‹ Histoire de MarseilleChapitre 14 sur 28 · chapitre: XVI · texte numérisé non relu

chapitre: XVI

Hnoe de It NoUme oonlie Ptianède de Farbia. — D cil toeMé «t m jnilille dwnnt LooM XI.— Nouvelle accusatioD portée contre lai.— > Glandevàs. — Jeu de Baiidrieourt.

— Jacques de Candollr-. — P.ilaniiVle de Forbin est réiabli dans s^a cliargc. — Mort de Louis xi. — Anne de Beaujeu. — Ciharies viii, — Dcstitttfion de Palaraède de Forbin. — Aimar de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier. — Lettres-patentes de C3iail«8ViucoiilitinaiilbidiioioDde Réflexions.— Trovblet k Meweîllé. Frucoift de Luxembourg. — Soènesda meurtre. — Le oMrquis de Hodierl gonvcmpurde ÎVovence. — R<'glemcnl de Saint-ValIier. — Assassinai de Jean Riraiit. — Visées de Charles viii sur le royaume de Nnpies. — Jérôme Savonaroic. — Charles Vlll entre en vainqueur en Italie ei en sort en vaincu. — Louis xii surnommé le père du pea(^ ; il dvoree pour ^Mniaer Anne de Bretagne. — César Borsia ii Marseille. — Louis xn s'empare de C^ncs et du Milanais. — Erection du parlement de Provence.— ?rivil.'i;es parliciiliors de Marseille. — Priviléire de non extrahtndo. — Le parlement Vient à i\lar»eille et jure le maintien des cb 'i'id f^s de paix. — Louis xi! proié^-e les Marseillais — François l". — Pèlerinage ue Louise de Savoie, de la reine et de la dndiesie d^Alençon en PkvTenee. — Françob vient les rejoindre è Marseille.— ^ tronset fêtes. — Léoox; son allIsDce avecCharU s-Ouint; sa mort. — Chariesde Bourbon , ronn 'tuble de France ; sa trahison ; ses projets de conquête sur la Provence.

— Siège (le Marseille. — Défaite et fuite du connétable. — Sévérité de François l*'.

— II reçoit à Aix les ambassadeurs Marseillais; son départ pour l'Italie. — Désastre de ftvic. — La peste à MsiseiHe. — Ucbetédesnagislrato. — Hiver de 1606. — Ravages des troupes Italiennes eo Provence. — La famine. — Les Marseillais ein()tVhenl les consuls d'envoyer des vivres au connétable de Boiirbnn. — Captivité de François Vi Dé|ocisUotts pour sa délivrance- — Lettres-patentes royales eo faveur de Marseille.

La réunion de la Provence à la Couronne s'opéra sans secousse et sans murmure. La transition fut à peine marquée par les velléités

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que montrèrent les Ducs de Lorraine, de revendiquer l'héritage du roi René. Il est vrai que Louis zi eut bien vite étouffé tes symptômes de révolte sous le poids de Tautorité royale. Quoique près de la tombe , Tombre de TinOexible monarque apparaissait toujours sinistre et menaçante à Thorizon , étendant le bras pour frapper et punir. N'osant s'attaquer à l'hôte redoutable du lugubre Plessis-les-Tours , la Noblesse reporta toute sa haine sur l'heureux favori qu'il lui avait plû d'élever au gouvernement de Provence. Une fortune aussi rapide devait d'autant plus exciter l'envie, qu'elle était la juste récompense du mérite et des services de celui qui en était l'objet. A force de sagesse et d'énergie , Palamèfle de Forbin contint, pendant les premiers mois de son ilniuiislr lion, l'éclat (les colères qui s'amoncelaient sourdement autour de lui. Mais, un jour, elles débordèrent de. tous les cœurs jaloux et montèrent jusqu'au trône, comme les flots soulevés par la tempête. Louis XI , le plus ombrageux des rois , exigea, do la Chambre de» Comptes de Provence , des éelairoissemenls sur la conduite du gouverneur- Forbin d«''tonrna le coup , en portant lui-même à Louis XI le nietijon e , qu il avait peut-être inspiré. Le roi reconnut ou feignit de reconnaître son innocence et le renvoya dans son gouvernement, en se bornant à lui donner quelques avis sur la manière dont il devait remplir ses devoirs. Palamède crovaii avoir imposé silence à ses ennemis; il se trompait. Quand il fut de retour en Provence, l'intrigue s'agita avec un tel acharnement que Louis , intéressé à ménager les esprits , bien aise en même temps d'abaisser l'orgueil de son protégé , le priva de ses fonctions jusqu'à ce qu'il se fût justifié. Puis, il donna le commanïlement de la Province à Glandevès , et envoya sur les lieux Jean de Baudricourt , gouverneur de Bourgogne , pour examiner la conduite de l'accusé. Parmi les amis de Palamède de Forbin , les Marseillais étaient les plus dévoués et les plus ardents à le défendre. Us protestèrent hautement contre les plaintes calomnieuses des nobles, et quelques députés, choisis par le conseil municipal , allèrent au devant de Baudricourt , qu'ils attendirent sur les frontières de la Provence et accompagnèrent jusqu'à Marseille (20 mai 1 483). Jacques de Candolle, l'assesseur , plaida la cause de Palamède, et appuya son éloquence de quelques présents offerts à l'ambassadeur

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de Louis xi , ao nom de la cité. — Baudricourt fut-il touche des bonnes raisons de Tassesseur , ou céda-t-il à Tinfluence plus puissante « de deux bassins d'argent » de douze tapis de Flandres, de douze flambeaui de cire blanche de Venise , de douze boites de dragées , de douze petits pains de sucre, de douze sacs d'avoine , de deux tonneaux de vin blanc et deux de rouge , (moffi) »; toujours esl-îl que Forbin conjura ce nouvel orage. Quant à nous , nous pensons avec Papon que , même eùt-il commis quelques fautes, Louis xfétait trop bon politique pour le sacrifier au ressentiment de ses ennemis. « Ainsi, il le rétablit dans les honneurs de sa charge , croyant avoir satisfait , par cette feinte procédure , à ce que la gloire du trône et les intérêts de la Provence exigeaient de lui. (papon). » Ce l'ut le dernier acte d'autorité de Louis sur ce pays. Troi.s n)uis après, lesdeputés Provençaux, venus h Amboise, pour assister à la célébration »lt.s no* es du D iuphii) , vl lui prêter ♦ serment de fidélité, ne virent qne les funérailles du vieux roi. Lowis 11 s éteignit, le 30 août 1 iS3. en murmurant des jjutenôtres, et emporta dans la tombe le seeret d»' sa poliii(iiii forte et babile. Anne de Reanjcn , sa fille aînée, était de taille à tenir tête fl la réaction féodale , et elle l'essaya bien. Mais Charles viii était trop jeune, trop frêle, trop efféminé pour continuer l'œuvre de son père. Aussi, plus occupé de parer ses chiens et ses faucons de colliers et de sonnettes ; — de courir les chemins avec ses enfanis d'honneur, arrêtant les écoliers , les jeunes tilles et les ménétriers, — que de gouverner, il laissait faire le bien et le mal en son nom. Tandis que d'une main il signait des lettres pleines de protestations bienveillantes pour les Marseillais, afin de fortifier leur dévouement à la Couronne; de l'autre, il frappait de disgrâce Palamède de Forbin et son gendre Glandevès ; ingratitude, que rien ne justi> fiait, et dont s*éUit bien gardé Louis xi , malgré les plaintes de la Noblesse Provençale. Car, au lieu d'avoir à redouter que le gouverneur et le sénéchal appuyassent René , duc de Lorraine , qui, pendant la tenue des Etats de Tours, avait réclamé Théritage de la maison d'Anjou , le nouveau roi , ou plutôt la régente sa soeur devait trouver dans leur propre intérêt les meilleures garanties de fidélité. En bonne logique , Palamëde ne pouvait déchirer le testament, fruit de ses patients efforts , et seule cause de sa

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fortune politique. Entre les nombreuses fautes que commit Anne de Beaujeu , cette espèce de Louis xi en jupons , si celle là ne fat pas la pliisgraye, elle fut du moins la plus incompréhensible. Elle y en ajouta une autre , ce fut d'attaquer les fondements de la liberté nationale , en réunissant sur la téte d*un étranger, Âimar de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier , deux cba^s, que les privilèges du pays réservaient exclusivement à des Provençaux. Partout le mécontentement éclata , et les partisans du duc de Lorraine auraient peut-être allumé la guerre civile, si la cour n'eût arrêté la fermentation dans sa naissance , par son attitude ferme. (U85]. Toutefois, le calme ne fut que de courte durée. L'année suivante , les dissensions recommencèrent avec un tel caractère de gravité, que Charles viii envoya des commissaires, pour déclarer du nouveau que son intention était de maintenir son autorité par la force des armes. Ces menaces ne servirent qu'à aigrir les esprits. Frappés des dangers d'une telle situation , les Etats s'assenihlèrent à Aix , au mois d'août 1 i8G , et confièrent à deux députés, Jean-Baptiste de Pontevt-sel Roollin Barlhélemi , la mission d aller à la cour , dans le but de « supplier le roi dt les prendre sous sa protection, de leur confirmer leurs statuts, friuK liises et privilèges, et de leur promettre qu'ils ne seraient jamais séparés de la Cou- . ronnc. » Charles viii écouta leur prière, et, par ses lettres-patentes du mois d'octobre 1 486, la Provence fut irrévocablement unie à la France, non comme une dépendance, mais comme une annexe, qni conserverait sa constitution particulière , conformément aux dernières dispositions de Charles du Maine. C'était là le point important. Incontestablement , la Provence ne pouvait que tirer de grands avantages de sa réunion à la Couronne. De longues et cruelles épreuves lui avaient démontré cette vérité — qu'avec des souverains, toujours occupés à s'agrandir ou à se défendre , il n'y aurait jamais pour elle ni trêve ni repos; que le commerce , l'industrie et les arts languiraient éternellement dans les entraves d'une cupidité oppressive , ou sous le poids d'une misère décourageante ; et qu'enfin , elle ne devait attendre de sécurité et de prospérité réelle , qu'en s'associent atùc destinées d'un vaste empire. Toutes ces raisons d'une haute valeur saisissaient bien les esprits. — Seulement la Province tenait essentiellement à ses

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privilèges par habitude autant que par orgueil, et ne se révoltait qu'à l'idée qu'on osât y porter atteinte. Cette crainte , bien naturelle chez un peuple ardent et irritable , fut longtemps la cause ou le prétexte de désordres déplorables, et faillit faire éclater une révolution à Marseille , en 1 493.

Depuis quelque temps déjà, des symptômes d'anarchie s'étaient révélés dans cette ville. L'intrigue et la corruption y livraient aux plus riches familles les principales charges municipales ; de telle sorte que le conseil était en proie à deux factions, dont l'une avait pour diefs Jacques de Gandolle et Jacques Cépfede , et l'autre Adam de Vento et Jean Ricaut , ennemi personnel de Gandolle. Ce dernier exerçait une influence absolue sur la majorité du conseil ; mais, dans la ville, il avait une impopularité justifiée par des actes d'une rigueur inqualifiable. L'exil arbitraire d'un citoyen , assez hardi pour dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas ; la suspension d'un juge, qui avait trop énergiquement exprimé son indignation, soulevèrent des colères, que le sage Adam de Vento ne réussit pas à apaiser, malgré toute son éloquence généreuse et conciliante. C'est qu'à ces éléments de discorde se joign:iii une inimitié imjjlucable entre les deux premiers magislials de la Provence. Ou a vu quel mécontentement avait excité le choix, fait par la régente , du seigneur de Saint-A'allier, pour remplira la Ibis la place de gouverneur et celle de grond-sénéchal. Maiutf'uu dans CCS fondions jusqu'en 1 491 , il n'avait alors conservé que la charge de sénéchal , sous l'autorité de François de Luxembouri,' , appelé au poste de gouverneur de la Province. Il lui en restait un profond ressentiment dans le cœur. Les deux rivaux étaient puissants et ne laissaient échapper aucune occasion d'encourager le désordre , en avilissant lo pouvoir par le spectacle de leurs mutuelles humiliations. Plus occupés de leurs querelles que du bien public, ils ne se donnent plus la peine de dissimuler leur haine; et Tannée de 1 493 voit cet antagonisme dégénérer en conflits désastreux. Saint- Vallier, qui prend parti pour le peuple , essaie-t-il d'amoindrir la puissance de Gandolle, en déplaçante majorité, dans le conseil municipal, par l'élévation, auchifiire de 72, du nombre des conseillen, fixéàiS, dix-huitans auparavant? Aussitôt François de Luxembourg , sans autre raison que celle de son bon plabir , casse le»

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nouvelles élections , et réduit les conseillers i 36. Luxenibom-g s'avise-t-îl de nommer une de ses créatures à remploi de viguier? Sainl-Valliersehàte d'envoyer à Marseille un viguier de son choix; — si bien que Bertrand, seigneur d'OIlioules, l'élu du gouverneur, s'installe à l'Hôtel-de-Ville; et que Jt'an Cotlier, l'élu du sénéchal, entre dans la cite au milieu des applaudissements de la i>m[v. Si les deux viguiers se fussent bornés îi se jeter à la tète des arrêts de proscription , le ma! n'eût pas été grand, et l'intervt ntion de l'autorité royale y eût bien vite porté remède , en en liel misant la cause première. Mais la plus nllreuse effervescence avait gagné tous les esprits. Las de se proscrire et de s'injurier inutilement , les deux partis descendent enfin dans la rue, les armes à la main; et, le 20 avril , commence une collision sanglante , dont on ne pouvait prévoir les conséquences. Le peuple envahit l'Hôtel-de^ Ville, où siégeait te conseil municipal sou s In présidence du viguier Bertrand ; le conseil est dissous et les principaux membres de la majorité n ont que le temps de se soustraire parla fuite à la fureur des partisans de Saint-Vallier» qui pillent leurs maisons, saisissent Bertrand, Gépède, €andolle,JeanVivaud, Montolieude Hontolieu» Jean de Montolieu, son frère, et Jean de Bourgogne, les promènent dans les rues et les jettent dans la Tour St-Jean . A la nouvelle de ces événements, le sénéchal accourt , le lendemain, à Marseille, où il arrive avec 3,000 citoyens venus tumultueusement à sa rencontre; et la ville devient alors le théâtre des plus effroyables excès. Tandis que Saint-Vallier ordonne Tarrestation des amis de Luxembourg, Ricaut confie à la populace le soin d'exécuter les décrets du sénéchal, et la populace , docile à son impulsion , se rue jus- <]uc (] iiis le sanctuaire des églises, pour y chercher les proscïits. Jiilii ii Liei&san et ses enlaiils, l el'ugiés dans l'église de la Major, en sont impitoyablement arrachés, pour être enfermés à la ïour Snint-Jean. Charles Cassin , qui croyait avoir trouvé un asile dans la même église , est l.u h '[nt iit livré par un prêtre aux satellites de Ricaut, qui le (rnrottenl el le traînent ignominieusement dans la ville, en vnriterant autour de lui mille imprécations et mille cris de mort. En vain l'infortuné tombe-t-il aux pieds de ses bourreaux, en vain ses prières et ses larmes implorent-elles leur pitié. Sourds a la voix déchirante de leur victime, ils insultent à son désespoir, à sa

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terreur; et leurs clameurs infernales couvrent les derniers sanglots de sa cruelle agonie. Une Pois arrivée à ce de^ré (raveup:lc férocité, la lutte ne niena(,'ait rien moins que de s'étendre dans la Provence. De part et d'autre l'irrilation auErnicntait avec la résistance ; le ressentiment du gouverneur se tournait en despotisme ; et il y avait tout à craindre pour les privilèges ef les francîii*;çs de Marseille , si Charles viii, pour étouffer la révolte dans son jn incipe, n eût rappelé le gouverneur et le grand sénéchal , et, pour éviter tout conflit dans ravenir, n'eût réuni ces deux hauts emplois en un seul, qu'il conféra au marquis de Hocbcrt, seigneur de Rothelin et maréchal de Bourgogne. Toutefois l'avantage resta, pour ainsi dire, àSaint-Vallier; car le roi approuva sa nouvelle organisation du conseil municipal, et la consacra , par lettres-patentes, sous le nom àe règlement de Saint-Voilier. Il se trouve dans cet acte administratif, qui date de trois siècles et demi , d'utiles enseignements, dont nos législateurs modernes pourraient faire leur profit. Aimar de Poitiers , que nous avons vu se déclarer si énergiquement en fiiveur du peuple, était fidèle à ses sympathies, quand il lui donnait des garanties de justice et de bonne administration, en mettant un frein à l'esprit d'intrigue , à l'arbitraire , à la corruption. Il avait arrêté* que les consuls ne seraient rééligibles qu'après un terme de cinq ans, et qu'on n'admettrait pas en m^me temps , dans le conseil municipal , le père et le fils , le beau-père et le gendre, les frères et les cousins germains. » 11 voulait, avec raison, empêcher que le pouvoir demeurât concentré et se perpétuai dans quelques familles. Aussi, complétait-il cette sage mesure par la proliibilion du cumul de deux emplois. Il punissait les fraufles électorales d'une amende de 2o marcs d'argent et de la privation des droits civiques; interdisait loute charge jinblique aux dchi leurs de la coiiiiiiune, et défendait aux conseillers de ville « de s'interrtnnpre ou du s'injurier les uns les autres, pendant les délibérations, de peur que des paroles on ne vînt aux coups. »

Cependant les mérites de Saint-Yallier ne détruisent pas les torts qu'il eut dans un conflit , où , comme subordonné du gouverneur, îl aurait dù en appeler à la décision du roi de France. 11 ne sut pas abaisser son orgueil devant l'intérêt public , et il gâta une bonne cause, — la cause du peuple contre le despotisme , en se faisant le

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provocateur de scènes odieuses , dont Ut souvenir laisse toujours des germes de discorde au fond de la société. Dans les révolutions, le meurtre appelle trop souvent le nicurtre ; et la loi des représailles en est fatalement la première loi. Ainsi , le calme avait, il est vrai , reparu dans Marseille ; mais toutes les douleurs n'étaient pas éteintes, tous les deuils n'étaient pas efl'acés, toutes les haines n'étaient pas oubliées. Cinq ans plus tard , Louis CassÎD vengeait la mort de son père en poignardant Jean Ricaut, l'un des meurtriers.

