CHAPITRE PREMIER
Représentations adressées à Elisabeth par la France et l'Espagne. — BUe feint d'y prêter l'oreille et de vouloir traiter avec sa prisonnière , à condition que la France n'interviendra pas en Ecosse. — Résolution de Marie d'accepter les conditions les plus dures. — Mission de lord Levingston en Ecosse. — État de ce malheureux royaume. — Opposition faite au traité pu les lords du roi. — Élection de Lennox comme régent. — Défiance mutuelle des deux partis. — Reprises des hostilités. — Nouveaux ravages exerces par Sussex. — Cruauté de Lennox. — Renouvellement de la trêve. — Continuation des négociations pour le traité entre les deux reines. — Elisabeth demande que le prince d'Ecosse lui soit livré. — Lettre de Marie Stuart à la comtesse de Lennox. — Mission de M. de Poigny. ~ Cecil et Midlmay sont envoyés à Chatsworth pour traiter avec Marie Stuart. — Lettre hautaine d'Elisabeth à cette princesse. — Premières entrevues de Marie avec les commissaires anglais. — Articles proposés par Cecil et Mildmay. — Marie les accepte après quelques modifications , et consent à livrer son fils. — Lettre de Marie au pape au sujet du traité. -Elisabeth affecte d'être décidée à le conclure. — Arrivée des commissaires de Marie à Sheffield. — Prétextes invoqués par Elisabeth pour traîner les choses en longueur. — Projet de mariage entre cette reine et le duc d'Anjou. — Arrivée à Londres de Morton et de ses collègues. — Leur refus de traiter du rétablissement de Marie. — Indécision d'Elisabeth. —
Rupture des négociations. — Secours inefficaces envoyés de France. — Prise de Dumbarton par les lords du roi. — Exécution sommaire de l'archevêque de Saint-André. — Reprise de la guerre civile en Ecosse. — Elisabeth fournit secrètement des troupes au parti du roi. — Efforts de Marie pour soutenir ses partisans. — Son énergie, son habileté, ses appels réitérés à la cour de France pour en obtenir des secours. — Refus de Charles IX de lui envoyer des troupes. — Défection d'un certain nombre des partisans de la reine. — Parlements assemblés par les deux factions. — Coup de main dirigé par fluntley contre Stirling et les lords du roi. — Sa victoire momentanée se change en défaite. — Mort de Lennox. — Le comte de Mar lui succède dans la régence. — Secours accordé par Elisabeth au nouveau régent. — Découverte des intrigues de Marie Stuart avec l'Espagne.
La reine d'Angleterre avait cru acheter sa sécurité avec le sang et les larmes des Écossais ; mais la France ne cessait de réclamer contre l'invasion de l'Ecosse, de demander le rappel des troupes anglaises et la délivrance de Marie Stuart. L'ambassadeur d'Espagne s'était joint à l'ambassadeur de France ; aux remontrances avaient succédé les menaces. Elisabeth écrivait à Sussex qu'elle était bien embarrassée de sa prisonnière, qu'elle ne savait plus comment se conduire (1). Elle eut recours à la dissimulation, sa ressource ordinaire, en attendant que les circonstances vinssent la tirer d'embarras. Elle allégua, pour justifier l'invasion de l'Ecosse, qu'elle avait dû venger les injures faites à elle et à ses sujets, mais elle regrettait que ses lieutenants fussent allés si loin (2). Le roi de France avait offert sa médiation, elle feignit de l'accepter : elle déclara qu'elle était disposée à traiter du rétablissement de Marie sur le trône, et à retirer ses troupes d'Ecosse, pourvu que le duc de Châtellerault et ses amis lui livrassent les réfugiés anglais. Une suspension d'armes fut proposée ; l'évêque de Ross, après quatre mois de détention arbitraire, fut remis en liberté (3) ; Sussex
(1) Elisabeth à Sussex, 30 avril 1570, Tuorpjs, t. I, p. 284.
(2) Fénblon, t. 111, p. 134-136; Lesly's Négociations, dans Akdbrso*. t. III, p. 91 et 94; Elisabeth à Sussex, 22 mai , State papers office.
(3) Lesly's Négociations, dans Anderson, t. III, p. 91 : Fbnelow, t. III. [>- 136, 138, 139, 146, 147, 169 et 170; Labanoff, t. III, p. 49 et 53.
reçut Tordre de réduire le nombre de ses troupes, et Randôlph de reparaître à Edimbourg pour annoncer aux deux partis que, maintenant qu'elle avait « raisonnablement * châtié les rebelles, sa maîtresse voulait bien ouvrir une négociation avec leur reine, et travailler à la pacification de l'Ecosse (1). 11 n'y avait dans tout cela que mensonge et fourberie.
Altérée de liberté, Marie s'y laissa prendre encore une fois. Dans l'effusion de sa joie, elle s'empressa de remercier Elisabeth, lui demanda que l'évéque de Ross pût venir conférer avec elle, et qu'il lui fût permis d'envoyer en Ecosse pour disposer ses partisans à obéir (2). Un incident vint réveiller toutes les jalousies d'Elisabeth, et faillit couper court aux négociations à peine commencées. La bulle d'excommunication, lancée par Pie V , fut trouvée un matin affichée à la porte de l'évéque de Londres. Dans le premier emportement de la colère, Elisabeth déclara qu'elle regrettait d'être entrée en traité avec la reine d'Ecosse. Cependant elle continua à dissimuler : elle craignait une intervention française ; car le bruit s'était répandu que des préparatifs étaient en train de se faire sur la côte de Bretagne. Elle fit dire à Fénelon que , quoique profondément offensée, elle achèverait le traité avec la reine d'Ecosse à la considération du roi de France ; mais que , si l'expédition destinée à l'Ecosse sortait des ports de Bretagne, elle se croirait dégagée , et qu'alors elle exploiterait le pays avec son armée et retiendrait Marie Stuart en Angleterre. Pour mieux faire croire à sa sincérité, elle rappela ses dernières troupes d'Ecosse ; et ses ministres aussi bien qu'elle ne parlèrent plus que du désir qu'ils avaient de remettre la reine prisonnière en liberté. Fénelon lui-même y fut trompé : il demanda à sa cour que l'expédition qui se préparait fût ajournée (3).
Marie avait été transportée de Tutbury à Chatsworth. L'évô-
(i) Lettres et Elisabeth à Susse* et à Randetph, 31 mai 1570 , Thorpb, t. I , p. 290.
(2) Marie à Elisabeth, 23 mai 1570, Labanoff, t. III, p. 51 et 52.
(3) Fènblon, t. III, p. 185, 192, 193, 199, 200, 206, 207, et t. VII, p. 139.
que de Ross obtint de s'y rendre, pour conférer avec sa maitresse de l'accord projeté. Le roi de France et les autres princes conseillaient à Marie de traiter, même à des conditions trèsdures ; elle y était résolue. Lord Levingston fut dépêché en Ecosse pour porter ses propositions : elle offrait toutes les conditions qui n'étaient pas incompatibles avec son honneur. Dix nobles de son parti furent désignés pour se rendre en Angleterre ; en attendant, une trêve fut conclue par l'entremise de Susses , qui était resté à Berwick à la tête de ses troupes (1).
