‹ Histoire de MarseilleChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

Renaiwanfia de la dvilisatioD. ~ lutitalion de la dieralerie. — Lea troubadours. — Pons de Capdueil. — Folquct. — Bertrand Carbonel — nayraond-Bôrcnger. — R«^8trix. — Sif'ire de Marseille. — Raymond vil comie , de Toulouse. — Marseille mise au ban de l'Empire par Frédéric il. — Louis ix épouse Marguerite, fille du comte de Proveoco. — Raymond-Dcreugcr lutte contre Marseille et finit par la aoumaltre. — Qftmlk sorveane entre Haraeille el Bézien. — Nevvdiea croiaadea. — Etablissements religieux. — Mort de RayinoDd-Bâreogcr — Charles d*Aojoa devient ronitc lit' Provence par son mnriapp avrr nénfrix , fille <!o Haymond-Rércn^T. — Son départ pour l'Orient. — Son retour. — 11 tente de soumettre les cités provençales. — ManeUle résiste à ses anocs peudant boit mois. — EUe succombe. — Traité de paix de Iffit. Charles d*Anjoii assiège de nouveau UarseSle. — Chsidlres de paix. — La comte Bomboe di&ssé de Provence. — Soumission de la ville haute — Traité de paix de 1262. — Ahaipsemeiit ik- la République Marsei!!ïii«:e. — Haine des Provençaux contre Charles d'Anjou. — Pauiet de Marseille. — Charles convoite la couronne deNaples.

Son départ ; ses triomphes; ses cruautés. — Croisade. — Mort de SaiaUUMiia. » V^ma Sîdlieiiiiea. — Mort de Cbailes d*Aiqeo.

Nous ayons indiqué les diverses modrfîcatïons que subit la

langue primitive de la colonie Phocéenne , avant d'atteindre , sous le nom de lanfrue provençale , cette apogée où la firent parvenir les troubadours , aux xii*^ et xiii' siècles. Nous allons dire comment se développèrent , dansée nouvel uliùiiie plein d'énergie et d'originalité, les hIccs de l'Orient transportées en Provence par le mouvement des croisades. Cac c est à dater de cette époque que se

HISTOIRE DE MARSEILLE. m

révèlent , dans le niidi de 1 Europe et surtout de la France , les germes d une civilisation renaissante, à la tête de laquelle s'était placée la caste féodale. L'institution de la chevalerie , dont la poésie deslruubadours n'éiaii (|ne l'expression plus ou moins idéale, en fut le symptôme le plus prononcé. A son origine, elle ne fut qu'une tentative du clergé pour discipliner, dans l'intérêt de la société et de l'Eglise, celte caste guerrière ou féodale, toujoui^^ [ n t le à troubler l'une et l'autre. Puis, à cette tentative s'en ratlacljcrcnt d'autres , telles que l'association pour le reiablissenient de la paix et l'institution de la trêve de Dieu , qui avaient pour hut de faire cesser eette longue anarchie au milieu de laquelle toutes les forces morales et sociales , ennemies l'une de l'autre , se faisaient une guerre à outrance. La confrérie de la Paix notamment , qui produisit quelque bien dans les oommencements , interdisait les jeux de dés ou de tables , les tavernes , les faux scrmens , les blasphèmes.' Toutefois, la cboTalerie se dégagea bientôt de T influence sacerdotale , pour laisser un plus grand essor à ses passions , à ses intérêts , i ses vices et à ses vertus ; pour entrer plus librement dans le mouvement général de la civilisation. On conçoit combien ces moeurs nouvelles , — • qui avaient pour bases l'emploi généreux de la force , la magnificence , la libéralité , une admiration tendre et respectueuse pour les femmes, esclaves dans le Nord et reines dans le Midi , — devaient séduire la chaude imagination des populations méridionales. Aussi , un état social unique dans Thistoire', une civilisation excentrique surgirent de Tamalgame des idées de la chevalerie et des idées chrétiennes fortement empreintes de la couleur orientale. L'amour, l'honneur, l'espoir d'une seconde vie, voilà la triple formule du xiii' siècle. Le château , le champ de bataille ou le cloître, voilà la triple scène où s'agitèrent les passions de cette soci<'té moitié arabe, niuilie romaine. Mais l'amour en

était le pivul principal; car c'est lui qui régnait au château , appelait •

> A Marseille , il y avait un <>tippHco particulier pour les blasphémateurs ; on les mettait dans un panier, et , ensuite , par ie moyen d'une poulie attachée h me poutre (•\ûsée sur la port , on pkwgeait le coupable dans la loer avec udo corde , autant de fois qu'il avait blaspMoié, Céh i*appdait aecahuiar, A Ariet» il ea coûtait 90 mw |KNir dtaqi» blM|ilièiDe: èATignon, Ssons. quaDdIebl«q»hèiiMng>rdaUDteiielb8niiteViefse;tnM^ flici^rdaitlcsiaiDto. iPATon).

Digrtizeij Ly <jOOgle

194 iiisTome

If^s chevaliers au champ ik halaille, et faisait ensevelir le désespoir de l'aniani sous les somhres voûtes du cloître. Ecoutons une des nomhreusi s dironiques du leajps. Elle suffira pour nous apprendre de quelle manière étrnnpffî on comprenait alors la théorie de l'amour : « Pons de Cup lurd était un gentil baron de l'évêché du Puy, qui trouvait , joiiait de la viole et chantait à ravir ; bon cavalier d armes , causeur agréable , courtois avec les femmes , grand , beau et plein d'instruction , il faisait le plus grand honneur de sa personne. Or, il advint qu'il aima d'amour madame Âlazaïs de Mercœur, femme du seigneur Ozils de Mercœur, un puissant comte d'Auvergne , et fille du seigneur Bernard d'Anduze , honorable baron de la Marche de Provence. 11 l'adorait, ne cessait de la louer et de composer pour elle maintes bonnes chansons. Pons de Capdueil aimait donc cette dame , comme je vous dis , et en était aimé ; et cet amour réjouissait tous les honnêtes gens , et il donna lieu à maintes cours gracieuses , à maintes joutes , à maints chants excellents. Mais voici qu'au milieu de ces joies , il lui prit tout à coup fantaisie , fol qu'il était , d'éprouver le coeur de sa dame. Il fit donc semblant d'aimer la belle Audiart , femme du seigneur de Marseille » et partit pour la Provence : madame Alazals , voyant que Pons de Capdueil , qu'elle avait tant aimé et honoré , s'éloignait d'elle , en eut grand chagrin , et il ne se passait pas de jour qu'elle ne demandât de ses nouvelles. Pons , cependant , restait & Marseille , mais il ne put y rester longtemps ainsi ; et , ne recevant ni message ni nouvelle d'Alazaïs , il tomba dans la tristesse, revint en Auvergne et manda son repentir à la dam(^ par lettres humbles et suppliantes , la conjurant de lui donner pardon. Mais Alazaïs refusa de l'écouter et ne vouliil pas croire que son départ n'eût été qu'une feinte. PrenaJit alors avec lui madame Marie de Ventadour, la comtesse de Monlterrand et la vicomtesse d'Aubusson . il se rendit à Mercœur, et , vaincue par les prières de ces dames , Alazaïs lui pardonna. Pons de Capdueil fut donc l'homme le plus heureux du monde ; mais il se promit bien de ne plus faire d'épreuve de sa vie. »

C'est ainsi que l'élite de la société féodale avait adopté et mis en vogue, en tout ce qui avait rapport à l'amour, des idées , des conventions , des usages qui finirent par devenir l'essence de la

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chevalerie. Pour les troubadours , l'ainour élail le principe suprême de toute vertu, de tout mérite niornl et de toute {^[loire. Nous allons voir cette société recouvrir ses mœurs, siu|t,'uiic'reuieiit licencieuses, d'un vernis éclatant de galanterie , de bravoure et d'honneur, et développer ses idées dans cet idiôme suave dont l'écho des siècles nous a transmis les mourantes harmonies. A celle époque , la grammaire, la dialectique , la rhétorique , la musique , l'arithmétique , formaient la base de rinstruction spéciale qu'on puisait dans les cloilres , et que complétait une éducalion poélique el chevaleresque , quand on se destinait aux armes ou aux lettres. Les sciences exactes rayonnaient dans toute leur splendeur, grâce au voisinage de Grenade et de Gordoue , ces deux étoiles de la civilisation orientale éUncelantes au ciel de TEspagne, et grâce aux nombreuses académies que les juifs avaient fondées dans les contrées méridionales. Ces derniers, en effet, avaient partout des écoles ouvertesgratuttement à ceux qui voulaient apprendre l'Ecriture et la Loi. Hommes pleins de science et de cœur, parmi lesquels l'histoire cite le rabbin Jacob, préfet du grand Gymnase du Marseille, elle riche Phirphien et son gendre Abraham, directeurs du petit collège. ( bbnjavin db todèle ).

Toutefois, les études sérieuses étaient une exception. Le trait farartLM'isti(|ue du siècle était un besoin général do poésie , aussi bleu re|)au(iu dans les hautes classes que dans les classes inférieures : car, du jour où la chevalerie f t hi poésie se rf n* nutièrcnl sur le terrain de la galanterie , en ticpit des couvcïiances sociales et politiques . il en résulta un l approchement intime entre les pobtes el leurs éuiules de race féodale. Entraînés sur cette pente , semée de fleurs , par leur nature ardente (!t impressionnable , les peuples du Midi euipruntèrent aux Mores d'Espagne la mélodie du rythme oriental. L'amour devint un culte , et ses chants des espèces d'hymnes sonores , dont les troubadours remplirent les échos du moyen-âge.

Foiquet et Bertrand Carhonel, tous deux nés à Marseille , l'un en 1155, l'autre vers 1230, frappent les premiers nos regards dans la phalange d'élite des troubadours. Fils d'un marchand Génois retiré dans cett.e ville , Foiquel hérita d'une fortune considérable. «H se montra , dit son vieux biographe , avide d'honneurs

ei de renommée , et se mit & servir les puissants barons , allant , venant , et briguant avec eux. » Lors du séjour de Richarâ'<keurde-Lion à Marseille , il s'insinua dans les bonnes grâces de ce prince. Il était déjà en grande faveur auprès d'Alphonse ti , roi d* Aragon, d'Alphonse vu, roi deGftstille, et de Raymond v, comte de Toulouse. Mabce fut surtout avec Barrai de Baux , vicomte de Marseille , qu'il eut des relations intimes et suivies ; il vécut constamment à sa cour et ne la qui lia que peu de temps avant de se retirer du inonde. Quoique marié , Folquet choisit pour sa dame Âzalaïs de Roque-Martine et composa pour elle presque tous les chants qu'on a de lui. Ici les traditions m s'accordent pas entre elles. Selon les unes, « notre troubadour ne put jamais trouver merci , ni ol)lenir aucun bien en droit d'amour. » Selon les autres, Azalaïs aurait été plus sensible à ses hommages; et, si elle lui donna voiVj^é et lui défendit de chanter en son honneur, ce ne fut que par dépit de le voir trop aimable et ti op empressé auprès de Laure de Saint-Sorlan , sœur de dom Barrai , et remarquable par sa grâce et sa beauté.

Atteint d'une profonde mélancolie, après avoir reçu le congé de sa dame , Folquet cessa de fairedes vers , et de fréquenter le monde. Azalaïs mourut , et son époux ne tarda pas à la suivre dans la tombe. Richard-Cœur-de-Lion , Alphonse d* Aragon et le comte de Toulouse avaient également payé le suprême tribut. Courbé sous le poids de tant de douleurs , survenues coup sur coup . el bien que jeune encore , il renonça au monde , se retira dans le monastère de Toronet en Provence , Tun de ceux de Tordre de GIteaux , en devint abbé en 1200 , et monta , cinq ans après , sur le siège épiscopal de Toulouse, qu'il occupa jusqu*À sa mort (1 231 ). Malheureusement , il ternit son innocente renommée de poète par r(»dieuse célébrité que lut acquit son fanatisme , pendant la guerre des Albigeois. Laissons donc cette triste période de sa vie , pour jeter un coup d'œil sur ses poésies; car si elles ne sont pas empreintes de cette verve , de cette énergie enthousiaste qui caractérisent celles des premiers troubadours; du moins elles ont un parfum d'élégance et de distinction qui révèle déjà une révolution dau^s I art pot tiipie. Sa mauière est recherchée et prétentieuse j^énélalement; mais quelques-unes de ses pièces, imma les plus

frairdliées , ont un tour yif et gracieux. En voici une de celles qui furent le plue admirées ;

« Tant me plait Tamoureuse pensée qui est venue se fixer dans

mon cœur, que nulle autre pensée n'y peut plus trouver place ,

que nulle autre m m est agréable ni douce ; j ai beau savoir que celte pensée me tuera, il me semble que c'est elle qui me fait vivre; ramoui . qui me captive à force de beaux semblants, allège mon mariyre par ic bien qu il me promet , mais qu'il est trop lent à me donner.

« Tout ce qur je fais , je îc lais en vain , je le sais : mais qu'y puis-je , si l'amour veut uif jx i dre en me donnant un désir qui ne peut ni être vaincu ni vaincre? C'est moi seul qui suis vaincu : les soupirs me tuent peu à peu, puisque je n'ai point de secours de celle que j'aime et n'en espère point d'ailleurs , puisque je ne puis afoir d'autre amour.

«Bonne dame, souffires, s'il vous plait, le bien que je vous veux, et alors les maux quej*endure ne pourront m'accabler; il me semble qu'ils seront partagés entre nous. Ou bien , si vous voulez que j'aime ailleurs, défaites-vous de votre beauté , de votre deux rire , du cbarme qui m'ôte la raison , et je pourrai alors me détacher de vous. »

Dans cette pièce , dont nous n'avons cité qu*une partie , le poète vise au bel esprit et à la finesse. Voici trois strophes pleines de fraîcheur et d'originalité :

«le voudrais que nul homme n'entendît le chant des oiseaux , excepté celui qui est amoureux. Rien ne me charme tant que les oiseaux par la campagne ; mais la dame à ijui je suis dévoué me plaît pluh que chansons , plus que fredons ni lais de Bretagne,

« Elle me plaît , elle me cliai me ; mais je n'y ai pas bonne aventure. Tout homme jouit avidement de ce qu il a conquis avec peine. Mais que me vaut , à moi , d'avoir une daiiif tt de l'aimer, si je ne lui agrée pas? Faut-il donc 1 aimer sans retour? Ohl oui, plutôt que de ne pas m'oeruper d'elle.

« Grand bien mo ferait à présent de la voir, si belle et si gracieuse ! Quand je ne la vois pas , j'ai beau être dans mon pays , il

me semble èlre loin , hien loin , en Espagne , penJu parmi les Sarrasins. Mais rien ne m est bon d'elle que la vue : je oe puis me vanter d'en avoir autre chose. »

Cependant la muse des troubadours ne soupirait pas constamment des chants amoureux à Tombre des bois embaumés. Quand la trompette retentissait au pied des maaoira et que les bannières flottaient au vent , alors elle empruntait aux Sirventes guerriers des accents qui enflammaient le courage ; elle parlait aux rois un langage libre et fier, et proclamait tout haut leur honte ou leur gloire ; elle 8*attaquait de même audacieusement et sans plus de respect au clergé. Ecoutez Bertrand Garbonel :

« Pour épancher la colère et la douleur que j*ai dans Tâme , et fort de ma confiance en Dieu , je commence un sirvente contre la grande démence qui , sous des apparences décevantes, travaille ce clergé trompeur, prodigue de belles paroles , mais accoutumé à faire le mal ; ce qui nie perce le cœur, car ceux qui montrent la loi de Dieu , devraient bien faire et marcher droit ; mais la faiblesse humaine les entraîne et ils tombent.

« C'est le docteur qui pèche le plus , a dit Caton , lorsqu'il ne reprend pas : et plus un liuninie a de valeur, plus il est coupable en coniniellant une iaule. Quiconque prêche d'avoir confiance en Dieu, et de faire le hien pour lui plaire, dit certes deux bonnes choses : mais les a(•îl()ll^i démentenL ces discours.

« Car la bonne loi ne porte pas de poignard pour frapper, meurtrir ou faire œuvre honn* id^.

«Hélas! clercs faux et perfides , parjures, larrons débauchés et impies , vous fait(>s maintenant tant de mal , que vous avez mis le monde en erreur.

« Cependant Saint-Pierre ne vous a pas confié sa balance pour la remplir avec l'argent que vous donnent les pécheurs. N'allés pas croire , cependant , que je sois assez insensé pour blâmer tous les clercs ; je n'entends parler que des mauvais. N'allez pas vous figurer non plus que je doute de l'Eglise ; je voudrais ardemment , au contraire , qu'elle rétablit la paix parmi les princes occupés à guerroyer, et que ceux-ci , Tannée prochaine , passant outre-mer avec le pape, employassent tout leur courageà relever la chrétienté. »

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Ce troubadour, qui fustigeait ainsi les vices du clergé, était un gentilhomme de Marseille , vassal du seigneur de Berre » de la maison de Baux. Au dire de Nostradamus , il ne révélait aucun esprit, aucune sensibilité dans sa jeunesse. Son intelligence et son cœur s'ouvrirent, comme la corolle d'une fleur, aux doux rayons échappés du regard d'une femme aimée. Il devint poète pour plaire à une demoiselle de qualité , fille de Bertrand de Porcellet , seigneur du bourg cl Arles. Mais il se plaignit toujours de son indifférence. «Elle ne repundit rien , l autre jour, dit-il , à la déclaration que je lui fis de ma flamme. Ce silence mit dans mon cœur un désordre aflVeux , semblable à celui d'un vaisseau , dont la tempête a Lnse les mâts et le gouvernail... Plus on est grand, plus il y a de générosité à écouter les humbles prières du pauvre. J'espère donc qu elle ne sera pas inflexible , malgré la disproportion du rang. L'amour ne considère ni l'or ni l'argent; mais la discrétion, ta gaieté , l'honneur et le sage mélange de la folie et de li raison. Si je manque des biens de la fortune, je suis riche de ces derniers trésors. » C'était en effet la richesse de beaucoup de troubadours. ■ Que j'ai souffert de maux de l'amour I continue-t-il ; mais il m'en est arrivé mille biens. Ce n'est donc pas un péché que l'amour, quand on s'y gouverne sagement. Le véritable et pur amour éteint la convoitise , donne aux plus faux un cœur loyal et courtois , dégoûte les fous de la folie... Si je vaux quelque chose , si je fais heureusement des vers, c'est à vous, madame , et à l'amour que je dois en rendre grâces. Je tiens de voua tout ce que j'ai. » La constance d'un amour aussi chaste ne réussit nullement à attendrir le cœur de la demoiselle de Porcellet. Un jour queCarbonel la trouva endormie , il eut la hardiesse d'effleurer de ses lèvres les yeux de la jeune fille. Ce fut fait de ses espérances I la belle fit éclater son courroux en reproches et en menaces et ordonna au téméraire de ne plus reparaître devant elle. Après cette rupture, qui inspira au poète un singulier Jialugue entre lui-même et son cœur, la dame de ses pensées se maria , et il alla s'enfermer dans l'abbaye de Mont-Majour.

Selon quelques écrivains , il faudrait citer le comte Raymond- Berenger et Béatrix de Savoie, son épouse, parmi les [)lus illustres troubadours. Kous croyons que leur plus grande gloire fut

SÛO Hisîome

d'encourager la poésie plutôt que de la cultiver; car si Béatrix lit quelques essais sans importance , on ne trouve trace iiuUo part (lu talent de Raymond en ce genre. Mais il est incontestable que la ( ( 11/ (lu conilc de Provence devint Tune des plus polies, des jjhis Liilianlesde l'Occident, {);ir lu [uoiectiun éclairée qu'il accorda aux Lettres. Béatrix , dont les troubadours ne cessaient de chanter la beauté, l'esprit, les e:ràces et la vertu, semblait créée pour présideràces joutes poeiKjues , k ces jugements de la cour d'amour, qui firent du moyen-âge I éj)o(|ue la plus singulièrement pittoresque. Aussi régnait-elle souverainement sur les cœurs par le charme irrésistible de toutes les séductions , doot le seigneur avait posé sur son front la couronne étincelaDte.

Au milieu des plaisirs tumultueux de sa résidence , Raymond- Bérenger ne jouissait pas d'une félicité complète. Il avait au cœur le verron£[eur de Tambilion. La Provence était délivrée , par la mort de Simon de Montfort , de la croisade contre les Albigeois , quand un nouvel élément d'agitation avait été jeté sur ses côtes. C'était ce même Baymond-Bérenger , qui, fuyant la cour d'Aragon, avait apparu tout à ooupà Aix, pour prendre possession de son héritage. Û y trouva son autorité presque enti^ment méconnue et rindépendance des principales villes établie sur des confédérations difficiles à détruire. Avide de domination , impatient de satisfaire cet orgueil sans frein qui ne voyait partout que des vassaux et des esclaves , il épousa Béatrix , pour s'assurer l'appui de Thomas , comte de Savoie. Dès lors , aidé par la République Marseillaise , il mît la Provence en feu , — guerroyant tantôt avec les révoltés de Vintimille contre les Génois (1221), — tantôt contre Lannbesc , qu'il détruisit de fond en comble, pour la du s être

soustraite à son obéissance ; ici, assiégeant Avigîi ii avec les croisés et le l'oide France, (1 220); là, s'engas^raiiL daus rniv lui le ;i( harnce contre le comte deTouIouseRavinoiid vu. Mais, un jdui', ciKH'^ueiili du tnomplie constant de ses armes , il osa s'attaquer aux Hépubliques provençales, et la chance ffuima. — Songeant à les diviser pour les aflaiblir , il parvint à détacher Arles de la ligue démocratique , s'empara de Ni<e par trahison, et prit la route de Marseille. Au nu'pris du traite de paix qu'il avait conclu avec cette ville (1 22i>) , il voulut s'y faire recoonaitre comme suzerain.

I)Ë MARSeiLLe. $01

Les Marspillais repoussiTi-nt ses prétontions , et le forcèrent de s'éloigner, après un siège de tiois mois (1230).

Sur ces entrefaites, l'Empereur, prétendu suzerain de laProvence, déclara Raymond-Bcrenger déchu du comté de Forcalquier et de la seigneurie de Sisteron, et les donna au comte de Toulouse. Celuici» en acceptant le don de Frédéric, crevait ressaisiree pays duquel la croisade avait dépouillé son père. Il entra donc en Provence , malgré les défenses du vice-légat et de plusieurs évèques , qui Tattendaient sur les bords du Rhône , souleva les habitants de TarasGon , et reçut leur serment de fidélité. 11 s'avança vers Marseille , ravagea la campagne et les villages , incendia les moissons et emporta d'assaut tous les lieux fortifiés qui résistaient. Arrivé devant Marseille , au commencement de novembre ifZO , il signa avec elle , dans le cimetière des Àccoules , un traité , en vertu duquel il avait la seigneurie viagère de la ville basse , sans le droit de créer aucun impôt et de rien faire qui pùt porter atteinte à ses franchises et à ses libertés. On conçoit de quelle colère Raymond-Bérenger devait éti'e animé contre le comte de Toulouse. Abandonné par les Arlésiens qui avaient voulu affaiblir seulement et non détruire la puissance des Marseillais , pour attirer à eux tout le commen e ; puis chassé de Nice, h; comte n'était pas disposé à laisser son rival repasser le Hliùne. Alors I Kniperciir, regrettant d avoir inv»'sli Ravmond vu du comté de Forcalcjuier , prit fait et cause pour RayuHunl-lJérenger; et, en 1233, il obtint des sci^nieurs de Baux, de Guillannie de Sabran , comte de Forcal(|uier, de ses cousinïi et du comte de Toulouse , (ju ils s en rapporteraient à sa décision , au sujet delà guerre (ju ils faisaKMit au comte de Provence. Marseille essaya de se soustraire à cet engagement. L'envoyé de Frédéric menaça de la mettre au ban de 1 Empire, (19 mai 1233), si, dans quinze jours , elle ne se soumettait pas comme les autres. Kllecéda, et une trêve suspendit, pendant quelque temps, des hostilités, qui ne devaient pas tarder à reprendre avec le même acharnement.

