privé d'Angleterre. — Offre dérisoire faite par Cecil de livrer les copies des preuves produites par Moray. — Réponse de lord Herries et de ses collègues. — Leur demande que Marie puisse retourner en Ecosse. — Leur protestation contre tout ce qui sera fait à son préjudice. — Réflexions sur les conférences. — Opinion des historiens. — Conclusions à tirer de la conduite des deux parties.

Il fallait, de la part de Moray , et même de la part d'Elisabeth, la certitude de pouvoir étouffer la vérité, pour oser provoquer une enquête publique sur les derniers complots qui avaient précipité du trône la reine d'Ecosse ; car personne n'ignorait que le meurtre de Darnley était le crime de la noblesse, que Moray et ses amis en avaient été les inventeurs , et quelques-uns avec Bothwell les exécuteurs. Aussi , lorsqu'il fallut choisir des commissaires pour les envoyer à York accuser la reine, ce fut à qui refuserait cette odieuse mission. Moray, obligé de s'en charger lui-même , prit pour raccompagner le comte de Morton, l'évéque d'Orkney, lord Lindsay, Robert Pitcairn, abbé commendataire de Dunfermline , Lethington, John Wood, Mackill, Balnaves et le célèbre Buchanan. Morton et Lethington étaient notoirement connus pour être deux des principaux auteurs du régicide dont ils allaient accuser Marie : l'évéque d'Orkney était le seul ministre qui eût consenti à célébrer le mariage qu'il devait lui reprocher , enfin lindsay, Pitcairn, Mackill et Balnaves étaient les quatre juges qui avaient prononcé en faveur de Bothwell la sentence d'absolution qu'ils songeaient à lui imputer. Ceux d'entre eux qui étaient pauvres furent richement vêtus aux frais du trésor ; Lethington préféra une somme d'argent : il reçut deux cents livres (1).

(t) Treasureftaccûunti, dans Cralmbrs, t. I, p. 456.

Elisabeth avait désigné pour la représenter le duc de Norfolk, homme sans caractère, et le comte de Sussex , qui pensait, comme Gecil , qu'il fallait retenir en Angleterre la reine d'Ecosse et la diffamer pour colorer sa détention (1). Elle leur adjoignit sir Ralph Sadler, qui avait été envoyé plusieurs fois on Ecosse pour y semer des troubles , et qui, en ce moment, conseillait de traiter Marie Stuart de telle sorte qu'elle fût à jamais hors d'état de nuire (2).

Elisabeth donna à ses commissaires des instructions fort détaillées sur la manière de procéder. Elle y déclarait que, si la reine d'Ecosse était trouvée coupable du meurtre de son mari, elle la regarderait comme indigne de gouverner un royaume, et se garderait bien de souiller sa conscience en aidant à son rétablissement sur le trône. Elle voulait que Moray fût informé de nouveau que telles étaient ses intentions. Si, au contraire, il n'était rien articulé contre Marie qui pût établir sa complicité dans le meurtre de Darnley, alors on aurait recours, pour ramener la paix en Ecosse , à un traité dans lequel Elisabeth prétendait intervenir comme partie contractante, et dont les conditions ne tendaient à rien moins qu'à faire de l'Ecosse une dépendance de l'Angleterre (3). Ces instructions étaient, comme la lettre écrite à Moray, en contradiction formelle avec les promesses faites à lord Herries et renouvelées à Marie.

Quand cette princesse connut les noms des commissaires choisis par Elisabeth, elle ne fut qu'à demi satisfaite. Elle comptait sur le duc de Norfolk et ne se défiait point de Sussex; mais elle fut péniblement surprise qu'on leur eût adjoint « quelqu'un qui, de tout temps, lui avait été ennemi (4). » Cependant elle chercha à se rassurer. « Quand j'étais en prison et avant la bataille,, » écrivait-elle à sa cousine, € vous me promettiez me remettra; à cette heure que je me suis venue rendre en

(1) Voyez sa Lettre à Cecil, 22 octobre, dans Lodgk, t. II, p. l-G.

(2) Sadlbr'8 Paper s, t. II. p. 562 et suiv.

(3) Instructions d'Elisabeth à ses commissaires, dans Goodall, t. Il, p. 97- 108, et dans àndbrson.

(4) Marie à Elisabeth, l" septembre 1568, Labamoff, t. II, p. 171.

vos mains, en feriez- vous moins 7 je crois que non. Bien que tos lettres soient honnêtement froides, je me persuade néanmoins que, si vous ne me vouliez obliger , vous ne désireriez prendre sur vous le fait de mes affaires ; car l'issue , bonne ou mauvaise, vous en sera attribuée (<). »

Marie avait demandé et obtenu de pouvoir, avant la réunion des conférences , s'entendre avec quelques-uns des seigneurs de son parti. Gavin Hamilton, abbé de Kilwinning, arriva à Bolton vers le 'milieu de septembre ; il revenait de Londres. Trompé, comme lord Herries, par les mensonges d'Elisabeth, il ne fit que confirmer sa maîtresse dans ses funestes illusions.

L'évoque de Ross, qui avait été mandé, arriva quelques jours après. Il avait cru jusque-là que les conférences n'avaient d'autre objet qu'une réconciliation, et le rétablissement de Ma* rie à la suite d'un accord entre les deux partis (2). Dès qu'il sut qu'on devait procéder par voie d'accusation, il comprit, avec sa rare perspicacité, que la reine d'Angleterre n'avait voulu, en provoquant un pareil débat, qu'envenimer la querelle et rendre tout accommodement impossible. Il s'en expliqua librement avec sa maltresse; il lui avoua qu'il en était désolé, parce que les rebelles ne voudraient jamais reconnaître qu'ils étaient des sujets déloyaux, et qu'elle était, elle, une princesse sans reproche. 11 ajouta que , s'ils étaient accusés, ils avanceraient pour leur défense tout ce qu'ils pourraient, quand même ce serait à son déshonneur et à la honte de tout le royaume. Il lui conseilla donc de recourir à la conciliation avant d'en venir aux accusations, et d'employer à cet effet les amis qu'elle pouvait avoir à la cour (3) .

Marie Stuart était disposée à se réconcilier avec ses sujets et à leur pardonner (4) ; mais elle était trop avancée : la conscience de sa culpabilité aurait pu seule la faire reculer. Elle chercha à rassurer l'évéque de Ross ; elle lui dit que le cas

(1) Marie à Elisabeth, 15 septembre 1568, Labanoff, t. II, p. 177-180:

P) Lbsly's Négociations, dans Andbrson, t. III, p. 11 et 12.

(3) IfuRDDf, p. 52.

(é) Ibidem, et Lbsly's Négociations, dans Andbrson, t. III, p. 12.

n'était point tel qu'il le croyait; qu'elle avait pour elle le duc de Norfolk, et que, comme il était président de la commission, elle pensait que Sussex se rangerait à son avis et que Sadler n'oserait point leur résister ; elle ajouta qu'elle avait de nombreux et puissants amis dans le pays (1).

Quoique peu convaincu, l'évoque de Ross consentit à représenter la reine aux conférences, mais avec la résolution de travailler à un accommodement et de déjouer les projets d'Elisabeth. Marie lui adjoignit les lords Herries, Levingston et Boyd, l'abbé de Kilwinning, sir John Gordon de Lochinvar et sir James Gockburn de Skirling. Elle leur donna les instructions et les pouvoirs nécessaires (2), auxquels furent jointes d'autres instructions ou article$, émanant de trente-cinq nobles qui se portaient garants de l'innocence de leur reine, et demandaient qu'elle fût rétablie sur le trône, pour faire cesser la tyranie de Moray et les malheurs de l'Ecosse (3).

L'importance de la cause, dit un historien , le rang suprême du juge etdes parties, ladistinction des personnages qui les représentaient, la solennité qui fut déployée, les précautions qui furent prises : tout semblait se réunir pour donner de la grandeur au débat, et assurer, de la part de ceux qui devaient prononcer, une impartialité et une loyauté proportionnées aux grands intérêts qui leur étaient confiés. Et cependant ces fameuses conférences ne furent qu'une monstrueuse jonglerie. Elles s'ouvrirent à York le 4 octobre. Dès la première séance , il s'éleva une contestation assez vive : le duc de Norfolk voulait que Moray, puisqu'il avait accepté l'arbitrage d'Elisabeth , reconnût la supériorité de la couronne d'Angleterre sur celle d'Ecosse, et qu'il fit hommage. Il rougit et ne sut que dire ; mais Lethington, avec sa présence d'esprit ordinaire, répondit fièrement : « Qu'on nous rende les comtés de Gumberland, de Northumberland, Huntingdon , et les autres terres que possédaient autrefois en Angleterre les rois d'Ecosse, et alors nous reconnal-

(1) Mubdin, p. 52.

(2) Ladaitoff, t. II, p. 191 et suiv.

(3) Goodàll, t. II, p. 354-366.

trons, pour ces possessions, la suprématie de la couronne d'Angleterre. Quant au royaume d'Ecosse , il a été de tout temps indépendant et beaucoup plus libre que F Angleterre, qui payait naguère encore au pape le denier de saint Pierre (1). »

L'échange des pouvoirs donna lieu aussi à quelques discussions. Dans le préambule de la commission remise à ses députés, Marie rappelait les promesses qu'Elisabeth avait faites de la restaurer, et de ramener à l'obéissance ses sujets rebelles. L'évêque de Ross voulait que ces promesses fussent également rappelées dans la commission des députés anglais. Ceux-ci se récrièrent puis éludèrent la question. Quand vint celle du serment qu'Elisabeth avait vivement recommandé, comme si cette précaution devait couvrir sa perfidie, les commissaires de Marie firent quelques difficultés. Lord Herries déclara qu'il voulait bien jurer de ne rien dire que ce qu'il croyait juste et vrai, mais nullement de dire tout ce qu'il savait être vrai. Puis ses collègues et lui protestèrent solennellement et déclarèrent que, quoique leur maltresse acceptât l'arbitrage de la reine d'Angleterre, elle ne reconnaissait, étant princesse libre , d'autre juge et d'autre supérieur que Dieu de qui elle tenait sa couronne.

Marie était la plaignante: c'était à ses commissaires à parler les premiers. Suivant les instructions de leur maltresse, qui avait voulu « qu'ils commençassent avec douceur (2), » ils passèrent sous silence tout ce qui avait rapport au meurtre du roi, et ne rappelèrent que ce que personne n'ignorait : comment les rebelles avaient pris les armes sous prétexte de délivrer la reine ; comment, après s'être emparés par trahison de sa personne et avoir pillé ses palais, ils l'avaient emprisonnée à Lochleven, dépossédée de la couronne, et usurpé le pouvoir sous le nom du prince d'Ecosse ; enfin comment, après son évasion, ils lui avaient livré bataille, et l'avaient réduite à chercher un asile auprès de sa bonne sœur la reine d'Angleterre. Cette

(1) Mura, p. 206.

(?) InoUp à Norfolk, 15 octobre 1568, dans Goodall, t. II, p. 159.

plainte se terminait par une sorte d'appel à la concorde (1), qui était le seul parti sage pour les uns et les autres , le seul qui pût déjouer les calculs égoïstes d'Elisabeth et de ses ministres.

On s'attendait à ce que Moray appuierait sa justification sur la part que la reine était accusée d'avoir prise au meurtre de Darnley ; mais avant de rien répondref il demanda à faire aux commissaires anglais une communication secrète. 11 leur déclara que lui et ses amis avaient de quoi se justifier, mais qu'ils ne pouvaient pas, avant de connaître les intentions d'Elisabeth, s'aventurer à accuser la mère de leur roi, et manifester au monde son déshonneur qu'ils avaient jusque-là soigneusement caché. Il leur demanda s'ils avaient des pouvoirs suffisants pour prononcer sur la culpabilité ou l'innocence de Marie; si, les ayant, ils prononceraient sûrement et sans délai ; si, dans le cas où la culpabilité serait prouvée, Marie serait remise entre leurs mains ou du moins gardée en Angleterre , de telle sorte qu'ils n'eussent rien à craindre de son ressentiment ; en* fin si, dans le même cas, tout ce qu'ils avaient fait serait approuvé , l'autorité du roi reconnue et la régence maintenue. Moray ajouta que ni lui ni ses amis ne procéderaient par accusation, tant qu'il ne leur aurait pas été fait sur ces quatre points une réponse nette et précise ; mais que , dès que cette réponse leur aurait été donnée, ils produiraient leurs preuves (2).

Les commissaires d'Elisabeth furent très-embarrassés : ils dirent que certainement, si la reine d'Ecosse était trouvée coupable et par conséquent indigne du trône , leur maltresse ne voudrait pas prendre sur sa conscience de lui prêter son appui pour y remonter. Sur l'objection de Moray que ses adversaires se vantaient d'avoir une promesse contraire , ils répondirent que ni eux ni leur maltresse n'avaient rien dit qui pût autoriser un pareil langage ; et ils lui rappelèrent la lettre qu'Elisabeth lui avait adressée, et l'assurance qu'elle lui avait donnée

(1) Goodall, t. II, p. 128 et 129; Anderson, et Archiva de Simancas, leg. 820, fol. 7.

(2) Goodall, t. II, p. 130 et 131.

de ne rien faire pour Marie si elle était reconnue coupable. Mais toutes leurs paroles ne purent rassurer Moray ; il exigea qu'il en fût référé à Elisabeth. Les commissaires furent obligés de demander de nouvelles instructions (1).

En attendant , afin qu'on ne pût rien soupçonner de cette menée déloyale, Moray se décida à faire une réponse aux plaintes de Marie. Mais , au lieu de se porter accusateur, il ne chercha qu'à excuser sa conduite et celle de ses amis par les mêmes raisons dont ils avaient prétendu, dès le commencement, couvrir leur révolte et leur usurpation. Il accusait seulement la reine d'avoir préféré à son honneur l'impunité du meurtrier de Darnley, de l'avoir fait échapper, d'avoir menacé de sa vengeance ceux qui voulaient le punir , et offert de renoncer au trône plutôt que de se séparer de lui. C'est pourquoi ils avaient été obligés de l'enfermer à Lochleven, où, fatiguée des soins du gouvernement, elle avait volontairement abdiqué la couronne en faveur de son fils, et constitué Moray régent pendant la minorité du prince. Enfin il reprochait à Marie d'avoir, par son évasion, troublé la paix du royaume, et méconnu l'autorité du roi et du régent. De sa participation au meurtre de Darnley il n'était pas dit un seul mot (2).

Cette pâle défense, fondée sur des faits déjà démentis et dont quelques-uns étaient notoirement faux, causa un grand désappointement à la cour d'Angleterre et un vif dépit à la plupart des compagnons de Moray. Wood écrivait à Cecil que la réponse du régent, bien différente de celle qu'il avait fait espérer, mettait leur cause en péril ; et, après avoir récriminé contre les hommes qui sacrifient à leur sûreté leur conscience et l'honneur, il indiquait au secrétaire anglais un remède qui devait être efficace, pourvu qu'il fût prompteinent administré : c'était que la reine d'Angleterre voulût bien rassurer les cœurs timides (3).

(1) Lettre des commissaires, 9 octobre 1568, dans Goodall, t. II. p. 134- 139, et dans Anderbon.

(2) Goodall, t. Il, p. 144-148, et àkdkrsoh.

(3) John Wood à Cecil, 9 octobre 1568, dans Laikg, t II, appendix, p. 131.

Une partie des commissaires de Marie s'étaient rendus à Bol ton pour y porter la réponse de Moray ; ceux d'Elisabeth attendaient les instructions qu'ils avaient demandées : les conférences se trouvèrent un instant suspendues. Moray, « pour occuper le temps , » proposa aux députés anglais de leur montrer secrètement toutes les preuves qu'il avait pour convaincre Marie du meurtre du roi t afin que leur maîtresse , après en avoir pris connaissance, jugeât si elles étaient suffisantes. Les Anglais, quoiqu'ils eussent juré d'agir loyalement, se prêtèrent à cette intrigue. Moray leur députa Lethington , Buchanan , Mackill et John Wood , qui étaient les plus lettrés de la bande , et en même temps les plus rusés. Après avoir déclaré que c'était là une conférence qui devait rester secrète , qu'ils agissaient non comme commissaires, mais comme hommes privés, les délégués de Moray exhibèrent l'une après l'autre les pièces que contenait la mystérieuse cassette surprise au château d'Edimbourg. Le nombre s'en était considérablement accru depuis la mention qui en avait été faite dans le Parlement, et devait s'accroître encore. Ils en tirèrent d'abord le bond du Souper d'Ainslie, mais en copie seulement et sans signatures (!) ; ils y avaient annexé un prétendu Warrant par lequel la reine était censée donner son consentement , une pièce fabriquée qu'on se garda bien de faire reparaître dans les séances publiques : il eût été trop facile à deux des commissaires de Marie , lord Herries et lord Boyd, qui avaient eux-mêmes signé le bond, d'en faire justice. Ils produisirent ensuite deux contrats de mariage , par lesquels Marie promettait à Bothwell de l'épouser : l'un était censé écrit de la main de la reine, l'autre de la main de Huutley ; puis deux lettres , où était concertée la comédie de l'enlèvement , puis une autre , d'après laquelle > suivant les commentaires de Lethington, ilétait clair que la reine avait voulu faire tuer le roi en suscitant une querelle entre lui et l'abbé d'Holyrood (2). 0 Ensuite , > disent les commissaires anglais, « ils

(1) Plus tard Cecil voulut connaître les signataires, et John Read les lui nomma de mémoire.