Un contemporain fait de l'état de l'Ecosse à cette époque le tableau le plus lamentable : • 11 n'y avait plus, » dit-il, « d'autorité reconnue, pas plus celle du roi que celle de la reine, et plus d'autre loi que celle de la force. Les grandes routes étaient couvertes de voleurs, qui se livraient impunément et en plein jour au vol et au pillage. La terreur remplissait les campagnes ; personne n'osait plus se dire partisan de la reine ou partisan du roi, de peur d'être dépouillé ou assassiné par quelque bandit, sous prétexte d'opinion politique. Le désordre dans les esprits, la dégradation dans les âmes, en étaient arrivés à ce point que quiconque n'avait pas insulté son voisin, commis audacieusement quelque rapine ou quelque meurtre, était réputé un lâche et un homme sans cœur. La guerre civile, en moins d'une année, avait plus désolé le pays que n'auraient pu faire plusieurs années de la tyrannie la plus effroyable (2). »
Une entente était bien difficile; Morton et ses amis se mirent à l'œuvre pour la rendre impossible. Ils étaient fort inquiets ; mais Bandolph leur affirma que la neutralité de sa maltresse n'était qu'une feinte. Alors ils résolurent, sous prétexte de mettre un terme aux désordres auxquels le royaume était en proie, de nommer un régent pour se donner un chef. Ils écrivirent à Elisabeth de leur faire connaître son avis. Elle répondit qu'un régent lui paraissait nécessaire à l'Ecosse, et qu'il lui semblait, sans vouloir leur dicter un choix, qu*
(1) Lksly's Négociations y dans Anderso* , t. III, p. 95 et 9S.
(2) Crawford, p. 153.
son cousin, le comte de Lennox, était plus propre que personne à veiller à la sûreté du prinoe (t). m
Aussitôt après avoir reçu cette réponse, ils s'assemblèrent au Tolbooth, et proclamèrent Lennox régent et Morton lieutenant du royaume. Aucun des lords de la reine n'avait assisté à rassemblée. Grange, quoique invité, refusa d'y paraître et même d'entendre la lettre d'Elisabeth (2). Lethington, réfugié à Blaiiv Athol, protesta et osa faire des remontrances à Sqssex : il lui écrivit que séquestrer la reine pour un temps avait une excuse, mais que la tenir en prison le reste de ses jours était intolérable. 11 espérait, ajouta-t-il, que la reine d'Angleterre, prenant souci de sa conscience et de son honneur , aurait égard à ce que devait penser d'elle la chrétienté tout entière (3). Mais Grange et Lethington avaient contribué autant que personne à la ruine de la reine; Sussex et Randolph Le leur rappelèrent avec une ironie triomphante (4) , et Gecil leur adressa des reproches pleins d'une piété hypocrite : t Hélas ! milord, » s'écriait-il écrivant à Grange, « serait-il vrai que vous qui étiez autrefois un disciple fervent de l'Évangile, vous ayez pu en mépriser à ce point les saintes maximes?... Serait-il possible que vous qui étiez si cher au régent, vous ayez accordé votre aide et votre faveur à ses meurtriers t Assurément, milord, si cela est, Dieu se réserve de montrer par quelque grand coup sa justice sur vous; mais j'ai eonfianee que la grâce ne vous a pas à ce point abandonné, et à cause de mon ancienne amitié avec vous et pour épargner un si grand scandale à la parole de Dieu, je désire de tout mon cœur que vous ayez été calomnié... Je vous prie de me recommander } milord de Lethington; j'ai appris des choses que je n'ose croire de lui... (5). » Tant de scrupule, dit Tytler, devait faire
(1) Spottiswoom, p. 241, et Crawfoed, p. 165 et 166.
(2) Susses à CecU, 19 juillet 1750, Stau papers office.
(3) Lethington à Suites, 16 juillet 1570, Thorpe, t. I, p. 298.
(4) Voyez les lettres échangées entre Susses et Lethington, Thorpb, t. I, p. 298 et suiv., et Tmii , t. VI , p. 136-130 , et Bandcùph à X*ffcw*>* * Cr«n«, STRYPrt ArmeAi, t. II, oppendi*, n* i*.
(5) Cecil à Grange, 10 Janvier 1571, dans Tttlw, t. VI. p. 1M rt 1*9-
sourire Grange et Lethington ; car ils connaissaient de longue date ce professeur de l'Évangile, et se souvenaient sans doute qu'il n'avait pas été aussi scrupuleux, lorsqu'il s'était agi d'assassiner Riccio et de protéger les meurtriers de Darnley.
L'élection d'un régent, au moment où se discutaient les conditions d'un traité pour la restauration de Marie, fit ouvrir les yeux aux amis de cette princesse : ils y virent une preuve manifeste qu'Elisabeth était de mauvaise foi. Pour n'être pas surpris, ils se mirent sur leurs gardes en rassemblant leurs vassaux. Lennox envoya en Angleterre demander des secours (1) ; Elisabeth donna ordre à Sussex de ravager « trèssecrètement » les frontières de l'Ouest, sous couleur de châtier les Dacre qui s'y étaient réfugiés. En même temps, elle affectait un grand mécontentement de voir les deux factions perpétuer le désordre, et feignait de trouver trop lentes les négociations du traité qui devait restaurer Marie Stuart.
Sussex, suivant l'ordre qu'il avait reçu, entra en Ecosse, à la tête de quatre mille hommes, et s'avança jusqu'à Dumfries. Après avoir tout ravagé et ruiné sur son passage, il écrivait à Elisabeth qu'il s'était abstenu de brûler les récoltes et d'emmener le bétail, pour faire croire qu'il ne s'agissait que de venger l'honneur de l'Angleterre. Mais il ajoutait, comme s'il eût craint que sa maîtresse ne fût pas satisfaite, qu'il n'avait pas laissé debout une maison de pierre à vingt milles autour de Dumfries (2). Se sentant appuyé, Lennox, quoique la trêve n'eût pas encore été dénoncée, se porta rapidement avec le comte de Morton contre la ville de Brechin. Le château fut pris d'assaut ; la garnison tout entière, soldats et officiers, fut condamnée à être pendue ; Lennox , pour jouir du spectacle, avait fait dresser les gibets à la porte de son logis. Quand l'évêque de Ross se plaignit de tant de barbarie , on lui répondit que tous les torts seraient redressés par le traité ; et
(1) Instructions à Elpkinstone, 23 juillet, State papert office. k2) Sussex à Elisabeth et à Cecil, 29 août, State papert office, et Tttlsr, t. VI, p. 144 ; FfcNBLON, t. III.
une nouvelle trêve fut conclue pour deux mois sous la garantie de Sussex (1).
Cependant les négociations pour la restauration de Marie avaient continué. Pressée par le roi de France, la captive était décidée à accepter tout ce qui n'était contraire ni à sa conscience ni à son honneur. Mais, à chaque concession, Elisabeth en exigeait une nouvelle. Après avoir demandé des otages français (2), elle insistait pour que le prince d'Ecosse lui fût livré : c'était depuis longtemps un de ses plus ardents désirs. Marie ne pouvait se résoudre à ce sacrifice. C'est alors qu'elle écrivit à la comtesse de Lennox, pour la consulter, cette lettre d'un ton si noble et si calme à la fois : « Madame, » disait-elle, « si les méchants et faux rapports de mes ennemis, bien connus comme traîtres et à qui, hélas ! je me suis trop fiée par vos conseils, ne vous avaient pas si fort animée contre mon innocence et fait oublier pour ainsi dire tout sentiment naturel, au point que vous m'avez non-seulement condamnée injustemeut mais poursuivie de votre haine, et que vos paroles et vos actes ont témoigné au monde entier de votre aversion manifeste pour votre propre sang, je n'aurais pas omis si longtemps de faire mon devoir envers vous en vous écrivant et me justifiant des faux rapports qui ont été faits de moi. Mais, espérant bien qu'avec la grâce de Dieu et le temps, vous reconnaîtrez mon innocence, comme l'ont déjà reconnue, j'en ai la confiance, la plupart des personnes indifférentes, j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas vous troubler jusqu'à ce moment où s'agite une question qui nous touche toutes deux à la fois, qui est de transporter votre petit-fils, mon unique enfant, dans ce royaume. Quoique je n'aie jamais voulu y consentir, je serais contente d'avoir votre avis, comme en tout ce qui regarde notre enfant. Je lui ai donné le jour..., et il descend de vous; c'est pourquoi je ne veux pas oublier mes devoirs envers vous, et vous montrer en cette occasion des sentiments dénaturés. Et, de quelque mal-
Ci) Crawford, p. 169 et 170; Randolph à Sussex, 14 août, State papert office, et Andbrson .