Raymond-Bérenger profita des loisirs de la paix pour le bien de ses Etats. II parcourut la partie de la Provence qui vivait sous sa domination , publia divers règlements utiles et mérita Kamour de ses sujets par la sagesse de son gouvernement, k cette

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époque, deux illustres alliances , en remplissant d'orgueil le coeur du comte, vinrent jeter de Tiiuile sur le feu de son ambition ^ replonger la Provence dans les horreurs de la guerre civile. Raymond avait cioq filles d'une beauté accomplie. L aînée, Marguerite, avait reçu une éducation solide et brillante. « Son père, dit Joinville , Tavait enseignée et doctrinée en sens et courtoisie , et en toutes bonnes mœurs , dès le temps de son enfance. » Au mois de mai 1234 , Gauthier , arcbevéque de Sens, et le seigneur Jean de Nesle , furent chargés d'en faire la demande pour Louis ix. Eléonore, sœur de Marguerite , fut destinée à occuper un rang aussi élevé ; elle fixa le dkobi d'Henri m , roi d'Angleterre , et , le 15 octobre 1235 , des ambassadeurs conduisirent la princesse auprès de son royal époux.

Beau-père de deux grands rois, Raymond-Bérengcr crut que les villes de Provence rebelles allaient bien vite s'humilier devant sa toute puissance. L'évéuenicnt le détrompa. Maisuillc fut la première où il essaya de rétablir son autorité; et, pourassurer le succès de son entreprise , il eut recours à l'intervention de Benoît d'Alignano , qui lui était dévoué. Benoît, en effet, s'acquitta de sa mission avec un zèle d'autant pius véhément , qu'il était personnellement intéressé à te que les Marsi illais renonçnssent h leurs institutions républit-aines , [)oiir riinlrcr sous les lois des grands vassaux. Il s cHorça de leur démontrer tous les inconvénients du régime démocratique, les dangers d'une liberté illimitée, l'instabilité et les agitations d'un gouvernement populaire ; — età côté de cette route semée d'écueils , aboutissant parfois à l'usurpation d'un tyran, il leur lit entrevoir, comme une terre promise, le règne doux et calme des vicomtes , avec des garanties de durée pour la tranquillité publique et la prospérité croissante du commerce. Bref! révéque dépensa toute son adresse , toute son éloquence en pure perte. H eut beau se borner, ensuite, à demander, au nom du comte, certains droits régaliens, tels que celui débattre monnaie , plus une somme annuelle, — les Marseillais ne voulurent entendre à rien, et Benoit y gagna leur inimitiéet leur mépris. Irrité de leur reAis , Raymond-Bérenger reprit les armes, pour les soumettre, et le comte de Toulouse accourut au secours de ses alliés, fidèle à son amitié pour eux, à sa haine pour son rival. Grâce à Tintervention

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liu roi de Fiance, une trèv« intervint , le 25 avril 123G. Mais la lutte rLHi iiiiiKînça , en 1237, pour durer six ans , pendant lesquels, on eut beaucoup à souffrir de part et d'autre. Enfin, après une série d'événeniens qui ne sont pas de notre sujet , Raymond de Toulouse s'élant engage témérairement dans une guerre contre Saint-Louis, à la discrétion duquel il fut obligé de se remettre . le comte de Provence tomba sur la ville de Marseille et ta contraignit à capituler. II se fit céder les droits régaliens, tels que celui des cavalcades et de la monnaie; et les habitants conservèrent les mêmes magistrats, la liberté dans les élections , et le droit de juger en dernier ressort lee a fia ires ci?iles et criminelles Ainsi Mar-

seille devînt, pour ainsi dire, une République sous la protection da souveniin dans les Etats duquel elle était comprise. Ce fut la première brèche faite à son indépendance. Le despotisme n'avançait encore que la tête par cette brèche , comme pour examiner rintérieur de la plaee ; on le verra s'y glisser lentement , si non sans secousse , et finir par y passer tout le corps.

Vivement piqué de la reddition de Marseille , le comte de Toulouse brûlait du désir de se venger ; mais trop faible pour lutter avec succès , il prit le parti de conclure une trêve avec son rival (29 juin 1243). Dès tors la Provence vit diminuer les orages qui depuis si longtemps obscurcissaient son horizon politique. Toutefois , il ne tarda pas h survenir entre Marseille et Béziers un différend qui aurait pu avoir des suites fâcheuses, dans toute autre circonstance. Quelques galères de l'empereur Frédéric n , en sortant du poi l de la République , sous le commandement d'Andreolus de Mari , s'avisèrent d'enlever un énorme convoi de blé et d'autres denrées à des citoyens de Béziers. Ceux-ci, croyant à la complicité des Mur.scillais dans l'accomplissement de cet acte de piraterie, se vengèrent sur' (jiu l*|ues-uns de leurs compatriotes. — Béziers appartenait au roi de France , et par cela môme comptait sur l'inïpuiiiif de ces injustes représailles. Yai efTet, les Marseillais subirent, en iMQ , les conditions désavantageuses d'un accommodement, qui les obligeait à payer une assez forte indemnité aux habitants de Béziers , pour un dommage , dont ils étaient innocents. La même année , ils signèrent un acte d'alliance et de commerce avec la Sardaigne , gouvernée par des juges , et sous la

m HisTOiHi;

(lépendance des Génois cl des Pisaus qui eu avaieat déj)o<;s<'dc les Sarrasins, en 10K). — Parce traité, ils ne furent soumis qu a des droits (Virl légers dans tonte l'île , et purent y installer un consul pour proléger leur iiej^oc «• et juger leurs contestations.

Cependant i'eiilhousiasine des croisades avait repris depuis quelques années avec une fureur nouvelle. Envain Grégoire ix essayat-il d'opposer un trein à celte folle ardeur des princes, des seigneurs, des barons et des chevaliers ; en vain l'empereur d'Allemagne voulut-il ralentir rinipéluositc de leur marche ; Thibault» roi de Navarre et comte de Champagne , les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Bar , de Màcou , de Nevers , accompagnés d*une nombreuse et brillante noblesse , arrivèrent à Marseille au milieu des joyeuses acclamations de la foule, et s'embarquèrent pour la Terre-Sainte, le 3 juin 1 239. Benoit d'Alignano suivit le torrent et s'attacha à la fortune de Thibault. Celte expédition se termina , comme les précédentes, par l'anéantissement presque total de l'armée chrétienne et par la mort ou la captivité de plusieurs de ses chefs. Echappé à cet immense désastre , l'évéque Marseillais se signala par le plus actif dévouement à la cause des croisés. Il s'agissait de reconstruire la forteresse de Saphet, détruite par les infidèles. Benott conçut ce projet que la pénurie des chrétiens rendait difficile à réaliser. Il vole à Ptoléinaîs, pour supplier Arman , grand-maître des Templiers, de s'associer à cette belle œuvre. Arman, alors malade, n'accueille le prélat qu'avec 1 expression du découragement le plus profond. Benoît insiste et en oLlieul la promesse de convoquer le conseil des cheval u r^ du Tenjple. Puis , après avoir ré»issi à communiquer à chat un d eux, en particulier , le zèle (pu ie travaille, il se présente à rassemblée, et sua éloquence chaleureuse , sa pieuse générosité trionqdieiit de toutes les résistances. Désormais, les murs de Sapbet se relèveront pour épouvanter de nouveau les Musulmans. Les Chrétiens oublient leurs rivalités et suivent le vaillant évêquc vers l endioit où gisent dans la poussière les ruines sacrées de la forteresse. Benoit place sa tente du côté de la synagogue des Juifs et de la mosquée des Sarrasins, comme un symbole de la victoire prochaine de la Foi. Ensuite, il célèbre la messe , consacre et pose lui-même la première pierre , sur laquelle il place une coupe pleine de tout

Dfi HARSeiLLG. Î06

l ai'gent qui lui reste , ne désempare pas que le château ne soit en état de défeuse , le l)énit alors solennellement et part pour Marseille, eu cnipoi Laiii avec lui les regrets et 1 amour de ses nobles compagnons d exil (I 2i0).

A son retour, Beauil autorisa rélal)lissoment d'une abbaye de l'ordre de Cîleaux dans la ville , où plusieurs nouveaux ordi es religieux s élaienl établis depuis quelque temps, tels que les chevaliers hospitaliers de Saint-Anl ine' , les Trinitaires' et les Dominicains'. La nouvelle abbaye de Cîteaux, qu'on baptisa du nom de Sion, fut fondée par Aicard , Raymond et Pierre Brémoud , geotilsliommes Afarseillais de la maison de Roquefort.

Tandis que cette violente passion des guerres lointaines profitait, comme par le passé, à la prospérité commerciale de Marseille , de graves événements politiques se préparaient pour elle. Le premier, ^ qui excita des regrets universels dans la Provence , fut la mort de Raymond-Bérenger, arrivée le 19 août 1245. Les Marseillais s'associèrent à cette grande douleur , sans se douter qu'elle les atteignait plus particulièrement dans ses conséquences. Après avoir marié sa troisième fille , Sancie , à Richard , duc de Gornouailles , Raymond s'occupait de rétablissement de sa quatrième fille» Béatrix, quand la Parque vint trancher le fil de ses jours. Béatrix , sente héritière de ses Etats sous la régence de l'aragonais Roméo de 'Villeneuve, reçut de ses vassaux le serment de fidélité et plusieurs souverains briguèrent son alliance avec plus d'empressement que

* Ln chevaliers de Saint-Ânloinc , dont Tordre fut Tondé par uo geotilboaune du Dauphin»', nommé Jocelin , se dévouaient au soulagement des malades. On ignore la (îafe de leur installation à Marseille. Toutefois leur maison y était établie en 1 180, sous le titre de commaQderie générale , avec privilège pour le commaudcur de pouvoir être juge délégué ^Saiol-Siége.

• Jean de Matha , h son retour de Rome , où il avait été soumettre la ri''?lc de l'ordre des Trinifaires au l'ape Inooccotm, établit à Marseille, ea 1202, la première maison dcsoû institut, près de la Porte GaUe (Pio«<a GtUlica), à Teiidroit où soiil lai fiMulieriei. Sea disciplea Aireot neoinDés les iÊatkurins*

Les religieux de Tordre de Saitit-Dfimini»jiio avsifnt un lios[nrr h Marsrillp , avant Tannée 1215, pour y loger ceux d'eutrc eux qui devaient passer dans les pays étrangers. En ifU, ib eurent uoe ^ise et un hôpital sous le nem de Saiot-Miebel. Ils s^établirent eosuitc h l'niu Icn Jeu de Mail . situé alors aut Templaceiiieiit des anaiaoos qui sépareol la me Seiiitpf erréol et la rue de Rome.

jamais. L'empereur en fit faire la demande pour son fils Conrad. Mais Frédéric, toujours excommunié ou à la veille de l'être , était en guerre avec presque toutes les yilles de la Lombardie , avec les

Vénitiens, les Génois et le Pape. Accepter sa proposition , c'était metlrela Provenci' sous sa doniinaliun. La prudence voulait qu'on la repoussât. Ainsi fut-il fait. Jacques, roi d'Aragon, piétendit chevaleresquenient olitenir Béalrix pour son fils Pierre, du droit de la conquête. Le comte de Toulouse, — déf^affé des liens, qui l'unissaienl a .Marguerite d(î la Marche, — se mit également sur les ranj?''- Raymond-Bérenuf r n avait pas été éloigné de le choisir pour gendre. Romeo de Villeneuve jugea, lui, qu'il n était pas de 1 uiterèt de la l^rovcnce qu'elle fût réunie au comté de Toulouse , excessivement réduit depuis la cession à la France, par Raymond VII, de la majeure partie du Languedoc (Ii29). Toutefois , c'était *un coDcurreut à ménager. Blanche de Gastille, qui lui avait promis ses bons offices , afin de déterminer le Pape à confirmer son dernier divorce, était secrètement d'accord avec Rorin n de Villeneuve pour le mariage de Réatiix avec son fils Charles, comte d'Anjou, frère de Saint-Louis. Elle s'aboucha donc avec le Saint- Père à Clunj et lui fit approuver ses projets. L'ambassadeur, que Raymond envoyait à Blanche, pour la remercier, rencontra en chemin le prince français qui venait , à la téte de son armée, prendre possession de l'héritière de Provence. La domination française , imminente d'après le traité de Paris, inspirait de si profondes répu* gnances , que les Provençaux ai)]) rirent avec chagrin l'échec subi par le comte de Toulouse. C'était comme un pressentiment que l'union de Charles et de la princesse Béatrix devait être fatale à rindépendance des communes.

Aussi , le nouveau comte de Provence put constater les sentiments hostiles de tous ces peuples méridionaux, le jouroùil essaya de toucher ;i leurs privilèges. Car les cités libres , les cités consulaires puisaient dans leurs institutions une force assez energi()uo pour leur permettre de lutter contre l'oppression , — qu'elle vînt de la royauté ou des féodaux. Dansla prévision d unconunuu tlanger, Arles, Marseille, Avignon lirent entre elles avec Barrai de Baux, une aliiaacc oilcnsiveet défenMvepour cinquante ans(â7 avril

1247)/ et les autres cités ne se montrèrent pas moins jalouses de leurs droits. Charles était un esprit bouillant, impétueux et dévoré d une ambition iiisatiablc , qui , nv trouvant pas, dans le gouvernement d'un petit Etat, de quoi eonsumer son activité, eut besoin d'y chercher un aliment sur un plus vaste théAtre. De sa propre inspiration , ou d'après le conseil tic sa mère et des ministres , il partit pour l'Orient (I 2i8) avec Saint-Louis, le comte d'Artois et sa belle-sœur la reine iMarguerite , remettant à son retour de la croisade le soin de réduire ces villes républicaines , dont la bannière libre offusquait ses regards.

On sait que Saint-Louis, qui s'était rendu enTerre-Sainte, pour obéir à un Toeu fait pendant une dangereuse maladie , s'empara deDamiette en 4^49, fut vaincu l'année suivante à la bataille de la Mansourab , et tomba , avec ses deux frères , au pouvoir des Musulmans. Aussitôt que sa rançon fut payée , Maries d'Anjou , dégoûté de l'amour des croisades , s'embarqua pour la France avec le comte Alphonse , qui venait recueillir Thérîtage de Raymond vn , mort le 17 septembre 1249. — A peine de retour, il entreprit de soumettre les cités rebelles à son autorité. La force et l'intrigue échouèrent ; mais ce qu'elles n'avaient pu faire , la corruption des podestats et la trahison des archevêques l'accomplirent. Barrai de Baux , élu podestat simnltanément par Arles et Avignon, avait de f^'rands titres , pou de revenus et beaucoup d'ambition. De plus, il avait à se faire partlonner quelques griefs à la cour de France. II promit à la reine Blanche d'aider de tout son pouvoir à la soumission de ces deux villes. Puissamment secondé par l'archevêque, il réussit à Arl s . dont la capitulation (29 avril f 251 ) , décida celle d'Avignon (7 mai). Toutefois cette dernière vili< jui^^n sous l'obéissance collective de Charles et d'Alphonse , son frère , qui avaient un droit égal sur elle» l'un comme comte, l'autre comme marquis de Provence.

Marseille , eu mesure d'opposer une résistance plus énergique à l'ambition du comte, se montra plus jalouse de son indépendance

,Cf$ trois vilks dcvaieiil fournir cent cavaliers chacune on temps de [guerre, et cinquante eu temps de paix. Marseille et Avignon s'obligeaient ea outre à entretenir dix corsaires du cMé f Aftes pour la défeiue de la Camargue, pendant las deux mm de la moisaon. Mar- •ôDe aa raaroiaaait aix et Avignoo quatre, (arch. D*âix).

qu'Arles et Avignon. Irrité de ces dispositions hostiles, Cf»arlcs jura tle faire ployer sous sa volonté de fer l'orgueil de ces rudes républicains ; et , sous prétexte qu'ils avaient violé le traité de 1243, donné asile à ses ennemis , et secouru Arles et Avignon , il vint assiéger leur ville , à la tête d'une année formidable. Les Marseillais se défendirent , pendant huit mois , avec un courage héroïque; mais, inférieurs en nombre aux troupes provençales, ils durent céder à la force et tenter une honorable capitulation , au lieu de s'exposer à devenir, sans conditions, le prix de la conquête. L'astucieux Charles d'Ânjou , — cet homme noir qui dormait peu , dit Villani , — comprit que , pour mieux conserver sa proie , il ne fallait pas trop d'abord lui enfoncer dans les flancs les serres cruelles de la tyrannie. Il la traita donc mieux qu'il n'avait traité Arles et Avignon. La ville et ses dépendances rentrèrent dans son domaine et sa juridiction ; il se réserva le droit de mettre, chaque année , à la téte de l'administration , un bailli {baille) qui devait prêter serment devant le conseil et les cent chefs de métiers , percevoir les revenus du prince , et nommer un juge , chargé de connaître, par appel, des affaires civiles. En outre, il fut convenu que toutes les proclamations se feraient au nom du eointe et de la eoniniuue. Du reste , le eonite s'engageait à n'iniposeï- aucuiu! taille, aucun subside, aucun droit, sur les habitants de Marseille , de quekpie pays, de quei(|iie rfliiri >n qu'ils fussent, excepté pour les biens-fonds par eux [lossedes iiors du territoire de la ville ; il promettait , pour lui et ses successeurs , de ne bâtir aucune ei lad elle dans la ville inférieure ou supérieure , et de ne pas détruirez les fortifications existantes. Ce traité . dont nous passons quelques artieb s sans importance, et qui porte la date de 1252 , élargissait singulièrement la brèche faite à la Constitution Marseillaise par celui de 1243. La République continuait bien , il est vrai , à vivre de sa vie démocratique , mais sous la protection d'un suzerain prêt à saisir toute occasion de lui arracher un privilège au profit de son autorité. 11 semble en effet que Marseille obéissait à un sinistre pressentiment , quand , pour étayer l'édiÛce croulant de ses institutions , elle décrétait des peines sévères contre ceux « qui oseraient proposer de soumettre les citoyens au paiement de^ taxes dont le traité de les

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afli-aochissatt, et notamment au paiement des droits de !a Table delà àJir. » L'exemple d'Arles aurait dû la convaincre que les pi l( aut uns légales .^oijL(iue trop souvent impuissantes coiUic la irahison. Arles avait cru éi^alenienl forlitier sa Conslilulion rëpiihlicainc , en suspendant le glaive de la loi sur la lùle du traître qui suggérerait la moindre atleinle à son indépendance ! Et pourtant son podestat et son archevêque l'avaient livrée picils et poings liés à son ennemi. L'expérience arracha brusquement Marseille à sa trop confiante sécurité ; car la noble cité ne tarda pas a reconnaître qu'en signant avec Charles d'Anjou le traité de paix de i 252 , elle s était donné un maître, et qu'à ce maître le moindre prétexte suiBsail pour mentir à la foi jurée. Ce prétexte , elle le lut oflrit. Alphonse x, roi de Casiiile , obligé de se défendre contre les Mores et les rois de Navarre et d'Aragon , rechercha ralliance des Marseillais. L'archidiacre Garcias Pétri, son ambassadeur, reçut de la République un brillant accueil, et le traité, préparé daDB le sein du conaeil général, Ait solennellement ratifié par le peuple dans le cimetière des Aocoules (1257). Charles d'Anjou feignit de voir une insulte dans cette alliance , conclue eo dehors de sa participation ; et , après ayoir dissimulé son ressentiment , le temps nécessaire à ses préparatifs de guerre , il se déclara disposé à punir ce qu il appelait la rébellion de ses sujets. Toutefois, il allégua d'autres griefs. Il prétendit qu'au mépris du dernier traité , « les Marseillais avaient enlevé aux ports de Toulon et de Bouc quelques vaisseaux chargés de blé , et avaient emmené captifs les hommes qui s'étaient opposés à cet enlèvement. » Les officiers , chargés d'apporter les plaintes de Charles à la Ilépublique , furent jetés en prison. Justement irrité , cette fois, de cet attentat inquaiiiiable contre des anliKl^^;ideurs , instniinenls passifs d'une volonté supérieure, le comle eut hâte d'en iiier vengeance et vint assiéger la ville. Avec l'appui de Boniface , seigneur de Castellane et de Hiez , et le secours de tous ses alliés, Marseille , — abondamment pourvue de vivres et de munitions de guerre, inattaquable du côte de la mer pour Charles qui n'avait pas de flotte , — pouvait soutenir la lutte avec des chances de succès. Cependant, à l'exception de quelques courageux patriotes, décidés k s'ensevelir sous les débris de la cité , plutôt que de subir ia loi

flO HISTOIRE

d'un despote , — les habitants se résignèrent à la lionte d'une capitulation. L égoïsme des uns, la pusillanimité des autres furent les misérables conseillers de cet acte de lâcheté qui faisait faire un pas immense à la République vers la ruine du ses institutions.

Une fois sur cette pente rapide des concessions , il ne s agissait plus que (le déguiser, autant que possible , 1 humiliation du joug sous les apparences de la liberté. Les fameux Chapitres de paix , — c'est ainsi qu'on appela le traité de 1257, — prociamèrent la suzeraineté de Charles d'Anjou et de ses successeurs sur ta ville inférieure et tout son territoire ; attribuèrentau nouveau seigneur tous les revenus de la République , à la charge par lui de subvenir aux dépenses générales de l'Etat; et déclarèrent que son étendard flotterait désormais, sur les vaisseaux , du*4essu8 du pavillon Marseillais, fls lui conférèrent en outre le droit de choisir un vigiûer, qui , à titre de gouverneur de la ville , devait présider le conseil général, d'oii les cent chefs de métiers furent exclus à perpétuité ; faire tous les règlements d'administration etde police; et nommer six conseillers pour concourir avec lui à Téleclion des autres membres du conseil. En debors de ces modifications , qui altéraient profondément son code fondamental , Marseille conserva quelques immunités, qu il eût été iinpolitique de lui ravir; et, définitivement incorporée au giaml liifdu comté de Provence, elle cuntinua de se gouverner, comme pour se dissimuler sa défaite, sous l'empire de ses illusions républicaines.