La Provence était à peine remise des agitations qu'y avaient causées les querelles de Luxembourg et de Saint-YalJier, et les reliques de SaintrAntoine , dont le couvent de Montmajour et l'abbaye de Saint-Antoine , en Dauphiné , se contestaient la possession , — quand de plus graves événements vinrent absorber l'attention du pays. Charles viii , qui avait commis la faute de se dessaisir duRoussillon et de la Gerdagne , incorporés à la France par le roi défunt, avait, & son tour, de folles visées à la dignité impériale, — et, lâchant la proie pour l'ombre, courait à la conquête du royaume de Naples. — Gonmient d'ailleurs eût->il résisté au désir immodéré de cette couronne qui avait passionne tous les comtes de Provence? L'Italie semblait aller au-devant de ] invasion. Les barons Napolitains, opprimés par leur roi T Ci diuand, appelaient la domination Française à giands cris. Ceux do Rome étaient d'avance au premier conquérant qui les délivrerait de la tyrannie des Borgia. A Florence, le prédicateur Jérôme Savonarole préparait les populations à laisser passer les envoyés de Dieu. La Savoie était à moitié Français* depuis Louis \i et Cliarles-le-Téméraire. Enfin , le régent actuel de Milan , — h qui Jean-Marie Galéas, son neveu et le maître légitime du duché , menaçait de retirer les rênes du gouvernement , avec l appui du roi de Naples, — Ludovio-le-More comptait sur l'intervention de l'Etranger, pour assurer son usurpation. Cependant, Charles vin ne devait pas avoir la gloire d'abaisser les Alpes devant la France, n entra en Italie au milieu des triomphes , des plaisirs et des fêtes , pour en sortir en vaincu ; — et les débris de sa brillante armée ne rapportèrent de cette expédition qu'un mal nouveau , importé , disait-on , par les compagnons de Christophe Colomb ,

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et qui fondit sur la Provence, particulièrement sur Blarseille, avec une fureur inouïe.

Après la mort de Charles vui , arrivée le 7 avril 1 498 , Louis d'Orléans , son cousin , lui succéda sans contestation. Anne de Beaujeu et le duc de Lorraine essayèrent bien de lui disputer la possession de la Provence ; mais il avait pour lui le droit et la force et n'eut pas de peine à triompher de leurs frivoles prétentions. Ce prince , en qui rien n'annonçail jusqu'alors le monarque doux et tranquille qu'on surnomma le père dupeupky héritait, — en même temps que du royaume de France , — des visées ambitieuses de Charles viii sur le royaume de Naples , et de sa royale épouse. Depuis plusieurs années, il aimait Anne de Bretairne et avait fait de bonne grâce le sacritice de son amour au monanjut di fuiii. Il osa d'autant plus affronter le scandale d iin divorce pour i épouser, qu'avec elle l'importante province de Bretagne restait à la Couronne. Un tribunal fut rassemblé à Tours pour prononcer sur la validité de son mariage avec la fille de Louis xi ; et » malgré les efforts de leanne , le tribunal rendit une sentence conforme aux volontés du roi. Aussitôt Louis courut à Nantes , oii. l'attendait Anne de Bretagne , et demanda une dispense de parenté au pontife, qui la lui vendit au prix du duché de Valentinois donné à César fiorgia. Le bâtard d'Alexandre vi , chargé de lui apporter lui-même les bulles de divorce , reçut à Marseille » et par Tordre du roi , nn accueil des plus brillants. Quatre galères allèrent à sa rencontre ; l'artillerie salua son entrée dans le port (I i octobre 4 498] ; Farchevéque d'Aix et quelques personnages de distinction assistèrent à son débarquement et le conduisirent à la maison de ville , dont on avait eu la délicate attention de rehausser encore le luxe de la décoration par le pompeux étalage des reliques supposées de Saint- Lazare et de Saint-Victor. Le Borgia se prosterna hypocritement devant elles. Après avoir été , pendant dix jours , l'indigne objet des ovations de la Noblesse et du Cierge , il se liàla de porter à Louis xn la complaisante autorisation de terminer une alliance , dont les preinniuaires dataient de quinze ans.

Cette grande affaire t « nrlue ( I iOO) , rien ne retenait plus Louis en Fraflce. Couuiie il nourrissait , sur le duché de Milan , des prétentions réelles qu'il tenait de la famille de sa grand'mère,

Yalenline Visconti, il B*anit aux Vénitiens, marcha contre Ludovicle-More , et conquit Gènes et le Milanais. Mais de même que son prédécesseur avait fermé le xv* siècle par des revers en Italie , — il ouvrit le xvi' également par dt's revers dans rc rovaume qui lut prt'S(ju(j loujoiirs pour les Français un théâtre de gloire , au cominencenienl de chaque expédition , et devint ensuite leur tombeau. Toutefois , ce qu'il y eut de honteux pour Louis xii , c'est qu après s'être tant remué pour sa canipai:ciie de iXapIes, il n'avait pas mênje chti^nie y premhe part. Il s était arrêté à Lyon , où , abandonnant au hasard le succès de ses armes , il célébrait par des danses et de somptueux banquets les fiançailles prématurées de sa iillti Claude de France , alors âgée de trois ans , avec l'enfant qui devait être Charles-Quint, (' est dans cette ville que s'accomplit Tun des faits les plus importants du commencement du xvi* siècle. Nous voulons parler de l'érection du parlement de Provence. Charles vm en avait eu l'idée. Il en laissa la réalisation à son successeur. En effet , Louis xii , dont les Etats appelèrent l'attention sur les réformes à apporter dans l'administration de la justice , rendit , à Lyon , Tédit qui instituait un parlement à Aix , tant pour les comtés de Provence et de Forcalquier, que pour les terres adjacentes (1 0 juillet 1501). Cet édit fut h peine promul^é, que les trois ordres de la province, à T instigation de la Noblesse, réclamèrent contre cette nouvelle juridiction. Surpris de leur . opposition, inconciliable avec les sentiments qu'ils lui avaient témoignés deux ans auparavant, le roi envoya des commissaires en Provence : et, sur leur rapport, il fit procéder à rétablissement du pai lenient par un second édit ; 2() juillet Io02). Les magistrats furent provisoirement installés à ilrignoles , le il décembie suivant, à cause des ravages ((ue la peste exerçait à Aix. A leur retour au sié?o du tribunal (octobre l.'jU.'Vj , ils jurèrent, entre les mains des consuls , de respecter et de maiiilenii- les privilèges de la ville et de la Provenee. Ils vinrent à Arles renouveler leur serment. Mais, avant d'aller à Marseille , ils songèrent à supprinuT un de ses plus précieux privilèges. De toutes les cités provençales, Marseille, on a dû s'en convaincre, avait toujours été sans contredit la plus favorisée, sous le rapport des libertés municipales Rangée parmi les terres adjacentes , par cela même qu'il fallait

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)wn h classer quelque part , elle conservait sou administration |uirlu'uli^re , les privilèges parliculicrs de son rommeree , et n envo)rail des députés aux Fjtats-Généraux qu'à titre honorilique, avec la seule mission de faire respecter les lettres-patentes de Louis 11, aux termes desquelles les délibérations des Etats ne devaieni porter la moindre atteinte à ses franchises. Les troupes du roi ne pouvaient pénétrer dans les murs de Marseilk'. La garde citoyeune , placée sous Tautorité des consuls , était divisée en six compagnies, ayant chacune un drapeau dîstinctif» recrutées et dirigées par les capitaines de quartier. Ces capitaines , que le conseil municipal renouvelait tous les ans , commandaient également les brigades des archers de police pour le guet et les corps de garde.

En fait de législation, Marseille était» ahisique toute la Provence, régie par le Droit romain , modifié toutefois par les statuts municipaux de la ville. Maintenue dans cette haute indépendance par Charles VIII, l'orgueilleuse cité contiiiiiail à signer des îilli inres et renouvelait ses traités de commerce avec Gènes , en faveur de laijiiL'lie elle instituait chez elle deux magistrats appelés ?> juger les Génois d'après les lois de leur pays, comme Gènes avait fait pour les Marseillais. Mais un de leurs plus précieux privilèges, c'était le priviléi^e de jwn exirnhendo , en vertu diKjiu I ils n'appartenaient exrltisiveinent qu'à la juridietion de la ville. On avait inséré dans les statuts toutes les dispositions les plus propres à le sauvegarder. Ainsi , toute acquisition , à titre gratuit ou onéreux , qui devait placer des citoyens sous une juridiction étrangère, était frappée de nullité; et les notaires, qui en avaient reçu l'acte, aussi bien que les adjudicataires, payaient une amende de cent sous royaux couronnés , au profit de la commune.

Cest à ce dernier privilège que le parlement osa s'attaquer. Ce n'était pourtant pas une exception absolue. En principe, il existait dans toute la Provence, — en ce sens qu'on ne pouvait obliger les habitants & plaider devant des tribunaux Français, et Louis xi Tavait confirmé, en 1 482. Toutefois il y avait entre Marseille et les autres cités cette différence que la première ne relevait que d'ellemême , tandis que le reste des Provençaux était justiciable de tous les trihunaux du comté. Or, le parlement, impatient de faire

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tomber la barrière qui protégeait Marseille , voulut lui arracher le plus beau fleuron de sa couronne. Ses efforts se brisèrent contre 4a volonté du rot de France. Alors il vint jurer solennellement , au Palais de justice , entre les mains des consuls , le maintien de ces fameux chapitres de pais, sur lesquels il avait essay é de porter une main sacrilège ; et les habitants le punirent cruellement de son audace , en lui faisant subir l'humiliation de leur insolente joie (1503). Il .garda si bien le souvenir de cet échec, que, dix ans plus tard , il tenta de prendre sa revanche. Ce fut vainement. Sur les réclamations des consuls, Pierre de Village , Bernard de Sériato et Julien Aiguesier , Louis xii confirma le privilège de non exlrcdiendo, par Icltres-palentes datées de Blois ( l 2 avril I \\ \ 3), et « ordonna expressément que le juge des appellations . êlahii a Marseille , jugerait en dernier ressort tous les procès enlre Marseillais, sans que, dans aucun cas, le parlement pût en eonnaitrr. » Marseille , qui , les armes à la main, for(;ail le seigneur de Marignagne à exempter ses pêcheurs de la taxe à laquelle il avait la prétention de les soumettre, pour pèclier dans l étanfj: (KjOS , défendait ses droits aver \mv énergie justifiée d ailleurs par la conscience de son dévouement sans bornes à ses souverains. C'est sur leur gratitude intéressée qu'elle s'appuyait , pour repousser toute atteinte à sa vieille indépendance. Louis xii , comme ses prédécesseurs , avait éprouvé sa loyale fidélité , lorsqu'il faisait la guerre à la république de Venise (1 509). Car la puissante cité avait mis sa marine ati service du roi dans cette campagne , oii Ton vit un Marseillais , Ricaut , parent du meurtrier de Charles Gassin, consacrer une partie de sa fortune à Tarmement d'un vaisseau , se rendre redoutable aux Vénitiens par sa bravoure téméraire et ramasser des richesses immenses à leurs dépens.

François» le premier roi de ce nom , et ie premier aquitain qui ait occupé le trône de France , continua aux Marseillais cette bienveillante protection qu'ils s'attachaient tant à. mériter, et accueillit avec une distinction particulière leur député Charles de Forbin qui venait lui apporter le tribut de leur hommage et leur serment de fidélité. Ses lettres-patentes confirmèrent les chapitres de paix a pour la bonne loyauté, que lesdits suppliants avaient tenue

DE MAitSEILLe. t9lf '

envers lui et les prédécesseurs comles dudit codUô ^ et par autres justes causes (lévrier 1 n i 5). »

Pendant que le roi-gentilhomme , entraîné vers l'Italie par une nrdeur chevaleresque sans frein, gagnait ses éperons à Marignan, (14 septembre 1515) se faisait armer chevalier par Bayard sur le champ de bataille, concluait avec les Suisses le traité connu sous le nom de paia> perpétuelle, et signait avec Léon x le hmemconcordat- (décembre 1 51 5) ; — Louise de Savoie, sa mère, la reine, son épouse et la duchesse d'Âlençon , sa sœur , firent un pèlerinage en Provence. Dans leVar, elles visitèrent la grotte de la Sainte-Baume, ob ]a tradition religieuse place les restes mortels de Sainte-Magdelaine. A Marseille , où elles furent dignement reçues (3 janvier (1516), les royales voyageuses allèrent s'agenouiller aux pieda de la Vierge , dans la chapelle de Notre-Dame^de-la-Garde ' . Après avoûr mis en ordre les affiiires d'Italie , François repassa les Alpes par la haute Provence , et rejoignit la cour à Marseille (22 janvier 1516). Précédé du glorieux renom qu'il s'était acquis & la bataille des géants , le roi-clievalicr entra dans la ville au bruit de l'artillerie , et au milieu tl'un concours immense de peuple , venu au devant de lui avec les corporations, la milice, le clergé, les coiist-illers nuiiiiripaux , l'assesseur et li > < onsuls. En tète du cortège marchaient des cidants porteurs de banderoles aux armes de France ; suivairnt de jeunes hlles, aux parures étincelanles, aux chev* UK 11 titaiits sur les épaules ; puis le clergé , qui n'avait pas manque celte occasion d'exliiber les reliques de Saint-Victor et de Saint-Lazare, et de suppléer à I absence des reliques de Saint-Louis de Marseille , par la représentation , dans tous les carrefours , des actions les plus remarquables de la vie du saint. A l'aspect de cette foule enthoushiste , qui le saluait de ses acclamations joyeuses, semait sous ses pas les fleurs du triomphe, et pour lui cachait sous de riches draperies les murs noircb de la cité , — le vainqueur de Marignan dut se sentir monter au cerveau Tivresse de l'orgueil. Le front ceint, à vingt-deux ans, d'une double couronne, beau de tout rëdat de la jeunesse, redoutable au dehors , aimé au dedans

■ D^uis loogteiDps Notrc-Uanic-dc-la-tlardc servait de poste à ooo vigie chargée <l«t •îgMler lia viUeles vaisseaux en rade.

il voyait s'ouvrir devant lui le plus brillant avenir. Il dut s'endormir f ce jour-là , bercé par les plus doux rêves que pôt faire un roi à qui tout souriait , pour se réveiller, le lendemain , avec la conscience de leur réalité. Le lendemain, en effet , de nouvelles ovations , de nouvelles fêtes honorèrent la présence du jeune roi de France. On lui donna le spectacle d'un combat naval simulé , oii les oranges remplaçaient les traits et les boulets. Habile et bardt à tous les eiereîces du corps , François, qui avait noblement reçu le baptême du feu, voulut prendre pari à celle lutte , — innocente imatjje de lu guerre. Il s'ahrita derri»^re un large bouclier, se mit uti masque, de peur d'être bles^-é au visage, et cornbaltit aveel'ardeur et l'enjouement de sonâge, pour disputera ses adversaires une victoire qui Hi devait pas être ensanglaulf'c. Puis, suivi des fçaleres et de plusieurs brigauims, comme un t j ioiiijjli di ur, — des peuples qu'il a vaincus, — il se dirigea vers le château d lf, où les ambassadeurs du roi de Porlui^al ofl'rireii t à son admiration plusieurs animaux rares , entre autres une panthère dressée pour la chasse et un superbe éléphant que le roi, leur maître , envoyait au pape Léon X. Le 24, François i*'' renouvela la confirmation des privilèges de Marseille , dans le eluiur des Accoules, en présence de Charles . duc d'Alençon, de Philippe, comte de Genève, du chancelier Duprat, d'Adam Fumée» seigneur des Roches, de Charles de Forbin et de Pierre de Vento. Le ^6 , il partit avec toute sa cour, pour se rendre à Aîx , et quitta la Rrovenoe , sans prévoir qu'elle aérait bientdt le théâtre de la guerre.