(2) Labanoff. t. III, p. 68 et 70.
veillance que vous en ayez usé envers moi, je vous aimerai comme ma tante, et vous respecterai comme ma bellemère (1). »
Ainsi Marie était presque décidée à livrer son fils; mais même cette garantie ne pouvait rassurer Elisabeth. Elle donna Tordre à Shrewsbury de redoubler de vigilance, de transférer sa prisonnière, s'il le croyait nécessaire, de Ghatsworth à Tutbury (2) ; et lorsque M. de Poigny vint pour presser l'exécution du traité, elle ne voulut pas le laisser passer en Ecosse ; ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle lui permit de visiter Marie (3).
La mauvaise foi d'Elisabeth devenait chaque jour plus manifeste. Cependant à la fin, ne sachant plus que répondre aux remontrances plus pressantes de Philippe II et surtout de Charles IX, elle se laissa arracher la promesse de fixer les conditions auxquelles Marie Stuart serait rendue à la liberté. Le 1er octobre (1570), elle dépêcha à Chatsworth, pour conduire les négociations, le secrétaire Cecil et sir Walter Midlmay , très-hostiles l'un et l'autre à la captive ; l'évéque de Ross devait les accompagner. Elisabeth, comme pour se venger d'avoir été amenée malgré elle jusqu'à ce point, remit à ses députés, en guise d'instructions, une lettre insultante dans laquelle, citant l'adage perditum est quod factura ingratis, elle s'écriait avec une hypocrisie tragique : « Qu'il vous souvienne, s'il vous plaît, que la vie nous est la plus chère chose en ce monde, et qu'à nul sommes plus tenus qu'à ceux qui, au milieu du plus grand danger, nous la préservent. Au rebours, il n'y a plus grande trahison que d'inciter les domestiques, qui sont à obéir, pour devenir maîtres à commander voire à régner. Voilà le cas le plus horrible qui jamais fut expérimenté, une ingratitude telle qu'elle est indigne et malséante à une princesse qui se veut
(1) Marie à (a comtesse de Lennox , 10 Juillet 1570 , Labanoff, t. III, p. 77 et 78.
(2) Haymbs, p. 601, 606 et 607.
(3) Instructions de Jf. de Poigny, dans Teulht, t. II, et Fbkbloh, t. III, p. 235, 236, 240 et 241.
HISTOIHB PB MARIE 8TUAKT. 187
faire honorer, et un fait si énorme que d'en ouïr parler tant seulement fait horreur aux oreilles... Qu'il ne vous plaise penser, » ajoutait-elle, « que les menaces outrecuidées du roi de France ni les faits de quelque prince m'inciteraient, voire me toucheraient si avant que de me faire écouter quelque offerte de votre part ; ains me rirais nella manicha, comme dit l'Italien , qu'ils fussent si malavisés ou si peu instruits de la hauteur de mon courage, que crainte me fit faire autre chemin que tel pas que l'honneur me commande à faire... N'attribuez que ces messagers vous soient envoyés à autre cause qu'à ma bonne inclination d'entendre si votre cœur et plume ont été d'accord, les faits étant les plus assurés moyens de m'en assurer (1). »
Ce défi à l'intervention de la France n'était que de la jactance ; Elisabeth la redoutait au contraire à ce point que lorsque Walsingham , qui avait remplacé Norris comme ambassadeur à Paris, lui fit connaître l'intention bien arrêtée de Charles IX de venir en aide à Marie Stuart , elle manda à Cecil , déjà à Ghatsworth , « qu'il eût à procéder en si bonne forme avec la reine d'Ecosse, qu'il ne s'en retournât sans conclure quelque chose avec elle (2). »
Les premières entrevues de Marie avec les deux commissaires anglais furent très-orageuses. Marie , en lisant la lettre hautaine de sa rivale , ne put ni retenir ses larmes ni dissimuler sa passion. Elle se plaignit à son tour, et bien plus justement, du traitement qu'elle subissait et de l'état auquel elle était réduite. Elle défendit avec chaleur sa conduite et celle du duc de Norfolk , et récrimina avec véhémence contre les artifices et les trahisons de Moray. Elle savait bien , dit-elle, que la conclusion du traité dépendait uniquement d'Elisabeth, car son autorité était plus grande en Ecosse que dans ses propres États (3). Mais il y avait certaines conditions qu'elle n'accepterait jamais , comme celle de livrer aux Anglais les
(1) Elisabeth, à Mêrie, 17 septembre 1S70V dans Tsnun, t.U,p. 406-406.
(2) PAwBLOH, t. III, p. 324f et t. VII, p. 129 et 130.
(3) Cammh.
châteaux d'Edimbourg et de Dumbarton : « Il est inutile d'en parler, » dit-elle ; « la reine d'Angleterre peut faire de moi ce qu'elle voudra, mais il ne sera jamais dit que j'aie réduit à un vasselage honteux le royaume dont je suis la reine légitime (1). » Cette condition écartée, les autres furent successivement discutées. Pendant près de trois semaines que durèrent les débats, Marie tint tête aux deux diplomates avec une présence d'esprit, une pénétration, une souplesse qui firent l'admiration de ses adversaires eux-mêmes.
Les articles proposés par les commissaires anglais étaient au nombre de douze ; ils stipulaient qu'un traité d'alliance serait conclu entre les deux reines ; celui d'Edimbourg, fait en 1560, devait être ratifié ; une ligue offensive et défensive unirait les deux royaumes ; en cas d'invasion de l'Angleterre , l'Ecosse lui fournirait des secours ; Marie n'aurait aucune intelligence avec des sujets anglais, sans l'aveu de sa bonne sœur ; l'extradition du comte de Northumberland et de tous les autres réfugiés serait accordée , le meurtre de Darnley puni , le prince d'Ecosse transporté et élevé en Angleterre ; enfin Marie Stuart ne se marierait point sans le consentement de sa cousine, et le roi de France ainsi que le duc d'Anjou désavoueraient tout projet de l'épouser.
Venaient ensuite quelques articles destinés à assurer l'exécution des précédents. Elisabeth demandait que six barons écossais lui fussent remis comme otages ; Marie en offrit quatre; elle exceptait le duc de Châtellerault, Huntley, Argyle, Athol, Fleming et Seaton. Elle demanda aussi quelques modifications à d'autres articles pour éviter les équivoques ou les pièges. D'après l'article concernant la ratification du traité d'Edimbourg , elle devait renoncer à tous ses droits à la couronne d'Angleterre , « tant que vivrait Elisabeth ou quelque descendance de son corps ; » elle exigea qu'il fût dit « la descendance légitime (2). » Les commissaires anglais refusèrent
(1) Randolph à Suite*, 14 août 1570, State papert office; Tytlbr, et miss Strickland.
(2) Le bruit était assez généralement répandu qu'Elisabeth avait eu des
d'abordy puis demandèrent de nouvelles instructions. Elisabeth consentit , mais de mauvaise grâce, à ce qu'on insérât ■ descendance d'un é±A)ux légitime (1). » Quant au comte de Northumberland et autres réfugiés anglais dont l'extradition était réclamée, Marie supplia Elisabeth de leur pardonner : ce serait, dit-elle, une trop grande trahison si elle les livrait pour être menés au supplice ; tout ce qu'elle pouvait faire était de les renvoyer de ses États.
L'article qui souffrait le plus de difficultés était la remise du prince d'Ecosse entre les mains d'Elisabeth. Outre la répugnance qu'éprouvait Marie à livrer un gage si cher, les avis venus de France l'en dissuadaient fortement (2). A la fin, cédant aux persuasions d'un grand nombre de ses amis , et en particulier de l'évêque de Ross , qui lui déclara que si elle refusait il n'y avait aucun espoir de conclure le traité , elle y donna son consentement (3). Elle entoura cette concession de toutes les précautions que lui suggéra sa tendresse maternelle : elle mit pour condition que le prince serait élevé par trois gentilshommes écossais, dont l'un à son choix et les deux autres au choix de Lennox et du comte de Mar ; qu'elle pourrait l'envoyer visiter de temps en temps par quelqu'un de ses serviteurs , et qu'il lui serait permis à elle-même de le voir une ou deux fois par an , dans un lieu désigné par Elisabeth (4).
