CHAPITRE VI
gardes, Ces sentiments pour Bûthwell, elle les avait manifestés dans toute leur ardeur en s'entretenant le jour même avec Letbington. Elle avait amèrement; reproché aux lords de l'avoir séparée de son mari, ^vec lequel elle serait heureuse de vivre et de mourir^ et elle avait demandé qu'on les mtt tous deuœ dans un navire pour les envoyer là où la fortune les conduis rait\ Cette passion opiniâtre, la certitude qu'elle irait retrouver Bothwell et qu elle recommencerait la guerre dès qu elle serait libre , la menace de les faire tous pendre et crucifier ^ quand elle reprendrait son pouvoir , rendirent les lords sans merci en les lais<r sant sans espérance, Us se décidèrent à Fenferm^r et à la détrôner.
Le soir, à huit heures, ils la conduisirent de la maison du prévôt au palais d'Holyrood. Elle était à pied , entre Athol et Morton , accompagnée des de** moiselles Semple et Seton , et escortée de trois cents arquebusiei^'. S'étant ensuite assemblés en conseil,
^ Du Croc à Callierine de Médicis, 17 juin 1567, daqs Teulet, t. II, p. 170.
' H Le jour ensuyvant, à huit heures du soir, elle fut ramenée au châleau de Halirudes (Ilolyrood), conduicte de Ux>i8 cens harquebouzicrs, le comte de Morton de Vung cousté et le comte d'Atheul de Tautre; et alla à pied, deux haquenées menées devant elle; et adonc estoit accompagnée de madamoyselle de Sempel et Seton, avecques quelques autres de sa chambre, abillée d\ine robe de nuict de coulai.
ies lords prirent un parti extrême. Dans une délibération écrite, ils exposèrent tout ce qui s'était passé depuis le déshonorant et horrible meurtre du roi^: et le mariage impie et honteux^ de la reine avec le comté de Bothwell qui en était le principal auteur; et la nécessité où s'était trouvée la noblesse de se lever en armes pour venger ce crime , sauver la vie du prince royal, prévenir sa propre ruine, empêcher l'entier bouleversement de l'État; et la reddition volontaire de la reine à Garberry-Hill; et la fuite de Botbwell sans avoir accepté le combat. Ils dirent ensuite : « Ayant fait connaître à Son Altesse sa propre situation, le misérable état du royaume, le danger dans lequel était le très-cher prince son fils ; l'ayant requise de vouloir et d'ordonner que les auteurs du meurtre fussent punis, nous l'avons trouvée à cet égard d'une répugnance intraitable , d'où il apparaît qu'elle soutient ledit Bothwell et ses complices dans leurs méchants crimes, et que, si Son Altesse conserve son État, elle suivra sa désordonnée passion qui conduira à la finale confusion et à la ruine de tout le royaume. En consé-
leur variable. » Récit du capilaine dlnchkeilh, dans Teulet, t. II, p. 167. — Du Croc à Charles IX, 17 juin 1567. Ilnd., p. 179.
' Ordre du conseil pour Teniprisonnement de la reine à Loclileven, dans Malc. Laing;, t. II, appendix n® XI, p. 119.
» Ibtd.