Léon X, impatient de la suprématie des armes Françaises en Italie, résolut de la leur faire perdre , en se liguant, le 8 mat 1524 , avec les ennemis de la France , et particulièrement avec Charles d'Espagne, qui avait hérité de la couronne impériale, en 1549. Effectivement nos troupes, vaincues par le nombre , se retirèrent dans le pays Vénitien . abandonnant m Pape, Panne, Plaisance et toutes les places que le Saint-Sicge ( oiivoilait dc[iuis si longtemps. Léon X ne jouit pas de son triomphe. Une fièvre le mit au tombeau, le jour même oii il reçut la nouvelle de l;i ju ise de Parme (l" décembre 1.'",-21). ('e fui, assure-t-on . de joie qu'il mouriil , d'autres disent de n. Cctail lui (jui avait altisé la discorde entre Charles-Quint et François i^'. Celui-ci eut le malheur de &c

du; MARSKILLE. 'm

voir trahi en même temps par la fortune et par l'un de ses plus vaillants capitaines, par le connétable de Bourbon. — Privé de ses bieas par la jalousie du roi de France et par les ressentiments de Louise de Savoie , dont il avait dédaigné l'amour , Charles de Bourbon eût fait preuve d'un noble caractère, en dédaignant ces injures ; « mais il ne possédait pas cette vertu stoîque du grand citoyen élevé au dessus des faiblesses humaines : il avait l'orgneil d'un démon dans l'âme d'un héros ; Torgueil perdit l'âme. Bourbon ne fut qu'un Attila baptisé, (mérv). » II prêta l'oreille aux avances de Gbarles^uint. Déjà , il s'était fait sa part dans les dépouilles de François et ajoutait à ses domaines le Dauphiné et la Provence , en reconstituant pour lui le royaume d'Arles. 11 ne devait pas tardera descendre des hauteurs de ce beau lève. Cependant 1 année française, presque découragée après la mort «le Bavard (1 521), repassa les Alpes, suivie de près par les soldais de Cliarles- Quinl, qui, au nombre de2U,000, se dirigèrent sur Marseille. Bourbon voulnit qu'on attaquât par le Lyonnais , d'où il louchait presque h ses anciens domaines. Imbu toujours de ses vieilles traditions féodales, il s'imaginait voir ses vassaux et ses amis se lever en masse à son apparition. Il s'était étrangement abusé. Rien ne bougea, ni dans son duché , ni ailleurs. Dans le camp impérial , sa trahison en faisait l'objet du mépris de tous. Pesehiere, désigné par Charles-Quint pour lui servir de lieutenant > affectait avec lui une opposition railleuse. Convaincu que son nom exercerait en France une influence magiqne , Charles s'était vanté , pendant qu'on allait â lllarseille, qu'au troisième coup de canon les consuls et les bourgeois viendraient , la corde au cou , lui apporter leurs clefs. La contenance des habitants démentit cette bravade.

Au milieu de la consternation causée par l'invasion de l'armée impériale en Provence, Marseille fut à la hauteur du danger. Elle organisa sa défense avec courage et habileté. P^ur subvenir aux frais de la guerre , on commença par vendre les greffes de judicature et les offices de courtiers de commerce. Tous les citoyens, en étal de porter les armes, formèrent une garde tivitjiie de 9,000 hommes, dont on <lonna le commaiulemcnt aux capitaines de quartier Oirlin lîlanc , Charles de Monlcoux, Cosmc Arnaud et Julien Ucissau. A celle milice improvisée se joignirent

m liisToiiie

4,000 fantassins et 200 hommes d'armes, envoyés parFrançois K"", sous la conduile du inarcdial de Chubanes, du baron liante de Cères et du seigneur de Bi ion. iUarbezieux el Lavai aecourureiit aussi avec leurs vaillantes compagnies. Rance de Gères fjit nomn.é eoininandaiît de la place ; Cbabanes eut mission d'aller protéger le reste de la Province , à la tête des genlilsliommcs , réunis par Pontevès, comte de Garces; et une Hotte de trente-trois vaisseaux fut mise sous les ordres de Lafayette , amiral des mers du Levant. • Le roi avait confié au plus habile de ses ingénieurs, Miradel , le soin de fortifier la ville. Miradel fit raser les églises extérieures et les faubourgs, où rennemi aurait pu se loger avec avantage, décapita l'église de Saint-Caonat , pour terrasser la toiture et y placer du canoD , courouna également de houehes à feu la oiontagne des Moulins et le clocher de la Major , large comme un bastion , et dont la cloche, dite le grot-Lazare , résonnait elle-même comme une pièce d'artillerie. « La Tour Sainte-Paule , démesurément élevée par dessus la batterie des Moulins des Carmes , reçut une coulevrine nommée le Banik , qui , pivotant sur son affût et tournant sur la plateforme circulaire comme une aiguille de fer sur un immense cadran, distribuait des boulets énormes à la plage d'Ârenc, au Oinnet , à l'abbaye de St-Victor, sur tous les rayons où rennemi se montrait à découvert, (méry). » Rien ne fut négligé de tout ce que le temps et Tart des fortifications permettaient d'exéeuler; on répara les murailles; on leur fit une ceinture de fossés profonds ; et, dans cet iiiiniense efl'ort de toute une cité menacée dans son existence et sa Uberté, on vit les femmes rivaliser de coiiraîîc et d'énergie avec leurs maris, leurs pères et leurs frères, leiu disjmler la ffloire de travailler à ia défense de la mèrepatrie , et , sans disliucliou d âge ni de rang , porter ia hotte et des fascines.

Tandis que s'arlivaienl les préparatifs de la résistance, l'esendre Française allait à la rencontre de ia flotte impériale, l'ailaquait à la hauteur de Nice , et lui coulait trois galères. Après ce premier succès, Lafayette , apercevant deux vaisseaux qui cinglaient vers Monaco , les poursuivit elles battit. Plusieurs seigneurs Français, amis du connétable , tombèrent au pouvoir de Tamiral, et furent en voyés À Marseille , d'où on les conduisit à Âix , pour les livrer

au maréchal de Chabanes. Ce double échec n'empêcha pas l arnioe ennemie de passer le Var, au commencement de juillet lo^i. Kllr arriva aux porics d'Aix, le 6 août, sans avoir renconlré aurmi obstacle, entra, le lendemain, dans la ville; et, le . Charles deBouri)un, venu pour faire une reconnaissance autour ilc Marseille , put saluer, des hauteurs où se trouve aujourd'hui l'aiK ien Lazaret, la statue de la Vierge des Accoules , que trente capitaines marîus portaient processionnellement sur les remparts , en entonnant [ Ave maris sleHa avec des milliers de femmes et de jeunes filles vêtues de blanc. Quatre joursaprès, la poussière, qui s'élevait en tourbillon du côté du village de Géménos (la pierre précieuse) eld'Aubagne (que baignent les eaux), annonça que le connétable revenait investir Marseille. Le drapeau de l'empereur fut arboré sur la bastide de la Biancarde, quartier général de Charles. Le marquis de Peschiere caaema ses soldats dans l'hôpital Si Lazare , les lansquenets occupèrent Portegalle; le capitaine Salluzio campa au débouché du chemin d'Àubagne, avec ses Italiens; les Espagnols et leur commandant , Lopez Huertomaz, se logèrent au pied des tears de Tabbaye de Saint-Victor. « Ainsi , la mort , te pillage , la violence, la désolation, représentés par les plus féroces bandits de Tépoque, cernaient de toutes parts la pauvre cité* phocéenne. » Cependant il ne s*y manifesta ni terreur ni forfanterie ; les matelots des galères, les marins, qui avaient vu les mers lointaines, conservaient la main dure , la tète chaude , et tous jurèrent par Notre- Dame-de-la-Garde « que ni Peschiere , ni le connétable ne toucheraient au reliquaire de Saint-Victor, ni à la Vierge noire dans les Catacombes, ni au buste d'or de Saint-Lazare abrité soud la cathédrale de la Major. »

Le ronnélable romincnra par détruire tous les aqueducs ; moyen uilailid)!c de réduii'c la place , si les puits . très multipliés rl;ins l intérieur de la ville , n'eussent sufli aux besoins ordinaires d une population , ( ((niposée à peine de 'iU.iiOO âmes. M;iis douze gros canons devaient aiiiver aux i iiin mis par la roule d'Aix , le 20, à la pointe du jour ; et leur prendre celte batterie, c'était sauver Marseille, sans combattre. De Brion prit ses mesures en conséquence. Aux premières clartés de l aube . la flotte du l^faycttc , ancrée devant I ilc de Pomcgue , dérapa , et vint se ranger en

m HtsTome

ligne de bataille dnns l i liait' d Aienc, le flanc tourné contre la roule d'Aix elle pont d Arenc. En même temps , Rance de Gères, à la tèî<' de 4,000 soldats, apprêtait une sortie combinée avec l'action décisive de l'amiral. La mer, unie d ahord comme une ^daco , se rida bientôt sous le souûle d une brise sourde qui descendait du Nord ; c'était le mistral. Tout-^-<;oup, du haut de la Tour Saiote^-Paule, deBrion aperçut, à travers les nuages de poussière , qui enveloppaieot la Viste , une ligne rouge de lansquenets et le drapeau de l'empereur. C'étaient les douze canons qu'attendait le connétable. Pour faire diversion*, il ordonna aux artilleurs du Basilic âe tirer au Blidi sur les Espagnols, logés devant Tabbaye de Saint-Victor. « La formidable coulevrine s^allongea comme un bélier romain en dehors des laides créneaux, et vomit d'énormes boulets qui passaient en sifflant sur la ville et le port, et faisaient voler en éclats les assises diamantées des tours de Tabbaye. A ce signal , les batteries de la Porte-Royale foudroyèrent les bandes d'impériaux campés à Tavenue du chemin d*Aubagne , et la Tour Saint-Jean, venant en aide à la coulevrine de.Sainte-Paule, balaya de plus près toutes les avenues de Saint-Victor. Au fracas de ces tonnerres , les cloclies de toutes les églises mêlèrent leurs voix graves et leurs joyeux carillons, comme pour annoncer aux soldats de Marseille que Dieu bénissait leur courage , et que les prières arconipagnaient les boulets. (mêry). » Cependant le mistral déjoua les combinaisons du seigneur de Rrion. La flotte de La tavelle ne put garder sa position formidable et courut des eaux d'ArLiic aux plages deMonl-Hedon, laissant çà et là quelques del)ris et n écbappant que par miracle aux récifs de la côte. En sorte que le convoi de Bourbon descendit , sans être inquiété, la montagne de la Viste, traversa le pont d'Arenc , et alla prendre ses positions. — De son côté, le connétable quittait , à la même heure, son quartier général de la Biancarde, pour s'établir dans une bastide, sur cette hauteur du Gannet , nommée le Calvaire , et qui domine le pont d'Arenc. 11 voulait présider lui-même à Fouverture de la tranchée et tracer leur chemin aux ingénieurs. En effet, au commencement de la nuit , le 20 du mois d*août, il dessina lui-même sur la pous< sière ses lignes de tranchée , & deux cents toises des bastions du Nord : ce fut sur l'emplacement compris entre la place Pentagone

Dli MARSEILLE. m

actuelle et la mer , au quartier de Malaval. Alors , il y eut une espèce de trêve de quatre jours , dent les Marseillais ne compri* rent pas la cause , et que les impériaux mirent à profit , pour splanir des obstacles presque insurmontables de terrain. Enfin , le quatrième jour , le connétable démasqua ses batteries » et une grèle horizontale de boulets tomba sur le boulevard du Nord.

« Déjà les hautes cotnicbes du rempart avaient été emportées en poussière avec la filmée des canons qui les défendaient. Les boulets du connétable ricochaient dans la ville haute et ruisselaient , comme un torrent de fer, jusques aux grottes du port. A chaque instant , les Marseillais de i iiikrieur s'attendaient à voir arriver l'ennemi à la suite de ses boulets. Le nuage des batailles roulait sur les toits et ombrageai L la ville comme une tenîo funèbre. Des {ïrnupes de citoyens parcouraient les rues en appelant aux remparts les plus timides ; le glas du tocsin descendait de tous les clochers, comme si Marseille préparait ses funérailles. Dominant ce fracas d'agonie , do deuil, de combats , cette voix suprême faite de toutes les voix , la eoulevrine de Sainte-Paule annonçait aux habitants que la tour inébranlable luttait encore et rendait deuil pour deuil. La noble tour s'élevait comme un géant protecteur de la cité , faisant pleuvoir, comme Dieu , son tonnerre, du haut des nues , dans une atmosphère d'éclairs. Rien ne pouvait entamer sa base de roc vif, large , évasée , anguleuse comme un écueil qui brave les folles tempêtes de l'Océan. Quelquefois les Italiens et les Espagnols , étonnés de voir tomber la foudre sur leurs tètes dans les ténèbres de la fumée , croyaient que le ciel leur envoyait ses tonnerres en punition de tant de crimes commis par eui au-delà des monts , et leur redoutable bravoure avait des accès de terreur. Dans la ville , on s'attendait à voir apparaître soudainement, ainsi qu*on le disait» une armée souterraine conduite par des mineurs » et les places publiques étaient remplies de vieillards, d*enfants, de femmes qui tâchaient de distinguer , et qui croyaient entendre sous leurs pieds les coups sourds de la mine tout près de faire éruption comme un volcan d'ennemis. Les églises se remplissaient de femmes; les toits des maisons de la ville haute étaient couverts d'une niullituilt de curieux que le service ui bain n'avait pas réclamés , et qui assistaient à celte terrible

iO

journée, comme à un spectnole. A midi , au coup de l'Angéiiis, toute la population s'agenouilla , et Ton vit sur les créneaux de l'ahhaye de Saint-Victor le vénérable évèquc Cyprîen qui donnait la bénédiction du saint-sacrement à la ville. Les soldats Italiens et Espagnols se précipitèrent sur la poussière au pied des (ours de l'abbaye et reçurent la bénédiction épiscopale; puis ils se relevèrent et continuèrent leurs décharges de mousqueterie contre la Tour de Saint-Jean.

« L*ingénieur Miradel vînt en personne sur le boulevard du Nord pour apprécier par lui-même les ravages que la batterie de tranchée avait causés sur ce point. Ils étaient peu considérables ; mais , à travers les éclaircies de la fumée » Miradel distingua les progrès du chemin couvert qui s'avançait avec des sinuosités menaçantes et devait parvenir à trois cents pas du glacis après quelques nuits de travaux. Les ingénieurs impériaux avaient coupé une forêt de pins sur les hauteurs du Bas^annet , et ils protéjj^aient leur lit^ne avec des remparts de gabions , remplis du sable de la mer. Miradel communiqua ses craintes aux chefs de Tartillerie, Jean de (];m\ cl Vivaux , qui montèrent à la butte des Moulins pour ilcli uii e les ouvrages de l'ennemi. IJienti'il nos deux liiitterics superposées, celle des rriiipiirls et celle des (iiaiHls- Carmes , retoniiut'nct'i t'nl un Icu terrible et niirenl en poussière quelques maisons voisim s du fa»il)ourg, à l'abri (Icsciuclles les impériaux cacliaionl Icui's opcriitioiis. f MËnv. — sircn de mar- SRH f.F. \ '» l/nrlillerie *hi l'cinparl , iiolammciH , portait In dévastation dans les ouvrages les plus ;iv;iiieés et la mort dnns les bataillons du connétable. Un boulet vint fnt r dans la tente de Peschiere, deux gcntiisbommes et un prêtre qui disait la messe. Le connétable accourt au bruit qui s'élève et en demande la cause : « Ce sont , monsieur, répond Pescbierc avec une insolente ironie , ce sont les bourgeois et les consuls Marseillais qui vous envoient les clefs de leur ville. »

A ce moment, 2,ô00 citoyens de la milice Urbaine , et 2,000 soldats , commandés par Ilance de Cères , s'élancent sur le chemin d' Aix aux cris de vive le roi ! se ruent comme une avalanche sur les impériaux , déconcertés par cette attaque imprévue , détruisent leurs travaux , brisent les alTùts , comblent les fossés

de ciiQOiiYallatîon , arrachent les chevaux de frise, tuent une partie des travailleurs de la tranchée , en prennent quelquesuns et mettent le reste en fiiite. Le lendemain, une seconde sortie

eut lieu ; mais elle fut moins heureuse. Quelques détachements , placés en embuscade près de la ville par Peseliiere , tombèrent sur les assaillants , qui, serrés entre tleux feux, furent culbutés et rentrèrent dans la place , après un contbal adiai ne , où les ebels des deux partis pern uiil avec beaucoin) de monde.

Cependant , si ces deux attaques intiepides avaient révèle au connétable l'audace et l'énergie deâ Marseillais, au point de lui inspirer des doutes sur le succès, — les assiégeants avaient assez avancé les travaux de la mine, pour inquiéter sérieu rrm nt Miradel. Mesurant d un coup d'œil toute l étcndue du danger, il ordonna l'établissement d'une contre-mine et tit élever, en dedans du rempart d'enceinte , une muraille liaute d'environ dix pieds , qu'on garnit de canons , de pots à feu , et de fagots enduits de goudron , prêts à recevoir l'ennemi en cas d'assaut. Les dames , qui , en temps paisible , tenaient des cours d'amour et de plaisance , et maintenant couchaient sur la dure au pied des murailles, — continuaient leur œuvre de dévouement, aidant à l'édification de ce retranchement et se mêlant aux travaux des mineurs. Elles apportèrent d'immenses matériaux qu'elles allaient chercher au loin , des balles de laine et des poutres , qu'on entassa au-dessus d'un gouffre rempli de feux d'artifice , entre le mur intérieur et le rempart extérieur; et, quand les boulets ennemis eurent fait une large trouée à la première muraille, le connétable put voir ces intré* pides amaiones debout et armées , à côté des plus braves guerriers, sur cette espèce de bûcher de mort , oti , • Marseille semblait , comme Sardanapale , et dans un plus noble but , avoir amoncelé ses femmes et ses richesses. » Alors , il put également se convaincre que les enfants de la noble IMiocée viendraient tous mourir héroïquement à la tranchée des Dames,' — plutôt que de livrer leur mère à la rage <les Espagnols. Il comprit que c'était une lutte d'extermination ; et , menace par l'armée du roi (jui se concentrait sur les bords de la Durauee, pour marcher au secours de la ville,

' Cette partie de la vtUe a pris et cooservc le nom de Boulevartl des Dames.