11 avait été rédigé, en outre, un projet d'accord entre Marie et la noblesse d'Ecosse : une loi d'oubli devait être publiée; tous les statuts concernant la religion maintenus ; les biens usurpés , rendus à leurs propriétaires ; les offices et les charges laissés à ceux qui les possédaient ; enfin le Parlement , con-
bitardi de Leicester , et il est fort étrange qu'elle l'accréditât elle-même par le soin qu'elle prenait de faire insérer dans les statuts cette expression : « la descendante naturelle de son corps. » Voy. Camdbn.
(1) Haynes, p. 608-614.
(«jFsnblow, t. Vil, p. 151.
(3) FfaULON , t. III . p. 267 et 268.
(4; Hayzibs, p. 608-621 ; Labawoff, t. III, p. 90-105, et Lbslt's Négocia» iwnt, Akdbrsow, t. III, p. 101-105.
voqué à cet effet , devait sanctionner tous ces règlements (1). Il avait dû en coûter à l'infortunée reine de souscrire à des conditions aussi dures ; mais il semblait qu'elle eût du moins cette fois le droit d'espérer. Aussi écrivait-elle à sa cousine : « J'ai volontairement accédé à toutes obligations raisonnablement requises , d'autant plus volontiers que mon intention est sincère d'observer les conditions entre nous accordées, me résolvant dorénavant jeter mon ancre pour fin de mon ennuyeuse navigation dans le port de votre naturelle bonté. » Et dans sa naïve confiance, elle requérait très-humblement de sa bonne cousine qu'il lui fût accordé « avant son partement » une faveur déjà tant de fois sollicitée : « l'octroi de sa présence, comme une indubitable assurance de sa perpétuelle faveur à l'avenir (2). »
Elisabeth fit semblant d'être satisfaite du rapport de ses commissaires. Les conditions étaient connues du roi de France ; elles furent communiquées au duc d'Albe , qui donna huit mille couronnes pour défrayer les députés de Marie pendant leur séjour en Angleterre. Elles furent aussi communiquées au pape Pie V, à qui Marie annonçait avec douleur qu'elle n'avait pu sauver que sa conscience et son honneur. Elle s'en excusait sur ses malheurs et l'abandon de ceux qui avaient promis de la secourir : c Est-il rien de plus lamentable, » s'écriait-elle , « après m'avoir pu dire heureuse , de me voir tombée à cet excès d'infortune ! après avoir été libre , de me voir prisonnière entre les mains d'un ennemi 1 Et ce n'est pas assez de ma propre misère , mon royaume est plongé dans un abîme de malheurs : il a été tellement foulé et écrasé par les incursions anglaises, que nombre de villes , de châteaux et d'églises ne sont plus qu'un monceau de ruines. Ce qui est pire encore, mes pauvres sujets, sans provocation aucune, ont été tués de la manière la plus cruelle , et moi* même, à quel danger ne suis-je pas exposée chaque jour? J'en prends Dieu à témoin , lui qui sait à quelle tourmente d'affliction j'ai été
(1) Tbulkt, t. II.
(2) Marie à Elisabeth, 15 octobre 1570, Làbahofp, t. III, p. 106-109.
constamment en butte jusqu'à ce jour, ceux qui avaient promis de faire beaucoup pour moi, oubliant leurs promesses, ne m'ont pas donné le moindre secours. Et je n'espère pins qu'ils le fassent, à moins que, changeant d'humeur, ils ne se montrent mieux disposés quand les circonstances auront rendu l'entreprise plus difficile (1). »
Elisabeth , de son côté , avait fait avertir les rois de France et d'Espagne du succès des négociations , et donné sa parole qu'elle renverrait la reine d'Ecosse dans ses États , quoi qu'il arrivât. Et comme si elle eût été très-pressée , elle fit écrire de hâter l'arrivée des commissaires écossais, parce qu'elle voulait à tout prix sortir de cette affaire (2). Le bruit qu'on négociait pour rendre la liberté à Marie avait mis de nouveau l'Ecosse en feu. Les haines s'étaient réveillées plus furieuses que jamais; les deux partis s'accusaient du meurtre de Darnley ; et le clergé , lancé dans la mêlée , renouvelait ses imprécations du haut de la chaire contre la reine captive. Lennox convoqua le Parlement pour faire prononcer la forfaiture contre tous ceux qui ne reconnaissaient point son autorité. Etrange moyen de se préparer à un accommodement !
Malgré les promesses d'Elisabeth, aucun adoucissement n'avait été apporté à la situation de Marie Stuart ; sa prison était tout aussi rigoureuse, et sa santé devint languissante. Atteinte dès cette époque de douleurs rhumatismales, elle ne pouvait déjà plus supporter l'exercice du cheval. Sous prétexte de la faire changer d'air, mais en réalité pour la sortir d'un pays où ses malheurs avaient excité de nombreuses sympathies , Shrewsbury la fit transporter au château de Sheffield. A peine arrivée dans cette nouvelle prison, où elle devait traîner quatorze années de sa triste existence, elle tomba sérieusement malade. Elle fit mander en toute hâte l'évéqqe de Ross, « avec un homme d'église ; » elle lui disait pour le rassurer qu'elle avait toujours bien pris garde à sa nourriture, faisant allusion
(1) Jfarte à Pie Y, 31 octobre 1570, Labanoff, t. VII, p. 19-23.
(2) Lesly'b Négociations , Anderson, t. III, p. 104-109 ; Labanoff , t. III, P- U 0-1 13 et 118 ; Fénelon, t. III, p. 376, 377 et 387.
à Tavis qu'on lui avait donné récemment que sa vie était de nouveau mise en question. « L'état dans lequel l'évoque de Ross l'a trouvée, > écrivait Fénelon, « est chose pitoyable à ouïr ; même que, outre la complication de beaucoup de maladies qui la pressent, elle est affligée... d'un crève-cœur trop grand qu'elle a d'aucunes mauvaises paroles qu'on a appris au prince d'Ecosse à proférer contre elle (1). » On avait mis comme précepteur auprès du fils celui qui avait été employé à diffamer la mère. Marie en fut outrée, et demanda comme une grâce qu'Elisabeth mît fin à un tel scandale, et que son enfant fût confié à des mains plus honnêtes (2).
La maladie de Marie avait paru d'abord très-grave ; mais sou énergie en triompha promptement. L'arrivée à Sheffield de lord Levingston et de l'évêque de Galloway aida encore à son rétablissement. Ils venaient, députés par les lords de leur parti, pour conclure le traité qui se négociait entre les deux reines; Marie leur adjoignit l'évêque de Ross, et les fit partir pour Londres. Elisabeth les accueillit bien, leur donna de belles paroles; mais quand ils demandèrent à procéder aux négociations, elle leur répondit qu'elle voulait attendre leurs collègues, les comtes d'Argyle, Huntley et Athol ; et quand ils déclarèrent qu'ils avaient plein pouvoir de leur reine et de la noblesse d'Ecosse pour conclure le traité, elle leur dit qu'elle ne pouvait rien faire avant que ceux du parti contraire fussent arrivés. Mais ces derniers retardaient de jour en jour leur départ, et Elisabeth se gardait bien de les presser, malgré les représentations de l'évêque de Ross et les justes plaintes de Marie. Cependant, comme on craignait à Londres que la cour de France ne se payât pas indéfiniment de réponses dilatoires, on trouva un moyen de « la tenir en laisse : » on entama une négociation pour marier la reine vierge avec le duc d'Anjou (3). Elisabeth
(1) FftNKLON, t. III, p. 397 et 403.
