CHAPITRE III
Avis donné en Ecosse des intrigues de Moray avec la reine d'Angleterre * — Complot ourdi par les amis de Marie pour assassiner Moray. — Réconciliation hypocrite de ce dernier avec le duc de Norfolk. — Nouvelles intrigues pour marier le duc avec Marie. — Ordres donnés par cette princesse et le duc de ne rien tenter contre le régent — Translation de Marie à Tutbury. — Vaine protestation qu'elle adresse à Elisabeth. —Ses commissaires obtiennent la permission de partir. — Leur séjour à Tutbury. — Résignation de Marie. — Ses occupations. — Conduite de Moray après son retour en Ecosse. — Proclamation contre la reine. — Préparatifs de guerre. — Convention de Glasgow. — Plaintes de Marie contre la proclamation des usurpateurs. — Réponse hypocrite d'Elisabeth. — Arrestation du duc de Châtellerault et de lord Herries.— Découragement des par J sans de la reine. — Leur soumission forcée. — Vengeances odieuses de Moray. — Complot d'une partie de la noblesse anglaise pour renverser Cecil. — Arrivée de l'évéque de Ross à Londres. — Requête pressante de Marie pour être restaurée. — Conditions proposées par l'évoque de Ross. — Objection d'Elisabeth, fondée sur une prétendue cession faite an duc d'Anjou par Marie de ses droits à la couronne d'Angleterre. — Dénégations de Marie. — Contre- propositions rédigées par Leicester. — On offre secrètement à Marie d'épouser le duc de Norfolk. — Réponse de Marie — Efforts de Norfolk pour gagner des adhérents à ce projet. — Approbation dd la cour de France. — Conseils de Leicester en faveur de la reine d'Ecosse.— Accueil peu favorable qu'il reçoit d'Elisabeth. —Engagement entre Marie et le duc de Norfolk. — Imprudence de leur conduite. — Négociations pour le rétablissement de Marie. — Mission de lord Boyd en Ecosse. — Lettres d'Elisabeth à Moray. — Conseils de Throckmorton en faveur du mariage avec le duc de Norfolk. — Lettre de Marie pour demander l'annulation de son mariage avec Bothwell. — Convention de Perth. — Menées de Moray pour faire rejeter les propositions de la reine. — L'assemblée décide qu'elle ne sera point rappelée en Ecosse et qu'on ne s'occupera point de son divorce. — Avis secrets envoyés à la cour d Angleterre du projet de mariage entre Marie et Norfolk. — Méconten-
HISTOIRE DB MARIB 8TUART. Uf
taoeot d'Elisabeth. — Entrevue de l'ambassadeur français avec Elisabeth. — Emportements et menaces de cette reine contre Marie. Execution à Saint-André de Paris ; sa confession. — Arrestation de Lethington et de Bilfonr, comme complices du meurtre de Dernier. — Intervention de Grange en leur laveur. — Moray consent à trahir le duc de Norfolk et à livrer les lettres confidentielles qu'il en a reçues. Révélations laites par Leicester à Elisabeth. — Complot pour faire évader la reine captive. — Mesures prises pour en empêcher l'exécution. —Norfolk quitte subitement h cour. — 11 y revient sur un ordre d'Elisabeth. — 11 est arrêté ainsi que ks principaux complices. — Instruction de son procès.
On a souvent reproché à Marie Stuart de n'avoir cessé , pendant ses dix-neuf ans de captivité , de nouer des intrigues contre la reine d'Angleterre ; mais en la retenant prisonnière f en provoquant ses sujets à la diffamer, en bouleversant son royaume , en violant à son égard toutes les lois de l'équité 9 Elisabeth lui en avait fourni d'assez justes motifs : jamais pro- Tocation plus odieuse ne justifia mieux le droit de légitime défense.
Dès le milieu de décembre , c'est-à-dire au moment où elle chargeait ses commissaires de reprendre les conférences, Marie avait été avertie des menées d'Elisabeth pour la garder en Angleterre , maintenir le pouvoir à Moray , et se faire livrer le jeune prince (1) comme un gage de sa domination sur l'Ecosse. Marie prit aussitôt des mesures pour parer à cet abaissement de son royaume et aux dangers qui les menaçaient , elle et son fils. Elle nomma pour ses lieutenants en Ecosse le duc de Châtellerault et les comtes de Huntley et d'Argyle (2) ; elle avertit les principaux seigneurs restés fidèles , et les engagea à fendre publics les projets de ses ennemis. Alarmée surtout pour son enfant, elle le recommanda au comte de Mar avec la plus tendre sollicitude : « Mon fils , » disait-elle , c doit être mis hors de vos mains et envoyé en ce pays , et la garde du château de Stirling soumise à une garnison d'étrangers. Vous
(1) ProjecU.. . (in CeciVt hand), Goodall, t. II, p. 274-280 et 295*297. P) Ubaxoff, t. II, p. 269-273.
savez que je vous ai baillé Tua et l'autre pour la fiance que j'ai eue en vous... Pourvoyez de bonne heure à la sûreté de la place, et prenez garde que mon fils ne vous soit dérobé, et que vous ne soyez circonvenu... Je crois que n'avez parent dont la cupidité et ambition de régner vous sût induire à consentir la ruine et désolation de votre pays , et de le voir rendu misérablement vassal et esclave d'un autre , comme il sera , si Dieu, par sa bonté et miséricorde , ne rompt les malheureux desseins de ceux qui pensent par tels moyens s'agrandir et faire leurs particulières affaires. » Marie avait ajouté de sa main : « Souvenez-vous que , quand je vous baillai mon fils comme mon plus cher joyau, vous me promîtes le garder et ne le délivrer sans mon consentement, comme depuis avez aussi fait par vos lettres (1). »
A la suite de ces révélations, des proclamations furent faites en Ecosse, qui dénonçaient Moray comme ayant vendu son pays à l'Angleterre. On l'accusait d'avoir acheté l'appui d'Elisabeth au prix d'un honteux maiyhé , par lequel il s'était engagé à lui livrer le prince d'Ecosse, les châteaux d'Edimbourg, 4e Stirling et de Dumbarton , à condition qu'il serait maintenu dans son usurpation , et déclaré légitime si le prince venait à mourir ; auquel cas , il reconnaîtrait tenir la couronne d'Ecosse de la reine d'Angleterre (2). Si les détails étaient exagérés , le fond de l'accusation était vrai. Elle produisit une grande émotion : tout ce qui conservait un reste de l'ancien esprit national fut indigné contre Moray et sa puissante protectrice. L'effet fut tel qu'Elisabeth crut devoir démentir publiquement « ces bruits calomnieux, qui n'avaient été semés, » disait-elle, « que par des factieux , pour troubler l'amitié des deux royaumes et faire douter de son honneur et de sa sincérité. » Elle répétait plusieurs fois avec emphase « qu'elle avait toujours été et serait toujours , grâce à Dieu , une princesse d'honneur et
(t) Marie Stuart au comte de Mar, 17 décembre 1568 , Labanoff, t. II, p. 354-256.
(2) Mémoiret de Crawford, p. 127; Copiés de deux lettres de Marie, Labanoff, t. H, p. 245-253.
amie de la vérité (1). » Malgré cette protestation , il est certain qu'elle faisait en secret tous ses efforts pour que le prince d'Ecosse lui fût remis (2) .
cLe régent,» dit James Melvil, « n'avait retiré d'autre fruit de toutes ses intrigues pendant les conférences, que d'être méprisé de la reine et du conseil d'Angleterre, détesté du duc de Norfolk et blâmé de ses amis les plus sincères. 11 fut obligé de rester longtemps à Kingston dans le déplaisir et la crainte, sans argent et sans espoir d'en obtenir (3). » Les nouvelles répandues en Ecosse contre lui ajoutèrent encore à la haine que lui portaient ses ennemis. Les habitants des frontières, ceux du Liddesdale , des comtés de Berwick et de Dumfiies, résolurent de lui faire expier à son passage sa tyrannie en Ecosse et sa honteuse conduite en Angleterre , si toutefois les Anglais le laissaient sortir de leur pays*
Parmi les seigneurs admis à vérifier ses preuves , le plus grand nombre, persuadés de l'innocence de Marie et de la culpabilité de ses accusateurs , l'avaient pris en haine à cause de sa lâcheté et de sa fourberie. Le duc de Norfolk , qui avait eu à souffrir de sa perfidie , les comtes de Northumberland et de Westmoreland , tous deux catholiques, étaient particulièrement animés contre lui. Aussi laissèrent-ils s'organiser, si même ils n'y prêtèrent la main, un complot contre sa vie et celle de ses compagnons. C'était près de North-Allerton que le régent devait être intercepté par les Norton , les Mackenfleld et leurs vassaux , et probablement mis à mort avec aussi peu de pitié qu'en avaient montré les assassins de Riccio et de Darnley (4).
Effrayé du danger qui le menaçait , « abandonné pour le moment de tous ses amis d'Angleterre, n'ayant pas un sou (5), »
(1) A proclamation..., 2 janvier 1569, dans Goodaxl, t II, p. 328 et 329, et Hatmbs, p. 500.
(2) Marie à l'archevêque de Saint-André, 18 janvier 1569, Bopeloun MS. et Project*... (in Cecil's hand) dans Goodall.
(3) Melvil, p. 212.
(4) IfuRDM, p. 51, et Mhlvil, p. 215.
(5) Mklvil.
ii 8
Moray eut recours à ses moyens ordinaires : l'hypocrisie et la duplicité. Il chercha à regagner les bonnes grâces du duc de Norfolk par l'etftremise de son ancien ami Throckmorton . Le duc refusa d'abord de se mettre de nouveau en rapport avec un homme aussi méprisable; mais il finit par céder aux instances de Throckmorton. Une entrevue secrète fut ménagée, dans laquelle Moray feignit de vouloir se réconcilier non-seulement avec le duc, mais avec Marie. Il protesta de son repentir pour sa conduite passée, de son dévouement et affection pour la reine qui l'avait , dit-il 9 comblé de biens et dont il avait l'honneur d'être le frère bâtard; enfin , du bonheur qu'il aurait à la voir remonter sur le trône, d'autant qu'il était fatigué des soins du gouvernement. Il s'offrit à employer tous ses efforts, dès qu'il serait de retour en Ecosse, pour lui faire rendre la couronne ; il en jura sa foi et son honneur , assurant qu'il ne demanderait rien , sinon qu'elle voulût bien pardonner à ceux qui l'avaient offensée. Puis , flattant les désirs secrets de Norfolk, Moray déclara qu'il redoutait beaucoup le mariage de la reine avec un prince étranger; qu'il désirait vivement qu'après avoir épousé un enfant , puis un étourdi et en troisième lieu un furieux, elle choisit enfin un homme d'un jugement sûr comme était le duc. Il vanta les avantages d'une telle union , et offrit de l'appuyer de tout son pouvoir. Ensuite il engagea le duc à faire sa cour à Marie , et proposa d'envoyer lui-même un messager à Bol ton pour la persuader. Norfolk accepta ; et , après avoir recommandé au régent le plus profond secret, il lui dit en le quittant: « Maintenant, comte de Moray , vous avez ma tête entre vos mains (1). »
Moray répéta à divers membres de la noblesse les offres et promesses qu'il avait faites au duc Aucun ne soupçonnant sa perfidie, tous avaient jugé le projet fort sage. Us firent dire à la reine d'Ecosse de bien accueillir les propositions d'accommodement que lui ferait Moray , et d'arrêter toutes les mesures qui avaient été prises pour lui fermer le retour en Ecosse ,
(1) Lesly's Négociations, Andbrson, t. III, p. 35-38; Melvil, p. 214; Càmj>Bif, p. 157; Moray A Cecil, Robert»*, appentis.
HISTOIBE DE MARIE STUAHT. 115
l'assurant que cette fois il tiendrait ses engagements. L'évoque de Ross fut mis dans le secret; Moraylui demanda de plaider en sa faveur. Mais le prudent prélat, tout en informant sa maltresse de ce qui se passait , lui conseilla d'exiger des garanties ; car il soupçonnait le bâtard de n'être point sincère. Il donna le même avis à Norfolk et ne cacha à personne ses dé* fiances (1). Mais le pauvre duc était tellement décidé à épouser la reine d'Ecosse, dès que son innocence aurait été déclarée (2), qu'il ne voulait croire qu'à ce qui flattait sa folle ambition» Déjà les autres prétendants lui portaient ombrage. Moray lui ayant confié que la cour d'Espagne travaillait à marier la reine captive à don Juan d'Autriche , il prévint Elisabeth, afin qu'elle traversât ce projet, et que la crainte d'un mariage espagnol la disposât à favoriser le sien (3).