(2) Il semble qu'il ne fut produit dans cette séance clandestine, à en Juger

nous montrèrent uue longue et horrible lettre , de sa propre main à ce qu'ils disent , contenant l'odieux complot , et si abominable qu'on comprend à peine qu'une princesse ait pu la penser ou l'écrire ; puis diverses ballades d'amour de sa propre main. Les lettres , ballades et autres écrits mentionnés étaient enfermés dans un coffret d'argent doré , qu'elle avait autrefois donné au comte de Bothwell. »

t Et ces hommes affirment constamment que ces écrits, qu'ils produisent comme étant de sa main, sont en effet de sa main ; et ils offrent de prêter serment que ce qu'ils disent est la vérité (1). t

U semble que si on voulait réellement éclairer les commissaires anglais, on devait leur mettre sous les yeux les originaux français ; on ne leur en montra pas même une copie : de même que Moray n'avait osé envoyer à Londres qu'une traduction écossaise, de même ses délégués n'osèrent produire qu'un texte écossais. Mais ce qui semble plus étrange encore que cette précaution, c'est qu'il ne fut pas question des originaux ; à tel point que les commissaires anglais parlent de la traduction comme ils auraient parlé de l'original écrit de la main de la reine : il ne se trouve pas, dans le long rapport qu'ils adressèrent à Elisabeth, une seule expression qui puisse faire soupçonner que l'écossais ne leur fut pas donné pour l'origi-

par les notes des commissaires anglais, que cinq des huit lettres exhibées plus tard à Westminster. On cherche vainement laquelle pouvait contenir le complot monstrueux, attribué à Marie, de faire s entr' égorger Darnley et l'abbé d'Holyrood. A moins qu'il ne soit encore question d'une pièce fabriquée comme le warrant de la reine, et qu'on n'osa pas reproduire, le complot ne peut se trouver, grâce aux commentaires de Lethington, que dans le passage suivant par lequel débute la troisième lettre : a J'ay veillé ■ plus tard là haut que je n'eusse faict, si ce n'eust esté pour tirer ce que ce » porteur vous dira : que je trouve la plus belle commodité pour excuser vo- » tre affaire qui se pourrait présenter. J'ay promis que je lui ameneray de- » main cestuy-là. Vous, aïez-en soin, si la chose vous semble commode. » U fallait en vérité une étrange perspicacité, ou une rare imagination, pour trouver là l'horrible mystère qu'y découvrirent Lethington et ses collègues, (t) Les commissaires à Elisabeth, 11 octobre 1568,. dans Goodall, t. II, p. 139-143.

nal , et qu'ils ne le prirent pas pour tel. Ils en firent des extraits parmi les passages les moins obscurs et les plus coupables, et les envoyèrent à leur maîtresse, afin, « qu'elle pût juger si, dans le cas où les lettres seraient écrites , comme le disaient les Écossais, de la propre main de la reine, elles étaient suffisantes pour la convaincre du meurtre de son mari. Suivant nous et en conscience, » disaient-ils, « si ces lettres sont bien écrites de sa main, il est très-difficile de nier son crime (1). » Les lettres étaient-elles de la main de Marie, ou, si elles étaient $e sa main, n'y avait-il rien été ajouté ? là était toute la question. Les commissaires anglais furent peut-être un instant dupes ou du moins indécis ; mais ils ne tardèrent pas à être éclairés : quelques jours après, Sussex. écrivait à Cecil, dans une lettre confidentielle, qu'il regardait les preuves de Moray comme insuffisantes (2). Pour faire une pareille déclaration, il fallait qu'il n'en admit pas~ l'authenticité ; car où trouver contre un accusé des preuves plus accablantes et plus irrécusables que trente ou quarante pages de son écriture (3) t Marie Stuart savait que ses ennemis se vantaient de posséder des lettres de sa main, et qu'ils avaient l'intention de les produire ; elle n'en paraissait pas très-inquiète. Elle avait dit, dans ses instructions à ses commissaires : € En cas qu'ils prétendent avoir des écrits de ma main qui fassent présumer contre moi dans cette cause, vous demanderez que les originaux soient produits, afin que je puisse les examiner et y répondre. Et vous affirmerez, en mon nom, que je n'ai jamais rien écrit sur ce sujet à aucune créature vivante. S'il existe des écrits de cette sorte, ils sont faux et simulés, forgés et inventés par euxmêmes, uniquement pour me diffamer. Ils sont plusieurs en Ecosse, hommes et femmes, qui savent contrefaire ma main et

(1) Lettre det tonmittalres, 11 octobre 1568, Goodill, t. Iï, p. 139-143.

(2) Voyez sa lettre du 22 octobre, citée plus loin, et dans Lodge, t. II, p. 1-6.

(3) Les lettres et les sonnets, sans les contrats, occupent 76 pages in-8° dans le Supplément au recueil du prince Labanoff, publié par M. Teulet. En retranchant une moitié pour la traduction et les notes, il reste encore de 35 à 40 pages.

écrire de la même manière que moi et aussi bien que moi, et principalement de ceux qui se trouvent dans leur compagnie (1). x Elle désignait Lethington qu'ÉUsabath avait déjà accusé nommément, devant l'ambassadeur d'Espagne, d'avoir concerté cette infamie.

Quand l'évoque de Ross et lord Boyd, arrivés à Bol ton, lui eurent remis la réponse de Moray, elle n*en fut nullement troublée. Knollys, qui revenait d'York, lui ayant dit que les commissaires de la reine d'Angleterre avaient plein pouvoir pour entendre toutes les accusations et controverses : • C'est bien, » répondit Marie ; r mes commissaires ne commenceront pas sévèrement ; mais, si mes ennemis me calomnient et m'accusent ouvertement devant les députés de ma bonne sœur, comme je sais qu'Us ont faussement fait par-dessous main, il leur sera répondu rondement et en plein, et choses qu'ils n'ont pas encore ouïes. Et alors, le temps des réconciliations sera passé (2). » On a déjà vu qu'à sa première entrevue avec Scrope et Knollys, elle avait nommément accusé du meurtre du roi Morton et Lethington.

Après s'être concertés avec leur maltresse, l'évéque de Ross et lord Boyd retournèrent à York. Ils rapportaient la réplique aux accusations de Moray.. Dans cette pièce, produite le 16 octobre, Marie, reprenant l'une après l'autre les allégations de ses ennemis , en démontrait jusqu'à l'évidence la fausseté et l'hypocrisie. Si Bothwell , y était-il dit , était le principal meurtrier du roi , la reine , loin d'en être instruite , avait dû croire le contraire, puisqu'il avait été acquitté par un jury composé de ses pairs , puisque son jugement avait été révisé, approuvé par le Parlement et confirmé une troisième fois par la plus grande partie des nobles, y compris ceux qui aujourd'hui

criaient au scandale. N'était-ce pas ceux-là qui avaient poussé

la reine à épouser Bothwell comme l'homme d'Ecosse qui lui

(1) Instructions de Marie à ses commissaires, Labamovp, t. II, p. 202 et 203,

etG00D4LL.

(2) Knollys à Norfolk, 15 octobre, dans Goodall, t. il, p. 158-161, et Jforie à l'évéque de Mot*, Labamoff, t. II, p. 112-115.

convenait le mieux , lui promettant , si elle y consentait , service et obéissance , et jurant à Bothwell — leur signature en était la preuve — de maintenir son innocence contre quiconque oserait l'accuser à l'avenir , et de tenir pour ennemi quiconque s'opposerait à son mariage ? Aucun de ceux qui accusaient la reine aujourd'hui était-il venu l'avertir ouvertement ou en secret , comme il convenait à de loyaux sujets? Aucun avait-il trouvé à redire à son mariage jusqu'au moment où la révolte avait été prête ? Leur premier avertissement avait été le son de la trompette annonçant leur prise d'armes.

« 11 n'était pas vrai, » ajoutaient les commissaires de Marie, « que Son Altesse eût préféré l'impunité du meurtrier à son honneur. Quand Grange , à Garberry Hill, vint lui demander de renvoyer Bothwell et de se rendre au milieu des lords, elle y consentit sans peine ; ce fut Grange, et non elle, qui , prenant Bothwell par la main , lui dit de se retirer , après lui avoir donné l'assurance que personne ne le poursuivrait. Si c'était à lui qu'ils en voulaient , pourquoi ne firent-ils aucune diligence pour le prendre ? Dès que la reine fut entre leurs mains, ils le laissèrent tranquille dans le pays , et ne firent mine de le poursuivre que quand il était hors de leur atteinte. S'il avait échappé, c'était donc à eux, et non à la reine, qu'il fallait l'imputer. Quant aux réponses vives et aux menaces qu'on lui reprochait, n'avaient-elles pas été suffisamment provoquées par les outrages dont ils l'avaient abreuvée , après que , sur la foi de leurs promesses , elle se fut remise volontairement entre leurs mains?

» Il était si peu vrai que Son Altesse eût offert de renoncer au trône pour posséder Bothwell, qu'elle avait toujours été contente de s'en rapporter, pour tout ce qurpourrait lui être imputé, au jugement de la noblesse, et avait toujours demandé à répondre devant les états. Mais , au lieu de lui accorder cette juste requête , les rebelles l'avaient emprisonnée de force à Lochleven, où une abdication lui avait été extorquée par la violence et les menaces, comme pouvaient en témoigner ceux qui étaient alors près d'elle. » Les commissaires de Marie en concluaient que le couronnement du prince , que la régence de

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Moray n'étaient que des actes d'usurpation ; et que tout ce qui avait été fait depuis était illégal. D'ailleurs, disaient-ils, si la reine eût été libre, elle n'aurait pas jeté les yeux sur Moray pour lui confier le gouvernement du royaume ; car il en était d'autres qui avaient plus de titres que lui à cette haute dignité.

Quant à ce qui avait été entrepris ou fait après l'évasion de Lochleven , l'évéque de Ross et ses collègues en maintenaient la légitimité , vu que tout s'était fait par ordre de la reine , qui seule avait autorité pour commander dans le royaume (1).

Cette vigoureuse réplique , à laquelle la notoriété des faits invoqués donnait une force irrésistible, semblait devoir clore le débat. Les commissaires écossais étaient atterrés , et Moray accablé ne savait que répondre. Une accusation publique contre la reine pouvait seule le relever; mais , se défiant de ses preuves , il était décidé à ne pas aller plus avant, jusqu'à ce qu'Elisabeth eût pris envers lui les engagements qu'il avait exigés. Il attendait avec anxiété la réponse de cette princesse , lorsque le duc de Norfolk lui fit entrevoir pour terminer la querelle > sans qu'il perdit la régence, un moyen moins dangereux qu'une accusation odieuse contre sa souveraine.

Norfolk était par sa naissance le plus grand seigneur d'Angleterre , et un des plus influents par ses alliances et son immense fortune. Il était proche parent de la reine (2) , petit-fils du troisième duc de Norfolk et fils de l'infortuné comte de Surrey, qui avaient été tous deux victimes de l'ombrageux despotisme de Henri VIII : le premier était mort en prison , le second sur Téchafaud, sous prétexte de religion. Quoique issu de ces deux martyrs de la foi catholique, Norfolk avait été élevé dans la religion protestante ; il en suivait les pratiques , mais on le soupçonnait de pencher vers la foi de ses ancêtres. Au fond, il savait, comme beaucoup d'hommes de son siècle, se plier aux circonstances : protestant avec Elisabeth , il se disait catholique

(1} The replié of the quene of ScoW commûtxonert, dans Goodall, t. II,

(2) Ils avaient tous deux pour arrière-grand-père le second duc de Norfolk.

avec le pape et Philippe 11(1). Son nom avait été prononcé comme celui d'un prétendant qui convenait à la reine d'Ecosse , avant que cette princesse ae fût mariée avec Darnloy. Lorsqu'elle eut cherché un refuge en Angleterre , il conçut l'espoir de l'épouser et de réunir ainsi sur sa tête la triple couronne d'Ecosse , d'Angleterre et d'Irlande. Il savait qu'Elisabeth et Gecil n'avaient d'autre but que de déhonorer Marie, pour avoir un préteste de la retenir prisonnière et de l'exclure ensuite, elle et son fils, de la succession à la couronne d'Angleterre (2). Il résolut de déjouer, si c'était possible , cette odieuse machination. « Il se voyait, » dit Camden, « entre deux dangers ; celui de charger sa conscience et de perdre Marie Stuart , s'il se prononçait contre elle ; et, s'il prenait sa défense, celui de s'attirer la baiae implacable d'Elisabeth et de tous ceux qui, sous prétexte de religion ou pour d'autreslmotifs , étaient hostiles à la reine d'Ecosse (3). »

Norfolk connaissait de longue date Lethington. Il le rencontra à une partie de chasse, et lui demanda, au milieu des champs, un entretien secret. Il lui dit que l'ayant regardé jusque-là comme un homme sage et avisé r il était bien étonné que lui et ses compagnons eussent eu le cœur de venir accuser devant des étrangers leur propre souveraine , diffamer la mère de leur roi , et risquer les droits du fils en mettant en question l'honnêteté de la mère. C'était bien plutôt leur devoir, ajouta- t-il, & eux qui étaient ses sujets, de couvrir ses imperfections, si elle en avait , et de remettre la punition de ses fautes , si die en avait commis , au temps et & Dieu qui est la seul juge des rois. Lethington répondit qu'il n'était venu à York que pour essayer d'empôcher l'accusation (4) ; qu'il s'y était d$& opposé

(1) Memorias, t. VII, p. 373.

(t) Cumdbiv, p. 144.

(3) Ibidem.

(4) Plus tard le duc de Norfolk déclara, dans son interrogatoire, « que Leo thington lui avait dit qu'il était venu à York non pour accuser la reine. » mais pour la défendre; que ces paroles lui avaient fait croire qu'elle n'était » point coupable, et que c'était alors qu'il avait désiré l'épouser. » Munn-ur, p. 164.

H0TOÎU M MARIS 8T0ART. 65

avec plusieurs honnêtes gens ayant qoe Moray se mil en route ; et qu'en ce moment il ne demandait pas mieux que de combattre, si quelqu'un l'aidait, la honteuse détermination dans laquelle le régent était encouragé par une bande de conseillers rapaces , sans intelligence et sans scrupules. H persuada au duc do s'ouvrir à Moray t lui promettant de faire ensuite tous ses efforts pour le seconder (1). Lethington était en partie sincère : il désirait un accommodement quelconque, non par dévouement pour la reine , maïs pour arrêter une investigation qui ne pouvait que lui être fatale , si les juges recherchaient sérieusement les meurtriers du roi et l'origine des lettres de la cassette. Le duc de Norfolk demanda s'il pouvait se fier à Moray. Sur la réponse affirmative de Lethington , une entrevue fut ménagée pour la nuit suivante. Elle eut lieu sans témoins , dans une galerie du logis qu'occupait Norfolk. Après avoir échangé quelques souvenirs de la campagne qu'ils avaient faite ensemble sous les mnr8 de Leith , et après que Moray eut promis le secret , le duc entra en matière. Il déclara à son interlocuteur qu'il était disposé à servir loyalement sa maltresse tant qu'elle vivrait ; mais qu'elle était mortelle , qu'il fallait pourvoir à la paix du royaume après sa mort , attendu qu'elle-même ne s'en inquiétait guère , et qu'elle ne consentirait jamais à régler de sea vivant la question de sa succession , quelques maux qu'il dût en résulter 9 quelque évidents que fussent les droits de la reine d'Ecosse. Puis lui témoignant le même étonnement qu'à Lethington : t Gomment , » lui dit-il , • avez- vous pu , vous qaà tenez de si près à cette reine, venir ici pour chercher à la dif- Samer ?... D'ailleurs , vous vous faites illusion. Je suis envoyé pour entendre votre accusation; mais ni ma maîtresse ni mol ne déciderons rien. Si vous voulez vous en assurer, la première fois que vous paraîtrez au conseil , demandez, avant de produire vœ folies, que la reine s'engage, sous sa signature et son sceau, à prononcer une sentence immédiatement après que vous aurez accusé; et déclarez qu'autrement vous n'ouvrirez point votre paquet. Si elle refuse , comme elle refusera certainement t vous

(1 j IISLVXL, p. 206.

