CHAPITRE IV
Parti de la reine d'Ecosse en Angleterre. — Agitation dans les comtés du Nord. — Mesures prises contre les catholiques. — Ordre envoyé par Elisabeth aux comtes de Northumberland et de Westmoreland de se rendre à la cour. — Leur résolutioa de recourir aux armes. — Leur proclamation au peuple. — Leur entrée en campagne. — Prise de Durham. — Rétablissement de la messe. — Tentative inutile pour délivrer la reine d'Ecosse. — Proposition faite à cette princesse par Leicester de lui rendre la liberté et le trône, si elle veut l'épouser. — Constance de Marie envers le duc de Norfolk. — Marche des troupes royales contre les rebelles. — lis sont forcés de fuir en Ecosse. — Cruautés exercées contre les vaincus. — Embarras d'Elisabeth ; sa résolution de livrer la reine d'Ecosse à Moray. — Pro~ testation de l'évéque de Ross. — Alarmes de Marie. — Faiblesse du parti de Moray ; vains efforts pour faire condamner Lethington. — Northumberland livré par un traître à Moray. — Offre faite par ce dernier d'échanger son prisonnier contre la reine d'Ecosse. — Mission d'Elpbiostone à Londres, pour négocier ce honteux marché. — Bothwellhaugb. — Assassinat du régent. — Découragement dans le parti du roi ; espérances des adhérents de la reine. — Sentiments de cette princesse à la nouvelle de la mort du régent. — Douleur d'Elisabeth. — Forces du parti de la reine. — Dangers engendrés par la politique de Cecil. — Mission de Randolph en Ecosse. — Les partisans du roi cherchent à regagner Lethington en le déclarant innocent. — Randolph leur offre l'appui d'Elisabeth f s'ils veulent se laisser guider par elle. — Intrigues de l'ambassadeur anglais pour attiser le feu de la discorde. — Vaine tentative faite par les lords de la reine pour amener une pacification. — Les deux partis se préparent à la guerre. — Intervention du roi de France en faveur de Marie. — Irritation d'Elisabeth. — Bulle d'excommunication lancée contre elle. — Ordre donné à Sussex d'envahir l'Ecosse. — Appel fait par Marie à Charles IX. — Cruautés et ravages exercés par les lieutenants d'Elisabeth. — Ruine des Hamilton. — Conduite servi le de Lennox. — Exaspération des Écossais contre l'Angleterre et le parti anglais. — Conversion définitive de Lethington et de Grange au parti de la reine.
Elisabeth avait déjà pu voir que retenir Marie Stuart prison* nière en Angleterre n'était pas un moyen aussi sûr qu'elle l'avait cru de mettre fin à ses embarras ; elle allait bientôt avoir des preuves plus manifestes que ses persécutions contre sa ri?ale, loin de lui procurer le repos, ne seraient jamais qu'une source de troubles pour ses États et de dangers pour elle-même.
Si beaucoup de protestants, comme Norfolk, Arundel, Pembroke, Leicester, Throckmorton, désiraient que dans l'intérêt du royaume Marie Stuart fût déclarée héritière de la couronne, le sentiment des droits de cette princesse était bien plus vif encore chez les catholiques qui, touchés de tant d'infortunes courageusement supportées, la regardaient comme une martyre de leur foi, et qui, persécutés comme elle, espéraient qu'elle rétablirait on jour le catholicisme, ou que du moins ils jouiraient sous son sceptre de la tolérance qu'elle avait si libéralement accordée à ses sujets d'Ecosse. C'était dans les comtés du Nord , restés presque tout entiers catholiques, que Marie comptait de nombreux partisans et d'ardents défenseurs, tels que leS comtes de Northumberland, Westmoreland , Cumberland, Derby, les Dacre, les Norton, les Mackenfeld, les Tempest. Ils avaient hautement blâmé la conduite pusillanime de Norfolk (I). Après son arrestation arbitraire qu'ils regardaient comme une menace pour chacun d'eux, les plus exaltés, quoique peu favorables au mariage de la reine d'Ecosse avec le duc parce qu'il était protestant (2), délibérèrent, s'ils ne devaient pas prendre les armes. M y eut des conciliabules secrets ; des messagers furent envoyés au duc d'Albe , qui promit des secours (3). Cependant Norfolk fit dire à ses amis de rester tranquilles, « qu'autrement illui en coûterait la tête. » Marie Stuart, soit qu'elle craignit pour sa vie et pour celle du duc, soit pour toute autre raison, les fit prier de son côté de ne point se soulever (4). Mais^
0) Mémorial , VII , p. 343.
^) Confession de Northumberland , dans Cdthbert Shahpb, appendix. (3) FfciBLOR , t. II , p. 352.
M Ce fait parait certain d'après le témoignage de Fénelon et des principe* conjurés. Voy. Fèkblon , t. II, p. 349, et la Dépêche du l"Juin 1570,
les esprits étaient trop excités pour être subitement calmés par de sages conseils. La cour avertie de la fermentation qui régnait dans quelques comtés, prit des mesures préventives : une surveillance rigoureuse fut ordonnée contre tous ceux qui étaient suspects , et les armes furent retirées d'entre les mains du peuple. De plus, on exigea de tous les catholiques un serment qui blessait leur conscience. Cette dernière mesure, plus que tout le reste, acheva d'irriter les mécontents et de les poussera la révolte (1).
Dans le mois de novembre 1569, Sussex, qui commandait dans le Nord, reçut Tordre de faire partir pour Londres les •comtes de Northumberland et de Westmoreland et, s'ils refusaient d'obéir, de les arrêter et de les faire conduire à la Tour. Les comtes se souvinrent de Norfolk, ils ne voulurent pas •quitter leurs châteaux : c'était un commencement de révolte ; et cependant rien n'était prêt. Peu de jours après, on vint avertir Northumberland qu'une troupe armée se dirigeait vers sa résidence de Topcliffe pour l'arrêter. Il courut en toute hâte se réfugier au château de Branspeth, où Westmoreland avait déjà rassemblé ses vassaux et ses amis. Northumberland était d'avis de s'abstenir ; mais la comtesse de Westmoreland, qui était sœur du duc de Norfolk, accourut tout en larmes : « Honte sur nous et sur tout notre pays, t s'écria-t-elle avec passion, « si nous montrons si peu de courage! » Les Norton «t les Mackenfeld joignirent leurs instances à celles de la comtesse, et la guerre fut résolue (2).
Dès le lendemain les insurgés déployèrent l'étendard de la révolte, et envoyèrent des proclamations partout où ils espéraient recruter des adhérents. Ils protestaient de leur dévouement à la personne de la reine, et déclaraient n'avoir pris les armes que pour la foi de leurs pères, que pour la
et Mémorial* of the rébellion of 1569 , Cqthbbht Sharpb , appendix, p* 198
(1) Fbhelon, t If , p. 299 . 386 et 387.
(2) Confession de Westmoreland, dans Cothbbrt Sharpb, appendix,ei XilNGA&D, t. IV, p. 143.
défense de l'ancienne noblesse du royaume opprimée par quelques parvenus qui, abusant de la reine, avaient établi depuis douze ans une religion nouvelle contraire à la parole de Dieu. Us appelaient tous les vrais Anglais à se joindre à eux, c pour restituer dans leur ancien état la couronne, la noblesse et la religion (1). » Ils se proposaient un autre objet qu'ils ne révélèrent point tout d'abord : c'était de délivrer la reiue d'Ecosse, dans l'espoir de faire ensuite reconnaître ses droits, et d'obtenir sinon le rétablissement du catholicisme, du moins la tolérance religieuse (2).
