‹ Histoire de Marie StuatChapitre 53 sur 214 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dit que je suis jeune et que je manque d'expérience ; j'ai assez d'âge et d'expérience pour me conduire amicalement et loyalement envers mes parents et alliés. Je l'espère , ma prudence ne me fera jamais défaut à ce point que la passion puisse m'entrainer à me servir d'un autre langage que celui qui est dû à une reine et à ma plus proche parente ^ »

Lorsque 9 le lendemain, 21 juillet , elle revit encore une fois Throckmorton avant de partir, elle lui adressa ces belles paroles , empreintes de pressentiments sinistres, qui ne devaient se réaliser que plus tard : « J'espère que le vent me sera favorable et que je n'aurai pas besoin d'aborder sur la côte d'Angleterre; si j'y aborde, monsieur l'ambassadeur, votre reine me tiendra entre ses mains et pourra faire de moi ce qu'elle voudra. Si elle est si cruelle que de vouloir ma mort, qu'elle fasse selon son plaisir, qu'elle me sacrifie, Peut-être ce destin vaudra*t-il mieux pour moi que la vie. Que la volonté de Dieu s'accomplisse *. »

Après avoir passé quelques jours à Saint»Germain avec la famille royale , elle lui fit ses adieux et fut accompagnée jusqu'à Calais par le duc de Guise, les cardinaux de Lorraine et de Guise, et ime partie «le la cour. Elle s'embarqua, le 14 août, avec ses trois oncles , le duc d' Aumale , le grand prieur , le duc

* Lettre de Tlirockmorion à Elisabeth, du 26 juillet 1561, imprimée dans Keilh, p. 173, — * Ib'uL, p. 176.

d'Elbeuf , M. de Damville , fils du connétable Anne de Montmorency , et beaucoup de noblesse ' . Brantôme , qui était au nombre des gentilshommes qui la suivirent jusqu'en Ecosse, a laissé de son départ un récit touchant dont j'emprunterai quelques traits : u .... La galère, dit-il , estant sortie du port et s'estant eslevé un petit vent frais, on commença à faire voile... Elle, les deux bras sur la pouppe de la galère du costé du timon , se mist à fondre à grosses larmes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles : Adieu, France... jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict.... Elle voulut se coucher sans avoir mangé et ne voulut descendre dans la chambre de pouppe, et lui dressa-t-on là son lit. Elle commanda au timonier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et decouvroit encore le terrain de la France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler : à quoy la fortune la favorisa , cai* , le vent s'estant cessé et ayant eu recours aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict ; si bien que, le jour paroissant, painit encore le terrain de France , et n'ayant failly le timonier au commandement qu'elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict et se mit à contempler la France encore et tant qu'elle put... adonc redoubla

* u De cent ou six ving^ts g^cniilshommes que nous estions nu ce voyag^e, » dit Brantôme, t. II, p. 368, Discours sur Henri IL

Page 1