Ce traité, signé à Aix dans la prairie du château des comtes de Provence, fut suivi de plusieurs actes de ripfueur en\t'r> ivs courageux delVnseurs de i ifulépendance Marseillaise. Le comte Bonifaceful chassé de Provence , et Charles d'Anjou confisqua ses fiefs h son profit. Brito , Anselme et Pierre Vcluli , qui avaient osé conseiller de résister an despote, fuient condamnés à un bannissement perpétuel , comme perturbateurs du repos public , avec défense d'à pprocher.de trois lieues du territoire de Marseille , sous peine d'en être expulsés par tout citoyen. Quelque temps après, le frère impérieux de Louis ix courbait également la ville épiscopale sous son autorité souveraine (9 août 4257). La prompte soumission de Benoit d'Âlignano lui valut des conditions avanta-

DK MAUsKiLt.H. *||

geuses dans l'acte d'échange de sa seigneurie contre plusieurs fiefs situés dans la province. Mais le pontife Alexandre iv, instruit par quelques chanoines , qui n'avaient pas été consultés , que cette cession sacrifiait les intérêts de l'Eglise de Marseille, lança une bulle fulminante contre Benoît. Le prélat voulut se justifier, fut excommunié et se vit interdire l'entrée de l'église. Il en appela au Saint-Siège ; Charles d'Anjou intervint lui-même en sa faveur et le disculpa si bien , qu'après un examen consciencieux de la sentence d*exoommunication , Vévéque de Gavaillon , désigné par le pontife pour en connaître , la déclara nulle, comme étant arbitraire et inique , et par cela même sanctionna le contrat d'échange.

Cependant la réunion de la ville haute et de la ville basse sous la même domination ne modifia aucunement leur gouvernement respectif. La première était toujours sans municipalité; tandis que la seconde , heureuse encore des privilèges que lui avait laissés la prudence du ronite , nommait ses consuls, faisait elle-même si's lois , signait des traités de commerce avec les villes maritimes. Ainsi, à la même date de l;^o7, nous la voyons s'unir, par un traité parliculier, à la plus florissante de ses rivales, h h commune de Montpellier, qui promettait de lui payer soixante mille réaux d'indemnité pour pillages et meurtres commis sur les Marseillais , el d'oul)lier le sang versé à Aigues-Mortes par ces derniers. Pour s être aus.si facilement résignée à ses nouveaux destins, il semblerait qu'elle dût, sans murmure, sinon sans regrets, en accepter les conséquences. Il n'en fut. rien. Impuissante à conserver ce qu'elle possédait, elle se crut assez forte pour reconquérir ce qu'elle avait perdu. Vaines et tardives velléités républicaines , qui lui eussent attiré un cruel châtiment , sans l'intervention de Jacques d'Aragon! Le comte de Provence se laissa fiéchir par l'ambassadeur du roi d'Espagne. Le pardon Tut promis à tous. — * Mais , s'il usa de clémence envers les individus, Charles d'Anjou ne renonça pas complètement 4 sa vengeance. L'occasion de rogner encore quelque peu des libertés Marseillaises était trop belle pour qu'il y renonçât. Dans sa politique implacable de souveraine domination , sa générosité eût été ane faute qu'il se garda bien de commettre. Il fit donc signer aux députés, venus pour implorer sa pitié , une troisième convention

•If mSTOtRR

plus onéreuse j plus déc^railaïUe i\\\c les précédentes. — En vertu de ce dernier traité de paix { \ ir>2 , les rorlifications, situées dans le territoire Marsrillnis, Tureiil détruites; les ciloyenRdcla vi!Ie restituèrent leurs armes et payeront au comte 3,000 livres tournois; enfin , ies juifs, dit Papon , furent privés des franchises, dont ils avaient joui jusqu'alors, et placés en dehors du droit commun. De plus , le comte se résenra le droit d etiger d'eux toutes charges à son bon plaisir.

Tel est fahime d'humiliation, dans lequel l'égolsmedes bourgeois marchands préeipita la superbe cité, après un demi siècle de glorieuse indépendance. Riches de leur commerce , habitués au bien-être de la TÎe matérielle, ils virent avec effroi Torage qui menaçait de troubler le cours de leurs prospérilés , et sacrifièrent leur dignité de citoyens libres à leur sordide mrice. Fils dégénérés de ces fiers républicains de 1214 , qui avaient ignominieusement chassé leurs vicomles, ils se bftièrent de tendre aux chaînes de la servitude leurs mains tremblantes et désarmées , de peur de payer de leurs trésors et de leur existence la ran^n et le salut de la mère-patrie I G*est qu'en fait de liberté , la première concession est toujours une porte ouverte au despotisme , comme on Ta vu par le traité de 1243 , qui , arraché par Raymond-Bérenger à la faiblesse des Marseillais , fui le prélude des envahissements successifs du pouvoir féodal ; cnvaliissementïi dont Charles d'Anjou , après quelques ménagements nécessaires, ne se ♦lonna plus la peine de déiïniscr le but , le jour où la rcvolie de ses vassaux lui permit dejelerle masque. Alors l'esprit donnnaieui' de cet Ijoiiimo, '•c montrant dans toute sa hidciise inflexibilité , brisa impiloyahlement l'orgneil de l'antique Olle de 14)acée ; et cependant , dans cet état d'abaissement poiili(|ue, la plus florissante des cités provençales n'en resta pas moins encore la mieux partagée en (ait de privilèges municipaux. Tant 5^ e<! vrai que le bonheur est le plus souvent une abstraction qui, des sphères de l'idéal, ne descend dans le domaine de la réalité que sur les ailes de la philosophie.

11 faut en convenir d'ailleurs , les Marseillais payaient bien dune haine profonde la honte que le fils de Blanche de Caslillc leur faisait boire à longs traits dans la coupe de la vassalité ; et cette haine , commune k tous les Provençaux , débordait dans tous les

DE MARSEILLE, f 13

écrits dtt temps. BoDÎface de Castellane , à qui sa Tranchtse et son dévouement à la cause de Marseille valurent la perte de ses Etats et l'exil , composait des sirvenles eonlre Charles d'Anjou : « Je suis

fort aise , disait-il , de voir les Provençniix dans les chaint^s des

Français : ils le moritcnl bien par leur làcliL'lé.» Maisrifn ne peint mieux que celle j)ièfe populaire dePaulel de Marseille la répulsion qu luspirail le successeur de Ra^ mcnd-Béreuger :

« L'autre jour . allant tout pensif le long d'une rivière , je rencontrai une agréable pastourelle , ravissante de corps el de façons, qui gardait ses njnicaux sur la rive. Elle était seule assise sous une loufTe de eliènas verts. Je m approchai , et la saluant gracieusement : — Que Dieu vous sauve , pastourelle , lui dis-je , avec votre gentille personne et votre line beauté! — Seigneur, me répondit-elle modestement , que Dieu de mal vous garde... Le dialogue suivant s'engagea aussitôt entre nous :

La FASTODasLiE. « Seigneur, dites-mui , s'il vous plaît , pourquoi notre comie se baigne dans le sang des Provençaux, et pourquoi il leur fait tout le mal qu'il peut , quoiqu'ils n'aient forfait en rien à son égard? Quelle est la rage qui le pousse à déshériter le roi Mainfroi , qui ne tient nul fief de lui et ne lui doit ni cens ni rente?

Moi. « Jeune fille , l'orgueil aveugle le comte d'Anjou et le rend sans merci pour les Provençaux. Les clercs sont pour lui comme le fusil ' et la pierre h aiguiser, et le poussent seuls à dépouiller ce

roi que soutiennent prouesses et fine valeur. Ce qui me console toutefois , c'est que jamais orgueil n'engendra gloire. Et à coup sûr les ] l aiiçais échoueront , si les hommes de Mainfroi se serrent autour (le sa bannière.

La PASToiRELiK. « Ditcs-moi encore, seigneur, si l'illustre infant d'Aragon songe à réelanier ce qui appartient à ses pères? Puisqu'il est bon et biave, je voudrais qu'il se montrât enfin en cliassant de notre pays les usurpateurs de sa terre. Je voudrais voir ce noble infant et le jeune Edward-d Outre-Mer bien unis. En songeant qu'ils sortent de la même tige , et en déplovanl le courage

214 HISTOmE

de leur race , ils feraient de grandes conquêtes et se couvriraient

de gloire.

Moi. « Oui, ces deux princes sont généreux ctbrayes, et il ne convient pas qu'ils restent dépouillés de leur héritage. Oh ! qu'on dresse vite le jeu et le tablier où maint homme estfendu , et maint haubert démaillé. »

Ce fragment de satire nous apprend que Charles d'Anjou était allé chercher déjà , sur une scène plus vaste, des triomphes plus didiciles, un nouvel aliment à sa dévorante ambition. Pendant que Saint-Louis, obligé, après la mort de Blanche, de s'occuper sérieusement de son royaume , renonçait , avec un rare désintéressement , à quelques prétentions contestables sur le Roussillon et la Cerdagne , ainsi que sur le Limousin , le Périgord , le Querci , TAgenais et la Saintonge , — Charles , son frère , ne résista pas à la tentation d'augmenter sa puissance. Les Guelfes, pour le pape , et les Gibelins pour l'empereur, se disputaient l'Italie les armes à la main. En attendant le dénouement de ce drame terrible , la maison de Souabe régnait sur les Deuz-Siciles et tenait la tiare en échec. Après avoir été battu par la ruse et par les armes du régent Mainfroi , lils naturel do Frédéric ii , et meurtrier de Conrad , son frère, légitime héritier de l'einpire, Urbain n excommunia l usui pateur et conçut le projet de dunner la couronne de IVaplcs et de Sicile à un prinre ch anger qui , tout en expulsant la race Germanique, voulût se reconnaître le vassal de Rome.

Le cardinal Pignatelli fui charité do porter ces propositions à Charles d'Anjou , et le pontife l'cussit en même temps à faire conférer au comte la dignité de sénateur. La mort d'Urhnin iv (1265) laissa à Clément iv le soin de terminer cette ncj^ociatiou. Le nouveau pontife , né à Saint-Gilles . et par consé(pu'nt sujet de Cliarles d'Anjou, était très dévoué à Saint-l.ouis , qui lui avait antérieurement confié une mission à Nîmes. Cependant il concilia ses sentiments d'afiectionavec les intérêts du Saint-Siège, dans la réalisation des projets de son prédécesseur. Il fallait, en effet, une soif bien ardente du pouvoir royal pour subir les conditions du traité qu'imposa Urbain iv. Charles accepta tout, et fit armer précipitamment, à Marseille , une flotte de trente voiles, sur laquelle il s'embarqua avec l'élite de la noblesse provençale et mille cavaliers.

Parti le 15 mai 1265, il se rendit à lioiiie , où, après avoir êié couronné, dans l'église de Saint-Jeau-de-Latran , par lo raidiiial deChevrirrs , il courut la rencontre de Mainfroi , et remporta sur lui, pri's de Bénévent, une victoire éclatante ("28 féviier 1 2()f>). Mais il souilla son Uioai{)he par sa cruauté et son avarice. 11 refusa ia sépulture au cadavre du brave Mainfroi, et demanda des balances pour partager le butin. — « Qu'est-il besoin de balances? » s'écria un généreux provençal, Hugues de Baux, honteux de celte ignoble cupidité ; puis , séparant avec lepied le monceau d*or en trois lots, il ajouta : « Sire , voilà votre part ; voilà celle de la reine , et voici celle des chevaliers. » Roi de Naples et de Sicile , plus que roi , maître et dominateur des papes, Charles abusa d'une fortune inouïe et s'attira la haine de ses sujets. On pouvait lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin. «Que me manque^t-il ?» demandait le tyran de Pise. — « Rien que la colère de Dieu ! » Sa seconde victoire aux bords du lac de Cellano acheva de le couvrir d'opprobre. En 1268, Gonradin arriva d'Allemagne avec une armée et Frédéric d'Autriche, son cousin, pour disputer à Charles l'héritage de Conrad. Les Gibelins prirent parti pour lui. Les deux rivaux se trouvèrent en présence , le 23 août de la même année , dans la plaine dcSaint-Valentin ou de Tagliacozzo, près du lac de Cellnno; lu bataille fut saiiiilante et désastreuse , Charles en surlit victorieux et flétrit ses lauriers , en liviant au bourreau la tête de ses jeunes compétiteurs , tombés par trabison eu sou pouvoir.

Cest à ce prince égoïste, cruel <ît avare, que iMarseille, oublieuse de sa vieille dignité républicaine, Huit par vouer presque de rafPection; c'est cet usurpateur infâme qu'elle aidait à conserver une couronne ramassée dans le sang de trois illustres victimes. Aussi recevaitelle de son excellent seigneur, pour prix de ses services et de son humilité, la conQrmation des privilèges qu elle possédait en Orient. Ëtqu'importaiten eifetà rindinTcrente cité le vague souvenir de ses gloires passées? L'or arrivait à flots dans ses murs par la brèche horrible des croisades ; et son pavillon , partout respecté, portait partout le témoignage de sa suprématie commerciale. L'expédition de 1 270 , si funeste pour la chrétienté , fut encore une- source de richesses pour elle. A cette époque, le roi de France s'embarqua pour aller conquérir l'Etat de Tunis. Charles , — qui ,

fii« niSTome de Marseille.

avec plus de hardiesse , .lurait pu réaliser le rêve d'une monarchie universelle 'Je l'Italie, — commit la faute de suivre son frère en Afrique. Sainl-Louis s'empara de Carlhageel mourut devant Tunis, laissant une réputation tle grandeur , de piété ef de désintéressement qîi ;nicun prince peut-être n'a su mériter au nieiUL^ dt^gré. Mais I heure de la colère divine avait sonné pour Ciiaries d Anjou; car de ce moment son insolente prospérité lit place aui revers. De retour dans ses Etals d'Italie , l'exécrable tyrannie de son gouvernement souleva l'indignaiiiin d'un peuple outragé dans ses droits ; et le glas funèbre des vêpres siciliennes apprit au monde épouvanté le massacre de huit mille provençaux ou français (1282). Courbé depuis 126Gsou8 le poids de l'affliction que lui causait la perte d'une épouse chérie » Charles fut saisi de rage et de ter* reur à la nouvelle de ces sanglantes représailles. En vain voulut-il venger la mort de ses hommes égorgés ; son fils le prince de Salerne fut vaincu et pris ; et luî*méme » obligé de lever le siège de Ileggio« il se retira àFo^ia, oh «il mourut (7 janvier 1283) avec la piété et la sécurité d'un saint , se rendant ce témoignage , qu il n'avait fait la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'église ( nigiblbt ). » Il était âgé de 66 ans , en avait régné 1 9 , et laissait un trône mal affermi sous la garde de son neveu, Robert, comte d Artois,

Dig'itizec Ly <j

aiAHïRË xin.

Cbarics II , dit le Boileux. — Il fait 8>mer son gouverncnient. — Les Templiers. — Mort de GhirieB n. ^ Robert lui suecàde. — Mort de OénMiit v. loon xm, — Ut Fr-dtnL-oll<>s. — Ftoattsme religieux. — BftdMn de Tlnquisition. — Arriféo lo Robert à Marseille. — Il vijîite ses. Fltats lio Provence. — Siège el reddition de fîAnes — Louis v fie Bavière. — Le duc de Calubre. — Jeanne de Naples. — Son mariage avec André de Hongrie. — Mort de Robert. — Portrait de Jeanne. — Assassinat d'André. — Louis, rridoBoogrie, veut venger la mort de «on frère. JeonaeoeiéAigie «oProveoee, — Son passage à Marseille. — Elle est accusée du meurtre de son époux , plaide <a came et eslafrpiiitéfl. — La pestt' noire. — Jeanne retourne à Naples. - Troubles en Provence. — Aimeric Rollandi. — Hévollc des Marseillais. — Ils se préparent à la guerre. — leume parvient à les apaiitf. — Jean u , roi de France. — Les Compagnies. — Arnaud de Cwvolie, dît rArdu-Pretro. — Dévastatiou de la ProTonoe. — NoamUe révolte de Marseille. ~ Le comte d*Avelin. — Sitiiatiuii polttiqno et oduiDi^tivc de Marseille. — Guillaume Crimauil, iibbé de Saint- Victor, est élu pape sous le nom d'Urbain v.— Marseille se venge du Srin-cbat de Provence. — Jeanne épouse en troisièmes noces Jacques d'Aragon, foi de Majorqui . — Tentative d'Urbain v pour lélaUir le fleint^ége I Rome. — U Pnveoce est menadle par Loois, due d'Anjou. — Prise de Taraseon. — Aix el Marwlle forment une ligue défensive. - Uritain v donne la rose d'or à leonoe.— H loloiinie i Avignon ; sa mort, — Malbeurs de Jeannoi sa fln tragMpie.

Charles d Anjou avait en de Béatrix quatre fils et trois filles. Le prince de Salerne , alors prisonnier, devint le second roi de la dynastie Angevine , sous le nom de Charles-dit-fe-Boiteux. Les Etats de Provence iui envoyèrent leur serment de fidélité; et la mort successive du pape Martin iv, de dom Pèdre et de Plulippe-

Digrtizeij Ly <jOOgIe

218 HfSTOIRR

le-Hardi . dont I juiihition avait caiisi' tant de (roubles, fit espérer quelque succès des negocialions entamées pour la délivrance du royal captif. Ses trois fils , Robert , Louis et Raymond-Bérenger en écrivirent au roi d'Angleterre , leur parent , et Fami particulier de leur përe ; et , de leur côté , les Etats-Généraux » assemblés à Sisteron le 1 4 mai 1 286, lui députèrent Isnard d'Agoult et Gaucher de Sabran-Forcalquier, seigneur de la Roche. Ëdouard rencontra de grandes difficultés dans l'acconiplissenient de cette mission ; mais il ne se laissa pas rebuter ; et , dans une conférence avec Alphonse , roi d'Aragon , à Oléron en Béam {i*' mai 4287 ) , la liberté de Charles ii lui fut accordée aux conditions les plus dures. Charles devait obtenir une trêve de trois ans ; puis , au bout de ce temps , une paix solide entre lui et ses alliés d'une part , — et Alphonse et Jacques son frère , roi de Sicile , de Tautre. Les alliés du roi de Naples étaient le pape , le roi de France et le comte de Valois. Avant de sortir de prison , il s'engageait à livrer, comme otages , ses trois fils puînés , avec les aînés de soixante barons et principaux habitants des villes de Provence , au choix d'Alphonse , et, à défaut de leurs fils, les haroiis eux-mêmes ou leurs plus proches jjarents; c'est à dire trente avant la délivrance de Charles, — ■ et les trente autres, trois mois après. Charles promettait en outre de donner au roi d'Aragon oO,000 niâtes d'aigenl , savoir : 30,000 coinplant, et i^0,000, sous la caution d'Edouard. Si la paix ne se concluait pas , il fallait qu il se reconstituât prisonnier, sous peine de se voir déchu de son gouvernement de Provenre au profit de la maison d'Aragon , — auquel cas les seigneurs et les villes du pays, déliés, par acte public, du serment de adélité, devaient s'engager d'avance à reconnaître la souveraineté d'Alphonse.

Tels sont les principaux articles de ce fameux traité , que Nicolas IV désapprouva comme contraire à Thonneur et aux intérêts duSaint-Si^ et de la maison d'Anjou, et auquel l'impérieux Alphonse ne voulut rien changer. Rendu à la liberté, après quatre ans de captivité , Gharles-Ie-Boîteux arriva en Provence et 6t son entrée dans Marseille (2 déc. 4288), au milieu des acclamations d'enthousiasme de la population. Il confirma, dans le cimetière des Accoules , les chapiires de paix , reçut du peuple le serment

DE liARSeiLLE. m

d'obéissance , ^ 8*0GCupa d'exécuter à la lettre le traité de 1287 et eOYoya quatre-vingts otages. La seule ville de Marseille en fournit vingt et joignit à ce noble dévouement la générosité plus noble encore de déclarer solennellement qu*il était volontaire

et spontané , sans préjudice de la teneur des chapitres de paix.

Les vingt gentilshommes Marseillais partirent sur trois galères, avec ijualre mandataires spéciaux , chargés de les livrer , à Barcelone, aux luandaiaircs du roi d Aragon. Charles ii ne fut pas aussi heureux auprès de Philippe-le-Iîel , dueomle de Valois et (lu pontife. Nicolas iv voulut casser le traité , et relever le prince de ses serments. Mais Charles , esclave de sa parole, réussit, après (les efforts inouïs , à obtenir la f-onclusion de la paix f l^Oi). C est ce même poiJlife, si peu scrupuleux à l'endroit des serments, qui, vers le même temps, rêva que toutes les cités provençales lui devaient un tribut , et poussa cette conviction chimérique jusqu'à envoyer des commissaires à Marseille , pour en exiger le paiement. Le conseil municipal eut la bonhomie d'en délibérer avec le plus grand sérieux du monde , et repoussa naturellement , à l'unanimité, les réclamations pontificales.

Autant Charles i'*^ avait négligé les intérêts de ses Ëtats de Provence et y avait mérité l'aversion de ses vassaux » autant son ftls fit aimer son gouvernement par ses vertus et par son empresse* ment à réparer les désordres de l'administration. Tous ses actes publics sont des monuments d'équité et de bienfaisance. Sa soUicitade s'étendait sur tout. Ami du faste dans les occasions solennelles , il n'accordait jamais rien au luxe , lorsqu'il fallait déroger à une prudente économie. Réformer quelques abus , soit dans l'adminUtration , soit dans l'ordre judiciaire; donner des règles à la comptabilité ; réprimer la licence des mœurs et l'impiété des blasphèmes , — tel fut, entr'autres , l'objet des soins vigilants de Charles-le-Boiteux'. Aussi, son règne fut-il un l>iuuiail pour lu Provence; car il fallait une longue pai.x et beaucoup de sagesse

' Louis , second fils de Charles 1} , se dégoûta des grandeurs du monde , pendant sa captiviU; à Ikrceloue, et se voua à k vie mooastiqne. Boiiifaco viii le plaça sur le siège êpiscopal de Toulouse, que Louis occupait encore, quaud il mourut eu odeur de sainteté, le Idioftt iS97. Le Mini pi^t fvt «anoniiépar Jnn xxn » ettt est honoi^ seuale nen de SjiiDt-Louis lie ManeOI», oft lOD coipe fiil perlé, peu de tempe aprie sa mort . du» régliie de» FfèMi^liiieiin.

220 HisromE

pour soulager cette contrée du poids de la misère sous lequel eile gémissait. Des nrmements considérables , des guerres soutenues contre les Siciliens et les Génob avaient presque détruit son commerce ; des saisons rigoureuses avaient emporté les espérances des moissonneurs, et des épidémies cruelles avaient frappé les hommes et les bestiaux. C'est sous l'empire d'une profonde douleur, à l'aspect de tant de maux , que Charles , abandonnant le gouvernement de Naples à Tarcbevèque d'Ârles qui en était déjà chancelier, vint, avec toute sa famille, s'installer au milieu de ses peuples provençaux. A défaut d'actions d'éclat, la vie qu'il y mena fut pleine d'actions utiles. 11 f)r4iti(|ua la religion et fit honorer son autorité. Mais ce qui lui gagna particulièrement tes cœurs, ce fut l'attention qu'il eut de confirmer les anciens privilèges des villes et des seigneurs et d'en accorder de nouveaux à ceux qui avaient bien mérité de la patrie.