Terrez si je suis bien informé, et si vous devez aller plus loin (1). »

Norfolk était en effet bien informé : Elisabeth avait ellemême avoué à l'ambassadeur d'Espagne « qu'elle pensait faire en sorte que la question restât dans le doute; parce que déclarer Marie innocente serait funeste aux intérêts de l'Angleterre et dangereux pour les amis qu'elle avait en Ecosse , mais que la déclarer coupable avait aussi ses inconvénients (2). »

Moray avait été très-frappé des paroles du duc de Norfolk, et très-heureux de l'espoir de rentrer en faveur sans résigner la régence. « Désormais, » dit-il naïvement à Lethington, « le duc et moi , comme deux frères animés de la même foi et tendant au même but , gouvernerons l'un l'Angleterre , l'autre l'Ecosse, pour la gloire de Dieu et le bien des deux royaumes (3). » Il ne songeait plus à accuser Marie; mais il fallait s'entendre avec les commissaires de cette princesse , et avec elle ensuite. Robert Melvil, qui avait un pied dans les deux camps , conduisit l'évéque de Ross au logis de Lethington. Là, dans une conversation qui dura une grande partie de la nuit, l'évéque fut mis au courant de tout ce qui s'était passé. 11 se rendit le lendemain chez le duc de Norfolk. Celui-ci , après avoir témoigné de son bon vouloir, déclara à l'évéque qu'il avait vu les lettres qu'on prétendait produire contre la reine; il confessa que , si l'authenticité en était prouvée, elle serait à jamais déshonorée; qu'en tout cas , si ces lettres étaient une fois produites, on conseillerait à Elisabeth de les publier par le monde, et de les envoyer à tous les princes chrétiens pour les détacher de la reine d'Ecosse (4). C'était bien , en effet, l'usage qu'espérait en faire (5) et qu'en fit plus tard Elisabeth. L'avis de Norfolk était donc parfaitement sage : il importait à Marie, inno-

(1) Mblvil, p. 207 et 208.

(2) Guzman de Silva à Philippe H, 9 août 1568, Archives de Simancas, leg. 820, fol. 1 18.

(3) Melvil, p. 208 et 209.

(4) Interrogatoire de l'évéque de Ross, dans Mdrdin, p. 53.

(5) Melvil, p. 204 et 205.

ceute oa coupable , de ne pas laisser tomber de pareilles armes1 entre les mains d'une rivale aussi peu scrupuleuse. Après avoir persuadé à l'évéque qu'il y avait danger à ce que l'accusation se produisit, Norfolk lui conseilla de chercher avec Lethington les moyens de l'arrêter. « Mais Lethington , » dit l'évéque , c y met cette condition , que la reine ratifiera l'abdication qui loi a été extorquée à Lochleven ; on aura de la peine à l'y décider, bien que Lethington assure que ce ne sera qu'une abdication temporaire et qui n'engagera point la reine, puisqu'elle est prisonnière en Angleterre comme elle l'était à Lochleven, — Qu'importe, » répondit Norfolk , « pourvu qu'on réussisse à empêcher le scandale qui se prépare ! Le temps pourvoira au reste. » A quoi l'évéque de Ross répliqua que lui et ses collègues, n'étant venus à York que pour s'entendre avec leurs adversaires, ne demandaient pas mieux que d'avoir le duc pour auxiliaire dans une tentative de réconciliation (1).

il restait à gagner la reine. Robert Melvil fut député à Bolton par Lethington et Moray, pour y traiter, mais sans avouer qu'il en avait mission , des conditions de l'accommodement. Ces conditions étaient : que Marie, après avoir ratifié son abdication , confirmerait la couronne à son fils , la régence à Moray , et qu'elle résiderait en Angleterre, sous la protection d'Elisabeth. On lui promettait , si elle acceptait, de ne point toucher à son honneur, de lui remettre toutes les preuves qu'on avait contre elle et de la faire déclarer innocente par un acte du Parlement. On lui faisait, en outre , entrevoir l'espérance d'être restaurée si son fils venait à mourir , et même du vivant de son fils si elle donnait des preuves suffisantes qu'elle avait oublié le passé et pardonné à ses persécuteurs (2). S'il faut en croire Robert Melvil, Marie, après avoir d'abord résisté, aurait fini, surprise ou séduite , par accepter ces conditions et chargé le négociateur de transmettre son consentement à Moray. Mais peu de jours après , toujours d'après Melvil , elle retira sa pa-

(1) MoxDOf, p. 53.

(2) Sustex à Cecil, 22 octobre 1568, Lodgb, p. 1-6, et Déclaration de Robert Melvil, Eopttoun MS.

68 H18T0IRS DE MARIE 8TUART.

rôle sur la défense que lui fit Norfolk de résigner la couronne (1).

Ces entrevues mystérieuses, ces échanges de messages, n'avaient pu avoir lieu sans éveiller des soupçons et amener des indiscrétions. On connut bientôt à la cour le refus de Moray de produire des preuves, les projets d'accommodement entre les deux partis , et môme il transpira quelque chose du désir que nourrissait Norfolk d'épouser la reine d'Ecosse. Elisabeth et Gecil en éprouvèrent un vif déplaisir. Il fut décidé, sur-le-champ, que les conférences seraient transportées d'York à Hampton-Gourt, pour enlever au duc de Norfolk la connaissance de cette grande cause (2). Elisabeth écrivit à ses commissaires qu'elle désirait les avoir plus près, afin d'être éclairée sur certains points qui lui paraissaient douteux ; elle désignait ceux qui devaient venir en toute hâte pour éclaircir ses doutes : c'était pour elle-même Sadler, l'ennemi juré de Marie ; du côté de Moray, Lethington et Mackill, les deux plus habiles , et du côté de Marie, lord Herries et l'abbé de Kilwinning, les deux plus faciles à tromper. Elle recommandait à ses députés de faire en sorte qu'aucun des commissaires de Marie ne soupçonnât que leur cause pouvait avoir une mauvaise issue ; il fallait leur

(1) Déclaration de Robert Melvil, Hopetoun MS. Il y a contradiction entre la confession de l'évoque de Ross et la déclaration de Robert Melvil. Le premier dit que Norfolk conseillait de tout accepter , même l'abdication, pourvu qu'on empêchât la production des lettres de la cassette ; Melvil dit , au contraire, que ce fut Norfolk qui défendit à Marie d'abdiquer. Il est difficile de savoir lequel a dit vrai , ou, s'ils ont dit vrai l'un et l'autre, d'expliquer la contradiction de Norfolk ; à moins de penser que , peu édifié d'abord sur la valeur des lettres de la cassette, il ne les ait redoutées outre mesure, et que, mieux renseigné sur leur peu d'authenticité, il n'ait fini par Las dédaigner. Quoi qu'il en soit, si c'eût été par crainte du déshonneur que Marie avait accepté d'abord les conditions de ses adversaires , elle n'aurait certainement point retiré son consentement, dans le cas oh elle aurait eu conscience d'avoir écrit les lettres dont on la menaçait. Il est du reste peu probable qu'elle l'eût donné ; car elle repoussa toujours très-énergiquement toutes les propositions d'abdication que lui fit Elisabeth , comme on le verra par la suite.

(2) Fénelon au roi, Correspondance, 1. 1, p. 18.

Jtire croire, en usant de toute l'adresse possible, qu'elle ne changeait le lieu des conférences que parce qu'elle avait besoin d'être renseignée de vive voix ; que ce changement n'avait d'autre but que de rendre la conclusion du débat plus prompte, et en même temps plus honorable pour la reine d'Ecosse (1).

Dès que ce désir ou plutôt cet ordre fut connu à York, Moray, approuvant le choix d'Elisabeth, fit partir pour Londres Lethington et Mackill; seulement il demanda à les accompagner, de peur que son absence ne fût une cause de retard (2). Quant à Marie, elle trouva d'abord un peu étrange qu'Elisabeth eût songé tout à coup à [intervenir en personne , niais elle n'en conçut aucun soupçon : « J'avais toujours désiré, » dit-elle, < que ma bonne sœur pût entendre ma cause ellemême (3). » Elle lui écrivit pour lui exprimer la satisfaction qu'elle en éprouvait, et « sa confiance que la fin de ses troubles en serait plus prochaine, plus utile à la pauvre Ecosse affligée et plus conforme à son honneur (4). » Elle députa lord Bernes, et lui adjoignit l'évoque de Ross à la place de l'abbé de Kilwinning qu'avait désigné la reine d'Angleterre. Dans le supplément d'instructions qu'elle leur donna, elle leur recommandait de s'opposer à tout nouveau délai, et de ne pas souffrir que de nouvelles propositions fussent introduites. Que si on objectait encore l'illégalité de son mariage avec Bothwell et le châtiment des meurtriers, ils devaient déclarer en son nom qu'elle s'en remettait complètement aux lois, et pour la dissolution de son mariage, et pour la poursuite des coupables (5).

Les nouvelles conférences acceptées, des précautions furent prises pour que Marie ne découvrit rien des desseins qu'on méditait. Ses rapports avec les ambassadeurs des princes étrangers furent rendus pins difficiles; ses agents furent surveillés ;

(1) ÉUsabeih à ses commissaires, 16 octobre 1568 , du» Goodall, t. II, p. 170-172.

(I) Les commissaires anglais àCecii, 20 octobre, Goodall, t. II, p. 175.

(3) KnoUys à Cecil, 20 octobre 1568, dan* Goodall, t. II, p. 177 .

(4) Marie à Elisabeth, Labakoff, t. II, p. 225-227.

(5) Labanoff, t. II, p. 219-225.

l'un d'eux, le plus actif et le plus hardi, le laird de Riccarton, fut arrêté à Londres, sous prétexte qu'il avait trempé dans le meurtre de Darnley (1). « Vous auriez bien plus juste cause, » écrivait Marie à Elisabeth, « de retenir la plupart de ceux qui jsont à York, pour le fait de quoi ils accusent les autres (2). » Étrange et immoral spectacle I II semble que tout ce que l'Angleterre possédait d'hommes d'État n'eût plus d'autre préoccupation que de rechercher non pas si la reine d'Ecosse était coupable du meurtre de son mari, mais de quelle manière on parviendrait à déshonorer cette malheureuse princesse, et quel profit l'Angleterre tirerait de son déshonneur. • Et pour le présent, » écrivait Fénelon, « tous les grands sont occupés à y vaquer (3). » Gecil interrogeait les gardiens de Marie ; il consultait les commissaires aux conférences d'York. Knollys lui répondit : a Tout bien considéré, je ne vois pas comment on pourra avec honneur et sûreté retenir cette reine, à moins qu'elle ne soit complètement déshonorée aux yeux du monde, et que ses ennemis ne soient maintenus au pouvoir. Je ne vois pas non plus quel profit Sa Majesté pourrait retirer d'une réconciliation des deux partis, et d'une restauration de la reine d'Ecosse (4). » Sussex, qui avait assisté à l'exhibition du contenu de la cassette, écrivit à Gecil la lettre suivante, qui n'est pas une des pièces les moins curieuses du procès : « Puisque (vous avez désiré mon avis, je le donnerai en toute humilité, quoique la question soit délicate.

» Pour mettre un terme à cette affaire, je ne vois que deux moyens ; ou bien il faut montrer la reine d'Ecosse coupable des crimes qu'on lui impute, ou bien ménager une sorte d'accommodement sans toucher à son honneur. Montrer la reine coupable est difficile : premièrement, parce que si ses adver-

(1) Guerau de Espés à Phiippe II Archives de Simancas. Ug. 820, fol. 153.

(2) Marie à Elisabeth, dans Labanoff, t. II, p. 246 et 247.

(3) Fénelon au roi et à la reine-mère , 22 novembre 1568, Correspondance , 1. 1, p. 12 et 15. Fénelon venait de remplacer (14 novembre) Bochetel de la Forest à l'ambassade de Londres.

(4) Knollys à Cecil, 20 octobre, et le même à Norfolk, Goodall, t. II, p. 159 et 161.

saires l'accusent du meurtre de son mari et soutiennnent leur accusation par la production de ses lettres, elle les niera, et accusera la' plupart d'entre eux d'avoir manifestement consenti au meurtre, ce qui peut difficilement être contesté ; en sorte que, si Ton en vient à un jugement des deux parties, les preuves de la reine seront judiciairement estimées les meilleures, comme on le pense ; secondement, parce que les lords redoutent les dangers qui peuvent résulter pour eux du déshonneur de la reine, si le jeune roi venait à mourir...

» Les deux partis qui divisent l'Ecosse regardent la couronne comme un enjeu qu'ils se disputent ; ils seraient bien près de s'entendre sans leurs intérêts particuliers. Ils se soucient aussi peu de l'enfant que de le mère : ils ne cherchent que leur profit. Moray ne veut point d'un ordre de choses où il ne serait pas régent, ni le chef des Hamilton d'un gouvernement où il ne serait pas aussi grand, sinon plus grand que Moray. En sorte que leur querelle, quelque cause qu'ils fassent semblant de lui assigner, n'en a pas d'autre que la possession du pouvoir. Il est donc bon que nous ne négligions point notre rôle dans cette tragédie.. . »

Puis revenant à ce qu'il a dit en commençant : < Je pense assurément, » ajoute-t-il, c qu'il n'y a pas d'autre moyen profitable pour l'Angleterre de terminer celte querelle que de retenir la reine d'Ecosse sous un prétexte ou sous un autre. Des deux moyens que j'ai indiqués plus haut, je regarde le premier comme le plus avantageux sous tous rapports pour notre souveraine. Si Moray veut produire des preuves qui permettent à Sa Majesté, en vertu de sa supériorité sur l'Ecosse, de prononcer judiciairement que cette reine est coupable du meurtre de son mari, on pourrait après ce jugement la retenir en Angleterre, reconnaître le jeune roi et maintenir la régence de Moray... Mais si les preuves viennent à n'être pas suffisantes, comme je crois qu'elles ne le seront pas si cette reine nie lés lettres, alors je pense qu'il faut recourir à un accommodement, sans faire mine de vouloir procéder par jugement; et qoe le plus sûr ensuite pour Sa Majesté sera d'amener la reine d'Ecosse à abdiquer... En tout cas, il faudra la garder en

Angleterre au* frais de l'Ecosse, soutenir la faction de Moray,... et empêcher, avant tout, que ces Écossais des deux partis ne s'entendent entre eux, de peur que, sous prétexte d'accommodement, Us ne déchargent leur maîtresse de tous les bruits déshonorants répandus contre elle , et ae proclament publiquement son innocence. Car il pourrait arriver daas peu de temps que, par suite d'une réconciliation ou de la mort du prince, ils s'unissent pour demander le retour de leur reine* Alors Sa Majesté, n'ayant plus aucune juste cause de la retenir, serait tenue en honneur de la renvoyer dans ses États; mais, à cause de ce qui va se passer ici, elle aurait à jamais dans cette reine une ennemie mortelle (1). »

Cette lettre n'a besoin d'aucun commentaire. La politique qu'elle conseillait fut adoptée ; le conseil privé se réunit le 30 octobre , afin de délibérer sur les mesures à prendre pour en assurer le succès. Il fut décidé qu'Elisabeth donnerait au-* dience d'abord aux députés de la reine d'Ecosse , et qu'on tâcherait par surprise de savoir jusqu'où allaient leurs pouvoirs, afln qu'ils ne pussent pas , quand ils s'apercevraient que l' accusation contre leur maîtresse allait être produite, rompre les conférences sous prétexte qu'ils n'étaient pas suffisamment autorisés; qu'aux représentants de Moray on donnerait l'assurance , pour les déterminer h montrer toutes leurs preuves; que non-seulement Elisabeth ne restaurerait jamais la reine d'Ecosse s'ils établissaient sa culpabilité , mais qu'elle mettrait à l'abri de sa vengeance tous ceux qui l'avaient offensée , et manifesterait au monde ce qu'elle pensait de la querelle. Il fut pris une décision plus significative encore : c'est que Moray, aussitôt après l'accusation, serait renvoyé sa Ecosse sous prétexte que sa présence y était nécessaire ; on voulait en réalité le soustraire , lui et ses apûs , à une investigation d'où il était bien certain qu'ils ne pouvaient sortir que convaincus de complicité dans le meurtre du roi.

« Et parce que cette manière de procéder , * était-il dit dans

(I) Le comté de Sune* à Cecii , York, 22 octobre 1568, dans Laos* , t. IU Vt 1-6.