Lesinsurgés entrèrent en campagne le 14 novembre. Northumberland et Westmoreland, à la tête d'une petite troupe de cavaliers, marchèrent sur Durham, dont ils s'emparèrent sans avoir rencontré de résistance. Après y avoir rétabli le crucifix et fait célébrer publiquement la messe, à laquelle assistèrent plus de six mille personnes (3), ils se dirigèrent vers York, rétablissant l'ancien culte partout où ils passaient. Leur bannière représentait le Sauveur avec ses cinq plaies ruisselantes de àang; elle était portée par un vieillard à cheveux blancs, à l'air inspiré, nommé Richard Norton. Leur armée s'éleva bientôt à dix-sept cents cavaliers et six mille hommes de pied ; mais une partie était sans armes. Cependant le comte de Sussex, qui avait ordre de poursuivre les rebelles avec vigueur, s'était enfermé dans York; il n'osa sortir pour les combattre.
Les insurgés n'avaient point oublié la reine d'Ecosse : huit cents cavaliers furent envoyés pour l'enlever de force. Arrivés près de Ponte frac t, ils apprirent qu'il était trop tard : à la première nouvelle du soulèvement, Norfolk avait été surveillé de plus près, et Marie transférée subitement de Tutbury à Coventry sous la garde spéciale de Huntingdon (4). A peine était-elle arrivée dans cette ville, que Leicester lui fit proposer delà réta-
<1) Fémblo*. t. II, p. 375 et 424-426 ; Memorias, t. VII , p. 343 et 344.
et COTHBBRT 8HARPB.
(2) Confession de Northumberland , dans CoTHBBaT Siurpb , appendix.
(3) Ffa«ELON,t. II, p. 348.
(4) FtaLOH, t. II , p. 331 , 332, 368 , 369 , 377 ; Andirsqn, t. III, p. 83.
blir sur le trôûe, si elle voulait renoncer au duc de Norfolk et 1 prendre lui -même pour époux . La proposition était-elle sérieuse ou n'était-ce qu'un piège? il serait difficile de le dire. Marie ré pondit que si la reine et la noblesse d'Angleterre n'approuvaiet pas son mariage avec le duc, elle n'épouserait pas d'autre su je anglais (1).
En marne temps que des précautions étaient prises pour em pêcher l'évasiou du duc de Norfolk et de la reine d'Ecosse on assemblait des troupes pour marcher contre les rebelles Bedford fut envoyé dans le pays de Galles où Ton craignait ur soulèvement , et le comte de Warwick dans le Nord, à la tête de douze mille hommes (2). A l'approche de cette armée, Susses sortit enfin d'York, et lord Hunsdon de Berwick avec la garnison de cette ville. 11 ne fallait pas des forces aussi considérables pour réduire les rebelles : malgré les quelques succès qu'ils avaient obtenus, ils étaient déjà plus qu'à moitié vaincus et complètement découragés. Un grand nombre de nobles sur lesquels ils comptaient avaient refusé de se joindre à eux, ou même avaient passé sous l'étendard royal ; les secours promis par l'ambassadeur d'Espagne n'arrivaient point; les encouragements que celui de France avait ordre de leur donner ne les aidaient guère (3) ; l'argent leur manquait, la division était dans leurs conseils, la désertion dans leurs rangs. A rapproche des troupes ) royales , les insurgés menacés d'être enveloppés et n'espérant plus de secours d'aucun côté, ne songèrent qu'à se jeter en Ecosse. Leur armée se débanda : ils n'étaient plus que deux cents cavaliers quand ils traversèrent la froutière pour se réfugier dans le Liddesdale. Lord Hume , qui avait passé, comme beaucoup d'autres, du parti de Moray dans celui de la reine, les attendait à la tête de quelques centaines d'hommes. Cette petite troupe, destinée à les secourir, ne servit qu'à
(1) Fénbloh , t. III , p. 23-25 ; Memorias , t. VII , p. 345 , et Lknkxorr , t. III, p. 4-6.
(2) Fènblow, t. II f p. 367 et 368.
(3) Le roi à Fénelan , 20 septembre 1569 ; La reine mire au même, 14 janvier 1570 , dans Fônelon , t. VII, p. 54 , 78 et 79.
r leur fuite (1). Une partie des rebelles, entre autres le
comte et la comtesse de Westmoreland , trouvèrent un asile
chex les borderers ; Northumberland se jeta dans la forteresse
de Harlow, qui appartenait aux Armstrong(2). Telle fut l'issue
de cette téméraire entreprise; elle ne pouvait en avoir d'autre.
H ne restait plus à faire que l'œuvre de la vengeance ; elle
fat digne de la fille de Henri VIII. Dans le seul comté de
Darha.ni il y eut plus de trois cents victimes ; de Newcastle à
Wetberby, dans une étendue de soixante milles sur quarante,
il n'y eut pas une ville ni un village où le sang ne rougit les
écbaXauds (3).
L'insurrection du Nord , qui dans l'intention de ses auteurs devait être profitable à Marie Stuart , ne fit qu'aggraver ses malheurs. Reconnaissant enfin que ses injustices pourraient bien un jour retomber sur sa tête, Elisabeth c avait maintenant le plus grand désir de voir la reine d'Ecosse hors de son pays (4) ; '* mais comment s'en débarrasser? Plusieurs des membres du conseil voulaient « qu'on coupât le mal à sa racine, et pressaient leur reine de faire mourir sa prisonnière, pour ruiner à tout jamais les espérances de ses partisans (5). » Si Elisabeth s'y refusait, ce n'était point que le crime répugnât à sa conscience ; elle craignait de se cou voir d'infamie en trempant ses mains dans le sang d'une reine, sa parente. Elle crut avoir trouvé le moyen de tout concilier en livrant la cap-
(1) Ffcreum , t. II , p. 427 ; Sadlbr , t. II, p. 63 et 64 ; Cabala , p. 170
et ni.
(2) Hitnbs, p. 373 ; Lodgb , t. II , p. 28 ; Occurrents , p. 154 : àndbr- «oh, 1. 111, p. 83.
(3) Cajidkh ; Stowb : Hounshbd ; Cuthbert SiUM*. Ce dernier cite une lettre de Sussex à Cecil (28 décembre 1569), dans laquelle se trouve le passage suivant (il parle des victimes qu'il doit sacrifier) : « Le nombre en est s encore incertain, parce que Je ne connais pas le nombre des villes ; mais je a pense qu'il n'y en aura pas moins de six à sept cents parmi le commun » peuple , sans compter les prisonniers faits sur le champ de bataille. » P. 121.
(4) FtofBLOf! , L II, p. 320.
(5) Idem, Discourt au roi, Correspondante, t. I,p.xxvn ; Murdin, p. 231 ; Di«Gis,p. 203, 263. 268 , 269, 276.
tive à Moray. Le fils atné de lord Hunsdon, George Carey, avait été envoyé en Ecosse pour proposer cette monstrueuse trahison ; la proposition fut renouvelée à l'abbé de Dunfermline , lorsqu'il apporta à Londres les lettres du duc de Norfolk.