quence , après mûre délibération et d'un avis commun , il a été jugé convenable , conclu et décidé, que la personne de Sa Majesté sera séquestrée de toute relation avec ledit comte Bothwell et éloignée de tous ceux qui pourraient avoir intelligence avec lui pour le faire échapper au juste cbâtiment de ses crimes; et ne trouvant pas de place plus convenable et plus commode pour la demeure de Sa Majesté que le château de Lochleven, nous ordonnons et commandons à Patrick lord Lindsay de Byres, à William lord Ruthven, à William Douglas deLochleven^ d'y conduire Sa Majesté, de l'y enfermer, de l'y gai'der en sûreté,' de ne pas l'en laisser sortir, de ne pas permettre qu'elle y ait des intelligences avec qui que ce soit, ou d'envoyer des avertissements et des directions à aucune personne vivante, si ce n'est en leur présence ou par leur commandement, ou de la part des députés du conseil d'Edimbourg. Ils en répondent devant Dieu, sur leur devoir envers le peuple de ce pays. Ils tiendront les présentes pour leur varrant^ j^
En vertu de cet ordre , signé par Athol , Glencairn, Morton, Mar, Graham, Sanquhar, Symryle, W. Ochiltree*, l'infortunée Marie, dans la nuit du 16 au 17 juin, fut arrachée du palais de ses pères et conduite sur une mauvaise haquenée entre les
*■ Malc. LaÎDg, t. II, appeadix n** XI, p. 120^ 121. ^ Ibid.,p. 121,
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farouches Lindsdy et Rulhven ' au château de Lochleven. Ce chftteau, par sa position forte et son entier isolement^ convenait aux desseins des confédérés. Il était placé au milieu d'un lac et entouré d'eau à un demi-mille à la ronde. Il appartenait à William Doublas , frère utérin du comte de Murray. La captive royale devait y être placée sous la surveillance de la personne qui la détestait le plus , Marguerite Erskine, mère de William Douglas et ancienne maîtresse de Jacques V. Autrefois belle, maintenant ftgée, toujours dure et altière , la châtelaine de Lochleven avait eu du père de Marie Stuart un fils qui était k ses yeux le véritable héritier de la couronne d'Ecosse. Elle était fille de lord Erskine ^ et, dans la liberté des mœurs écossaises, elle prétendait avoir été la femme légitime du roi. Elle considérait donc Marie de Lorraine comme lui ayant enlevé le cœur de Jacques V, et Marie Stuart comme ayant dépossédé Murray du rang et de l'héritage qui lui étaient dus** Au ressentiment de l'orgueil blessé et de l'ambition
* Drury à Cecil, 18 juin 1567, au State Pap. Off., et dans Tytler, t. II, p. 137. — u Et bieotost après, elle fut convoyée au Petit-Liet (Leith) en grande compag^nye, où on luy fait passer l'eau du Forlhe^ et après on la conduict en bonne compag^nye jasques à Lanchelcven ; et là sont demeurés mi* lord Lindesey et milord Reven , et plusieurs. » Récit du capitaine dlnchkeilh, dans Tculet, t. II, p. 167, — Du Croc à Catherine de Médicis, 17 juin 1567, ibid,, p. 169.
* Keitb, p. 403, note h. — Tytler, t. VII, p. 148.
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déçue s'ajoutaient chez elle les sévères ardeurs d'une piété intolérante. Elle était zélée presbytérienne^ Sa fille avait épousé lord Lindsay et son fils William était le plus proche héritier du comte de Morton. Son caractère , ses croyances , sa parenté ^ ses ran-* cunes faisaient d'elle une gardienne inexorable de la mne captive.
La détention d'une reine par ses sujets était un événement extraordinaire ^ même dans ce siècle de guerres civiles et de révolutions religieuses. Le sou*^ lèvement contre l'autorité était rarement allé jusqu'à emprisonner celui qui en était regardé comme le sacré dépositaire. Malgré son énormité^ cet acte audacieux ne rencontra en Ecosse ni forte désapprobation ^ ni résistance sérieuse. La conduite inhabile^ passionnée 9 condamnable de Marie Stuart ne lui avait pas laissé de soutien dévoué. La mort de Dam» ley , le mariage avec Bothwell l'avaient pei*due de réputation; l'attachement insurmontable qu'elle con-servait pour ce meurtrier et ce proscrit empêchait toute réconciliation avec elle de la part des lords confédérés. Opprimée par ses adversaires victorieux, elle ne fut réellement pas défendue par ses partisans intimidés. Ceux-ci s'assemblèrent bien à Dumbarton comme pour travailler à sa délivrance ' ; mais, loin d'agir en sa faveur, ils se montrèrent prêts à la trahir
* Tytlér, t. VH, p. 143.
ainsi que nous le verrons \ Abandonnée dans son royaume, lui vint-il au moins quelque assistance de l'étranger?