30R HISTOIRB

il activa les préparatifs de l'assaut. Mais il trouva de riiésilation ; et, sur l'avis de Peschiere, sept Espagnols se risquèrent à aller examiner les travaux inlérieurs de la place. Quatre restèrent sur la brèche, et les trois autres, seulement blessés , rendirent compte de leur mission , de faron à décourager le connétable. Il n'en fut rien , cependant. Chartes ne voulait pas en avoir le démenti. En effet, le 28 septembre, il commande l'as<:aut, et ses soldats s'élancent sur les remparts , d'où la mitraille les balaye, comme les feuilles d'automneau soufile de l'ouragan. Poussées par l'espoir du butin , de nouvelles compagnies se succèdent sur le champ de bataille , bientôt jonché de leurs cadavres. Les assiégeants reculent enfm devant une résistance aussi yigoureuse , s'enfuient en désordre vers le camp , massacrés encore dans leur retraite , et abandonnent six pièces de canon. En vain le connétable essaie-t-îl de les rallier et de les ramener à la brèche ; en vain promet-il 500 écus et une compagnie de 500 hommes à celui qui donnera rexempie ; en vain fait-il trancher la tète au plus mutin des capitaines : tout est inutile. Peschiere lui-même se range du parti des rebelles. « Vous voyez, messieurs , dit-il aux principaux du camp dans la tente même du général , vous voyez que les gens de Marseille tiennent toute prête une table bien couverte, afin de recevoir comme il faut ceux qui voudront les aller visiter. Si vous avez envie d'aller souper en paradis, courez-y, à la bonne heure ; pour moi , je n'ai pas envie d' y aller si tôt. Croyez-moi, retournons vu Italie. » Puis, il sort sans dire un mot au connétable. Il fallut bien suivre l avis de Peschiere , si malveillant qu'il fût. Les maladies étaient dans le camp, et François i" venait daniver à Salon de Ct;mx, entre Avi^ijoii ri Marseille, avec une armée de 3o,000 liommes. Obligé de hâter son départ , Bourbon euibarqua ses ^ros canons sur la flotte qui tenait Marseille bloquée par nici . Pour dérober aux assicG^és la connaissance de sa retraite , il alluma , dans la nuit du 29 septembre , d'immenses feux devant les lignes ; et , à la faveur des nuages de fumée qui enveloppaient la ville , il sortit de son camp. Quelques précautions qu'il prît , ses troupes furent aperçues des Marseillais, quand elles défilèrent sous les remparts, et essuyèrent une nouvelle décharge d'artillerie. Ainsi , quarante jours après l'ouverture du siège, Charles repassa précipitamment le

DB MARSfilLLB. 309

Yar, poursuivi par Cliabanes et Montmorency, qui firent mainbasse sur son arrière-garde et enlevèrent une partie de ses bagages'. — Le soir qui vint clore la dernière journée de cette lutte glorieuse , la cité resplendit aux flambeaux de résine ; des vivres circulèrent en abond iiiLe atiii de réjouir les habitants épuisés par les fatigues d'un luug siège. « Pendant buit jours , il se fit des processions oii Ton promena la Vierge noire par toute la ville ; les dames portaient les plus éclatantes bannières, et une place leur fut réservée parmi les braves chevaliers, blasonnés. de toute pièce, (capefigue). »

 mesure que Bourbon s'éloignait du théâtre de sa défaite , François i'** s'avançait d'un autre côté dans la Provence: Ces derniers succès lui avaient rendu courage , et i| était impatient de s'élancer en Italie à la suite des fuyards. Mais, croyant avoir à punir une trahison là où il n'y avait eu qu'impuissance , il s'arrêta en route , pour livrer au bourreau la téte du viguier d'Aix , Honoré de Puget; et, comme pour donner une haute signification à cet acte de rigueur, c'est dans cette ville qu'il attendit et complimenta les consuls Marseillais sur l'héroïque défense de leur patrie. « Soyez les très>bien venus, leur dit-tl , vous m'avez été toujours bons et fidèles sujets, et votre loyauté a été cause que j'ai recouvré tout mon pays de Provence , de quoi je vous remercie et vous demeure votre obligé ; mais pour le présent , je ne vous puis visiter pour efl&cer cette obligation, à causequ'il faut que j'aille delà les monts en haste ; et s'il plaist à mon Dieu , au retour vous visiterai, et connoitrez qu'avez en moi un bon prince, » En effet , il partit immédiatement , franchit les Alpes , entra presque en même temps que Bourbon en Itali ( t ( ourut droit à Milan qui lui ouvrit ses portes. Mais au lieu de pousser à Lodi, il alla mettre le siège devant Pavie ,

* <Qr doooiiMs, ledit Bourbon se tnoipoita vrtcVmwie dndii amperour do pays d'Italie , par les montagnes , le long de la rivière de Geniiea , toaine dit est, es marches et

josqucs auprès de ladite ville (le Marsfillt's , laquelle, avccqiics une bonnf et bonde d'artillerie bien équipée <lc tout équipai^'e , assiét^ea lad. ville , et icelle lit caooucr et bombarder en plusieurs endroits et laire brèche pour y entrer. A laquelle locoosidérée eotrcliriae vaiUaatmeiit réaistêrent lea nobles et vertueolx chevaliers et cappiiaines cy dessus Mmmés, y estant avec certaionoubve de gens de guerre, depyéetdocheval.a {f^prinu tt dOivrancê dn Roi par sàBàStim MonutP ).

où , prisonnier de Clia» lcs-Quinl , il écrivil h sa mère : « Madame , tout L'sl perdu fors riioniR'ur ! » (2i janvier fo^rî).

Cette douleur ne fut pas la seule qui vint alors frapper Marseille. La peste se déclara tout à coup dans ses murs. C'était Ja seconde fois , depuis ie commeneenient du xvi*^ siècle , qu'elle y apparaissait avec ses fureurs les plus implacables. £o 1504, 1505 et 4506, elle y exerça , sans trêve ni relâche les ravages les plus affreux ; ravages que favorisaient encore l'impérilie des médecins et la négligence des magistrats. « Les consuls de Marseille , indignes de la place qu'ils occupaient , dit Papon , abandonnèrent la ville ; et, par une modération aussi étonnante que la lâcheté de ces magistrats , on ne punit pas leur coupable désertion. » A tant do calamités en succéda une autre à laquelle la Provence n'était pas habituée. Elle résulta du bouleversement des saisons. L'hiver de 1 506 avait été si doux que l'on avait vu éclore, en janvier, la rose et les autres fleurs , dont la campagne a coutume de se parer au mois de mai. L'orge monta en épis , et le froment acquit un développement proportionné à cette chaude température. Mais la nature semblait avoir réservé ses plus effroyables rigueurs pour l'hiver de 1507. Uintensicé du ftoid fut telle, qu'il périt un nombre considérable d'hommes et de bestiaux. — Le Lacydon ne forma qu'une glace dans toute son étendue , et les arbres et les semences ne durent leur conservation (ju à la grande quanlilé de neige (jiii (ouvrit la terre; caj , a Marseille, il en toiiiha trois pieds, le jourde l'Epiphanie; — plieuuuiène peut-être unique, ou du moins exlrêmemenl rare dans celle ville. En 1o2i), la peste eut également un terrible auxiliaire, pour ) jeter de nouveau lcdéses|)()ir et la désolation. Les soldats étrangers , qui , pour de l'argent , avaient bravé la mort sur les remparts de la vieille cité , ne connaissaient ni frein , ni discipline , quand le bulin offrait un ajipàt à leur cupidité. Or, en suivant le roi de France en Italie , ils avaient ravage toutes les villes , sur leur passage , el dévasté notamment la vilh' d'Aix , sous prétexte de la punir de son attachement au parti du connétable. Les troupes Italiennes , restées en Provence pour le service des galères , commirent encore de plus grands excès. Le meurtre, le pillage, le viol, le sacrilège et la profanation des temples semèrent l'épouvante dans la contrée et la livrèi-cnt à

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toiJt»^s les horreurs do la faminp. Marseille devint un vaste cimetière , par la mort ou par la fiiile des habitants ; vi la faim , spectre livide aux deuts aiguës, aux veux caves , aux etreiutes cruelles , poursuivit juscjue dans leurs retraites les citoyens pâles et et défigurés , que la peur avait chassés du foyer de leurs pères.

Les Marseillais pliaient sous le poids de tant d'afflictions, quand le connétable de Bourbon, qui se rendait à Madrid pour défendre SCS propres intérêts à rassemblée , où Ton devait traiter de la liberté de François i*', vînt mouiller aux îles de Marseille et fit demander des vivres aux consuls de cette ville. Quoique les hostilités fussent suspendues entre la France etTËspagne, les consuls en référèrent au gouverneur et au parlement de Provence , qui furent d'avis d'accueillir la demande de Charles. A peine cette décision fut-elle connue à Marseille , que la haine et le mépris éclatèrent en paroles outrageantes pour le connétable, c Non , s*écrtent les citoyens dans leur commune indignation , point de rapports d'amitié avec le transfuge qui a porté contre nous ses armes parricides ! G>mment accorderions-nous assistance à celui qui naguère voulait courber nos fronts sous un joug odieux? » Puis, non content de flétrir le nom du traître — du stigmate de la honte, le peuple envahit le port, arrête les vivres qu'on allait embarquer, et Bourbon s'éloigne des côtes de Marseille, poursuivi par réternei remords de son crime , dont le désaslre de Pavie lui avait faitsenlii' déjà loule l énormité. (c-f. boit.he).

Pendant (juc le ro\al j)risonnier de Charles-Quint languissait dans les fers, mal préparc à l'adversité par ses idées et par ses habitudes, la reine-mère, régente du royaunie, songeait aux moyens de négocier la liberté de son liLs; et dansée but elle voulait envoyer la duchesse d'Alençon à Madrid. Mais i! loi fallait confier sa fille à un ami dévoué (jui pût, au besoin, l'aider de ses conseils. Elle jeta !f s yeux sur le grand-maître de Malte, Villicrs de l'Isle-Adani. homine d'une haute bravoure et d'une fermeté éprouvée , aussi attat hé à François i**", que considéré de Cbailes-Quint. Louise de Savoie lui en écrivit à Rome , où il était alors , et le vieillard communiqua au Pape les dépêches de la régente. Le pontife, qui comptait que François i , une fois liltre , le délivrerait du joug de Pempereur, approuva le voyage de lisle-Adam. Ce dernier se

31t mSTOIRE DK MARSEILLE.

rendit donc av(;c ses vaisseaux à Marseille , où il trouva la régente et attendit l'arrivée de la duchesse d'AIencon (juin 1525). Les négociations, qui prolongèrent deux ans la captivité du roi de France, sont étrangères à notre sujet. On sait i\ue, succomljant au chagrin et à l'ennui, François signa le traité de Madrid , «( où il aventura bien un peu ce qu'il avait sauvé à Pavie. » (I i janvier î ')2<)\ Mais la liberté, la couronne, le retour à cette vie spleodide et voluptueuse que l'on menait à Saint-Germain et à Fontainebleau, tout cela valait bien un trait déplume, et François ne s'en tit faute. Après une réclusion de deux ans, il avait plus hâte en effet de retrouver sa vie de grand seigneur que les soucis de la royauté. A peine trouva-t-ii le moment de s'arracher au tourbillon de ses plaisirs, pour recevoir les députations qui vinrent le féliciter sur sa délivrance. Marseille ne fut pas la moins empressée à lui envoyer le tribut de ses constantes sympathies ; et le roi lui témoigna, de son côté , combien il avait toujours vîvace dans le coeur le souvenir de son dévouement, en Texemptant des « contributions, dons et octroys imposés à la Provence , attendu — disent les lettres-patentes , — les grandes pertes par elle souffertes au moyen du siège qui fut mis dernièrement devant ladite ville par le connétable. » (15 juin 1526). En verve de libéralité à l'égard des Marseillais , il leur conserva le privilège de faire battre monnaie , en dépit de Topposition du conseil municipal d* Aix, et leur accorda quelques faveurs sur le commerce du sel en Provence, avec le droit de pèche sur les mers du Martigues.

GHAnTRE XVU.

La SaiDlc-Lii;ii6. — Mort du coanétlMt de Bourbon. — Triomphes des Franç&is eu Italie.

— Déreclion d'André Doria. — Traité de (!aiiil»rai. — Entrevue lîo Cli'ment vu el de François i**" à MorseilM. — Mnrin^'c ihi Ibiiphiii de France el de (^allicniic de Médici'^.

— La Réiormc. — tllal de la société au xvi« siècle. — Martin Luther. — Mélanchtoa.

— Erasme. — Cirlosttidl. — Munti. ^ Jmd de Leyde. — Insoleoee èu ambassideiirs de Henri vni vis-à-vls de Clément vn. — Départ de Clément vu et de François ^ Edit royal de lôHG. - François i*' rcnotivclle ses prétetilions sur lo Milanais. — G«^nérosil«5 impolilique <le François l". — Uravades de Clîarlcs-Quint. — Préparutils de guerre. — Le parii^an Bonnevai. — L'armée impériale en Provence. — Trahison du cs|Ntaifle Jones. — Cbarles-Quint meoece d^assi^er de neovean Mneffle. Défliile des Impéiiiiux. — Chwlei-Oumt bat eo retraite. — L'historien Langey. — Tri&te situation de la Provence. — Traité de Nice. — Aigues-Mortcs. — CIiaili-s-Quint à Marseille. — Mauvaise foi de Cliarles-Quint. — Assassinat de d*»iix açrerds • François ï".

— Le capitaine l'aulio de Marseille. — François t*' se veuge eu s'cnaparuiit ilu duché de Luxemboô^ et du RoussÎUdd.— AHience de François i*' et de SolimiB ii.-^ Bariierousse.

— Le comte de Grignan. — Prise de Nice. — VieiUesM de Franfoâi"^. — Le droit d*en])aine. — Poste de 15i7. — .\rts, industrie, commerce. — Mort de François l»'.

— Henri II. — Gaspard Fabre — Mort d'Henri ii. — Grands événements — Progrès de la Réforme. — Jean Calvin. — J. G. Scaliger. — Massaaes deCabrières et de Mériadot. ^ Meoier d'0]^de. — Eglises protestantes. François n. — Chéries ix. — Cattierine deMédicis. — Jeanne d'Albret. — Edit de janvier 1562. — Massacres des protestante.

— Sommcrive. — Intolérance des catholiques Marseillais. — Siège de Sistcron. — Gniclles a^jifésailles des protestants. — Episode , San-Pietroet Ilenigiia — r.harlesix, Catherine de Mcdicis et Henri de Béam en Provence. — Marseille leur lait une brillante réception. ^ Trait de ht lemwae dUenri de Béara. - Chéries ix autorise les genli]s> hommes Meneillals à ftira le oég^.— Retour de Chartes a àPttis.— LaSaiot- Barthéleaiy.

Cependant l'Europe avaii les yeux fixés sur François i'' et attendait les grands résultats du traité de Madrid. Toutes les puissanccâ

et svu lnui 1 Italie , intéressée à ce que les scrujHiles de conscience lie i emportassent pas trop loin , laissèrent éclater contre Charles- Quint cette haine j.douse que la crainte avait si lon^^temps contenue. Elles l'ornièrent avec la France une conCedéralion, connue sous ÎP nom de Saintc-Ugtte , et Clément vu se mit à la tête «les confédérés. Soutenu par la ville de Cologne, 1 empereur s empara du Milanais; et ses troupes, commandées par le connétable de Bourbon , qui périt au siège de Rome (G mai 1527) emportèrent cette Tille d'assaut, la pillèrent pendant deux mois entiers et firnnt le Pape prisonnier. Après cet événement , les ennemis de Charles se réunirent pour le chasser d'Italie. Jusqu'alors François n'avait pris qu'une part inactive à la guerre, et s'était contenté d'envoyer quelques milliers de suisses aux confédérés. Cette année , tautrec passa les Âlpes à la tète de 30,000 hommes ; André Doria, le plus grand homme de mer de son siècle , M. de Barbezieux et Saint- Blancard sortirent de Marseille et de Toulon avec quatorze galères. Tout alla bien d'abord. Lautrec , à son entrée en Italie , 8*empara de Gènes , à l'aide de Doria qui bloquait le port. Alexandrie , Yigevano , Biagrassa , toute la Lommeline tombèrent en son pouvoir, et Pavic , après quatre jours de siège , expia cruellement le souvenir de la défaite du roi de France. De là Lautrec vint à Plaisance, où son arrivée détermina les impériaux h remettre Clément VII en liberté, moyennant toutefois 330,000 ducats dont il paya une partie comptant. A[)rès quelques semaines de repos , l'armée française envahit le royaume de Naples par TAhbruzze , qui se soumit en un instant. Puis elle passa dans la (;:t|aianate, et ses progrès furent si rapides, qu'à la fin li avni 1 528 , il ne restait plus aux généraux espagnols que Naples et Gaëte. Lautrec vint cani|)er sous les murs de la capitale. C'est là que devait échouer sa fortune. La flotte impériale, conduite par Moncade, fut d'abord détruite à la sortie du port de \aj)les par Doria. Mais ce fut le dernier service, que cet habile marin rendit à la France. Andri' Doria avaità se plaindre du roi de France, qui avait depuis peu enlevé à Gênes sa patrie le commerce du sel, et qui l'avait lésé lui-même à la fois dans son amour-propre et dans ses intérêts, en nommant k sa place M. de Barbezieux amiral du Levant , et en refusant de lui rembourser la rançon du prince d'Orange, fait prisonnier par

DK HABSKILLË.

lui avaiil la bataille de Pavie. Il passa aux Espagnols ; sa défection entraîna la ruine de l'armée française , et bientôt Gharles-Quint devint l'arbitre de tout le pays situé au delà des monts. Sur la Méditerranée, on ne respectait que son pav illon et celui des Génois; Doria vint insulter le pavillon Français jusque sous le canon de Marseille , dont il saccagea les côtes et intercepta le commerce. Pliilippin Doria, son neveu, descendit sur le rivage et enleva plusieurs Marseillais qu'il chargea de chaînes. Sur son refus de les rendre, Marseille envoya quatre galères au devant de la flotte impériale, qui n'eut pas de peine à les repousser, mais (lui s ( loiiina des côtes de Provence , à l'arrivée d'un renfort de douze galères , d'une galiote et d un vaisseau , accourus pour lui offrir le combat. (1528). Sur ces entrefaites, Charles-Quint, désespérant d'imposer à la France l'e&écution du traité de Madrid , et François i*', obligé de céder quelque chose à son heureux rival , signèrent la paix de Cambrai (1528); et, cinq mois après, le traité de Bologne (janvier 1529), rétablissait les Médicis à Florence, Sforza à Milan, et reprenait à Venise les villes maritimes du royaume de Naples, dontelle s'était emparée , lors de Texpédition de Lautrec.