HISTOIBE 0B MARIE STIURT. 73

ladéUbératio* do conseil, « ne peut être si secrète qu'il n'en parvienne quelque chose aux oreilles de la reine d'Ecosse , il sera très-nécessaire avant tout de la surveiller de très-près, de peur qu'elle ne s'évade ; et, pour justifier ces mesures de sur» veillance, on alléguera qu'on sait par des avis venus de Fiance qu'elle songe à s'échapper et que des ordres ont été donnés aux comtes de Huntley et d* Argyle de s'apppocher des frontières pour la recevoir. En môme temps on annoncera pu* bliquement qu'elle va être bientôt rendue à la liberté par la faveur d* Elisabeth ; et cependant on fera eu toute hâte les préparatifs nécessaires pour la transporter au château de Tuthury(i). »

Ces machiavéliques résolutions du conseil furent suivies de peint en point. Cecil alla trouver l'évéque de Ross et lord Herries : la cour , leur dit-il , était avertie par lord Scrope et Knollys que l'abbé d'Arbroath était en train de lever trois cent» hommes pour enlever de Bol ton la reine d'Ecosse; qu'en conséquence de cet avis, des mesures allaient être prises pour la garder plus sûrement. L'évéque et lord Herries se récrièrent : ils protestèrent que leur maltresse , fût-elle à Carlisle et à même de fuir, n'en profiterait pas avant que les conférences fussent terminées (2) ; on ne tint aucun compte de leurs protestations. Marie, lorsqu'elle apprit qu'on lui ménageait de nouvelles rigueurs, reprocha amèrement à Knollys d'avoir envoyé & Londres de mensongers avis. Knollys ne répondit à ces reproches que par des excuses et le plus sincère étonnement : il n'avait donné aucun avis ; tout n'était qu'un impudent mensonge de Cecil (3).

Peut-être à ce moment la reine d'Ecosse aurait-elle pu réussir en effet, à s'échapper : il y avait dans le pays autour d'elle beaucoup de catholiques ; tous ceux qui l'avaient vue et enten-

(l) Proceedinat in the couruil at Hamplon-Couri , 30 et 31 octobre 1568 , dans Goodall, t. II, p. 179-182.

(?) L'évéque de Sou et lord Herries à Marie, 4 novembre 1568, State papert efce.

(3) Knollys à Cecil, 10 novembre 1568, State papert office.

due , depuis son arrivée en Angleterre , étaient demeurés convaincus de son innocence et avaient grossi le nombre de ses partisans : « Elle peut compter sur bien des gens et bien du dévouaient, » écrivait le nouvel ambassadeur d'Espagne (1). Ses gardiens étaient inquiets ; Knollys demanda un renfort de troupes : « A cette heure, » disait-il, « les Écossais sont ici plus nombreux que nous... Elle pourrait gagner l'Ecosse sans traverser ni ville ni village ; et pour ce qui est des gens du pays, nous n'avons aucune aide à attendre d'eux ; ils riraient sous cape si elle venait à s'échapper (2). » Mais elle n'y songeait point : elle eût paru vouloir se soustraire à un débat qu'elle avait accepté , et dont elle attendait avec confiance sa justification et son rétablissement sur le trône. On ne prit pas moins , en vertu des décisions du conseil , des mesures préventives. Douze soldats , bien montés et armés , l'accompagnèrent désormais dans toutes ses promenades , pour l'empêcher de chevaucher trop loin du château. Ce n'était pas assez pour Cecil , il voulait qu'on lui retirât ses chevaux ; on lui supprima l'argent nécessaire à leur entretien (3)..

Cependant les commissaires des deux partis étaient arrivés à Kingston, à deux mille d'Hampton-Gourtoùlacourse trouvait alors. Elisabeth reçut d'abord les deux représentants de Marie. Elle leur dit , avec cette duplicité qui la rend si odieuse, qu'après avoir examiné soigneusement ce qui s'était dit et fait à York , il lui paraissait évident que Moray avait complètement échoué dans sa défense; qu'après un tel échec, il ne restait plus d'autre ressource à lui et à ses amis que de reconnaître leur faute et d'implorer leur pardon ; qu'elle désirait travailler à le leur obtenir, que c'était pour cela qu'elle avait fait transférer les conférences à Ixmdres. Il fallait cependant, ajouta-t-elle,

(1) D. Guerau de Espês à Philippe 11. 9 octobre 1568. Archives de Simancas, D. Guerau ou Gueraldo de Espès avait remplacé Diego Guzman de Silva le Z septembre. C'était un homme dont le zèle intempérant devait être plus funeste qu'utile à la reine d'Ecosse.

(2) Knollys à lord Hunsdon, 27 octobre 1568, State papers office.

(3) KnoUys à Cecil , 2 et 5 novembre ; Somers à Cecil , 8 novembre 1568 , State papers office, et miss Stiuckland.

avant d'en venir à une conclusion , savoir si Moray n'avait plus rien à dire pour sa défense. Puis elle combla de caresses l'évéque de Ross , le loua de son dévouement à sa maîtresse, et l'exhorta à persévérer dans une conduite si digne d'un sujet loyal (1).

Moray était arrivé à Hampton-Gourt , l'esprit fort perplexe. Il avait reconnu avec Norfolk qu'accuser la reine était une folie dangereuse , et il était engagé d'honneur à se désister. Hais ses amis et surtout Morton, qui avaient surpris ses intrigues avec le duc, l'accusaient de les abandonner et le pressaient de produire ses preuves ; Cecil joignait ses instances à celles des Écossais. Cependant il hésitait encore , quand Elisabeth lui fit dire qu'elle désirait avoir un entretien avec lui. C'était une violation de tous les engagements pris envers Marie , qui avait exigé que ses adversaires ne fussent pas reçus par la reine d'Angleterre , puisque cette faveur lui était refusée. Moray ne se rendit qu'en tremblant chez sa puissante protectrice ; ses terreurs devinrent plus grandes encore , quand l'impérieuse reine lui laissa voir qu'elle était instruite des projets du duc de Norfolk , de la part qu'il avait eue à cette intrigue , et lui signifia, sans trop de détours , que son désir était qu'il accusât la reine et produisit toutes les preuves qu'il s'était vanté d'avoir contre elle. Après quoi, elle lui donna à entendre que , s'il refusait , elle mettrait en avant le duc de Châtellerault qui avait à la régence plus de droit que lui (2). Elle le laissa sous le coup 4e cette menace, d'autant plus terrible qu'il n'avait plus l'espoir d'une réconciliation qui maintiendrait, comme il l'avait rêvé, le pouvoir en ses mains ; car Marie, s'il est vrai qu'elle eût d'abord consenti à abdiquer, venait de rétracter son adhésion à tout accommodement qui compromettrait sa couronne.

Bien qu'il ne fût pas douteux quel parti prendrait Moray si on lui donnait les assurances qu'il avait demandées , les minis-

(1) LbsiYs Négociations, dans Andbrsoh, t. III, p. 25-27, et ibidem, t. IV, 2« partie, p. 95.

PJTttlek, t. VI, p. 67.

très anglais étaient inquiets , parce qu'ils se dé&aient des preuves des Écossais : « Ils craignent, » écrivait Fénelon , « que ceux qui tiennent le parti de ladite dame veuillent maintenir de faux lesdites lettres , et dire que ceux même qui les produisent les ont supposées et contrefaites... ; et parce qu'en la vérification desdites lettres gtt principalement l'intention de ceux qui font partie à ladite dame , les autres sont après chercher par quel moyen ils pourront montrer qu'elles ne sont ni faussée ni con trouvées (1). » Walsingham offrait des témoins: « Un de mes amis, » écrivait-il à Cecil, ■ veut que je vous avertisse que, s'il n'y a pas des preuves suffisantes pour mon* trer que la reine d'Ecosse a consenti au meurtre de son mari , il est à môme , si vous voulez vous servir de lui , de découvrir certains individus qui auraient été employés audit meurtre, et qui sont ici pour être entendus (2). » Le comte et la comtesse de Lennox , « secrètements poussés à cela , demandaient tous les jours à genoux que la mort du roi , leur fils , fût vengée. » Et comme on craignait que Marie , informée de tant de ma* nœuvres , ne refusât l'arbitrage d'Elisabeth , on parlait, si elle refusait de s'y soumettre, de la juger comme contumace. Fénelon n'était point rassuré sur sa vie (3) ; et l'ambassadeur d'Espagne écrivait à Philippe II : « Ce que je crains c'est qu'ils n'empoisonnent cette pauvre princesse (4). > Quanta elle, il semble qu'elle fût sans inquiétude.

Cependant , les mesures nouvelles pour restreindre sa liberté, l'arrestation de ses messagers, la complaisance des commissaires anglais pour ses adversaires, la translation des conférences à Londres, dont l'éloignement ne lui permet*

(1) Lamoihe Fénelon au roi , 29 novembre 1568, Correspondance, t. I, p.

(2) WeMngham à Cecil, 20 novembre 1566, dans Chilmshs, t. 1T, p. 320. Cbalmers pense que l'ami en question était Lennox, et les témoin» offerts , Nelson et Crawford.

(3) Correspondance de Fénelon, t. 1, p. 18 et 23.

(4) Guerau de Etpès à Philippe U, U octobre 1568, Archives de Simancas Ug. 820, fol. 153. Le commandeur Petruccl exprimait la m4me crainte à Cosme !•», Labinopf, t. Vif, p. 146.

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tait pas de communiquer ai temps opportun avec >ee mandataires, tous ces signes de partialité auraient dû éveiller ses soupçons et lui dicter une tout autre conduite. Lorsqu'elle apprit que Moray avait communiqué mystérieusement ses prétendues preuves» elle aurait dû au moins en exiger une copie ; si on la lui refusait , rompre les conférences ; et, en tout cas, puisqu'on l'accusait par dessous main, se préparer, en recueillant des témoignages , à convaincre ses accusateurs du crime fait ils voulaient k charger. Elle ne fut ni active ni habile.

Tout à coup le laird de Rkoarton , le même qui avait été arrêté à Londres , arriva à Bolton avec des messages de la plus haute importance. L'évéque de Ross et lord Herries étaient parvenus à surprendre les manœuvres d'Elisabeth et de ses ministres : ils avertissaient leur maîtresse que Moray venait d'être reçu en audience privée par la reine , tandis qu'on se montrait mal disposé pour elle, et qu'on faisait des préparatifs pour la transférer dans une prison plus sûre , afin de l'empêcher de s'évader. A cette nouvelle inattendue , Marie comprit qu'on la trompait indignement ; elle se mit sur-le-champ en devoir de rompre les conférences. Ayant adjoint à l'évoque de Ross et à lord Herries , lord Boyd et l'abbé de Kilwinning , eUe leur donna une nouvelle commission , qui ne leur laissait d'autre pouvoir que de traiter du pardoa des rebelles, à la condition que cet accord ne porterait atteinte ni à sou honneur ni à sa couronna Elle y déclarait qu'elle ne voulait ni accuser ses sujets ni être accusée par eux, devant un tribunal étranger; car elle n'admettait pas qu'Elisabeth eût, pas plus que ses commissaires, le droit de la juger. Ne pouvant dissimuler son indignation, elle rappelait en termes énergiques de quelle manière cruelle elle avait été traitée depuis son arrivée en Angleterre, au mépris de toute justice ; de quelle protection inique, au contraire , on n'avait cessé de couvrir toutes les entreprises déloyales de ses adversaires, tantôt en les aidant ouvertement, tantôt en leur donnant des encouragements secrets; comment, quand Moray était réduit au silence à York, les conférences avaient été interrompues et transférées si loin qu'elle ne pouvait plus intervenir ; enfin comment , contrairement h

tous les engagements pris envers elle, Moray avait été admis à la calomnier en présence d'Elisabeth , quand la même faveur lui était refusée pour se défendre. Elle demandait, en conséquence, qu'il lui fût permis de se présenter en personne devant la reine sa sœur, devant la noblesse du royaume et les ambassadeurs étrangers pour y répondre aux imputations de ses adversaires. Que si Elisabeth, n'écoutant point la raison, ne voulait pas accorder à la défense ce qu'elle avait accordé à l'accusation, et prétendait, en dépit de toute justice, la condamner sans L'avoir entendue, elle ordonnait à ses commissaires de rompre les conférences. Elle les chargeait en outre de requérir, comme une preuve d'impartialité, que les rebelles qui étaient sous la main d'Elisabeth fussent arrêtés; car, sans parler des crimes dont ils étaient coupables, elle s'engageait à prouver qu'ils avaient faussement , méchamment et traîtreusement attaqué son honneur, et elle en exigeait réparation (1).

Ces instructions de Marie n'arrivèrent que quand il n'était plus temps. Ses commissaires , après avoir protesté contre tout ce qui pourrait donner au débat l'apparence d'un jugement et contre l'admission de Moray en présence d'Elisabeth (2), avaient accepté les nouvelles conférences. Elisabeth avait d'abord voulu éloigner Norfolk, elle l'avait envoyé sur les frontières ; mais il s'était hâté , après s'être acquitté de sa mission , de revenir à la cour. 11 y fut froidement reçu ; Elisabeth lui reprocha d'avoir voulu épouser la reine d'Ecosse. Le duc nia , et soutint que c'était une calomnie inventée par ses ennemis. U parla avec mépris de la pauvreté du royaume d'Ecosse, qui ne valait pas, dit-il, les vastes domaines qu'il possédait en Angleterre ; il déclara que, quand il se promenait dans les allées de sou parc de Norwich, il ne trouvait pas sa condition inférieure à celle d'un prince. « Cependant , » lui demanda Elisabeth dans une intention perfide, « n'épouseriez- vous pas la reine d'Ecosse, si vous jugiez que ce mariage dût contribuer à la

(1) Commission et instructions de Marie à ses commissaires, 22. novembre t5()S, dans Labaxoff, t. II, p. 229-237, et dans Goodall, t. IL (2)Goodall, t. II, p. 187-189.

paix du royaume et à la sûreté de ma personne ? » Norfolk devinant le piège, répondit c qu'il n'épouserait jamais une femme qui s'était posée en rivale de sa souveraine, et dont le mari, » ajouta- t-il, c ne pouvait pas dormir en sécurité sur son oreiller (1). » Désarmée par cette lâche allusion, Elisabeth rendit ses bonnes grâces à Norfolk et le désigna pour présider les conférences. Elle lui adjoignit, outre ses deux compagnons d'York, le chancelier Nicolas Bacon, les comtes d'Arundel et de Leicester, le grand amiral William Howard , lord Clinton et le secrétaire Cecil; ce dernier devait diriger les débats. On ne tarda pas à s'en apercevoir : de plaignante qu'elle était à York, Marie Stuart devint l'accusée à Westminster, et Moray l'accusateur.

Les conférences s'ouvrirent, le 25 novembre, dans une salle dite la Chambre Peinte. Le lendemain, Moray reçut les encouragements qu'il avait exigés avant de produire ses accusations. Les commissaires anglais rassurèrent, au nom d'Elisabeth, que, si la reine d'Ecosse était trouvée coupable du meurtre de Darnley, elle serait remise entre ses mains , ou gardée en Angleterre à la charge de l'Ecosse; que la couronne serait maintenue au prince, la régence à lui-même ; que tout ce qu'avaient fait les lords serait approuvé, qu'aucun de ceux qui avaient pris part à la querelle ne serait inquiété et n'aurait à redouter la vengeance de la reine (2).

Moray avait préparé à l'avance l'acte d'accusation , et l'avait confié à John Wood. Celui-ci avait promis de ne le livrer que lorsque les commissaires anglais auraient montré la signature d'Elisabeth garantissant ses promesses ; mais il était convenu entre les autres Écossais que, lorsque Norfolk le réclamerait, écrieraient tous d'une seule voix pour en exiger la production (3). Moray et ses compagnons ayant été introduits dans la salle du conseil, on leur dit que leur réponse à York avait paru

(1) Sommaire des charges contre le duc de Norfolk, Murdin, p. 178 et suiv.r «tHiYXBs, p. 574.

P) Goodall , t. Il , p. 199-202.

