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CHAPITRE III

Projet d'une ligue entre la France et l'Angleterre. — Menées d'Elisabeth et de ses ministres pour en faire exclure Marie Stuart. — Traite de Blois. — Demandes modestes des envoyés français en faveur de la reine d'Ecosse.

— Récriminations de Burleigh. — Cruautés commises en Ecosse par les deux partis. — Suspension d'armes négociée par du Croc et Drury. Conséquences funestes qui en résultent pour le parti de la reine. — Plaintes de Marie Stuart contre l'intervention du roi de France. — Exécution du comte de Northumberland. — Irritation produite en Angleterre par la nouvelle de la Saint-Barthélémy. — Nouveaux efforts de Burleigh et de ses amis pour décider Elisabeth à faire mourir la reine d'Ecosse. — Mission secrète de Killigrew en Ecosse pour offrir au régent de lui livrer Marie à condition qu'elle sera mise à mort. — Négociations de l'envoyé anglais avec les comtes de Mar et de Morton. — Coopération de Knox et du clergé assurée à ce hideux complot. — Hésitations du régent. — Il £nit ainsi que Morton par consentir aux propositions de Killigrew. — Conditions qu'ils mettent à l'exécution de Marie. — Mort subite du régent.

— Désappointement de Burleigh, en apprenant cette nouvelle et les conditions exigées par les Écossais. — Morton est élu régent. — Mort de Knox. — Rigueurs exercées contre Marie Stuart. — Terreurs ridicules d'Elisabeth. — Morton demande des secours à l'Angleterre pour réduire le château d'Edimbourg. — Soumission d'une partie des adhérents de la jeine. — Traité de Perth. — Grange et Lethington proposent inutilement de rendre le château à condition qu'ils obtiendront des sûretés pour leur vie et leurs biens. — Elisabeth se décide à envoyer une armée en Ecosse.

— Vaines protestations de l'ambassadeur de France. — Instances adressées aux défenseurs du château pour les amener à se soumettre. — Arrivée de l'armée anglaise à Edimbourg. — Dernière sommation faite à Orange et à Lethington. — Siège du château. — Défense courageuse et détresse des assiégés. — Offre faite par Grange de se rendre, à condition que lui et ses amis auront la vie sauve. — Refus de Morton. — La garnison se mutine. — Les chefs se rendent à Drury. Le régent se les fait livrer sur l'ordre d'Elisabeth. — Mort subite de Lethington. — Exécution de Grange et de quelques-uns de s*s compagnons.

Le supplice, du duc de Norfolk avait porté un coup mortel au parti de Marie Stuart en Angleterre. Il ne restait plus à cette princesse que la pitié de la France ; Elisabeth la redoutait et en était importunée, elle voulut la lui enlever.

Le projet de mariage entre la reine d'Angleterre et le duc d'Anjou avait eu le sort de tous les projets de ce genre. Après s'être montrée follement éprise de son prétendant, et avoir consenti à l'épouser à la condition qu'il embrasserait la Réforme, la capricieuse reine avait déclaré qu'elle voulait mourir vierge ; ses tergiversations avaient duré plus d'un au. Puis tout à coup, par un nouveau caprice, elle avait ordonné à ses ministres de reprendre les négociations. Cette fois , le duc d'Anjou déclara que sa conscience valait celle d'Elisabeth , et qu'il était contraint de refuser à cause de la question religieuse. La vanité de la reine fut d'autant plus cruellement blessée de ce refus, qu'elle soupçonnait que les bruits scandaleux de ses amours avec Leicester et Hatton n'étaient pas étrangers à la détermination du prince (!). Les ministres ne furent pas moins désappointés : ils avaient négocié, en même temps que le mariage, un projet de ligue offensive et défensive par lequel ils espéraient enchaîner la France ; Catherine de Médicis leur fournit l'occasion de le reprendre. Dès que le duc d'Anjou eut refusé la main d'Élisâbeth, elle fit proposer son quatrième fils le duc d'Aleuçon ; ce prince avait dix-huit ans, Elisabeth trente-neuf.

Les ministres anglais firent entendre à l'ambassadeur de France à Londres qu'il était nécessaire de conclure le traité d'alliance, avant de parler sérieusement de mariage (2). Elisabeth demandait deux choses : premièrement , que Charles IX s'engageât à lui donner aide en cas d'invasion , « quand même l'invasion serait pour cause religieuse; » et en second lieu, que la reine d'Ecosse ne fût pas comprise dans le traité , et par conséquent maintenue en captivité. Charles IX rougissait d'abandonner sa belle-sœur et l'Ecosse à la discrétion de l'Angleterre ; pour exciter sa jalousie, et pour réveiller les vieilles

(l)FftNBLON, t. IV, patslm; Digges. p. 63-166, pasxlm, etc.

(2) Féwblon, t. IV, p. 369, 372, 377, 395, et t. VU, p. 179 et 235.

rancunes de Catherine de Médicis , on envoya à la cour de France les détails de la conspiration du duc de Norfolk, les lettres et les pièces qui constataient les avances faites par Marie à l'Espagne et les défiances de cette princesse à l'égard de la reine mère (1).

« De quoi ne serait point capable la reine d'Ecosse , mise en liberté, » disaient les commissaires anglais chargés de négocier le traité, « si, enfermée étroitement comme elle est, elle a pu se livrer à de telles intrigues (2) ? » Cependant quand vint la discussion des articles, Charles IX insista pour que Marie Stuart fût mentionnée : i Je le dois, » répétait-il ; « dites ce que vous voudrez , elle est ma parente, ma belle-sœur, et elle a été ma souveraine. — Grâce à Dieu , elle ne Test plus, » répondit Walsingham. Le roi se mit à rire. Les commissaires anglais déclarèrent qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour parler de la reine d'Ecosse dans le traité. « La ligue a pour but , » reprit l'un d'eux, t de maintenir une amitié perpétuelle entre vous et la reine ma maîtresse, et vous voudriez y inscrire des stipulations en faveur de sa plus mortelle ennemie ! C'est impossible. Vousdevez regardercommemortelareiued'Écosse ; et vous ne sauriez dire, en effet , si elle est morte ou vive. — S'il en est ainsi, » répliqua le faible roi , « il n'y a pas d'autre remède que de ne plus rien demander pour elle (3). »

Après de nouvelles récriminations d'Elisabeth contre sa rivale, et des plaintes contre les hésitations du roi de France (4), le traité fut enfin consenti. Charles IX s'engageait à secourir Elisabeth t en tous cas d'invasion généralement quelconque ; » Quant à la reine d'Ecosse, son nom n'était pas même prononcé : la France sacrifiait à une « piperie » son honneur et une alliance de plusieurs siècles. Les négociations avaient duré longtemps ;. le traité fut signé à Blois, le 22 avril 1572 (5).

(t) Diggbs, p. 137 et 194 ; Fbkblow. t. IV, p. 394 ; Raumbr.

(î) Diggbs, p. 194.

(3) Idem, p. ISO et suiv.

W lim,

P) Diggbs; Mordin, p. 213- Camdbn.

Peu après, Montmorency et Paul de Foix furent députés à Londres pour le ratifier. Ils avaient mission de demander officiellement la main d'Elisabeth pour le duc d'Alençon , afin que leur mariage cimentât l'alliance des deux royaumes.

Par un retour de pitié , Charles IX voulut que ses deux «envoyés profitassent de leur séjour à Londres pour adoucir , s'il était possible, le sort de la reine d'Ecosse. Il demandait, en vertu même de l'alliance des deux couronnes de France et d'Angleterre, qu'il fût accordé à sa belle-sœur « autant de bons traitements qu'il se pourrait sans porter préjudice à Elisabeth , » et que la paix fût rétablie en Ecosse. Burleigli se récria ; il prétendit que la reine d'Ecosse était beaucoup mieux traitée qu'elle ne méritait, beaucoup mieux que ne le comportaient la tranquillité de l'Angleterre et la sûreté de la reine ; et le haineux ministre se mit à répéter les accusations de Moray et de Buchanan , qu'il venait de faire éditer. Paul de Foix lui répondit hardiment, « que des actions et déportements de ladite reine ils n'étaient pas juges , et n'en avaient aussi aucune preuve ; que ce qu'ils demandaient en ce moment, c'est qu'elle pût avoir des habillements , de l'argent et autres choses nécessaires , des serviteurs et des demoiselles convenablement à sa qualité ; qu'elle eût quelque liberté pour se promener et prendre l'air ; qu'elle pût avoir à Londres un ambassadeur pour négocier ses affaires... ; et qu'il fût permis à M. de Montmorency d'envoyer la visiter, comme il avait exprès commandement du roi. » Quelque modestes que fussent ces demandes, elles ne furent accordées qu'avec des restrictions et des conditions qui en rendaient la concession à peu près illusoire. C'était à peine un service; car cette triste négociation sanctionnait, pour ainsi dire, la captivité de Marie (1). Charles IX conseilla à Fénelon d'agir doucement désormais , et, puisque Dieu avait permis que sa belle-sœur fût prisonnière, de prendre garde à ne pas aigrir la reine d'Angleterre (2). L'intervention de la

(1) Additions aux Mémoires de Castelnau, dans Jebb, t. II, p. 512-517 ; Diggbs; Fénelon, t. V, p. 37.