Après la paix de Cambrai, les hostilités demeurèrent suspendues pendant sept ans, que François employa à contracter des alliances et à se mettre en mesure de rendre à la France ce qu'elle ayait perdu. Il s'unit étroitement avec Henri yiii, roi d'Angleterre, forma secrètement avec les princes luthériens d'Allemagne la ligue de Smalkaden (1528-1330), conclut un traité avec la Turquie, et, tout en plaçant, en dernière ligne, l'assistance des Italiens , chercha à se l'assurer parle mariage de son second fils avec Catherine de Médicis , nièce de Cléuient vu. Le Pape, bien moins préoccupé des intérêts du Saint-Siège, que de Ta^îrantlissement de s^a famille, accueillit a\ cf empressement la demaiulc de François i". 11 voulut d'abord que ia célébration du mariage eût lieu à IVice. Mais le duc de Savoie, brouillé avec le roi de France, (uii jirit qu'il serait dans ia dépendance absolof de ee dernier, si, dcja maître de la Provenceet du Daii| liiiic, li;i nous allait encore s'emparer de Gênes et du Milanais. Il ne permit donc point que Nice fût le théâtre de cette entrevue, et l'on convint de se rendre à Marseille. Toutefois le pontife y mit pour condition que, pendant sa durée, il ne serait en

3f6 HISTOIRE

aïK'unc inaiiif iv (ni> iion d affaiiTs politiques, et qiio h' roi ne lui (leinandernu ;nii iwi ( li i|ieaTi de cardinal. Tranquille sur ces deux points, Clément partit de l^ise et fit voile vers Marseille avee (]alhenne de Mf'di^ i^. une [mvtiv du sneré collège et tonte sa cour. «« Durant une belle matinée du mois d octobre, alors que les eaux de la Méditerranée sont si calmes et si pures , on vit , des tours de la Jolielle et de Nolre-Dame-de-la-Garde , des galères au pavillon blanc , avec les clefs de St-Pierre ; les cloches de ia Major répOD> dirent au beffroi municipal de la place de Linche , pour annoncer la bonne venue du saint pontife au milieu des populations agenouHlées. (capepigi'e). » Fmii^ts i*' était déjà arrivé depuis trois jours (8 octobre 1533), avec ses trois fils» ses deux filles , la reine , le duc et la duchesse de Vendôme et une suite brillante. La noblesse française monta sur des frégates et des brigantins pour aller à sa rencontre. Clément vn pénétra dans le port , au bruit d'une nombreuse artillerie et d*une musique militaire; — il fut conduit au palais qu'Anne de Montmorency lui avait préparé du côté de Saint- Victor , et les consuls lui présentèrent les clefs de ia ville par ordre du roi. Le i%, il fit solennellement son entrée dans la cité , revêtu de ses habits pontificaux, porté par deux hommes richement habillés sur une chaire couverte de velours rouge» et entouré d'un cortège de cardinaux , d'archevêques» d*évêques » 'de seigneurs et de peuple ; puis il s'installa au palais qui lui était destiné. Le 13, François i*% accompagné de ses deux fib et de sa eour, alla vbiter Clément vn. Quand il parut , te pontife était sur son trône : sa tiare et ses habits pontificaux étincelaient d*or et de pierreries ; les cardinaux étaient assis à ses côtés sur des gradins, et les évêques à terre sur des tapis. François i ' s'inclina sur le seuil de la porte, et, après deux autres saints , l'un au milieu <le la salle , l'autre près du trône, il s'agenouilla pour baiser les pieds du Saint-Père, malgré la feinte résistance de celui-ci ; ensuite il lui baisa la m nti, la chape et la joue. Les dues d'Orléans et d'Angoulème , ses iils , l'imitèrent; mais les princ ( - (in sang et les simples gentilshommes ne baisèrent que les pieds d. I illustre prélat. Le 1 i, ce fut au tour de la reine de recevoii le mente hrillnnl accueil, à son entrée à Marseille avec le Dauphin : et ! arrivée de ('allierine de Médicis (23 octobre), que les galères de France avaient laissée à Nice, permit

m: NAnsKiu.K.

dti procéder à la cérémonie du mariage , fixée au 28. Au souvenir des premières années de sa jeunesse, — où, fuyant avec son cousin Julien de Médicis , déji\ cardinal, les persécutions d'Alexandre Borgia , il passail à Marseille en modeste habit de chevalier de Rhodes, — assurément Clément vu dut être bien étonné de se retrouver dans cette même ville, avec toute la majesté du rang suprême ; et de voir à ses pieds le rival de Charles-Quint lui demandant, pour le Dauphin de France , la main da sa niëce Citherine. Uéclat inespéré, que recevait sa maison, lui emplissait Tâme d'un tel orgueil, que son entourage semblait s*en inspirer. Aux trésoriers du roi , qui prétendaient que cent mille écus étaient une bien médiocre dot pour une si noble alliance , Strozzi , Tagent du pontife, répliquait fièrement : — «Vous ne considérez pas que Catherine apporte trois bagues d'un prix inestimable ; ravoir : la seigneurie de Gènes , le duché de Milan et le royaume de Naples ; » c'est-à-dire , « quelques raisons de plus , pour la France , do s'engac^er dans des guêt res ruineuses, dont ses malheurs passes auraieiU Ju la dégoûter, (papo.n). m

Vno fois la célébration du mariage accomplie , les deux souverains proloiigL-ri'iit leur séjour à Marseille , pour conférer sur les affaires politiques et les intérêts rh» l'Eglise , gravement compromis parla Helorme. Trois éveiK luenls d'une immense portée avaient inauguré le xvi*^ siècle. Gi-Àa^ à l'imprimerie, la pensée était désormais immortelle ; Christophe Colomh avait découvert le Nouveau- Monde. Les horizons s'élargissaient devant l intelligence. Le genre humain se dégageait des entraves oii il languissait depuis tant de siècles , et s'élançait vers des sphères plus élevées. « Un changement dans l'ordre des clioses ancien , une prochaine commotion était évidente : on entendait gronder les entrailles du volcan ; des vapeurs ardentes s*en échappaient et sillonnaient déjà les ténèbres. (cBAKLXs viLLBHs). » L'éclst de la foudre suivit de près l'éclair. L'hérésie Yaudoise n*avait pas été éteinte au xtii* siècle. Réfugiée dans les vallées du Piémont , dans les Cévennes et dans quelques villages de Provence, elle n'avait cessé d*élever la voix contre Rome. Les mêmes abus , signalés par les Albigeois, rongeaient encore , comme des ulcères , les flancs do l'Eglise. Au xiv* siècle , on avait vu Avignon devenir la Rabylone du Saint-Siège , l'avarice 8*as8coir

318 ll!8TUtKË

au seuil du palais [((.iilitlcal , ci tous les vicL'S se presser aulonp lîi» la couchi' dos papes. Au x'»" siirlo, (rois |>uulile.s s'élaien! disi iiti^ la liarv , en s'exconimuiiiant cl s injm ijuit lior^ia avait souillé le Vatican de tous les crimes. I.e voluptueux Léon x avait spéctrlc sur l'antique foi des peuples , pour exécuter le niaf^nilique plan de Michel-Ange. C est au milieu de toutes ces turpitudes que Martin Luther, le moine halluciné, jeta le gantàTEglise romaine, qui eut l'iuiprudence de le ramoppor Instrument passif entre les maios de Frédéric , l'électeur de Saxe , il rallia autour des princes de l'empire un parti religieux assez fort pour lutter contre le despo- Usine envahissant de la maison d'Autriche ; et les idées réformatrices firent rapidement leur chemin avec Mélanchton, Ërasme, Carlosladt, Mnntz et Jean de Loyde. Dans le hut d'opposer une digue au torrent qui allait entraîner les peuples . François i'''' proposa à Clément vu la convocation d*un concile. Mais le pontife savait quelle arme redoutable on mettait aux mains des évéques , en les instituant juges lies querelles théologiques ; il goûta médiocrement ridée du monarque Français , et grossît k plaisir les incoiiTénients et les dangers d*une mesure aussi extrême. Cependant il pressentait les conséquences de cette mémorable révolution , préparée trois cents ans avant Luther par les Vaudois, Wiklef , Jean Huss et Jérôme de Prague , et qui maintenant ébranlait tout Tunivers. Déjà Henri viii, dont il avait refusé de ratifier le divorce , menaçait de lancer T Angleterre dans la voie de la Réforme. Cha(pie jour l'autorité papale perdait de son prestige et de sa force. Confident des regrets de Clément vu , François entreprit de le réconcilier avec l'amant d'Anne de Boulen. Il obtint de Sa Sainteté une audience pour les ambassadeurs d'Angleterre , qu'il avait fait venir à Marseille. Mais ils traitèrent le pape asi c lant de hauteur, ils lui parleront avec si peu de ménagement , que le roi se repentit d avoir si chaudement plaidé la cause de leur maître. II les entendit, un jour, signifier au pontife un appel au futur roncile. C'en fut assez pour révéler 1 iuipussibilile d arrêter le >clnî>me , que l'on eût peut-être prévenu par de prudentes concessions. François i**" fut plus heureux sur la demande de quatre chapeaux, (juoique Ch inent eût particulièrement exigé que la conversation ne fût pas amenée sur ce terrain. A la prière du roi , le Saint-Père créa cardinaux

DK MAhSKIUi:. ' 310

Jean Leveneui-, évéque de Lisieux , grand aumônier de France ; Piiiiippe de la Chambre , frère utérin du duc d'Albanie ; Claude de Givry, et Odet de Gliatiliu& , neveu du coUaétable de Montmorency.

L'entrevue du pontife et du foi de France , qui avait commencé le 1 1 octobre , finit le 20 novembre. Entouré des princes et des ambassadeurs, àl'iieuredudépart, Clément vu étendit saintement les mains sur la cité chrétienne , et sa bénédiction tomba , comme un tondianl et solennel adieu , sur tout un peuple agenouillé sous sa parole évangélique. Puis , montant sur la galère du grandmaître de France , il fit voile vers Tltalie ; et , quelques jours après , François reprenait , avec la cour, le chemin de sa capi* taie. A peine de retour à Paris » le roi , frappé de quelques abus dans l'administration de la justice en Provence , chercha les moyens d*y remédier. Blarseille n'échappa point à cette réforme générale. Sur Tordre de François , Jean Feu , président du parlement de Rouen , vint soumettre au conseil de ville les modifications que le monarque entendait apporterau code Marseillais. Il rencontra de vives et nombreuses résistances, ce qui n'empêcha })as François i"' d'ériger h Marseille un siège de sénéclial , pour connaître des appellations des juges ordinaires (M'yMi). - — Sans attaquer dii ecteuient le \M\\\\ô^mh. non cxtrahrndo , l edit royal portait (pte tous les ans, au mois di mar^, le pat U inent de Provence enverrait dans cette ville un président , six conseillers , et un des i?ons du roi , pour y expédier les procès civils et ( riminels , peudaiil vingt jours, — et qu on y porterait les sceaux , pour sceller les expéditions-. Cette tenue des Grands-Jours n'eut ensuite lieu que tous les trois ans, et cessa en 4640 , époque à laquelle les troubles , qui agitèrent la Provence , firent oublier un usage incontestablement utile.

Tandis que ces sages réformes s^accomplissaient à l'intérieur, François i^'' faisait plus que jamais sonner bien haut ses prétentions sur le Milanais ; et, s'il eut voulu, rien n'eût été plus facile que de s'en emparer à l'instant même. L'empereur revenait de sa glorieuse et stérile, expédition de Tunis, dans laquelle il avait forcé Barberousse à demander grâce , mais dont les frais avaient épuisé son trésor. Il n'avait plus d'armée en Espagne. En Italie, Antoine de Leyve ne pouvait résister aux Français. Le roi voulut faire

310 IIISTOIRfi

|>arade d'une géuérosilé inipolilique, el Charles, à lafavenpdii répit (ju'on lui accorda, rasscnihla de l'arii^cnt el des Ikiiiuu. >. Alors, la scène changea de face. Se cru^aiU assez fort pour luti; i avec 1 Miaf(ç , l'enipercur se ré|)andit en I;ravades , en provoc ations coiilrc Fran(,ois : et celui-ci , rendu pnnlent par l'adversité , choisit lui-même le terrain de manœuvre sui son propre royaume. Il Ht repasser les Alpes aux (j.noo hommes de l'amiral Cliahol , disposa des li oupes dans le Dauphiué, dans la Trovence, dans les passages des montagnes, et vint s'établir à Valence avec toute la noblesse de France , le ban et l arrière-ban , pendant que le maréchal de Montmorency prenait position près d'Avignon , entre le Rhône et la Durance, et transformait en désert le pays qu'il fallait envahir. Des TÎIIages entiers disparurent sous les feux qu'alluma le vieux partisan Bonneval. 11 ne resta debout qu* Arles et Marseille , où l'on mit de fortes garnisons. En sorte que Charles- Quint, — en arrivant dans sm comté de Provence (juillet 1536)» comme il l'appelait prématurément, — fut pris au dépourvu. Il comptait sur une guerre ; il ne trouva qu'un pays abandonné , des campagnes dévastées, des villes désertes et démantelées. Après un séjour meurtrier sous les murs d'Aix , l'armée impériale, déjà travaillée par la famine , fut obligée de se rapprocher de la côte , oii la flotte d'André Doria pouvait au moins l'approvisionner. Elle menaça d'assiéger Marseille. Charles avait essayé récemment de s'en emparer en gagnant le capitaine Jonas , qui paya de sa lèie son inCàmc trahison; et cet échec, — joint au souMiiii do la défaite de ses troupes commandées pur le connétable de Hoiii lion, — avait iri ilé ses ressentiments contre cette ville. Mais les Marseillais, avec la conseieiice de leur force et de sa Hulili ^se , se disposen nl h le recevoir en linmmes déterminés à périr j lniôi que de se rendre. Accourus en etlei , à la nouvelle de sou approche, ils firent une sortie et pointèrent si à propos le canon du côté où il s'était réfijgié, pour attendre le retour de ses éclaireurs , — qu'ils tuèrent quelques-uns de ses arquebusiers» en blessèrent d'autres et faillirent l'atteindre lui-même. Il rejoignit ses troupes, — dont il détacha 1,200 chevaux et plusieurs compagnies de gens d'armes, pour aller tenter un coup de main sur Arles, sous les ordres du marquis du Guast et du capitaine Paul Saxe. Du Guast revint au camp ,

I>K M AUSKILLK. 3il

sans avoir osô allaijnor lelle villf , vi dî's lors Cliaiics dirigea ses eflbrls coiUre Marseille. Laro( hiToucaulil , chargé de la défense de la place» assembla uu conseil de guerre, pour délibérer sur les moyens de repousser rennemi. Les uns conseillaient une sortie, afin de no pas laisser aux impériaux le temps de se relranelx r ; les aulres» plus expérimentés, combattaient celle opinion. Un troisième avis rallia tous les esprits. On résolut de mettre les galères en ordre de l>ataiile dans quelque endroit Toisin de la ville y où elles ne pourraient être aperçues, et d'envoyer en mèmè temps des bateaux remptis de gens armés , qui descendraient vers la plage d* Arenc(arena, sable), pours'y placer en embuscade, tandisqu'un détachement harcèlerait Tennemi et l'attirerait sous le feu de l'artillerie des galères. Ce stratagème réussit complètement. Les Marseillais taillèrent en pièces un bataillon » dont à peine il éehappa quelcjui s hommes; un cousin du duc d'Albe et le comte de Horn restètciu sur le champ de bataille ; et les Marseillais n'essuyèrent que peu de pertes. Ce ne lut pas le seul et le plus précieux avantage qu'ils remporlèrent sur l'euipereur. Tavaucsot le jeune Monluc, à lu lèle de ceiiUintjuantc hommes, lui enlevèrent le moulin d*Auiiol , dont il lipîtit en [ku [le la subsistance de ses troupes. La découverte d'un complot, qui tendait à lui ouvrir les portes de la ville . acheva de déjouer ses projets ; et , renonçant à mettre le siège devant la ville , il s'éloigna avec les débris de son armée , réduite à 2o,000 hommes. — Sa retraite fut encore plus pénible que ne Tavait été celle de Bourbon. Les paysans attroupés ramassaient les armes laissées dans le camp et assommaient les traînards à tous les détours des routes. Langey, l'historien de cette guerre , dit que « rien dans sa vie ne lui représenta plus sensiblement la désolation de lérusalem par les romains , du temps de l'empereur Vespasien. » En effet , les chemins et les champs étaient jonchés de morts , de mourants , d'armes , de chevaux , de bagages abandonnés. La ville d'Aix , surtout , était tellement infectée par les cadavres , que François i*' n'eut pas le courage de s'y montrer, et ne visita qu'Arles et Marseille. Aux ravages de la guerre , la famine joignait ses horreurs dans toute la partie de la Provence , que l'armée impériale avait traversée ; et, comme s'il ne suffisait pas de ces deux fléaux pour dévaster la contrée , les éléments déchaînèrent sur elle touks

àii HbiuiUË

ses fureurs. Plus de vingt-quatre vaisseaux périrent sur les càlcs. Au mois de septembre 1536» l'ouragan déracina les arbres et les vignes , emporta les toits des maisons ; des plaies torrentielles détruisirent ce que le vent avait épargné , et la foudre , en faisant éclater rincendte sur plusieurs points , jets Tépouvanfe dans tons les cœurs. Marseille , Aix , Nice et Villefranche furent les villes les plus maltraitées. Les eaux de rHuveaune sortirent de leur lit, renversèrent plusieurs maisons à Roquevaire et à Auhagne , se répandirent avec impétuosité dans le territoire de Marseille et couvrirent de sable les vignes , les prairies et les jardins. Tant de malheurs auraient attiré la sollicitude du gouvernement, si la situation de la France eut permis au roi de diminuer les charges qui pe&aient sur la Provence. .Mais ce qu'il y a de pëuihle à penser, c'est qu'il ne pouvait y avou au* un terme à toutes ces calamités, tant que durerait la ^'iierre enire les deux monarques.