Elisabeth exigeait que le régent vint prendre Marie Stuarl au port de Hull, et la transportât par mer pour éviter de passer par les comtés du Nord. Elle demandait en outre que huit seigneurs, comtes, lords, fils aînés de comtes et de lords , lui fussent livrés en otages , « pour garantir la personne et la vie de la reine d'Ecosse. » Ces conditions avaient été acceptées par Moray , et déjà, s'il faut en croire Fénelon , quelques-uns de ses adhérents avaient offert une partie des otages demandés (1).
L'évêque de Ross parvint à découvrir Cet exécrable complot» Il fit, de concert avec l'ambassadeur de France, les représentations les plus énergiques contre un pareil marché, qui mettait la vie de la reine d'Ecosse à la merci d'une bande de misérables. Cette malheureuse princesse, profondément troublée, fit « supplier, très-humblement et avec larmes, le roi de France et la reine mèro d'envoyer à Dumbarton mille arquebusiers, ou tout le moins cinq cents , pour donner du cœur à ceux de son parti (2), » et empêcher qu'elle ne fût livrée à ses rebelles. « Laissez-moi, » écrivait-elle à Elisabeth, « laissez-moi rache-
(1) FéNBLON , t. II , p. 362, 363, 389 et 390 ; Lbsly's Négociations, dans Andbrson, t. III , p. 83 ; Melvil, p. 229. On trouve dans Melvil le passage suivant : « Elisabeth répondit (à l'abbé de Dunfermline) que , si Moray et » les lords voulaient lui donner des otages suffisants pour la sûreté de la vie » de la reine, elle la leur livrerait pour être gardée. L'abbé allégua que » c'était une condition bien dure : « et qu'arriverait-il dans le cas où la » reine viendrait à mourir ? «Elisabeth lui dit : « Milord, j'estimais que vous » étiez un homme sage > et vous voudriez me faire dire ce qui n'est pas nét cessaire ; mais vous devriez comprendre de vous-mômo que pour mon » honneur, Je ne puis faire autrement que d'exiger des otages. Je pense que » vous pouvez assez juger de vous-même quelle est ma volonté. » Et Melvil ajoute : t Ce qu'elle entendait par là n'est pas difficile à penser et à comprendre » (p. 229).
(2) Féhbloïi , t. Il . p. 390 ; Lbsly's Négocierions, dans Ahdersoh , t. III* p. 83 et 84 ; Labanoff , 1. 111 , p. 9.
ter ma misérable prison par rançon , comme est la coutume entre tous princes, voire ennemis ; ou du moins ne permettes pas que ma vie soit mise en danger, comme celui qui se dit abbé de Dunfermline en fait courir le bruit, se vantant, ce que je ne puis croire , que me mettrez entre les mains de mes rebelles. Faites-moi, je vous prie, connaître votre résolution à mon endroit ; si ce n'est par amour, que ce soit par pitié (1). »
Informée qu'on l'accusait d'avoir poussé à la révolte les catholiques du Nord, Marie s'en défendit avec énergie. « Hélas! madame, » s'écriait-elle, « faut-il que m'étant venue jeter entre vos bras pour refuge, je sois soupçonnée et maltraitée pour les événements ou dans le pays ou au dehors ? Je n'ai charge que de moi, et ne puis répondre d'autrui... J'ai trop d'occasions de désapprouver la rébellion pour la vouloir ou moy enner ou causer.
• Ah I madame, respectez votre honneur plus que la malice de mes ennemis, votre sang plus que les meiiteries de mes rebelles, votre promise faveur plus que le soupçon qui est vice à un prince, principalement quand c'est contre ceux qui ont fait telle preuve de sincère intention vers eux, comme j'ai fait preuve à vous, m'étant mise en votre pouvoir si librement. Or maintenant je vous adjurerai pour l'amour de Dieu , pour la pitié de mes longs troubles, pour notre parentage, pour la fiance mise en vous , pour votre honneur , pour le respect dû à une semblable, pour la requête d'une affligée, pour l'amour des rois vos voisins mes alliés, et enfin pour l'amour de votre bon naturel et de vous-même de qui je suis plus proche qu'à nul autre, de mettre fin à mes longs ennuis, vous assurant de moi mieux que par prison;... car par prison vous n'aurez que le corps, qui ne vous peut tant nuire que m'ayant cœur et corps je vous puis servir (2). » Elisabeth resta sourde à cette touchante supplication ; elle ne voulait plus recevoir les lettres de Marie ou les laissait sans réponse.
(1) Marie à Elisabeth, 10 novembre 1569, Labanoff , t. II, p. 389-394»
(2) Marie à Elisabeth, 17 décembre 1569, Mémoires de Condé, t. II, p. 744r et Teullt , Supplément, p. 301-304.
Cependant, soit que les remontrances de l'évêque de Ross et de l'ambassadeur de France eussent embarrassé la perfide Elisabeth, soit que son attention fût tournée ailleurs, le projet de livrer Marie à ses rebelles sembla abandonné pendant quelque temps ; mais il avait souri à Moray comme le seul moyen de ruiner le parti de la reine, qui menaçait de lui arracher le pouvoir. Son autorité était si faible que Lethington , qu'il avait voulu perdre , échappa à sa poursuite. Quand vint le jour où l'accusé devait paraître devant le tribunal, lord Hume occupa la ville dès le matin , à la tête d'une force considérable. Les amis de Lethington, arrivèrent ensuite avec leurs vassaux tous en armes -, et cette foule alla grossissant jusqu'à l'heure où le tribunal devait siéger. L'avocat de l'accusé parut alors, et déclara que son client était prêt à répondre ; mais Morton, qui s'était porté accusateur, n'avait pas même osé entrer dans Edimbourg. Gomme personne ne se présentait pour témoigner, l'avocat demanda un verdict d'acquittement. Moray, qui était là , entouré d'une garde nombreuse , déclara qu'aucun verdict ne serait prononcé tant que la force armée occuperait la ville ; et il renvoya le jugement jusqu'au jour où le calme serait rétabli. Le lendemain il écrivit à Cecil qu'il avait prononcé * un notable discours en faveur de la justice (1). »
Moray n'avait d'autre ressource pour ne point tomber que de s'appuyer de plus en plus sur l'Angleterre. A la première nouvelle de la révolte du Nord, il avait offert ses services et rassemblé des troupes. Elles furent inutiles ; mais pour prouver son zèle, il promit de se saisir par force ou par ruse des comtes réfugiés en Ecosse, et de les envoyer à Elisabeth (2). Westmoreland était en sûreté chez ses hôtes ; Northumberland était réfugié chez un traître. Moray se fit livrer ce dernier à prix d'or par Hector Armstrong, et l'enferma au château de Lochleven. Aussitôt, Elisabeth réclama le prisonnier, et envoya un dé-
(1) Moray à Cecil, 22 novembre 1569 , dans Tytlbr , t. VI , p. 107 et 108 , et Historié of James the test, p. 69 et 70.
(2) Moray à Elisabeth, 22 décembre, et Carey à Susses, 24 décembre 1569, THoaPB, 1. 1, p. 275.
puté pour le recevoir (1). Mais Moray n'entendait pas se dessaisir de sa proie sans une compensation : s'il livrait son prisonnier, il voulait qu'on lui livrât la reine captive. Il dépécha à Londres Nicolas Elphinstone, pour y négocier cet échange. Dans un mémorandum adressé à Elisabeth, il représentait que la reine d'Ecosse était la cause de tous les troubles qui agitaient l'Angleterre ; qu'il n'y avait d'autre moyen d'y remédier que de renvoyer cette princesse dans son royaume, d'où elle ne pourrait plus entretenir d'intelligence avec les princes étrangers. Il assurait c qu'elle y vivrait de sa vie naturelle, qu'aucun moyen sinistre ne serait employé pour abréger ses jours, qu elle serait entretenue d'une manière honorable et conforme à son rang. 11 offrait des otages comme garantie de ses promesses. » Cette proposition était signée de Moray, de son ami M or ton, de son oncle le comte de Mar, du fanatique Glencairn , du catholique lord Sempil , des lords Ruthven , Lindsay et de deux jeunes gens, les masters Marshal et Montrose (2).