(2) Dépêche du roi à Fénelon, 20 juillet 1572, Correspondance, t. VII» p. 305 et 306.

France allait causer à Marie un tort bien plus considérable encore.

Du Croc avait été envoyé en Ecosse pour essayer d'y rétablir la paix. Elisabeth, après l'avoir retenu longtemps à Londres, avait fini par le laisser partir, à condition qu'il s'entendrait avec Drury pour obtenir la suspension des hostilités comme un premier pas vers la pacification générale. La lutte était plus acharnée et plus atroce que jamais : Elisabeth avait reculé devant l'envoi d'une armée, mais elle avait continué par les moyens les plus odieux à entretenir la guerre civile (1). Ce n'était même plus la guerre ; il semblait qu'une folie sanglante «e fût emparée des deux factions. Aucun prisonnier n'était épargné. Morton avait fait élever, entre Leith et Edimbourg, une immense potence où il pendait , par fournées, tous ceux qui avaient eu le malheur de tomber entre ses mains. Ceux de la reine avaient aussi leur gibet sur une colline près du château; ils répondaient à ces exécrables exécutions par des exécutions semblables. La misère, la terreur, le désespoir étaient à leur comble ; « car on n'entendait plus que le galop des cavaliers, les volées du canon, les décharges des arquebuses, et le cri de guerre: Dieu et la reine I à travers les rues désolées de la capitale (2). » Gela s'appela t la guerre de Douglas, » du nom de Morton.

Grange voyait avec douleur les malheurs de l'Ecosse; il aurait désiré un accord, ainsi que Lethington. Ce dernier avait même rédigé un projet d'accommodement, à la suite duquel le gouvernement serait également partagé entre les lords de la reine et ceux duroi (3). Mais Elisabeth prétendait qu'il n'y eût en Ecosse d'autre parti que celui qui était à sa dévotion ; et Morton ne voulait de paix qu'après la ruine entière de ses adversaires. Les choses n'en étaient pas encore là : le succès couronnait presque partout les efforts des partisans de la reine* Maîtres de la ville et du château d'Edimbourg, ils avaient des

(I)Tttlbr, t. VI, p. 166.

(2) Idem, t. VI, p. 167 et 168; Mémoires de Kirkaldy, p. 299 et 300.

<3) Melvil; Thorpe, t, If p. 340 et 343.

garnisons dans les châteaux de Niddrie, de Le vin gs ton, et de Blackness par où leur arrivaient facilement de l'argent, des vivres et des munitions. Dans le Nord, le vaillant frère de Huntley, Adam Gordon, chassait partout devant lui les partisans du roi; lord Sempil avait été battu dans l'Ouest, et Fernyhirst triomphait dans le Sud (t). C'est à ce moment que du Croc arrivait en Ecosse. Elisabeth chargea Drury de travailler, de concert avec l'envoyé français, à la pacification du pays. Grange et Lethington se montrèrent tout disposés à négocier sous la protection de la reine d'Angleterre, et à se confier à sa générosité : ils espéraient, dirent-ils, que ses ressentiments contre leur souveraine se calmeraient avec le temps. Les négociations furent conduites par Drury pour le parti du régent, et par du Croc pour le parti de la reine. Dupe ou complice de son collègue, le négociateur français ne sut point défendre les intérêts qui lui étaient confiés. Les pourparlers durèrent trois mois ; Grange et Lethington refusaient de livrer le château, et tout le parti avec eux, de reconnaître l'autorité du régent (2). Toutefois, sur les instances de Drury appuyé par du Croc , ils consentirent à une suspension d'armes avant que rien de précis eût été stipulé.

Quand Marie sut qu'on traitait sans elle pour faire poser les armes à ses défenseurs, et que le roi de France était partie dans cette négociation, elle en fut indignée. « Si le roi, » écrivait-elle à Fénelon, « n'a intention de faire autre chose pour moi que d'appointer mes sujets, et me laisser en l'état où je suis.. . je le supplie abandonner plutôt du tout mes sujets, et leur laisser faire entre eux, que par ce moyen réduire ceux qui gardent mon parti à faire quelque chose à mon désavantage; car je suis résolue à ne consentir à aucun traité que je ne le fasse moi-même... ; et je serais bien marrie que le consentement du roi y fût intervenu en aucune sorte, car je vous avise que ce ne sera rien qui tienne plus que l'occasion le permettra. Et, si Dieu me laisse vivre, j'emploierai tous les moyens

(1) Crawford, p. 260-26*.

(î) Thorpb, t. I; p. 354-357. ,

que je pourrai pour le rompre... Si je suis réduite à cette extrémité qu'il faille que je consente à la reine d'Angleterre, j'en sais le moyen ; et, quand je prendrai cette résolution, je la veux garder à bon escient, et la gratifier de tout ce qu'elle demande et peut-être de plus... A quoi je serai contrainte, si je suis destituée du roi mon bon frère (1)... »

Quand Marie protestait avec tant d'énergie contre cette intervention plus que maladroite de la France, il était trop tard : ses partisans avaient déjà évacué Edimbourg, et le régent avec les siens en avait pris possession. Une défaite eût été moins funeste ; et Ton a peine à comprendre que Lethington, doué de tant de perspicacité et qui avait une si longue expérience des perfidies de l'Angleterre, eût consenti à une manœuvre qui ne pouvait être que la ruine de son parti. H céda sans doute aux clameurs qui l'accusaient d'être l'auteur de la guerre, et aux instances de la France, d'où on lui conseillait d'accepter toute condition raisonnable qui lui serait proposée (2). Un seul point avait été stipulé dans la trêve : la convocation des états pour travailler à la pacification du royaume. Quand Grange et Lethington le rappelèrent à leurs adversaires, ceux-ci s'en moquèrent ; la faute alors parut d'autant plus irréparable. Le parti maladroitement arrêté dans ses succès perdit toute confiance ; à l'ardeur qu'inspiraient les triomphes succéda le découragement, puis la défection. Ainsi s'abîmaient l'une après l'autre toutes les espérances de Marie. Une nouvelle douleur vint s'ajouter à tant de déceptions.

Le comte de Northumberland était gardé depuis deux ans au château de Lochleven ; la mort seule avait empêché Moray de le livrer à la vengeance d'Elisabeth. Morton qui, pendant son exil en Angleterre, avait trouvé chez le comte appui et protection, se chargea de cette lâcheté. La comtesse de Northumberlend, réfugiée en Flandre, avait négocié la rançon de son mari au prix de deux mille livres ; Morton offrit à Elisabeth de lui livrer pour la même somme la tête de son bienfai-

(1; Marie Stuart à Fénelon, i« août 1572, Labanoff, t. IV, p. 58 et 59. (2) U due d'Anjou à Lethington, février 1572, Thorpe, t. I, p. 338.

254 HISTOIRE DE MARIE STtJÀRT.

teur. Le marché fut conclu. Le 7 juin, Northumberland, tiré de sa prison, fut mis à bord d'un vaisseau qui devait, lui diton, le transporter en Flandre. Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il vit qu'on le débarquait sur la côte d'Angleterre. Le prix du sang fut compté aux traîtres qui l'avaient amené, et le malheurenx prisonnier conduit immédiatement de Berwick à York, où il devait être interrogé sur une foule de questions qui avaient été envoyées de Londres. Il fut exécuté le 22 août 1572. On lui amena sur Féchafaud un ministre réformé; mais il le refusa, et déclara qu'il mourait dans la foi catholique (1).