François enfin prêta l'oreille aux prt)posilions de paix que lui fit son rival aux ahois; il consentit à h trêve de Nice, qui suspendait'Ies hostilités pour dix ans (î.)38) , et renonça de nouveau au Milanais en gardant la Savoie et le Piémont. Pendant les cf)nférences, qui aboutirent à ce traité, les deux souverains avaient poussé la méliance jusqu'à ne se point visiter personnellement. Le hasîird amena cette entrevue royale, — A piîine Charles-Quint avait-il quitté le port de Nice , qu'une tempête le força de prendre terre dans file Sainte-Marguerite. François i*' alors à Marseille, qu'il était allé remercier de sa belle défense, envoya un de ses plus fidèles serviteurs engager le roi d'Espagne â choisir un lieu de refuge plus commode que Tile Saintê-Mai^uerite : « le port de Marseille si bien abrité lui était offert, son pavillon serait respecté comme celui du roi même. » — Charles- Quint s*excusa de ne pouvoir accepter et remit à la voile ; mais le terrible mistral le poussa dans le port d*Aigues-Morles. A cette nouvelle, François i*' prend une barque , et, malgré le péril , va rejoindre les galères de Tempereur, où il monte en disant: « Vous le voyez, je suis encore votre prisonnier. » Il n'y avait pas moyen de n'être [as (ouehé de cet acte de courtoise eonlianec du roi-chevalier. Aussi Cliark>-Quint s'empressa-l-il de lui rendre sa visite à Marseille. « Les registres de la vieille cité des Phocéens ont raconté les lètes que le peuple

DE MADSEiLLE. 323

tk' Mâiijtiilo (Joiina aux tieiix princes réunis : et les oiloyens et les (lames mirent un grand prix à déployer tuuL le tasie de icjjaii municipaux elde régals v<iplendi(les. Depuis la place de Liiiclie jusqu'aux Moulins il y eut dt;s illuujinations , des feux de joie : les lieaux poissons de la Madrague furent offerts à François i**"" et à Chark\s-Ouin( ; des thons gros comme des daupliins, des merlans de soixanle-dix livres furent apportés par les prud'hommes et les Catalans qui abritaient leurs barques dans l'anse du Pharo; et en tout cela les citoyens de Marseille , glorieux de leur splendeur , voulaient montrer qu'ils valaient bien Gènes et Barcelonne. II y avait longtemps que leur courage était connu! Après M. le connétable de Bourbon, Charles-Quint lui-même se souvenait des boulets munieipaux jetés de la Tourrette ou de la Joliette jusque sous ses tentes ; ils étaient aises de voir Tempereur dans leurs murs , pour eux nouveau titre de gloire. Naguère ils avaient accueilli un Pape » maintenant c'était un empereur! Parmi toutes les dames , que Gbarles-Quint distinguait d*uii sourire, se montrait plusd^une de ces vigoureuses filles de Marseille qui avaient réparé les brècbes et porté de la terre aux compagnies municipales sur les remparts. Oh ! tirez noblement le canon de réjouissance , maire , échcvins et prud'hommes, vous pouvez dignement porter sur le front votre bonnet de laine, signe de la liberté ; et , quand les feux de joie de la Major se réttéchissaient sur les tourelles de Sl-Victor, Marseille pouvait dire : « je suis Hère de mes murailles, et je porte avec orgueil ma croix municipale , vieille comme les croisades , plus vieille que les Ûeurs de lis de France et les armes de Castiilc ! (capefigtfV h

Cependant le roi de France devait être bien mal recompensé de sa générosité chevaleresque. Parjure à sa parole , Charles-Quint profita sans scrupule de quelques maladroites confidences de François , pour lui enlever Talliance de l'Angleterre et de l'Allemagne, s'efforça de gagner les Vénitienset travailla, par ses agents, auprès de Soliman ii. Pour parer le coup, le roi envoya deux de sesaffidés à Gonstantinople , en leur recommandant d'aller d*abord à Venise s'entendre avec la Seigneurie. Les espions de l'empereur surprirent le secret de leur mission, etDuGuastles fit assassiner, pour avoir leurs dépèches; on ne les trouva pas, car ils les avaient

ati HISTOIRE

remises à Langey , eti passant dans le Piémont , et le baron du ].a Garde' les porta lui-même à Venise , où il s'embarqua pour Constantinople (I tiil ). Fraiiruis (Icmanda sur le thainp vengeanre de cet attentat, et déclara qu il reprendrait les armes, s'il ne I avait pas dans quatre mois. Charles resta impassible. Aiissilùt deux armées françaises s'emparèrent du duché de Luxembourg, à Voxception de Thiunville, et coinpiirent le Iloussilion. En Italie, le roi prit l onensive , mais sans honneur ni profit. Jusqu'alors les Turcs n'nvaient été ses alliés que de loin , et pourtant le vieux préjugé du moyen-àge s'était révolté contre cette alliance anli-cbrétienne. Ce fut bien pis encore cette année. Barbt rousse , parti des Dardanelles avee une flotte composée de cent douze galères, qunrante navires de guerre d'un rang inférieur , et beaucoup de bâtiments de transport , arriva dans les eaiix qui baignent le château d'If, et ob stationnait la flotte française , forte de vingt-deux galères et de dix*buit bâtiments de transport (juillet 1 543). Le comte de Gri^ gnan , gouverneur de Marseille , se rendit à bord de la plus forte des galères » sur laquelle il trouva le capitaine et à côté de lui Barberousse. Il oflrit, au nom du roi, Thospitalilé de la ville aux flottes unies , et toutes ces galères entrèrent daus le port, aux acclamations du peuple. — Le corsaire Ait reçu et fété magnifiquement , et le roi lui envoya un buffet d'argent artistement travaillé, une épée d'honneur, et plus seeiètement le cordon de ses ordres. l*eudant tout le temps de son séjour à Marseille , Barberousse fut honoré par la ville et mieux traité (jue les galères françaises ellcs-in Ornes , et le caj)ilaiiie Paulin vécut avec une si grande inliunlé avec lui , qu ou les vit sortir se tenant l'un et l'autre f)ar la main, à la manière orientale, visiter les places, les njoiiuments pu])lics des Grands-Carmes , des Moulins, de la place du Linche.

Les deux flottes combinées allèrent se réunir à Villa-Franca , port de la principauté de Monaco; et, le 22 août, 7,000 Français . joints à 7,000 Turcs , emportèrent la ville de Nice , après un siège

' « Le capitaine Paulin , si célèbre dans les annales do Marseille, n'était poiol cependant Provençal. Né ù Ij» Gar le eu Uaupbiné , vers Tan I4î)8 , soldai de fortune , il s'cliîva jusqu au coounandemeDt deo ^jalères de Marseille , cl ce fui lui qui négm ia presque toos les trailés vm SolinHni u« sous bDon el le Utra do baron éê la Garé: (capcfigub). ■

HK MAUShlLLE. :;:>â

fie (hnvic \ouvs. Le t li it aii néanmoins tenait encore; Tinsislauee, que mil Uarherousse à le faire occuper par ses Turcs, aussitôt qu'il serait pris. Ait une des principales causes qui déterminèrent les FraDcais k se retirer. Leur flotte revint à Marseille, tandis que Barberousse retatMMÎt à Constantinople , en pillant lesoOtes de la Catalogne , du royaume de Valence et de ia Galabre.

Nous ne suivrons pas les dernières phases de cette lutte , dont le théâtre se trouvait transporté désormais loin de la Provence. Charles-Quint ne devait pas tarder à se retirer de la lioe. François i" vieillissait ; on sentait approcher k fin de son règne. — Marseille avait reçu une dernière preuve de sa royale protection , lorsque, menacée d*ètre assujétieau droit d'aubaine elle en fut affranchie par ses lettres-patentes de 1543. L'année, qui lui enleva son auguste protecteur, fut doublement pour elle une époque de désastre et de deuil. La peste s'abattit sur elle et décima sa population (13i7). Mais, sous la faulx trancbante de la nioit , Tamour du lucre ne rabandonnait pas entièrement , et l'aclivitéde son commerce eflavail bientôt de sa mémoire les suiillrarues passées. Les arts et l'industrie ne prennent aucun essor dans un pays, où les guerres étrangères et les divisions intestines agitent les esprits. Sous la première et la soeonde maison d'Anjou , ta Provence;, pauvre (le numéraire, d hommes et de loisir , ne fut point en état de faire iieurir le commerce. Le peu de vaisseaux, qui partaient alors de loin en loin des ports de Marseille , rapportaient des marchandises et des denrées d'Italie, du Levant et d'Afrique, sans pouvoir presque donner aucune production du comté en éebange , et enlevaient au pays le peu d'argent que la guerre n'avait pas épuisé. Le roi René , qui travailla de tous ses efforts è relever la prospérité nationale, avait accordé de grandes franchises au port de Marseille, pour aider son commerce. H y avait encouragé surtout la fabrication du verre qui jusque là n'était que peu employé pour les fenêtres

' Le droit d'aubaioe fut iulroduit eu Provence ea 1540. Les Elats-géaéraux voidureot . t'y «ppoMT , sous pfélexie qne le coati de Provence était régi par le Droit rosBun. Hiis

ta loi 11*011 fut pas moins proumtgut'c. Les Ictlrcs-potcnlcs, qui en uxempUlircnl Marseille . )iortai(Mit que fous los ('irantrors, y rcsidjint alnrs, n'nuraicnl pas Itesoin de îe faire naturaliser, |K>ur L'trc alTranchis «lu ilioii il'aubiiine, et (pie retix qui viendraient l'haUiler 4 Taveoir, pourraient en être déchargés, en se mariant duns la vdie. (nUFFi).

Si6 HISTOIRE

dos maisons. — Les Marseillais , en effet , poussèrcnl si loin l'aii (le la peinlure sur verre, que les églises ne lardèrent pas à avoir toutes (Jt's vitraux coloriés. Notre Dame îles Accoutes en eut que ropcili) poil!' le fini du travail. Deux artistes de Marseille, Claude et Guillaume , durent à leur habileté d être appelés à Rome par le Pape Jules II, pour déeorer les fenêtres du Vatican. Quoiqu il en soit de ces lointains réveils du génie des Phocéens, une succession, à peu près coDlinuelle de calamités , avait tari les sources de leur richesse commerciale, quand divers traités conclus entre François i" et Soliman ii leur rendirent des débouchés importants dans le Levant. C'est ce qui avait pu leur faire oublier ce qu'avait d'odieux l'alliance de la France et de la Turquie ; car ils étaient aises de supplanter les Pisans et les Génois maîtres depuis longtemps de tout le commerce dans les Echelles. « Il y a toujours dans les villes commerçantes des intérêts égoïstes qui ne permettent point le déve> loppement des questions morales et religieuses, (capbpigub). »

Assurément Âlarseille eftt vu renaître les beaux jours de son antique splendeur, si la peste n'eût fait dans ses murs cette moisson humaine, qu'elle prélevait à courts intervalles dans toute la Provence comme un tribut fixé par Dieu. Pendant que cet ulcère rongeait les flancs de la vieille cité, le roi-ehevalier avait aussi , lui , un ulcère qui le minait depuis sej>t ans et le mit au tombeau, le 31 mars 15i7. 8ous le rèijjne de Ib;nri ii, il n'y a de remarquable dans les annales Marseillaises que la tranquillité dont la ville put Jouir après une secousse si prolongée. Le nouveau roi , en lui eontîiniant ses privilégies, comme avaient fait ses prédécesseurs, comme devaient faire ses successeurs , fhonora plus particulièrement dans un de ses citoyens, Gaspard Fabre, oflieier de fortune, qu'il créa chevalier devant toute sa cour , et (jui sut gagner à la pointe de son épée les grades de surintendant de l'artîUerie de France , de mcstre-de-camp des troupes provinciales , puis de commandant de la marine.

La mort de Henri ii (10 juillet 1 559) ferma l'époque des guerres d'Italie; époque d'agitations stériles, derrière lesquelles de graves événements s'accomplissaient à petit bruit au dedans. La centralisation royale s'organisait en grand ; l'art et la science se régénéraient ; la Réforme grandissait par tout le royaume. Les idées

DK 3IARSEILLB. 327

nouvelles, qui feraienUteot daos le peiiple^allaient ouvrir le champ à toutes les révoltes, à toutes les ambitions. Depuis soixante ans ,

toute la vie de la France s'clait portée au dehors. Elle va maintenant rentrer sur sou terrain véritable, rappelée par les bruits précurseurs de guerre civile qui .s'élèvent déjà de toutes parts. Mais il nous faut revenir un moment sur nos pas.

Françoi.s i'*'' avait d'abord laissé les prédications lutliéiiennes suivre trauquillenienl leur cours; toutefois , lor.'^que Jean Cal\ in cl Jules-César Scaliijjer encouragèrent, par leur présenci^ et leur parole, la pbalaii^e des liardis réformateurs; lorsque la ferveur sauvage des sainls de Dieu devint plus menaçante , il s effraya des protestations du clergé. Il prit alors le parti de la répression , et les supplices se multiplièrent par tout le royaume. Dans le Languedoc, patrie de l'inquisition, les inquisiteurs jugèrent les hérétiques à tribunal ouvert. Le sang des martyrs ne tarda pas non plus à rougir le sol de la Provence. Une petite colonie des ancien:» Vaudois, échappés au fer de la croisade et aux bûchers des moines blancs , vivait retirée depuis trois siècles au fond d'une vallée des environs d*Aix , oii elle occupait les pauvres villages de Gabrières et de Mérindol. A la voix de la Réforme , ils tressaillirent de joie , et longtemps poursuivis par quelques prélats intolérans, longtemps protégés par Ghassané , président du parlement d*Aix, et par les protestants d* Allemagne , ils succombèrent en 1545 Menter d'Oppède , successeur de Ghassané , se chargea d'exécuter l'arrêt qui les condamnait h être brûlés. Ce magistrat ordonna de rasseml)ler à son de trompe l'écume des populations d'Aix et de Marseille , et, sous sa conduite , les vieilles bandes de Piémont entrèrent de nuit dans la vallée, massacrèrent bommes, femmes et enfants, réduisirent en un désert inculte ce eom de pays, qui était un des plus fertiles et des plus peuplés du Midi. Le massacre des Vaudois exalta le fanatisme des sainls de Diru. François i" l'avait approuvé; Henri ii crut acquérir un peu de popularité en le flétrissant par Tédit dérisoire du 17 mars l.'iiO. Le martyre des habitants de Mérindol fut fécond en résultats contraires au but que se proposaient les persécuteurs. Les hécatombes humaines recommencèrent, et le roi de France en offrit le (/omo? sprrtaele à la belle Diane de Poitiers L'année qui suivit le drame de Cabrîères et de Mérindol»

une éjîlisede réformes s «Mahlit ù Paris, et iiieutôt toules les principales villes du royaume , Rt>n('n , Angoulêmc , Blois, Tours , Poitiers, Marseille, etc., eurcni la leur. A Mars ille , surloul . le peuple^ obéissant à Timpulsion qui lui venait d en haut, ne fui pas en reste de rrtiîiaté avec d'Oppède. Poussé vers îo crime par le mauvais génie de Tintoléranoe, il se souleva , en 4560, eonlre les calvinistes. Bourreau impitoyable , il lapida, massnrra , pendit et alla jusqu'à disputer ses victimes à la justice, qui voulait du moins couvrir d'un semblant de légalité la sentence populaire.