Elphinstone avait, en outre, des instructions personnelles. Après avoir exposé les difficultés qui naissaient pour le régent du nombre toujours croissant de ses ennemis, des menées des catholiques avec le roi d'Espagne et des secours qu'on annonçait de France, il devait offrir de livrer le comte de Northumberland , si Elisabeth voulait rendre la reine en échange et soutenir la cause du roi et les intérêts de la religion, en envoyant immédiatement de l'argent, des armes et des munitions. Le régent promettait à ce prix de continuer la lutte, de rester l'allié de l'Angleterre, et de « servir Elisabeth comme les nobles écossais avaient coutume , moyennant des gages raisonnables, de servir leur prince naturel. » Sinon, il ne pouvait pas exposer sa vie plus longtemps. C'était donc à Elisabeth à considérer les dangers qui pouvaient résulter pour les deux
(1) Elisabeth à Moray, 2 et 4 janvier , et Sussex à Moray , 10 janvier 1570, Thorpb, t I, p. 276 et 277.
(?) Thorpb , t. I , p. 276 ; Amdbrson , t. III , p. 83 ; Camden, p. 171 ; Tïtlbr, t. VI, p. 109 et 110.
royaumes des intrigues des papistes, et de la faveur toujours croissante qu'obtenaient les prétentions de la reine d'Ecosse à la succession d'Angleterre. Mais elle devait ne pas oublier que la cause de tous les troubles était entre ses mains ; que la rébellion avait encore des rameaux dangereux et que, si elle n'y apportait remède, c'était sur elle que retomberait Forage (1).
A la date de ces instructions, Knox écrivait à Gecil en style apocalytique : « Si vous ne frappez à la racine , les branches qui paraissent être brisées repousseront plus vite qu'on ne peut croire, et avec plus de force que nous ne voudrions. Tournez vos regards vers Dieu ; ne vous souvenez ni de vous , ni des vôtres, quand il s'agit d'affaires aussi graves que celles dont il s'agit maintenant. Quoique j'aie été étrangement traité, je n'ai cependant jamais été ennemi du repos de l'Angleterre. Que Dieu vous donne la sagesse I » La lettre était signée : « John Knox, un pied dans la tombe (2). *
Ces sinistres avis ne laissent guère de doute sur le sort qui attendait Marie Stuart, si elle eût été livrée entre les mains des Écossais. Mais avant que le marché eût été conclu, un événement inattendu coupa court aux négociations, et épargna peutêtre à Moray un attentat plus odieux que tous les crimes et toutes les lâchetés dont il avait souillé sa vie : une mort violente venait de mettre un terme à sa tyrannie.
L'assassin, Hamilton de Bothwellhaugh , était un des gentilshommes qui avaient le plus vaillamment combattu à Langside, sous l'étendard de la reine. Fait prisonnier , il avait, à la trêve, recouvré sa liberté ; mais tous ses biens avaient été confisqués. Sa femme, qui possédait de son chef un petit patrimoine sur les bords de L'Esk, y était restée, ne soupçonnant point que son héritage eût été atteint par la forfaiture de son mari. Mais tout avait été donné par Moray au clerc de la Justice, John Bellenden, un de ses parasites. Quand celui-ci alla pour prendre possession de cette dépouille, lady Bothwellhaugh
(1) À note of principal matters in Nicholas Elphinston's instructions, dans Tytler, t. VI, p. 111 et 112.
(2) John Knox à Cecil, dans Tytler, t. VI, p. 1 10.
était encore établie dans la maison de ses pères. Elle avait accouché la veille. Sans pitié pour sa situation et sourd à ses prières, Bellenden la jeta dehors à moitié nue, au milieu de la neige, par une nuit glacée d'hiver. Le lendemain, on la trouva errant dans les bois : elle était folle. Son mari jura de la venger.
Le 23 janvier, le régent devait se rendre de Stirling à Edimbourg, par Linlithgow. Bothwellhaugh jugeant l'occasion favorable, choisit dans cette dernière ville une maison appartenant à l'archevêque de Saint-André, qui faisait saillie sur la rue par où devait passer Moray avec son cortège. Après avoir préparé un cheval rapide et pris les mesures nécessaires pour assurer sa fuite, il s'établit botté et éperonné dans une galerie garnie de treillis , d'où il dominait toute l'étendue de la rue. 11 répandit par terre un lit de plume pour étouffer le bruit de ses pas, et tendit dans la galerie une étoffe noire pour empocher que ses mouvements ne fussent aperçus du dehors. Puis, après avoir fortement barricadé la porte de la maison et pratiqué dans le mur un trou pour ajuster son arquebuse, il attendit tranquillement , comme un chasseur qui guette sa proie.
Ce matin-là , Moray avait traité avec deux envoyés d'Elisabeth, Henri Gates et Drury, de l'échange du comte de Northumberland et des autres réfugiés anglais contre la reine d'Ecosse ; il se rendait à Edimbourg pour conférer de cette affaire importante avec Morton, Liudsay, Ruthven, Mackill et ses autres conseillers (1). Les vieilles femmes qu'il avait fait brûler comme sorcières lui avaient prédit, disait-on , qu'il périrait de mort violente ; et il avait reçu plusieurs avis de se défier de Bothwellhaugh. Dès qu'il fut entré dans Linlithgow, on vint le supplier de faire le tour de la ville ; mais le cortège était déjà engagé dans la rue. Moray voulut rebrousser; il s'ensuivit un embarras qui permit à l'assassin de viser à son aise. La balle pénétra au-dessous de la ceinture; la blessure était mortelle. La confusion produite par cet audacieux attentat
(1) Cabota, p. 160; Mademoiselle Kehaguo, t. III, p. 444.
favorisa la fuite du meurtrier : avant qu'on eût songé à le poursuivre, il était déjà à plusieurs milles ; on l'aperçut qui se dirigeait à franc étrier du côté de Glasgow. Il gagna le château d'Hamilton, où il fut reçu en triomphe par l'archevêque de Saint-André et lord d'Arbroath , dont il était le vassal : son crime, quoique le fait d'une vengeance particulière , avait été encouragé, dit-on, parle parti desHamilton (1). Moray expira le soir même ; il n'avait que quarante ans. « Bothwellhaugh, » dit un historien , « en vengeant ses injures personnelles, vengea la cause publique, et délivra l'Ecosse d'un tyran qui avait causé tous les malheurs de sa patrie, et qui, après avoir trahi sa reine, sa sœur et sa bienfaitrice, avait vendu son pays à une puissance étrangère (2). » Si la mort n'avait mis un terme à son ambition effrénée, son royal pupille n'aurait peutêtre pas vécu de longues années ; c'est du moins ce que craignaient ses adversaires, et ce que plus tard Jacques VI sembla croire lui-même (3).