Deux jours après l'exécution du comte de Northumberland, un attentat, un des plus exécrables qu'aient enregistrés les annales de l'histoire, inondait de sang les rues de Paris. La nouvelle de la Saint-Barthélémy souleva en Angleterre un cri général d'horreur et d'indignation. Quand l'ambassadeur de France se présenta à la cour, Elisabeth le fit attendre plusieurs jours ; et lorsqu'il fut admis, les courtisans se détournèrent de lui. « 11 faut que je confesse, » dit-il, « que j'y ai été assez mal vu ; et quasi nul ne m'a osé saluer, excepté la seule reine qui, à la vérité, m'a aussi humainement reçu que de coutume. » Elisabeth « se souciait fort peu de l'amiral et des siens : » elle n'avait jamais vu en eux que des rebelles (2) ; et, si elle les avait secourus, ce n'était nullement par motif religieux, mais uniquement pour assurer, en portant le trouble chez ses voisins, sa fortune et sa sécurité. Après quelques remontrances et quelques recommandations en faveur des protestants, elle se déclara satisfaite des mensongères explications que lui fit donner le roi de France (3) : les négociations de son mariage avec le duc d'Alençon ne furent pas même interrompues.

La partie protestante de la nation, le clergé, les ministres, ne s'apaisèrent pas aussi facilement. Gomme si la ligue récem-

(1) Murdin, p. 186-193; Sharpe Ccthbert; Memorias, t. Vit; Thorpb;

BrIDGBWATKR ; CaMDBN ; LADANOFF.

(2) Corrctpondance de Quadra, Archives de Simancas.

(3) Fbnblon, t. V, p. 115, 120 etisuiv., 139, 142, et t. VII, p. 330 et 344.

ment signée eût été rompue, le gouvernement fit des préparatifs de guerre, et Burleigh se disposa à encourager de nouveau la lutte religieuse en France. Il jugea aussi que l'occasion était favorable pour reprendre ses projets contre la vie de la reine d'Ecosse : les passions étaient surexcitées au plus haut degré ; le récit des massacres, encore exagéré par l'imagination et la haine, donnait quelque crédit aux bruits, depuislongtemps répandus, qu'il existait une conspiration des princes catholiques pour l'extermination des protestants dont la Saint-Barthélémy n'était que le prélude. On assurait que la reine d'Ecosse en était complice. Il y eut un redoublement de zèle pour la conservation d'Elisabeth; le sang des Guise fut voué à l'exécration ; et l'évêque de Londres, Sandys, recommanda, comme première mesure de sûreté, « de couper la tête à la reine d'Ecosse (1), » Burleigh et les autres ministres avertirent Elisabeth qu'il était temps de pourvoir à sa sûreté ; car maintenant que les protestants de France avaient été massacrés, elle ne tarderait pas elle-même à être déposée ou assassinée» Si elle avait quelque souci de sa vie, du bien de son royaume, de l'intérêt de la religion, il fallait qu'elle prévînt ses ennemis, en faisant mourir la reine d'Ecosse qui était sa rivale et leur alliée (2). Jamais la malheureuse princesse n'avait été en si grand danger (3). Cependant pour pallier un tel meurtre aux yeux du monde, il fallait au moins un prétexte.

Elisabeth avait déjà déclaré qu'exécuter la reine d'Ecosse sans jugement serait une honte ; que, d'autre part, il n'y avait pas matière à procéder contre elle, car ceux qui l'accusaient du meurtre de son mari n'en avaient fourni aucune preuve suffisante (4). A de nouvelles instances de Burleigh elle répondit que tout ce que Marie avait tramé pour recouvrer sa

(1) « ...Forwith to cutt of the scottish queen's head : ipsa est fundi nos- L — » tri calamitas. » {Sandys à Burleigh, 5 septembre 1572, Ellis, 2* série, t. II f,

p. 22 et suiv.)

(2) Likgard, t. IV, p. 189.

(3)F*nbm)h, t. V, p. 133 et 176.

(4) Tytler, t. VI, p. 173.

liberté, pour obtenir un asile sur le continent, même pour marier son fils avec une infante d'Espagne, ne pouvait point passer pour une offense ; mais que ce qui en constituerait une véritable, ce serait la certitude qu'elle avait travaillé à exciter une révolte en Angleterre, de concert avec le roi d'Espagne. Comme de cette conspiration il n'y avait aucune preuve, Burleigh écrivit à Shrewsbury (1) : « Sa Majesté voudrait que vous poussiez à bout sa patience, pour la provoquer à révéler quelque chose. » C'était la torture morale que conseillait le féroce ministre d'Elisabeth ; une invention bien digne de lui.

Les ministres délibérèrent si on ne pourrait pas accuser Marie d'avoir pris part aux massacres de la Saint-Barthélémy : elle les avait célébrés d'avance, disait-on; car, la veille du crime, elle avait paru plus joyeuse que de coutume (2). Tous les sophismes de Burleigh ne purent convaincre Elisabeth. Ce n'est point qu'elle fût plus scrupuleuse que son ministre: ce qui le prouve, c'est qu'elle reprit avec les Écossais le marché, noir de scélératesse et d'hypocrisie, qu'elle avait déjà négocié avec Moray et Lennox pour leur livrer sa prisonnière, à la condition qu'ils l'exécuteraient sur-le-champ après un simulacre de jugement. Elle choisit Killigrew, neveu de Burleigh, pour lui confier cette ténébreuse négociation. Le prétexte de sa mission était d'aider au rapprochement des deux factions, conformément à l'armistice précédemment signé; mais il devait appeler l'attention des lords protestants sur les massacres de la Saint-Barthélémy, leur faire entendre que ces massacres avaient été prémédités, et n'étaient que la conséquence d'une ligue pour l'extirpation de la Réforme : « Vous pourrez dire,» , portaient ses instructions avec un luxe inouï de précautions, :

(1) « But the vcry matter of offense is that her Majesty understand cer- » tainly her labours and devices to stir up a new rébellion in this realm , » with the king of Spain to assist it ; and flnding the said queen (Mary) » now so bent. she raust not think but that Her Majesty hath cause to al*cr p her courteous dealings with her. And so in this sort Her Majesty wotiM » bave you tempt her patience to provoke her to answer somewhat. » Cecn à Shrewsbury, dans Lodgb, t. I, p. 543.

(2) FfciBUMT, t. V, p. 157.

« non que la reine le sait, mais qu'elle le craint et qu'elle ea est en quelque sorte persuadée ; non que la ligue existe sûrement, mais que Ton dit qu'elle existe. » Il devait leur conseiller de se tenir sur leurs gardes, et leur promettre, s'ils étaient attaqués, qu'Elisabeth défendrait l'Ecosse comme une partie de sou héritage (1). Ce n'était là que l'accessoire de la mission de Killigrew.

Avant son départ, l'envoyé fut convoqué à une réunion secrète, à laquelle ne furent admis que Burleigh et Leicester, seuls confidents des atroces projets de leur maîtresse. Là, on lui fit connaître le but mystérieux de son voyage, et on lui remit un supplément d'instructions, qui subsiste encore, écrit tout entier de ia main de Burleigh.

Après quelques considérations sur les dangers que faisait courir à Elisabeth le séjour de Marie Stuart en Angleterre, Burleigh continuait ainsi : « Bien qu'on pût procéder contre elle en ce royaume par voie de justice, cependant il semble préférable, pour certaines raisons, qu'elle soit livrée au régent et à ceux de sou parti. Mais l'affaire doit être conduite de telle sorte, qu'ils soient amenés par d'adroites insinuations à en faire eux-mêmes la demaude, et à donner des gages certains, comme ils en ont offert plusieurs fois, spécialement au temps des premiers régents , qu'ils ne manqueront pas de procéder contre leur reine par voie de justice , et de manière que ni leur pays ni ce royaume n'auront plus rien à craindre d'elle. La garder entre leurs mains serait de tous les partis le plus dangereux... Vous donnerez à entendre, » continuait Burleigh, « que, si quelque ouverture sérieuse était faite secrètement par le régent ou par le comte de Morton à quelques-uns des membres du conseil d'Angleterre pour demander que leur reine leur fût livrée, il y a plus de probabilité en ce moment qu'en aucun autre temps que cette demande leur serait accordée, si toutefois ils donnaient de bonnes sûretés que justice serait faite, comme le cas le mérite, en sorte qu'il n'y eût plus à crain-

(1) Instruction* à Killigrew, 7 septembre 1571, Arehêologia, t. XX, p. 326; Tttlbr; Lik&abd.

dre dans l'avenir, ni qu'elle s'évadât, ni qu'elle fût rétablie sur le trône. » Les sûretés qu'exigeait Elisabeth, c'étaient des otages du plus haut rang : des enfants ou des proches parents du régent et de Morton, pour garantir que la reine serait exécutée dans les quatre heures qui suivraient sa remise entre les mains de ses sujets.