Les juifs , contre lesquels son père avait sévi avee une rigueur impitoyable , se ressentirent aussi de sa modération. En leur donnant asile en Provence , Charles mit qu i! sulïisait de mctlrt' un frein à leur cupidité ; il respecta les druils les plus sacrés de l'homme, — la propriété et la liberté. Content des subsides qu'ils nui eut volontairement à sa dispobillon , il les autorisa à faire le commerce dans toute 1 étendue de ses FAMh.

Dans cette existence si glorieusement utile, si sagement pieuse, il y a une tache ! une seule peut-être, niai> une tache énorme que i ini[)artîalité de l'histoire ne peut elliacer , a quelque indulgence qu'elle suit disposée pour un prince , qui déploya tant de qualités rares sur Ir trAne. iNous voulons parler de la part qu'il prit à la proscription des Templiers.

Philippe-le-Bel , qui avait déjà épuisé tous les moyens illicites pour se procurer de l'argent , au point de faire de la fausse monnaie , s'empara des biens de tous les juifs établis sur les terres françaises , puis projeta une spoliation encore plus inique, et qu'il devait opérer avec une cruauté froide , avec une perfidie digne des temps barbares. Né sur les champs de bataille de la Terre-Sainte , l'ordre militaire des Templiers avait grandi par sa valeur et ses sei'vices, et s'élevait comme le |>tus puissant boulevard de l'Eglise. Malheureusement, il possédait des richesses immenses. En Provence,

Dt MAUSEILLK. 9iï

nolaniment , il avait beaucoup de biens-fouds et de belail'. Philippe -le-Bel résolut la perte de cette vaillante milice. A cet effet, il fit publier par Clément v, qui avait transporté le Saint- Siège à Avignon pour mieux se prêter à ses volontés , une bulle propre à vouer les Templiers à l'exécration publique. Puis, il écrivit à tous les souverains de l'Europe, pour les engager à s associer à son œuvre d'iniquité. Gharles-le-Boiteux était à Marseille, quand lai parvinrent la lettre du roi de France et la bulle du pontife. Ajoutant foi aux crimes dont on accusait les malheureux proscrits, ce prince obéit , sans examen , aux suggestions calomnieuses de Philippe et de Clément v ; et, le 13 janvier 1 308 , il adressa aux viguiers et juges de Provence une circulaire ainsi conçue : « Nous vous envoyons avec la présente une autre lettre cachetée qui contient un secret de la plus grande importance. Nous vous défendons, sous les peines les plus sévères, de parler à qui que ce soit de ce que nous vous demandons. Vous garderez la lettre cachetée jus< qu'au 24 ; ce jour-là vous rouvrirez avant la pointe du jour , et vous exécuterez, dans la journée, les ordres que je vous y donne. Vous me répondez de l'exécution au péril de vos biens et de votre vie. »

Le jour arrivé , les officiers décachetèrent la seconde lettre, qui contenait l'ordie sui\ ani : « En exécution d'une l»ulle que nous i)V( IIS K i iic (li pul.s peu de notre Saint-Père le Pape , nous vous urduiuiuus, sous peine de punition exemplaire, de prendre vos mesures avec tant de prudence et de secret que, le :2i du présent mois, vous fassiez arrêter cl mettre eu lieu de sûreté, sous bonne garde, tous les Templiers qui se trouveront dans votre ressort, empêchant qu'on ne leur fasse aucun mal. Quant à leurs biens, nous vous enjoignons pareillement de vous en mettre en possession, et d'en donner ensuite 1a garde à des personnes sûres, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le Saint-Père et par nous. Vous en ferez dresser un inventaire bien exact , en présence des Templiers de chaque maison et des personnes du voisinage qui sont le plus au fait de leurs biens. Vous en ferez trois copies; vous

* Les Templiers possédaient ù Marscillé l'i^lise de Sainl-Feiréol , qui lut ensuite dounéc m cbeviUcnde Sajotnlem de iérusaleoi. Leur oon reste eocorel une me voinne.

m HIStOlIlE

nous en enverrez une , vous garderez l'autre , et vous laissi tt /. la troisième entre les mains des séquestres. Vous insérerez dans cet inventaire le nom de tous les Templiers. Faites eu sorte qu'aucun d eux ne vous échappe. »

Philippe-ie-lk'l avait fait arrêter, le 12 septembre 1307, et à la même heure, tous les ïempliers^ui se trouvaient sur les terres de son ohéissance. — Les ordres de Charles ii fureut exécutés avec la même poncluaiilé. Le même jour, à la même heure p vingUsept chevaliers se virent jeter dans le château de Meyrargues ; vingt-un dans celui de Pertuis. Mais à Thonneur del humanilé, il faut le dire , la Provence n*eut à regretter aucune victime ; tout le sang qui coula fut versé par le roi de France ; tous les cris de douleur, arrachés par la Qamme et par les tortures , furent poussés sur les terres françaises.

La grande aflàire des Templiers n*était point encore terminée , quand Charles fit son testament à Marseille , le 16 mars 1308, et s embarqua, un mois après , pourNaples, où il moiirut, le 5 mai 1309, à ràge de 63 ans. Ce prince, à qui les historiens ont donné le surnom de Sage, emporta dans la tombe les regrets de ses sujets, dont il tdi le bienfaiteur et te père. Son corps fut transporté à Aix et déposé dans l'église des Dames-dc-Nazareth , qu'il avait fondée. Là, tous les ans, les consuls d'Aix , nouvellement élus, venaient visiter et honurei- ses cendres. Temple, tninhean, cadavre, iioiiiiiiage pieux et mérité , tout a disparu dans le naufrage de 93!

A jieine le linceul futiMij e était-il retombé sur ce roi vertueux , dont les napolitains rei^ai <laient le règne comme l àge d or de la monarchie , — que le tils de Charles-Martel , Cbarobert , roi de Hongrie, voulut dispntrr la couronne de Napies à Robert , son oncle, le légitime héritier. Robert s'en remit à la décision de Cléjncnt v, qui lui donna gain de cause et le couronna à Avignon, le premier dimanche d'août 1 309. Reconnu également comte de Provence par les Etats-Généraux du pays, il vint à Marseille, et, selon l'usage , il jura , du haut d'un trône élevé dans le cimetière des Âccoules , le maintien des chapitres de paix et de tous les privilèges de la ville Puis , à son tour, il reçut le serment de fidélité du peuple et des magistrats.

> Les olDcicn royaux du comté , qui , par h nature de leurs cbangisi , avaient le droit de

DR MARSRIILR. fîZ

Le comte-roi paiiil . ihms It-s premiers jours Av juin 1310, pour se rendre en Italie, que rontintiait h divi'^or la querelle des Guelfes et des Gibelins. Chef naturel des (iuell'es , il eut à liiller contre l'empereur Henri vu, dont la mort seule épargna au

royaume les horreurs d'une guerre civile. Alors, il entreprit la cooquéte de ia Sicile, mais sans sueeès. Au milieu de ces désastres, il pul éprouver raffection que les Marseillais avaient reportée du père sur la tète du tils. Le conseil municipal publia un règlement , en vertu duquel tous les habitants de la ville et du territoire devaient , au bruit sonore du tocsin , se rendre en toute hâte , avec leurs arbalètes» auprès du viguîer ou de son lieutenant, afin d y recevoir les ordres nécessaires à la défense du pays. Deux vaisseaux furent armés , pour aller, Tun à l'Est , Tautre à FOuest, à la découverte des navires ennemis , et empêcher ainsi toute surprise. On songea même à fortifier lés tours , situées à l'entrée du port, et à mettre la chaîne en bon état. Mais comme, aux termes des chapitres de paix , toutes les dépenses étaient à la charge du comte de Provence , le conseil de ville en obtint le paie> ment du viguier Adliémar de Négausis.

Sur ces entrefaites, Clément v mourut à Roquemaure dans le dioeèse d Avip^non (20 avril 13H)- Ce Pape fut le premier (jui porta la triple tiare , et sa vie licencieuse déshonora l'Eglise. Après deux ans d'inlerrèfj-iie , Jacques d'Euse de Cahor» occupa la chaire de Saint-Pierre sous li- nom de Jean xxii. I.e nouveau pontife, habile et «nvnrjt crut ajouter à la force, à la splendeur de i Eglise Galiirane , en créant de nombreux évéchés. Malheureusement , cette mesure , en ranimant la ferveur des idées religieuses, eut, pour résultat, de troubler la paix publique et de rallumer les bûchers de Tinquisition. Marseille fut le théâtre d'un de ces drames sinistres , que le fanatisme ofirait alors aux peuples frémissants d'horreur et d'épouvante.

se Uât obéir fe MaraeiDe, devaient égalemeat jurer d*y respeeler les liberlfft miiicipetes.

En voici une preuve : Raymond do Baux , comte d'Avelin el créé grand sénéchal par Robert , fut inviti^ par lo consoil mnniripal de Marseille à venir prononcer ce serment. Il répondit quM comptait décimer l'Iionnenr de celte magistrature; mais que , si le cmlù Robert n*agréait pas son refus, it s'empresserait de satlsTairi! au <l^>sir légitime des

tu HISTOIIIE

Depuis quelques tnnées , Jean-Pierre d Olive , du diocèse de Béziers, avait fait naître un schisme dansTonirc de Saint-François ou des Frères-Mineurs. Les distij-ies de ce moine étaient appelés Frabiccilcs , ou encore les SpinlueU ou les Béguins. I.e clief de cette secte élaii un de ces génies, dont l'austérité naluiellt puise un surcroît d'énergie dans h\ solitude du cloître. Ses opinions, empreintes de piété et de mondilé , mettaient brutalement à nu la vitî licencieuse des religieux de Saint-François. Elles causèrent donc un grand soulèvement dans l'ordre, qui condamna les écrits et la mémoire de frère Jean-Pierre d'Olive. Les dissidents au contraire exaltèrent les vertus de leur chef et remplirent la Provence et le Lan^aiedoc du bruit de la réforme. «Ce feu, dont ils étaient embrasés, raconte Papon , semblait ne devoir être que passager et se consumer par sa propre activité dans cette pauvreté excessive . dont ils faisaient profession : mais leur extérieur pénitent leur lit des prosélytes parmi les laïques de l'un et de Tautre sexe. La vanité de s'ériger en réformateurs et en censeurs du clergé les souttntpendantlongtempssouslepoidsde la misère. Enfin, comme, en matière de religion, un égarement conduit souvent à un autre ; comme le fanatisme , quand il échauffe des personnes d'un sexe différent , s'accorde rarement avec la pureté des mœurs ; la secte des Béguins , assemblage informe de toutes sortes de personnes , ne tarda pas d*a1tîer une conduite scandaleuse avec des erreurs grossières , propres à l'autoriser. Ces fanatiques prétendaient que l'homme peut ac(|uértr en cette vie une telle perfection , qu'il devienne entièrement impeccable, et ne puisse plus avancer dans la grâce. Quand on est arrivé à ce degré de mérite, ajoutaient-ils, il ne faut plus jeûner ni prier ; car alors la sensualité est tellement soumise à l'esprit et à la raison , qu'on peut librement accorder à son corps tout ce qu'on veut. Ces hommes parfaits ont l'esprit de liberté, et ne sont point soumis à l'obéissance des hommes, ni obligés aux commandements de TEglise, parce que là, où est l'esprit du Seigneur, est la liberté. C'est être imparfait que de s'exercer à à la pratique des vertus ; l àme pai faite leur donne congé. »

Cette singulière iheurie , qui devait provoquer une répression nécessaire , fit jeter dans les prisons de Marseille les Fratricelles Jean Barrant , Dteudouué Michaelis , Guillaume Sauton , Pons

Roclia ol Bernard Aspa; — puisMidiel Monachi , invesli des fonctions d'inquisiteur de Provence , vînt commencer une procédure contre eux. Monachi et Raymond , évêque de Marseille , tentèrent Tainemcnt d'obtenir des prisonniers la rétractation écrite de leurs maximes étranges, et l'inquisiteur les ajourna au 7 mai 1318, dans le cimetière des Accoules , pour avouer publiquement leurs erreurs ou entendre leur condamnation. Au jour dit , la foule , attirée par une curionté inquiète , accourut pour assister à cette si-ène tu^ihre, et bientdt les cinq moines, chargés de fer, companu enl devant leur juge terrible , auquel le clergé, les supérieurs (1( > iiiaisons religieuses, lesëvêques de Marseille et de Coinmiiif;es, et quelques magistrats faisaient un imposant cortège. Soniniés de se rétracter, les Frati icelles persistèrent dans leurs erreurs a vlc une opiniâtreté invint ible. Alors, du haut de son tribunal, l inquisiteur laissa toiulxT cette sentence de mort sur quatre têtes : « Nous, frère Michel , ifujuisiteur par rautorité apu.stolicpu^ , ne pouvant ni ne voulant laisser iiii]iunie la rébellion des ealarnsdes ténèbres qui méprisent la misei ieorde de Dieu, la foi catholique , la puissance du I*ape et de TK^dise romaine; après avoir pris l'avis de plusieurs prélats , de plusieurs théologiens et docteurs en l'un et l'autre droit ; invoqué le nom de Jésus-Christ et jeté les yeux sur les Saintes-Ecritures, déclarons que Barrani, Miehaelis, Sauton et Roclia sont hérétiques , parcequ'ils résistent à l'autorité (jue Dieu a donnée au Pape, et par conséquent à la vérité de l'Evangile; parcequ'ils portent un liabit d'une monstrueuse dilformité, et soutiennent que , pour vivre dans la perfection évangélique , il est nécessaire de ne rien réserver pour l'avenir , ce qui est enseigner que les bienheureux pères des ordres religieux n*ont pas vécu scion les conseils de TEvangile. Voulons en conséquence que les quatre coupables soient dégradés , et, qu'après leur dégradation , dès à présent comme pour lors, ils soient livrés au bras séculier.»

Et , considérant Bernard Aspa comme moins coupable que les autres , riiiquisiteur le condamna à la d^radalton , à un emprisonnement perpétuel , et à |)orter sur son habit deux croix jaunes, Fune sur la poitrine et l'autre sur les épaules. Aussitôt , sur la réquisition de Monachi , un autel fut élevé au milieu ducimefière;

l'évêque de Marseille se revêtit de ses ornements ponlilitaux ,

m HiSTome

dépouilla les condamnés de Icnrs vêlements et leur lit raser la lèle. Après la^cérémonte de la dcgi adation , un bûcher fut dressé à la place de Tau tel ; les patients y montèrent , et la flamme étreignît soudain de ses ardentes spirales ces quatre victimes, dout la douleur ne put dompter Ténerpe fanatique.

Un an plus tard , des fêtes splendidus , destinées à célébrer l'arrivée do Ilobert à Marseille , effacèrent le souvenir du drame terrible que nous venons de laconlci'. Le romle-roi fit son entrée dans cette ville, le 22 niai IHI'J, avec sa royale épouse , S If) ho, roi d'Aragon, et Marie, sa joueur , femme de ee prince. Précédés processionnellement de tous les corps de inétitis, venus à leur rencontre, bannières déployées, avec une foule considérable d'habitants, — les illustres visiteurs marcbèrent sous un dais, ayant chacun à son côlé (juatre gentilshommes Marseillais. Cinquante jeunes fdles de liant rang furent chargées de complimenter la reine et de l'accompagner ; un nombre égal de gentilshommes eut à remplir les mêmes devoirs auprès du roi et fut admis, ainsi que les jeunes filles , à la table des princes.

Le roi visita le tombeau de son frère Saint-Louis de Marseille, dont les restes, on se le rappelle, reposaient dans le couvent des Frères-Mineurs '. La châsse était en or etembellie de pierres précieuses. Le sépulcre, qui renfermait ce trésor, avait trois clefs, dont Tune était confiée au sénéchal de Provence , l'autre à un membre du corps municipal désigné par le conseil, et la troisième à un religieux du couvent. Les habitants de la ville de Toulouse , dont Louis avait occupé la chaire épiscopale, sollicitèrent la faveur de posséder une partie de ces reliques ; mais Robert répondit que Marseille devait conserver intact ce précieux dépôt*' Après avoir assisté à la première fôte , célébrée en Thonneur de la mémoire de son firère, le roi de Naples se rendit à Àix et parcourut ses Etats de Provence. Il était à Avignon , quand Frédéric d* Aragon , roi de Sicile , lui envoya une déclaration de guerre par un chevalier. Âvcriis aussitôt par le gouverneur du comté Léon de Reggio, les Marseillais se piéparèrenl à repousser une agression possible sur

• Ce couvent, étaUi avuit lf6t , aeit no des pkn «nciem de Fenlre. C'était un édUlee inpesent quj avait une chambre, noimn^ portes vieux titres : Cotttem rfgût FrtUrwn-

DE IIAn8£lU.E. 221

les côlos (le Provence ; car Gênes était n'-su'gée par les Gibelins. Rohert obtint du Pape 1 0^aI^res cl io ilu roi de France ; lesquelles partirent de Marseille et turmèreiit, avoc relies de Xaples, unetlolto de soixante voiles, qui, après une allernaln e de siueès et de défaites, fit enfin lever le siège de Gènes (17 février 1323). Marseille célébra par des réjouissances publiques un triomphe qui coûtait tant de sacrifices à la Provence , et les corps de métiers en saluèrent i'iieareuse nouvelle en arborant leurs bannières sur les remparts.

Le 22 octobre de là même année , le roi et la reine de Naples s*embarquèrent avec leur fiCs Gbarles, duc de Calabre, et sa femme Marie de Valois , sur une flotte de 45 galères , et abordèrent à Gènes , dont les habitants prorogèrent de six ans la seigneurie de leur ville, qu'ils avaient déjà déférée à Robert pour dix ans. Dès qu'il eut mis ordre aux^affaires du gouvernement » ce prince partit pour la capitale de ses Etats, où des fêtes magnifiques eurent lieu en l'honneur du second mariage de son fils. Le bruit des combats couvrit bientôt le bruit de ces joies fugitives. Aflermi sur le trône impérial depuis la bataille de Huhldorf(28- sept. 4322), Louis V de Bavière , bravant les foudres de Jean xxii , passe en Italie (1327), se fait couronner à Rome, dépose te Pape, donne la tiare à Pierre de (A)rl)ière (1 328) , -et menaee sérieusement les Etats de Robert. Le danger était pressant. Un pas de plus, et Taudacieux Louis posait peut-être encore sur son front la couronne de A ijilt s Heureusement il s'oublia, au sein de la victoire , dans une indolente oisiveté. Robert en profita pour se fortifier dans la Campanic ; avec le secours de plusieurs bataillons Provençaux , il battit les inipéi iaux , força Rome à se rendre ; et Louis , qui , peu de temps avant , avait eu presque les honneurs du triomphe , s'en éeliappa , le 4 août , au milieu des huées de la pripulace qui poursuivit ses gens à coups de pierres , en criant : « Meurent les hérétiques , et vive la Sainte-Eglise ! »

Le roi de Naples , parvenu au faîte de sa puissance , ne jouit pas longtemps du calme si nécessaire à son âme, après tant d'orages. — Une douleur cruelle vint le frapper dans ses plus chères affections. Son fils bien aimé, le duc de Galabre, mourut le H novembre de la même année, à l'âge de 31 ans. Ce prince était

m KISTOIRB

l'idole (lu peuple. Sa mort jeta la consternation dans le rovairme. Courbé SDUs le tonp de eelte grande ^llliclion . I^»feei f \ym>u d.nrs ses seiiliiueiits relii^ieiix iTiKi iési';n;>fi()r) htK njnt'. vl de si-s f»'vn's s'éehappèreni ces paroles du p.se.iiii7ic " couronne r>( loniJi/i de lua tête : niallHiar à nrei , malbnrr a vous î » Eefio lugtihrt «h-s presseiilinienis (|ui a«]^itaient son ea-urà l'idée deî^ périls, auxtjueis ses Etatsseraicnt exposés sous la minorité delà princesse destinée à lui sueeéder ; car le duc de Calabre ne laissait qu'une fille, qui, sous le nom de Jeanne, devait acquérir un« si trlsle célébrité , et sa ff ïnme enceinte de la priaeesse Marîe.

Une lettre du roîde Naples , — lettre expansive et touchaotc , — apprit à Marseille que Tîmplaeable Destin avait séché dans ses racines l'arbre royal qui ceuTrait la maison d'Anjou. Cette nouvelle y causa un deuil général , et Tinfortuné père dut trouver quelque consolation dans ïes profondes sjmpatliies, dans les ferventes prières, dans les larmes spontanées detout un peuple. A la même époque, laprésenee de Blanche deTarente, fille de Philippe , prinee de-Tarenle et d'Achaîe , vint distraire la douleur publique par le spectacle des brillantes fôtes d'usage , en pareille occasion. Mais à part cette agitation bien vile effacée derrière l'événement qui l'avait causée, comme le remous de la mer sillonnée par la quille d^uil vaisseau , Marseille vécut , pendant quelques années, de sa vie monotone et régulière. Robert, son souverain , ne songea plus qu'à prévenir, autant qu'il était en son pouvoir, léclat des tempêtes politiqtres, dont lavenir était gros. On a vu <jue Charics-le-Boiteux avait substitué la Provence aux enfants mâles qui desceinl raient de lui. Celte province appartenait doue aux princes de Tarenle, et, à ieurdefînif. aux ducs de Duras. Robert , dcrop^eant au testamonl s ili iirn l <\c son père, insfilua Jeanne et Marie héritières du lovaunie i\v^ Deux-Siciles , ai{i>i que des comtés de Provence, de Forea}(}uier et de Piémont, qu'il déclara inséparablement unis h la couronne. Jeatme l'ainée , à peine âgée de sept ans, devait bériter de tous ses Klats, avec substitution de sa sœur, dans le cas où elle mourrait sans postérité. « Ainsi la destinée de la Provence continua d'être liée à celle du royaume de Maples, dont elle partagea les vicissitudes; destinée funeste ! qui la conduisit à faire des efforts presque continuels ,

UE MAKSbllLLE.

pour maintenir sur uu trône chancelant des princes, ((iii venaient ensuite , lorsqu'ils en étaient chassés , retomber sur elle , et i'écrasttent sous le poids de leur grandeur. (pai>o!i). »

Marseille et toutes les Gommunnutt's de Provence |)rctlTcnt iHJinmage à la princesse Jeanne , et à Marie en qualité d'héritière substituée. Robert crut affermir la couronne sur la tète de Jeanne, en la fiançant à André, second fils de son neveu Cliaroberl. Par cette alliance en effet , il réparait le tort que son testament faisait à la maison d'Anjou-Hongrie. Les événements se chargèrent de déjouer la prudence du vieillard ; mais nul ne put alors prévoir le dénouement sinistre que Tavenir réservait à cette union de doux enfants, saluée par la joie des fêtes éclatantes (1333). Débarrassé du souci de sa succession, le roi vint en Provence, pour combiner avec Benoit xii , successeur de Jean xxii , une nouvelle attaque contre la Sicile. Arrivé à Marseille en 1338, il fit un court séjour dans son comté et retourna à Nuples, où, après une tentalive malheiucuse sur la Sicile, il mourut le 19 janvier 13i3, h l'à^çe de 0 4- ans. Il un avait ré^'né ti'cnle-liois cl avait mî'rilc le litre jîlorieux Je Boii , qne lui donnèrent les Pruvcnv^ux. Digne fils de Charles ii , coiiiiiic lui , il honora le tronc par ses vérins ; comme loi, il Tut pleuré par ses sujets, (jiii I aj>[)elaienl leSaloinuf) (le son siccle. Mais les hénédictions île son pcnjiN' ne sulTirent pas à ciiinier les terreurs de raiiguslc mnnt nut. Sur le seuil de l'Eternité, son regard avait entrevu une pa^^e sinistre daî!>< le livre du Di.'stin ' L'aversion de Jeanne pour son époux renfei inail un mystère, dont il emporta le douloureux pressentiment dans la totnhe !