Moray a été très-diversement jugé non-seulement par les contemporains, mais encore par les historiens. Knox et les fanatiques de la Réforme l'ont appelé le pieux régent; ils ont vanté sa popularité, son habileté dans les affaires, son désin-
(1) Historié of James the sezt, p. 46 et 47; Spottiswoodb . p. 234 ; Mordik, p. 769; Caldbrwood, p. 746 et 747 ; Hunsdon à Ceeil, 26 janvier 1570, State papers office.
(2) Histoire de Marie Stuart, Londres, 1742, t. II, p. 421 et 422.
(3) Hbrries' Mémoire, p. 54 ; Camdew , p. 172. Bothwellhaugh s'était réfugié en France après l'assassinat de Moray. On lui offrit une forte récompense s'il voulait se charger du meurtre de l'amiral Coligny. Il repoussa cette offre avec indignation : a Je me suis vengé, » répondit-il , a du traître qui avait ■ porté la désolation dans ma maison , et je m'en fais gloire ; mais je ne me » vendrai jamais comme assassin. Coligny ne m'a fait aucun mal, pourquoi » attenterais-je à sa vie? » Après l'exécution de Morton , Bothwellhaugh se hasarda à rentrer en Ecosse. Il alla se jeter aux genoux de Jacques VI, et lui demanda son pardon pour avoir tué le régent Moray : « Votre pardon , » pour avoir tué cet homme ! » répondit le roi avec vivacité ; « que *a
» nédiction descende sur celui dont vous êtes le fils ! car si la vie n aval » été arrachée à ce traître, je n'aurais pas vécu pour porter ma couronne (Crawford, p. 142, et miss Strickland, t. VII, p. 59, note 3).
téressement, son amour du pays, Tordre et la justice qui régnèrent sous son gouvernement; ils l'ont orné de toutes les qualités et de toutes les vertus. Le dernier historien d'Elisabeth loi a tressé des guirlandes ; il l'appelle c le noble Moray sans lâche (1). » Mais toute la conduite de l'ambitieux bâtard proteste contre ces panégyriques aveugles ou intéressés. Il posséda certainement des qualités que personne ne lui conteste : le courage personnel, quelques talents militaires , qu'il eut d'ailleurs peu d'occasion de montrer, de la résolution et de la vigueur, et une certaine adresse qu'il employa surtout à conspirer. Mais , comme l'a remarqué un historien (2), ces qualités se rapportent plus à la première moitié de sa carrière qu'à l'époque de sa régence. Un de ses amis , qui lui resta fidèle jusqu'à la an, le représente comme un homme sans caractère, dirigé par son entourage, manquant de pénétration, boa avec les bons, méchant avec les méchants, en somme assez incapable (3). Suivant un autre contemporain , « il était si faible qu'il manquait à toutes ses promesses , et qu'il perdit faute d'énergie son esprit et son honnêteté (4). » Cette dernière vertu, il ne la pratiqua guère : la soif de régner avait étoufié en lui toute autre passion et tout instinct généreux. Il sacrifia à son ambition et à sa cupidité le repos et l'indépendance de son pays , le trône et la réputation de la reine sa sœur, ses anciens complices et tous ceux qui se fièrent à lui , la justice, la probité , la bonne foi et son propre honneur. Il leur aurait probablement sacrifié la Réforme, si la Réforme avait été pour lui un obstacle au lieu d'être un marchepied; car on a de la peine à croire que le véritable sentiment religieux , qui est un des plus purs et des plus élevés , puisse germer et croître dans une âme aussi égoïste. Jamais le mot de Tacite ne fut plus vrai: aucune bassesse ne lui coûta pour régner; il se fit le valet d'Elisabeth pour être le maître en Ecosse.
(i) M. FnooDB.
(?) Gilbert Btuart.
(3) Melvil, p. 225.
(4) BUtorie of James the sext, p. 48.
Il était arrivé au pouvoir par les complots et la violence, il sem-
bla encore conspirer quand il y fut parvenu, et parut, après auss1 bien qu'avant, être le chef d'une faction plutôt que le chef d'un Etat. Ce quia fait sa fortune, c'est son zèle affecté pour la Réforme. Sa piété allait jusqu'à l'austérité et l'ostentation : sa maison ressemblait plus à un temple qu'à un palais ; ses domestiques se vouaient comme lui aux exercices religieux ; et les ministres, pour qui il montrait la plus grande déférence, étaient fiers de prier avec lui (1). C'est là , avec la protection accordée à la Réforme et la proscription du papisme , le secret des éloges prodigués à Moray par Knox et ses collègues. Mais un manteau ou un masque de sectaire ne suffit pas à faire des grands hommes vertueux ; et l'histoire ne peut accepter comme tels les idoles qui ne doivent leur piédestal qu'aux passions d'une époque.
La nouvelle de la mort de Moray se répandit vite ; elle fut accueillie avec des sentiment très-divers. Le clergé réformé et tous ceux qui étaient restés attachés à la fortune du régent, lui accordèrent les plus vifs regrets ; car ils voyaient dans sa perte, s'ils n'étaient promptement soutenus, la ruine de leur parti déjà défaillant. Les adhérents de la reine, au contraire, apprirent cette nouvelle avec une joie qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Ils avaient assez souffert des cruautés du régent pour que sa mort leur parût un événement heureux, qui débarrassait à la fois l'Ecosse d'un tyran, et chacun d'entre eux d'un ennemi et d'un persécuteur. Ils y voyaient en outre le présage d'un triomphe prochain ; car ils avaient avec eux , désirant comme eux le retour de la reine, la majeure partie du peuple, tous ceux qui souffraient de l'abaissement de leur pays et de la prétention de l'Angleterre à le gouverner. Il y avait dans Yun et l'autre camp des protestants et des catholiques : on a trop voulu transformer exclusivement en luttes religieuses ce qui n'était le plus souvent que des luttes d'intérêts privés ou d'ambition politique.
La fin de Moray aurait dû être pour Marie Stuart plus que pour
(1) Spotttswoode, p. 243.
tout autre une joyeuse nouvelle. Cependant r évoque de Ross dit qu'elle fut émue en l'apprenant, et qu'elle versa des larmes. Elle écrivit à la comtesse de Moray : « Je n'ai point désiré que son sang fût répandu ; j'aurais mieux aimé qu'il eût vécu pour se reconnaître et se repentir des injures qu'il m'a faites, si j'avais pu arrêter sa mort, que de le voir s'en aller si misérablement. Ma nature ne me permet pas d'oublier ce qu'il m'était par le sang, et que je dois regretter sa mort (1). » Ses regrets ne durent être ni bien vifs ni bieu profonds ; ce qu'elle écrivait dix-huit mois plus tard à l'archevêque de Glasgow, qui lui avait recommandé Bothwellhaugh resté sans ressources , exprime mieux sans doute les sentiments qu'elle éprouva. « Ce que Bothwellhaugh a fait , » disait-elle, « a élé sans mon commandement , de quoi je lui sais aussi bon gré et meilleur que si j'eusse été du conseil. » Elle promettait de lui faire une pension sur son douaire (2) , comme elle en faisait à beaucoup d'autres qui avaient été ruinés, ainsi que lui, en défendant sa cause.