Sa cause, comme reine, était celle de tous les princes. Des sujets , emprisonnant leur souveraine, donnaient un exemple redoutable aux têtes couronnées. On le sentit de même dans les diverses cours. Mais chacune d'elles se trouvait détournée de cet intérêt lointain et en quelque sorte abstrait par des intérêts plus rapprochés et tout à fait particuliers. Philippe II n'était pas entré encore avec Marie Stuart dans les étroites liaisons qui firent de cette reine persécutée et dépossédée la cliente religieuse de sa couronne et l'auxiliaire politique de son ambition. D'ailleurs il était alors occupé à comprimer l'insuri^ection naissante des Pays-Bas , où il avait envoyé le duc d'Albe avec une forte armée et des dépenses considérables. Catherine de Médicis et son fils Charles IX étaient engagés de nouveau dans les guerres civiles de France. Us ne pouvaient pas venir en aide à Marie Stuart, l'eussent-ils voulu. Mais ils étaient peu disposés à le faire ; car , sans être insensibles à ses malheurs, ils étaient attiédis par ses inconséquences, et arrêtés par ses égarements. Restait Éhsabeth. Les pensées hautaines que cette princesse avait sur l'inviolabilité royale devaient l'indigner contre l'audace, sacrilège à ses yeux, des lords confédérés. Mais,
* Voir les preuves qu'en donne Tytler, t. VII, p. 170 à 175.
d'un autre côté, ses rancunes défiantes à legard d*une reine qui avait prétendu à sa couronne et qui possédait laffection de ses sujets catholiques devaient l'empêcher de rétablir sur le trône l'infortunée qu'elle avait contribué à en précipiter. Aussi flotta-t-elle indécise enti'e ses doctrines et ses animosités, tantôt parlant en souveraine, tantôt agissant en rivale.
Elle renvoya en Ecosse Robert Melvil, que Marie Stuart avait accrédité auprès d'elle et qui s'y était rendu en même temps le négociateur secret de la rébellion ^ Melvil consentit à servir la politique tortueuse d'LIisabeth, qui le chargea d'une lettre d'amitié et de consolation pom* la prisonnière de Lochleven et de ses encouragements pour les lords rebelles *. Il arriva à Edimbourg le 29 juin, douze jours après la captivité de Marie Stuart, dont les dangers s'étaient accrus par une récente découverte. Le 20 juin, George Dalgleish, Chamberlain de Bothwell, avait été arrêté avec une cassette qu'il portait sans doute à Dunbar, et qui contenait les confidences passionnées et accusatrices de Marie Stuart. Cette cassette, en argent incrusté d'or, surmontée du chif-
* Tytler, t. VII, p. 124 et 141, 148, 149, d'après les lettres déposées au State Pap. Off.
' Lettres de Robert Melvil à Cecil de la Ba de juia et du 1" juillet 1567, au State Pap. Off., et dans Tytler, t. VII, p. 149.
ft^ de François II, avait été donnée pai* ce prince à Marie, qui à son tour lavait donnée à Bothwell. Celui-ci y avait enfermé des lettres que la reine lui avait écrites entièrement de sa main avant et après le meurtre du roi, des vers pleins de passion qu'elle lui avait adressés , et un contrat de mariage * qu'elle avait revêtu de sa signature bien avant la surprise arrangée d'Almond - Bridge. Bothwell avait sans doute conservé ces pièces comme des gages de sû-
* « Ane silver-box owergilt with gold , wîlh ail missive leUeris, contractis or obli^atiooiâ for tnaria{je, sonctis or luif balletis, and ail uiheris letteris contenit thairin, sendl and past betwîx the quene our said soverane lordis moder^ and James Sumtyme Erle Bothuile; quhilk Box and liaill pièces withln ihe samyn wer takin and fund wiih umquhîll George Da%leisch servand to the said Ërle Bothuile dpon the XX day of june the zeir of God 1567 xeiris. n Diichargè to mylord Morton, donnée le 16 septembre 1568 par Murray à Morton, qui depuis le 22 juin était resté dépositaire de la boîte d*argent, en présence de lord Lyndsay, de l'évêque d'Orkney, du commendataire de Dumferlîng, du commendataire de Balmerinochi du secrétaire LethingtoD) du clero de justice et de Henri Balnaves. La pièce est tout entière dans Reith, liv. ii, appendix n^ XVII, p. 140. — Dans une lettre de Throckmorton k Elisabeth datée d'Edimbourg, 25 juillet 1567, il est fait allusion à la découverte de toutes ces pièces. Il y est dit : « Thirdly they mean to charge her with the murder of her husband, whereof (the say) they hâve as apparent proof against her as may be, as well by testimony of her own hand writing^ which they hâve redovereJ, as also by sufficient witnesses. » Dans Keith, p. 426.