Toutefois, la mort de Robert ne causa d'abord aucun bouleversement dans SCS Etats. Tous les citoyens reconnurent rautorité des nouveaux ministres. Les Provcnrnnx renouvelèrent leur serment d'ohéissanee entre les mains d'Hugues de itaux, comte d'Avelin, de nuiilaumede Sahran, comte d'Arian, de Roger deSaint-Séverin et de Pierre de Gadenet. Les Marseillais, toujours jaloux de leurs privilèges , envoyèrent des députés, pour aller prêter serment de tidélité à la reine et lui demander la confirmation de leers franciiises. Jeanne satisfit à leur désir, promit de venir en jurer de nouveau Tobservalion à Marseille , & Texcmple de ses ancêtres , et

Digrtizeij Ly <jOOgIe

290 msTome

rcfommaiii la pur éciil au yiand séiiuciial du coiutc de les respecter i>cru|jiilt'ust.iiit^ nt.

Assurrnieril, jiiiiiais front plus hoaii n'avnit eu , pour auréole, le ccirlf d or du diadème ; jamais main plus hlaiirlie n'avait tenu un SLcpU e; jamais reine n'avait lait ressortir, sur la pourpre d'un trône, plus séduisante majesté. Jeanne avait reçu du ciel tous Jes dons de l'cspril cl tlu rurps. Mais à un génie supérieur, elle joignait une âme passionnée, trop vite épanouie aux chaudes brises de Baîa , au soleil brûlant de l'Italie. Jetée en victime par la raison d' Elat à l'imbécile et impuissant élève d'un moine , elle ne put maîtriser l'impérieuse ardeur de ses sens et brisa des noeuds détestés. Irrités des intrigues de frère Robert, qui éloignait des emplois les ministres du roi défunt , pour y placer des seigneurs hongrois , et ramener l' influence tudesque, anéantie en Italie avee la faction gibeline, les Napolitains résolurent d'arriver à ce but par un crime. Le mari de la reine fut assassiné et son cadavre jeté par une fenêtre (1 8 sept. 1 345). Louis , roi de Hongrie , apparut alors dans le royaume de Naples , avec un lugubre drapeau noir, sur lequel était peint son frère étranglé; et Jeanne, qui avait vainement confié le soin de sa défense à un second mari , Louis de Tarente , son coiisin , fut forcée de chercher un asile en Provence (1 348). Elle reçut à Marseille un accueil digne de son rang ; et, fidèle à sa promesse , elle alla avec ses barons et ses gentilshommes au cimetière des Aceoules , oîi, du liant de son Irùne , elle jura sur l Evangile , et devant le peuple assemblé , d observer les chapitres de paix et les privilèges de la cité. Ace serment de royale pmteclion , les syndics, les conseillers municipaux et la louie répondirent unanimement par le sei ment de fidélité.

La reine-comtt ss( ne quitta pas Marseille, sans y laisser le souvenir d un aele de i)onne et saine justice. La ville haute et la ville basse vivaient toujours sous un gouvernenjcnt différent. }^S^ — depuis la tentative d'insurrection des habitants soumis à la juridiction épiseopaie, — une émigration s était doucement faite ; si bien que la ville supérieure était à peu près déserte en 1348. Indépendamment de l'anomalie révoltante d une pareille situation sociale, il y avait maladresse à concentrer toute la popukition sur un seul point » en abandonnant à la misère la plus

aiTreuse quelques parias errants dans une ville de tombeaux. La liamère, qui divisait en deux cstégories les descendants de Vantique Phocée , s'écroula tout k coup à ia voix généreuse de Jeanne ; et » désormais réunis sous les mêmes lois municipales , sous la même administration, ils ne formèrent plus qu'une seule et même famille.

Au bout de quelques jours, la reine se rendit &Aix, oii les barons de Provence et les consuls de la ville la dédarèrent captive , sous prétexte qu'elle devait , de concert avec le roi de France, échanger son comté avec quelque autre domaine , en faveur du duc de Nofflttudie, fils de Philippe de Valois. Rendue à la liberté après avoir promis de renoncer à ce projet, elle prit la route d'Avignon , où elle fit son entrée le 1 3 mars sous un dais , escortée par les cardinaux. Elle y fut accusée du meurtre de son premier époux , plaida sa cause elle-même eu plein con^ihluire cl fut déclarée innocente.

Les époques d'alfâttement moinl sont celles de prande mortalité. La (itpupiilaliun fut i-apide , vers le milieu du xiv^ sièele. Pour ne citer (ju'uu exemple , dè.s l'an 1330, une seule ville, Narfuimie, avait perdu, eu (juatre ou eincj ans, près de cinq cents t;miiiles. Par-dessus celle dépopulation trop lente , vint rexternnnation , la grande peste noire, qui d'un coup entassa les nioits par toute la chrétienté. Elle commença en Provence à la Toussaint de l'an 1 347. Dans ia plupart des cités, il n'échappa qu'un habitant sur dix; Narbonne perdit trente mille personnes. De douze consuls , Montpellier n'en conserva que deux; et durant seize mois le fléau se promena lentement de la Garonne à ia Méditerranée , emportant, partout où il passait, les deux tiers au moins de la population. A Marseille, il sévit avec une rigueur inouïe. On exposait les cadavres à la porte des maisons, ou bien on les jetait par la fenêtre. Tout commerce avait cessé , et les citoyens s'évitaient pleins d'horreur et d'effroi! Naples ne fut pas plus épargnée que la France et le reste de rilalie. Louis s'en échappa secrètement pour passer en Hongrie (mai 4348), et les partisans de la reine , avertis de son départ précipité . songèrent à accomplir k révolution qu'ils méditaient. Jeanne , rappelée par eux , n'osait se fier à des espérances trompeuses ; et d'ailleurs elle manquait d'argent pour

232 IlISTOmE

mellrc une ai mée sur pied. C'est alors que Clément vi , prolhani liabiiemcnt de la pénurie de celte priiiresse, en obtint, pour lui et ses successeurs, la cession de la ville d'Avignon, moyennant 80,000 florins d'or , — cession qualifiée de maudite par les contemporains, et que la minorité de la reine rendait absolument nulle (juin 4348). A ces 80,000 florins, Jeanne ajouta de nouvelles sommes empruntées, s'embarqua de Marseille au mois d'août, et arriva à Naples au milieu des transports de joie d'un peuple aussi prompt à retirer qu à donner son afTection à ses maîtres.

Laissons Jeanne aller défendre en Italie une couronne que se disputent plusieurs ambitieux , et suivons les événements qui vont troubler la Provence. La reine avait chargé Aimerîe RoHandi , gentilhomme italien , d'administrer le comté , en son absence , à titre de sénéchal. Or, les privilèges du pays exigeant que ce gouverneur ne fût pas étranger, les Provençaux refusèrent de le reconnaître. Les Marseillab seuls obéirent aux ordres de la cour. Le nouveau sénéchal fut à peine installé qu'il destitua Méollon , seigneur de Saint-Savournin et viguier de Marseille , négligent dans l'exercice de ses fonctions; puis il nomma à sa place Octavicn de Cavalcanlihus , genlillioiimie llorenlin , auquel il adjoignit Hugues de MalL'spinc, en qualité de licukiKnil, Alors, une lultc devint imminente, et l'on s'y prépara départ et d autre, Les Marseillais , qui cherchaient des alliés, s'adressèrent à Charles de Grinialdi , seigneur de Monaco , à la maison de Baux , à la communauté du Martigiicscl à la ville d'Arles. Partout on rejeta l( u s propositions. S m (r. ( m rflnilcs , les Etals-Généraux, ns^nnIiKs h Aix , envoyèreul Ikrlrand de Bouc et Imhert d'Alamanon à Mai seille , pour y faire des propositions de paix ; et il fut décidé , dans un conseil de ville, qu'on enverrait une députalion à Jeanne, afin d'obtenir qu'elle s'expliquât sur le privilège de la province , et une au pape pour implorer sa médiation. Mais les choses se gâtèrent de nouveau. Les Provençaux rompirent l'armistice, et ce fut les Marseillais que le pontife sembla vouloir rendre responsables de la mauvaise foi de leurs adversaires. Rogier, .sergent d'armes de Gément vi , fut mal accueilli par l'assemblée d'Aix , à laquelle il apportait des paroles de paix. Aussitôt , en vertu d'un décret , Marseille pourvut à sa défense , répara ses remparts , fit

DE UABSEILLE. 139

des levées d*faommes , et prit toutes les mesures nécessaires pour soutenir avec honneur Tautorité de la reine. Cependant , le Saint- Père avait fini par préparer les voies de la conciliation , quand Jeanne , après quelques velléités de résistance , comprit qu'il y allait de son intérêt — de respecter le privilège qu'on revendiquait, et révoqua Ilollandi, sa créature, pour nommer Raymond d'Agoull à sa place (1350). Les coninuines déposèrent les armes et se soumirent à la reine, dont une honue inspiration suffît pour empêcher un conflit sanglant entre Marseille et le reste de la Provence.

A culte époque , Jean ii , dit le Bon , vuiiaiL de succéder à son père Philippe v. Do nombreuses altérations de monnaies, des persécutions contre les marchands étrangers , { assassinat de son favori Charles d'Espagne par Cliarles-Ie-Mauvais, roi de Navarre (l3oi), l'invasion du prince de Calies dans le Midi de la France, lequel déût et prit Jean à la célèbre bataille de Poitiers (19 septembre 1306), marquèrent tristement les premières années du nouveau règne. Pendant la captivité du roi , la France fut en proie à d'horribles calamités L'insurrection des paysans picards, dite la Jacquerie, la guerre civiieentrele dauphin et Charles-le-Mauvais, les ravages des compagnies portèrent au comble la misère publique. A la tête de quelques-unes de ces compagnies , un aventurier français , Âmaud de Gervolle , né dans le Périgord , et surnommé VArchipréire, désola par ses brigandages la Bourgogne et la Provence. Ce chef de bandits, qui ralliait à sa bannière les mécontents de la noblesse , était le vil instrument des ennemis de Jeanne. Toutes les cités, dévouées à la reine, tirent des tentatives inouïes pour défendre le pays contre tes bandes de Tarchiprétre. Marseille, en état de repousser toute surprise directe , se concerta avec les communes d'Arles , de Nice , de Toulon , d'Avignon , de Grasse et d Ilyères , sur les moyens d étouffer la révolte. En même temps , elle demand i di s secours à la cour de Naples , oidoiuia des prières puljliques pour le triomphe de la cause royale , et déploya son oriflamme sur les remparts. Enfin , l'occasion de combattre s'offre à son impatience. Averti que l'avocat Simeonis lui eonduii I ,G00 habitants de la ville de Venee , le comte d Aveliii jelte ses troupes sur le territoire Marseillais, pour empêcher cette jonction. Aussitôt, deux colonnes sortent de la ville , s'emparent d' Aubagne , du

château et du bourg de Saint-Maroel , et restent maîtres de ces deux places , malgré les efforts désespérés du eMiufe d'Âvf'îin.

Cependniil le> compagnies de rarcliiprètreconlinuaiem à ravager les terres de la reine , arrachant les arbres el les vignes , maltraitant les habitants , massacrant les uns , et emmenant les autres prisonniers. Les milices du pays étaient trop faibles pour lutter contre des troupes familiarisées avec le crime et le danger. Il fallut aToir recours à l'appui de Jean , comte d'Ârmagnac« auquel on promit 35,000 florins d'or, c'est-à-dire 338,100 livres, pour l'indemniser de ses dépenses. Jean vint en Provence avec 2,500 hommes bien armés et montés sur des chevaux barbes , et les Marseillais lut envoyèrent cent arbalétriers. La guerre, quoique poussée alors avec plus de vigueur, n*eut pas un meilleur résultat. Les bandits se recrutaient sans cesse de nouveaux mécontents. La révolte se multipliait , éclatait sur tous les points , sui^issait au cœur de chaque ville. Blarseille vit le prévôt de son diocèse , Antoine de Baux, frère du comte d*Avelin, prendre les armes, s'emparer, avec une poignée d'hommes , du chftteau de Roquefort , dans lequel elle avait mis des troupes , et faire une tenutive inutile sur La Gadière. Efiirayé des proportiona que prenait la rébellion, le sénéelial de Provence accourut à Marseille , et , donnant de justes éloges à la noble conduite des habitants , sollicita le conseil de ville de lui adjouidre une commission , choisie dans son sein , pour la direction des affaires, dans ces eireonstances cntiijues. Ce témoignage de haute estime loueha nalurellement le conseil , et l'on procéda à la composition de celle eoninussion. Mais ( liaque jour apportait de nouvelles alarmes. A peine Marseille s'était-clle disculpée , vis-à-vis du Saint-Père, de toute participation aux ravnees exercés par les brigands dans le comtat Venaissin, sous les enseignes usurpées de son écusson , — qu'elle fut , à son tour, menacée jiar l'armée des Indépendants. Toutefois 1 orage s'éloigna d elle et alla s'abattre sur un autre point. La guerre civile eût peut-être bien longtemps encore désolé la Provence, que ne pouvait secourir la reine , elle-même abandonnée au milieu des factions, si la mort du comte d'Avefin n'eût éteint le fcuqne sa vengeance avaitallunié (1360). Des paroles de gratitude, voilà tout ce que les députés de Marseille rapportèrent de la part de l'infortunée reine , avec

DE IIARSBUXB.

la C(»iilii inalion, au profit du la c'oiinmuu' , de la pos5(^'ssion du château cl du bourg de Saint-Marcel , précédemment enlevés au comte rebelle'. C'en fut assez pour payer la généreuse cité de tout son dévouement , de tous ses sari ifiees , de toutes ses terreurs.

A la faveur de l'effroyable anarcliie qui régnait dans la Provence, en proie aux fureurs de trois fléaux , la guerre , la famine et la peste , Marseille semblait avoir recouvré momentanément sa vieille indépendaDoe. A travers les grands événements (pie nous avoua racontés y quelques changements s'étaient introduits dans son organisation municipale. £n 4316 ou 1317. on avait porté à 450 le nombre des membres du conseil de ville. Quarante d'entre eux composaient le conseil particulier du viguier. Elus le 7 octobre de chaque année , diaprés les règles prévues par les chapitres de paix, ib entraient en fonctions » le jour de Saint-André. Une simple pierre , appelée k^parkumi , servait alors de tribune ; le scrutin était toujours public , les votes consignés dans le registre des délibérations , tenu par le notaire-secrétaire , et une commission exécutîve mettait en vigueur les décisions de la majorité. En 4360 , les ressorts du pouvoir royal s'étaient tellement relâchés , que le viguier semblait être plutôt rinstrumént passif des volontés du conseil municipal , que le représentant des droitsdela reine Jeanne, et la créature du sénéchal de Provence. Ainsi souveraine de fait , mais sans songer à protiiei des calamités publiques, ni de l'aflaiblissement de l'autorité royale, pour rétablir de droit la forme rq)iil)lir;une de son gouvernement, Marseille traitait de puissance 5 pui s^iiK (■ nvec les Républiques d Italie. lorsqu'on 13.) 7 elle permit aux Florentins d'armer huit galères dans son port, pour se défendre contre les corsaires , pendant leurs excursions dans certains

, Dcpnis cette époque jusqu'Mn révolnfion , la ville de Marseille a sn'gnf-vr fîe Saint- Marcel. Les consuls d'abord , et ensuite ternaire et les échevins, excrcèrcul les droits seigneuriaux dans le territoire de ce fief et de ses dépendances , en oonunant le viguier et les offieien de jwUee ; de sorte qw toas les propriélaireB des biens sfttiés dans e« lieux étaient vassaux de la ville , sans dislinctioD. Lo clif\t(>uii de Saint -Marcel était tutrefois un lieu de dércnse , et les Marseillais en confiaient la garde à un de leurs concitoyens qui avait le titre de châtelain. Ce château n'existe pins. Les comptes delà rommtmc font mention des honoraires du châtelain de Seitil-Marcel Jumiiic dans le wu'' siècle. prières du prûne se ftâsttttDt poor les lubilents de ManeiUe, comme «tonsure. Les péDÎlents de ce lieu a^* faient miiiie ami lilauies : $pirHw tanett éd, etuiodi lÊ«n$iikm* (fabiib).

m HISTOIIŒ

parages, ou Pisc prétendait avoir le privilège de pénétrer seule, des ambassadeurs Pisans vinrent se plaindre et la menacer ; elle répondit fièrement — que jamais empereur ni pape n'avaient fixé une limite à sa navigation ; que la mer était libre ; que, ne reconnaissant pas de pareils privilèges , elle n'avait pas cm offenser Pise en rendant service à Florence, sa fidèle alliée; et qu'enfin, toujours prête à continuer des rapports de vieille amitié , elle s'en remettait à la garde de Dieu pour le triomphe de sa cause , si Ton attaquait ses vaisseaux ! C'est avec la même fermeté que Marseille refusa l'extradition de quelques proscrits , réclamée par Gènes , — déclarant que , distincte du comté de Provence avec un gouvernement particulier, elle ne relevait pas des traités passés entre la République Génoise et les comtes de Provence , et violerait ses statuts , en accue.iilaal une deniande contraire à ses franchises. Certes, c'était décliner nettement une dépendance politique, dont elle aurait pu loui-a lait secouer le joug , si le souvenir des luttes passées ne lui eût fait redouter de compromettre la prospérité de sa vie sociale, en la livrant aux liasards d une révolution. Dévouée, par habitude, par intérêt et par afï'eelion h h maîs(»n d'Anjou , elle ne veillait , avec une inquiète sollicitude , qu au maintien de «es privilèges municipaux. Le jour où l'on y portait atteinte , la vengeance suivait de près l'injure. En 1360, au mépris des chapitres de paix , qui affranchissaient Marseille du paiement de toute espèce d'impositions dans la Provence , les habitants d'Arles voulurent soumettre à un droit et capturèrent une barque chargée de blé , destinée à Tapprovisionnement de la cité Phocéenne. Le conseil s'en émut ; aussîtét une galère Itit armée, remonta le Rhéne , et débarqua des troupes qui pillèrent le pays et emmenèrent vingtcinq prisonniers. Du nombre étaient trois domestiques du sénéchal, qui en réclama de suite la délivrance. Led Marseillais crurent voir dans cet empressement une preuve de complicité ; et , non seulement ils ne rendirent les prisonniers qu'après la restitution de la barque; — mais ils poussèrent l'animosité jusqu'à méconnaître l'autorité du sénéchal , jusqu'à s'opposer à I installation du viguier, des juges de première instance et d'appel , et des autres officiers royaux , qu'il venait de nommer. La reine aurait pu, à bon droit, se plaindre de la rigueur avec laquelle lus

Htrseîllais se faisaient justice eux-mémeB. Cependant , leurs protestations de fidélité la rendirent indulgente , et le sénéchal reçut l'ordre d'observer religieusement les chapitres de paix. Du reste ,

il eût été aussi dilTictle qu'impolitiquc à la malheureuse Jeanne de sévir contre des vassaux, dont rattachcmt'nl grandissait avec ses infortunes et apportait à son cœur le baume des saintes consolations. Ce n'est pas sur les témoignages obligés de leur soumission qu un souverain peut sûrement baser l'amour de ses sujets ; il n'en doit iiusurer l'étendue qu'à ces élans spontanés de l'âme , par lesquels tout un peuple s associe à la douleur , au désespoir de ses princes. Jamais ces sympathies ne faillirent «à Jeanne , dans ses heures de deuil. Marseille pleura avec elle la mort de Louis de Tarente (16 niai 1362) , Marseille rendit de grands bonneurs à sa mémoire, députa douze de ses plus notables citoyens, pour déposer aux pieds de l'auguste veuve le tribut de ses regrets , et confia Téloge funèbre du prince à la parole éloquente de Guillaume Grimaud, abbé de Saint-Victor.

Cet abbé, homme respectable et d'un caractère ferme, fut cba r gé par Innocent vi d'aller à Naples, pour présenter à la reine des compliments de condoléance, et pour veiller sur ses actions. Gomme il se trouvait à Florence, au mois de septembre de la même année, • il apprit la mort du pontife et s'écria : « Si je voyais un Pape qui rétablit le Saint-Si^ où il doit être , et qui abattit les tyrans , je . mourrais content, lelendemain.» Dieu enlenditses voeux, et le choix tomba sur lui. « Elevé dans un cloître , dit Thistorien Papon , ennemi de la cabale et de l'intrigue , éloigné alors de sa patrie , comment aurait-il pu se flatter de réunir les sufirages des cardinaux , intéressés pat politique autant que par vanité à ne choisir le Pape que dans le sacré collège ? »

Guiilauiue (îriniaud reçut, sur la roule de Florence à Naples, le courrier qui lui portait la nouvelle de son élection. 1! se rendit àM;ii ^* ille, oii il arriva le 28 octobre, envoya sur le cbanij» son conseiilenienl au conclave , et fit son entre*' ii Avii,'non le 30. Le 6 novembre suivant, il était sacré évêijuc et ( ouronné Pa|)e. sous le nom d'Urbain \. Guillaume n'oublia pas, sur le trône poniili< al, le monastère — à la solitude duquel l'avait arraché une fortune inouïe. 11 en conserva 1 iiabit toute sa vie; et par sa protection,

iSH HISTUlKb:

la célèbre abbaye, réparée et fortifiée, eut de nouveaux privi-^ léges, des reliques et des ornements précieux. — Marseille eut naturellement une large place dans les affections d'Urbain t; peu de temps après lui avoir rendu un bon office , en mettant cent arbalétriers à sa disposition, pour secourir les Florentins , elle eut occasion d'éprouver sa bienveillance. 11 y avait toujours, dans les esprits, un reste de cette agitation que les troubles passés avaieul imprimée à la société méridionale, et que la faiblesse du gouvernement ne pouvait comprimer. Les plus petits intérêts allumaient la discorde entre les villes. On a vu que Marseille et Arles, toujours jalouses de leurs privilèges, les défendaient avec plus de raideur que de zèle , et quelles vidaient leurs différends par la voie des représailles , quand la loi était impuissante à les terminer. Malgré les présidantes recommandations de la reine , le sénéchal, très mal disposé pour les Marseillais , saisissait le moindre prétexte pour satisfaire son rcssmliuicnt. Il voulut 1rs assujétir à uu droit de {)Ci\^e qu'on avait t labli à Aix. Mal lui en prit. Le conseil municipal lui dodara que la ville ne reconnaîtrait plus son autorité , s'il jH»rsi.«:tait dans si prélcufion. Urbain appuya les plaintes des Marseillais, et le sénéchal, obligé d'entrer en no^iociation, proposa de soumettre l'aflaire à des arbitres. — (aI expédient ne lui réussit pas ; car les juges amiables lui donnèrent tort et eondurent à la restitution des sommes induement payées par Marseille, en même temps qu'à l'exemption définitive , pour la commune, de toute* espèce de droits dans la Provence, conformément aux chapitres de paix. Le sénéchal , contraint , pour la seconde fois de s'humilier devant le triomphe de la puissante cité, fut autorisé à venir faire entériner les lettres de provision qui le confirmaient dans sa charge, et prêta le serment d*usage entre les mains des vainqueurs.