Enfin, il fut solennellement déclaré à Killigrew que le nom d'Elisabeth ne devait pas être prononcé dans cette transaction ; elle-même, avant de le congédier, lui rappela que nul que lui, excepté Burleigh et Leicester, ne connaissait ce secret d'Etat, et l'avertit que, s'il venait à en transpirer quelque chose, il aurait à en répondre. Killigrew jura que sa vie ne serait pas plus soigneusement gardée; et il partit immédiatement pour l'Ecosse (1). Le même jour Burleigh écrivait à Shrewsbury, en mêlant le nom de Dieu à ses pensées de meurtre : • Nous avons dépéché aujourd'hui Killigrew en Ecosse. Tout le monde crie contre votre prisonnière. Que la volonté de Dieu soit faite (2) ! » Quand Killigrew arriva en Ecosse, la trêve conclue le 30 juillet était encore en vigueur. Mais comme les précédentes, elle n'avait été qu'un mensonge qui , en désarmant les partisans de la reine, les avait laissés à la merci de leurs adversaires. Ils n'avaient pu obtenir, grâce aux intrigues de Morton secondées par les prédications de Knox, que le Parlement fût convoqué comme il était convenu ; il ne leur restait, contre les violences et les persécutions, d'autre abri que le château d'Edimbourg. Lethington faisait à Marie le plus triste tableau de la situation à laquelle étaient réduits ses malheureux adhérents, et la suppliait de redoubler ses efforts pour leur venir en aide (3). Mais que pouvait-elle faire T 11 leur restait le roi de France, qui , après s'être aperçu un peu tard que le traité de Blois ne pouvait lui procurer aucun avantage, aurait voulu de

(1) Instructions secrètes à KiUigrew, 10 septembre, Murdin, p. 224 et 226; KtUigrew à Leicester et Burleigh. 23 novembre 1572, Tytlkr, t. VI, p. 174, 175 et 176.

(2) Burleigh à Shrewsbury, 7 septembre 1572, Lodgb, t I, p. 548. (S) Lethington à Marie, 10 août 1572, dans Wright, t. I, p. 430.

nouveau maintenir son influence en Ecosse : il recommandait aux défenseurs du château de conserver cetle forteresse à la dévotion de la reine et à la sienne; mais il ne leur envoyait que des secours insuffisants pour la défendre (1).

À peine arrivé à Edimbourg, Killigrew feignit , pour masquer sa véritable mission, de s'enquérir de la situation et des ressources des deux partis. Au bout de quelques jours, il annonçait à Burleigh et à Leicester qu'il s'était occupé de « la grande affaire; » qu'il avait déjà traité avec un intermédiaire « propre à la besogne, » et qu'il espérait que le régent et Morton ne tarderaient pas à lui révéler secrètement leurs intentions (2). L'intermédiaire était Elphinstone, auquel il adjoignit un peu plus tard l'abbé de Dunfermline : tous deux avaient déjà été employés par Moray à négocier cet infâme marché. Cependant l'affaire n'allait pas assez vite au gré de Burleigh : il pressait son neveu de se hâter; et, comme le remarque Tytler, le calme et le sang-froid avec lesquels il s'exprime forment un hideux contraste avec la fièvre de sang dont il était possédé. < Votre docilité, » écrivait-il , « dans l'affaire spéciale qui vous a été confiée, nous a réjouis et encouragés ; mais .il nous tarde d'apprendre que vous avez fait un pas, et que l'affaire, mise en train par vous, est poursuivie par les plus influents d'entre eux, et de telle sorte que nous puissions compter avec assurance sur le succès. Quand nous considérons tous les autres moyens, aucun ne nous parait avoir plus de chance d'être approuvé ici par les plus honnêtes que celui auquel vous êtes employé. Nous vous prions donc instamment de faire tous vos efforts pour que l'affaire 60it suivie là-bas avec zèle et promptitude, et cependant avec tout le secret qu'elle exige. Et quand nous y réfléchissons chaque jour et à chaque heure, il nous semble que les mêmes raisons qui nous font désirer le succès, doivent le leur faire désirer en quelque sorte plus qu'à nous ; car ils sont plus menacés que nous dans leur sûreté person-

(l) Fénelon.

P) KHHgrcw à Burleigh et à Leicester , 19 septembre 1572 , dans Tytlbr r t. VI, p. 177.

nelle, leur gouvernement et leur religion. » Il conseillait à Killigrew d'effrayer les Écossais, comme il effrayait lui-môme Elisabeth ; et d'insister sur les dangers dont ils étaient menacés, s'ils ne les prévoyaient pas assez. « Agissez vite, » ajoutait en finissant le pervers ministre, « c'est le plus grand service que vous puissiez nous rendre (1). »

Burleigh avait conseillé d'employer comme levier l'influence de l'Eglise ; Killigrew s'assura la coopération de Knox. Quoique décrépit, le vieux réformateur se prêta au rôle d'agitateur avec la même complaisance qu'il avait fait toute sa vie , lorsqu'il s'était agi de préparer le peuple à quelque grand forfait ou à quelque bouleversement politique. Ne pouvant plus marcher, il se faisait transporter dans sa chaire , d'où , comme les prédicateurs de la Sainte-Ligue, il laissait déborder son éloquence haineuse et triviale contre ses ennemis, appelant la vengeance de Dieu sur les partisans de la reine, sans en excepter Grange, un de ses plus zélés disciples d'autrefois et son ancien compagnon d'exil. Il lui prédit dans le style des prophètes, dont il se croyait volontiers le successeur, « qu'il serait arraché de son nid sur le rocher, et suspendu à une potence, la face tournée contre le soleil. » La prophétie n'avait pas un très-grand mérite : Knox avait encore ce trait de ressemblance avec les prédicateurs de la Ligue, qu'il était dans le secret de tous les complots tramés par l'étranger contre l'indépendance de son pays (2).

Après que le régent et Morton eurent été secrètement travaillés, Killigrew se ménagea une entrevue avec eux. Elle eut lieu le 9 octobre, à Dalkeith, au chevet du lit de Morton alors malade. Nul autre que les deux comtes écossais et l'envoyé , d'Elisabeth ne fut admis à ce sinistre conciliabule. Killigrew s'empressa d'en rendre compte : « J'ai trouvé, » écrivait-il, « le régent et le comte de Morton très-disposés à faire la chose que vous désirez le plus ; cependant je n'ai pu avoir d'autre réponse,

(1) Burleigh à Killigrew, 29 septembre 1572 , dans Tytlk* , t. VI, p. 177 et 178.

(2) Jf« Crie't life..., p. 300 et 302; Mblvïl's Dtary, p. 17; Tytls», t. VI. p. 179. 180, 184 et 196.

HISTOIRE V& MARIS 8TUART. 261

sinon qu'ils la regardent comme l'unique moyen et le meilleur pour mettre fin à tous les troubles. » Les trois interlocuteurs avaient lutté de ruse. Les deux Écossais représentèrent à renvoyé anglais que l'affaire était dangereuse ; que , si elle se fai" sait , elle pouvait attirer la guerre sur leur tête , et que pour prévenir ce danger, il fallait que la reine d'Angleterre conclu* avec eux une ligue défensive qui comprendrait le maintien de la religion. Pressés de formuler leurs conditions , ils demandèrent qu'Elisabeth leur payât , pendant un certain temps , la somme qu'elle dépensait à la garde de la reine captive , qu'en outre elle prit le jeune roi sous sa protection. Killigrew leur dit avec une indifférence affectée que , s'ils ne trouvaient pas l'affaire assez avantageuse, il ne se donnerait pas la peine d'en écrire en Angleterre. Sur quoi Morton,se soulevant de son lit, répliqua que le régent et lui la désiraient comme le souverain remède à tous leurs maux ; mais qu'elle ne pouvait pas se faire sans quelques cérémonies , et sans une sorte de procès auquel les seigneurs , après avoir été secrètement préparés , seraient appelés à prendre part, ainsi que le clergé. Il serait nécessaire, ajouta M or ton, que la reine d'Angleterre fit escorter la victime, afin que les exécuteurs pussent tenir la campagne , dans le cas où il y aurait des opposants. Enfin il déclara que, s'ils réussissaient à persuader la noblesse , comme ils en avaient l'espoir , ils ne garderaient pas leur prisonnière trois heures en vie après qu'elle aurait franchi la frontière. Killigrew ne trouva pas ces réponses assez nettes.