(2) Marie à l'évêque de Ross, 24 novembre 1570, et à Fénelon , 4 mars 1571 Labanoff, t. III, p. 126, 127, 201 et 202.
(3) u Cette femme adroite nous tenait toujours en lesse de quelque intèiv » qui nous forçait à dissimuler tous les mauvais offices qu'elle rendait & 1
avait trente-sept ans, le duc d'Anjou dix-neuf. La vaniteuse reine se prêta avec entraînement à ce manège ; un de ses conseillers ayant osé dire que le prince était un peu jeune pour Sa Majesté : « Gomment, » répondit-elle, « suis-je pas encore pour lui satisfaire ? »
Les commissaires du régent arrivèrent enfin après s'être fait longtemps attendre : c'était le comte de Morton, l'abbé de Dunfermline et Mackill. La première conférence n'eut lieu que quinze jours après leur arrivée. Morton , au nom de ses collègues et de son parti , lut devant Elisabeth, pour justifier leur conduite, un long discours dans lequel il cherchait à prouver, par des exemples tirés de l'histoire d'Ecosse et des livres de l'Ancien Testament, que les sujets ont le droit de déposer les rois prévaricateurs. Il plaida ensuite contre le rétablissement de la reine, alléguant que, dès qu'elle serait de retour dans ses États, il n'y aurait plus de sûreté pour Elisabeth, que le pays serait en guerre et la religion en danger; il proposa qu'elle fût renvoyée en Ecosse comme personne privée, pour faire cesser les dangers dont sa présence en Angleterre était la source. Malgré cette opposition , les articles furent discutés ; mais, au lieu de s'en tenir à ceux -qui avaient été admis, les commissaires anglais élevèrent de nouvelles prétentions. Ils réclamaient comme otages non-seulement le prince d'Ecosse, mais les plus puissants seigneurs du parti de la reine : le duc de Ghâtellerault, les comtes d'Argyle, de Huntley, les lords Herries et Hume, et, en outre, la remise entre les mains du régent des châteaux de Dumbarton et d'Edimbourg : c'était
» France et & cacher tous nos griefs, pour ne rien faire qui pût lui déplaire. » Le mariage du duc d'Anjou avait longtemps entretenu la scène, et pendant ■ que nous lui faisions rameur, elle continuait ses intrigues avec les huguet • nots en France, elle troublait l'Ecosse, tenait le jeune roi prisonnier entre » les mains d'une faction rebelle qui dépendait d'elle ; et elle avait dans ses » prisons Marie Stuart sa mère, qui était comme la clé et le mouvement de k la machine qui tenait l'Ecosse en action, par l'appréhension qu'avaien- » les chefs de la révolte qu'elle ne s'accommodât avec elle, comme elle en » faisait le semblant autant de fois qu'elle voulait réchauffer leur fureur. » (Additions aux Mémoires de Castelnau, dans Jebb, t. II, p. 511).
demander qu'on livrât aux Anglais ce qui n'était pas encore à leur dévotion. Les commissaires de Marie le firent observer, et s'on référèrent aux articles de Chatsworth, comme donnant à la reine d'Angleterre des garanties suffisantes. Sur quoi le garde des sceaux, Bacon, s'écria « qu'aucune garantie ne suffisait quand il s'agissait d'un royaume ;... que, si Elisabeth voulait sagement faire, elle ne laisserait jamais la reine d'Ecosse échapper d'entre ses mains. »
Quoique les commissaires de Marie eussent repoussé absolument, comme incompatibles avec la sûreté de leur maîtresse, les conditions si inopinément proposées, les délégués anglais entrèrent en conférences avec les députés du régent. Mais Morton refusa d'adhérer à aucun traité ; il soutint que la reine avait été justement déposée, et voulut exhiber la procédure des conférences d'York et de Westminster qu'il avait apportée. Elisabeth s'emporta c contre l'arrogance et dureté d'un cœur si obstiné..., accusa ses ministres de la lui avoir inspirée, menaça d'eu pendre quelques-uns avec un rollet au cou, et déclara que sa volonté était que Morton ne bougeât de Londres jusqu'à ce que quelque bon expédient eût été mis à cette affaire (1). » Celte colère d'Elisabeth n'était peut-être pas feinte ; la grande reine était à ce point indécise que Leicester écrivait: « Personne ne saurait prévoir comment finira cette affaire (2). » Il fallait fixer ses irrésolutions : Walsingham écrivit de Paris qu'il avait découvert un projet très-vivement mené, pour marier le duc d'Anjou avec la reine d'Ecosse ; que le pape avait' déjà promis la dispense, et que le prince s'était engagé à épouser la reine captive dès qu'elle serait en liberté. Il n'en était rien ; mais le but était atteiut : « Cet avis, » écrivait Fénelon, « a renouvelé une si extrême jalousie dans le cœur de cette princesse, que je tiens le traité non-seulement pour beaucoup traversé, mais toutes les affaires et la personne même de la reine d'Ecosse en assez grand danger (3). »
(t) Fénelon, t. IV, p. 15, 16, 19 et 20.
(2) Leicester à Walsingham, Diggeç, p. 51 et 57.
(3) Fênblon, t. IV, p. 20 et 21.
Dès ce moment, Elisabeth traita confidentiellement avec Morton. Elle demanda que l'évéque de Ross répondit par écrit aux accusations renouvelées contre sa maîtresse. L'évéque était tout disposé à le faire ; Pénelon s'y opposa, en faisant observer que ce serait commettre une seconde fois la faute énorme commise à York, c'est-à-dire reconnaître une juridiction qui ne pouvait exister. Ce moyen de traîner le temps en longueur leur échappant, les commissaires anglais pressèrent Morton de donner une réponse définitive. Alors il déclara sur serment qu'il n'avait pas les pouvoirs suffisants pour traiter delà remise du jeune roi, ni de la restauration de la reine (1). C'était une découverte bien soudaine; il en fut référé à Elisabeth. Elle répondit que son devoir était de prendre en considération les objections de Morton, et de lui accorder le délai qu'il demandait pour aller chercher de nouvelles instructions; mais que, s'il ne revenait pas à jour fixe, elle procéderait sans loi (2). Tout avait été arrangé secrètement entre Cecil et Morton.
L'évéque de Ross , irrité d'une aussi grossière supercherie , s'écria que sa maîtresse avait été indignement trompée, ainsi que le roi de France et la noblesse d'Ecosse ; que la chose était évidente, puisque des conseillers aussi sages se prévalaient de prétextes aussi futiles. « Que pensera le monde de la reine d'Angleterre?» ajouta- t-il; « qui pourra désormais compter sur sa parole (3) î »
Marie ne fut point dupe du misérable prétexte dont Elisabeth cherchait à couvrir son mauvais vouloir. Elle lui écrivit non sans amertume : c De quel plus grand pouvoir avaient besoin Morton et ses collègues? N'avaient-ils pas su pourquoi ils venaient en Angleterre? Et, d'ailleurs, Morton ne pouvait-il pas envoyer en Ecosse sans s'en retourner, et mettre toutes les parties en défiance? Je m'assure que les autres n'oseraient refuser de suivre son avis, étant avoué de vous, qui seule pre-
(1) Haynbs, p. 622 ; Pénelon, t. III, p. 26 et 36 ; Lesly's Négociations.
(2) Lesly's Négociations, et Fêhelon , p. 37.
(3) Lesly's Négociations , Andbrson, t. III.