P) Mbiyil, p. 210.

insuffisante ; on leur demanda s'ils avaient quelque chose à ajouter pour leur défense. Ils répondirent qu'avant d'aller plus avant, ils avaient besoin de témoigner des sentiments qui les animaient. Alors ils déclarèrent avec leur impudence accoutumée que dès le principe leur entreprise n'avait eu d'autre but que de venger le meurtre de Darnley ; que, loin d'avoir jamais en l'intention de diffamer la mère de leur roi, ils lui portaient une si grande affection qu'ils avaient longtemps préféré passer pour des traîtres plutôt que d'attaquer son honneur ; mais que maintenant ils voyaient bien qu'en persistant dans cette réserve, ils s'exposaient à être attaqués par la France, abandonnés par une princesse qui avait été jusque-là leur protectrice et qui était intéressée, plus qu'aucun autre prince, à ce que le meurtre fût puni. Ils étaient si désolés, ajoutaient-ils, d'être réduits à diffamer celle qui avait été leur reine et leur bienfaitrice qu'ils voudraient, au prix <f un exil perpétuel, pouvoir racheter «on honneur, si cela était compatible avec la sûreté de leur roi. Us protestèrent que ce n'était point volontairement qu'ils allaient la déshonorer, mais uniquement parce que les attaques de leurs adversaires les y contraignaient ; que c'était donc *ur ces derniers et non sur eux que devait retomber l'odieux d'une telle diffamation (1). Les commissaires d'Elisabeth écoulèrent sans sourire cette hypocrite protestation ; ceux de Marie répliquèrent que les regrets de Moray et de ses amis ressemblaient aux larmes du crocodile; que toutes leurs paroles n'étaient qu'un tissu de mensonges, comme tous leurs actes n'avaient été qu'une suite de trahisons inspirées par l'égoîsme et la cupidité (2).

Cette précaution du régent présageait l'accusation ; quand on lui demanda de la produire, il répondit qu'il voulait préalablement être assuré, sous la signature et le sceau de la reifle d'Angleterre, que l'accusation serait suivie d'un jugement. Les Anglais se récrièrent, disant que Sa Majesté était une loyale princesse, que sa parole devait suffire. Les Écossais criaient de

(1) Goodall, t. II, 303-206 , et Akdbuson.

(2) Goodall, t. II , p. 289-293.

HISTOIRE DK MARIE BTUART. 81

leur c6t&. Cecil demanda s'ils avaient l'acte d'accusation : i Ouï, » répondit Wood en le tirant de dessous ses vêtements, i mais je ne le livrerai que quand la signature et le sceau de la reine auront été remis à milord Moray. • En ce moment l'évoque d'Orkney s'élança sur Wood : c Donnez-le moi, » dit-il, c je le présenterai ; » et il le lui arracha des mains. Wood poursuivit le ravisseur à travers la salle, s'accrocha à ses vêtements comme pour le lui reprendre , mais l'évoque l'avait jeté sur la table du conseil : « Bien joué, évéque Turpin, » s'écria William Howard ; c tu es le plus franc de toute la bande. » Lethinton, qui était hors de la salle, rentra en ce moment, appelé par Balnaves ; il se pencha à l'oreille de Moray : « Vous venez, » lui dit-il, « de vous couvrir de honte; votre vie n'est plus en sûreté, votre réputation est à jamais perdue. » Moray se repentit sur-le-champ, dit son ami Melvil ; il voulait qu'on lui rendit l'acte d'accusation sous prétexte qu'il avait à y ajouter. « Nous gardons ce que nous tenons, » répondirent les commissaires anglais; «mais nous sommes prêts à recevoir ce qu'il vous plaira d'ajouter. » Le duc de Norfolk s'efforçait de faire bonne contenance; John Wood clignait de l'œil à Cecil qui lui répondait par un sourire ; tous les compagnons de Moray se regardaient en riant; Lethington seul avait le cœur serré (1). Après cette bouffonnerie, qui livrait à Cecil l'honneur de la reine d'Ecosse, on lut l'acte d'accusation : « Puisque nos adversaires, » y était-il dit, « nous forcent à révéler toute la vérité , il est certain , nous l'affirmons hardiment et constamment, que, de même que Bothwell fut le principal exécuteur du meurtre commis sur la personne du feu roi, de même la reine a été sa complice 'pour avoir conçu, conseillé, préparé et commandé ledit meurtre, maintenu et fortifié les meurtriers en entravant les recherches de la justice et en empêchant le châtiment des coupables ; et pour avoir été, par suite de son mariage avec ledit Bothwell, généralement estimée la principale complice du crime. Il est certain, en outre, qu'ils avaient l'intention, comme leur conduite le prouve, d'envoyer le fils

(IJ MSLYIL.

à la suite du père, pour faire ainsi passer la couronne d'une longue lignée de rois sur la tête d'un tyran sanguinaire, si les états du royaume, trouvant la reine indigue de gouverner, ne l'avaient déclarée déchue, n'avaient couronné le prince à sa place et établi la régence de Moray (1). »

Après la lecture de cette atroce accusation qui faisait de Marie Stuart non-seulement la meurtrière de son mari, mais une mère dénaturée prête à -sacrifier son fils, tous les commissaires se séparèrent. Moray se retira à Kingstoo, où ses amis eurent bien à faire pour le rassurer; car Elisabeth, dit Melvil, le méprisait et ne voulait plus entendre parler ni de lui ni d'aucun de sa bande (2). Cette hypocrite princesse écrivit à Marie, qu'il valait beaucoup mieux pour elle vivre en Angleterre que de retourner en Ecosse, au milieu de traîtres qui venaient de chercher à la déshonorer ; elle promettait que ni elle ni ses ministres ne révéleraient jamais rien des fausses allégations de ses ennemis, et lui conseillait de prendre patience ; « car vous êtes, » ajoutait-elle, « plus près que jamais de la couronne d'Angleterre, qui ne peut manquer de tomber sur votre tête à la mort de celle qui n'est que votre sœur aînée (3). » Ces caresses cachaient un nouveau piège : Elisabeth voulait, en la flattant, disposer sa cousine à abdiquer.

Lorsqu'une copie de l'accusation de Moray eut été remise aux commisaires de Marie, ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à repousser de toutes leurs forces d'aussi abominables mensonges (4). Ils se présentèrent immédiatement devant le conseil. Après avoir flétri l'ingratitude des rebelles dont la plupart ne devaient ce qu'ils étaient qn'aux boutés de la reine, et protesté avec indignation contre les calomnies dont ils la chargeaient, ils accusèrent hardiment Moray et sa faction d'être eux-mêmes

(t) Ane eik présenta... at York.... Goodall. t. II, p. 206 et 207, et Andirson, t. IV. A York Moray avait dit que la reine, fatiguée des soins du gouvernement , avait volontai. e lient résigné la couronne.

(2) Melvil, p. 212.

(3) Idem, p. 212.

(4) Goodall, t. II, p. 209.

les premiers inventeurs du complot contre la vie du roi , et d'avoir signé le bond diabolique qui fut ensuite remis à Bothwell, ainsi que l'avaient déclaré devant des milliers de témoins ceux qui avaient été exécutés. Ils soutinrent que, si les rebelles se servaient aujourd'hui de ce prétexte pour pallier leur usurpation, c'est qu'ils n'avaient pu trouver d'autre excuse. Ils eipliquaient ensuite que leur véritable mobile avait été leur cupidité : ils n'avaient détrôné la reine que pour l'empêcher de révoquer les donations faites pendant sa jeunesse, que pour créer une nouvelle minorité qui leur permettrait de satisfaire leurs convoitises. « Non, non, milords, » s'écriaient avec véhémence les commissaires de Marie, c le meurtre du roi n'est pour rien dans leur révolte ; ils n'ont voulu qu'usurper l'autorité suprême pour augmenter leurs richesses... Oui, la reine notre mal tresse est innocente ; oui, c'est Moray et les principaux de sa faction qui ont été les complices de Bothwell dans la préparation et l'exécution de l'horrible meurtre; et, quand le moment sera venu, nous le ferons connaître publiquement à la reine d'Angleterre, aux rois de France et d'Espagne et aux autres princes delà chrétienté (1). »

Sur ces entrefaites, les commissaires de Marie reçurent les dernières instructions que leur maltresse leur avait adressées le 22 novembre ; ils demandèrent sur-le-champ une audience à la reine d'Angleterre. Après s'être plaints eu termes énergiques delà partialité qui avait présidé aux conférences, ils déclarèrent qu'ils auraient eu le droit de s'opposer à ce qu'on les continuât; s'ils ne l'avaient pas fait, c'est qu'ils avaient cru de leur devoir de relever les mensonges et les méfaits de leurs adversaires ; mais puisque Moray et ses complices avaient été admis à produire devant la reine et ses commissaires leurs mensongères accusations, ils demandaient, suivant l'ordre exprès qu'ils en avaient reçu, qu'il fût permis à leur maltresse de venir déclarer elle-même son innocence et confondre ses calomniateurs en présence d'Elisabeth, de la noblesse d'Angleterre

(1) Goodall, t. II, p. 209-216, et Lbslt's Négociations, dans Ahoerson, *■ in, p. 30.

et des ambassadeurs des princes étrangers ; qu'en attendant, les rebelles fussent arrêtés pour répondre des crimes dont ils étaient chargés. « Ils avaient besoin, » dirent-ils en finissant, € d'une réponse prompte et nette. » Cette requête, présentée avec fermeté, déconcerta Elisabeth ; elle répondit que la question était grave et demandait réflexion (1).

Comprenant, mais trop tard, combien ils avaient été mal anses, « et combien il était dommageable et pernicieux pour la reine d'Ecosse d'avoir commencé d'entrer en cause devant les Anglais, qui voulaient maintenant si bien accrocher la matière que ce fût à eux d'en faire jugement (2), » l'évoque de Ross et ses collègues firent une démarche que leur maîtresse aurait certainement désavouée, si elle avait pu la connaître. Ils proposèrent à Leicester et à Cecil, et ensuite à Elisabeth, une réconciliation entre les deux partis : leur maîtresse, dirent-ils, l'avait toujours désirée comme le meilleur moyen de pacifier F Ecosse. Elisabeth, affectant un tendre intérêt pour sa bonne sœur, répondit qu'elle ne souhaitait rien tant que de voir la reine d'Ecosse sortir de ce débat avec sa réputation intacte ; mais maintenant qu'elle avait été si gravement accusée, tout accommodement était incompatible avec son honneur ; il ne restait rien autre à faire que de s'assurer si Moray était à même de prouver ses allégations, et de le châtier, lui et ses complices, s'ils avaient menti. A cette réponse, les commissaires de Marie avouèrent que la proposition qu'ils avaient faite ne venait point de leur maltresse, mais d'eux seuls ; et, puisque Elisabeth ne l'approuvait pas, ils y renonçaient. Alors ils demandèrent de nouveau qu'il fût permis à Marie de venir se défendre en personne (3).

Elisabeth leur rappela que ce qui l'avait empêchée , dès le commencement, d'admettre sa cousine en sa présence, c'étaient les bruits scandaleux répandus contre elle en Ecosse et ailleurs :

(1) Goodall, t. II. p. 216-221; Lesly's Négociations , dans Andbason, t. III, p. 30 et 31 , et Fénelon, t. I , p. 38-40, 80 et 81. (%) Fénelon à la reine mère, 29 novembre 1568, Correspondance, L I, p. 23. (3) Goodall, t. II, p. 223-226.

« Elle ne pouvait ni ne voudrait jamais y croire, » dit-elle; • mais depuis qu'à ces bruits s'était ajoutée une accusation formelle, il était plus que jamais de l'honneur de la reine d'Ecosse et du sien qu'il n'y eût entre elles aucune entrevue avant que les allégations de Moray eussent été vérifiées. — Mais la raison , » répliquèrent lord Herries et l'évéque de Ross , € exige que l'accusé soit présent avant que l'accusateur puisse produire ses preuves. » Et ils déclarèrent que pour eux ils ne répondraient rien, quoi qu'on pût alléguer, jusqu'à ce que leur maltresse eût été admise à se défendre. « Je ne demande point , » dit Elisabeth , « que vous fassiez aucune réponse; je veux seulement, pour ma propre satisfaction, savoir sur quoi ils appuient leurs accusations et comment ils peuvent les prouver. — Votre Majesté fera ce qui lui plaira , » dirent à leur tour les commissaires ; « mais nous ne traiterons plus jusqu'à ce que notre maîtresse ait été entendue en personne pour faire connaître son innocence, comme ses sujets rebelles ont été entendus pour la calomnier (i). »

Elisabeth était fort embarrassée ; mais le cas avait été prévu : la demande de Marie fût déférée à un conseil d'avocats. Ceux-ci , moins complaisants que les lords du conseil , déclarèrent « qu'il était très-raisonnable que chacun fût oui dans sa cause... Et nous estimons, » disaient-ils, € cette volontaire offre d'être entendue si importante , que nous sommes d'avis qu'on lui concède tout ce qu'elle demande..., afin que personne n'ait que dire delà façon de procéder qu'on aura tenue en cette affaire (2). » Cinq des neufs commissaires, Norfolk , Arundel, Sussex, Le i ce s ter et Clinton, appuyèrent cette décision : « La reine d'Ecosse , » s'écria Elisabeth avec colère , c aura donc un avocat tant que vivra Norfolk (3). » La minorité l'emporta ; il fut décidé qu'on ne tiendrait point compte de l'avis des légistes.

(1) Goodall, t. H, p. 221-223, et Lesly's Négociations, dans Andbr&on, t. Ul . p. 51.

(2) Fénehn au roi et à la rein* mire, Correspondance , 1. 1 , p. 41 et 51-54.

(3) Camdkn, p. 145.

Alors cédant aux ordres qu'ils avaient reçus , aux avis (1) réitérés des ambassadeurs étrangers et du duc de Châtellerault, les commissaires de Marie déclarèrent , le 6 décembre , devant les commissaires anglais , que, puisque la reine d'Angleterre refusait d'entendre leur maîtresse et était décidée , contrairement à toute équité, à recevoir les preuves de ses adversaires avant qu'elle eût pu répondre à leurs allégations , ils s'opposaient à ce qu'il fût procédé plus avant et rompaient les conférences , suivant le commandement qu'ils en avaient. Ils protestèrent ensuite que tout ce qui serait fait, à partir de ce jour, ne préjudicierait en rien ni à l'honneur ni à la dignité de leur souveraine; ils demandèrent que leur protestation fût insérée dans le registre des séances. Cette détermination renversait les plans de Cecil ; il s'opposa à ce que la protestation fût admise, sous prétexte qu'elle reproduisait infidèlement la réponse de la reine d'Angleterre. Elle ne fut reçue que trois jours plus tard (2) ; mais ces trois jours, l'artificieux secrétaire les mit à profit pour obliger Moray à produire ses accusations, et rendre par là , comme l'avait conseillé Sussex , tout accord impossible.

L'évéque de Ross et lord Herries avaient à peine quitté la salle des séances que Moray fut mandé devant les commissaires d'Elisabeth , et requis de prouver ses allégations s'il ne voulait point être tenu pour un calomniateur. Le lord Chancelier qui portait la parole déclara que sa maltresse trouvait fort étrange qu'ils eussent osé , lui et ses amis , accuser de crimes aussi atroces une reine dont ils étaient les sujets. « Tou-

(1) « Il semble, » écrivait Fénelon, « qu'on n'a jusqu'ici assez considéré- » ment advisé aux affaires de ladite dame... J'ai soigneusement averti ses » députés qu'ils aient à pourvoir que, par récusations et autres moyens dila- » toires , ils rompent maintenant ce coup , espérant que le temps amènera » quelque chose de mieux , et possible portera quelque bon remède. » Et il conseillait d'envoyer de France un avocat pour la défendre. « d'autant, • ajoutait-il, a que les arguments qu'ils veulent prendre sont assez légers et » bien fort impertinents ■ (Fénelon à Catherine de Médicis, 28 novembre 1568, Correspondance y 1. 1, p. 23).

(2) Goodall, t. II, p. 227-232, 238 et 239.-

tefois , » ajouta-t-il , c quoique vous ayez oublié vos devoirs envers votre souveraine , Sa Majesté veut bien , elle nous a chargés de vous le dire , ne pas oublier à votre égard l'affection d'une bonne sœur , d'une bonne voisine et amie. Qu'avezvous à répondre? nous sommes prêts à l'entendre (1). •

Encouragé par ces paroles et sans doute aussi par l'absence de tout contradicteur, Moray , avec qui probablement la scène avait été arrangée d'avance , après avoir protesté pour la vingtième fois que ce n'était qu'à regret et réduit à cette extrémité par ses adversaires, qu'il consentait à accuser sa souveraine, produisit en forme de réponse le Livre des Articles , qui « contenait certaines conjectures et circonstances d'après lesquelles il paraissait évident que de même que Bothwell était le principal meurtrier du roi , de même la reine avait conseillé le meurtre et protégé le meurtrier (2). » Ce libelle, composé pour la circonstance et par ceux-là mêmes qui le produisaient, n'était qu'un tissu de grossières et impudentes calomnies que démentaient les faits les mieux avérés. Les commissaires anglais, Bôdford entre autres, ne pouvaient en ignorer la fausseté; ils ne firent point connaître l'opinion qu'ils en avaient (3).