Le lendemain il se rendit chez le régent, qui allait partir pour Stirling, sous prétexte de lui dire adieu. La conversation de la veille fut reprise : le comte de Mar déclara que l'affaire lui paraissait excellente, et chargea Killigrew de l'écrire en Angleterre ; il ajouta qu'il aviserait au meilleur mode d'exécution, et qu'ils en conféreraient ensuite plus longuement. « Je le trouve , » écrivait Killigrew, « plus froid que Morton ; il m'a semblé toutefois être content de la chose et la désirer... Quoiqu'on m'assure qu'il l'a proposée à neuf des meilleurs du parti, en leur faisant entendre qu'il était à propos d'adresser une humble requête à Sa Majesté pour se faire livrer la cause de

tous les troubles, et pour... etc. ; bien qu'on m'assure que ces neuf ont consenti , et que le régent et Morton déploient toute leur adresse pour avancer l'affaire, cependant je n'ose compter sur eux, tant ils sont changeants et peu d'accord... On m'a dit aussi qu'il avait été question des otages; qu'ils seraient livrés à nos gens sur le terrain même, et que, l'affaire devant être dépêchée dans les quatre heures, il ne serait pas nécessaire de les laisser longtemps entre nos mains. Quoi qu'il en soit, je n'aime pas leur manière d'agir, et je laisse à votre sagesse à juger si je dois continuer de négocier avec eux ; sinon, je vous prie de me rappeler de ce pays (1). »

Il est évident, comme le remarque Ty tler, que le mystérieux etc. comprenait tous les détails de la tragédie; que Mar et Morton y avaient donné leur plein consentement , et qu'ils ne faisaient semblant d'hésiter que pour marchander le sang de leur infortunée reine. Killigrew ne tarda pas à s'en convaincre. Quand quatre jours après il retourna àDalkeith, il trouva Morton très-pressé et « les deux ministres » très-ardents à la besogne ; les précautions de Killigrew ne laissent point deviner quels étaient ces deux ministres. Cette fois Morton déclara que, si le régent montrait quelque froideur ou voulait différer, on agirait sans lui. Puis, posant ses conditions, il avertit Killigrew que, si Elisabeth voulait atteindre ce grand objet de ses désirs, il fallait qu'elle se montrât plus empressée à les secourir et plus généreuse dans ses envois d'argent. Comprenant enfin à quoi tenaient les scrupules des Écossais, Killigrew répondit que, si on lui donnait l'assurauce que l'affaire serait menée à bonne fin, il se portait garant que sa maîtresse accorderait tout ce qui lui serait demandé. Mais il rappela que l'exécution de la reine captive était la seule base sur laquelle il fût possible de traiter, qu'en dehors de cette condition il ne pouvait rien promettre (2).

(1) Killigrew à Leicester et à Burleigh, British Muséum , et Tytler, t. VI , p. 180-183.

(?) Killigrew à Burleigh et à Leicetter, 13 octobre 1572 , British Mutem et Tttlbr, t. VI, p. 183-185.

De Dalkeith Kiliigrew se rendit à Stiriing. Les hésitations da régent avaient cessé comme celles de Morton : il chargea l'envoyé anglais d'écrire en toute hâte à Burleigh et à Leicester,afiu de presser l'exécution de « la grande affaire. » Comme Morton , il demandait son salaire , et suppliait la reine d'Angleterre de lui envoyer quelques secours d'argent pour payer «es troupes. « Je m'aperçois maintenant, » disait Kiliigrew, « que la première froideur du régent venait plutôt du manque d'habileté, et de l'embarras d'arranger uue si grande affaire, que du manque de bouue volonté pour l'exécuter (t). » De la part du comte de Mar, la participation à ce lâche trafic était plus monstrueuse encore que de la part de tout autre : chargé de l'éducation de Marie Stuart, il était resté près d'elle jusqu'à son mariage; comblé depuis de biens et faveurs, il avait encore reçu de la trop crédule princesse la plus grande marque de confiance qu'elle pût donner, la garde de son fils unique.

Morton et Mar étaient disposés à réaliser le rêve sanglant d'Elisabeth; mais ce n'était, en gens aussi rusés qu'elle-même, qu'après avoir pris toutes leurs sûretés. Sentant bien que l'attentat auquel ils allaient prêter leurs bras, ne pouvait manquer de soulever contre eux une tempête de colères et de vengeances, ils voulaieut non-seulement s'assurer le prix de leur crime, mais encore se prémunir contre un abandon perfide de la part d'Elisabeth , et la forcer , pour ainsi dire , à les protéger eu la compromettant dans le commun forfait. Le 26 octobre , ils envoyèrent à Kiliigrew leurs conditions rédigées en termes précis ; il y était stipulé : 1° que la reine d'Angleterre prendrait sous sa protection le jeune roi d'Ecosse; 2° que le Parlement anglais déclarerait qu'aucune sentence prononcée contre Marie ne pourrait porter préjudice aux droits de son fils; 3° qu'il serait conclu une ligue défensive entre l'Angleterre et l'Ecosse; 4° que les comtes de Huntingdon , de Bedford et d'Essex , à la ■tête de trois mille hommes de troupes anglaises , escorteraient la reine d'Ecosse et assisteraient à son exécution ; 5° que ces

(1) Kiliigrew à Burleigh et à Leiceeter, State papers office , et dans Tytlkh, t. VI, p. 185.

troupes aideraient celles du jeune roi à réduire le château d'Edimbourg; 6° que la reine d'Angleterre paierait tous les arrérages qui étaient dus à l'armée écossaise (1).

Ces conditions parurent exorbitantes à Killigrew ; il commençait à douter du succès de sa mission , quand un événement inattendu vint encore le compromettre. L'envoyé anglais, en même temps qu'il poursuivait « la grande affaire , » faisait mine de négocier avec les partisans de la reine. Grange était disposé à un accommodement : il offrait, à condition qu'il continuerait à tenir le château d'Edimbourg pour la reine , de reconnaître l'autorité du fils tant que la mère serait captive (2). Le régent était décidé à accepter ces bases de pacification. Avant d'assembler le conseil pour en délibérer , il se rendit à Dalkeith , où Morton lui offrit un banquet. En sortant de table, il fut saisi d'un mal subit et si violent qu'il n'eut que le temps de se faire transporter à Stirling. Il y expira au bout de quelques heures. Ses amis soupçonnèrent qu'il avait été empoisonné; d'autres qu'il avait succombé au chagrin (3). Étrange coïncidence I Moray et Lennox avaient été assassinés dans le temps qu'ils négociaient le meurtre de Marie ; Mar mourait (Tune mort mystérieuse au moment où il venait d'y consentir. Burleigh apprit la mort du régent à peu près en même temps qu'il reçut « les articles du traité touchant la grande affaire. » Ces deux nouvelles déjouaient tous ses calculs, les articles pins encore que la fin du régent. Il fut indigné contre les Écossais, et blâma très-sévèrement son neveu d'avoir seulement prêté l'oreille à de telles propositions , par lesquelles on lui demandait de signer, pour ainsi dire, sa complicité et celle de sa maltresse, en entourant de troupes anglaises l'échafaud de sa victime. 11 écrivit à Leicester : « Je vois maintenant que Sa Majesté n'a plus de sûreté que dans les conseils qui lui ont été donnés ; car l'affaire qui était en voie de se négocier en Ecosse n'est plus , comme vous le voyez , possible maintenant :

(1) Tytler. t. VI, p. 186.

(2) Déclaration by Mary Sluart , 21 octobre 1752, Troupe, 1. 1, p. 3ÔS.