Ces violences traversent le règne de François ii, et, loin d'étouffer les doctrines nouvelles , leur donnent des partisans plus nombreux sous Charles iT. Alors, sur la scène politique, apparaît — d'un c6té la sinistre figure de Catherine de Médicis , pâlie par Tàgo, les penchants vicieux et les sourdes colères ; — et de Vautre o61é, la jeune , belle et chaste physionomie de Jeanne d'Âlbret ; Tune , astucieuse , fanatique et implacable comme la religion romaine d'alors; l'autre, type le plus séduisant, le plus pur de la réformation de Genève. Ces deux femmes vont présider au développement des guerres dites de religion, où la victoire, un moment relardée par le sanglant épisode de la Sm, il- Barthélémy, restera définitivenjeul à la maison de Bourbon , héritière de la dviiaslic des Valois.

A peine François ii , ce roi de dix-sept ans , fut-il reniplaeé par un autre enfant de douze ans, que la balance politique pent lia tout h coup du côté des réformés. Redoutant l'auforité des Guises, Catherine voulut échapper n un patronner*^ , dont son orf^ueil s'hnmiliait en fortifiant la (a( lum contraire. Kllc donna la lieutenancegénérale du royaume à Antoine deBouii)on convoqua rassemfdée des Etats à Pontoise , et fit signer par Charles ix le f;\menx édif de janvier 4362, qui rendait aux calvinistes le libre e.xei cu e de h iir ruite. Le parlement de Provence , moins facile que le parlement de Paris, refusa d'enregistrer cet édit, et les soulèvements de la population catholique en firentbientôt justice. Lesprotestants n'avaient plus à craindre les bûchers; mais on les massacra dans les émeutes, à Cahors , à Amiens, à Troycs , à Dijon , à Toui s , à Abbeviile , à Toulouse el à Marseille. Dans cette dernière ville, Sommerive, le fds aîné du comte de Tende . fit pendre vingt-huit religionnaircs; et le fanatisme desprelres, des moines, des confréries de

DE MABSfilLLE. 329

pénitenls , parvint si bien à communiquer ses fureurs au fanatisme

populaire , que le conseil municipal , épouvanté de rexaspération des esprits , sollicita et obtint de la faiblesse de Charles ix une exemption de l'édit en faveur de Marseille. — Les députés, chargés de rapporter les lettres-patentes du roi , furent accueillis avec une joie qui tenait du délire, et l'on enlomia le Te Deum dans toutes les églises , comme s'il se fût agi du salut de la pairie. L(,'s Marseillais ne bornèrent pas l'activité de leur zèle catholique à chasser de leurs murs les partisans de Calvin ; ils poussèrent l'esprit d intolérance jusqu'à prendre part à la grande levée de boucliers qui se fit contre eux en Provence. Leur consul Pierre Blanc conduisit un bataillon à Tarmée de Soromerive, qui assiégeait Sisteron , oii quatre cents victimes furent immolées à la grande gloire de Dieu! (1 562). — ^Tristes exploits qui réjouissaient le clergé, exaltaient la populace , provoquaient de cruelles représailles et affligeaient les âmes honnêtes ! En vain les nouveaux consuls , Riquetti de Mirabeau , Beleuse et Velin usaient-ils de toute leur prudence , de toute leur autorité pour épargner de pareils crimes à leurs concitoyens ; en vain essayaient-ils, au risque de leur vie, d'arracher quelques malheureux à la rage d'une foule ivre de sang, sous prétexte de les livrer aux tribunaux ; — avec le pressentiment qu'on trompait leur haine , ou plus confiants dans leur justice «xpëditive , les bourreaux allaient chercher leur proie jusque dans les profondeurs des cachots. Un religionnaire, qui avait pu se réfugier et se barricader dans sa maison avec sa famille et ses amis , était résolu à se défendre vigoureusement. — Cependant la populace avait presque brisé les portes , quand Miraiu au accourt avec des gardes pour le protéger et le conduire à la Tour Saint- Jean. Alors, sourds à la voix de la raison , les assaillants insultent le consul , fouienl ses iuMgnes aux pieds, repoussent les soldats, s'emparent du protestant, qu'ils assomment et traînent dans la fange des ruisseaux ; — et Mirabeau lui-même n'échappe qtt*à grand' peine à leur fureur aveugle. Cet attentat contre le premier magistrat de la ville décida le conseil municipal à donner une garde de douze iiommes à chacun des consuls ; dérisoire obstacle au torrent des passions populaires , que la résistance ne fait plus qu'irriter, le jour oii la loi est impuissante à les contenir.

3C0 HISTUIME

Les protestants, nous l avons dit , payaient en cruautés les cruautés des catholiques; et» pour venger quntante années de proscriptions , ils ne se contentaient pas de pilier les églises ; ils renversaient les autels, mutilaient les christs et les statues, brûlaient les reliques , et poussaient la rage jusqu'à souiller les tombeaux , pour disperser les ossements des éyèques et des moines enterrés dans les églises et dans les abbayes, piul deMouvans , en Provence, le baron des Adrets, enDauphiné, tuaient, incendiaient, saccageaient avec une férocité qui épouvantait leurs soldais euzmémes.On dirait, à relire lesmémoires de cette triste époque, qu^une vapeur, élevée de tout ce sang répandu , avait enivré les têtes. L'édit d'Orléans était venu , le 1 1 mars 1 563 , suspendre ces bor- . reurs, lorsqu'un événement tragique fit un moment diversion , dans Marseille, aux inimitiés religieuses.

Un soldat de ibrlmie, nuniijié San-Piélro , et né à Lia>ilit .i, petite ville de la Corse, avait épousé l'unique hérilicro de François Ornano , l'un des plus riches seigneurs de l'île. La gloire , qu'il s'était acquise on coinhallant pour la France contre les Génois , lui avait valu I honneur d'une telle alliance. Le jour, où la paix enchaîna sa valeur, sans éteindie la haine qu'il avait jurée aux oppresseurs de sa patrie , il se réfugia à Marseille avee Bénigna , sa feninie, et ses deux fils. Là , il continua de servir la cour ; mais une idée fixe tourmentait son âme. il rêvait toujours Tindépendancc de la Clorse. Après avoir vainement tenté d'associer le duc de Toscane à ses projets de vengeance , il courut à Constanlinople, pour solliciter les Turcs, dont la puissance navale était formidable dans la Méditerranée, instruits des intrigues de San-Piétro , les Génois ne négligèrent rien pour les déjouer et songèrent même i contraindre leur redoutable adversaire au repos , en 8*emparant de Béttigna , comme d'un otage précieux. £n effet , les valets de cette malbeureuse proscrite et un prêtre , chargé de l'éducation de ses fils, promirent, pour un peu d'or, de livrer leur maîtresse. Bénigna , très attachée à sa famille et dégoûtée de la servitude , ob la tenait Thumeur sombre et farouche de son mari , n'aspirait qu'au moment de rendre à ses enfants leur patrie et les biens de ses pèles. C est à la fibre maternelle que s'attaquèrent les Judas du foyer domestique. Ils persuadèrent;» Uénigna qu'elle n'obti^drait

1>K JUUSKILLl-: U3l

lu grâce Je San-Piétro qu'en se rendant elle-même à Gènes; — et, cédant à leurs suggestions, elle lit partir devant elle ses meubles et ses bijoux , puis s'embarqua avec Antoine-François , son fils , sous la conduite du prêtre Michel. Mais à peine a-t-elle mis à la voile , qu*ÂnloiDe de Saint-Florent , l'ami et le confident de San-PiétrO| monte sur un brigantin, la poursuit, la rejoint près d'Ântibes , et la confie au comte de Grimaldi , qui , n'osant ni la ganler dans son cbftteau , ni la mettre en liberté » FeuYoie au Parlement de Provence, juge et protecteur naturel de ces fugitifs.

A son retour à Marseille , San-Piétro apprend la fuite de sa femme et vole à Aiz la réclamer au Parlement. Toutefois , avant de faire droit à sa demande , les magistrats veulent savoir si Bénigna consent à retourner sous le toit conjugal. Douée d*une rare énergie , elle n'écoute que son devoir et répond affirmative^ ment. En conséquence , la cour la rend à San-Piétro , le 1 5 juillet 1563 , en lui recommandant do la traiter avec tons les égards que mérilaU sou innocence. Taidive recommandation! Bénigna, depuis longtemps condamnée dans l'esprit de son mari, avait bien le pressentiment de son sort , quand elle s'était déridée à le «uivre. Et, chose étrange , cet homme, — en qui la sriil'de la vengeanre étoulTait toutes les généreuses pensées; ccl lionune, si respectueux pour la nol)le tille des Oruano , qu il ne lui avait jamais parlé (jue tête nue , comme un sujet devant une reine; cet homme , toujours dominé par le ridicule préjugé de la naissance , — entourait sa victime des mêmes témoignages de déférence. Aussi, lorsque l'aspect désolé de sa demeure , où, — à la place du luxe , de l'amour et de la joie , il ne retrouve que la dévastation , la honte et le désespoir, vient faire éclater sa colère, — c*est encore téte nue, c'est dans une humble attitude qu'il reproche à Bénigna sa perfidie , et qu'il lui annonce son arrêt de mort. Deux esclaves allaient exécuter la terrible sentence ; — sans chercher à fléchir son bourreau , r infortunée lui demande, pour toute grâce, la faveur de mourir de la main de l'époux dont la gloire et les vertus avaient fait son orgueil. — Impassible, mais docile à cette prière touchante , San- Piétro éloigne ses valets , s'agenouille devant Bénigna, implore son pardon, lui passe au cou le cordon fatal et 1 étrangle avec deux filles qu il avait eues d'elle. Pour comble de férocité , le meurtrier

IIISTOIRE

eut h: ( viiiMiic de se vanter tout haut de î»uii triple trime. Le procui t'ur ^'éiiéral du Parlement en porta plainte, et San-Piélro , eû'rayé , poursuivi pas les malédictions de tous , s'enfuit de Marseille , pour essayer de se justifier à la cour. Son arrivée à Paris souleva une indignation universelle, surtout |Kirmi les femmes, peu jalouses de sanctionner tacitement cet exemple de justice conjugale, et la reine refusa de voir ce monstre. Objet d'borreur pour tout le monde, San-Piétro, qui ne pouvait expliquerun pareil acte de liarbarie que par la conviction inébranlable de la culpabilité de Bénigna , se révolta contre le mépris public ; et , cherchant  redresser la téte sous la honte et le remords qui le terrassaient , il découvrit , un jour, sa poitrine sillonnée de cicatrices , et s*écria devant Charles ix : « Qu'importe au roi , qu'importe à la France que San-Piétro ait bien ou mal vécu avec sa femme ! » Cri de rage suprême , oii la gloire du héros espérait effacer rinfamie de l'assassin. Et , en effet , qu'importait à celui qui devait signer l'ordre du massacre de la Saiut-liarlhék'my, le crime tl iin époux égaré, d'un père sans entrailles, — alors que ce BrulUMle nouvelle espèce élait LUI sdlihiL iiiirépide, instrument aveugle comme il en fallait au despotisme dans ces t(:m|is de guerres civiles. Nature essentiellement cruelle , Charles ix prouva, en pardonnant à San-Pit tu», qu'il saurait, au besoin, savourer les v< lupiés dune veudelta religieuse. A |)C'inc déclaré majeur, il ne devait pas tarder d'en amasser dans son àme les tristes éléments.

Ën lo04, d'après le conseil de L'Hôpital , Catherine vint montrer le roi aux populations méridionales , qui ne connaissaient que le prince de Navarre. — Or, c'est pendant ce voyage que le jeune monarque apprit à baîr les Huguenots de cette haine implacablequi renouvela contre eux les vêpres Siciliennes. Moins habile que sa mère dans l'art de dissimuler, malgré sa malheureuse précocité , il frémissait d'indignation , lorsqu'il apercevait les traces de la hache iconoclaste des protestants. « En voyant, dit Mézeray, les images brisés , les temples ruinés par les huguenots, les tombeaux de ses ancêtres renversés , et ayant ouï dire qu'ils en jetaient les ossements au vent , il pleura , et prit cette faction tellement en horreiH , (|u'il en jura la ruine. »

Charles ix, qui n avait pas encore acquis son odieuse célébrité ,

m MAUstiiLii!:.

réveilla [t inni les populations provenvales eel eiuhousiasjnc l)anal, dont on salue la présence de tous les souverains in(lilVer( minent. MttrseUle exhuma , pour lui , les plus merveilleuses splendeurs de ses solennités [Mssées. Le 6 novembre loGi , les magistrats el le comte de Sommerive, suivis des corporations et d'une foule iuimeiise vinrent le recevoir à la plaine Sl-Michel ' , située alors en dehors des remparts. Quand ils lui eurent offert Thommage du peuple Marseillais , et que l'assesseur Pierre de Vento Teut haranjpië , la jeune et charmante fille du premier consul desceiidil d'un char trainé par treize jeunes hommes couronnés de fleurs et de lauriers , s'agenouilla devant Sa Majesté ; -~ et , lui présentant les clefs d'or de la ville sur lesquelles était gravée cette inscription : « PieUUe eiJutîitiâ , » elle récita ce quatrain symbolique:

Peiite IQ me vois ; ohm tes grtnds eooemis

Nff mi* smiraiciit forcer, —car en Dieu je suis furte! Itn fii'iir (le ces rempnrls, eti aritirs |ioiir h»; ii is , Haut ma foi devant Liieu, à toi it^ clcta je |)oile.

Puis, le roi quilla son liône, se dirigea du côté de lu l*orteliovalc , ou 1 ou avait élevé un aie de triomphe ; et là , placé sous un dais de drap d'or fleurdelisé , que soutenaient les trois consuls, I assesseur , Riquetti de Miraheau et Deleuse , tous en robe rouge et tête nue, il lui fallut jurer de r< speeter les chapitres de paix et les franchises munieipaies. — Après avoir ainsi passé sous les lourehes candines de rinôvilaMe serment , Charles ix entra dans la ville, où l'on avait préparé d'autn s ai( s de triomphe , ornés des armes de la famille royale de France et de la maison de Médicis, avec cette devise menteuse :

Jàm lotum impUvU sacris virtutibus crbem.

L0 lendemain , le jeune roi voulut entendre la messe à la Major,

* U pliiae St-MidNl oompraïuil jnlis toiis les terrant , qù s'éleiidetit depub réglise Noln<f)HM-dti-llont jusqu'à la plaine actuelle. Elle fut nMréctc, vers le milieu du xvili* siècle, par la vente que lesrcli^MPux Minimes firent de rellr purtinii , .lont ils rn|»]»ortt''>mit la propriété. Des actes du commcncemeiil du \iï* siècle nous apprcnnctit qu'elle im lait don le Dom de QiampHle*Mani Trimptu Uortim , et que la dwmin , jfot lequel on y wrinHi, s'ippdait Km d« Cmnpo ihrth.

334 lilSToItu:

— et. comme Henri ilc Béarn faisait mine de retourner sur ses pas, il lui enleva sa toque pour la jeter dans l'église; — or, le rusé Béarnais , qui pensa plus tard « que Paris valait bien une messe, » ne jugea pas à propos de sacrifier une toque enrichie d*or et de pierreries à une répugnance relic:iense, — et il se Jaissa pousser dans la cathédrale par le flot de la foule.