196 HtSTOIRE DB MARIE STUART.
nez leur protection (1). » Ses partisans firent dire à Marie de ne plus consentir à aucun délai ; que pour eux, ils préféraient à d^s suspensions d'armes, dont leurs adversaires profitaient pour les accabler avec les secours envoyés d'Angleterre, des hostilités déclarées et une guerre ouverte. Usant de ce conseil, Marie rejeta toute prorogation des négociations, et refusa de prolonger la trêve (2) . « Je tiens le traité, » écrivait Fénelon, « pour non-seulement différé, mais pour du tout interrompu; et qu'il est temps, sire, de pourvoir à ceux qui soutiennent la cause de la reine d'Ecosse, voulant entièrement dépendre de Votre Majesté et décidés, pour chose quelconque qui puisse leur advenir, à ne se départir jamais de votre alliance, et refusent de traiter avec les Anglais (3). »
Elisabeth manda à son ambassadeur à Paris pour justifier sa conduite, que les commissaires écossais avaient dû retourner en Ecosse chercher de nouveaux pouvoirs (4). Cecil avouait que ce n'était là qu'un subterfuge; qu'il fallait bien trouver des raisons pour donner satisfaction à la cour de France (5). C'était le moment de ne plus se payer de mensonges, et, comme le conseillait Fénelon, de secourir la reine d'Ecosse autrement que par des promesses. Mais Catherine de Médicis craignait avant tout de nuire aux négociations de mariage entamées avec Elisabeth ; elle s'excusait presque de plaider la cause de sa belle-fille. Charles IX, toutefois, se décida à faire quelque chose : il envoya M. de Vérac avec quelques gens et des munitions pour ravitailler Dumbarton, et promit de fournir pendant six mois un secours mensuel de 4,000 écus, en recommandant { d'éviter tout ce qui pourrait le brouiller avec la reine d'Angleterre. Il faisait espérer des secours plus efficaces, quand les affaires de son royaume le lui permettraient (6).
(1) Marie à Elisabeth. 31 mars 1571, Labànoff, t. III, p. 256-261.
(2) Lesly's Négociations, àndbrson, t. III.
(3) Fénelon, Dépêche du 11 avril 1571, Correspondance, t. IV, p. 51 et 52.
(4) Elisabeth à Walsingham, 8 avril 1571, Diggbs, p. 77.
(5) Cecil à Walsingham, 24 mars et 7 avril 1571, Digges, p. 67 et 78.
(6) Dépêches du roi à Fénelon, Correspondance, t. VII.
Cependant les hostilités avaient recommencé, ou plutôt n'avaient point cessé, malgré la trêve garantie par Sussex. Grange, inexpugnable derrière les murs du château d'Edimbourg, « tenait haut et ferme le drapeau du parti. » Il avait convoqué à Saint-André une assemblée de la noblesse, afin d'y proclamer l'autorité de la reine (1) ; mais avant qu'on eût pu se réunir, les défenseur de Dumbarton , comptant sur la force naturelle du château, l'avaient laissé surprendre. C'était un échec irréparable.
Situé sur un rocher escarpé, le château de Dumbarton était réputé imprenable. Ce qui le rendait surtout important était sa situation aux bords de la Glyde, qui permettait en tout temps aux vaisseaux étrangers d'y déposer des troupes, des vivres et des munitions. Il était commandé par lord Fleming, qui ne soupçonnait point qu'on pût seulement songer à l'attaquer ; mais le capitaine Grawford avait réussi à corrompre un ancien soldat de la garnison, qui connaissait chaque anfractuosité du rocher. Dans la nuit du 1er au 2 avril 1571, assisté de Cunningnam et d'un capitaine Hume, il s'approcha de Dumbarton à la faveur des ténèbres avec une compagnie de cent hommes. Os s'étaient munis de tout ce qui leur était nécessaire pour l'es- ' calade; des cavaliers étaient postés à quelque distance pour protéger la petite colonne, si elle venait à être repoussée. Lorsque Grawford et ses gens eurent atteint le pied du rocher, ils se hissèrent l'un après l'autre à l'aide d'échelles, de cordes et de crampons, jusqu'à l'enceinte de la forteresse. Le mur était vieux et peu solide ; il s'écroula sous leurs efforts, leur ouvrant nue large brèche. La garnison surprise n'eut pas même le temps de courir aux armes : elle dut se rendre sans avoir pu opposer la moindre résistance. Lord Fleming parvint à s'échapper, en se laissant glisser le long du rocher. Parmi les prisonniers se trouvaient M. de Vérac, l'envoyé de Charles IX, et l'archevêque de Saint-André.
C'était pour Lennox une occasion de satisfaire sa haine contre les Hamilton : il accusa l'archevêque d'avoir été complice
d) F6NBLON, t. IV, p. 47.
du meurtre de Darnley et de l'assassinat du régent. Il est bien possible que le prélat ne fût complètement innocent ni de l'un ni de l'autre -, la vengeance de Lennox était trop pressée pour se donner le temps d'en rechercher les preuves. Il fit paraître pour l'accuser un prêtre catholique, et sur la simple déposition, peut-être supposée de ce témoin, l'archevêque fut condamné, et sur-le-champ pendu et écartelé. Pour couvrir l'irrégularité de la procédure, la sentence de mort portait qu'il était condamné à être pendu pour rébellion à l'autorité du roi. Cette exécution, d'où toute justice avait été exclue, fut blâmée par ceux-là mêmes qui n'avaient aucune estime pour l'intrigant et ambitieux prélat (1).
Marie Stuart fut d'autant plus contrariée de la perte de Dumbarton, qu'elle craignait que cette forteresse ne fût remise à l'Angleterre. Elle voulait qu'on la lui rendit, comme ayant été surprise pendant la trêve, et fit plaider, ne sachant pas qu'il était trop tard, la cause de l'archevêque de Saint- André. Elisabeth répondit durement queDumbarton n'était tombé qu'après l'expiration de la trêve ; que quant à l'archevêque, il n'avait eu que ce qu'il méritait. Elle annonça en même temps, sur un ton menaçant, qu'on avait trouvé au château des lettres qu'elle attendait pour connaître plus à fond les pratiques de ses ennemis. On avait en effet saisi beaucoup de papiers, dont quelquesuns relatifs à des négociations secrètes qui se poursuivaient avec l'Espagne, comme on le verra tout à l'heure. Ces papiers, envoyés à Londres, éveillèrent des soupçons ; des mesures furent prises pour obtenir de plus complets renseignements (2).
Après la prise de Dumbarton et le retour de Morton en Ecosse , la guerre se ralluma avec une fureur telle , que les habitants des campagnes n'eurent plus d'autre ressource que de chercher un refuge dans le camp du parti le plus fort. Celui de la reine semblait en ce moment devoir l'emporter : les com-
(1) Occurrents, p. 202-205 ; Historié of James the sext, p. 69-72 ; Buchàkah ; Tttlbr.
(2) Lbsly's Négociations, dans Andbrson, t. III. p. 144 et 145 ; Libakoff, t. III, p. 265 , 267 et 268.
tes de HuDtley et d'Argyle, avec lord Herries, Maxwell et Fernyhirst, occupaient, à la tête de quinze cents hommes, Edimbourg, que Grange, avec l'artillerie du château, protégeait contre les attaques de Lennox et de Morton. Pressé par l'archevêque de Glasgow et par Fénelon, Charles IX s'était décidé à joindre aux subsides qu'il avait promis des armes et des munitions (1). Une partie de ces secours tombèrent entre les mains des partisans du roi ; M. de Vérac et de Chisolm, qui les conduisaient, furent arrêtés et emprisonnés par ordre de Lennox. Le roi de France ne réclama point, il craignait d'irriter la reine d'Angleterre : « Et sera bon, » disait-il à son ambassadeur, < que vous continuiez de procéder par douce voie quand vous lui parlerez de la reine d'Ecosse, ma belle-sœur, puisqu'elle s'aigrit si fort quand on la met là-dessus (2). » Elisabeth, profitant de cette pusillanimité, ordonna au gouverneur de Berwick de taire passer à Lennox le plus de troupes qu'il pourrait, mais sans chef, afin de moins attirer l'attention (3). Puis elle envoya à Edimbourg Drury, sous prétexte de rapprocher les deux partis, mais en réalité pour faire encore une fois poser les armes aux partisans de la reine, jeter sur l'incendie de nouveaux aliments et déchaîner les ministres de la Réforme (4). Marie Stuart fut mise au courant de ces nouvelles intrigues, soit par les lettres qui échappaient aux espions de Burleigh (5), soit par les avis d'amis secrets. Les fallacieuses promesses dont elle était le jouet depuis trois ans, surtout les négociations menteuses dont on venait de l'abuser, l'avaient déjà profondément aigrie; les efforts d'Elisabeth pour séduire ou ruiner ses
(i) Pémblow, t. IV, p. 73 et 114, et t. VII, p. 211 , 212, 219. 222 , 224, 225 et 238.