Quand Moray jugea que Marie était assez préparée à une ouverture de réconciliation, il lui dépécha Robert Melvil, pour l'assurer de la sincérité de son repentir et lui dire que , si elle voulait oublier le passé, il était prêt à seconder son rétablissement sur le trône, ainsi que le mariage projeté entre elle et le duc de Norfolk. Marie répondit fort sagement que , de quelque blessure que son cœur eût été atteint par l'ingratitude sans bornes de Moray et de ses amis, elle était disposée à leur pardonner et à prendre leurs conseils comme autrefois ; mais qu'elle ne se prêterait à aucun mariage quel qu'il fût , sans l'avis des états du royaume ; que pour le moment, elle n'avait aucune réponse à faire à ce sujet , et n'en ferait point qu'elle n'eût été préalablement remise en liberté et rétablie sur le trône (4). Peu importait à Moray -, il avait atteint son but. Le duc de Norfolk, le traitant comme son meilleur ami , lui fit obtenir d'Elisabeth un prêt de cinq mille livres (5); et les habitants des frontières anglaises qui étaient en armes pour
{ (1) Lesly's Négociations, dans Ahderso*. t. III, p. 39 et 40.
(2) Cahot».
(3) IfuRDiN, p. 42; Correspondance de Féneion, t. H, p. 214-217 , et Labaxorr, t. H, p. 280.
(4) Lesly's négociations, àndbrson, t. III, p. 40 et 41 ; Camden, p. 158.
(5) IIklvil, p. 214, et Goodall, t. II, p. 313 et 314.
l'intercepter, reçurent Tordre de lui livrer passage sans l'inquiéter. En même temps Marie , renouvelant la faute qu'elle avait commise déjà deux fois à la prière d'Elisabeth , écrivit à ses lieutenants et aux chefs des borderers de renoncer à toute tentative contre le comte de Moray , et de renvoyer les troupes qu'ils avaient rassemblées, et qui étaient prêtes à entrer en campagne (1). L'ordre était plus généreux que sage : les partisans de Marie n'y obéirent qu'avec répugnance ; car ils sentaient que c'était, comme l'année précédente, les livrer à la discrétion de leur ennemi.
Moray ne devait qu'à Marie et au duc de Norfolk de pouvoir rentrer sain et sauf en Ecosse; cependant, il n'avait pas encore repassé la frontière que déjà il avait trahi l'un et l'autre. Il livra à Gecil une copie, peut-être altérée (2), des lettres que Marie avait écrites à ses partisans pour se plaindre des intrigues qu'on ourdissait contre elle ; et, s'il faut en croire Melvil, il révéla à Elisabeth ce qui s'était passé entre lui et le duc de Norfolk (3). A peine arrivé à Berwick, il écrivait à c son bienaimé et dévoué ami », le secrétaire Gecil : « Autant que j'ai pu me renseigner, la mère du roi n'est nullement découragée et ne se croit point abandonnée de ses amis. Il y a donc plus que jamais occasion de veiller à ce qu'elle soit sûrement gardée. Je vous en préviens, autant pour la sécurité de votre maîtresse et le repos dont les hommes pieux jouissent sous son gracieux gouvernement que pour ma propre place et mon intérêt, qui ne peuvent être à l'abri de toute atteinte que si votre pays est tranquille. » Et il ajoutait c que ce serait un grand bien si les commissaires de Marie pouvaient être retenus encore quelque temps (4). »
(1) Lesly's Négociations, dans Andkrsok, t. III, p. 42 ; Murdin, et Labanofp, t. II, p. 308.
(2) Quand Knollys représenta cette copie à Marie, elie en avoua une partie, mais nia avoir rien écrit contre la reine d'Angleterre. Knollys à Cccil, 27 et 28 janvier 1569, State papert office.
(3) Mklvil, p. 215.
(4) Moray à Cecil, 31 janvier 1569, dans Hay»es, p. 506, et Goooall, t. II, p. 332 et 333.
Ces avis furent exactement suivis. Le duc de Châtellerault, qui était en route pour l'Ecosse, fut arrêté à York sans raison et quoiqu'il fût muni d'un sauf-conduit ; lord Herries et l'évoque de Ross furent retenus sous de mensongers prétextes , et Ton se disposa à transférer Marie dans une prison plus sûre. « On a usé de plus de rigueur à l'égard de la reine d'Ecosse depuis quelque temps, » écrivait un secrétaire de l'ambassade française, c afin de la forcer à résigner sa couronne ; et on Ta menacée, si elle fait quelque résistance et refuse d'aller où on veut l'envoyer, de l'enlever dans son lit avec ses femmes , de les déposer dans une litière de force et de les y enfermer (1). ■ Marie avait en effet déclaré qu'on ne l'emmènerait que de force ; le moment venu , elle se contenta d'adresser à sa rivale des remontrances et des plaintes : « Je suis traitée si rigoureuse* ment, » lui écrivait la pauvre prisonnière, « que je ne puis comprendre d'où procède votre si extrême indignation que cela démontre qu'avez conçue contre moi... Je ne puis sinon lamenter en ce ma mauvaise fortune , voyant qu'il vous a plu non* seulement me refuser votre présence , m'en faisant déclarer indigne par votre noblesse, ains me souffrir déchirer par mes rebelles, sans les faire répondre à ce que je leur avais mis sus , ne me permettant avoir les copies de leurs fausses accusations ni lieu pour les accuser ; ains leur avez donné permission de se retirer avec un décret comme les absolvant et fortifiant dans leur usurpée prétendue régence.. ., avant, m'ayant donné le blâme et couvertement condamnée sans m'ouïr, retenant mes ministres d'une part, me faisant transporter par force sans me faire entendre la résolution en mes affaires , ni à quelle fin je dois entrer dans un autre pays , ni quand j'en sortirai, ni comme j'y serai et à quelle fin retenue, m'étant tout support et requêtes refusés. Toutes ces choses et autres petites rudesses, comme de ne me permettre recevoir des nouvelles de mes parents de France , ni de mes serviteurs pour mes particulières nécessités..., me rendent si troublée, et
(1) Rapport de M. de La Vergne à Catherine de Médicis, Correspondance de FéntUm, t. I, p. 169.
à dire vrai si craintive et irrésolue , que je ne sais à quoi me ranger, ni ne puis me résoudre d'obéir à une charge si subite de partir sans entendre nouvelle de mes commissaires ; non que ce lieu ou un autre me soit en rien plus agréable que où il vous plaira...; car je suis entre vos mains, et pouvez commander au moindre des vôtres de faire sacrifice de moi que je ne ferai qu'appeler à Dieu et à vous ; car d'autre appui, je n'en ai aucun... Dieu veuille que me traitiez comme je désire mériter en votre endroit. Quand cela adviendra , je serai contente; sinon, Dieu me donne patience et à vous sa grâce (1). »
Ces plaintes de Marie furent inutiles : sa rivale ordonna qu'elle fût transportée sur-le-champ à Tutbury. C'était le 26 janvier, le froid était très-rigoureux, et les chemins couverts de neige. Marie Stuart et lady Levingston , toutes deux souffrantes , étaient portées dans une litière ; les autres femmes suivaient à cheval , indignées de la manière barbare dont on traitait leur maltresse, et maugréant contre le froid et les difficultés de la route. Le cortège était escorté et surveillé par les vétérans du capitaine Read.
Au bout de quatre jours de ce pénible voyage, lady Levingston était tellement souffrante qu'il fallut la laisser en arrière; le lendemain , Marie elle-même ne put atteindre l'endroit où elle devait passer la nuit (2). Ce ne fut qu'après dix jours de fatigue et de souffrance, qu'elle arriva enfin au château de Tutbury. Il appartenait au comte de Shrewsbury. C'était une vieille forteresse royale , froide , humide , à moitié délabrée et située dans un pays triste et insalubre ; elle était entourée de murs épais et d'un large fossé ; on n'y pénétrait que par un pont-levis que défendaient plusieurs tours armées de canons. Marie y fut reçue par le comte et la comtesse de Shrewsbury, qui étaient chargés de lui faire les honneurs de leur lugubre bastille, à peu près comme un geôlier est chargé de faire les honneurs de sa prison. Le comte (3) était courtois et bienveillant,
(1) Marie à Elisabeth, 22 janvier 1569, Labànoff, t. II, p. 281-2S4.
<2) Labaxoif, t. II, p. 294 et 295.
(3) George Talbot, comte de Shrewsbury, était un des membres les plus
quoique soupçonneux et dévoué aux caprices d'Elisabeth ; mais Marie devait trouver plus d'une fois, dans le caractère méchant de la comtesse, une aggravation aux rigueurs de sa captivité. Jusque-là les commissaires de Marie avaient en vain demandé la permission de se retirer ; Elisabeth la leur avait toujours refusée sous de vains prétextes. Dès qu'elle sut que Moray était arrivé en Ecosse et Marie enfermée à Tutbury , elle consentit aies laisser partir. Ils sollicitèrent encore une fois la liberté de leur maîtresse ; Elisabeth répondit que le débat entre elle et ses sujets n'étant pas vidé, elle ne pouvait lui permettre de retourner dans ses États ; mais que, quoique transférée de Bolton à Tutbury, elle n'en serait pas moins traitée comme une princesse libre , avec tous les égards et privilèges dont elle avait joui auparavant ; et que rien ne serait tenté qui pût porter atteinte à sa dignité ou à son honneur. Un sauf-conduit leur fut donné; ils partirent dès le lendemain pour Tutbury (1). Marie fat très-satisfaite des belles paroles qu'ils lui apportaient de la part d'Elisabeth ; mais ce n'étaient que des caresses intéressées. Elle le comprit, quand l'évéque de Ross l'informa que cette bonne cousine persistait à demander qu'elle abdiquât, et que le prince d'Ecosse fût envoyé en Angleterre. Elle écrivit surle-champ : c Bien vous supplié-je d'une chose, qui est de ne permettre plus qu'il soit mis en avant de si déshonnétes et désavantageuses ouvertures pour moi, que celles à quoi l'évéque de Ross a été conseillé prêter l'oreille ; car j'ai fait vœu solennel de ne jamais me démettre de la place où Dieu m'a appelée, tant que je pourrai sentir mes* forces battantes pour ce fait, comme, je le remercie, je les sens augmenter avec l'envie de m'en acquitter mieux que jamais, et avec plus de suffisance par le temps et l'expérience acquis..» Et quant aux réponses
riches de la vieille noblesse d'Angleterre. Son avarice était égale à sa fortune. 8a femme, dont il était le quatrième époux, était beaucoup plus jeune que lui et le dominait. Lodge dit qu'elle avait une intelligence toute masculine, mais qu'elle était altière, jalouse, égoïste et sans cœur. (Lodoi's Iikutrotûms).
(I)Goodaix, t. II, p. 535-336.
que vous désirez, je serai prête quand il vous plaira m1 admettre eu votre présence , de vous en résoudre et faire paraître la fausseté de leurs calomnies et mon innocence , laquelle Dieu manifestera, comme mon espoir est en lui (1). »
Marie fit partir lord Herries pour l'Ecosse avec des instructions pour les chefs de son parti. Elle garda auprès d'elle ses autres commissaires ; mais au bout de quelques jours, ils furent séquestrés dans une petite ville voisine , sous prétexte qu'ils cherchaient à faire évader leur maltresse (2). Marie n'y songeait point; elle s'était marne assez bien résignée à son changement de résidence. Gomme on lui avait obstinément refusé un prêtre catholique , elle assistait de temps en temps au service protestant avec un livre des psaumes à la main. Elle étudiait l'anglais , ou employait de longues heures à des travaux d'aiguille représentant différents sujets qu'elle ornait de devises de son invention, dont la plupart avaient rapport à ses infortunes. Le comte de Shrewsbury la surveillait de très-près. Elle ne se couchait jamais avant une heure ou deux du matin ; mais pour qu'elle ne fût pas tentée de s'évader, deux hallebardiers veillaient nuit et jour sous les fenêtres, de sa chambre. Le courtisan Nicolas White, qui donnait ces détails à Cecil, ajoutait en forme de conseil : « Il ne faut laisser que peu de sujets approcher de cette dame ou converser avec elle ; car , outre qu'elle est d'un rang éminent, elle possède, bien qu'à vrai dire elle ne soit pas comparable à notre reine, une grâce séduisante, un charmant parler écossais, un esprit vif et une grande douceur. Sa renommée pourrait bien pousser quelques personnes à tenter de la délivrer, et -la gloire, jointe à l'intérêt, en solliciter d'autres à beaucoup hasarder pour elle (3). »
Marie Stuart était soutenue par une espérance secrète : elle comptait sur les promesses de Moray ; mais, à peine de retour en Ecosse , l'ambitieux bâtard avait jeté le masque. Il commença par faire approuver , dans une assemblée de ses adhê-
(1) Marie à Elisabeth, 10 février 1569, Labanovf, t. II. p. 300 et 301,
(2) Lbslt's, Négociations, dans Anderson, t. III, p. 43.