Un an s^était à peine écoulé depuis la mort de Louis de Tarente, quand les intrigues et les ambitions 8*agitèrent autour de Jeanne , dans le but de s'emparer du beau royaume des Deux-Sieiles par une alliance. roi Jean , qui était venu assister au couronnement d'Urbain v, avait prié le pontife d'user de son crédit pour décider la reine à épouser Philippe, .son quatrième fils. Urbain s'y était en effet intéressé. Mais jalouse de gouverner , et craignant de sfi donner un maître en épousant un lils de France, la veuve de Louis

jeta les yeux sur Jacques d'Aragon , roi titulaire de Majorque, oomie de Roussillon et de Gerdagne. Le Saint-Père conserva , quelque temps, du ressentiment contre elle et ne le dissimula pas, le jour oii Jacques, au lieu de se résigner à être le premier sujet de son épouse , osa prendre , dans plusieurs actes, le titre de roi de Naples. Cestsous rinduence de cette rancune peu chrétienne qu'il liivorisa le couronnement de Tempereur Charles iv dans Féglise d'Arles, (juin 1365), au détriment des droits de Jeanne, la légitime souveraine dont les réclamalions furent sans résultat cunuiie elles étaient sans force.

Deux ans après, Urbain v, iidèlo au vieu ({u'il ;i\ ait formé avant de porter la tiare, résolut d'aller rétablir le Saïul-Siege à Rome. Il partit d'Avignon le 30 avril 13()7. et se rendit à Marseitle le 3 mai. Il y fut l'objet d'une réception spl( iiili(ie et fut saisi d'une douct' (Miiulion, en pénétrant sons it-s voûtes du eloître oii s'étaient écoulées quelques-unes de ses ealmes années. Le 10, il s'embarqua sur une flotte de vingt-trois galères et lit voile pour l'Italie. Le 4 6 octobre suivant, il entrait à Romeavee une eseorte de 2,000 gendarmes , pour prendre possession de la chaire pontificale. Une fois installé au Vatican^ il parut oublier ses griefs contre Jeanne d'Anjou, devint son meilleur conseiller politique et l'aida à conjurer deux tempêtes qui faillirent éclater sur la Provence. Deux princes en méditaient presque en même temps la conquête. L*utt , Jean de Gaud, duc de Lancastre, second fils d'Edouard ni, roi d'Angleterre, réclamait une partie du comté, du chef d'Eléonore sa trisaïeule , femme d'Henri tii. La reine , pleine de terreur à cette nouvelle, eut recours à la médiation du Pape; et le roi d'Angleterre, à la sollicitation d'Urbain, engagea le duc de Lancastre à mettre bas les armes , en lui annonçant l'intention de Jeanne de soumettre à la décision de la justice les demandes qu'on formerait contre elle au sujet (le la Provence. L'autre ennemi, beaucoup plus redoutable, était Louis , duc d'Anjou , gouverneur du Languedoc pour le roi Charles V, son frère. Ce prince, dont la convoitise avait besoin fl.' se cacher sons l'apparence d un droit , se fit ccdtr le royamue d'Arles par l enquîreur Charles iv, et s'autorisa de celte ccssit.n déri.soire pour entrer en Provence. Bertrand Dugucs( lin , qui commandait l'armée composée de Français, d'Espagnols et des troupes

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du €omte d'Annagnao, assiégea Tarascon, le 4 mars 1368, prit la ville par trahison, et alla camper devant Arles, le 11 avril. Mais il rencontra une résistance ai vigoureuse, qu'après un succès sans importance, il se retira au bout de dix-neuf jours et repassa le Rlidne.

Jeanne se trouvait alors à Rome , où ses brillantes qualités avaient fini par subjuguer ie pontife. Elle remuait ciel et terre pour arrêter la marche de Louis d'Anjou. Secondée par le sénéchal de Provence , elle animait par ses letires et ses émissaires le zèle (les villes et des vassaux. Les villes d'Aix et de Marseille, qui suivaient avec inquiétude les pro^rrès de cette guerre, formèrent une ligue défensive avec toute riudcpendance de deux Reinil)li(juos. « La faiblesse du gouvernement les autorisait à se rcfîardcr comme telles. Dépourvues de son appui , elles ti"( ii pouvaient trouver que dans leur cou ra^^e. Elles promirent, s(mi> It li on plaisirde la reine, de se soutenir mutuellement contre quicoïKjue serait assez téméraire pour attaqui'r leurs privilèges ou leur liberté. La reine approuva cette ligne que la présence du danger rendait nécessaire; mais quand il fut passé,. elle Tannula comme un monument de sa faiblesse, et comme un acte dangereux pour son autorité (papon). » Débarrassée d'un côté de Louis Anjou, à qui elle avait fait entrevoir des espérances sur sa succession, elle eut à lutter contre les eomtes de Yintimille, qui cherchaient à faire renaître les beaux jours de leur grandeur détruite par les comtes de Provence. Un traité (23 février 1369] vint à propos lui rendre une tranquillité dont elle ne devait pas jouir longtemps. C'est pendant le séjour de cette princesse à Rome , que le souverain pontife, émer-* veillé de son génie, lui donna la Rose d'or , de préférence à Pierre, roi de Chypre et à son fils qui briguait cet honneur ; et quand les cardinaux lui représentèrent combien était insolite une pareille distinction accordée à une femme, en présence d'un roi , il répondit : «C'est qu'on n'avait jamais vu un abbé de Saint-Victor sur la chaire de Saint-Pierre. » — Assurément, il aurait pu justifier cette bautc faveur, en ajoutant que, malgré ses défauts , Jeanne était encore de beaucoup supérieure par son mérite ;\ la plupart des rois; car il fallait avoir une rare habileté pour désarmer, sans combattre, deux adversaires puissants et dévores d ambiliou.

Impuissant contre les nombreux possesseurs des terres de i'Ëglise, Urbain ▼ reprit le chemin d'Avignon , le 26 août 1369, débarqua , le i 6 septembre, à Marseille , qui salua son retour avec l'ivresse de l'enthousiasme ; puis , aprbs quelques jours de repos, il continua sa route vers la seconde capitale des papes, où il mourat le 1 9 décembro 4379. Urbain v est un des pontifes, qui ont le plus honoré la chaire de SaîntrPierre. Pendant huit ans de règne, il se distingua par sa libéralité, son esprit de sage réforme et l'active protection qu'il accorda aux sciences. Son corps fut transféré dans Tabbaye de Saint-Victor de Marseille , où on lui éleva dans le chœur un magnifique mausolée.

La mort d'Urbain v fut un malheur pour la reine; le jour, où son appui et ses conseils lui manquèrent, de nouveaux malheurs fendirent sur elle , pour se terminer par une effirayante catastrophe Trop âgée pour devenir mère, elle avait institué son héritier Charles de Duras, époux de Marguerite» troisième fille de sa sœur Marie. Or, Charles avait été élevé sous les yeux et dans le camp du r(ti (le Hongrie, — le monarque le plus intéressé à nourrir des seiiùmciits de haine dans le cœur du jL'une prince. En outre, Jeanne s'était créé un ennemi cruel dans le pape Urbain vi, successeur de Grégoire xi, en employant toute son intlueiK t- à le déposséder de la liare et à faire nomintT Clément vu à sa place. Pour se veiii^rr, Urbain vi, — (jui s>legaii à R lue , tandis que Clément vu tenait sa cour à Avi^rnon , — excommunia la reine, la déclara schismatiquf < t (Ii lIiuc du trône, et offrit la couronne de Napîes à Chni lt s de Duras. I/infortunée Jeanne tourna ses regards vers la France, et, pour s'assurer l appui de Charles v, transporta sa succession sur la tète de Louis d'Anjou (23 juin 1380). Ainsi déshérité , Charles de Duras accepta l'offre d'Urbain vi , se fit couronner à Rome (1 381 ), et marcha sur Napies, où il entra triomphant. La reine s'était réfugiée, avec toute sa cour, dans le Château- Neuf; son neveu vint l'y assiéger, pendant que le prince Othoii de Brunswick, son quatrième mari', cantonné dans la ville d'Averse , tentait de vains efforts pour la secourir. Dans ces drconstances critiques, il fallut hien capituler. Jeanne proposa la

< Jacques d*AngoD était mort en 1815.

paix à Charles et n'obliot qu'une trêve de cinq jours, pour se mettre à sa discrétion. Le cinquième jour, Otbon parut devant Naples, fut vaincu par Duras et tom\m en son pouvoir. Tout espoir de salut était perdu. Ne comptant plus sur les secours qu'elle attendait de Provence, l'héroïque princesse se rendit au vainqueur. Elle était la prisonnière de Duras depuis quatre jours» quand les galères marseillaises , équipées à la hâte, à la première nouvelle des dangers qu'elle courait , arrivèrent en vue de Naples. — Charles permit à sa tante de recevoir les commandants de ceagalères, dans la pensée qu'elle leur ordonnerait de le reconnaître pour souverain. Mais hahile à découvrir la fourberie de son lâche parent sous Tartifice de son respect et de ses amitiés , Jeanne trompa son attente. « Les bienfaits dont mes ancêtres et moi avons comblé votre nation, dit-elle aux Provençaux, quand elle fut seule avec eux, le serment de fidélité que vous m*avez prêté, méritaient que vous fussiez plus diligents à me secourir. Livrée aux rigueurs de la faim, réduite aux dernières extrémités, j'ai souffert tout ce que les soldats les plus aguerris seraient à peine capables de souffrir. Si le retard de la flotte n'a été occasionné que par un contre-temps , comme je veux le croire, s'il vous reste (juel(jiie souvenir de mes bontés, si vous respectez le serment qui vous lie , s il est encore dans vos cœurs (jiu liiue étincelle de cet amour, duat vous m'avez donné tant de picnves, je vous conjure de ne jamais obéir k l'ingrat, au tyran qui me relient prisonnière o( qui m a lait tomber du trône dans l'esclavage. Je vous préviens iiu'im' que si I on vous présente quelque écrit, par leijuel il pnrnisse que je l'ai fait mon héritier, vous devez le regarder comme faux, ou comme arracbé parvinlenre et contre mon intention. Ma volonté sera toujours que vous reconnaissiez, pour souverain dans mes Etats au delà des monts, le duc d'Anjou , que j'ai nommé mon héritier universel, et chargé de me venger des outrages qu'on me fait. Partez , allez vivre sons ses lois. Que ceux d'entre vous, qui sont le plus touches de un s bontés et de l'état déplorable où je me trouve, se disposent à détendre mes droits par la force des armes, et à prier Dieu pour le salut de mon âme. Ce ne sont pas de simples exhortations qu(> je vous fais : vous êtes nies sujets , je me sers des droits que le Ciel m'a donnés sur vous , je vous le commande. »

UL MAl'.SKIl.li:. 213

A l'c discours empreint d'une douloureiise llerté , les Marseillais londirent en larmes, et quillèrenl leur malheureuse souveraine, avec la résolution de lenlcr un dernier efl'ort pour la sauvor. — Généreuse pensée que trahirent leur impuissance et la défecUon de quelques villes provençales ! Jeanne avait bien fondé iinr d( rnière espérance sur le ducd'Anjou. Mais il n'aurait pas franchi les Alpes, si la clameur publique ne Vy eût contraint. Làcbe et inbabile dans le métier des armes , il ne savait pas mieux gagner les cœurs que les batailles. Une grande partie du comté refusa de le reconnaître. Irrité de celte désobéissance , il vint assiéger Au,, l'une des villes récalcitrantes; et, ne pouvant la réduire, il la dépouilla de ses privilèges, puis ordonna qu'on transportât à Marseille la cour souveraine et les archives de la Chambre des comptes. Toutes ces lenteurs furent fatales à la cause de Jeanne. Séparée de son mari et enfermée au chAteau de Muro dans la Basllicate, après le départ des commandants Marseillais , elle ne devait plus compter sur rhumanité de son vainqueur. Duras, décidé par le roi de Hongrie à se défaire de son illustre prisonnière , la fit étouffer, le 12 mai 4383 ; et Louis d'Anjou avait à peine pénétré dans TAbnizze avec soixante mille hommes , quand il apprit la fin tragique de sa royale bienfaitrice.

Jeanne de Naples expia bien cruellement le niLiu ire d André de Hongrie , dont quelques historiens rejettent riiiiainie sur sa mémoire. Aussi, trouvons-nous au moins téméraire un pareil jugement, en l'ahsence de preuves, alors (jue le pape Urbain v a si noblement protesté contre les exagérai ions de la caloiuuie. A eAté des faiblesses de la lenune , il faut peser dans la balance la modération de la reine, sa sages<5c , son amour pour la justice, sa fermeté, son éloquence touchante, embellie de toutes les giàees de sa personne , — et se demander si , dans cette existence trop tourmentée , la somme des brillantes qualités ne l'emporte pas assez pour valoir à Jeanne l'indulgence de I Ilistorre. Née avec un esprit vif et pénétrant, cette princesse fut tour à tour un objet d'indignation , d'amour et de pitié pour son peuple ; elle tit respecter les lois , protégea la religion, encouragea le mérite, les travaux utiles, les services rendus à TËtat, secourut l'indigence et flëploya tant de génie dans la paix et dans la guerre civile , qu'elle

ui HisTome De uarseille.

passe, à bon droit, poui I une des plus grandes reines de son siècle. «Jeanne , malgré ses défauts, a dit l'historien Villani , était encore de beaucoup supérieure à la .plupart des rois par des talents et des qualités rares. »

Dig'itizec Ly <j

CUÂPITAË XiV.

Louis I*' d'Anjou. — Sa mort — Cucrrc entre ]cs Marseillais cl haliitrint'; -IWix. — Prise de SaiDt-€anoat par les Fraocais. — Les Tuduns. ~ Marie do Blots. — Louis ii. — Goovoealhn à» Btito-Génémi de PMfeaee. — TMva aeeoidte aux Prafeoç-aux par ChailaBfi.— Marie de Etois et 140» n afrivmt à IbnttDe. Uaîé|e.dabaillitgeet

de la viguerie de Toulon réuni à celui de Marseille. — Situation sociale de MarseUle à la fin du XIV» siècle. — L'inslnictinn placée sou.s la dépendance dti clergé. — Intrigues des ramilles puissantes pour iausser le principe d'élection. — Moditications apportées ao qitène éleeUmI. — Marie de Blois oondal «ne trêve de viogt me» avee Spioela. — Amsrioat de Charles de Duras. — Soumission d'Aix. — Raymond de Turenne.— > Lettre de la reine Marie aux Marseillais. — Marie leur accorde le droit de faire la guerre.

— nntrandapcs de Raynioiid de Tiirennc. — Charles VI, — I,e sire de Boucicaul. — Kort de Haymoud de Turenne. — Louis ii épouse Yolande d'Aragun. — Benoit xiu. Mgoîre m — Latfislai. — EAbrts de Leois ii pour reconquérir te royaame Naplet.

— Se mort. — ham m. ~- Jeanne u. — Alpiioase d'Aragon. — Il as.sicgc Marseille.

— Pillée, sac et incendie de cette ville. — Les Mascarat». — fît-édification de Marsedie. — Sa marine devient lonuidatile. — AI|)honse refuse de restituer les reliques de Saint-Louis de Marseille. — Agression des Catalans. — Héroïsme d'un Marseillais. ^ "haité de paix de 148t. — AiaaaMDal du gnuid Sénéchal de Pïovence. — Mort de Ltwin.

Quand il connut le drame lugubre du château de Muro , Louis d'Aojou parut animé d'une ardeur plue belliqueuse. Ce n'était plus comme défenseur de Jeanne , mais comme héritier légitime de !a couronne de Naples , qu'il courait maintenant à la conquête de riulie. Âusei, nullement intimidé par les foudres d'Urbain vi.

S46 HISTafflE

il vit bientôt un grand nombre de seigneurs napolitains su ranger avec leurs vassaux sous sa bannière. Dans la ccrtiluJc du liiomphe , il écrivit dlmola aux Marseillais , le 10 août 1383, pour leur annoncer ses espérances et les assui ei de sa gratitude à leur égard. Louis en elTut, après un premier succès , pénétra dans la Pouille , où l atlendait une division de son armée. Mais Cbarles de Duras évita toujours d'en venir à une action décisive , et se contenta de liaiv t lor les postes avancés de son adversaire. La tlolty provençale n'avait tait que peu de dégâts sur la côte et se trouvait empêchée de rien entreprendre d'important. Bientôt la famine et les maladies vinrent décimer l'armée française , découragée déjà par l'inaction. Les trésors immenses, qu'on avait apportés de France, étaient épuisés. Le duc d'Anjou , forcé de vendre jus(|u'à sa vaisselle, ses é({uipages et sa couronne , n'avait conservé qu'une cotte d'armes de toile peinte. Tant de malheurs aigrirent son caractère. Pour sortir d'une situation aussi déplorable, il fallait vaincre. Louis proposa jusqu'à dix fois la bataille à son rusé compétiteur. Charles refusa toujours ; si bien qu'outré de dépit et vaincu sans combattre , le duc d'Anjou mourut de chagrin à Bari le 20 septembre 1384. Par son testament il laissait, pour recueillir ses prétentions, un enfant , et , pour les faire valoir, une femme.

Tandis que Louis i*' d'Anjou tentait d'inutiles efforts pour conquérir l'héritage de Jeanne et succombait à la tâche , le regard tourné vers ce beau royaume tant convoité, deux factions partageaient la Provence, et une troisième surgissait dans l'ombre, pour demander la réunion du comté h h monarchie française. Les Marseillais, qui formaient l'élite du parti angevin, luttaient avec la moitié des barons contre lesamis deCiiarles de Duias. Les autres s'étaient confédéré.»? avec la citéd'Aix, trop jalouse de Marseille pour ne pas défendre la cause du meurtrier de Jeanne. Les habitants d'Aix commencèrent les hostilités par la prise de Cliàteauueuf ; les Marseillais, à leur tour, rassiégèrent et la reprirent, puis s'emparèrent de Roqiievnire et d'Auriol , oh ils mirent une garnison. Enfin , pour en terminer plus pioiupleiiif'ui avec leurs adversaires, ils appelèrent Chnries vi à leur serours et envoyèrent 200 arhaietriers à l'armée d'Enguerran de (^iiàleauvilain chargé de cette expédition par le nouveau roi de France, Sainl-Gaunat tomba au |>uuvoir d'Luguorrau ; mais la

DE UARSEILLE. 247

ville d*Aix opposa une si vip^oureuse résistance grâce à l'arpivée fie Baltliazard Spinohi, scircIkiI de Duras , que les assiégeants furent oljlipr(^s (h se retirer. Si l'on ajoute aux liorreurs de la guerre civile, les pilla^as des Tuchins , descendants directs des Bagaudes, les ravages de la famine et de la peste, — ces deux fléaux inséparables, qui sévissaient à courts intervalles avec (ant de fureur , à Marseille, en raison delà dépopulation, on avait dû réduire au chiffre ancien de 83 le nombre des membres du conseil de ville (1376), — on se fera une juste idée de l'état déplorable du la i^rovence.

Marie de Blois voulut continuer 1 œuvre ingrate que lui avait léguée son époux. Elle alla d'abord à Paris présenter son fils k Chitrles vi , qui i'accueiliit avec une magnificence royale. Louis plut tellement à la cour par ses grâces enfantines et ses charmantes saillies, qu'un des députés Marseillais, envoyés auprësdela régente pour presser son arrivée en Provence, écrivait à ses concitoyens : « Vous seriez enchantés de la contenance , de la bonne mine et des réparties de notre jeune roi. C'est bien le plus joli enfant et le plus gracieux que oncques on ait jamais vu. Prions Dieu qu*il le oonserve et qu'il l'aide , car nous en avons bien besoin. »

Après avoir réussi , par son influence à la cour, à paralyser les efforts de la confédération; après avoir mémo obtenu des secours, pour passer en Italie , Marie de Valois quitta Paris , arriva , le 24 avril 1 385, è Avignon ; et Clément vu donna au jeune Louis Tinvestiture du royaume de Naples et du comté de Provence. La présence de la reine et de Louis eut sur la révolution provençale toute rînfluence que leurs amis en espéraient. A force de négociations et de douceur, Marie ramena les esprits à l'obéissance ; et chaque jour elle vit Sun p^ili se^nossirdetout te cjui se dëfaeliailde celui de Duras. La coiivo' iiiiii desEtas-Généraux à Aptfmai 138t>) ne contribua pas peu à avancer le succès de sa cause. Toutefois, la veuve de Louis i*"" y entendit un lan^jage ferme et hautain , et il lui fallut se résigner à subir les plus dures conditions pour recevoir Ihommage des trois Ordres. Les autres barons du pays,fi(îMes à la cou lédération connue sous le nom à' Union d'Âix, contuiuercnt à solliciter la protection du roi de France. — Ils suivaient en cela l'inspiration de Charles de Duras, qui comptait allumer la discorde entre Charles vi et Louis ii , et , à la faveurde leurs divisions ,

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conserverie royaume de tapies. Soduitsans doute par l'espoir (îc devenir maître de la Provence , le seul fleuron qui manquât à sa couronne , depuis qu'il possédait le Daupliiné , le nionarcjue français écrivit à Marie de Blois, pour lui déclarer qu'il accordait aux Provençaux une trêve de six semaines, pendant laquelle les droits de Louis j)oiir rnipnt être sullisamment constatés.