(2) Ffarcum , t. IV. p. 114. 115, 198; t. VU, p. 218 ; M. de Vérac * Fénelen, Tiuurr, t. II ; Lksly's Négociations, Andbrso* . t. III, p. 149; Laba- *orp, t. III, p. 313 et 330.
(3) Fshblo*. t. IV. p. 118 ; Labahoff, t. III, p. 282, 283, 295 et 296.
(4) Mslvxl, p. 231 ; OccurenU ; BittorU af Jamu thé Mtf , p. 75 et 80 ; La- BAHÛfF, t. III.
(5) Cecil avait été créé depuis peu lord Burleigh. Cest sons ce titre qu'il *era désigné dorénavant.
partisans achevèrent de l'exaspérer. Son ressentiment' débordait, amer et passionné, dans ses lettres à l'archevêque de Glasgow et à l'ambassadeur de France : « Je sais bien, » écrivait-elle à Féuelon, c que la flatterie convient grandement à son naturel, qui aime avoir toujours l'oreille remplie de louanges...; mais ce sont autant de belles paroles perdues et honnêtetés. Je me suis autrefois contrainte du même conseil, et aperçue que cela lui plaisait à merveille; mais mon royaume lui touche si fort au cœur que je n'y ai gagné que dissimulation et pertes. A cette cause, je désire qu'elle connaisse que tant s'en faut que je cherche à la complaire et flatter, que je suis contente n'avoir plus du tout à faire à elle (1)... »
Incapable de s'arracher des mains de sa rivale, Marie essayait de lui disputer l'Ecosse. Son énergie semblait avoir redoublé : aux menées d'Elisabeth pour dissoudre son parti, elle opposait une activité fiévreuse pour le maintenir et le fortifier ; elle s'accrochait avec une opiniâtreté désespérée à son dernier espoir : l'aide de la France. Démasquant sans ménagement la duplicité d'Elisabeth, les projets de cette reine contre sa personne et ses États, elle s'adressait à la pitié, à l'honneur, aux susceptibilités de Charles IX, et faisait valoir avec une rare habileté tout ce qui pouvait l'intéresser à sa cause. Elle indiquait elle-même les moyens de faire parvenir des secours à ses partisans, ceux d'entre eux qu'il fallait encourager , les points sur lesquels il valait mieux aborder. Elle suppliait, elle pressait, elle dissimulait au besoin ; mais toujours fière, courageuse, et prête à sacrifier sa personne pourvu que sa cause triomphât.
Elle avait appris qu'un complot se tramait contre sa vie (2) ;
(1) Marie Stuart à Férulcn , 16 août, Labanopp, t. III, p. 339 et 340.
(2) Marie croyait qu'il s'agissait de l'empoisonner ; mais c'était par un assassinat juridique que Lennox comptait s'en débarrasser. Il avait consenti à ratifier le marché négocié par Moray : l'échange de Northumberland contre Marie, à la condition que cette dernière serait exécutée dans les six heures qui suivraient son entrée en Ecosse. Guérau de Espës écrivait à Philippe II, le 29 septembre 1571 : « La reyna de Escocia esta... no sin peligro » de su persona, segun se vee por una caria de la reyna de Inglaterra que
M. de Vérac avait entendu Lennox « en tenir le propos » , et des lettres de Randolph avaient été surprises qui en faisaient mention. Elle voulait que cet odieux complot fût révélé au roi de France et aux princes chrétiens. C'était pour exciter leur pitié ou leur indignation plus que par crainte de la mort; car, à ce moment, repoussant tout conseil pusillanime, elle semblait braver les violences d'Elisabeth. « Je loue beaucoup, » écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow , « la prudence et bonne volonté de M. de Lamothe, lequel voyant à l'œil , par infinis indices et apparentes démonstrations, les sinistres intentions de la reine d'Angleterre, craint que , si ouvertement le roi de France entreprend rieo pour moi qui déplaise à ladite reine , elle me fera faire quelque mauvais tour par violence. Mais je suis d'autre opinion , et m'assure qu'il n'y a rien qui l'en empêche tant que de lui rompre ou traverser les desseins qu'elle a en tête de se faire maîtresse de mon royaume... Je ne crains tant la vie, laquelle je sais qu'elle me ferait perdre dès qu'elle s'en verrait assurée, que la désolation et la ruine de ceux qui me sont obéissants sujets, lesquels elle baillerait en proie à mes traîtres ; mon fils serait à sa miséricorde , et ce qui en adviendrait, Dieu le sait. Le regret d'avoir devant les yeux un légitime héritier... pourrait être cause d'une pareille cruauté, à l'endroit de l'enfant, qu'elle aurait usé envers la mère. Dieu ne plaise que la couronne, qui par tant de siècles est demeurée au sang dont je suis descendue, se transfère à un autre si douteux et si incertain. J'élirais plus volontiers la mort, et ne faut que ce respect retienne mes amis de me secourir au besoin (I). »
• paresciô en Escocia, en que escrivia al conde de Lenos para que en nom- » bre de los de su bando pidiese les fuese entregada dicha reyna de Esco- •» cia por bénéficie» de paz , ofiesciendo la dicha de Ingla terra de bacerlo si » se le suplicava. y casi encargandole que la matasen quando la tuviensen » en su poder. Y el conde de Lenos muriô aquel mismo dia que recibio » dicha carta ; podra ser procararse aca lo mismo con el nuevo régente. » Archives de Simancat, Voy. Labanoff, t. IV, p. 24, et miss Strickland, t. VII, p. 120.
(1) Marie à l'archevêque dé Glasgow, 12 juin 1571, Labanoff, t. III, p. 286
Charles IX cherchait des prétextes pour ne point aider ouvertement sa belle-sœur : il voulait attendre, disait-il, qu'Elisabeth eût pleinement refusé de la mettre en liberté. c 11 n'est pas question de ma liberté, » écrivait Marie, « mais seulement de secourir mes sujets... Si le roi s'amuse aux ambages et subterfuges dont cette reiue est pleine, il ne verra jamais le bout (1)... Vous aurez beau la faire souvenir de la parole qu'elle a donnée de me remettre en liberté, je m'assure que vous n'en aurez que des paroles feintes et des dissimulations , et sera miracle si elle vous donne absolue et droite réponse ; mais je vous prie aussi n'ajouter foi à aucune chose qu'elle vous dise (2)... Et je vous prie, M. de Lamothe, » ajoutait Marie avec passion, « d'avertir le roi de ce que vous voyez et touchez au doigt (3)... Tout son dessein est d'empêcher qu'il me donne secours, afin de pouvoir se rendre maîtresse de l'Ecosse, et après, se moquer de lui et de son alliance (4)... C'est à cette heure, » s'écriait-elle, « que les coups de la partie se doivent jouer, et qu'il est temps que le roi mette la main à l'œuvre sans plus temporiser, s'il ne veut tout perdre ; et par ce le supplie de hâter le secours le plus qu'il sera possible... ; car si les miens ne doivent être secourus, j'aime mieux qu'ils quittent le château d'Edimbourg, et qu'ils se retirent en Athol, Argyle ou autres lieux dans les montagnes, où les forces de la reine d'Angleterre n'oseraient entreprendre de les aller chercher pour les battre... Ils auront beaucoup de peine, mais ils sauveront leurs vies et le nom d'Écossais (5). » Et pour décider Charles IX à ne point abandonner la partie, elle se disait résolue à laisser le château d'Edimbourg « à qui serait le plus habile à entrer dedans (6). »
Marie était persuadée que l'intervention résolue du roi de
(i) Labanoff, t. III, p. 288.