(3) Nicolas White à Cecil, 26 février 1599, Haykbs, p. 599 et suiv.
H18T0IRB DE MARS 8TUÀRT. 12 1
rente, tout ce qui avait été fait en Angleterre pour diffamer la reine (1). Puis, après avoir ordonné à tous les sujets de prendre les armes , il publia une proclamation , dans laquelle le jeune roi déclarait « que sa mère ayant osé accuser le régent de trahison, il avait été reconnu que ledit régent et la noblesse avaient agi très-honorablement et d'une manière conforme à leur devoir ; qu'au contraire il avait été vérifié, par des lettres écrites de la propre main de la reine, qu'elle avait été complice da meurtre du feu roi (2). > Les partisans de Marie firent mine d'abord de vouloir opposer la force à la force : ils convoquèrent leurs vassaux ; mais, aidé de l'argent de l'Angleterre, le régent fut prêt le premier. Le duc de Ghàtellerault avait été menacé par Elisabeth de la ruine de toute sa maison , s'il ne reconnaissait point l'autorité du roi : il eut peur (3) ; les autres seigneurs du parti n'étaient guère plus rassurés. Après s'être consultés, ils jugèrent qu'une réconciliation avec leurs ennemis serait moins dangereuse. Une première assemblée eut lieu le 13 mars h Glasgow. Le comte de Cassilis , lord Herries et l'abbé de Kilwinning y représentaient le parti de la reine. Moray leur demanda de reconnaître l'autorité du roi ; ils y consentirent, à condition qu'ils seraient réintégrés dans leurs biens et dignités, et que Moray et ses amis ne rejetteraient aucune des propositions qui seraient c profitables à l'honneur, à la commodité et à l'avancement de la reine. » Après ces préliminaires, une as* semblée solennelle fut fixée au 10 avril suivant. Les chefs des deux partis y devaient, « comme bons amis, traiter ensemble, regarder à conclure les articles et points qui concernaient la reine, et ce qu'ils verraient être nécessaire pour son honneur ; » et procéder ensuite à une pacification générale. Moray donna sa parole que les lords de la reine pourraient venir à Edimbourg et s'en retourner en toute sûreté ; mais il les obligea à disperser leurs forces et à livrer des otages (4). Us le firent immé-
(1) Goodall, t. II, p. 370 et 371.
P) Proclamation de Moray, dans F&nhlon, t. I, p. 342 et 343.
(3) LAB4K0FF, t. II, p. 320.
(4) CowaUûm de Glasgow, 13 mars, Hayves, p. 512 et 513; Fèhklok, t Ir P 3MU302, et Teulbt.
•diatement, persuadés que Moray allait de son côté dissoudre sou armée. Mais il s'en garda bien ; il maintint toutes ses forces sous prétexte d'une expédition contre les maraudeurs des fron- ! tières (1).
Ce rapprochement ressemblait assez à une défection ; Marie -en fut très-affligée. Elle ressentit plus vivement encore la proclamation dans laquelle les usurpateurs prétendaient que la reine et la noblesse d'Angleterre l'avaient reconnue complice du meurtre de Darnley; elle s'en plaignit amèrement (2). « Peut-il entrer dans votre pensée, » lui répondit Elisabeth, « que j'eusse en si peu d'estime mon honneur, ou que j 'oubliasse à ce point ma naturelle affection vers vous, que je vous condamnasse avant d'ouïr votre réponse; et si peu de respect pour l'ordre des choses, que j'eusse conclu avant d'avoir commencé (3) ? » Marie feignit d'être satisfaite ; mais, plus sûrement informée des perfidies d'Elisabeth, elle s'adressa à la France et à l'Espagne. Elle n'avait rien à attendre ni de l'une ni de l'autre : la France était occupée de ses propres dissensions ; et quand le cardinal de Lorraine proposa au roi d'Espagne de déclarer la guerre à Elisabeth , ce prince répondit qu'il voulait, avant tout, soumettre ses sujets rebelles et rétablir la paix dans ses États; que tout ce qu'il pouvait faire pour la reine d'Ecosse, c'était de solliciter sa mise en liberté , et qu'il ne cessait de la demander (4).
Le 10 avril , jour fixé pour discuter et conclure la pacification de l'Ecosse, les principaux lords de la reine se rendirent à Edimbourg, comme il était convenu, sauf Huntiey et Argyle, qui avaient refusé de souscrire à la convention de Glasgow. Il s'agissait de s'entendre sur deux points impossibles à concilier : le maintien de l'autorité du roi et la restauration de la reine.
(i) Tttlbr, t. VI, p. 90 et 91.
(2) Marie à Elisabeth, 14 mars 1569. Labanovf, t. II, p. 306-309.
(3) ÉlUabtth à Marie , 30 mars 1569 , Correspondance de Fénelon , t. I , p. 344.
(4) Philippe II au cardinal de Lorraine , 30 avril 1569 , Archiva de Simancas.
HISTOIRE M MAKIS 8TUART. 123
Moray n'avait r intention de laisser discuter ni Tua ni l'autre. Dès que le duc de Châtellerault et lord Hoiries furent entrés dans la salle du conseil, le régent se leva et leur présenta d'un air hautain un papier, qu'il leur ordonna de signer avant de procéder à toute discussion. Le duc se récria, disant que ce n'était point là ce qui avait été convenu ; que l'objet de la réunion était de délibérer et de s'entendre sur les mesures à prendre à Fégard de la reine. Moray eut recours aux menaces ; mais ni lord Herries ni le duc n'en furent ébranlés. Ils dirent qu'ils avaient fidèlement observé la convention de Glasgow ; qu'ils étaient venus à Edimbourg, comptant sur la parole qu'il leur avait donnée; que ce serait une honte pour lui d'y manquer, et un acte insigne de fourberie et de despotisme. Pour toute ré* ponse Moray fit appeler ses gardes et saisir , comme des malfaiteurs, le premier pair du royaume et le brave lord Herries* Ce dernier, qui était le plus redouté, fut enfermé le jour même au château d'Edimbourg; le lendemain on y conduisit le duc, qui déclara, en se voyant ainsi traité, qu'il n'y avait plus d'accord possible, qu'il porterait sa tête sur l'échafaud plutôt que de reconnaître d'autre autorité que celle de la reine (1).
Ce manque de foi de la part du régent indigna jusqu'à ses amis ; mais ce fut un coup terrible porté au parti de Marie. Dans le Nord, les comtes de Huntley et d'Argyle tenaient encore la campagne ; mais tout le Midi était réduit à l'impuissance. Bientôt le comte de Huntley resta presque seul en armes. Il écrivait à Marie qu'il ne pouvait plus compter que sur le comte de Grawford et Ogilvy ; qu'il lutterait néanmoins, tant qu'il en aurait le pouvoir; mais que sa ruine était inévitable et prochaine, s'il ne recevait bientôt un secours de France ou d'Espagne (2). Marie s'empressa de communiquer ce cri de détresse aux ambassadeurs de Charles IX et de Philippe II ;
(t) Mblvu., p. 219 ; Historié of James the test, p. 39 et 40 ; FArblon, Cor» rtapondance, t. I, p. 369; Lksly's Négociations, dans Andbbson, t. III, p. 44; LâBAXOFF, t. II, p. 322.
(2) BuntUy à Marie Stuart , avril 1569 , Archives de Simancas, leg. S2I , fok 48.
aucun secours ne fut envoyé; et au mois de mai, Huntley fut obligé de se soumettre comme les autres, pour éviter une ruine complète et inutile à sa souveraine.
Le champ était libre : Moray se lança avec son armée à la conquête d'un pays qui venait de ne soumettre, pillant les maisons, confisquant les héritages , emprisonnant les uns , levant sur les autres des taxes ruineuses et donnant un spectacle tel, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis que le royaume était habité. Et les malheureux qu'il traitait ainsi n'étaient coupables que d'être restés fidèles à leur reine captive. Il s'éleva de toutes parts des cris d'horreur et d'indignation (I). Le régent mit le comble à ses exploits, en faisant brûler comme sorcières, à Saint-André et à Dundee, quelques pauvres vieilles femmes (2), dont tout le crime était sans doute d'être encore attachées à l'ancienne religion. Il revint de cette expédition chargé de dépouilles destinées à l'enrichir lui et les parasites qui l'entouraient.
Ainsi persécutés et réduits aux abois, les partisans de Marie firent savoir à cette princesse que, s'ils s'étaient soumis, ce n'était que pour sauver leurs biens et leurs vies, parce que la reine d'Angleterre faisait cause commune avec les usurpateurs, et leur avait fourni non-seulement de l'argent, mais des secours d'hommes envoyés de Berwick par lord Hunsdon. Ils lui révélaient les menaces qu'elle avait faites au duc de Châtellerault, et la suppliaient d'employer ses amis en leur faveur, l'assurant que, qu'elles que fussent les apparences, ils lui restaient attachés de cœur et dévoués à sa cause (3).
Marie leur envoya des encouragements, leur donna des espérances, leur fit entrevoir des temps meilleurs (4) ; mais ce n'était pas assez, et c'était tout ce qu'elle pouvait faire. Elisabeth ne répondait à ses plaintes que par des mensonges ou
(1) Lesly's Négociations, Andbrson, t. III, p. 44; Mblvil. p. 220 , et Tffler, t. VI, p. 91.
(2) Occurrenit, p. 147, et Crawford, p. 127.
(3) Labanoff, t. 11, p. 321-323.
(4) Labanoff. t. II.
de noovelles rigueurs. Elle venait sans motif aucun, et uniquement parce qu'elle « ne voulait pas que sa rivale pût jamais reposer sa tête (1), » de la faire transférer de Tutbury à Winkâeld dans le comté de Derby.
En diffamant Marie Stuart, Elisabeth et Gecil avaient espéré la rendre inhabile à succéder à la couronne d'Angleterre. La reine, qui se défiait de ses droits à cause du défaut de sa naissance (2), pensait être délivrée par là des terreurs que lui causaient les titres de sa rivale ; et le ministre, «préparer la voie aux enfants du comte de Hertford (3), dont il était le tuteur et dont il appuyait secrètement les prétentions au trône. Ils furent tous deux trompés dans leurs calculs : aussitôt après les conférences, il se forma un parti puissant pour renverser Gecil et faire reconnaître les droits de Marie Stuart.
La noblesse d'Angleterre voyait avec un dépit secret l'influence toute puissante de Gecil sur l'esprit de la reine; elle était humiliée de l'élévation de ce parvenu, et lassée de son intervention tracassière dans les affaires intérieures des autres nations. Depuis huit ans qu'il gouvernait à son gré, l'argent du trésor n'avait été employé qu'à payer des trahisons et des complots tragiques en Ecosse, pensionner les chefs de la Réforme en Allemagne, soudoyer la guerre civile en France et secourir par dessous main les révoltés de Flandre. Ce qui
(1) CHALMBR3, t. Il, p. 4.
p) FfcfKLON, Discours au roi, Correspondance, t. I, p. xxvi.