Après la lecture du Livre des Articles > les commissaires écossais ajoutèrent que les états du royaume, mus par la connaissance qu'ils avaient des faits contenus dans ce livre , avaient

(1) Goodall. t. il, p. 233.

P) Idem, p. 233 et 234.

(3) On avait cru assez généralement Jusqu'ici que le Livre des Articles n'était antre que la Détection de Buchanan. C'était une erreur. Dans le remarquable ouvrage : Mary queen of Scott and her accuser t , qu'il a publié à Londres en 1869, pendant que s'imprimait la première édition de cette histoire, M. Hosack l'a rectifiée, en donnant le texte du Livre des Articles découvert par lui dans les manuscrits du comte Hopetoun. Du reste , l'erreur n'était pas grande : les deux libeUes partent de la même source , probablement de lt nérae plume. Ils sont identiques en plusieurs endroits, et la Détection n'est ** fond que le Livre des Article* avec un peu plus de rhétorique. M. Hosack n't pas eu de peine, en mettant en regard du libelle les faits notoires, à monta* combien valaient peu les calomnies aussi bien que les calomniateurs. Vo/. Hosack , p. 422 et suivantes , et appendi* , p. 522-548.

approuvé comme légitime tout ce qui avait été entrepris contre la reine depuis le meurtre du roi. Et comme preuve de leur dire, ils présentèrent une copie de L'acte du Parlement qui les reconnaissait innocents, eux et leurs adhérents, déclarait la reine seule coupable et prononçait sa déchéance (i). Cette pièce fût laissée entre les mains des conseillers d'Elisabeth ; le Livre des Articles ne leur fût confié que pour la nuit.

Le lendemain (7 décembre 1567), (2) lorsque Moray et ses collègues reparurent à Westminster, ils trouvèrent les commissaires anglais occupés à relire le Livre des Articles ; les trois premiers chapitres venaient d'être achevés. « Nous sommes persuadés, » dirent-ils, « que cette lecture, et principalement l'acte du Parlement, ont dû nous décharger complètement aux yeux de Vos Seigneuries des crimes qu'on nous avait imputés. » Tontefois, ils les pressèrent, non sans quelque inquiétude, de déclarer « s'ils n'étaient point satisfaits de ce qu'ils avaient vu; s'il y avait quelques-uns de ces articles sur lesquels ils eussent des doutes et pour lesquels ils crussent avoir besoin de preuves nouvelles. Ils ne le pensaient pas, » ajoutèrent-ils ; « car les faits étaient connus du monde entier. » Il y avait dans ces insinuations, de la part de Moray, une nouvelle tentative pour échapper à l'exhibition de ses prétendues preuves. On Ta vu chercher à obtenir des mandataires d'Elisabeth la déclaration confidentielle qu'elles leur paraissaient suffisantes; maintenant, dit M. Hosack , il avait l'effronterie de leur demander qu'ils voulussent bien le dispenser de les produire, et recevoir comme parfaitement prouvé le monstrueux catalogue de leurs accusations, dont pas une n'était garantie autrement que par leur parole. Mais, ajoute très-justement l'historien anglais, si les lettres de la reine étaient authentiques, quel besoin avaient-

(1) Goodall , t. II , p. 66 et 234.

(2) Le journal de la séance du 7 décembre ne se trouve ni dans GoodaU ni dans Anderson. M. Hosack Ta retrouvé au Record office, et l'a donné dans i'appendix de son livre, p. 549-553. Cest de là et du texte de M. Hosack, p. 437-441 , qu'ont été tirés tous les détails qui suivent , relatifs à la séance du 7 décembre.

ils d'accumuler contre elle tant de scandales que leur énormité seule aurait suffi à rendre incroyables?

La manœuvre de Moray contrariait les vues de Gecil et de ses amis : « Ils n'étaient, > répondirent-ils, « que des témoins impartiaux, et n'avaient d'autre mission que d'écouter pour rendre compte à leur maltresse de ce qu'ils auraient entendu... Quant aux états d'Ecosse, ils ne savaient point ce qui les avait mas à déposer la reine ; pour eux , ils n'avaient point à faire connaître ce qu'ils en pensaient. »

Moray parut assez déconcerté ; mais il était allé trop loin pour reculer. Cependant il hésita quelques instants, puis sortit pour délibérer avec ses collègues. Quand ils rentrèrent, après avoir protesté encore une fois de leur loyauté et affection envers celle qu'ils venaient de charger -des crimes les plus odieux, ils exhibèrent, dit le procès-verbal de la séance, « un petit coffret doré, de moins d'un pied de long, garni en plusieurs endroits de la lettre romaine F surmontée d'une couronne, dans lequel étaient contenues certaines lettres et autres pièces qu'ils dirent et affirmèrent avoir été écrites de la main de la reine au comte de Bothwell. » On sait le reste : ce coffret, d'après leur récit, était un présent de François II à Marie qui depuis l'avait ellemême offert à Bothwell. Celui-ci l'avait déposé au château d'Edimbourg; mais lorsque, avant sa fuite, il envoya Dalgleish pour l'enlever, le messager fut arrêté et le trésor capturé. C'était à Morton qu'était attribuée la capture ; il était là comme assistant de Moray ; il jura sur son honneur que c'était la vérité, et « que les écrits n'avaient été en rien altérés. >

De la mystérieuse cassette, les Écossais tirèrent d'abord deux contrats de mariage, dont l'un sans date et l'autre daté de Senton le 5 avril 1567 ; puis une copie du jugement de Bothwell, et la sentence de divorce prononcée entre lui et sa première femme Jane Gordon, t Ensuite le comte de Moray et ses collègues offrirent de montrer certaines lettres qui prouvaient non-seulement la haine de la reine contre le roi, mais encore son amour effréné pour Bothwell ; et ils produisirent une lettre écrite en français, en caractères romains, qu'ils dirent être de la main de la reine et envoyée par elle à Bothwell, pendant

qu'elle était à Glasgow (i) ; puis une autre longue lettre en français, de la même écriture, qu'ils déclarèrent être aussi de la main de la reine, laquelle contenait certaines circonstances dont ils dirent qu'ils connaissaient par eux-mêmes l'exactitude (2). » La séance fut close par la production de ces deux lettres; le procès-verbal ne dit point si elles furent laissées entre les mains des commissaires anglais.

Le lendemain (8 décembre), Moray et ses collègues se réunirent de nouveau à Westminster avec les représentants d'Elisabeth. Après avoir mentionné les lettres montrées le jour précédent, Moray déclara « qu'ils étaient prêts à en montrer un grand nombre d'autres, aussi de la main de la reine, qui, comme les précédentes, à ce qu'ils dirent, prouvaient très-évidemment sa passion désordonnée pour Bothwell. Et ils produisirent sept écrits en français, de la même écriture que les lettres de la veille, qu'ils affirmèrent être aussi de la main de la reine. Ces sept écrits étant copiés furent lus en français et dûment collationnés avec les originaux ; après quoi Moray se fit rendre ceux-ci, et délivra au conseil les copies collationnées (3). »

C'était la première fois que les prétendus originaux français osaient paraître ; mais on se souvient qu'à York, dans la conférence secrète entre les commissaires d'Elisabeth et les délégués de Moray, les mêmes documents en dialecte écossais avaient été donnés également pour des originaux. Lesquels étaient les vrais? Il est évident que Moray se défiait des siens, à en juger par l'empressement qu'il mit à les ressaisir; il n'osa laisser que des copies, qui n'étaient peut-être même que des traductions ; car on trouve le lendemain les commissaires anglais « occupés à lire certaines lettres et sonnets, écrits en

(1) Cette lettre est la seconde dans le recueil de Goodall ; elle est datée de Glasgow ce samedy matin (25 janvier 1567). C'est la seule qui porte une date.

(2) Elle est généralement considérée comme la première. Elle est à la fois la plus longue et la plus criminelle. Elle est censée avoir été écrite de Glasgow, en deux fois et avant la précédente.

(S) Goodall, t. II, p. 235.

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français, dûment traduite en anglais, pt autres documents laissés la veille entre leurs mains par le comte de Moray (I). » Ensuite furent présentées les confessions de John Hay, John Hepburn, William Powrie et George Dalgleish. Ces cou fessions, mutilées et faussées, rejetaient le meurtre du roi tout entier sur Bothwell; on en avait retranché les noms des autres assassins; elles n'en avaient pas moins été certifiées par le clerc de la Justice. Quant au libelle, appelé communément le Journal de Moray, qui avait été composé pour étayer l'accusation et particulièrement les lettres de la cassette, on ne sait point à quel moment il fut exhibé. Peut-être n'osa-t-on point s'en servir tant il était maladroit (2). » Après la productiou de quelques autres documents plus ou moins insignifiants, le comte de MortOQ présenta un écrit qu'il déclara être le récit de la capture du coffret. Il avait tenu, dit-il, à l'écrire et à le signer de sa main ; et « il affirma de nouveau sur l'honneur et avec serment que son récit contenait la vérité (3). » Mais pourquoi un second

(1) « The quene's Majestie's commissioners being occupied in perusing » and reading certain lettres and sonnets wrjrtten in french , being duljr • translated in ençlish, and other wry tings aiso exhibited yesterday to them » by the Erle of Murray and bis collègues. ■ Goodall, t. II , p. 239 et 240.

On ne peut pas se fier beaucoup au journal des commissaires anglais ; il <st en maints endroits altéré et interligné de la main de Cecil. Aussi ne sait-on guère quand il s'agit de copies ou de traductions.

(?) Cet autre libelle de Moray, quoiqu'il affecte par sa forme de raconter jour par jour les événements , ne fut composé qu'après coup , comme il est facile de s'en convaincre en le parcouraut. Il avait pour but de confirmer les *otr« pièces accusatrices, et particulièrement les lettres de la cassette. Comme ces lettres ne portaient aucune indication de temps ni de lieu , aucune suscription , le journal leur assignait des dates , nommait les messagers, commentait au besoin, liais comment Moray avait-il pu assister aux mouvements les plus secrets de Marie, pénétrer ses pensées les plus intimes? Le journal n'était qu'une nouvelle affirmation des mêmes faits , émanée des mêmes accusateurs , et n'ayant par conséquent pas plus de crédit <pe les précédentes. En revanche, il est d'un grand secours pour les défenseurs de Marie, à qui U fournit, par ses contradictions avec les autres documents, des moyens de démasquer la calomnie.

(3) Goodall , t II, p. 230 et 231.

serment, et en quoi sou écriture valait-elle mieux que sa parole ?

Après les écrits, Moray demanda à faire paraître deux témoins : c'étaient deux serviteurs du comte de Lennox, Nelson et Thomas Grawford, que leur maître traînait avec lui pour témoigner s'il en était besoin. Au lieu de déposer de vive voix, ils présentèrent l'un et l'autre un écrit préparé d'avance, qu'ils affirmèrent sur serment être vrai. La déposition du premier contenait quelques détails sur le séjour de Darnley à Kirk of Field ; celle du second reproduisait, à peu près mot pour mot, une partie de la première lettre de la cassette : c'est-à-dire les conversations entre le roi et la reine pendant le peu de temps qu'ils avaient passé ensemble à Glasgow, et dont Grawford prétendait avoir pris note pour l'information de son maître (1). Quelques jours après, le même Grawford reparut apportant un nouvel écrit qui contenait , dit-il, des aveux que lui avaient faits John Hepburn et John Hay, au moment où ils allaient être exécutés (2). Dans l'une de ces confessions , la reine était accusée d'avoir su le meurtre du roi (3).

Cette volumineuse exhibition de prétendues preuves avait duré plusieurs séances ; rien ne l'avait gênée : les pièces du procès avaient été examinées entre les ministres anglais, instruments dociles des caprices de leur reine, et les compagnons de Moray, parmi lesquels Norfolk avouait n'avoir pas trouvé un seul honnête homme (4). Pas un témoin indépendant ou impartial ne fut admis à cette mystérieuse vérification. On ne voit pas, d'après les rapports officiels, que, pour compenser cette absence, aucun soin ait été apporté pour scruter la valeur des preuves produites , ni même pour vérifier l'écriture des lettres attribuées à la reine; il n'est dit nulle part ce qu'en pensèrent ceux qui avaient été chargés de les examiner. Au bout de quelques jours , affectant de vouloir soumettre à

(1) Goodall, t. Il, p. 245 et 246.

(2) Idem, p. 257 et 258.

(3) ÂNDKksoii, t. Il, p. 160, et Uns, t II, p. 263.

(4) Mhlyil, p. 206.

un tribunal plus imposant les pièces eihibées par Moray , Elisabeth adjoignit aux membres qui avaient siégé à Westminster les comtes de Northumberland , Westmoreland v Shrewsbury, Worcester, Huntingdon et Warwick. Après qu'ils se furent réunis, on leur dit que les intentions de Sa Majesté étaient qu'ils fussent informés de tout ce qui avait été traité dans la cause de la reine d'Ecosse, qu'ils s'engageassent à garder le secret et s'abstinssent, comme Sa Majesté était décidée à faire elle-même, de formuler aucune opinion (t). Alors on leur fit connaître succinctement tout ce qui s'était passé depuis le commencement des conférences, tant à York qu'à Westminster. € Ensuite on produisit plusieurs lettres, écrites en français, supposées (ainsi s'exprime le journal) écrites de la main de la reine d'Ecosse au comte de Bothwell, et , en outre, un long sonnet et une promesse de mariage. Les originaux, supposés écrits de la main de la reine, furent aussi produits en ce moment et parcourus ; après lecture , ils furent dûment comparés, pour l'écriture et l'orthographe, avec d'autres lettres écrites depuis longtemps et envoyées par la reine d'Ecosse à la reine d'Angleterre... Dans la comparaison il ne fut trouvé aucune différence (2). » On leur soumit successivement tous les autres documents. Il ne parait pas qu'ils y attachassent une grande importance : « 11 est à noter, » dit le journal des séances, « que , dans le temps où furent produits, montrés et lus tous les écrits sus-mentionnés, il n'y eut aucun choix, on ne tint aucun compte de l'ordre dans lequel ils étaient produits-, mais, tous ces écrits se trouvant ensemble sur la table du conseil, ils furent l'un après l'autre montrés plutôt au hasard que d'après un choix ou un ordre quelconque , comme il aurait pu être fait si le temps l'avait permis (3). » Assurément l'évoque de Ross avait bien quelque raison de s'écrier : « Qui a comparé ces lettres, je vous prie, avec l'écriture de la reine? Oseriez- vous bien dire par hasard, s'il s'agissait d'une

(1) Goodall, t. II, p. 254, 255.

(X) Idem, t II. p. 256.

(3) Goodall, U II, p. 258 et 259.

affaire civile ou d'une affaire d'argent , que c'est une collation que celle faite par vousî... Vous êtes vraiment gens bien aptes à une telle besogne! Le inonde ne sait-il pas que vous êtes les plus mortels ennemis de la reine (1)? »

Quand l'examen des pièces fut terminé, on recommanda de nouveau le secret aux membres du tribunal, et on les prévint qu'Elisabeth avait décidé de ne point recevoir la reine d'Ecosse. Ils s'inclinèrent en signe d'approbation, puis se retirèrent après avoir fait une allusion vague et timide aux honteux documents qui leur avaient été montrés (2).

Le lendemain, Elisabeth fit mander à Hampton-Court les commissaires de Marie. Elle leur dit que, si jusque-là elle avait eu des raisons pour ne pas admettre en sa présence la reine d'Ecosse, elle en avait bien davantage maintenant qu'elle avait vu des choses qui semblaient confirmer les bruits publics. Elle laissait le choix à Marie , si elle voulait répondre à ses accusateurs comme son honneur l'exigeait : ou d'envoyer un personnage de confiance avec sa défense écrite, ou de faire en tendre cette défense à quelque seigneur anglais député auprès d'elle à cet effet, ou bien encore d'autoriser ses anciens commissaires à répondre devant les commissaires anglais. Elle désirait, ajouta-t-elle, que Marie pût se laver des accusations qui pesaient sur elle ; mais l'admettre en sa présence, elle n'y consentirait pas (3).

La réponse était claire du moins. Les commissaires de Marie rappelèrent, dans un langage triste et ferme à la fois, avec quelle généreuse confiance leur maîtresse s'était fiée aux promesses d'Elisabeth, et* combien peu les faits avaient répondu aux promesses. Ils ajoutèrent qu'après de tels procédés, qui ne présageaient rien de bon pour l'avenir, Elisabeth ne devait pas s'étonner si leur maîtresse sollicitait des autres princes chrétiens les secours que lui refusait l'Angleterre; ils demandèrent pour elle la liberté de rentrer dans ses États ou de se retirer en

(1) Andbrson, 1. 1, p. 19.

(2) Goodall, t. IIf p. 258-260.