(2) Marie à Féneton, Labamoff, t. III, p. 301.
(3) Làbanoff, t. III, p. 296.
(4) Idem, t. III, p. 325 ot 35t.
(5) Idem, t. III, p. 293, 303 et 304.
(6) Idem, p. 324.
France aurait arrêté les entreprises d'Elisabeth : « Elle le craint plus, » disait-elle , c que prince du inonde (1). » Mais de l'argent et des munitions ne pouvaient que prolonger l'agonie de son parti ; ce que demandait Marie Stuart, c'était ce qu'elle appelait * le secours en entier, » c'est-à-dire des soldats en nombre suffisant pour rétablir ses affaires d'un seul coup ; et c'était là ce que Charles IX ne pouvait ni ne voulait accorder. Il finit par le déclarer nettement à l'ambassadeur de Marie , en ajoutant, toutefois, qu'il permettait à lord Fleming de préparer une expédition sur les côtes de Normandie et de Bretagne, à ses risques et périls (2) .
L'activité de la captive, « les quelques chiffres qui échappaient d'aventure, tantôt par des femmes, tantôt par de pauvres garçons (3) , » ne réussissaient qu'à demi à maintenir la constance de ses défenseurs. * Il y en a dans le château, » écrivaitelle, « qui ne valent guère... Je fois tout ce que je puis pour les entretenir tous, et reconnaître ceux qui se sont montrés les plus fidèles, et ont été cause de la conservation de la place. 11 me semble que c'est un navire qui flotte à la miséricorde de fortune, et tout le refuge des miens en dépend (4). »
Le peu d'espoir de la voir jamais en liberté, l'appui efficace fourni à ses ennemis par Elisabeth, le peu de confiance qu'inspirait la France gouvernée par Catherine de Médicis , les secours insuffisants qui n'arrivaient que très-difficilement : tout contribuait à ébranler les tièdes. Les comtes d'Argyle, d'Alhol et lord Boyd hésitaient découragés : « J'entends, » écrivait Marie , c que comme désespérés ils commencent à regarder qui aura du meilleur (5). » À défaut de soldats il aurait fallu beaucoup d'argent : • S'il plaît à Sa Majesté, » disait M. de Vérac, c de dépenser quelque chose entre les plus secrets serviteurs desdits seigneurs, il y a moyeu de les gagner : le
(1) Labakoff, t III, p. 344.
(2) tonton , t VII, p. 202 et 168.
(3) Labàjtoff, t. III, p. J22.
M Idem. t. III, p. 291.
(5) Idem, t. III, p. 304 et 321.
naturel des gens de ce pays est de demander toujours, et de ne faire rien pour rien (1). » .
Malgré les défections , le parti de Marie Stuart continuait à lutter ; Grange était résolu à tenir pour elle jusqu'à la mort le château d'Edimbourg. Enhardi par quelques succès , il convoqua un Parlement ; l'autorité de la reine y fut proclamée de nouveau , et des sentences de forfaiture prononcées contre les chefs du parti contraire (2). Lennox en convoqua un autre , et y fit déclarer traîtres tous ses adversaires. Le roi âgé de cinq ans avait lu le discours d'ouverture. Au moment où rassemblée allait se séparer, le prince demanda comment s'appelait la maison où il était : € Le Parlement , » répondit son gouverneur. — « Eh bien I » dit l'enfant, « il y a un trou dans ce Parlement ; » et il montra une ouverture qu'il venait d'apercevoir au plafond (3). Le peuple vit dans cette saillie un présage funeste, qui sembla se réaliser quelques jours après.
Les seigneurs qui avaient assisté au Parlement étaient restés à Stirling; Grange conçut le hardi projet de les y surprendre, et de terminer d'un seul coup cette longue et déplorable lutte ; il eut le tort de ne pas se charger lui-même de l'exécution , et de la confier à Huntley. Ce dernier prit avec lui lord Claude Hamilton, Scott de Buccleugh, Spens de Vormiston et un capitaine qui connaissait tous les abords de Stirling. Ils partirent d'Edimbourg à l'entrée delà nuit, à la tête de soixante arquebusiers et de deux à trois cents chevaux. Arrivés aux portes de la. ville un peu avant le jour, ils y pénétrèrent sans avoir éveillé l'attention des sentinelles. Huntley investit aussitôt le logis des seigneurs, et fit prisonniers sans coup férir les comtes de Glencairn et de Buchan, les lords Sempil, Gathcart et Ochiltree. Les comtes d' Argyle , Cassilis , Eglington et Monrose , qui avaient passé récemment au parti du roi , tombèrent également aux mains du vainqueur. Morton , qui craignait
(1) M. de Vérae à Fénelon, 21 août 1571» Teulbt, t. II, p. 421 et 422.
(2) Labanoff, t. III, p. 306, 307 et 308 ; OccurreiUs, p. 242 et 243 ; Milvil, p. 240.
(3) Occurrents, p. 245; Maitland, t. II, p. 1124; Tytlbm.
d'être tué , ne consentit à se rendre que quand le feu eut été mis à sa maison. Pendant que Huntley était occupé à cette besogne, ses soldats, entraînés par la soif du pillage, se répandirent dans la ville, vidant les étables et les boutiques. Cependant le comte de Mar était sorti du château avec la garnison ; il attaqua Huntley et Scott de Buccleugh , qui étaient embarrassés de leurs prisonniers , et n'avaient plus autour d'eux qu'une faible troupe des leurs. Les citoyens qui avaient été pillés se joignirent au comte de Mar ; et en quelques instants les vainqueurs, devenus les vaincus, furent repoussés de toutes parts. Les seigneurs qui avaient été pris s'échappèrent ; le comte de Lennox, frappé d'un coup d'arquebuse, ne survécut que quelques heures à sa blessure (1). Parvenu au gouvernement de son pays non par son mérite , mais par la seule faveur d'Elisabeth , il ne fut que l'instrument vénal des passions de celte reine , et n'usa du pouvoir que pour satisfaire ses vengeances personnelles. Sa mort ne fut une perte que pour Elisabeth.
Au milieu des luttes acharnées auxquelles était livré le royaume , la régence ne pouvait rester longtemps vacante. Le comte d'Argyle se mit sur les rangs ; ce fut le comte de Mar qui l'emporta. Quoique le nouveau régent se fût montré moins servile à l'égard de l'Angleterre que la plupart des seigneurs de son parti , Elisabeth ne s'opposa pas à son élection : elle comptait bien que Morton continuerait à diriger le parti , comme il avait fait sous Moray et Lennox.
Le nouveau régent espérait, en alliant la vigueur à la conciliation , réussir enfin à pacifier l'Ecosse. Plein de confiance dans ses forces , il alla assiéger Edimbourg ; mais, après avoir vainement bombardé la ville pendant quelques jours , il se retira persuadé que , comme ses prédécesseurs , il ne pouvait rien qu'avec l'aide de l'Angleterre. Elisabeth lui envoya immédiatement de l'argent, et lui fit dire qu'elle allait députer lord Hunsdon pour conclure une alliance définitive entre les deux
(1) Jf. de Vérae à Fénelon, 7 septembre 1571, dans Tbulbt, t. II ; Mklvil, P. 240, 241 et 242 ; Occurenls, p. 249; Historié of James the sext, p. 90-94.
royaumes ; car elle ne voulait plus entendre à quoi que ce fût en faveur de la reine d'Ecosse (1). Burleigh venait de découvrir les intrigues que lui avaient fait soupçonner les papiers trouvés à Dumbarton ; elles étaient menaçantes, et leur gravité aurait justifié la colère d'Elisabeth, si Marie n'avait eu ellemême, pour excuse, son emprisonnement et les persécutions dont elle était l'objet.
(1) ÉUsdbeth, à Drury, octobre 1571, Thorpb, t. I, p. 329.