La reine ralentit innis ne suspendit jias c uinpl( teiiicnt les hostilités ; et, toujours occupée de la conquête du pays, elle prit la route de Marseille , vers la fin d'août , dans la pensée qu'elle y trouverait des ressources d'autant plus sûres» que le zèle des habitanslui était coddu. Malheureusement, épuisés par la guerreetpar la cessation du commerce, ils n'avaient à peu près que des vœux à lui offrir. Potirtnnt , dans cet état d'allanguissement social , — les conditions de leui* hommage révélèrent cet esprit de fierté dominatrice , qui caractérisait alors les villes provençales. Avant de permettre au roi et à sa mère d'entrer dans leurs murs, ils exigèrent que Clément vu s'informftt avec soin de la mort de Jeanne , et qu*il l'annonçât par une bulle , od il consignerait, pour tranquilliser leur conscience , les dispositions testamentaires de la reine défunte en faveur de Louis et de sa descendance. En outre , le Pape dut émanciper le jeune roi, — valider, comme représentant de Tempereur, les engagements respectifs qu'ils allaient prendre, paroeque la Provence était terre de I empire; — et confirmer à Marie de Blois la tutelle de son fils, pour qu'elle eût toute l'autorité néoessaire dans une circonstance aussi exceptionnelle. « En un mot , dit Papon , il n'y eut point de précautions qu'ils ne prissent pour mettre hors d'atteinte leurs privilèges , leur honneur, et la fidélité qu ils avaient promise à la reine Jeanne. »

Une fois toutes ces formalités remplies , Marie et Louis entrèrent à Marseille , le 18 août, précédés d'une escorte de cinquante arbalétriers, qu'on avait envoyés au devant d'eux. « Comme c'était un jour maigre , raj portent les chroniqueurs qui se compl iisenl dans la vulgarité des petits détails , le conseil de ville consacra 15 florins à l'achat d<"s meilleurs poissons, pour en faire présent aux augustes voyageurs.» le Irndeiiiain, la régente et son (ils jurèrent de maintenir dans toute leui' intégrité les droits de la ville et les chapitres de paix qui en étaient la base ; puis, les consuls prêtèrent, à

DE HAHSEILLe. S49

leur loup, serinent de iidélité , sous toute résnrvc, pour le cas où la reine Jeanne vivrait encore. Marie de Biois ne se contenta pas de confirmer les privilèges des Marseillais ; elle leur enacc( ida de nouveaux. Un jour, on se le rappelle , Louis ordonna , pour punir la ville d'Âix , qu'on transférât à Marseille les cours souve raines de justice et le gouvernement. La régente avait bien inuli. lenient essayé de mettre cette ordonnance en vigueur. ^ Toulon fut moins heureux ; car il perdit, pour la même cause, pendant trois ans, le siège du bailliage et de la viguerie qu'on réunit 4 celui de Marseille. A celte époque , il s'était introduit quelques éléments de désordre dans l'existence de la fière cité. Il eût été difficile qu'au milieu des déchirements de la Provence , une certaine agitation ne vint pas en troubler le cours au moins & sa sorfoce. Vers 4 déjà , son évèque Guillaume Sudre avait porté une main audacieuse sur la liberté d^enseigneroent. Jusqu'alors tout citoyen avait le droit; dans certaines condiUons de capacité, de tenir des écoles publiques. Guillaume , au risque de soulever de violentes colères , voulut placer Tinstruction sous la dépendance du clergé. A cet effet , il révoqua par lettres-patentes tous les instituteurs laïques , et confia la direction des établissements de ce genre k un bachelier du diocèse de Chartres. — De telle sorte que les prêtres eurent seuls le privilège d^enseigner la grammaire, les belles-lettres et la logique: privilège inconciliable avec cet amour de liberté , toujours si vivaee dans le cœur des Phocéens ! privilège monstrueux qui allait jeter les nouvelles généra ituns dans une voie déplorable de préjugés sociaux , et devant lequel les Marseillais s'inclinèrent, sans en deviner le danger. Plus suscepliLle à l'endroit doses franchises, que soucieuse de rtdurulion de la jeunesse, la commune s'émut, un jour, de raniljUion des Hiniilles puissaiilch qui ne tendaient à rien moins qu'à fausser ie principe <1 élection, en envahissant, par leurs intrigues, lesfonctionsmunicipales, surtout celles de syndics. Cet abus fut signalé à la régente, et des lettres- patentes, en date du 28 août 1385, modifièrent ainsi le système électoral : le tirage au sort en fut la base. Les six officiers, chargés du département de la guerre, convoqués par le TÎguier, le 1 0 février de chaque année, juraient de donner un bon

et loyal conseil , d'agir d'après les règles de l'honneur en leur âme

et consdence, puisdésigDaienllrois personnes dans chacun des six quartiers. Les noms de ces 18 citoyens étaient écrits sur un billet de parchemin et enfermés dans des boules de cire, qu'on iiicLtail trois par trois dans des petits sacs placés à leur tour dansunpius ^nmil , sur lequel un iniprimail le sceau du roi , et ceux <lu viguier cldessix officiers électeurs. Ce sac était porté à la séance du conseil, et un t'iiiaiit tirait une boule desi>ix premiers sa( s, vu commençant par le quartier Saint-Jean. I^s six nouveaux élus remplaçaient immédiatement les précédents députésdela guerre, et, aprr^ avoir j)rcté sci incnt . clioisissaienl , dans chaque quartier, deux hommes il honneur, de bien et de dncrétion , dont quatre jeunes et huit d un âge mûr. Les I i bulfetins étaient scellés avec les mêmes formalités dans deux sacs ; I un contenait les noms des quatre jeunes candidats ; Tantre ceux des huit derniers. Le même enfant puisait une boule dans le premier sac , deux bouies dans le second , et Ton proi lainait les noms des trois nouveaux syndics. On passait ensuite, et de la même ninn ièro, à l'élection des juges et des autres oflBciers, qui entraient en charge le 13 février, (aorn).

Cependant^ fatiguée de la guerre , ou plutôt intimidée parla conduite politique du roi de France, Marie de Blois avait cédé aux conseils de son beau-frère le duc de Berri; et , après deux mois de négo> dations , ses plénipotentiaires conclurent une trêve de vingt mois avec Spinola , le sénéchal de Charles de Duras (IS octobre 1385). Bientôt quelques villes tnsdrgées firent leur soumission. Nais la régente, dénuée de tout, abandonnée de Charles vi, était dans Tinipossibilité de profiter des circonstances qui semblaient concourir à favoriser sa cause , quand une nouvelle sinistre vint changer la face des choses. I.c .'i février 1386 , Charles de Duras était , à son tour, tombe \ i( finie trun assassinat. Alors, on vit ce qu'on n'avait point encore vu <l;ms I lnshore: — deux enfants se disputant la couronne , protégés i^ii (hnix pa[H's peu faits pour les conseiller et les secourir; deux Irnimcs gouvernant le même royaume dans deux capitales difTcrcntes, et deux partis opposés h chaque régente.

En elï'et , tandis que l.onis ii se trouvait contenu . en Provence, parles partisans de Ladislas, tils et successeur de Charles de Duras; Ladislas était menacé, à Napics, par les amis de Louis. La régente Marguerite compromettait de plus en plus, chaque jour, par sa

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conduite hautaine et intlexil N' , ) nut trué du jeuue roi, déjà considérablement affaiblie par la mort deCliarlcs; — de sorte que la maison d'Anjou reùt bien vite emporté, sans la faiblesse de Clément vu toujours indécis quand il fallait répandre de l'argent , et sans la timidité de Marie de Blois , toujours défiante , lorsqu'il fallait agir. Heureusement que les fautes multipliées de Marguerite secondèrent leseffortsdes Aiiii^evins. Lessuceèsdes armes françaises dans le royaume de Naplcs effrayèrent presque toutes les cités provençales, rebelles à l'autorité de Louis. Aix , épuisée depuis deux ans par la guerre et la famine, abandonnée par la mère de Ladislas, comme elle TaTatt été par son père, Aix donna Texemple de- Tobéissance , et c'est au nom des villes de Y Oman que les consuls traitèrent avec Marie de Blois.

Mais Louis n n'en avait pas fini avec ses plus implacables ennemis. Parmi les seigneurs» entrés dans la ligue opposée à la maison d'Anjou, il s'en trouvait un qui prétendait avoir d'énormes griefs contre elle. Raymond deTurenne, c'était son nom, était fils de Guillaume Roger, deuxième du nom , comte de Beaufort , et d'Eléonorc de Comminges. Dans ces temps , où la Provence devait (prouver des malheurs inconnus aux siècles précédents, Raymond jetait ses l)andes armées dans la (outrée et se vengeait par des ravages épouvantables. Irrité contre Cieiiieiit vu , sous prétexte que la cbambre apostolique lui retenait des sommes énormes que son père lui avfiît prêtées , — devenu l eunemi de Marie de Blois , parce qu'elle voulait que son autorité fût respectée de tous ses vassaux , il avait pris les armes cincj fois en six ans et renouvelé les scènes de carnage , dont les Sarrasins et les Hongrois avaient jadis donné le spectacle lamentable. Ses troupes avaient la férocité de ces barbares. C'était un amas de voleurs, d'assassins et de gens sans aveu , les uns Provençaux , les autres venus des provinces voisines. Partout où ils s'abattaient comme des oiseaux de proie, il n'y avait ni pitié, ni merci pour les vaincus. Ni l'âge ni le sexe ne contenaient leurs fureurs. Incapables de faire le siège d'une grande ville, ils se bornaient à promener la Ûammeet le fer dans la campagne. Quelquefois ils emportaient par surprise un bourg et y plaçaient garnison. Us s'emparèrent ainsi de Ghâteauneuf-du- Martigues , que les Marseillais avaient remis entre les mains de la

reine. Marie eut recours à lappui de Marseille, qui lui envoya cent arbalétriers, avec promesse de les entrelmif pendant toute la guerre, en y joignant le don gratuit de I J'Oii livres. La reine adressa aux Marseillais une lettre', pleine d'ellusion et de irrntitude, et leur confia la garde de Chateauneuf, que les troupes royales avaient repris aux bandits de Raymond de ïurenne.

Pendant que cette guerre d'extcrmiiinlKui désolait la Pi-ovence, la mer était infestée de corsaires , d'autant plus dangereux que, le commerce n'ofTrant pas un appât suifisant à leur cupidité, ils enlevaient les fruits de la terre, pillaient les endroits peu fortifiés, ou s'emparaient des villages avautageiuement situes et en faisaient leur repaire. Les Marseillais seuls étaient en état d'entretenir des forces maritimes, considérables pour celte époque, et de maintenir la sûreté sur les côtes de Provence. Aussi la reine leur accordat-elle le droit de faire la guerre sans attendre les ordres du roi , qaand il serait absent. En eela , Marie prouvait que le souvenir des services passés parlait plus haut dans son cœur que celui des blessures faites à son orgueil. Lorsque toute la Provence s'était soumise à un impôt sur le sel , établi par les Etats-Généraux , afin de parer & tant de désastres , Marseille s'était retranchée derrière rinviolabilité de ses chapitres de paix , pour se soustraire à cette mesure d'utilité générale. Marie avait accepté, sans ressentiment t

«U&RI&UGIlUk JBROaAUBinSlClIJn, GOUTUSà raOTlMCMB.» tNobil^Uittegri^virittyHdicis et consilio , ae d^pàtéUii td gmnmm eintatiÊ

HctssiîicE , devotis vostris et regiis fidelibus drlectis. a

• Très cars et ûeis nostres , nos aven reccupudas [in scnlialmcnt alcunas lettras de nostrc ir€& car et iiel eooseiller lo segnor d'Oratson et de ii<tsttG tre:iorier de Proveusa Fraiic«squet , per 1m qoab vna perceupudas la gcttid et hODondbk oUtliOD VHbt de mille fraoe de den gntkRB t per adju(tar et «rasteoir neutres gens d'annas , et eeot erbaletiiert, à tenir seti tant qua mestier fossa a vostres dcspens , loqncl (h\\ cl oMation nos fnncn non ponch petits , mas grans et honorables , decertans et day tds ticls nostres nos vos rcgraliaii , lou plus gniodaiaens que poden... Beoquo oos speram eo Diuu& , kevemeos mettre los lach d'aquei nostoe paie de PraveMa entai apeinteiiieat et lal atsolaaaent qae imm ama phn beeende Ut gnana , comme vos roportara aisso et alcuDas autras causas de bocba, plu à plen de nostra part , nostrc très car et fid conseiller Guigonct-Jarente , loqual aven mandat par devers vos sabens fieb ousires que amlm eotendemeot es toujoiu^ de nous coodiure ûnalment ni rennameoi en aquestas besognas seosa vosire bon conseil loqoal valerian tôt ior aver, non tan en aqneetas tant giana et poderosas, mâsen tels nostre» aotrea albn, tm cars et fiels lo saut Esprit sia am vos et tiacfaa. ■ PSaTUlS, 12 mars 1387. >

rameitume d'un refus, parfaitement légilime en principe , mais h coup sûr inopportun ; car, en s'associant à une couvre de dévouement , la trop susceptible cité aurait pu sauvei^nnlrr ses droits , en faisant toute espèce de réserves pour l'avenir. Toutefois, de longues années de sacrifices et de fidélité devaient effacer une tache aussi légfere; c'est ce que la régente comprit, le jour oh elle dépouilla l'autorité royale d'une de ses plus précieuses prérogatives, pour la donner aux plus ardents de ses amis (1390).

Malgré les efforts des trois ordres de la province , de Marie de Blois et du souverain pontife , — Raymond de Turenne continuait ses brigandages avec un redoublement de fureur, s'emparant des châteaux , rançonnant ses ennemis , depuis le Rhône jusqu'à la Durance. La terreur de son nom et les ravages de la peste, devenue permanente en Europe , enchaînaient tous les courages. Le peuple fuyait éperdu devant ces deux fléaux , et songeait moins à se défendre qu'à implorer la protection divine. Des processions Iugui*res parcouraient les campagnes et les villes , remplissant l'air de leurs chants lamentables, ilommes , femmes , enfants , revêtus de ciliées , se prosternaient dans la poussière et criaient par trois lois • paijo cl misérwordp ! Les Etats , assemblés à Aix , résolurent d'agir énergiquement dniis ces luoiiients suprêmes. Clément vu avait eu la lâcbete de delaclier ses intérêts de ceux de la [)roYine(; , en désarmant la vengeance de Raymond, au prix de 30,000 francs. H fallut se contenter de sa médiation pour obtenir la paix. Pendant qu'on négociait inutilement avec Ëléonore de Gomminges , retranchée dans le château de Meyrargues, l'armée provençale assiégeait le château des Baux, Roquemartine , Yitrolles (1 -'}'.)()) . ravageait le territoire du Pertuis et bloquait Meyrargues. Ëntin , Marie de Blois mettait à prix la tête de Raymond de Turenne. Mais le rude vicomte n'en était que plus ardent à poursuivre sa vengeance. Vols, incendies; homicides, adultères, viols, profanations d'églises et de monastères , ce cannibale poussait ses bandits à tous tes crimes et faisait précipiter ses prisonniers du haut des murailles de son château.

Dans Télat d'impuissance oh Ton était pour abattre un ennemi si redoutable , on tourna les yeux vers le roi de France. Des amliassadeurs Marseillais furent chargés de lui porter le vœu ded

«54 HISTOmB

Provençaux. Charles vi les acciu'illit avec distinction el coiilia au maréchal l^uicicaul la lâche do pacifîi i les pruvniccs du Midi. ï^c sire (le liouciraut, qui avait » j ousé, le 23 décembre 1303, Aiitoiiielte , fille unique de Hayrnoud de Turenue , et l une des [ilus belles femmes du royaume, arriva en Provence (139S), un |)fM! avant l'époijue où Louis ii ti* vail y ramener, après une (niiiini^ne drsaslreuse en Italie, les nialheureux débris dt^ son année ( 1 S»ir ces entrefaites , le sénéchal de Beaucaire avant avec succès disputé le passage du Hhône aux seigneurs du Rouergue , qui accouraient au secours du vicomte, quelques places se reodirent et d'autres commencèrent à manquer de vivres. Alors . découragé par ces obstacles imprévus , probablement conseillé par son gendre , Raymond censentit à faire la paix ; et le traité en fut coneltt à Marseille , le 7 juillet 1309. Le vicomte accepta-t-il de bon gré , ou subit-il forcément les conditions d'un traité signé en son absence? Les historiens se taisent sur ce point. Toutefois , les dégâts qu'il causa, vers 1401 , sur le territoire d'Arles et de Tarascon, prouvent qu*il avait repris les armes contre Louis ii. Ce furent là les derniers et tristes exploits de cet homme « qui avait personnifié en lut tous les excès du régime féodal, (l. hârt et ovindon). » Poursuivi , un jour, par Charles du Maine , frère du roi Louis , il voulut se jeter dans un bateau , pour traverser le Rh6ne. Mab il tomba dans le fleuve et se noya.

Une fois le calme à peu près revenu, le roi-comte' aurait d6 en profiler, pour assurer le bonheur de ses vassaux , en mettant le pays à Tabri de toute attaque , surtout du côté de la mer. Malheureusement, il étoit plus jaloux de monter sur ce trône deNaples, qui coûta tant de sang à la France , ruina la Provence et couvrit la première maison d'Anjou d'un opprobre que les vertus éclatantes de Charles ii et de Robert n'ont pu efl'aeer. Tour se créer une alliance favi i I le à ses vues sur l'Italie, il demanda la niaui de la princesse Yolande d Araptn , fdle puînée de Ji an , mort le 10 mai 139.'>. Kn effet, la maisorj (i'Ar-a;,M)n , maîtresse alois de la Sicile et l'ennemie nHlurelie de Ladlslas , («tait toule (lihpnstu; à soutenir SCS prétentions. Louis conduisit sa jeune tiancée au pied des

t A son rcUnir, Louis n avait coofinné les fnmcliisc» des Namilkiis , pvticulièreiiieDi b dfoit de déclarar la guerra, que sa mète leur avait accordé.

DE IIARSeiLLE. 155

autels , le % décembre 1 400 , et Arles eut l'honneur de voir célébrer dnns ses murs , les fêtes de ce mariage , auxquelles assistèrent des .iiiil>.t.ss.i<k'ui's Marseillais , porteurs de ricliui» présciils pour les augustes époux , (jui partirent pour Paris avec Marie de Blois et Cliarles du Plaine , le 1 *) février 1 401 . Ils trouvèrent le roi de France fort occupé à elouller le j^ciiisme de l'Eglise. Charles vi , irrité do n'avoii- pu décider Benoît xm , sncccssfMir de Clément vu, à donner sa démission, avait soustrait .si>n rovaunie a son ol>c(liiii< <». lienoU resta inllcxible. Assiégé par le maréchal de Boucicaut , dans son palais pontitical , « la plus helle et la plus forte maison du monde , au dire de Froissard , » il s'évada , à la faveur d'un déguisement , erra de ville en ville , vint à Marseille , au commencement de \ 406, et iit voile vers l'Italie , où il prétendait vouloir s'aboucher avec Grégoire XII, le pape du Vatican. Il s'était ar rêté quelque temps à Savone , quand la peste, qui ravageait celte côte d'Italie ainsi que Nice , le força à retourner à Marseille. Il y séjourna huit mois ; et , comme il logeait à l'abbaye de Saint-Victor, la commune eut la sinipilière idée de faire construire un pont de bois qui traversait le port , pour abréger à cet antipape le chemin du monastère à la TÎlle.

En 1 407, les négociations recommencèrent pour détruire Tanar* chie qui déshonorait l'église. Gr^olre xn et Benott xni parurent sur la scène avec de nouveaux stratagèmes, pour abuser la chrér tienté. Charles vi , impatienté de cette indécente comédie , retira pour la seconde fois Tobédience au pape d'Avignon (1 i08) , et les cardinaux , sortant enfin de leur torpeur, ajournèrent les prétentions des deux rivaux au concile de Pise. Le chapitre du clergé Marseillais chargea onze procureurs de l'y représenter et de se soumettre à toutes ses décisions (23 février 1 409). Ce conrilc , ouvert le 2.) mars 1 409, tint vingt-une sessions, et Ton ) vit utïiciL'r Paul (le Sade , évêque de Marseille. A la quinzième session , l'assemblée déposa les deux concurrents à la tiare , comme hérétiques et schismatiqucs , et mit à leur place le cardinal Pierre de Candie , qui prit le nom d'Alexandre v.

Tandis (pie le sort des antipapes se dehattait t\u grand concile de Pise, Louis ii s'apprêtait à franchir les Alpes , pour e.ssaver encore de conquérir le royaume de tapies. Par la ruse ou par la

forre , I^adislas avait *uurl)é l ou s les seigneurs sous son stcplie. Ruiuc et presque toute la Roniague sul)issaient sa loi. Ses succès avaient été si rapides, qu'il n aspirait à rien moins qu'à eeindre le diadème impérial, et sur sa bannière cfinc^ hut ccHe devise or^rueilleu se :aM( Ce5ar, autnihill — Jalouses et inquiètes (Ic^.^ (uvahissemens, les puissances voisines forjïiÎTcnt contre lui une lij^ue formidable. Louis entra dans cette confédération et vint à Marseille , dans li s premiers jours d avril 1409 , pour y faire armer cinq galères. La ville était alors sous Témotion d'une injure faite à son consul de Gènes, dont le consul général de ProveDce prétendait absorber les fonctions. Sur les plaintes du conseil municipal, Louis ii confirma, par lettrea-patentes, Tartide des chapitres de paix , qui conférait aux Marseillais le privilège de se faire représenter directement , en pays étranger , par des consuls de leur choix. Libre de ce souci, il part, arrive à Pise où Alexandrev lui donne des titres » lorsqu'il a besoin de troupes et d^argent. Assuré du zèle du pontife » il rejoint l'armée des alliés , traverse la Toscane » reprend les places usurpées par Ladislas sur les Florentins et sur le patrimoine de Saint-Pierre , s'avance jusqu'aux portes de Rome, et s'empare d'une partie de cette ville. Puis, laissant, aux environs de la capitale du monde chrétien» Tannegui Du Ghâtel , chevalier breton , pour continuer le siège , il va conférer avec le Saint-Pfere sur les opérations de la campagne , et retourne à Marseille, pour renouveler en Provence ses ressources épuisées; « car, dit Papou, il était de la destinée de cette province d'aller s'engloutir sans fruit en Italie »

Au bout de neuf mois , Louis repartit avec sept galères, plusieurs bâtiments de transport et 8,000 hommes de troupes. Mais k peine s'éloignait-il des côtes do Provence, (ju'il fut attaqué, le M) mai lilO, par une (?soadre de quinze kUm iils Napolitains et Génois. 11 perdit six galères, dont une coulée a tond. La septième , miraculeusement échappée à ce désastre, le transporta à Bologne, où il trouva Jean xxni , successeur d'Alexandre v. Après avoir coinl)iné avec lui et les députés di's Florentins ses alliés les movens de renverser leur ennemi tonnnun , il revint en Provence pour se mettre en état de continuer une guerre , dont ses revers et la connaissance , qu'il avait du caractère italien ,

DE NARSEIlXe.

auraient dù le désabuser. Au mois d'aoùl de la même année , il s'embarqua sur une flotte de treize galères et alla prendre le Pape à Bologne , pour le conduire à Rume, où il reçut de lui la char^ de grand gonfalonier, Tctondard de l'Kglise, la béfiédiction , et Tordre de marcher sans délai contre Ladislas. — II quitta Rome , le 28 avril 1411, alla camper à Ceperana, en deçà du Garigliano • sur les confins des terres de l'Ëglise , et préluda, par un premier succès à une yicCoire éclatante. — « L'action commença vers midi avec des cris que les échos rendaient encore plus affivux. Dans l'instant, le ctel fui couvert d'un nuage de traits, et les deux années s*ébranlèrent. Leur choc (ai horrible. Le soldat, écumant de colère et de rage , maniait Tépée , le coutelas et la hftche avec la rapidité de Téclair , et portait des coups d'autant plus sûrs qu'il combattait corps à corps. Là , tous les stratagèmes devinrent inutiles. La force et le courage décidèrent seuls de la victoire. Les Français, plus forts, plus adroits, plus intrépides , poussèrent les Siciliens, les enfoncèrent et les menèrent batlauts d' une te'Je vigueur, dit un auteur contemporaisi , qu'on eût dit qu'ils avaient à dos Us feux et les foudres du ciel, (papon). »

Malheureusement, Louis ne sut pas profiter de celte victoiir pgnée le 19 mai 1411. Son dénuement et plus encore la lenteur lie ses opérations permirent à Ladislas de rallier ses troupes sous ses drapeaux. Bientôt , il trouva tous les passages fermés; la désertion se mit dans sou armée , et il tut contraint de revenir à Rome implorer l'appui du souverain pontife , qui ne lui donna que de vagues espérances. Convaincu enfin qu'on le jouait et que le royaume de Naples était à jamais perdu pour lui , il repartit pour la Provence , le 3 août de la même année , abandonnant ses partisans à la haine vindicative de Ladislas. Cette campagne fut d'autant plus désastreuse pour Louis u, qu'elle lui enleva l'occasion de faire valoir ses droits sur l'Âragon , dont le dernier roi était mort sans postérité.