Eu Angleterre, la mort de Moray ne causa pas moins d'émoi
qu'elle en avait causé en Ecosse. Dès qu'Elisabeth apprit qu'il
était blessé, elle envoya Bandolph pour avoir des nouvelles
plus promptes et plus sûres. Lorsqu'elle sut qu'il était mort,
elle fut désolée. « Il n'est pas à croire, » dit Fénelon, a combien
la reine d'Angleterre a vivement senti la mort du comte de
Moray, pour laquelle, s'étant enfermée dans sa chambre, elle
s'est écriée qu'elle avait perdu le meilleur et le plus utile ami
qu'elle eût au monde pour l'aider à se maintenir et conserver
en repos ; et en a pris un si grand ennui que le comte de
Leicester a été contraint de lui dire qu'elle faisait tort à sa gran-
(1) Marie à la comtesse de Moray, Archives du comte de Moray, et miss Strickland, p. VII, p. 62.
(2) Marie à l'archevêque de Glasgow, 28 août 1571, Labàkoff , t. III, p. 354. Les paroles de Marie rappellent celles de Coligny qui, se défendant d'avoir jamais induit personne à tuer le duc de Guise , ajoutait : • Ce que j'en dis » n'est pas pour regret que j'ai de la mort de M. de Guise ; car j'estime que » ce soit le plus grand bien qui pouvait advenir à ce royaume, à l'Église de » Dieu et particulièrement à moi et à toute ma maison. »
deur, de montrer que sa sûreté et celle de son État eussent à dépendre d'un seul homme (1). »
Il est certain que la mort d'un allié aussi complaisant que Moray était une grande perte pour Elisabeth : elle laissait sans chef le parti anglais en Ecosse, que Gecil appelait « une inestimable commodité (2) ; » elle le laissait incapable de résister aux forces toujours croissantes du parti contraire. Celui-ci comptait dans ses rangs la majorité de l'ancienne noblesse , qui, honteuse de l'abaissement de l'Ecosse, détestait l'Angleterre et montrait, par des signes non équivoques, quels étaient ses projets et ses espérances. Les clans de Buccleugh et de Fernyhirst , les deux plus puissants des Borders , se ruèrent sur la frontière anglaise et la pillèrent ; Westmoreland, jetant de joie son chapeau au feu, avait repris son armure et accompagné ses hôtes dans leur incursion (3) ; les Harailton s'étaient mis en armes, bien décidés à ne plus souffrir d'usurpateur, et à proposer une pacification générale, pour rendre impossible désormais l'intervention de l'Angleterre dans les affaires intérieures de l'Ecosse. L'Espagne et la France paraissaient disposées à seconder leurs efforts , et à travailler efficacement à la restauration de Marie : de l'argent avait été envoyé et des troupes promises aux partisans de cette princesse, au nom de Philippe II ; et Charles IX, jugeant que la mort de Moray était une occasion favorable de recouvrer quelque influence en Ecosse, semblait résolu à fournir des secours au château de Dumbarton.
A ces menaces du dehors se joignaient pour Elisabeth les dangers intérieurs. Malgré l'emprisonnement du duc de Norfolk, son mariage avec Marie comptait encore de nombreux partisans ; et, quoique la révolte eût été comprimée dans le Nord, il restait assez de mécontents à qui le moindre échec d'Elisabeth aurait remis les armes à la main. Déjà Léonard Dacre, qui n'avait pu prendre part à la lutte des deux comtes
(1) FÉNBLON, t. m, p. 54.
(2) Axdbrson, t. IV, lr# partie, p. 104.
(3) Tytlbr, t. VI, p. 120.
du Nord, avait relevé leur étendard et livré aux troupes de la reine une bataille furieuse, dans laquelle « son infanterie donna sur les mousquets ennemis la plus rude charge qui se fût jamais vue (1). » Pour effrayer Elisabeth et lui faire adopter sa politique, Cecil exagérait encore les intrigues et les dangers auxquels l'exposait la présence de Marie en Angleterre. Mais c'était en voulant ruiner cette princesse, qu'on l'avait rendue redoutable; en cherchant à supprimer ses droits, qu'on avait suggéré l'idée de la placer immédiatement sur le trône ; en la persécutant, qu'on avait fait de son nom un drapeau pour tous les mécontents, et de l'Ecosse le champ de bataille, suivant l'expression de Tytler, où tous les ennemis d'Elisabeth, domestiques et étrangers, s'unissaient contre elle.
Puisque le danger était en Ecosse c'était là qu'il fallait agir avec promptitude et vigueur. Relever le parti anglais, lui donner un chef aussi docile que Moray, empêcher toute pacification : tel fut le plan adopté par Elisabeth. Elle choisit Randolph pour l'exécuter; nul n'était plus propre à le faire réussir que le vieux diplomate, qui joignait à la connaissance du pays la ruse et l'activité. Quant au chef à mettre, comme régent, à la tête du parti anglais, Elisabeth l'avait sous la main : c'était le comte de Lennox. Il convenait de tout point pour être l'instrument de ses desseins : il était sans caractère, sans talents, sans fortune, démesurément ambitieux, l'ennemi mortel des Hamilton et de Marie Stuart ; et, ce qui flattait surtout Elisabeth, il demandait que son petit-fils, le prince d'Ecosse, fût transporté en Angleterre (2).
Bien que très-affaibli par la mort de Moray, le parti dévoué à l'Angleterre n'avait pas perdu tout espoir. Il était soutenu par l'énergie et l'audace de Morton, qui en était l'âme et avait pour principaux auxiliaires les comtes de Mar, Glencairn, Buchan, les lords Ruthven, Lindsay, Glammis, Cathcart, Methwen, Ochiltree et Saltoun. Ils savaient bien que par euxmêmes ils ne pouvaient résister à leurs adversaires, mais ils
(1) Sadlbr, t. II; Camdbn; Lingard.
(2) Haynes, p. 576.
170 HISTOIRE DE MARIB STUÀRT.
comptaient sur l'Angleterre. Ils firent dire à Elisabeth que, si elle voulait accepter leurs services et les aider à maintenir l'autorité du roi et la religion , ils étaient prêts à suivre la voie qu'avait suivie Moray, à régler leur conduite d'après le bon plaisir de Sa Majesté, et à reconnaître le comte de Lennox comme régent; ils désiraient, en attendant, que l'évêque de Ross fût mis sous bonne garde et la reine captive surveillée de plus près (1). Ils cherchèrent aussi à regagner la coopération de Lethington qui, maintenu prisonnier au château d'Edimbourg, demandait à plaider son innocence. Une assemblée de tous ceux « qui haïssaient la reine et sa cause » fut convoquée pour l'entendre. On reconnut que l'accusation portée contre lui n'avait été de la part de Moray qu'un prétexte pour l'emprisonner; et tous les membres du conseil, après l'avoir déclaré innocent, proclamèrent qu'il avait été un instrument utile « à l'avancement de la gloire de Dieu et du bien public. » Morton signa le premier ce certificat d'innocence, et vingt et un de ses collègues le signèrent après lui (2). Ce verdict, aussi intéressé que peu sincère, ne gagna point Lethington.
A peine arrivé à Edimbourg, Randolph avait fait connaître aux lords du roi que sa maîtresse était décidée à leur accorder tout ce qu'ils avaient demandé : c'est-à-diro à rendre de plus en plus rigoureuse la prison de leur reine , à leur fournir des secours d'hommes et d'argent, pourvu que de leur côté ils restassent fidèles à la politique de Moray, empêchassent l'envoi du jeune roi en France, et consentissent à livrer les comtes de Westmoreland et de Northumberland (3). Le conseil, après cette communication, décida qu'une assemblée de toute la noblesse serait convoquée très-prochainement, pour délibérer sur les propositions d'Elisabeth. Celle-ci, pour donner une preuve de
(1) Lord Hunsdon à Elisabeth, 30 janvier 1570, Statepapers office, et Tttlsr, t. VI. p. 123 et 124.