(3) Melvil p. 248 et 249.

leurs conditions l'ont rendue déraisonnable. Si 8a Majesté persiste à ne pas pourvoir à sa sûreté par les justes moyens que Dieu lui a donnés, elle et nous crierons en vain merci ▼ers le ciel , quand les calamités fondront sur nos têtes. Puisse Dieu lui inspirer la force d'âme nécessaire pour préserver la cause de Dieu , sa propre vie et les vies de plusieurs millions de bons sujets, menacées par les dangers les plus manifestes , et cela uniquement à cause de ses délais. Et ainsi elle sera cause de la ruine d'une noble couronne, et de son royaume, qui va devenir la proie de quiconque osera l'envahir. Que Dieu ait pitié de nous (1) I > Cette lettre était évidemment bien moins destinée au favori qu'à la reine. Le même jour, Burleigh, écrivant à l'ambassadeur anglais à Paris, s'écriait après lui avoir annoncé la mort du régent d'Ecosse : « Les malheurs fondent sur nous par monceaux (2). »

Elisabeth craignait les menées de la France en Ecosse ; elle prit des mesures pour assurer l'élection d'un nouveau régent. Elle ordonna à Killigrew de redoubler de zèle , elle écrivit à Morton qu'elle appelait « son bien-aimé cousin : » elle lui rappelait son dévouement à l'Angleterre et lui promettait de le protéger (3). La noblesse fut convoquée pour nommer un successeur au comte de Mar. On lut dans l'assemblée une lettre d'Elisabeth aux barons écossais, où elle leur recommandait la candidature de Morton , et s'engageait à faire pour lui ce qu'elle avait fait pour ses prédécesseurs.

A peine élu régent , Morton manda à Burleigh que c'était uniquement dans l'espoir d'obtenir l'appui de l'Angleterre qu'il avait accepté la régence : il demandait des troupes et de l'argent (4). Une première somme lui fut immédiatement envoyée, et des ingénieurs furent chargés d'étudier les défenses du château d'Edimbourg. Sur leur rapport que vingt jours suffiraient

(1) Burleigh à Leicester, 3 novembre 1571 , BriHtk Muséum, et Tttlir, t. VI. p. 187 et 188.

(2) Burleigh à WaUingham. 3 novembre 1572, Tytler, t. Vf, p. 190. ($) Elisabeth à Morton, 4 novembre 1572, State papers office.

(4) Morton à Burleigh, l* décembre 1572, Thorpk, 1. 1, p. 364.

pour le réduire avec une armée et une artillerie suffisantes , l'expédition fut résolue , mais ajournée à, une saison plus favorable (l).

C'est à ce moment, le jour môme de l'élection de Mo r ton , que disparut de la scène orageuse , où il avait joué un si grand rôle , le réformateur de l'Ecosse. John Knox fut l'adversaire le plus implacable de Marie Stuart : ni les avances que lui fit cette princesse, ni sa tolérance à l'égard des réformés, ne purent désarmer la haine farouche du novateur. Il sembla mettre son immense orgueil à l'insulter et à la braver. « Les principes politiques que cet homme inculqua à ses frères, » dit Hume, « furent pleins de séditions, et ses principes théologiques , de rage et de bigoterie. » Son fanatisme ne recula pas même devant le meurtre ; et son désintéressement ne l'empêchait point de réclamer les biens de l'Eglise. S'il est vrai que c'est delà Réforme que sont venues l'émancipation de la pensée et la liberté de conscience, le réformateur écossais n'a rien à voir, au moins directement , à ces deux conquêtes de l'esprit humain : il fut le plus emporté des démagogues et le plus intolérant des sectaires.

Il ne paraît pas que Marie eût rien soupçonné des dangers dont sa vie venait d'être menacée, tant elle était étroitement gardée depuis la Saiut-Barthélemy. Shrewsbury , fidèle aux ordres qu'il avait reçus, la tenait « enfermée entre quatre murs » , sans jamais permettre qu'elle franchit le seuil du château, ni que personne s'approchât d'elle ou s'entretînt avec ^ses serviteurs. Il avait , pour « inspirer plus de terreur aux gens malintentionnés » , augmenté la garnison d'une compagnie de quarante hommes (2). Mais toutes ces précautions ne suffisaient pas à calmer les alarmes que Burleigh et les autres ministres, par d'absurdes rapports , entretenaient daus le coeur d'Elisabeth, afin , en augmentant sa peur , d'accroître son irritation. Walsingham mandait de Paris que mille vétérans français étaient sur le point de s'embarquer pour l'Ecosse, et qu'à

(l) TYTiiEu, t. V I.p. 192 et 193.

<2) Shrewsbury à Burleigh, dans Lodge. 1. 1, p. 550.

l'aide de cette diversion le duc de Guise irait enlever Marie Stuart (1). Du linge envoyé à cette princesse devait contenir un complot : l'ambassadeur conseillait d'approcher le linge du feu, alors on verrait apparaître des caractères mystérieux et « l'on découvrirait des choses d'importance (2). » Tantôt c'étaient trois scholars et quelques prêtres qui avaient formé le projet de faire , au moyen d'objets magiques , tomber les portes du château de Sheffield (3) ; tantôt c'étaient quelques gentilshommes qui devaient les forcer l'épée à la main. Elisabeth tremblait sur son trône. Il fallait pour la rassurer que Shrewsbury lui écrivit : « Je la tiens sous bonne garde et l'y tiendrai , suivant le commandement de Votre Majesté, morte ou vive, quoi que ses amis puissent imaginer pour l'enlever. Je ne doute pas de son envie de m'échapper ; mais si l'on tente quelque chose de force, le plus grand danger est à coup sûr pour elle (4). » Et le fils de Shrewsbury , témoin de la surveillance de son père, déclarait qu'à moins que la reine d'Ecosse ne se métamorphosât en mouche ou en souris , il était impossible qu'elle s'évadât (5).

Morton élu régent, il ne restait plus d'espoir de pacification en Ecosse. Lethington avait fait quelques tentatives pour se rapprocher de lui; elles n'avaient abouti qu'à des récriminations : ils s'étaient accusés mutuellement du meurtre de Darnley. Quand la trêve fut expirée, le 1er janvier, Grange ouvrit le feu sur la ville d'Edimbourg. La lutte reprise ne pouvait plus se terminer que par la ruine de l'une des deux factions. Morton demanda des troupes à Elisabeth , en menaçant de se démettre de la régence si sa demande ne lui était pas accordée (6). Il chercha ensuite à diviser ses adversaires , et à séparer des défenseurs du château le reste du parti. Il fut décidé que, si un accord avait lieu, le meurtre du roi et l'assassinat de

(1) Council leUer book, et miss Strickland, t. VII, p. 180.

(2) Walsingkam à Burleigh, 22 février 1572, State papers office. <3) Shreicsbury à Burleigh, 20 janvier, dans Wright.

(4) Shrewsbury à Elisabeth, 3 mars 1573, Lodob, t. II. p. 13.

(5) Gilbert Talbot au comte de Shrewsbury, 11 mai 1573, dans Lodob, t. II.

(6) Thorpb, t I, p. 365 ; Labanoff, t. IV, p. 68.

Lennox ne seraient ni recherchés ni poursuivis. La menace d'instruire contre les meurtriers avait toujours rallumé la guerre ; la promesse de les laisser en paix décida à la soumission Huntley, Argyle, James Balfour, notoirement connus pour avoir pris part au complot contre Darnley (1) , et les Hamilton , gravement soupçonnés d'avoir trempé dans la mort violente des deux premiers régents.

Les représentants des deux partis se réunirent à Perth pour régler les conditions de la pacification ; un traité fut signé le 23 février 1573 : Hume, Grange et Lethington n'y furent pas compris. Ils avaient vainement pressé Huntley de ne point se séparer d'eux (2) ; il était resté sourd à leurs instances, et n'avait même rien tenté pour les soustraire au ressentiment de Morton. La défection de Huntley et des Hamilton entraîna la soumission d'autres barons restés dévoués jusque-là; bientôt, il n'y eut plus pour défendre la cause de Marie que les quelques braves enfermés dans le château ; et dans les Highlands le vaillant Adam Gordon , qui , après avoir refusé de suivre l'exemple de son frère, le comte de Huntley, avait repris les armes, et battu les ennemis de la reine au moment même où l'on négociait à Perth (3). Mais c'étaient les derniers succès du parti.

M. de Vérac, envoyé en Ecosse pour y porter des secours aux défenseurs du château, avait été jeté par la tempête sur les côtes d'Angleterre, et retenu par ordre d'Elisabeth (4). Le frère de Grange, James Kirkaldy, qui était allé en France solliciter de vive voix l'appui de Charles IX, en rapportait des muni-

(1) Killigrew. après la mort du comte de Mar. avait voulu renouer ses intrigues criminelles contre la vie de Marie Stuart. Elphinstone lui fit entendre qu'il était inutile en ce moment de parler « de la grande affaire, » parce qu'on était convenu de se taire sur le meurtre de Darnley pour ménager quelques personnages soupçonnés de ce crime ; qu'en conséquence il fallait renvoyer à plus tard la reprise des négociations (Elphistone à Killigrew, 17 juin 1573, Tytlbr, t. VI, p. Î99).