(3) « IL ne se parle plus maintenant que du droict de troys : sçavoîr de
* la roy ne d'Ecosse, des pupilles de Herfort et du comte de Huntington. L'on
* a mis grand'peine d'esteindre et supprimer, si l'on eust peu, cclluy de la » rojrae d'Ecosse, par l'impression qu'on donnoit à la noblesse de ce pays » des choses advenues du meurtre du feu roy d'Escosse son mari, et de cel- » les qui étoient advenues avec le comte de Baudouel ; à quoy semble que » cette royne, pour quelque jalousie qu'elle avoit , se soit quelquefois incli- » née..., et qu'elle ayt laissé courir ce qui toueboit à son honneur... Cecil ■ est pour ceux de Herfort qui sont en sa tutelle , de la maison de Som-
* merset de laquelle il est serviteur ; le garde des sceaux , les évéques et
* ministres de la nouvelle religion pour Huntington , craignant que Marie
* n'abolisse leur religion. » (Lamothe Fénelon au roy, 23 juillet 1569, Corrtspondanct, t. II, p. 122 et 123.
126 HI8T0IRE DE MARIE STUÀftT.
s'était passé aux conférences, où le ministre et la reine s'étaient faits les complices d'une bande de conspirateurs et de meurtriers, mit le comble au mécontentement de la noblesse, et lui fit prendre en pitié la malheureuse princesse qui, quoique la véritable héritière du trône, était traînée de prison en prison, pendant que les usurpateurs qui l'avaient dépossédée jouissaient de la protection et des faveurs de l'Angleterre. Le parti des mécontents était considérable; il comptait les plus grands noms de l'aristocratie (1). Le favori d'Elisabeth, Leicester luimême, fut gagné aux intérêts de Marie, ainsi que Throckmorton, qui avait traité cette pauvre reine de « misérable femme, » qui avait été l'un des agents les plus actifs de la politique de Gecil en France et en Ecosse, et l'un des promoteurs du gouvernement de Moray. Il fut convenu qu'on s'opposerait désormais aux intrigues et aux projets du secrétaire. En effet, lorsqu'il proposa de nouvelles mesures contre la France et l'Espagne, les autres membres du conseil firent résoudre que la paix serait maintenue avec ces deux royaumes (2).
Leicester, désigné pour commencer l'attaque, osa représenter à Elisabeth que la politique de Gecil était désapprouvée par tous ses collègues, et que l'appui, accordé à des rebelles contre leurs princes, était aussi fatal à sa propre réputation qu'à l'intérêt de ses sujets. Elisabeth prit d'abord la défense de son ministre ; mais ceux qui voulaient le renverser ne se découragèrent pas : ils l'attaquèrent en plein conseil. Au lieu de faire tête à l'orage, Gecil feignit de devenir favorable à l'élargissement de la reine d'Ecosse ; il demanda au duc de Norfolk sa protection et ses conseils, lui promettant « d'être en toutes choses son dévoué serviteur (3). » Il se renferma pendant quelque temps dans ses fonctions de secrétaire, et la reine parut disposée à le sacrifier; car elle commençait à voir que la situa-
(1) MuRDiif, p. 103, et FAnblok.
(2) PtaiLON, Dépêche du 8 mars 15C9, Correspondance, t 1, p. 233, et Memorias. t. VII, p. 338.
(3) FéKELOw, t. I, p. 214, 233, 235, 258, 284, 411, 412, 414, et t. H, p. 51 et 52.
lion préparée par sa politique n'était pas sans danger. Le due d'Albe avait soumis les insurgés des Pays-Bas, et le duc d'Anjou Tenait de gagner la bataille de Jarnac ; le catholicisme triomphait sur le continent, et ceux qui le professaient en Angleterre ne supportaient qu'avec une impatience frémissante r oppression qui pesait sur eux ; les ports regrettaient leur commerce interrompu ; les marchands leurs marchandises saisies à Rouen et à Anvers par les rois de France et d'Espagne, qu'avaient poussés à bout les provocations de l'Angleterre.
D'un autre côté, il se manifestait parmi le peuple et les principaux de la noblesse une telle faveur pour la reine d'Ecosse, qu'Elisabeth commençait à redouter son séjour dans le royaume (1). Déjà à la pitié et aux protestations stériles succédaient les projets de complots. Le pape menaçait d'excommunier Elisabeth et recommandait sa rivale à tous les princes chrétiens ; les plus remuants d'entre les catholiques s'entendaient avec les ambassadeurs étrangers pour obtenir des secours, afin de secouer le joug ; le duc d'Albe envoyait de l'argent, et on lui promettait dès cette époque un succès certain, si Philippe II voulait entreprendre l'invasion de l'Angleterre : tant toutes les classes de la nation étaient fatiguées du gouvernement d'Elisabeth (2). Ce n'était qu'une juste rétribution de l'exemple funeste qu'elle avait donné en excitant partout des révoltes.
Aidés de cette situation, les nobles ligués contre Gecil auraient peut-être triomphé des résistances de leur reine, s'ils s'étaient contentés de la ruine du secrétaire; mais ils travaillaient en même temps au mariage du duc de Norfolk avec Marie Stuart, et se proposaient, après qu'il serait conclu, de faire reconnaître cette princesse comme héritière de la couronne d'Angleterre. C'était attaquer Elisabeth dans la partie la plus sensible de son égoïsme, c'était réveiller toutes ses jalousies et toutes ses terreurs.
Ce mariage avait été, comme on l'a vu, l'objet d'intrigues
(1) FfatiLOH, Dépêche du 13 mai 1569, t. I, p. 411. (1) MmoHêi, t. VU, p. 338.
secrètes aux conférences d'York et avant le départ de Moray pour l'Ecosse. Throckmorton conseilla au duc de se le faire proposer de nouveau par le comte de Leicester, mais d'affecter quelque répugnance, et d'opposer aux instances qui lui seraient faites les accusations dont on avait chargé la reine d'Ecosse. Il fallait, dit Throckmorton, que le projet parût venir du favori, parce que seul il pouvait obtenir le consentement d'Elisabeth. Tout se passa comme l'avait désiré et conseillé le rusé Throckmorton. Leicester atténua les accusations derrière lesquelles «e retranchait le duc, et celui-ci feignit de se laisser persuader. Pembroke, Arundel, Lumley et plusieurs autres seigneurs adhérèrent immédiatement au projet (i).
Sur ces entrefaites arriva à Londres l'évéque de Ross, que Marie envoyait pour entamer une négociation d'accommodement. La royale captive demandait à sa bonne sœur, ou de la remettre sur le trône, ou de lui permettre de chercher des secours ailleurs; car sa situation était devenue intolérable. «... Il n'est plus temps de différer, » disait-elle ; « par quoi je vous supplie, sans m'amuser davantage, me donner briève réponse ou que me voulez remettre présentement selon ma requête en mon pays, ou que du tout me refusez... Quelque autre réponse ou délai que je reçoive de vous, excepté l'accord de ma tant importune requête, je ne la saurais prendre qu'à refus, qui serait cause qu'à mon grand regret, j'accepterais toute autre aide qu'il plaira à Dieu de m'envoyer (2). »
Après avoir exposé l'objet de sa mission et en avoir conféré avec Elisabeth et ses ministres, l'évéque de Ross proposa par écrit les articles suivants :
La reine d'Ecosse s'engageait à ne troubler en rien ni la reine Elisabeth, ni ses héritiers légitimes, dans la possession de la couronne d'Angleterre, et à ratifier le traité d'Edimbourg de 1560, pourvu que ses droits fussent réservés pour le cas où Elisabeth n'aurait point d'héritier ;
Il serait conclu entre l'Angleterre et l'Ecosse un traité d'aï-
(1) Câmdbn. p. 158.
(2) Marie à Élûabeth, dans Labanoff, U II , p. 330-334.
liance, lequel serait approuvé par les états des deux royaumes et confirmé par les deux reines ; Marie donnerait comme garants de sa parole, si elle en était requise, les rois de France et d'Espagne ;
Pour être agréable à la reine d'Angleterre, Marie pardonnerait à ses sujets rebelles, à condition qu'ils rentreraient dans le devoir et lui rendraient son fils , les forteresses qu'ils occupaient, ses joyaux dont ils s'étaient emparés et les biens qu'ils avaient confisqués.
Le meurtre du roi serait poursuivi, et les meurtriers punis conformément aux lois du royaume ;
Bothwell ne pourrait jamais rentrer en Ecosse ; et un procès de divorce serait instruit d'après l'avis de la noblesse.
Ces articles une fois acceptés par les parties contractantes, la reine d'Ecosse serait renvoyée dans ses États avec une escorte honorable, et tous les actes contraires à ses droits seraient annulés (1).
Après avoir pris connaissance des propositions de l'évêque de Ross, Elisabeth en conféra avec son conseil : elles furent trouvées trop générales, mais d'ailleurs raisonnables. Il fut convenu que les ministres d'Elisabeth rédigeraient des contre-propositions ; que John Wood, qui se trouvait en mission à Londres, retournerait en Ecosse pour faire cesser les hostilités, et demander que des députés fussent envoyés pour prendre part à la conclusion du traité. Wood assura que son maître, le régent, accéderait à tout de très-grand cœur; car il était fatigué du gouvernement, et ne demandait pas mieux que d'en être déchargé et d'aider à la restauration de la reine, comme il l'avait lui-même déclaré. Les choses semblaient marcher vers un prompt et heureux dénoûment, lorsque le bruit parvint aux oreilles d'Elisabeth que Marie avait fait cession au duc d'Anjou de ses droits à la couronne d'Angleterre. L'évêque de Ross nia que sa maîtresse eût jamais fait pareille cession ; et Marie, informée de ce qu'on lui reprochait, s'empressa d'écrire à Elisabeth : « Je puis vous assurer sur ma conscience, honneur et
(1) Lesly's Négociations, dans Anderson, t. III, p. 46-49.
T. il. 9
crédit, que jamais n'ai fait nul contrat avec le duc d'Anjou ni autre , ni n'entrai jamais en cette opinion de faire chose k votre préjudice, depuis que je suis en âge de discrétion (1). »
Aussitôt après cette déclaration, l'évéque de Ross, appuyé par l'ambassadeur de France, insista pour que le traité fût conclu. Elisabeth répondit qu'elle voulait avoir auparavant despreuves certaines qu'il n'y avait eu réellement aucune cession. Marie envoya sur-le-champ en France un de ses écuyers, pour obtenir de la cour des déclarations conformes à la sienne (2). En attendant, on dressa les contre-propositions aux articles qu'avait présentés l'évéque de Ross; elles furent rédigées par Leicester et écrites de sa main. Elles étaient ainsi conçues :
Que la reine d'Ecosse n'entreprendrait rien qui pût porter préjudice à la reine d'Angleterre, ou aux enfants issus d'elle (3), dans leurs titres à la couronne d'Angleterre ;
Qu'une ligue perpétuelle offensive et défensive serait conclue entre les deux royaumes ;
Que la Réforme serait établie en Ecosse ;
Que les sujets de Marie Stuart, qui l'avaient offensée, seraient pardonnes et tenus en même faveur qu'auparavant;
Qu'elle révoquerait toute cession qui aurait pu être faite au duc d'Anjou.
Un dernier article fut ajouté, à l'insu d'Elisabeth, d'après lequel Marie devait, renonçant à tout mariage avec un prince étranger, s'engager à épouser le duc de Norfolk qui était le premier et le plus noble seigneur du royaume.
Ces articles furent envoyés à Marie avec une lettre très-affectueuse, écrite de la main de Leicester et signée des autres partisans du mariage. Dans cette lettre les seigneurs anglais recommandaient vivement le duc de Norfolk ; ils promettaient à Marie, si elle consentait à l'épouser, l'appui de toute la noblesse pour lui faire rendre bientôt sa couronne et confirmer ses droits à la succession.
(1) Marie à Elisabeth, Labanoff, t. II, p. 346 et suiv.
(2) Labanoff et Fénblon.