Après un séjour de quelques mois à Marseille , le comte et la comtesse de Provence partirent pour k cour de France , avec une garde d'honneur de cinquante arbalétriers , armés et entretenus par la commune , qui en outre leur envoya 1 000 livres , sur la demande qu'ils lui en firent à leur arrivée à Lyon (I G déc. 1 41 1).

m HISTOIBE

Louis 11 ne devait plus revoir la plu» fidèle , la plus dévouée des villes de son comté. Retiré à Angers, capitale de son duché d*An> jou , il y mourut , le 29 avril f 417 » sans avoir réussi k placer la couronne d' Aragon sur la tète de sa femme, la plus directe héritière

de Martin , second fils de Pîerre-Ie-€érémoni€UX. Il laissait trois fds : — Louis ni, Renô-lc-Bon, et Cliarles du Maine, et trois fdies: Marie , qui épousa Charles vu , roi de France, Yolande, femme de François de Montfort, et une autre, qui épousa le comte de Genève. Louis ni , âgé de H ans seulement , surcéda h son père , sous la tutelle de la régente Yolande. Ladislas avait précédé son rival dans la tomîie et l(vi:iié le royaume deNaplesà Jeanne ii, sa sœur, veuve de Guillaiiiiic , due d'Autriche. Jeanne , dont les débauches avilissaient l'autorité royale , ne tarda pas à se voir disputer un sceptre trop lourd pour ses mains débiles. Elle crut le retenir, en adoptant le comte deRichemont, frère du roi d Angleterre; mais les événements politiques qui livrèrent la France aux Anglais, après la bataille d'Azincourt (f4i5), ne permirent point au comte deRichemont d'aller chercher un trône en Italie; et la reine de Naples, instruite des intrigues du pape Martin v en faveur de Louis m de Provence , jeta les yeux sur Alphonse v, roi d'Aragon. L'artificieux monarque feignit d'abord de repousser cette oiïi e généreuse. Puis , quand il s'aperçût que le duc d* Anjou allait infailliblement s'emparer des Etats napolitains , s*il continuait d'affecter un désintéressement qui n*était pas dans son âme , il accepta pour son fils et son héri^ tier la succession de Jeanne et lui envoya un secours de quatorze galères , en attendant qu'il pût lever en Italie des forces suffisantes pour arrêter les progrès des Angevins. Les deux champions renouvelèrent cette lutte , dont Ladislas et Louis ii avaient donné le sanglant spectacle sur la terre iulienne. Après une alternative égale de succès et de revers, le comte de Provence fut tout-à-coup abandonné par le pontife, qu'Alphonse ménaçadela réélection de 1 ant ipape Benoît xiii , s'il persistait à soutenir son advereaire. Louis III, outré de dépit, sans argent , sans crédit, sans provisions d'aucune espèce , allait retourner à Marseille avec les débris de son armée , quand une circonstance imprévue vint relever ses espérances. En adoptant Alphonse , Jeanne ii ne se doutait pas qu'elle s'était donné un maître arrogant , qui répondrait à ses

DR MAnSKILLf<:. S&9

bienfaits par la plus noire perfidie. En effet , humilié de ne jouer que le second rôle dans le royaume, de Naples, le roi d* Aragon essaya de détrôner sa bienfaitrice et fit jeter en prison son favori, le grand sénécfcal Garaccioli. La reine n*eut que le temps de se réfugier et de se fortifier dans le château Gapouan. Heureusement secourue par Sforze, le grand capitaine, qui battit Alphonse et le chassa de Naples , — elle déchira son acte d'adoption et appela Louis lit à la succession de ses Etats. Cependant Alphonse était encore un ennemi redoutable ; — il eût sans doute vengé sa défaite eii brisant le sceptre de l impudique Jeanne, si d'un côté la Répuh iijiie (le Gènes et le duc de Milan , et de l'autre , le roi de Castille ne l'eussent contraint à garanlir ses Etats d'Aragon contre leurs niiaques. Il confia donc à l'infant doni Pierre , sou frère, la liiMitenance-générale du royaume de Naples et se dirigea vers la Catalogne avr-r dix-huit gaN^res (la octobre 1 423).

Mais dans le cœur de l'imjiérieux Alpin nst eonvail depuis longtemps la pensée d'une cruelle vengeance. Les Marseillais, auxiliaires naturels de Louis m , avaient pris deux galères au prince Âragonais, en Hîl, et les avaient emmenées dans leur port. Alphonse sentait gronder en lui toutes les flammes dévorantes de la haine , au souvenir de cette injure , dont sa récente défaite augmentait le ressentiment. Et , comme il allait cacher sa honte dans son royaume , l'insolente fille de Phocée semblait se trouver là tout exprès sur son passage, pour insulter en quelque sorte à ses revers ; pour jouir du spectacle de sa retraite. Vainqueur de Louis et de J^nne , H eût peut-être oublié son afiront. Vaincu et fugitif, il résolut de punir cette courageuse cité , qui n'avait jamais payé que de ses trésors » de son sang et de ses larmes , sa fidélité constante à la maison d'Anjou. Malheureusement, le moment n*était que trop bien choisi pour Texécution de Tinfernal dessein d'Alphonse. Epuisée par des sacrifices immenses dans Tintérôt de la cause de I/>uis ii, Marseille était alors sans armes , sans soldats, sans vaisseaux, — et ses jilus habiles capitaines combattaient en Italie sons la hantiière du roi-comte. Elle était infiniment moins grande (ju aujourd'hui. Du côté de la terre , une ceinture de remparts la protégeait suffisamment, il est vrai, contre un coup de main; et 1 on ne pouvait s'^n emparera l'improviste qu'en envahissant "

les quais. — Or, il fallait, pour cela , se rendre matlre du port, dont l'entrée fort étroite était défendue fuir les Tours St-Nicolas et St-Jean , et fermée par une chaîne énorme , ainsi que par un gros vaisseau qu'on y avait attaché. L'entreprise était difficile , dans des temps ordinaires. Mais, dans Tétat complet d'abandon où la ville était réduite , ces obstacles tombèrent bien vite devant la fureur du roi d'Aragon , qui comptait d'autant plus facilement avoir raison de son ennemie , qu il avait sur sa flotte la puissance auxiliaire et nouvelle de quelques pièces d'artillerie.

Le 23 novembre 1423, — les dix-huit ^^alcjcs aragonaises déployeiit une ligne menaçante devant l'einboueluire du Lacydon, et Alphonse cliercbe à faire passer dans l'âme de ses soldats le fiel de la haine, qui déborde de son âme. Des paroles impies, des paroles sauvages s'échappent de ses lèvres frémissantes. Ce n'est point une demi satisfaction qu'il faut à ses rancunes implacables. — « Portez sur votre passage et le fer et le feu ; point de pitié , point de pardon 1 (oAcraiDr). » Ainsi s'écrie , dans le paroxysme de son délire , ce roi cannibale , qui espère désarmer la colère de Dieu, en exceptant ses temples de l'oeuvre de destruction, fit les dignes satellites d'un tel chef, ivres d'avance de sang et de luxure, préludent par des chants de guerre aux scènes de carnage et de désespoir, dont ils vont être les épouvantables héros. L'apparition soudaine de la flotte d* Alphonse fut pour les Marseillais ce qu'est la foudre pour le marin , au moment où , déchirant la nue , elle retentit en éclats terribles au milieu de la tempête , enflamme riiorifon de ses sillons ardents , et brise la mâture de son navire battu des vents et des flots. En mesurant toute l'étendue du danger, la ville futsaisie d'une stupeur indicible. Le soleil illuminait encore de ses flamboyantes clartés le prologue tumultueux de la tragédie, qui allait se dénoiuir dans les ténèbres di la nuit, — comme pour laisser aux habitants le temps de lire t nite l'horreur de leur destinée dans l'expression de leur effroi ; — de puiser mutuellement dans leurs regards un courage (jtii n était pas dans les cœurs; — de s'adresser un éternel adieu , en contemplant, pour la dernière fois, et dans un dernier enibrasscnient , les traits chéris d un parent , d'une épouse ou d'un ami ! Pendant que l'on prenait à la hâte toutes les précautions de défense , que permettaient les circonstances ;

DE MARSKlUi:. SCI

— pendant que les moines de St-Victor se rptnnchaieni, avec desmunitions et des vivres , dans leur abbaye , verilabic forteresse capable de soutenir un siège , les églises retentissaient des voeux bmenUbles d'une foule prosternée au pied des autels. Hélas ! la prière des victimes, désignées par le destin, ne s'éleva pas jusqu'au trône de Dieu. Il entrait dans les desseins impénétrables du Créateur — que l'opulente cité s'abîmât dans la poussière, sous lesouiUe impétueux de Touragan , pour s'échapper ensuite de ws ruines vieillies, comme le papillon de sa chrysalide, et s'élever, jeune régénérée , plus fière , plus redoutable , plus resplendissante que jamais.

Lorsque la nuit eut étendu son voile épais sur Marseille , la terreur et le désordre furent à leur comble. Le glas funèbre avait sonné. Vaincre ou mourir ! il n'y avait pas d'autre alternative pour les fils de Phocée. Alphonse donne le signal du combat , et l'attaque, dirigée du côté de la Tour Saint-Jean, «encontre une résistance vigoureuse. Deui fois , les Aragonais mettent le feu à la porte de la Tour, deuv fois les assiégés , 8econdéspar une pluie torrentielle, réussissent à l'éteindre. A la troisième fuis, l'incendie se développe aver une telle rapidité qu'il triomphe de Imis les obstacles, et que la garnison, pressée parle péril, offre de se rendre à l eniK ini, si la ville est prise. Alphonse y consent et suspend les hosiilites sur ce point ; puis , sur son ordre, une troupe d'élite essaye de rompre la chaîne <[ni tient au niur sous la Tour Saint- Nicolas. Assaillis par une multilnde de bateaux , et f>:»r une frréle (le traits et de pî<'rr(\s laiircs du haut de la Tour v\ des iiiur.tillcs , les intrépides Aragonais repoussent les haleaux , et , à raide de quelques décharges d'artillerie , forcent à la retraite les Marseillais qui tirent sur eux

Jtisqu'alors l'avantage était aux assiégeants, sans être décisif, toutefois. Mais un fatal oubli perdit les Marseillais. Dans le premier moment de consternation , ils avaient négligé de retirer du port un gros brigantin , abandonné du cété de l'abbaye de Saint-Victor. Débarquer du côté de la Réserve, se glisser au dessous du monastère, s'emparer du brigantin et, par contre-coup, de deux galères et de plusieurs navires mal gardés,déloger les assiégés qui défendaient la chaîne, ce fut pour les soldats d'Alphonse une manceuvre rapide

Digrtizeij Ly <jOOgIe

comme l'éclair. Dhs ce moment, la victoire leur appai lient. — Une fois les Marseillais en fuite , la chaîne tombe, et la flotte, nccour iuit à pleines voiles dans le port, vonnt sur les quais dus milliers de barhnres avides de pillage. — Là , cependant, la lutte recommence sanglante et terrible. On se bat de part et d'autre avec plus de fureur que de courage. Dans cette alTreuse mêlée, les coups atteignent indistinctement amis et ennemis, et le cboc des armes, les imprécations des combattants , les cris laineDlables des mourants révèlent seulsrhorreur.de cette lutte sans nom, impossible à décrire, —lutte de démons invisibles dans la nuit du cbaos. Les Marseillais terrassés , épuisés de fatigue, se ralentissent et lâchent pied ; puis, cédant à une panique générale, ils fuient, poursuivis l'èpée dans les reins par les Aragonais; et les citoyens , restés dans les maisons, font voler, par les fenêtres et de tous les étages, des pierres, des meubles , des pièces de bois qui blessent ou écrasent vainqueurs et vaincus. Â ce lugubre tableau, il fallait, pour Téclairer , les torches de rincendie. En effet , les soldats d'Alphonse mettent le feu à quelques maisons voisines du port, et bîentdt les flammes, poussées par le vent, comme par le souffle d'un mauvais génie, se propagent avec une effrayante rapidité , enlacent quatre cents maisons dans un vaste réseau de feu , et , agitant dans les airs mille panaches rouges , illuminent soudain de leurs sinistres lueurs les derniers épisodes d'une vengeance sans frein.

Alphonse avait promis le pillage à son armée ; il tint parole». Pendant trois jours , les soldats se sumIK renl de tous les crimes , assouvirent à la fois leur soif de butin, de sang et de luxure. Il n'y eut que les femmes, réfugiées dans les églises, qui échappèrent à leur brutale lubricité. Ces infortunées , devenues veuves ou orphelines par le droit fatal de la victoire, offrirent à leur bourreau tons leui > lii joux et leurs trésors , pour prix de leur honneur et de leur vie. tn remords se glissa dans l'ànie du monstre; un remords vint réveiller en lui un reste d'humanité. Peut-être son^^ea l-il à sa mère! à sa royale cbm pagne ! Le vindicatif monarque ne resta pas sourd à cette prière partie du pied des autels ; il permit à -ses victimes de se retirer et d'emporter ce qu'elles avaient sauvé de l'embrasement et du pillage ; et tout le reste de la ville fut sac« cagé par les vainqueurs, à l'exception de l'abbaye de Saint-Victor,

DE HARSeiLLE. ^ — préservée de te désastre épouvantable par la vigueur de sa

résistance.

Et ces hommes , livides de tant de déhanches infâmes , osaient décorer du nom de religion — le laiiaiisme aveugle (jui les |>oassait h détruire un couvent de fond en comble, parce qu'on avait dérobé à leur profanation les reliques d un saint évèque : les misérables espéraient purifier leur sanglante victoire , en saluant de leurs ehants religieux la châsse précieuse, objet de leur hypocrite vénération.

Il était écrit qu'il ne manquernrt aucune horreur à tant d'horreurs accumulées sur le même théâtre , aucune affliction à tant d'afOictions tombées du ciel sur la même cité. La nouvelle de rînvaston des Aragonais et du sac de Marseille fut bientôt connue des communes voisines , et partout le tocsin appela les habitants au seeoursdes Marseillais. Gugesdonna l'exemple du dévouement. Aix expédia un corps d'année sous la conduite de Louis deBouliers , vicomte de Reillane , et les fuyards s'y rallièrent pour délivrer leur patrie. Il était trop tard. Les troupes auxiliaires n'arrivèrent dans la matinée du 26 novembre que pour voiries Aragonais ftiir sur leurs vaisseaux avec leur énorme butin , les restes mortels de Saint- Louis , évèque de Toulouse , la chaîne du port et une partie des archives de la ville. Alors , profilant dudésordreetde la désolation générale , les protecleurs se changèrent en pillards , se répandirent par les rues , pour enlever ce qui avait échappé à l'avidité des soldats <]' Alphonse ; puis , chose affreuse ! des Marseillais se noircirent le visage, pour ne pas être reconnus, et, — mêlés à ces brigands improvisés, continuèrent, pendant huit jours, le pillage de leur ville natale. On leur donna le nom de }f(iscarats , et cette épithète resta longtemps comme le stigmate d infamie , dont on appliqua la flétrissure sur le front des traîtres.

Non seulement la régente , ni son fils Charles du Maine, qui lui succéda dans le gouvernement de la Province, n avaient assez d'autorité pour punir un pareil crime ; mais il eût été impolitique de l'essayer. Les coupables étaient trop nombreux, pour être recherchés. D valait mieux pardonner que de s'exposer h uq^soulèvement. OnjeUdonclo voile de Toubli sur le passé, et l'on ne songea qu'à réparer le plus promptement possible tant de douloureux

m msïomt

«l<'?>astres. — Comme, après la ii-traito dt's Ar.i^onuis , la j>lijpart «les Marseillais avaient émigré, de peur d'une nouvelle invasion , il falliil que le comte du Maine, en l'absence du roi , ks iiireât h rentrer dans la ville, sous peine de confiscation de biens. 11 relarda de trois ans rexifrihilité des dettes contractées par la commune et les parfinil it l , en su-pendant en tnènie temps le eou? s des intérêts, fil hil-inriiK remises snr les droits de son frère, et laissa déharquer en loute tranehise les matériaux qui arrivaient par le Hhône. pour la reconstruction des maisons. Une fois ces premières mesures prises et le courage revenu avec le calme, les Marseillais, instruits par le mallicur , résolurent de mettre pour Tavenir la cité nouvelle à Tabri d'une attaque imprévue. Ils rebâtirent les remparts d'après le système de fortifications alors connu , se procurèrent toutes les machines de guerre usitées dans les eum])at8 et dans les sièges , et achetèrent des armes et de l'artillerie invention d'autant plus terrible déji, que Fart des fortifications était encore dans Tenfance. — Puis, pour repeupler la ville, et lui rendre Tâme et la vie , ils envoyèrent des ambassadeurs & Rome supplier le Pape d'obliger le clergé de Marseille k contribuer, comme tous tes citoyens , è toutes les charges publiques, et de fonder dans leurs murs une Université, où l'on enseignât le droit civil et le droit canon, la théologie et la médecine. —Enfin, les travaux furent poussés avec une telle vigueur, que l'on vit, comme sous la parole . de Jésus, le cadavre de la cité sortir du linceul de ses ruines, et, se transformant dans sa résurrection, grandir et se développer majestueuse et belle, coquette et puissante à la fois. Les enfants de l'heureuse rcssuscitée ressentirent aussi les effets salutaires de cette régénération physique. Plus tiers que jamais de leur uière-palrie, ils avaient trop bien retrempé, aux sonrees des douleurs, leur âme énervée par le luxe et la mollesse . — pour dédaigner désormais la vertu guerrière qui est, pourauisi dire, le palladium des vertus < i\ lies. En efiet, ces marchands eiïéminés ne gardèrent de tant de revers que le souvenir de leur faiblesse passée , pour rivaliser de zèle et d'énergie , et se plier au rude métier de soldats. Si bien qu'un jour ils eurent une marine considérable , dont les Catalans

• n y avait flon deux sorte» dft canoni ; les uns appelés bombartla grotui et le» tutre» hmbarda par r«. On y iwltMt 4e» pierres tn Uea de boulets.

1)£ MARSËUXË. 266

et les Aragonais ne tardèrent pas à éprouver la puissance redoutable. Particulièrement sensibles à la perte des reliques de Saint- Louis de Marseille , ils employèrent tous les moyens possibles , pour en recouvrer la possession. Le Pape et le roi de France intercédèrent pour eux auprès du roi d'Aragon. Alphonse fut inflexible. Dans leur ressentiment, les Marseillais s'emparèrent d'un vaisseau Catalan flans le port d'Aigues-Mortes , et n'échappèrent aux représailles, dont les menaçaient les officiers de Charles vir, qu'en se justifiant auprès de ce monaiijue. Sous une pareille égide , ils purent poursuivre leur ven£»oanre si vif^oureusement, que les Catalans, espérant encore avoir bon marché de Marseille, accoururent pour la surprendre, avec toutes leurs forces navales. Leur attente fut trompée. Au lieu de décombres et de ruines, ils trouvèrent une ville bien fortifiée , bien défendue, et de nombreux et vaillants adversan es , recrutés des Provençaux amenés par le vicomte de Reillane , gouverneur du comté , par Jaume Gras, gentilhomme d'Orange, et Georgin deGrimnud. Déconcertés par cet appareil imposant de défense , ils essayèrent vamement, à plusieurs reprises, de rompre la chaîne du port.Ghaque fois, les Marseillais les repoussèrent victorieusement. L'un d'eux osa tenter seul Tentreprise hardie de mettre le feu à la Ûotte Catalane retranchée derrière les Iles. Mais son héroïque intrépidité faillit lui coûter la vie , et ee n'est que par miracle qu'il put s'échapper à demi brûlé, sans avoir accompli son audacieux projet

Convaincus enfin de l'impuissance de leurs efforts , les Catalans jetèrent une troupe de soldats sur le territoire, pour le ravager. Les hostilités durèrent amsi quelque temps , sans résultats décisifs de part et d'autre, — quand, à la suite d'une conférence dans l'abbaye de Saint-Victor , le vicomte de Reillane et les chefs de l'armée ennemie signèrent une trêve de quatre années (5 juin I i-31). Nicolas de Castillon , secrétaire du roi , vint lire ce traité de paix sur la colline du P/uiro , au dessous de laquelle flottaient au vent les voiles Catalanes; et, sur la promesse du vicomte de Reillane do le faire ratifier, dans huit mois, par Louis ni, — les parties contractantes jurèrent solennellement sur l'Evangile d'en observer fidèlement toutes les clauses.

Depuis le désastre de 1 423 , dont la nouvelle lui était parvenue

366 HISTOIRE DE MARSËlLUi;.

au château d'Averac , Louis de Provence continuait à lutter, avec une énergie croissante , contre le roi d'Aragon. Maître de la Galabre , il aurait, sans nul doute , triomphé de son antagoniste, s'il n*eùt trop hautement blâmé les liaisons scandaleuses de la reine avec le grand sénéchal Garaccioli. De ce moment, Caraccioli jura la ruine du prince Angevin, et engagea secrètement Alphonse â terminer la guerre de Gastille, pour revenir en Italie. Pendant les menées secrètes de l'amant de Jeanne , Louis était ù la cour de Charles vu, son beau frère. A son retour, en 1430 , ses ennemis avaient regagné tellement de terrain , qu'il ne pouvait plus espérer les abattre. La fin tragique du grand sénéchal , assassiné à l'issue des fêtes qu'il avait données ponr le mariage de son fils, ne servit pas iiiêiiie ses intérêts ; car la duchesse de Sessa . qui avait dirige le p<iignarddes meurtriers, favorisait le monanjuc Aragotiais, alors en vue de Naples avec une tlolte formidable. De plus, Louis était dans son (luché de Calabre , et son absence achevait de compromettre le succès de sa cause. Cependant , les fautes et la retraite en Sicile de l'arrogant Alphonse semblaient devoir faire luire aux yeux du jeune comte une dernière lueur d'espérance. II reparut encore sur la scène et fut chargé par la reine de Naples d aller guerroyer contre le prince de Tareiite , partisan du prince Âragonais. Mais une maladie, causée par l'excès des chaleurs cl des fatigues, vint l'arrêter au milieu de son expédition. Conmie il vit s'approcher l'heure suprême, et qu'il n'avait pas d enfant de Marguerite de Savoie , sa femme , — il légua ses droits à la couronne de Naples et l'héritage de ses autres Etats à René , son fi ère , due de Bar et de Lorraine , et mourut, le 24 novembre 1 43i, dans la vingt-huitième année de son âge.

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