(2) Thorpk, 1. 1, p. 369.

(3) Ciuwford, p. 292, 293 et 294.

(4) Thorpb, 1. 1, p. 373.

HI8T0IBE DE MARIE 8TUART. 269

lions et une forte somme d'argent. Le secret de son retour fut trahi par Balfour, qui traînait sa honte d'un camp dans l'autre. A peine débarqué au château de Blackness, Kirkaldy fut attiré dans une embuscade par son indigne épouse que Morton avait séduite, et fut fait prisonnier. Il parvint à s'échapper, mais le fort de Blackness tomba au pouvoir du régent (1).

Déconcertés par ces revers, se voyant abandonnés de tous ceux qui avaient jusque-là fait cause commune avec eux, en butte aux invectives des prédicateurs et aux malédictions du peuple. Grange et Lethington firent proposer de remettre le château entre les mains du comte de Bothes, pourvu qu'on leur accordât des garanties pour leur sûreté personnelle et celle de leurs amis, et qu'on leur rendit leurs biens. Morton ne voulait entendre qu'à leur soumission sans condition : il comptait, avec les forces de l'Angleterre (2), « pouvoir les mettre hors du château par les oreilles (3). » Mais malgré les instances de Burleigh, Elisabeth ne pouvait se résoudre à envoyer une armée en Ecosse ; elle objectait les dépenses et les dangers d'un siège. Killigrew, pour fixer des irrésolutions qui le désespéraient, écrivit à Burleigh une lettre destinée à semer de nouvelles terreurs dans l'âme de leur reine. Il représentait que, si l'expédition était abandonnée, l'Ecosse allait se jeter dans les bras de la France. Il énumérait tous les symptômes qui en étaient à ses yeux des preuves manifestes : les coffres du pape ouverts pour solder de sinistres complots , la ligue des princes catholiques se resserrant pour attaquer l' Angleterre et l'Ecosse. Sa Majesté pouvait-elle donc fermer les yeux à des dangers si menaçants, et laisser échapper, pour épargner quelques couronnes, une si belle occasion de déjouer les plans do ses ennemis et de s'établir à jamais en Ecosse? « S'il en est ainsi, » ajoutait Killigrew, « que la volonté de Dieu soit faite! Mais, pour ma part, je prévois que si le château d'Edimbourg n'est pas réduit, les malheurs vont commencer, et le règne de Sa

(1) Thorpb, 1. 1, p. 367 ; Historié of James the eecst. (?) Mblvil, p. 249-252.

(3) Diggbs, p. 320 et 346.

Majesté, si prospère jusque-là, décliner rapidement (1). Puisse Dieu, dans sa miséricorde, y apporter un remède ! »

Ce sombre tableau produisit reflet qu'en attendait Killigrew: Elisabeth fut effrayée, et la peur remportant sur l'avarice, elle céda aux avis de ses ministres. Elle fit dire à l'ambassadeur de France qu'elle avait permis à ses sujets d'aller au secours du jeune roi d'Ecosse son neveu. Fénelon protesta de toutes ses forces, en déclarant que cet acte était une infraction au traité de Blois; et il insista pour qu'aucun soldat anglais ne franchit la frontière (2). Une partie de l'expédition était déjà embarquée à Berwick ; Elisabeth donna l'ordre au reste de ses troupes de marcher sur Edimbourg. A cette nouvelle les défenseurs du château envoyèrent un messager en France pour solliciter des secours; Marie fit de son côté renouveler ses demandes d'hommes et d'argent. Charles IX répondit que dans les circonstances où il se trouvait, il ne pouvait rien faire, parce que, s'il accordait le moindre secours, Elisabeth enverrait sur-lechamp une flotte devant La Rochelle. Des vaisseaux, en effet, étaient tout prêts à quitter les côtes d'Angleterre (3).

L'armée anglaise, composée d'environ mille hommes sousle commandement de Drury, marchait sur Edimbourg, pendant que cinq cents pionniers et l'artillerie, embarqués à Berwick, faisaient voile vers Leith. Les deux troupes arrivèrent le 25 avril 1573, sous les murs d'Edimbourg, où elles furent rejointes par les soldats du régent au nombre d'environ sept cents. Un Parlement fut convoqué qui confirma la ligue avec l'Angleterre, et ratifia le traité de Perth ; après quoi le régeut et le commandant des forces anglaises firent sommer les défenseurs du château de se rendre. La plupart, voyant les munitions presque épuisées, les vivres et l'eau sur le point de leur manquer, étaient d'avis de ne pas prolonger plus longtemps une défense inutile. Grange, dominé par Lethington, déclara

(1) « As it were in post. » Killigrew à Burleigh, 9 mars 1573, State papert office, et Tytlbr, t. VI, p. 202 et 203.

(2) Fénblon, Correspond., t. Y, p. 305 et 306.

(3) Melvil; Labanoff, t. IV, p. 185; Pemblon, t. V.

HISTOIRE DE MARIE STUART. 27 f

qu'il s'ensevelirait sons les ruines du château plutôt que de se rendre à discrétion (1). Entraînés par cette déclaration, toufr résolurent de tenter les derniers efforts. Etrange spectacle f Ceux qui se dévouaient ainsi pour Marie Stuart étaient le» mêmes qui avaient eu une si grande part à la ruine de cette princesse; bien plus, ils étaient à peu près tous protestants : ce qui prouve, une fois de plus, combien le mobile religieux eut peu de part dans les révoltes des Écossais contre leur reine.

Aussitôt que Grange eut fait connaître sa résolution, Drury ordonna de commencer les opérations du siège. Elles avancèrent rapidement; car ceux du château, pour épargner le peu de munitions qui leur restaient, ne s'occupaient qu'à fortifier leurs murailles. Le 17 mai, les batteries anglaises ouvrirent le feu contre le bastion principal, appelé la tour de David. Les jours suivants, le bombardement continua avec une violence toujours croissante ; le château fut bientôt battu en brèche de tous les côtés à la fois. Le 23, la tour de David s'affaissa, puis la tour de Wallace, qui entraîna dans sa chute une partie de ses défenses. L'artillerie du château était à peu près réduite au silence, en partie par le feu de l'ennemi, en partie par le manque de munitions. Le 26, l'armée des assiégeants tenta l'assaut sur deux points à la fois ; Tune des deux attaques, à la porte Sainte-Catherine, fut repoussée après un combat acharné ; l'autre, au fort de l'Éperon, réussit après une faible lutte : le fort n'était défendu que par deux hommes, dont l'un fut tué et l'autre blessé. La garnison était réduite aux abois ; Lethington malade, ne pouvant plus supporter le bruit du canon, s'était lait descendre dans une chambre souterraine; la poudre manquait; les vivres étaient épuisés, et les puits à sec ou comblés parles décombres des murailles. Pour avoir de l'eau, les soldats étaient obligés de se faire descendre par des cordes à une source qui se trouvaitsur le flanc du rocher. Bientôt on ne leur disputa plus cette dernière ressource : l'eau avait été empoisonnée.

Le 27 mai, Drury se disposait à un assaut général, quand

(1) Miscellany of the Bannatyne club (Journal of the siège of Eâinburgh) t. II, p. 72 et 73.

Grange parut tout à coup sur le rempart , uo drapeau de parlementaire à la main : il demandait une trêve de deux jours pour négocier la reddition du château. Les conditions qu'il proposait étaient que lui et ses compagnons auraient la vie sauve, que leurs biens leur seraient laissés, que lord Hume et Lethington auraient la liberté de se retirer en Angleterre, et que lui-même pourrait rester dans son pays sans être inquiété. Drury aurait volontiers accordé ces conditions ; mais Mortcn les rejeta avec dédain : il déclara que si la garnison consentait à sortir sans armes , elle aurait la vie sauve et pourrait se retirer où elle voudrait. Quaut à Grange, Lethington, lord Hume, Robert et André Melvil , l'évêque de Dunkeld , les Lairds de Restalrig, de Drilaw et de Pitarrow , il exigeait qu'ils se rendissent sans condition, pour être ensuite traités suivant le bon plaisir de la reine d'Angleterre.