(3) Le mot légitimes avait été retranché.
c Ils s'emploieraient, » disaient-ils, c de tout leur pouvoir auprès de leur souveraine pour obtenir son consentement ; et ils ne doutaient point qu'elle n'approuvât un mariage qui devait être si profitable à l'amitié et au repos des deux royaumes (1 ). »
Dans la situation où se trouvait Marie, un mariage avec le duc de Norfolk, ainsi proposé par la noblesse, offrait d'immenses avantages : c'était à la fois la réfutation des calomnies de Moray, son rétablissement sur le trône d'Ecosse et la reconnaissance de ses titres à celui d'Angleterre. Elle répondit qu'elle donnerait toute sûreté à la reine, sa cousine ; que pour la ligue offensive et défensive, elle demandait seulement à prévenir le roi de France ; qu'elle obtiendrait du duc d'Anjou la renonciation demandée ; que, quant à la religion, sa conduite passée était une garantie pour l'avenir, que cependant, s'il fallait faire plus à son retour dans ses États, elle prendrait l'avis du Parlement. Puis, répondant à la proposition de mariage, elle disait qu'après avoir été si malheureuse jusque-là, elle avait d'abord songé à passer le reste de ses jours dans le veuvage ; mais puisque tant de seigneurs s'intéressaient au duc de Norfolk, elle était disposée à user de leur conseil, et à se départir de sa résolution dès que la nullité de son mariage avec Bothwell auraitrété prononcée. Toutefois, elle désirait qu'avant tout ils obtinssent l'assentiment de leur souveraine, parce qu'autrement le projet pourrait tourner contre elle et contre Norfolk: elle se rappelait trop ce qu'il lui en avait coûté pour avoir épousé Darnley sans l'avis de la reine d'Angleterre (2).
Après cette réponse de Marie, Norfolk chercha à gagner de nouveaux adhérents à son projet : il voulait que, lorsque Elisabeth en serait avertie, elle rencontrât chez les seigneurs un tel accord qu'elle ne pût faire autrement que d'y consentir. Tous ceux à qui le duc s'adressa témoignèrent de leur bonne volonté ;
(1) Càmdeji.
(1) Lesly's Négociations, Akdebson, t. III, p. 51-54: Camdbn, p. 159; Làbàkoff. t. Il, p. 358; Jfemoruw, t. 711, p. 341.
132 HISTOIRE DE MARIff BTUÀRT,
ils approuvèrent, à condition toutefois que rien ne serait tenté contre la reine (1). Gecil lui-même fut mis dans le secret et trouva le projet honorable et loyal (2). » On le communiqua aussi aux ambassadeurs étrangers. La cour de France nonseulement l'approuva, mais elle F adopta, et avec d'autant plus d'ardeur qu'on redoutait à Paris un mariage espagnol : Lamothe-Fénelon eut ordre de le favoriser de tout son pouvoir (3). Philippe II lui-même feignit d'y donner son approbation, bien qu'au fond il en fût peu satisfait; c'était à son frère bâtard don Juan qu'il aurait voulu marier la reine d'Ecosse (4).
Il n'y avait rien dans toute cette affaire qui menaçât la reine d'Angleterre : Marie avait demandé qu'avant tout elle fût prévenue ; la noblesse n'avait donné son consentement qu'à la condition que rien ne serait entrepris contre elle ; plusieurs de ses ministres étaient du complot, et son favori était à la tête. C'était sur lui qu'on comptait pour prévenir Elisabeth : il l'avait promis ; mais soit mauvais vouloir, soit crainte, il reculait devant une pareille ouverture. Quand Norfolk, qui sentait le danger du silence, le pressa de parler, il répondit qu'il ne fallait rien précipiter; il eût été bien aise de laisser ce soin à Lethington, dont on annonçait la venue prochaine en Angleterre (5).
A la fin cependant Leicester se hasarda à sonder la reine ; il osa même plaider la cause de Marie Stuart. Il n'y avait, dit-il, pour sortir de la situation chaque jour plus grave où Ton s'était mis, que deux moyens qui étaient ou de faire mourir la reine d'Ecosse, ou de la rétablir sur le trône. Il déclara que le premier serait une infamie, tandis que le second donnerait pour alliés à l'Angleterre les rois de France et d'Espagne, l'empereur et
(1) JjBSLy's Négociations, Andbrson, t. III, p. 62, et Camdbi*, p. 159.
(2) Lettre de Sussex à Cecil, dans Wright, t. 1, p. 327.
(3) Voyez entre autres. Dépêches du roi à Fénelon, des 27 juUlet, 25 août, 14 et 20 septembre et 19 novembre, et celles de la Beine mère à Fénelon, 21 septembre et 1" novembre 1569, Correspondance, t. VII, p, 35, 38, 50,
(1) FânBLON, t. II, p. 127, 194 et 195, 214 et 217.
(5) FfeiBLow, t. II, p. 65; Tytlib, t. VI, p, 94 j Càmmh; Haykes.
le pape, qui tons étaient des ennemis en ce moment. Quant k l'alliance de Moray, ajouta-t-il, elle n'est ni honorable ni lûre ; car il n'est pas le roi légitime de l'Ecosse.
Elisabeth fut « ébahie » d'entendre un tel langage dans la touche de son favori. Elle répondit qu'elle n'avait à attendre de la reine d'Ecosse restaurée que du mauvais vouloir et des intrigues ; que le plus sûr était par conséquent de la retenir en Angleterre, et de laisser le gouvernement à Moray; mais que, puisque les siens mêmes la trahissaient, elle saurait bien y remédier. Leicester lui fit observer que retenir Marie, c'était nourrir le serpent dans son sein, et s'exposer de la part de «es partisans à des complots incessants. Elisabeth trouva toutes ces raisons fort mauvaises, et Gecil « chercha à les faire pires encore (1). » Cependant Elisabeth parut s'être adoucie : « H semble, » écrivait Fénelon, « qu'on lui ait déjà fait trouver bon que la reine d'Ecosse soit mariée en Angleterre; et quand désormais elle ne le trouverait bon, l'on ne laissera de passer outre, tant les choses semblent être avancées avec Norfolk (2). »
Le duc avait été, en effet, très-pressé et plus impatient que sage : sachant que l'Espagne cherchait à le supplanter, que plusieurs seigneurs catholiques, et particulièrement les comtes de Northumberland et de Westmoreland, lui préféraient Philippe II et, à défaut de ce prince , le vainqueur de Lépante ; que déjà des propositions à ce sujet avaient été faites plusieurs fois à l'ambassadeur d'Espagne (3), il avait cherché par un engagement prématuré à s'assurer sa royale conquête. Marie, qui se voyait • entrer par ce mariage en possession de la couronne d'Angleterre après sa cousine (4), » n'avait pas su résister à tant d'impatience, quoiqu'elle n'ignorât point à quels dangers elle s'exposait. Une sorte de contrat avait été conclu entre eux : le duc avait envoyé un riche diamant à la reine
(l)FfctBLOH, t II, p. 124-126.
(2) Fêhklon, t II, p. 127.
(3) Jf «noria*, t. VII , p. 338-341 , et Mmoriak of rebeUion, Cothbbrt Shiepb.
(4) FfcfBLON, t. II, p. 127.
captive , qui l'avait accepté et promis de le porter à son cou jusqu'au jour de leur mariage ; elle avait renvoyé son portrait en gage d'acceptation. Dès ce moment, il y eut entre les deux fiancés un échange fréquent de lettres et de présents ; et révoque de Ross prit les conseils de celui qui semblait devoir être un jour répoux de sa souveraine (1).
La négociation pour le rétablissement de Marie paraissait terminée en Angleterre , les conditions ayant été acceptées de part et d'autre ; Elisabeth, pressée par ses ministres, consentit Jl ce qu'elle fût continuée en Ecosse. Elle remit à lord Boyd , -que Marie avait désigné pour négocier en son nom, une lettre adressée au régent, où elle déclarait qu'elle lui laissait le choix, ou de restaurer la reine sans conditions, ou de l'associer à son fils en conservant pour lui-même le gouvernement , ou enfin de la recevoir en Ecosse comme une personne privée. Un message aussi vague indiquait assez quels étaient les désirs secrets d'Elisabeth.
Le duc de Norfolk crut que l'occasion était bonne pour recommander ses affaires à Moray. Plein de confiance dans les promesses qu'il en avait reçues , il lui avouait en toute franchise que son mariage avec Marie était trop avancé pour qu'il pût en conscience revenir sur ce qu'il avait fait ; mais que cependant, il ne pouvait eu honneur aller plus loin « jusqu'à ce qu'eussent été enlevées les pierres d'achoppemeut qui l'empêchaient de procéder ouvertement. Quand vous les aurez enlevées, » disait-il, « le reste, sur mon honneur, suivra son cours à votre contentement et avantage. Ce que je vous demande donc avec instance , mon bon lord , c'est d'agir en toute diligence, afin que nos adversaires n'aient pas le temps d'entraver notre détermination (2). »
Throckmorton joignit ses instances à celles de Norfolk : il écrivit à Moray qu'il était temps de mettre de côté tous les scrupules ; car le mariage du duc avec Marie était appuyé par un
(1) Fbnblok, t. II, p. 127 et 194: Lesly's Négociations, Anderson . t. llî* p. 62 et 63, et MemoriaU of tht Howard family.
(2) Norfolk à Moray , 1" juillet 1569, Haynbs, p. 520.
parti trop nombreux et trop puissant, pour qu'il fût encore possible d'en empêcher l'accomplissement. Le vieux diplomate * adressa aussi à Lethington : il le pressait de hâter sou voyage à Londres, pour communiquer enfin à Elisabeth cette grande affaire que personne n'osait lui révéler. Il ne doutait point qu'elle n'y consentit : elle était trop avisée pour sacrifier la tranquillité de son royaume, sa propre sécurité, le bonheur de *>n peuple, à la satisfaction de ses fantaisies ou aux passions d'hommes inconsidérés, d'autant que tout ce que l'Angleterre avait de plus sage et de plus haut placé était engagé dans cette entreprise (!).
Avant de partir pour l'Ecosse , lord Boyd alla prendre les derniers ordres de Marie. Outre des instructions pour le diriger dans sa négociation, elle lui remit une lettre où elle demandait qu'une commission fût nommée pour connaître de son mariage avec Bothwell ; et, s'il était trouvé contraire aux lois, qu'une procédure fût immédiatement suivie pour prononcer son divorce (2) : elle avait, disait- elle, fait demander à Bothwell son consentement, et l'avait obtenu (3); elle se proposait de s'adresser au pape dès qu'elle pourrait, afin de mettre en sûreté sa conscience et son honneur (4).
Lord Boyd rejoignit à Inverness Moray, qui venait de terminer une expédition dans le Nord. Affectant les dispositions les plus conciliantes, le régent convoqua la noblesse à Perth pour le 25 juillet. Tous les amis de Marie furent invités à s'y rendre ; mais, en même temps, Moray fit dire au clergé d'y envoyer des députés, et prit rengagement avec Morton de ne point permettre que rien fût décidé au profit de la reine. Il fut convenu que tandis que lui et son secrétaire Wood affecteraient d'être indifférents, le reste de l'assemblée s'élèverait avec force contre tout ce qui serait proposé.
(1) Lettres de Throckmorton à Moray et à Lethington, dans Robbrtsos, appndix, et Tytlbr, t. VI, p. 95 et 96. (2; Mémoires de lord Herries, p. 1 16 ; Crawford ; Tttlbr. (3) Cbalmbrs, t. II, p. 7.
<4) Ubakoff, t. III, p. 59, 231 et 233.
Tous les amis du régent furent exacts au rendez-vous; ceux de la reine vinrent en moins grand nombre : ils craignaient le sort du duc de Châtellerault et de lord Herries, encore prisonniers au château d'Edimbourg. Moray exposa avec un air d'indifférence les trois propositions d'Elisabeth. La restauration de la reine fut repoussée ; son association avec soa fils le fut également; son retour en Ecosse comme personne privée ne fut ni adopté ni rejeté. Quand vint la question du divorce, la lettre de Marie fut lue avec dédain ; et parce qu'elle s'y donnait le titre de reine, il fut décidé qu'on la laisserait sans réponse. Lethington et ses amis firent observer que le divorce pouvait avoir lieu sans préjudice pour l'autorité du roi ou les intérêts de l'Église ; mais Mackill répondit que la lettre seule était une insulte pour le roi parce que Marie s'y prétendait encore reine, et pour l'Église parce qu'elle en désignait comme le chef l'archevêque de Saint- André, qui n'était qu'un hérétique. « Il est bien étrange, » répliqua Lethington avec ironie, « qu'on s'oppose maintenant à ce qu'on a semblé désirer avec tant d'ardeur autrefois. On n'a dans le principe demandé À la reine que de séparer sa cause de celle de Bothwell, et aujourd'hui qu'elle propose de le faire, on s'y oppose avec plus de véhémence qu'on n'en a mis à le demander. » Le trésorier Richardson, s' élançant de sa place, l'interrompit en s'écriant qu'il attaquait l'autorité du roi, et déclara traître quiconque soutiendrait le même avis que Lethington. Cette menace mit fin à la discussion. L'assemblée décida que, si Marie voulait se séparer de Bothwell, c'était une affaire qui la regardait seule, qu'elle pouvait faire ce que lui dicterait sa conscience ; qu'il y avait d'ailleurs un moyen pour elle d'en finir, c'était de demander au roi de Danemark qu'il jfit mourir Bothwell. Ensuite l'assemblée se sépara, en échangeant des paroles de colère et de défi (1).