(3) Idem, t. II, p. 260-265; Haynes, p. 494, et Fénhlon, t. I, p. 83.

France, et pour eux la permission de retourner dans leur pays (1).

Elisabeth leur dit qu'elle ne pouvait répondre à leurs requêtes jusqu'à ce qu'elle sût ce que déciderait la reine d'Ecosse ; que pour eux, elle leur permettait d'aller à Bolton, mais non de retourner en Ecosse avant que les conférences fusseut terminées (2). Elles l'étaient en réalité. Quand Marie Stuart, se redressant contre la calomnie avec une fière assurance, essaya de les reprendre, tous ses efforts, comme on va le voir, furent rendus vains par le mauvais vouloir et les ruses qu'on lui opposa.

c Elisabeth, malgré sa jalousie de femme, n'avait ajouté que peu de foi aux accusations contre la reine d'Ecosse (3). » Quant aux lettres de la cassette, elle en avait nié formellement Tau* thenticité en accusant Lethington de les avoir préparées (4) ; Cecil devait être encore mieux renseigné que sa souveraine. L'un et l'autre avaient espéré trouver dans leurs commissaires une docilité conforme aux besoins de leur politique ; il parait qu'ils furent trompés dans leur espoir. Le journal des séances ne dit rien des opinions qui furent émises; mais on sait d'ailleurs « que le pamphlet de Buchanan ne trouva que peu de crédit, parce qu'il était l'œuvre d'un homme passionné et vénal (5) ; * et l'on écrivait de Londres au roi d'Espagne : c Bien que les quelques preuves produites par Moray contre sa sœur parussent n'être pas authentiques et qu'elles fussent de peu de valeur, néanmoins quatre des juges les ont admises, qui sont : Leicester, Bacon, Gecil et Sadler. Bacon a prononcé un long discours contre la reine d'Ecosse, l'accusant d'avoir fait mourir son mari et cherché à usurper la couronne d'Angleterre ; il a dit que tant qu'elle vivrait, la reine Elisabeth ne serait pas en sûreté,

(1) Goodaxl, t. II, p. 265-268.

(2) Idem, t. II, p. 268 et 269.

P) ClMDHN, p. 145.

0) Guxman de Silva à Philippe II, 18 mars et 21 juillet 1568» Archives de Stmaneot.

ft) Camden, p. 114. Il est sans doute question du Livre des Articles ; et on voit qu'il était attribué à Buchanan.

et que ceux qui ne partageaient pas cet avis n'étaient pas de bons Anglais. Les autres se. sont tus ; mais lorsque on en est venu au jugement, ils ont répondu que les preuves n'étaient pas suffisantes, et qu'ils n'étaient pas juges d'un tel fait (1). » Il parait même « qu'ils montrèrent quelque courage dans leur résistance, et dans leurs efforts pour refréner la colère de leur maîtresse et réprimer la furie terrible avec laquelle le secrétaire Gecil cherchait à perdre la reine d'Ecosse (2). » Ce fut peut-être pour empêcher quelque manifestation semblable qu'Elisabeth ordonna le secret aux membres de la noblesse adjoints à ces commissaires, et leur défendit d'émettre aucune opinion. Elle n'avait pas moins obtenu ce qu'elle désirait : un prétexte pour retenir prisonnière Marie Stuart (3), et par la remise entre ses mains des lettres de la cassette, une arme dont elle pourrait se servir au besoin. Elle était d'une trop bonne école pour ne pas avoir calculé que le scandale et la calomnie trouveraient toujours assez d'oreilles complaisantes, et feraient beaucoup mieux leur chemin que la vérité.

Son but maintenant était d'amener la reine d'Ecosse à abdiquer, soit en l'effrayant par des menaces, soit en la trompant par des caresses ; mais, comme toujours, sa conduite fut pleine d'incertitude et de contradiction. Elle lui écrivit d'abord une longue lettre, rédigée tout entière par Gecil, dans laquelle aux protestations d'intérêt se mêlait une hypocrite pitié ; le chagrin que lui causaient ses troubles avait redoublé, disait-elle, depuis qu'elle avait appris et vu des choses d'une apparence et d'une gravité telle qu'elle ne s'y serait jamais attendue. Cependant, elle voulait bien les couvrir, ajoutait-elle, et suspendre son jugement jusqu'à ce que sa bonne sœur eût pu répondre, comme ses commissaires avaient dit que c'était son intention, et comme l'exigeait son honneur ; elle espérait que sa réponse serait une justification complète (4).

(1) Avis envoyés d'Angleterre, Archives de Simancas , leg. 820, fol. 122.

(2) D. Guerau de Espès à Philippe U, 1" janvier 1469, Archives de Simanca*, leg. 821, fol. 1 et 2.

(3) Camdbk, p. 145, et Mblyil, p. 212

(4) Elisabeth à Marie, 21 décembre 1568, dans Goodall, t. II, p. 269*271.

HI8T0IRB DB MARIE 8TUART. 97

11 semble, d'après cette lettre, qu'Elisabeth fût disposée à laisser rouvrir le débat ; mais elle ne redoutait rien tant, au contraire, que des éclaircissements ; et Moray avec les siens ne demandaient qu'à retourner bien vite en Ecosse, pour échapper à la honte et aux embarras de leur situation en Angleterre. Ils avaient accusé la reine du meurtre de Darnley, et le bruit allait croissant qu'ils étaient eux-mêmes les meurtriers. Ils firent mine de vouloir le relever. Lindsay , qui était le plus riolent d'entre eux, envoya à lord Herries un défi conçu en ces termes : « Je suis informé que vous avez dit et affirmé que Sa Grâce milord régent et ceux de sa compagnie, ici présents, étaient coupables de l'abominable meurtre du feu roi. Si vous l'avez dit, vous en avez menti par la gorge : ce que je maintiendrai, avec l'aide de Dieu, contre vous, comme il convient à mon honneur et à mon devoir. Et sur ce j'attends votre réponse (1). » Lord Herries la lui envoya le jour même... « Oui, j'ai dit : « Il y en a dans cette compagnie, avec le comte de Moray que vous appelez votre régent, qui sont coupables de cette abominable trahison pour l'avoir connue ety avoir consenti.» Que tous ayez été complice, lord Lindsay, je n'en sais rien ; et si tous voulez dire que j'ai spécialement parlé de vous, « vous en ^vez menti par la gorge, et je le maintiendrai comme il convient à mon honneur et à mon devoir, i Mais que quelquesuns des principaux qui sont avec vous signent un écrit semblable à celui que vous m'avez envoyé, et je les désignerai et combattrai ; car il est juste que les traîtres paient pour leur trahison (2). » Le même jour, lord Herries écrivit à Leicester, pour maintenir toutes les accusations qu'il avait formulées devant la reine d'Angleterre et ses commissaires ; il s'engageait à n'en laisser aucune partie sans la prouver, comme l'exigeaient l'honneur et la vérité. Il joignit à sa lettre une copie de sa réponse à lord Lindsay, en disant que si sa présence était

(1) Challenge of L. Lindsay, Kingston, 22 décembre 1568, dans Qoodall, t II, p. 271.

(?) Réponse de L. Herries, 22 décembre 1568 , dans Goodall, t. II, p. 272* I 7

requise pour l'affirmer davantage, on n'avait qu'à l'avertir ; il ne manquerait point au rendez-vous (i).

Quelque directe que fût cette nouvelle accusation, ni Moray ni aucun de ses compagnons n'osèrent répliquer. Elisabeth et Cecil furent alarmés. Le secrétaire rédigea immédiatement un mémoire, dans lequel il cherchait à établir par de longs arguments qu'il fallait empêcher Marie de rouvrir le débat, en la menaçant, si elle voulait pousser plus loin les investigations, de notifier au monde les preuves de sa culpabilité ; puis l'amener à renoncer à la couronne, en lui persuadant que c'était le moyen le plus certain pour elle de recueillir la succession d'Elisabeth. 11 fallait aussi lui montrer sur-le-champ que toutes ses réclamations seraient vaines, en la faisant transférer de Bolton dans un lieu plus sûr, et en appuyant ostensiblement Moray. Et cherchant à justifier l'iniquité par le sophisme, le secrétaire affirmait que la reine d'Ecosse était, « en vertu d'excellents traités », légalement prisonnière ; que la reine d'Angleterre, comme suzeraine du royaume d'Ecosse, avait nonseulement le droit, mais que c'était son devoir de punir le meurtre du roi (2). Les gardiens de Marie devaient être employés à persuader leur prisonnière. Le factum de Cecil fut envoyé à Knollys, avec une lettre dans laquelle Elisabeth ajoutait ses propres ruses à celles de son ministre ; elle recommandait spécialement à Knollys de ne proposer toutes ces choses que comme venant de lui, et ne lui étant inspirées que par le désir qu'il avait de mettre un terme à ses troubles. Il devait se hâter, de façon que Marie fût bien préparée quand arriverait l'évéque de Ross, dont on espérait se faire un auxiliaire (3). Elisabeth et Cecil furent trompés dans leurs calculs. Lorsque Knollys et Scrope, fidèles à leurs instructions, eurent épuisé toutes les ressources de leur esprit pour l'effrayer ou la rassurer

(1) Goodall, t. II, p. 271-273; Fénelow , t. I, p. 89 et 102, et Le commandeur Petrucci à Cosme /", dans Jjabanoff, t. VII, p. 147.

(2) Projecu... {in Cecil' s hand), dans Goodall, t. II, p. 274-277.

(3) Elisabeth à Knollys, 22 décembre 1568, dans Goodall, t II, p. 278-

tour à tour, Marie leur dit tranquillement : c Je saurai bien répondre à mes accusateurs ; et si votre maltresse me condamne, j'en appellerai aux autres princes chrétiens de la manière dont on me traite ici. Mais comment votre maltresse pourrait-elle me condamner sans m'avoir entendue (1) T »

Marie était si peu alarmée qu'elle se présenta bientôt, pleine d'assurance, pour rentrer dans la lice et vider le débat. A peine eut-elle appris qu'une accusation directe et de prétendues preuves avaient été produites contre elle, qu'elle envoya à ses commissaires Tordre de reprendre sur-le-camp les conférences, afin que ses ennemis ne pussent pas se vanter de lui avoir fermé la bouche. Dans ses instructions, elle s'engageait à confondre leur impudence, pourvu que la reineuT Angleterre voulût bien entendre la vérité comme elle avait entendu la calomnie, qu'on lui donnât le temps de rassembler ses preuves, et que ses adversaires ne trouvassent pas encouragement et appui auprès des ministres d'Elisabeth (2).

• Quand le comte de Moray et ses adhérents, » -disait-elle, c ont allégué, pour excuser leurs trahisons, que nous avons connu, proposé, conseillé ou commandé le meurtre de notre mari, ils ont faussement, traîtreusement et méchamment menti, nous imputant hypocritement un crime dont ils sont eux-mêmes les auteurs, les inventeurs, les acteurs, et quelquesuns les propres exécuteurs.

i Quand ils allèguent que nous avons entravé la justice, arrêté la poursuite des meurtriers et recherché le mariage avec Bothwell, c'est une calomnie. Le contraire a été suffisamment prouvé à York, au point qu'ils ont été réduits au silence. Et quand ils osent nous accuser de sentiments dénaturés à l'égard de notre fils, en affirmant que nous avions l'intention de le faire mourir après son père, l'amour naturel qu'une mère porte à son unique enfant suffit à les confondre (3). »

(1) KnoUys à Elisabeth, 31 décembre 1568, StaU papert office. tf) Goodall, t. II , p. 283 et 284.

(3) Ce mot rappelle celui d'une autre reine, également malheureuse et calomniée : « J'en appelle à toutes les mères. »

Puis, mettant de nouveau en regard leur conduite et les faux prétextes par lesquels ils avaient cherché à la colorer pour tromperie peuple, elle ajoutait : « Bien qu'ils aient cru cacher ainsi leurs détestables et cruelles volontés contre le fils et la mère, il n'est pas un homme de jugement sain qui ne trouve dans leurs crimes passés la preuve de leur hypocrisie (1). »

Dès que ces instructions leur furent parvenues, les commissaires de la reine d'Ecosse sollicitèrent une audience. Admis en présence d'Elisabeth et de ses ministres, ils accusèrent publiquement Moray et ses compagnons, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu, et demandèrent de nouveau que leur maîtresse fût entendue, afin qu'elle pût bien démontrer à la reine d'Angleterre et à tous les princes chrétiens son innocence et les crimes de ses rebelles, « ce qu'il ne lui serait pas malaisé de faire par bons et évidents arguments. Et ils proposèrent cela haut et ferme (2). » Et afin qu'Elisabeth sût bien qu'ils ne voulaient pas laisser sans réponse les inventions de leurs adversaires, ils demandèrent le double de tout ce qui avait été montré par Moray, et la permission d'examiner les originaux s'il en avait été produit (3).

Une accusation formulée avec tant d'assurance , une demande aussi juste de vérifier les preuves fournies par Moray, avec l'engagement d'en faire justice, jetèrent Elisabeth dans de nouvelles perplexités. Prise au dépourvu, elle répondit aux représentants de la reine d'Ecosse qu'elle trouvait leur requête très-raisonnable, et qu'elle était fort aise que sa bonne sœur fût décidée à défendre son honneur. Elle voulut même qu'ils lui laissassent des extraits de leurs instructions , afin , dit-elle, que connaissant mieux leurs désirs, elle pût les satisfaire plus convenablement (4). Elle ne cherchait qu'à gagner du temps. Dans l'intervalle elle essaya de séduire l'évêque de Ross,

(1) Marie Stuart à ses commissaires, 19 décembre 1568, dans Goodall, t. II, p. 285-287, et Labanofp, t. II, p. 257-261.

(2) Correspondance de Fénelon.

o») Goodall, t. II.

<4) Idem , t. II, p. 282.

HISTOIRE DE MARIE STUART. lOf

pour lui faire approuver son plan d'accommodement entre les deux partis. Devenue moins exigeante depuis que Marie demandait à rouvrir le débat, elle proposait de lui conserver le titre de reine, pourvu que l'autorité restât entre les mains de Moray. Quand Marie connut cette proposition : « Quoil » s'écria-t-elle, « j'abdiquerais pour des rebelles qui m'ont honteusement calomniée î — Ce ne sera pas pour eux, » répondit lord Scrope, « ce sera par égard pour l'avis de Sa Majesté. — C'est bien, » repartit Marie; « je verrai dans deux jours (i). » Au bout des deux jours, ayant reçu des messages de ses commissaires, elle leur écrivit que non-seulement elle approuvait leurs procédés, mais qu'elle les priait de continuer en son nom. Elle leur annonçait que chaque jour lui apportait de nouvelles preuves des crimes des rebelles, et que bientôt elle leur enverrait de quoi les rendre manifestes. Puisqu'on lui refusait les originaux des écrits produits par Moray , elle ordonnait d'en réclamer des copies, • afin, » disait-elle, « qu'il y soit fait une réponse spéciale, et que le monde sache par là qu'ils ne sont que des effrontés menteurs ; et que, leurs actes étant ainsi démasqués, la reine d'Angleterre et tous les autres princes chrétiens puissent juger de leurs trahisons (2). i

Marie s'occupa de rassembler des preuves avec l'aide de lord Boyd qui, ayant pris part à plusieurs des complots des usurpateurs, était plus à même qu'aucun autre de lui eu fournir. Elle écrivit au comte de Huntley que ses ennemis recherchaient un accommodement, mais qu'elle voulait, avant tout, leur faire avouer leur bassesse et les démasquer. Elle lui adressait un écrit qu'elle le priait, après l'avoir signé avec Argyle, de lui renvoyer le plus tôt possible, afin qu'elle pût le joindre aux autres preuves qu'elle avait l'intention de produire : c'était le récit détaillé, tel que Huntley l'avait fait lui-même à Févêque de Ross, de tout ce qui s'était passé à Graigmillar,

(i) KnoUyt à Elisabeth,, 31 décembre 1568, Goodall, t. H, p. 293 et 294 ; U même à Elisabeth, 1" janvier 1569, Haynes, p. 497 et 498.

(2) Marie Stuart à ses commissaires, 2 Janvier 1569, Labaxoff, t. II, p. 262- 264 , et Goodall.

lorsque Moray et Lethington vinrent proposer à d'autres membres du conseil et à la reine un complot contre Darnley (1). Mais Cecil , qui ne voulait laisser à Marie ni les moyens de se défendre, ni ceux de convaincre ses adversaires, fit intercepter la pièce accusatrice. Elle parut assez grave pour que Moray crut devoir se justifier. Il déclara qu'il avait raconté sincèrement à Elisabeth tout ce qui s'était passé ; et, laissant de côté ce dont il était accusé, il se défendit de ce dont on ne l'accusait pas (2).