(2) Actes du conseil privé, dans Goodall, t. I, p. 398 et 399; Historié of James the sext, p. 49 et 50 ; Occurrents, p. 158.
(3) Instructions à Randolph, 29 janvier 1570, State papers. office, et Tytler, t. VI, p. 125; Occurrents, p. 157.
son bon vouloir , avait déjà ordonné de resserrer la prison de Marie Stuart et d'arrêter l'évêque de Ross, sous prétexte qu'ils avaient été le principaux fauteurs de la révolte du Nord. Randolph avait pour mission spéciale d'empêcher tout rapprochement entre les deux partis ; il se mit à l'œuvre avec une activité diabolique. « Aux dames, il faisait envoyer par sa reine des messages et des présents ; aux ministres, il distribuait de l'or ; il en offrait aussi à ceux qui étaient le mieux placés pour souffler sur l'incendie. En sorte que , la haine et la rage des deux factions augmentant chaque jour, on ne se contenta plus de répandre le sang, et qu'on en vint bientôt à se lancer des malédictions, à détruire les maisons et ruiner les familles. Et ce fut l'œuvre de l'Angleterre (1). »
Dans cet état de désordre , il fallut renoncer à l'assemblée générale de la noblesse. Il y eut cependant à Dalkeith, chez le comte de Morton, une réunion de quelques seigneurs des deux partis. Le comte d'Argyle et lord Boyd proposèrent, pour pacifier l'Ecosse, de rappeler la reine. La conférence durait depuis deux jours, quand Randolph parut tout à coup accompagné d* Archibald Douglas. A la vue de cet agitateur elfronté , Argyle , ne pouvant contenir son indignation , lui reprocha ses odieuses menées et lui déclara en face que sa présence était fatale à l'Ecosse , qu'on ne l'y laisserait pas plus longtemps semer la discorde pour le bon plaisir de la reine d'Angleterre ; car toute la noblesse était décidée à se réconcilier et à obtenir, de gré ou de force, la liberté de sa souveraine (2). Randolph se moqua de cette menace ; cependant il jugea prudent de se retirer à Berwick. « Alors, » dit Melvil, « comme Néron qui, du haut d'une tour, regardait brûler Rome après y avoir mis le feu, ainsi maître Randolph se réjouissait de voir l'incendie qu'il avait allumé en Ecosse ; et dans ses lettres à la cour d'Angleterre, il se glorifiait d'avoir si bien réussi qu'il serait désormais difficile de l'éteindre (3). »
(1) Mblvtl, p. 233.
(2) Occurrents, p. 161.
(3) Mm. vil, p* 233 et 234.
Une réconciliation était devenue plus impossible que jamais : les deux partis se préparèrent à une lutte à outrance. Encouragés par les promesses de l'Espagne et l'arrivée d'un envoyé français qui annonçait un secours prochain (1), les Hamilton et leurs amis marchèrent sur la capitale pour s'en emparer. En route ils proclamèrent l'autorité de la reine, et adressèrent à Elisabeth une lettre énergique signée de vingt-huit nobles. Ils la suppliaient, au nom de la charité chrétienne, de ne plus jeter sur l'incendie, qui menaçait de dévorer l'Ecosse, l'huile et les matières inflammables, et de leur rendre leur souveraine à des conditions honorables ; car sa restauration était le seul remède au fléau de la guerre civile (2). Au lieu de leur répondre , Elisabeth donna l'ordre de faire des préparatifs pour envahir leur malheureux pays.
La France sembla vouloir enfin protester avec énergie : Charles IX dépêcha M. de Monlouet pour réclamer la mise en liberté de la reine captive, avec l'ordre d'aller ensuite en Ecosse pour y traiter de son rétablissement sur le trône (3). Elisabeth refusa à Monlouet un passe-port pour traverser ses États ; et, quand il se présenta à la cour, elle se plaignit avec aigreur de cette intervention du roi de France ; elle parla du meurtre du régent comme si c'eût été le fait de Marie, et feignit de craindre pour elle-même un coup d'arquebuse (4) . Quelques jours après, elle envoya à son ambassadeur à Paris une longue diatribe où, après avoir énuméré tous ses prétendus griefs contre sa victime, elle ajoutait qu'elle avait sauvé la vie et l'honneur de la reine d'Ecosse, qu'elle lui avait accordé la plus généreuse hospitalité, et qu'elle ne recueillait de tant de bienfaits que la plus noire ingratitude (5).
La cour de France ne se laissa pas arrêter par ces mensongères explications : l'on fit mine de préparer des secours pour
(1) Fenelon, t. III, p. 130, et Tytlkk, t. VI, p. 131. (2)Thorpb, t. I, p. 281.
(3) Digges, p. 9 et suiv.
(4) Fénelon, t. III, et miss Strickland, t. VII, p. 65.
(5) Instructions à Norris, février 1570, dans Digges, p. 9-17.
l'Ecosse. Deux vaisseaux étaient parvenus à ravitailler Dumbarton, et le roi avait promis d'envoyer deux mille hommes (1). Le dépit d'Elisabeth fut porté à son comble : « Il n'est pas à croire, » écrivait Fénelon à Catherine de Médicis, « combien la grande jalousie de la reine d'Angleterre a soudain fait changer son bon propos ; et comme au lieu d'aller par moyens paisibles, ainsi qu'elle disait, es choses d'Ecosse, elle a proposé maintenant d'y procéder par les armes. La dite dame était lors après à épargner de l'argent, maintenant elle ne parle que d'en dépenser... ; et je crains assez, madame, que l'affection qu'elle disait avoir à la pacification de votre royaume se soit déjà changée en un contraire désir de vous y nourrir des troubles si elle peut (2) . »
Sur ces entrefaites, le pape Pie V signa contre Elisabeth une bulle d'excommunication dans laquelle, après avoir rappelé avec quelle indécence elle avait excité et soutenu les rébellions contre les princes catholiques , ses voisins , comment , au mépris de toute justice , elle avait jeté en prison la reine d'Ecosse, il la déclarait déchue de ses prétendus droits au trône d'Angleterre , et ses sujets déliés de leur serment d'obéissance ; il invitait les rois de France et d'Espagne à envahir l'Angleterre (3). C'était un coup peu dangereux : le temps des foudres de l'Église était déjà passé. Philippe II attribua cette mesure au zèle plus qu'à la sagesse du pontife (4), et le roi de France n'en fit aucun cas. Mais Elisabeth, tout en affectant de s'en moquer, en conçut les plus vives alarmes ; elle crut que cette publication se rattachait à un plan d'invasion pour la détrôner, plan chimérique, dont ses ministres se servaient comme d'un épouvantail pour fixer ses irrésolutions.
Sussex était dans le Nord, à la tête de sept mille hommes ; Elisabeth lui donna l'ordre d'entrer en Ecosse. Elle annonça,
(1) FéRKLON, t. II. et t. VIII, p. 139, et Labanoff, t. III, p. 24.
(2) Fénelon à la reine mère, 4 mars 1570, Correspondance, t. III, p. 71 et 72.
(3) Ladanopf, t. III, p. 25 et 26 ; Lingard, t. IV, p. 153 et 154.