Grâce aux manœuvres et aux violences du parti de Moray, & délivrance de Marie Stuart fut ajournée indéfiniment, et lefr
(I) Fônklon , t. II, p. 154, 204 et 205; Historié of James thetexi, P- 4l - Hbrribs, p. 116; Andbbson, t. III, p. 70 et 71 ; Tytlsr, t. VI, p. 96 et 97.
chances de son mariage avec Norfolk considérablement diminuées. En Ecosse le peuple fût très-mécontent, « car il désirait plus que jamais d'avoir sa reine.* Quelques-uns des adhérents du régent se séparèrent de lui à cette occasion (1) ; Lethington, qui se défiait à bon droit de son ancien complice, alla chercher un asile chez son ami le comte d' Athol.
Moray s'empressa de mander à Elisabeth qu'il n'avait pu obtenir l'assentiment de la noblesse à aucune des propositions eu faveur de la reine ; et, s'abritant derrière ce refus qui ne devait pas, disait-il, lui être imputé, il déclarait ne pouvoir rien faire pour son rétablissement, sans porter préjudice au jeune roi son maître qu'il avait déjà, grâce à Dieu, assez bien affermi pour le pouvoir défendre (2). Il fit donner, en même temps, à guelques personnes de l'entourage d'Elisabeth l'avis secret que le duc de Norfolk, avec l'assistance des principaux de la no- Messe, travaillait à épouser la reine d'Ecosse ; qu'il s'agissait de mettre immédiatement sur la tête de cette princesse la couronne d'Angleterre. Il offrait son concours pour déjouer la complot (3).
Cependant plein de confiance en Moray, Norfolk s'abandonnait à son rêve, quand il en fut tiré soudain comme par un coup de foudre. Elisabeth était au château de Farnham, dans le comté de Surrey, lorsque les premières rumeurs du mariage projeté parvinrent à ses oreilles. Le soir elle invita le duc à dîner; après lui avoir lancé pendant toutle repas des regards menaçants, elle lui dit, au moment où il se levait de table : « Prenez garde, milord, sur quel oreiller vous reposerez votre tète. > Elle le prit ensuite à part, et lui reprocha très-sévèrement son entreprise téméraire. Le duc, au lieu de tout avouer, chercha à nier ou à se disculper ; il pria la reine d'attendre, pour le condamner, qu'elle eût consulté son conseil. Elle répondit que sur
(1) Fénblon, t. Il, p. 279, et Lbslt's Négociations, dans Andbrson, t. IIIr p. 71.
(2) Fénblon, Dépêche du 15 août 1569, Correspondance, t. II, p. 154; Lbs~ w't Négociations, Ahdirsoh , 1. 111.
(3) Lbslt's Négociations, àndbrson, 1. 111, p. 72 et 73; Camdb», p. 160.
un tel point elle n'avait que faire de l'avis de son conseil, et défendit à Norfolk de plus songer à un pareil projet (1) .
Elisabeth feignit de s'apaiser, mais la colère fermentait dans son cœur. Elle avait promis de procéder au rétablissement de Marie , dès que la cour de France aurait assuré qu'aucune cession n'avait été faite au duc d'Anjou. Quand cette assurance eut été envoyée , signée du roi , de la reine mère , du duc d'Anjou et du cardinal de Lorraine, l'évoque de Ross -s'avisa de rappeler à Elisabeth sa promesse ; il n'obtint pour réponse que des paroles acerbes et des menaces (2). L'ambassadeur de France s'étant présenté à son tour et ayant déclaré que, si elle refusait les secours qu'elle avait promis à la reine «d'Ecosse, le roi de France était décidé à pourvoir à la restauration de cette princesse par tous les moyens qu'il jugerait nécessaires, elle s'emporta en récriminations et en plaintes arriéres. « Elle voulut bien me confier, » dit Fénelon, « que la reine d'Ecosse ne s'était bien déportée envers elle , encore qu'elle lui eût été plus que bonne mère et lui eût sauvé la vie ; qu'elle savait tout ce qu'elle avait pratiqué depuis qu'elle était entrée dans son royaume , autant par le menu comme si elle y eût été appelée ; car les princes ont des oreilles grandes qui oyent loin et près en divers lieux ; et que ladite reine d'Ecosse s'était efforcée de mouvoir le dedans de son royaume contre elle » -par le moyen d'aucuns des siens qui lui promettaient de grandes choses , et n'étaient que gens qui conçoivent des mon-
tagnes et ne produisent que petits monceaux de terre , qui l'avaient pensée si sotte qu'elle n'en sentirait rien; mais qu'elle s'en était toujours moquée dans la manche ; et que n'ayant ladite reine d'Ecosse bien voulu user d'elle comme de -bonne mère, elle méritait qu'elle lui fût marâtre... Et comment , » ajouta Elisabeth , « le roi de France pourrait-il la secourir , car il lui faudrait passer la mer. — Le roi mon maître, » répondit l'ambassadeur, « possède assez de bons vaisseaux,
(1) Camdbn, p. 160; Fbnelon, t. II, p. 236; Labanoff, t II, p. 378.
(2) Fénelon, t. I, p. 431-435, et t. II, p. 153, 178, et 204 ; Lbsly's Négociations, dans Andrrson, t. III, p. 77.
et la reine d'Ecosse assez de sujets fidèles qui n'ont besoin que de bien peu de secours pour chasser du pays les usurpateurs (1). » Et comme il insistait, la fille de Henri VIII, ne pou- Tant plus se contenir, injuria la reine d'Ecosse et menaça d'envoyer à l'échafaud plusieurs des membres de sou conseil (2). Quoiqu'elle se vantât de tout savoir « par le menu, » Elisabeth était loin de connaître retendue du complot eu faveur de sa rivale. Elle en éprouvait une extrême irritation; elle était surtout mécontente de Moray, qui avait tardé si longtemps à lui révéler les détails d'une intrigue qu'il n'avait pu ignorer. L'ambitieux régent chercha à racheter son tort par ses bons offices et sa servilité. Gomme les preuves qu'il avait produites aux conférences de Westminster n'avaient convaincu personne, il voulut en fournir de nouvelles. Il tenait en prison, depuis assez longtemps probablement, un des confidents de Bothwell, Paris, qui lui avait été renvoyé par le roi de Danemark (3). Le prisonnier fut interrogé, jugé, condamné et mystérieusement exécuté le 16 août 1569. Tout s'était passé entre Moray et trois de ses séides : John Wood son secrétaire, un de ses serviteurs nommé Ramsay, et Buchanan, le pamphlétaire à sa solde. Néanmoins, aussitôt après le supplice , il prétendit avoir reçu de ce malheureux deux confessions, dans l'une desquelles Marie était accusée directement du meurtre de Darnley. Elisabeth avait dépéché trois messagers pour faire suspendre l'exécution; Moray répondit par l'envoi des prétendues confessions : « il espérait, » disait-il, « que le témoignage du mort paraîtrait assez authentique , pour n'être point suspect à Son Altesse et à ceux qui par nature avaient de fortes raisons de
(1) FfaSLON, Discourt au roi, Correspondance, t. I» p. xxvn.
fl) 1dm, t. IIt p. 168, 169, 210-213.
(3) Paris avait été remis au capitaine Clarck. émissaire de Moray , le 30 wtobre 1568, c'est-a-dire à l'époque des conférences d'York et de Westminster. Moray déclara néanmoins que Paris n'était arrivé en Ecosse qu'au milieu de juin 1509; mais ce n'était probablement que pour s'excuser de ne lavoir pas bit paraître aux conférences; car on ne voit pas pourquoi Clarck, **oyé en Danemark pour en ramener Paris , l'aurait gardé depuis le 30 octobre jusqu'à la mi-juin. Voy. Hosack, p. 244-Î46.
désirer que le meurtre fût puni(i). » Cette étrange confession de Paris révélait tout à coup deux nouveaux meurtriers : Lethingtou et Balfour. Tenus pour purs jusque-là, et récompensés comme les autres membres de la faction , ils n'étaient criminels maintenant que parce qu'ils se montraient favorables au rétablissement de la reine. Pour la même raison , Elisabeth les détestait l'un et l'autre, mais surtout Lethingtou, qui passait pour l'instigateur du mariage de Marie avec le duc de Norfolk. Moray arrangea avec Morton une scène de perfidie pour se débarrasser d'eux , et du môme coup faire plaisir à sa puissante protectrice.
Depuis la convention de Perth, Lethington vivait retiré auprès du comte d'Athol. Le régent l'attira à Stirling, sous prétexte que sa présence y était nécessaire pour l'expédition d'affaires importantes. Lethington ne s'y rendit qu'avec répugnance, qu'après plusieurs lettres très-pressantes et très-affectueuses. A peine était-il entré dans la salle du conseil que Crawford , le même qui avait paru comme témoin aux conférences de Westminster , fut introduit et demanda, en se jetant à genoux, que Lethington et Balfour fussent arrêtés comme meurtriers du feu roi. A cette accusation inattendue, tous ceux qui n'étaient pas dans le secret furent interdits , les autres feignirent de l'être ; Lethington seul ne laissa voir aucune émotion. Le sourire du dédain sur les lèvres , il fit observer que ses longs services auraient dû le mettre à l'abri d'une accusation aussi odieuse et partie d'aussi bas. c Du reste, je suis prêt, > dit-il avec une assurance mêlée de défi, c à paraître devant un tribunal ; le verdict de mes juges ne m'inquiète point. Qu'on assigne le jour, je serai fidèle au rendez-vous ; en attendant, je donnerai les sûretés jugées nécessaires. » Mais Grawford, resté à genoux , insista pour que Lethington ne fût pas laissé en liberté : il était prêt , ajoula-t-il , à produire ses preuves immédiatement. Après un débat orageux il fut résolu que Lethington
(1) Elisabeth à Moray, 22 août , et Moray à Élùabeih, 5 septembre U>®> Thorpb, t. I, p. 269 et 273 ; Laing, appendix; OccurrmU; Ciuuiers, t. III, p. 390-394 ; miss Stucklard, t VI. p. 200, et t. VI, p. 14-16.
HI8T0IRK DE MARIE 8TUART. 141
serait maintenu en arrestation au sortir du conseil, il fut enfermé au château de Stirling. La nuit suivante, une troupe de cavaliers furent dépêchés dans le Fife pour arrêter James Balfour. Us se saisirent de lui et de son frère George, et les menèrent prisonniers à Edimbourg (1).
Ni Lethington ni Balfour ne méritaient le moindre intérêt ; mais la perfidie de Moray , qui mesurait la culpabilité ou l'innocence aux exigences de son ambition, n'en est pas moins odieuse. Kirkaldy de Grange , qui était capitaine du château d'Edimbourg , en fut révolté ; il osa demander l'élargissement des prisonniers dont il partageait les sentiments. Moray s'excusa , en disant que c'était malgré lui qu'ils avaient été accusés , mais qu'il n'était pas en son pouvoir d'arrêter une accusation aussi grave , contre l'avis de tout le conseil. Indigné de tant d'hypocrisie, Grange s'écria que puisque l'heure delà justice était enfin venue, il fallait qu'elle sonnât pour tous, et que Morton et Archibald Douglas fussent aussi châtiés; car ils avaient l'un et l'autre participé à la préparation et à l'exécution du meurtre du roi. Il soutiendrait , ajoutait-il , l'accusation contre Douglas, et lord Herries contre Morton. Déconcerté par cette menace , le régent promit de lui remettre Lethington et de rendre la liberté à Balfour. Le premier fut conduit le jour suivant de Stirling à Edimbourg, et logé dans une maison particulière où Grange devait aller le prendre. Morton y avait aposté quatre assassins; Grange en fut averti : il prit avec lui une troupe armée, et, se faisant livrer le prisonnier, il courut l'abriter derrière les murs de sa forteresse.