Grange rentra au château, décidé à mourir plutôt que de se livrer au bourreau. Ceux que menaçait le même sort étaient comme lui résolus à mourir ; mais ce qui restait de soldats, à bout de force et de courage, refusèrent de se défendre, et menacèrent de pendre Lethington aux murs du château et de livrer à l'ennemi Grange et ses compagnons si, dans six heures, ils n'avaient avisé à souscrire aux conditions du régent. Devant de telles menaces, toute pensée de résistance était impossible. Un moyen terme fut adopté : Grange fit dire secrètement à Drury qu'il était disposé à se rendre, mais en stipulant que c'était à la reine d'Angleterre et non au régent d'Ecosse. En vertu de ce message, et après que Drury eut promis, au nom d'Elisabeth, que Grange et ses compagnons seraient favorablement traités , deux compagnies écossaises de l'armée assiégeante prirent possession du château ; les assiégés en sortirent sans avoir été désarmés. Les plus exposés à la vengeance de Morton furent logés à Leith, dans les quartiers de Drury, et laissés libres pendant quelques jours (1).

(1) Historié of James the sext, p. 143 et 144; Thorpe , 1. 1, p. 376, 377 et 378 ; Melvil, p. 253-255 ; Miscellany of Bannalyne club, t. IT, p. .74-78 ; ftnelon au roi, 5 août 1573, dans Tbulbt, t. II, p. 448-451.

Maître du château, Mortoa ne songea plus qu'à satisfaire sa cupidité et sa haine. Il se fit livrer ceux des joyaux de Marie Stuart qui avaient échappé à la rapacité de Moray et des autres régents, et, comme pour se donner un complice, il offrit une partie de cette épave royale au commandant de l'armée anglaise. Puis il écrivit à Burleigh, pour l'avertir que les principaux coupables étaient sans condition entre les mains du lieutenant d'Elisabeth ; il demandait qu'ils lui fussent remis pour recevoir le châtiment dû à leurs crimes (1). En attendant la décision d'Elisabeth , il obtint qu'ils fussent emprisonnés. C'était d'un mauvais augure.

Grange et Lethington adressèrent à Burleigh, leur ancien ami, une lettre suppliante mais sans bassesse. Ils avaient, disaient-ils, remis leur sort entre les mains de la reine d'Angleterre ; ils connaissaient trop la générosité de cette princesse pour craindre qu'elle les livrât à des ennemis barbares qui avaient soif de leur sang, et à qui nulle extrémité n'aurait pu les forcer à se rendre. Ils la suppliaient d'étendre sur eux sa clémence, et promettaient, en retour, de lui être à jamais dévoués. Puis, rappelant à lord Burleigh l'amitié qu'il leur avait autrefois témoignée, ils le suppliaient de s'en souvenir dans ce temps de leur grande misère, où plus que jamais ils avaient besoin de sa protection. « Si par la médiation de Votre Seigneurie, i ajoutaient-ils, « Sa Majesté nous conserve la vie, uousvous serons éternellement obligés (3)... » Burleigh fut insensible aux souvenirs de l'amitié , comme Elisabeth à la voix de la pitié. Cette artificieuse reine affecta cependant de vouloir en délibérer : elle demanda à Morton de lui faire connaître les noms et les offenses des coupables (3). Mais sans attendre la réponse, elle ordonna à Drury , en termes très-durs, de livrer ses prisonniers à Morton, afin qu'il en disposât à son gré (4)»

(1) Morton à Burleigh, 31 mai 1573, State papert office.

(2) Lethington et Orange à Burleigh , 1* juin 1573, State papert office, et

CftLLMBRS.

$) Elisabeth à Morton, » Juin 1573, Thorpb, 1. 1, p. 378. (4) Mklvil, p. 256; Historié of James the tcxt, p. 145.

Avant que cet ordre fût parvenu à Edimbourg, alors que les prisonniers pouvaient encore espérer, Lethington fut trouvé mort dans sa prison. On crut généralement à un empoisonnement, soit que le poison lui eût été versé par une main ennemie, soit qu'il l'eût pris lui-même pour mourir, comme dit Melvil, € à la manière des anciens Romains. ■ Son cadavre resta sur le sol , exposé aux insultes de la populace. Plusieurs de ses amis demandèrent à, Drury la liberté de l'ensevelir; mais douze jours après, sa veuve Marie Fleming suppliait encore Burleigh de ne pas permettre que le corps de son infortuné mari souffrît après sa mort la honte et l'ignominie, et que ses pauvres enfants, qui étaient innocents des fautes de leur père, fussent réduits à la misère (1). Triste fin qui couronnait une vie pleine de honte I De tous les hommes rusés et perfides qui troublèrent l'Ecosse par leur ambition égoïste, nul ne fut plus rusé ni plus perfide que Lethington. La culture de sou intelligence, son éloquence naturelle, la pénétration, les ressources inépuisables de son esprit , lui donnaient sur tous les politiques de son pays une supériorité incontestable ; il lui manquait le seus moral , et ce qui seul grandit l'homme, la vertu. Avec toutes les facultés dont il était doué, il aurait pu être l'honneur de son pays, il n'en fut que le fléau.

Lorsque Drury reçut les ordres d'Elisabeth, quoiqu'ils fussent contraires à ses désirs et à son honneur, il n'osa point désobéir. Le 18 juin, il livra ceux des défenseurs du château qui restaient entre ses mains, et se retira immédiatement dans son gouvernement , mécontent et brouillé avec Morton , qui, le soupçonnant d'avoir reçu les confidences de ses prisonniers, essaya de le faire remplacer à Berwick par Killigrew (2).

(1) Drury à Burleigh, 18 juin, Thorpk . t. I, p. 378; Lady Uthingto* à Burleigh, 21 juin 1573, Chalmers, t. III, p. 615.

(2) Mblvil, p. 256; Drury à Burleihg , 18 juin , Thorpb, t. ï, p. 378 , et Morton à la comtesse de Lennox, juin 1573, Ilopetoun MS. Morton écrivait à la comtesse de Lennox : a 1 musl forewarn Your Giace to be wary and » circumspect with the maréchal of Berwick's informations , wbo had the » charge of Her Highness' forces on this service, for thaï be is undoubtedly m a secret friend to our enemies , and has not dealt wiUingly nor sinceiely

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Les secrets dont Grange devait être dépositaire rendaient son sapplice inévitable. Cent gentilshommes de ses amis et de ses proches offrirent de se vouer au service du régent , de lui payer une somme de deux mille livres et une rente annuelle de trois mille couronnes. Quelque cupide que fût Morton, la peur que lui causait son prisonnier l'emporta sur la cupidité : le 3 août. Grange fut conduit d'Holyrood à la Croix du Marché pour être exécuté. Il protesta, devant la foule accourue pour assister à sou exécution , qu'il mourait fidèle à sa foi , et non moins fidèle à sa reine. Il fut décapité, et sa tête exposée sur les murs du château (1).

Grange, si Ton ne considère que son indomptable valeur, méritait une fin moins ignominieuse ; mais de quelque renommée qu'il ait joui parmi ses contemporains, quoi qu'aient dit de lui quelques historiens, il n'est digne d'aucune estime. Assassin du cardinal Beaton, impliqué dans le meurtre de Riccio et daos celui de Darnley, espion gagé tour à tour de la France et de l'Angleterre, il trafiqua de son pays avec l'étranger, diffama sa reiue, et la livra honteusement aux lords rebelles à la journée de Carberry-Hill. Il fut brave à la vérité; mais la bravoure ne saurait racheter le crime et la bassesse. Des autres prisonniers quelques-uns eurent le sort da Grange. Morton épargna lord Hume, parce qu'il redoutait sa puissante famille. Killigrew demanda la grâce de Robert Melvil , et l'obtint d'autant plus facilement que les ennemis de Marie Stuart espéraient tirer de lui quelques révélations importantes.

La prise du château d'Edimbourg, la mort ou la dispersion de ses défenseurs, laissaient la reine captive sinon sans adhérents, du moins sans parti, et par conséquent sans espoir de restauration. Adam Gordon , qui avait refusé de faire sa soumission, voyant qu'il ne pouvait plus rien pour sa souveraine,

» in the charge he had in band. » Et il demandait à la comtesse d'employer son influence pour faire remplacer Druijr à Berwick par Killigrew [Hopetoun MS).

(1) Historié o( James the sext ; Mil vil, p. 256 et 257; Occurrents, p. 335 et 336; Thorpb, t. I, p. 380.

aima mieux renoncer à sa patrie qu'à sa fidélité : il se retira en France. Aussi f à partir de cette époque, l'autorité de Marie Btuart cessa d'être reconnue, et personne en Ecosse n'entreprit de la relever.

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