(4) Uemorias, t. VII, p. 351.
croyant pallier l'iniquité de cette invasion, que ses troupes allaient faire la guerre contre les proscrits anglais mis hors la loi, les voleurs et les perturbateurs de l'Ecosse (1). Personne ne s'y trompa, et l'alarme fut très-grande parmi les partisans de Marie. L'évêque de Ross et l'ambassadeur français firent des représentations véhémentes contre une telle violation de la plus commune justice (2) ; les barons écossais envoyèrent dépu" tés sur députés dans le camp anglais ; l'armée continua sa marche. On songea alors à se défendre : « Les Écossais prennent les armes de toutes parts, » écrivait Sussex ; « ils se préparent à courre sus à ceux qui parlent d'introduire les Anglais dans le pays. » Mais rien n'était prêt pour repousser une attaque aussi soudaine, et les ministres anglais conseillaient à leur reine de doubler les forces de Sussex plutôt que de reculer, et de hâter leur entrée en Ecosse pour soutenir l'élection de Lennox (3).
Quand Marie Stuart apprit l'ordre d'invasion donné par Elisabeth, elle en fut accablée : c'était encore une fois la ruine de ses espérances. Elle supplia Fénelon de presser les secours promis par la France (4) ; elle écrivit à Charles IX et à Catherine de Médicis, leur rappelant avec une insistance désespérée tout ce qui pouvait les émouvoir et les engager à lui venir en aide: l'antique alliance des deux royaumes, les services rendus à la France par ses prédécesseurs, le mariage de son père avec la sœur de Henri II, l'honneur qu'elle avait eu elle-même d'être nourrie en France, d'avoir été reine de ce beau pays, d'être la sœur du roi et la fille obéissante de la reine mère (5). Vaines et tardives supplications ! Sussex avait franchi la frontière, et envahi le Teviotdale et le Merse qui étaient sans défense. Pendant huit jours il promena avec une cruauté sauvage dans ce
(t) Strypb's Annals, t. I, p. 538 et 539.
(2) Lbslt's Négociations, Andbrson, t. III, p. 89; Fbnblon, t. III, p. 134.
(3) F4nblon, t. III, p. 128, 129, 131 et 132.
(i) Marie à Fénelon, 30 avril 1570, Labjlnoff, t. III. p. 38 et 39. (5) Marie Stuart au roi et à la reine mère, 30 avril 1570, LiJBAKOPF, t. III, p. 40-44.
district, un des plus riches de l'Ecosse, la ruine et l'incendie. Cinquante châteaux ou forteresses et plus de trois cents villages furent rasés ou réduits en cendres.
Eq môme tem^iâ, une autre armée, sous la conduite de lord Scrope, envahissait la frontière de l'Ouest. Là, comme dans le Teviotdale et le Merse, la marche des troupes anglaises fut marquée par les flammes qui dévoraient les villages, les fermes et les instrumente de travail. Les horreurs commises furent telles qu'on n'avait jamais rien vu de semblable. Les Hamilton n'étaient pas ruinés : Drury, à la tête de seize cents hommes de vieilles bandes, se jeta sur le pays où étaient leurs domaines. Elisabeth avait joint Lennox à Drury, pour être plus sûre que la vengeance serait complète. Les deux chefs rejoignirent Morton à Edimbourg, et tous ensemble, Anglais et Écossais, se ruèrent sur leurs adversaires occupés à assiéger le château de Glascow. Après les avoir dispersés, ils ravagèrent sans merci toute la vallée de la Clyde. Le palais d' Hamilton, les châteaux de Kinneil et de Linlithgow furent saccagés ; toutes les maisons, toutes les propriétés, qui appartenaient au duc de Châtellerault et à ses vassaux , furent si complètement dévastées que cette famille, la plus riche et la plus puissante du royaume, fut réduite à un état voisin de la misère (1). 11 y a des gibets pour les misérables qui incendient la maison de leurs voisins, et Ion blâme à peine les tyrans et les ministres qui commettent de pareilles atrocités! Lennox avait montré pendant cette campagne qu'il serait le digne successeur de Moray ; ses lettres à ses protecteurs anglais sont remplies d'expressions abjectes de servilité. Plein d'arrogance avec ses ennemis, à qui il jurait ' d'arracher la plume des ailes » ou qu'il se vantait d'avoir disposés, il se faisait tout humble avec Elisabeth, la priant d'avoir pitié de sa pauvreté et de lui envoyer un peu plus d'argent (2). Tel était le futur régent d'Ecosse.
(1) Cabala p. 163-167; Murdin, p. 769; Anderson , t. III, p. 90 et 91; Trou*, t i, Fênblon, t. III, p. 137, 138, 139, 150 et 151 ; OccurrenU, p. 176 " 177 ; Crawford, p. 157, 162 et 163.
(2) Lettre* de Lennox à CecU, dans Tytlbr, t. VI, p. 133 et 134.
Cependant, tout ruinés qu'ils étaient, les partisans de la reine n'étaient pas abattus : ils continuaient à menacer l'autorité du roi (1). C'est que l'intervention effroyable d'Élisabetl avait porté jusqu'à l'exaspération la colère de tous ceux qui conservaient un reste de patriotisme. Grange, dégoûté depuis longtemps des bassesses de son parti, se déclara ouvertement pour la restauration de la reine. Il rendit la liberté au duc de Châtellerault et à lord Herries, retenus prisonniers depuis que Moray les avait traîtreusement arrêtés, et reçut de nouveau dans le château Lethington qui, comme lui et avant lui, s'était nettement prononcé contre ceux qui trafiquaient de l'indépendance de leur pays. Cette double défection était un grand coup pour le parti anglais : elle lui enlevait deux hommes des plus considérables de l'Ecosse, l'un par ses talents politiques, l'autre par son courage militaire ; elle lui enlevait en même temps la première forteresse du royaume. Elisabeth et ses lieutenants en furent cruellement mortifiés. Sussex n'épargna rien pour les regagner : il leur reprocha l'inconséquence de leur conduite, leur ingratitude envers l'Angleterre, et les menaça du ressentiment de sa maîtresse (2). Les menaces ne produisant aucun effet, les ravages recommencèrent. Le château de Fastcastle, qui appartenait à lord Hume, fut pris et pillé (3) ; les propriétés du vieux père de Lethington furent envahies ; Forster en fit enlever tout ce qui était transportable (4). Lethington osa faire à Cecil des remontrances pleines de hardiesse : t C'était un grand sujet d'étonnement pour lui, un mystère, » disait-il. « de voir la reine d'Angleterre renoncer à l'amitié d'un parti puissant, qui comptait tout ce que l'Ecosse renfermait de plus noble et de plus honnête, pour l'amitié de quelques-uns, qui pouvaient à' peine mettre sur pied deux cents chevaux. » Et il reprochait à Sussex d'avoir commis plus <!■'
(1) Fénelon, t. III, p. 159 et 160.
(2) THoap*. t. I, p. 285, 286 et 288.
(3) Idem, t. I, p. 291 ; Fénelon, t. III, p. 150 et 151.
(4) Maitlands Poemt , t. I, p. 305 ; Chàmiers , t. III, p. 588. et Fbkkuw, t. III, p. 137.
ravages en deux mois que plusieurs armées anglaises en cent ans (1). La conversion de Grange et de Lethington était trop tardive pour être utile à Marie : ils ne pouvaient plus, malgré tous leurs efforts, réparer le mal qu'ils avaient fait.
(1) Lethington à Cecil, 17 mai 1570, State popers office.