« Les conseillers du régent, et le régent plus qu'aucun autre, se trouvèrent , » dit Melvil , c dans le plus grand embarras ; car ils supposaient que toutes leurs menées allaient être dévoilées, et ne savaient à quel remède recourir. » Moray crut qu'il était sage de dissimuler. Il alla visiter Lethington , et lui fit
(I)Milvil, p. 217; Hbrribs, p. 117; Occurrentt, p. 147 et 148; Historié o\ James the sext , p. 69 ; Moray à Cecil , 5 septembre, State papert office ; lord Hunsdon à Cecil, 8 septembre, dans Laiko, appendix, p. 297; Spottiswoode; Chalmbbs; Tttlbr, etc.
ainsi qu'à Grange toutes sortes de caresses'hypocrites. Ils ne s'y laissèrent prendre ni l'un ni l'autre : le premier déclara qu'il comparaîtrait devant ses juges au jour indiqué ; le second jura que ce jour-là il ouvrirait à son prisonnier les portes du château (1).
Moray n'avait rien gagné à cette odieuse conduite ; il n'avait pas même réussi à contenter Elisabeth qu'il avait voulu flatter. Ce que désirait avant tout l'ombrageuse reine, c'était de connaître tout ce qui s'était dit et fait pour le mariage entre sa rivale et le duc de Norfolk : « car c'était un sujet dont personne n'osait lui parler (2). » Cecil fit dire à Moray que sa souveraine était très-étonnée qu'il ne lui eût encore rien révélé (3) d'un projet dont il avait été, à ce qu'on prétendait, le promoteur; ce n'était, ajoutait-il , que par des aveux sincères qu'il pouvait racheter ce manque de franchise et recouvrer les bonnes grâces de Sa Majesté (4). « Hélas I » écrivait Marie au duc de Norfolk, « je crains Moray ; vous ne sauriez trop vous défier de lui, il vous fera tout le mal qu'il pourra (5). » Elle ne se trompait point. Moray promit d'envoyer les lettres confidentielles que lui avait adressées Norfolk; et, pour s'excuser de ne l'avoir pas fait plus tôt, il allégua ses craintes et la politique indécise d'Elisabeth à l'égard de la reine d'Ecosse (6). Robertson n'a pu s'empêcher de dire de Moray , qu'il trahit le duc de Norfolk avec une bassesse indigne d'un homme. Cette lâcheté ajoutée à tant d'autres, à son incapacité dans le gouvernement, à sa servilité envers Elisabeth , à sa noire ingratitude envers sa sœur, à sa capricieuse manière d'administrer la justice, acheva d'en faire un objet de haine et de mépris. On l'accusait, et avec
(i) Mblvil, p. 217-221; Hermès, p. 117 et 118; Historié of James the sext, p. 69 et 70 ; Spottiswoode-, Chalmsrs, t. III, p. 578 et suiv.
(2) Cecil à Nicolas White , dans Wright, 1. 1, p. 323.
(3) Cette lettre contredit le récit de Melvil , qui accuse Moray d'avoir trahi Norfolk avant d'être rentré en Ecosse.
(4) Cecil à Drury, 9 septembre 1569, Haynbs, p. 521. (o) Marie au duc de Norfolk , Labanoff , t. III , p. 12.
(6) Melvil, p. 215; Fbnelon, t. II, p. 302 et 303 ; Labahoff, t. H, p. 386; Camdbn, p. 162.
HISTOIRE DR MARIE STUÀRT. UJ
raison , de n'avoir plus , depuis qu'il s'était vendu à l'Angleterre, ni foi, ni honneur ; et comme tous les tyrans à leur dé* clin, il devint odieux même à ceux qui l'avaient porté au pouvoir, et qui avaient été les compagnons de sa fortune (1).
Dès que l'exemple de la trahison eut été donnée par Moray t quelques-uns des courtisans d'Elisabeth ne songèrent plus qu'à sacrifier Norfolk pour se faire pardonner. Pendant que la cour était à Tichfield , on annonça tout à coup à Elisabeth que son favori, le comte de Leicester, était gravement malade. Elle accourut à son chevet. Lorsque tous les témoins se furent retirés, le malade, avec des larmes dans les yeux et des soupirsdans la voix, déclara que son mal ne provenait que de ses remords ; car il avait manqué à son devoir en consentant, avant qu'elle eût été avertie, à une intrigue qui avait pour but le mariage du duc de Norfolk avec la reine d'Ecosse. Il témoigna le plus vif regret, et supplia sa maltresse de lui pardonner (2). Quand il eut achevé sa confession, touchée de ses larmes et de son repentir, alarmée peut-être pour la santé d'un objet si cher, l'amoureuse reine lui pardonna et lui promit de tout ou* blier. Le malade fut aussitôt guéri ; son mal n'avait duré que trois jours (3).
Les nouveaux détails qui venaient de lui être révélés jetèrent la fille de Henri VIII dans un de ces accès de fureur qui faisaient trembler la cour et le conseil. Croyant son autorité méconnue, sa couronne et sa personne menacées, elle ne son* gea plus qu'à la vengeance.
Il n'y avait désormais aucun espoir pour Marie de recouvrer la liberté, à moins que quelque ami dévoué ne vint lui fournir les moyens de s'évader. Le comte de Northumberland était décidé à tenter cette hasardeuse entreprise. Il avait associé à son projet le comte de Westmoreland et plusieurs gentilshommes du Nord, dévoués comme lui à l'ancienne foi. Un des conjurés, Léonard Dacre , était parvenu à s'introduire à Winkfield pour
(1) Mklvil, p. 220; Crawford, p. 132; Tytler, t. VI, p. 106. P) Haykes, p. 546, et Cahden, p. 160.
(3) FiMBLOX , t. II. p. 230 et 272.
«'entendre avec la captive. Il était convenu que pour sortir elle prendrait le vêtement d'une de ses femmes ; une fois hors du château , elle trouverait de distance en distance des relais de vingt hommes montés sur des chevaux rapides, en sorte qu'elle «erait en peu de temps à l'abri de toute poursuite (1). Quelle tentation pour une prisonnière aussi désireuse de la liberté ! Et cependant elle y résista ; elle déclara qu'elle ne pouvait prendre une décision avant que le duc de Norfolk en eût dit son avis. On le consulta ; il fit savoir qu'il ne se prêterait jamais à un pareil projet, parce que le but de ceux qui l'avaient conçu était de transporter la reine d'Ecosse en Flandre et de la remettre au duc d'Albe , afin que le roi d'Espaghe pût la marier à son gré. C'était en effet, paratt-il, ce que se proposaient les conjurés (2). Ils furent très-déconcertés, et non moins irrités contre Norfolk. Son beau-frère, le comte de Westmoreland, s'écria en blasphémant , « que le duc avait tout gâté avec son message (3). » Cependant , soit que celui-ci fût revenu sur son opposition , soit que les conjurés fussent décidés à passer outre, le complot ne fut pas abandonné (4).
Le 20 septembre, Northumberland fit prévenir secrètement l'ambassadeur d'Espagne « que tout était prêt pour tirer la reine d'Ecosse de sa prison ; lorsqu'elle serait libre, > disait-il « , la cour de Madrid pourrait disposer d'elle à son gré (5). » H était trop tard ; le secret venait d'être surpris. Cette découverte ajouta encore à la colère d'Elisabeth et à sa soif de vengeance. Elle assembla son conseil non pour le consulter, mais pour lui déclarer ses volontés. Des mesures furent prises , comme si l'Angleterre eût été menacée d'une invasion : on fit surveiller
(1) Examination ofHamelyng, Haynbs, p. 594-596 ; Murdin , p. 30; Sharpb, appendix.
(2) Murdin, p. 30 et 31; Lbsly's Négociations, dans Awderson, t 1U. p. 76 et 77 ; Memoriat, t. VII , p. 342.
(3) Cuthbbrt Sharpb, appendix, p. 362.
(4) Hameling déclara dans son interrogatoire que son maître, le comte de Northumberland , aurait certainement emmené Marie de Winkfield , si «lie n'avait pas été transférée ailleurs (Hautes, p. 596).
(5) Memoriat, t. VII. p. 342.
les ports et les passages du royaume, doubler les gardes de la Tour et saisir les dépêches des ambassadeurs (1). Le comte de Himtiugdon , un des prétendants à la couronne d'Angleterre , fat désigné pour être adjoint à la garde de Marie , et Tordre donné de la transférer immédiatement à Tutbury. Cette nouvelle surprit la malheureuse princesse au milieu de ses rêves de mariage et de délivrance ; elle en fut atterrée. Dès le lendemain on la transporta, entourée d'une forte escorte, de Winkfîeldà Tutbury , où l'avait précédé le comte de Huntingdon. Ses plus fidèles serviteurs furent renvoyés, ses lettres interceptées, et sa conduite si étroitement surveillée qu'il lui devint impossible de communiquer avec ses amis, même pour les choses les plus ordinaires. Quelques jours après , Shrewsbury et Huntingdon pénétrèrent dans sa chambre, avec des hommes d'armes le pistolet au poing, et fouillèrent tous ses coffres |et armoires. Ils ne trouvèrent rien que deux alphabets en chiffres (2). Elisabeth fut très-désappointée : elle avait espéré saisir les lettres adressées par la noblesse à Marie. Elle enjoignit à ses deux délégués de les exiger, ou tout au moins de s'en faire donner une copie qu'ils auraient soin de vérifier (3).
Marie avait en vain protesté contre un traitement aussi barbare ; elle écrivit à Elisabeth une lettre où l'indignation se mêlait à la douleur. Après avoir supplié encore une fois son inexorable rivale de lui rendre la liberté, elle ajoutait : c Mais, *'il vous plaît m'user de rigueur sans l'avoir desservi, au moins que je ne sois mise entre les mains de personne suspecte âmes amis et parents , pour danger de faux rapports ou pis, que je ne veux penser de personne (4). »
De toutes les mesures prises contre elle , celle qui l'inquié-
(1) Le courrier de Lamotbe-Fénelon fut arrêté par plusieurs bandits masqués, renversé de son cheval , dépouillé de ses papiers et laissé attaché à un **r* {FfaiBLO», t. II, p. 171).
(?) Marie à FéneUn, Ladanoff, t, II, p. 380, 384; Huntingdon àCeeH et à Elisabeth , 27 et 29 septembre , Hatmbs, p. 532 et 537 ; Ahdbrson, t. III , P. 78.
(3) Elisabeth à Shrewsbury et Huntingdon, Hàynbs , p. 539.
W Marie à Elisabeth, 1« octobre 1569 . Labuovf, t. II, p. 383-386.
ii . 10
tait le plus était la surveillance de Huntingdon, dont elle redoutait la haine à cause de l'intérêt qu'il avait à sa mort. Elle priait le comte de Shrewsbury de ne point l'abandonner, et se recommandait à la pitié de Fénelon (1).
Touché de ses malheurs et convaincu de la justice de sa cause, Fénelon pressait le roi son maître de tenir un langage hardi à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, ou d'envoyer des secours en Ecosse si Elisabeth ne relâchait promptement sa prisonnière (2). Mais la cour de France était plus disposée à parler qu'à agir ; or, Elisabeth se moquait des paroles. Quand l'ambassadeur de Philippe II sollicita, comme il l'avait déjà fait bien des fois, la mise en liberté de Marie, Elisabeth lui répondit d'un ton irrité : « Il vaudrait bien mieux avertir la reine d'Ecosse de supporter son sort avec moins d'impatience ; sinon , elle pourrait bien voir quelques-uns de ses amis raccourcis de la tête (3). »
De pareilles menaces sans cesse répétées , des avis secrets qui lui étaient parvenus, effrayèrent le duc de Norfolk. Sa situation d'ailleurs était devenue intolérable à la cour. Elisabeth, chaque fois qu'elle le rencontrait, lui lançait des regards pleins de menace ou de mépris ; les courtisans l'évitaient, et Leicester, qui lui avait proposé le mariage, affectait d'être son ennemi. Le 23 septembre, il se décida à quitter Londres, sans prévenir ni la reine ni les ministres ; il se retira dans son château de Kenninghall,au milieu de ses vassaux et de ses serviteurs. Ses amis lui firent dire que s'il avait du cœur et du courage, c'était le cas de le montrer, qu'il aurait avec lui tous les nobles dévoués à la cause de la reine d'Ecosse ; que s'il n'agissait pas, le monde entier crierait honte sur lui, et que Marie Stuart aurait raison de le maudire. Il répondit que pour aucun de ceux qui parlaient ainsi il ne voulait courir le risque de se perdre lui, ses enfants et ses amis. «Je suis lié d'honneur à la reine d'Ecosse, * ajoutait-il ; « pourvu que je puisse lui pro- '
(1) Marie à Fénelon, Labakoff, t. II, p. 380-382.