Dès qu'ils eurent reçu ces derniers ordres de Marie, l'évêque de Ross, lord Herries et l'abbé de Kilwinning renouvelèrent leur accusation contre Moray et demandèrent, comme ils avaient déjà fait, que les écrits produits contre leur maîtresse leur fussent remis, ou tout au moins des copies, « afin qu'elle pût y répondre en plein, comme on le désirait. » Quoiqu'elle eût eu quinze jours pour réfléchir, Elisabeth, de plus en plus embarrassée, demanda à prendre l'avis de ses conseillers ; elle promit de répondre dans deux ou trois jours. A mesure que Marie avançait, Elisabeth semblait reculer.

Cecil, l'homme aux expédients, rédigea un nouveau plan d'accommodement, dont les conditions devenaient un peu moins dures que celles qui avaient été proposées d'abord. On consentait à laisser à Marie le titre de reine, mais sans l'autorité ; ou, si elle voulait conserver l'autorité, on exigeait que son fils lui fût associé dans tous les actes du gouvernement, sous la régence de Moray. Pour forcer Marie à accepter ces nouvelles conditions, Cecil conseillait de renvoyer le régent en Ecosse , de lui promettre ouvertement l'appui qui lui était nécessaire pour se maintenir au pouvoir; de faire transporter Marie à Tutbury, où personne n'aurait permission d'aller ni d'envoyer vers elle; et de lui faire entendre qu'Elisabeth ne voulait pas s'occuper davantage de son débat ave$ ses sujets, attendu qu'elle ne répondait pas à l'accusation de meurtre qui

(l) Labanoff, t. II, p. 265-267, et Goodall , t. II, p. 314-316. <2) Réponte de Moray, dans Goodall, t. II, p. 316-322.

pesait sur elle (1). Cette dernière assertion était <T une étrange effronterie : on ne cherchait qu'à lui fermer la bouche.

Elisabeth, après avoir repoussé toute idée d'accommodement comme incompatible avec l'honneur de Marie, proposa à l'évêque de Ross les conditions formulées par son ministre. Le prélat répondit que la reine d'Ecosse, pour faire plaisir à sa bonne sœur d'Angleterre, prêterait peut-être l'oreille à une réconciliation ; mais qu'elle ne consentirait jamais à résigner la couronne; que lui et ses collègues avaient commandement exprès de le déclarer au cas qu'on le proposât. Elisabeth les supplia instamment d'en écrire à leur maîtresse pour avoir son dernier mot. Ils refusèrent absolument. Elle leur demanda d'y réfléchir, et leur dit qu'elle désignerait quelques membres de sa noblesse c pour en raisonner avec eux (2). »

Le dernier mot de Marie arriva sans avoir été provoqué de nouveau. Importunée de propositions auxquelles elle était décidée à ne pas accéder, elle écrivit à ses commissaires : « Quant à la démission de ma couronne, comme m'avez écrit, je vous prie de m'en plus empêcher; car je suis résolue et délibérée plutôt mourir que de la faire. Et la dernière parole que je ferai en ma vie sera d'une reine d'Ecosse... Si je cédais, on dirait que c'est par crainte d'être accusée publiquement, et que, me sentant avoir mauvaise cause, j'ai mieux aimé payer que plaider et par ce moyen éviter une condamnation (3). »

Cette réponse fut transmise à Elisabeth et à son conseil ; les commissaires de Marie ajoutèrent que leur maîtresse ne consentirait à aucun accommodement, à moins que son honneur ne fût sauf (4). • Ils ne veulent, » écrivait Fénelon, « entendre

(1) A paper... (CeciVs hand), 7 janvier 1569, Goodàll, t. II, p. 295-297.

(2) The Englith queen's proposais... Goodall, t. II, p. 300.

(3) Marie à ses commissaires, 9 janvier 1569, dans Labanoff, t. II, p. 276 «t2T7.

(4) Goodall, t. II, p. 303 et 304. Marie écrivait à l'archevêque de Saint- André : i Quant à l'appointemcnt qu'ils désirent , je ne suis pas de ceux qui » ne pardonnent pas ; mais je suis résolue, avant d'entendre à aucune con-

* dition. qu'ils aient retracté tout ce qni touche à mon honneur, ou à celui

* de mes fidèles sujets qu'Us ont touchés avec leurs forfanteries ; car je ne

à nul parti que premièrement la procédure et toute la production et allégation des adversaires n'ait été montrée à la reine d'Ecosse ; c'est aussi l'intention de ladite dame... Il semble que le temps commencera se faire ici meilleur pour elle (1). »

Ce refus absolu de Marie de se prêter à une abdication mal* gré les menaces et les caresses , son énergie à repousser les imputations de ses ennemis et à les accuser du crime dont ils voulaient la charger, la persistance et la fermeté avec lesquelles elle demandait, pour en faire justice, les documents produits contre elle, ne laissaient plus de place aux ruses d'Elisabeth ni aux artifices de son ministre ; ils étaient l'un et l'autre aux abois. De leur côté, Moray et ses compagnons, ne sachant plus quelle contenance faire depuis les défis auxquels ils n'avaient osé répondre , et depuis que les accusations répétées de Marie les désignaient comme les meurtriers de Darnley, suppliaient Elisabeth de les laisser retourner en Ecosse ; ils promettaient de revenir si leur présence était requise (2). Elisabeth se décida à les renvoyer. Pour colorer sa résolution , elle fit semblant de prononcer un jugement. Le 10 janvier, Gecil déclara devant le conseil, au nom de la reine, « qu'il n'avait rien été -déduit contre Moray et ses amis, qui pût entacher leur honneur et leur qualité de sujets fidèles ; que, d'autre part, il n'avait rien été suffisamment produit ni montré par eux contre leur souveraine , d'où la reine d'Angleterre pût concevoir une mauvaise opinion de sa bonne sœur ; mais que, comme les troubles rendaient nécessaire en Ecosse la présence de Moray et de ses compagnons, Sa Majesté leur permettait d'y retourner et d'y reprendre la même situation qu'il avaient avant de venir en Angleterre, jusqu'à ce que la reine d'Ecosse eût répondu plus complètement à ce qui lui avait été imputé (3). » Le jugement était aussi absurde que toute la procédure avait été inique.

» veux pas abandonner ceux qui ne m'ont pas abandonnée. » 18 janvier 1569, Hopetoun MS., et miss Strickland, t. VI, p. 337.

(1) lamoihe-Fénelon au roi, 10 janvier 1569, Correspondance, 1. 1, p. 103»

(2) Leslt's Négociations, dans Andbrson, t. III, p. 33.

(3) Goodall, t. II, p. 305.

Le lendemain, il se passa une autre scène étrange dont l'issue ne saurait expliquer le motif. Les commissaires de Marie et leurs adversaires furent mis face à face, en présence du conseil d'Angleterre. Cecil exposa que Moray et ses amis avaient voulu, avant de retourner en Ecosse, être confrontés avec lord Herries, l'évéque de Ross et l'abbé de Kilwinning, pour savoir si ces derniers persistaient à les charger du meurtre du roi. Les représentants de Marie répondirent qu'ils avaient plusieurs fois reçu de la reine Tordre exprès de les accuser ; que , conformément à cet ordre , ils les avaient en effet accusés publiquement et offert, en prouvant leur accusation, de venger l'honneur de leur maltresse , pourvu qu'elle pût avoir les copies des écrits produits contre elle ; qu'on les lui avait refusées jusque-là, mais que dès qu'elle les aurait reçues, elle désignerait les coupables par leurs noms et soutiendrait son accusation par des preuves suffisantes.

On demanda ensuite aux députés de Marie s'ils prétendaient accuser en leur nom le comte de Moray, ou quelqu'un de ses adhérents; à quoi ils répondirent que, grâce à Dieu, ils n'avaient rien su de cet horrible meurtre jusqu'au jour où quelques-uns des coupables en avaient révélé, au moment de leur exécution,, les auteurs et les circonstances ; qu'ils n'étaient point là pour faire connaître leur pensée, et déclarer en leur nom si le comte de Moray et ceux de sa compagnie étaient innocents ou coupables; mais que, dès que leur maîtresse les aurait nommés, ils diraient ce qu'ils pensaient ou savaient, et rempliraient eu conscience leur devoir. Le comte de Moray et ses amis se récrièrent ; ils dirent qu'ils voulaient aller à Bolton pour voir si la reine persisterait à les accuser en face. L'évéque de Ross repartit que c'était peine inutile, attendu que Marie les avait accusés par lettres écrites et signées de sa main, et scellées de son sceau ; et que lui et ses collègues étaient prêts à maintenir l'accusation, suivant le commandement qu'ils en avaient (1). Moray et ses compagnons jugèrent plus prudent de s'en tenir

(1) Goodall, t II, p. 307-309, et Lbsly's Négociations, Akdersoh, t. III, p. 33 et 34..

là. Très-pressés de disparaître, ils allèrent le lendemain prendre congé de la reine d'Angleterre (1) ; mais ils ne parlèrent plus de passer par Bol ton.

11 restait une dernière scène à jouer de cette triste comédie. Marie et ses députés avaient réclamé tant de fois les copies des écrits produits par Moray ; l'ambassadeur de France , de son côté, était intervenu avec tant d'insistance, qu'Elisabeth, à la fin , avait promis « que le lendemain elle accorderait aux députés de ladite dame ladite communication (2). » L'évéque de Ross et ses collègues furent mandés une dernière fois à Hampton- Court. Ceci! leur déclara que la reine d'Angleterre voulait bien leur remettre le double de tout ce qui avait été montré contre la reine d'Ecosse, à la condition que celle-ci s'engagerait par un écrit spécial à répondre à tout sans exception ; que, si elle se disculpait entièrement, elle pourrait compter sur l'appui d'Elisabeth , qu'autrement elle ne devait plus rien attendre. L'évéque de Ross répondit à l'astucieux ministre que l'engagement qu'on exigeait, sa maîtresse l'avait déjà pris par deux écrits signés de sa main, dont il avait laissé des extraits à la reine d'Angleterre ; qu'un nouvel écrit était par conséquent inutile. Cette offre de livrer à Marie les preuves produites contre elle, quand même elle eût été sérieuse, n'était plus qu'une dérision après que Moray, qui devait en répondre, avait obtenu la permission de se retirer du débat. L'évéque de Ross le fit remarquer , et s'en plaignit comme d'une chose contraire à toute justice. Il fallait, dit-il, que leurs adversaires fussent retenus en Angleterre jusqu'à ce que le débat fût clos ; ou, si on les laissait partir, qu'il fût loisible à leur maîtresse de retourner en Ecosse, et qu'on lui rendît au moins la barque qui l'avait amenée à Workington. Gecil répondit que Moray avait promis de revenir dès qu'Elisabeth le rappellerait ; mais que pour la reine d'Ecosse, on ne pouvait point la laisser retourner dans son royaume. L'évéque de Ross et ses collègues protestèrent une dernière fois , et déclarèrent de nouveau que rien de

(1) Goodall, t. Il, p. 309.

<2) Correspondance de Fénelon, t. I, p. 133 et 162. •

ce gui se ferait contre leur maîtresse ne pourrait lui porter préjudice, tant qu'elle serait en Angleterre ; car elle y était retenue contre sa volonté (1).

Ainsi se termina la seaonde phase des conférences. Il fallait la raconter aussi complètement que la première, pour donner mie idée exacte du débat et faire voir jusqu'à l'évidence qu'il fut dérisoire, et qu'en le provoquant, Elisabeth, ses ministres et Moray n'avaient eu d'autre but que de déshonorer autant que possible Marie Stuart, pour achever sa ruine. Les deux partis s'attribuèrent la victoire ; elle n'appartint en réalité qu'à Elisabeth, qui put plus audacieusement que jamais persécuter sa prisonnière, tenir Moray sous sa dépendance et fomenter en Ecosse la guerre civile.

En examinant la conduite de chacun des acteurs, les historiens en ont tiré des conclusions différentes. Tytler, qui en a fait on récit tout à fait impartial, pense qu'on ne peut rien en conclure ni pour ni contre la reine d'Ecosse, parce que, si dans la seconde partiedes négociations elle parla avec une assurance qui plaide en sa faveur, elle se montra dans la première assez désireuse de couper court à tout débat par un accord avec ses sujets. Quant aux lettres de la cassette, il voit, dans le refus de Moray et d'Elisabeth d'en livrer des copies, la preuve que ces lettres étaient incapables de supporter un examen sérieux.

U est vrai que Marie rechercha un accommodement; mais ce fat seulement lorsque ses amis, ayant surpris les intentions perfides d'Elisabeth, le lui eurent conseillé comme le seul moyen de déjouer les calculs de cette princesse et de ses ministres. Et c'était si bien le seul parti sage, que le comte de Susses, quoique persuadé qu'on ne pourrait rien prouver contre Marie Stuart, conseillait de s'y opposer par tous les moyens possibles. Si elle consentit,comme le déclara Robert Melvil, à résigner la couron ne, qu'on promettait, d'ailleurs, de lui rendre dans quelques mois, ce n'était point par conscience de sa culpabilité, puisque, quelles jours après , elle rétracta son consentement , s'il est vrai toutefois qu'elle l'eût donné. Si elle ordonna ensuite de rom-

(1) Goodall , t. II , p. 312 et 313.

pre les conférences, c'est qu'elle venait d'apprendre la conduite partiale et insidieuse de la reine d'Angleterre. Mais dès qu'elle sut qu'elle avait été accusée publiquement, elle ordonna de rouvrir le débat Alors elle ne voulut plus qu'il fût question d'accommodement; elle accusa à son tour, elle voulut être entendue, et demanda, en attendant, qu'on lui livrât les originaux ou du moins les copies de tout ce qui avait été produit contre elle, afin qu'elle pût en faire justice. Elle parla avec une assurance qui fit reculer Elisabeth. C'estlà ce quequelques historiens ont appelé des récriminations. D'autres ont dit, c'est la version de Cecil, que « c'était une affectation de vouloir se défendre plutôt qu'une intention sérieuse de le faire (!) ; » qu'elle savait bien qu'Elisabeth ne la recevrait point et refuserait de lui livrer les preuves alléguées contre elle. C'était cependant de la plus simple équité : le droit de se défendre a été partout et de tout temps un droit sacré et qui n'a jamais été dénié, même au dernier des accusés.

Les pièces que produisit Moray étaient toutes fort suspectes par elles-mêmes ; le déguisement sous lequel elles parurent et furent examinées, le mystère dont on entoura cet examen, sont autant de circonstances qui ajoutent aux soupçons. Tout se passa, comme on a vu, entre les accusateurs et des juges à qui on avait fait promettre d'être muets sur ce qu'ils auraient vu. Après de semblables procédés, refuser encore à Marie, qui les demandait pour pouvoir y répondre, les pièces qu'on invoquai! contre elle ; se hâter de renvoyer en Ecosse, pour couper courl à toute investigation, Moray et ses amis qui emportaient la cassette et les originaux : c'était avouer son impuissance. En effet que Moray et la reine d'Angleterre aient choisi de violer toutes les règles de la justice s'ils pouvaient faire autrement qu'ils aient préféré, s'ils pouvaient affronter la lumière, s( donner l'air, en se cachant dans l'ombre, le premier d'un fau3 témoin et d'un calomniateur, la seconde d'un j uge prévaricateur c'est ce qu'aucun homme impartial ne pourra jamais admettre

(1) Lettres de Cecil, 14 décembre 1568 et 3 Janvier 1569, Cabala, p. 145 e

Qu'on assigne au mystère dont Moray entoura ses preuves, et au refus d'Elisabeth d'en livrer les copies, une raison quelconque autre que la crainte d'en voir démasquer la honteuse faiblesse, peut-être alors l'esprit restera-t-il en suspens sur leur faleur; mais jusqu'ici, personne n'ayant pu donner de leur conduite une autre explication sérieuse ni plausible, on peut hardiment conclure que des lettres, les unes étaient fabriquées, et que les autres n'avaient pris un air coupable qu'en changeant d'adresse et de sens par les artifices de Lethington (1). Ce fut, à ce qu'il paraît, l'avis de ceux qui furent chargés de les vérifier. L'évâque de Ross l'affirma hautement dans le livre qu'il publia pour défendre l'honneur de sa maltresse (2) ; et le commandeur Petrucci écrivait à Cosme 1er « qu'il avait été reconnu de tous, et sans aucun doute, que la reine d'Ecosse était complètement innocente, et que les vrais coupables étaient ses accusateurs (3). >

(i) Voy. note Jf.

(?) Défense de l'honneur de Marie, dans Akdhrson, , 1. 1, 2ff partie, p. 80.

(3) Petrucci à Cosme !•% février 1569, dans Ladanoff, t. VII, p. 147.

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