(2) Fékeuw, t. II , p. 193, 195, 206, 221 , 280-283.
(3) MlSS 8TRICKLAND , t VII , p. 21.
curer le repos , je serai content (1). » Sa faiblesse sauva peutêtre Marie d'une exécution sommaire ; car il avait été arrêté dans le conseil privé qu'elle serait dépêchée sans jugement dès que le duc , comme on s'y attendait, aurait tiré l'épée en sa faveur (2).
Au lieu de recourir à la force, Norfolk, quoique ne voulant pas renoncer à ses projets, écrivit à Elisabeth une lettre respectueuse et soumise. 11 y faisait l'apologie de sa conduite, et assurait que jamais il n'avait songé à épouser la reine d'Ecosse sans le consentement de sa souveraine ; que s'il avait quitté la cour, ce n'était que pour échapper aux artifices de ceux qui voulaient le perdre, et pour quelque temps seulement, jusqu'à ce que Sa Majesté eût daigné le relever de sa disgrâce (3).
Elisabeth, qui soupçonnait d'autant plus ses intentions qu'il paraissait craindre davantage, lui enjoignit de revenir immédiatement à la cour, sous peine de trahison ; et comme il prétextait qu'il était malade, elle lui ordonna de se faire ramener en litière s'il ne pouvait voyager autrement. Le duc consulta Ceci! pour savoir si son retour ne l'exposait à aucun danger ; le secrétaire non-seulement le rassura , mais il le pressa de revenir sans délai. Leicester joignit ses exhortations à celles de Cecil ; et le duc se mit en route avec une faible escorte, malgré les représentations de ses amis et les conseils de Fénelon. On s'était attendu à un tout autre dénoûment : « on était persuadé que les deux partis allaient se mettre en armes (4). » Il est probable que le duc, s'il eût agi avec promptitude et vigueur,.
(1) Confession de Barker, Murdiw, p. 105.
P) Lingard, t. IV, p. 140. Leicester écrivait à Walsingham , le 10 octobre 1585 : « Remember how upon a less cause bow effectually ail the » council of England once dealt witb Her Majesty for justice to be done
* upon that person , for being suspected and infamed to be consenting with.
* Norlhumberland and Westmoreland in tbe rébellion. You know tbe greafc » seal was sent there, and thougbt ju9t and meet upon the sudden for her » exécution... » Dan9 Tytlbr, t 71, appendix, p. 472.
(3) Norfolk, à Elisabeth, 24 septembre 1569 , Haynbs , p. 528 et 529. (4; Haynes, p. 533 ; Memorias, t. VII , p. 342 ; Labanoff, t II , p. 386 -r Cbawfobd, p. 130 ; Féhkloh , t. II, p. 272 et 273.
aurait pu tenir en échec les forces de là reine, mais il n'avait rien de ce qui fait réussir les conspirateurs. Il crut se sauver par ses irrésolutions et sa feinte soumission, il ne fit que s'aliéner ses amis et rendre sa perte plus certaine.
Norfolk se rendait à la cour se fiant aux paroles de Cecil, lorsqu'il fut tout à coup arrêté à Barnham , à trois milles de Londres. Il fut d'abord enfermé dans une maison particulière sous la garde de sir Henri Ne vil, et ordre fut donné aux shérifs du Suffolk et du Norfolk de s'assurer , de tous ses serviteurs (1). Les comtes d'Arundel, de Pembroke, lord Lumley et sir Nicolas Throckmorton furent mandés à Windsor; à peine arrivés , ils furent consignés dans leurs appartements. Plusieurs autres personnes , tant nationaux qu'étrangers , furent jetés en prison, et des ordres envoyés partout de surveiller les évéques catholiques (2).
Avant de résoudre ce qu'on ferait de la reine d'Ecosse et du duc de Norfolk , il fallait que le procès fût instruit. Tous les seigneurs arrêtés furent successivement interrogés; l'évêque de Ross, malgré sa charge d'ambassadeur, fut confronté arec Leicester : toutes ses déclarations ainsi que celles des autres témoins concordaient à établir que la première proposition du mariage avait été faite par Moray, qu'elle avait été accueillie comme étant avantageuse aux deux royaumes ; mais que personne n'avait songé à procéder sans le consentement d'Elisabeth; que par conséquent rien n'avait été tramé contre son gouvernement , pas plus par la reine d'Ecosse que par le duc et la noblesse (3).
Sur ces entrefaites arriva à Londres l'abbé de Dumfermline; il apportait les lettres confidentielles écrites par Norfolk à Moray, et que ce dernier avait promis de livrer (4). C'était une
(I)Haynbs, p. 539 et 540; Andersoh , t. III , p. 79 ; Fénbloh, t. U , p. 261.
(2) Fbhhloh , t. II , p. 257 et 278 ; Akdbrsok , t. III f p. 79 ; Mmoriat. t. VII , p. 342.
(3) Voyez les différentes confessions , dans Hatîies, 535, 536, 537, et £41-550 ; Lesly's Négociations , dans Andersor, t. III , p. 80.
(4) Fénbloh , t. II, p. 302 et 303 ; Camden, p. 182.
pièce nouvelle au procès, et la plus importante. Elisabeth trouva que ce n'était pas assez ; elle écrivit au régent de lui procurer toutes les preuves qu'il pourrait recueillir, pour établir que c'était le duc qui avait le premier mentionné le fait da mariage (1). Moray obéit: il envoya un récit, exact ou non , de tout ce qui s'était passé entre le duc et lui (2). Il avait touIu associer Lethington à sa lâcheté ; mais Lethington s'y refusa: il nia constamment , malgré les efforts de Moray pour ki rafraîchir la mémoire , que le duc lui eût jamais parlé clairement, soit de vive voix soit par écrit (3) , de son projet de mariage.
Dès qu'Elisabeth eut entre les mains les pièces livrées par le régent , elle ordonna qu'il fût procédé contre l'accusé. Le conseil privé fit demander à Marie les lettres que lui avaient écrites les membres de la noblesse, en déclarant qu'Elisabeth ne ferait rien pour le rétablissement de ses affaires tant que ces lettres n'auraient pas été livrées. Incapable d'un pareil manque de foi , Marie affirma qu'elles avaient été envoyées en Ecosse (4). Des commissaires avaient été nommés pour interroger le duc ; il répondit « fort sagement à leurs questions , qu'ils savaient tous comme lui que ce projet n'avait jamais été mis en avant ni par lui ni par la reiqe d'Ecosse , mais proposé à tous deux par les plus notables du conseil et par tous les principaux du royaume , comme très-utile à leur reine et conforme au bien de sa couronne et de ses sujets. » Et il demanda que le Parlement fût convoqué pour le juger, et vérifier si ce qu'il disait n'était point la vérité. Les commissaires , après avoir entendu Norfolk, essayèrent de plaider sa cause; l'un d'eux osa même dire que, d'après les lois du royaume , ils ne le trouvaient coupable d'aucun crime : « Allez, t s'écria Elisabeth avec emportement , « ce que les lois ne pourront sur sa
(1) Elisabeth à Moray , 9 octobre 1569 , Tbork, t. I, p. 273. (?) Moray à Elisabeth , 22 et 29 octobre , Ibidem.
(3) Moray à Cecil, 9 octobre et 7 novembre 1569 , Thorpb, t. I, p. 273 et H4, etCHALMBRS, t. III, p. 584.
(4)FftHLO«, t, II, p, 300.
tête, mon autorité le pourra. Et elle entra en pi grande colère qu'elle s'évanouit; et courut-on au vinaigre et autres remèdes pour la faire revenir (1). »
Le lendemain , en vertu d'un caprice royal , le premier pair du royaume fut jeté dans une barque, et conduit par la Tamise de Windsor à la Tour de Londres. Le peuple s'était amassé aux bords de la rivière pour voir débarquer le prisonnier; l'attitude de cette foule lui fit comprendre qu'il avait peut-être eu tort de se livrer lui-même. Le môme jour, Elisabeth donna l'ordre de fouiller ses résidences et de saisir tous ses papiers (2). Cependant , malgré les recherches , on ne trouva rien qui pût donner lieu à une accusation capitale. Les principaux membres du conseil firent dire secrètement à l'accusé que, des trois faits les plus graves allégués contre lui, aucun ne pouvait entraîner la mort. Ces trois faits étaient : ses lettres au régent d'Ecosse , le soupçon qu'il avait entretenu des relations avec les princes étrangers , et enfin son départ de la cour sans en avoir obtenu permission (3). Dans la prévision qu'il faudrait tôt ou tard relâcher Norfolk , Ceci! voulait que Marie renonçât à toute pensée de mariage avec lui : « Et j'ai appris depuis, » écrivait Fénelon, « qu'on veut contraindre ledit duc d'épouser, avant de sortir de la Tour, madame Obey,... laquelle est sœur delà femme du secrétaire Cecil (4). » Le patriotisme du grand ministre ne l'empêchait pas de songer à sa famille.
La nouvelle de l'arrestation de Norfolk fut un coup de foudre pour la reine d'Ecosse. Elle ne s'en laissa point abattre : « elle se montra magnanime , d'un cœur grand et vertueux dans cette sienne tant mal et adverse fortune (5). » Elle trouva moyen , quoique rigoureusement surveillée , de faire parvenir au duc quelques paroles d'encouragement, et de l'avertir
(1) Fékblon , t. II , p 270 et 302.
(2) Idem, t. II , p. 278 , 301 et 302.
(3) Idem, t. II , p. 302 et 303.
(t) Idem, t. II, p. 303 et 304.
(5) Idem, Dépêche du 18 octobre, t II, p. 287.
qu'un complot se tramait pour l'arracher de sa prison (1). Elle était résolue , disait-elle, à eu courir la chance , si lui-même pouvait trouver un moyen de sortir de la Tour ; mais elle ne consentirait point à le laisser en danger pour sauver sa propre vie. Norfolk répondit que pour lui, comme sa vie ne courait aucun risque, il ne voulait rien tenter; mais que, si elle entreprenait de s'échapper, son entreprise retomberait sur lui et lui serait imputée à plus grand crime que tout ce qu'il avait pu faire. Il désirait doue qu'elle se tint tranquille, plutôt que de se jeter en aveugle dans une aventure qui ne pouvait que la perdre elle et ses amis, et ruiner à jamais sa cause. Marie se soumit à cette exigence égoïste : elle fit dire au duc que, si tel était son désir, elle se contenterait de sa misère présente , et ne demandait rien en retour de ce sacrifice , sinon qu'il lui restât constamment attaché (2).
Triste destinée que celle de Marie Stuartl Ce qui semblait devoir être sa force , c'est-à-dire ses droits au trône d'Angleterre, fut précisément ce qui la rendit victime des jalousies et des rivalités des princes. C'est parce qu'elle était l'héritière d'Elisabeth que la France ne pouvait souffrir qu'elle s'alliât avec la maison d'Autriche; l'Espagne, qu'elle s'alliât avec la France; et l'Angleterre f avec aucune puissance assez forte pour faire valoir ses titres; enfln , c'est parce qu'il voulait être roi d'Angleterre que le duc de Norfolk aimait mieux la voir prisonnière que l'épouse d'un autre.
(1) La comtesse de Northumberland avait offert de pénétrer, déguisée en nourrice, dans l'appartement de Marie, dont une des femmes venait d'accoucher , et de rester en prison h sa place après avoir changé de vêtement avec elle (Shrewsbury à Cecil, &ulmbrs, t. II, p. 29).
(?) Higford's déposition, dans Murdin, p. 81-84.