Au bout de huit jours , la cour reprît la route de Paris. Toute* fois , avant de quitter la Provence , te roi rétablit le Parlement , interdit depuis huit mois, et supprima les droits qu'on levait , à Marseille , sur les marchandises du Levant. Malgré l'essor que les traités, passés entre François i** et Soliman n , avaient rendu en partie au commerce de cette ville , elle avait besoin d'une vigoureuse impulsion , pour soutenir la concurrence avec les républiques d'Italie. L'industrie , trop longtemps languissante , n'avait pu enrichir les particuliers qui s'y livraient. Possesseurs de presque tous les biens territoriaux , les nobles ne dédaignaient pas, à la vérité , le négoce ; mais il était à craindre qu'en celte occasion le préjugé ne l'emportât sur l'intérêt, en dépit des exemples contraires fournis par l ltalie, où les nobles avnieut seuls porte le commerce à l'apogée de sa splendeur. Pour obvier à eet inconvénient, et pour encourager le commerce de Mai seille , Charles ix déclara, par lettres-patentes du 10 janvier loliG, <f que les gentilshommes pourraient négoeier en gros, sans déroger à la noblesse, pourvu qu ils ne tinssent point boutique ouverte, et qu'ils ne vendissent point de marchandises en détail, (papon). »

Nous avons dit que Charles ix rapporta de son voyage une indignation personnelle contre les protestants qui avaient couvert son royaume de ruines , et un plan de massacre tout arrêté. Il en résulta de nombreuses infractions à l'édit de pacification , qui réveillferent la défiance des réformés et leur miront les armes à la main, le 29 septembre 1567. La paix fut de nouveau iconolue, le % mars i 568, et rompue six mois après. Alors les violations de l'édit se multiplièrent avec une affectation si méprisante , que la lutte s'engagea , sanglante et acharnée entre les deux moitiés de la France. Vainqueurs à Angouléme et à îa Roche-Abeille , les [)i utestantâ furent vaincus à Saint-Aslier, h Jarnac , où se signala un bataillon Marseillais, et à Moneontour. Mais leur armée, conduite

UK UAnSËILLE. 936

par l'amirahleColigiiy, ayant repri:» de aouvelics furces , la eour proposa un traité (lui fut si^iui à Suiul-Germain, le lo août fîiTO. MalheurcusL'nu'nl, la cour u Ctait pas sinciTc. Au.^si, loiniJe raïucuLT le cainu' , t'»- liait»'» présageait-il uae pluie de sang. Au monienf . où l'espéranee .seiiildait renaîiredans lesr(eui-s, Jeanne d'A![)rel l wiiha morte au pied de l'auli l paré de fleurs pour le maringe de sdu lils avec la sœur deCliailes i\; etron eulendit retentir (oulàeoupdans le Nord I alireux tocsin de la Saiut-Barlhélemy (août 1 572). L'ordre (l'égorger les protestants, comme à Paris , fut envoyé dans toutes les villes; et les catholiques do Bordeaux, de Toulouse , de Gaillac et de Uabastcns, arborant aussi ia croix blanche, ia trempèrent dans le sang de leurs concitoyens. Pourtant ees meurtres partiels furent des exceptions. A un Duranti , h l'arclievéque italien d'Alby, au Jurât bordelais Lcsttmnac , — la vieille patrie méridionale eut la gloire d*oppofler un Saint-Uérens qui empêcha Texécution de ces ordres sanguinaires en Auvergne ; un comte de Gordes qui ne souffrit même pas qu'on les lût en Dauphiné ; ua comte d'Orthes, en Béam, qui les renvoya à la cour; et un comte de Garces , en Provence , qui les déchira en s*écriant « qu'il avait toujours servi le roi en soldat , et qu il serait fâché de faire, en cette occasion, l'office de bourreau. »

CUAPIIRE XYIII.

Heari ni.<— Catherine dé Kédicis à Mannlle. <— Grande pesto dftlSSO.— La U'^m à MunoOe.— Dtries; Mn portrait; ton deapolisne; se» crimes; n mort. — Elat

politique de Marseille — Le comte d'Angoulème , grand prieur de France. — Philippe Aliovilis. — Episode tragique. — Lcdnc d'Epemon. — Nogaret de La Valette. — Les Bigarrais. — Anarchie. — Nicolas de Lacépède. — Fuite de La Valette. — Triomphe dea fignema MaraeiBab. — Antoioe de Lioebe lenle de prendre rHdtd-dft-Ville ; aa fi» tragique. — Henri in aux Etata de Bloia.» AaaaaaiDatda duc de Guiae. — hêr<Ate de Marseille. — Terreur panique. — Assassinat de Henri m. — La réformation et la Ligne en Provence. — Henri iv. — Charles Casaulx — \a comtesse de Sault. — Besaudun. — Le comte de Carccs. — Casaulx. maître de l'HOiel-de-Ville. — Charles-Emmanuel, duc de Savoie. — latrigues politiques. — Nicolas de Baonet. — Louis d*Aix.<— Le duc de Mayenne. — Capiiviti> et fuite de la comtesse de Sault. — L'abbaye de Saint-Victor tombe au pouvi.ir du due (](< Savoie. — Qisaulx en fait le siège et la reprend. — Méolhon. — Le duc de Savoie se relire dans ses Etats, — Popularité de Casaulx. — Ovations. — La journée des brùié». — Ingratitude de Casaulx à l'égard de la comtes&c de Seult. — Insoleole tyrannie de Casaulx et de Lwài d*Aix.^ Amurat ni. — Abjuration de Henri iv. — Soumission des villes rebelles , excepté de Marseille. — Double tentative d'assassinat contre Casaulx et Louis d'Aix. — Les ligueurs s'emparent du Fort Notre-Dame-de-la-Garde. — Pietro di Liberia. — Le duc de Guise , gouverneor de Provence. — Le cardinal d'Û&sat. — PbiUppe u envoie des secoure à Maiieille. — *Cléoient vin. — Casaulx et d*Aix signent «k trailé avec Philippe If. -~ Lee MaraeOlaia commencent à soupçonner la trahison des Duumvirs. — Entrevue de Pavocat Bausset et de Liberia; ils méditent de d-'livrer Marseille. — Le prix du sang. — Assassinat de Charles Casaulx. — Fuite de Louis d'Aix. — Marseille se soumet à Henri IV. — Ovation de Liberia. — Mot de Henri iv. — Hort de Liberia.

Aprte la mort de Charles is, (30 mai 1574), il semblait que la France dût se remettre de tant de convulsions. 11 n'en fut rteii.

UK MAUSEILLK. 337

Rncore loute halelaiitu do la dernière lutte , elle n culps uti instant lie répit, et les quinze années , qui suivirent, lui coûtèrent aussi cher que les quinze années passées. Quand ie nouveau souversin , qui avait |»ri8 le nom de Henri m , et qui s'était évadé de Var&ovie, à la manière d'un écolier mécontent, entra dans son royaume par le Daupltiné , il se heurta dès les premiers pas aux armes protestantes , aux révoltes populaires et féodales. Les paysans s'insurgeaient dans le Périgord , les Aaxols (rasés) luttaient contre les gabelleurs en Provence; etee dernier pays, où le prêche d'ailleurs ne retentissait que dans quelques villages, était le champ de bataille des rivalités de la Noblesise. Un seul trait suffira pour donner une idée de Tétat violent et presque sauvage de cette société :

« Le comte de Montassier, qui était venu avec le grand prieur , s'était départi du camp de Minerve pour aller à Aix ; il logea au logis de la Cloche , et fut suivi peu après par le seigneur de Saint- Martin , qui alla aiuliL logis accompagné (h plusieurs gentilshommes et d'un laquais qui pori.iil un pi>loli:i daiLs sa main, et enu a dans la salle où dînait ledit comte , et icclui laquais p^agna le derrière de la chaise où il clait assis et lui lâcha ie pislulel qui lui brisa h' £?rand os de Téchine, de manière que ce jiauvic seigneur ne put i)ougerde sa place. Le seigneur de Saint-Marliii cuf ru aussi dans ladite salle , l'cpée au poing, de laquelle il donna un grand coup sur la tête du conHe, et se voulant sauver passa devant la pofte de la cuisine . où il reçut un coup de hroche au travers du corps , qui le porta par terre. U fut aussitôt porté à ladite salie par les gens du comte , lequel, voyant rendre l'esprit au sieur de Saint-Martin , lui dit : — Pauvre gentilhomme... — Ledit comte, mourut 'de ce coup. Le maréclial de Retz s'en retourna en France, et il avertit le roi que le comte de Suze eût le gouvernement de Provence. De quoi averti , le comte de Garces délibéra de Tempècher et y résister de tout son pouvoir , et de fait manda à tous ses parents et amis de venir à Salon oti il était. D'autre part , M. le grand prieur , qui commençait de s'aimer en Provence , donna ordre que messieurs du Parlement et de la Noblesse mandassent députés au roi pour supplier Sa Majesté laisser ledit grand prieur au gouvernement, ce que le roi ne voulut faire. Mais le baron de

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la Garde elanl nioi t , lo sitMir grand prieur fut |>ourvu de 1 état do frarde-çrcnéral des galères et retira à Marseille [ 1 0 juin 1 578). o Plufs que jamais la royautéavait donr besoin d'unetête sage et ferme h là fois. Malheureusement, elle était échue à la mollesse incarnée, à l iiieapaciie faite homme. Abandonnant à la vieilie Catherine de Mcdicis les rênes du gouvernement, Henri m se consumait dans la plus honteuse immoralité , avec ses mignons tlétris par le mépris public , passant des jours entiers h arranger des diamants sur ses habits, ou se couvrant d'un cilice pour paraître dans les processions d' Avignon. 11 n'y avait pourtant que l'autorité royale qui p6t faire cesser ces querelles que les chefs coloraient d*un semblant de religion. Le parlement d'Aix , impuissant à les étouffer , prit le parti de recourir à Tintervcntion de Catherine do Médicis , qui traversait le Languedoc pour retourner à Paris. Une députation rattendit à Beaucaire et lui peignit le fôcheux état de la Provence. En effet , Catherine vint à Marseille , le 5 juin i 570 , et réussit à réconcilier le comte de Carces et ses adhérens avec les Razats, en nommant le grand prieur gouverneur de la Province, à la place du comte de Suze. Toutefois ce qui contribua peut-être davantage à calmer les passions , ce fut le plus redoutable , le plus acharné des ennemis de la grande famille méridionale , — la peste , auxiliaire inséparable des luttes sangliiutes ; et qui , le jour oii les partis, las de carnage, semblaient vouloir respirer, s'a!)nltait dans les deux raiiijis i n y semant 1 epruivantc et la mort. Uieii n'einil plus propice ;iu développement du terrible lléau , (|ue la siiualiun atmosphéri(pie du pays, en 1o80. Des pluies abondantes avaient, au comnieueemenl du printemps, ellaee partout le sang qui rougissait les champs de bataille. Mais des elinleurs excessives tirent tellement fermenter celle terre couverte d engrais humain , que le jour, où un vaisseau, venu de l'Orient (février 1580), apporta le germe de la peste à Cannes, ce fut comme une longue traînée de poudre sur laquelle tombe une étincelle. Les populations du Midi, entiévrées par la famine , autant que par les exhalaisons du sol , furent rapidement et impitoyablement décimées. L'infernale contagion sévit longtemps avec tant de violence et sur une si vaste étendue de pays, qu'on l'appela la grande peste. A Aix elle dura treize mois , huit à Marseille, où périrent plus de 30,000 citoyens , parm

DE HARSEILI^E. m

lesquels rbisloire a coiisei vé les noiu» tîii second consul Jean d'Ollières , de l'nssesseur Jeun Doiia et des capitaines de quartier Joseph de Cabre et Bertrnnd Arnaud , victimes de leur dévouement. Peiidaiit sept ans , le fléau joncha la Provence de cadavres, ne disparaissant dans une ville que pour reparaître dans une autre, et ne faisant grâce à aucun des malheureux qui respiraient son poison mortel* 11 laissa deux ans de répit aux Marseillais, pour éclater comine un coup de foudre au milieu de leur cité, le 26 mars li>82. A cette nouvelle, la population saisie de terreur s'enfuit dans la campagne et alla cbercber au loin un refuge contre les atteintes de la contagion. G^est à peine s'il resta 3,000 âmes dans ces murs désolés , où la mort semblait avoir planté son funèbre étendard. Rebelle à toutes les ressources de la médecine , la maladie recommen^ son œuvre de destruction avec la même fureur; partout, où passa son souffle pesstilentiel , les victimes tombèrent, comme des épis de blé que Touragan couche dans la plaine; et, quand les fugitifs osèrent rentrer dans cette moderne Sion , sur laquelle s'était appesantie la colère céleste, ils ne retrouvèrent qu'un immense ossuaire , peuplé de cadavres et de fantômes.

De longues années de paix eussent été nécessaires pour réparer laol de désastres. Cependant, l'esprit de faction continua de diviser la province ; et les partis, se croyant départ et d'autre les véritables défenseurs de la religion , n en lurent que plus ardents à défendre ce qu'ils appelaient la cause du ciel. — Les catholiques, irrités des concessions que la cour avait faites aux protestants, s'eflofçaieut de les rendre inutiles , — tandis que les protestants , déjà peu satisfaits de ce qu'ils avaient obtenu , travaillaient à s'assurer la jouissance de leurs privilèges. De ce choc d'intérêts opposés jaillit l'étincelle qui embrasa le royaume. La Ligue ne devait pas causer moins de maux que la peste dans la Provence. Le seigneur de Vins, neveu du comte de Garces , mort le 20 avril 1582 , devint le chef de l'union catholique , et vit se rallier à son draperlu les seigneurs de Saint-Ândré , de Mi warpues , de Roussel, de Gréoulx , de Mons et de Salerne. Une fuis à la téte de 500 chevaux et de %,OfiO arquebusiers, il commença les hostilités, chercha à s'emparer du château de Puech et de la ville de Sisteron , et à pénétrer dans Marseille. Cette ville était dévouée k la cause

340 lilSIOlUË

roplc; maïs de Vins y comptuit quelques partisans, parmi lesquels le second consul Louis de la Motte Daries, AUovitis et Villecrose se distinguaient par leur ardent enthousiasme pour la Ligue (4585). AUovîtis et Villecrose jouissaient d'une grande influence sur leurs concitoyens ; Daries , seul maître de rautorité en Tabsencede son collègue , Antoine d'Arène , qu'on avait envoyé à la cour avec Spinassi , membre du conseil de ville , pour les intérêts de la commoiie , Daries était en position de donner un vigoureux coup de main aux projets du seigneur de Vins. Esprit médiocre , nature emportée , caractère Irréflédii , Daries avait les avantages physiques qui en imposent aux masses ; haute taille , nohic figure , et facilité de parole qui s'élevait parfois jusqu'à l cluquence. En résumé , cet homme avait une ambition immense mal servie par le génie lu plus vulgaire qui se pùl rencontrer : et rien n'était plus compromettant que de l'avoir pour allie. A force d impudence, il annihila tons les pouvoirs autour de lui, ci fit tout treni!»ler sous son dospotisiuo. Avenp^lémenl ohéi p.ir (jueltpies séides, aussi fanatiqiH"< , aussi amiulicux que lui ; proléi^é par les galères de Tosrnno qu il avait allii ces dans la rade , il étendit son oppression sur toutes les classes de la société; et, pour frapper plus .sûrement les huguenots, il ordonna, sous peine de mort, aux catholiques de porter sur leurs chapeaux la croix blanche des Ligueurs. ()uc de crimes se commirent alors sous le voile de la religion ! Que de haines, que de vengeanees s assouvirent au nom du Christ! On vit les citoyens les plus recommandables , jetés dans les cachots ; des vieillards déchirés par la populace et précipités du haut des remparts ; un frère accuser faussement son frère d'hérésie, pour avoir son héritage , le livrer à la fureur d'une troupe de sicaireset se repaître encore des longues tortures de son agonie. L'évôqtie Frédéric Ragueneau et quelques bons catholiques , ne se croyant pas en sûreté dans une ville où leur vie dépendait du caprice d'un barbare ou d'un fou , se réfugièrent dans l'abbaye de Saint-Victor. De là , Ragueneau se retira dans son château d'Âubagne , puis à Aix , où se trouvait le grand prieur, qui , à la tète de (>,000 hommes de milice, in((wpor68 avec des compagnies Françaises et Corses , luttait avec énergie contre les Ligueurs de la pi'oviiK'c. Cependant , révoltés de la conduite de Daries , plusieurs

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citoyens le sommèrent tle convoquer une asseniblcc générale à rHdtel'de-YîUe ; et là, lui demandèrent de quel droit il s'arrogeait un pouvoir aussi tyrnnnique. Nicolas de Bausset fut celui qui * Tapostropha avec le plus de courage et le poussa dans ses derniers retrancfaenicnts. L'imposteur argua d'ordres supérieurs que la prudence lui commandait de tenir provisoirement secrets , et jeta , pour sa défense , à ses débonnaires auditeurs , tout ce dinquant de mots sonores de gloire , d'honneur, de dévouement , de patrie; sentiments de parade dont s'affublent tous les dictateurs hypocrites , devant la rampe politique , pour les laisser dans un coin de la coulisse , dès qu'ils sont descendus du piédestal oh ils ont essayé de poser un moment. Or, tandis que l'inlame protestait de la pureté de ses intentions, des assassins, stipendiés par lui, devaient , dit-on , faire main-basse sur l'assemblée , presque toute composée de royalistes ; et s'il n'osa pas donner le si^^nal du mas- .saere , c'est que la plupart des assistants t'-taieiil venus armés.

Toulcfois , l'heure du chàliiiienl avait sonné pour l'usui'palcur, qui no rêvait rien moins que de soumettre Marseille aux Lii^ueurs, pour s'en faire déclarer le chef. François Ik>U(|uicrs re.Nului de prévenir ses coupables desseins. Au désir de venger sa patrie se joignait odui de punir le traître d'avoir menacé sa vie. Ainsi , presqiii t oujours dans le plus pur devoueinrnt se j^lisso un petit grain d égoïsme. Mais (ju'imporle le mobile d une action , (piand son but est honorable? Bouquiers communiqua son projet aux plus zélés d entre les royalistes, s'assura de leur concours , prit toutes ses mesures et distribua ses complices dans les différents quartiers de la ville , surtout près du corps de garde , où Daries avait le plus de partisans. Ces menées ne furent pas sans jeter du trouble dans la population. Le consul s'imagina ({ue sa présence suffirait pour intimider les conspirateurs et rétablir le calme. Il parcourut les rues. Contre son attente , il rencontra une résistance, qui refoula son audace au fond du cœur. 11 entrevit l'abime ouvert sous ses pas et voulut se réfugier sur les galères de Florence. Il avait déjà un pied sur le bateau , quand il fut arrêté avec le capitaine Boniface , principal instrument de ses violences. Pendant que se déroulait ce drame , dont le dénouement était facile à prévoir, le troisième consul, le viguier, l'assesseur, les juges

m HISTOIRE

Uiillhasard do Gronier »'t Jcan-PauI de Foresta , l avocat du roi Guérin , le corps imuii<;i|).d et les principaux royalistes .s éfaient réunis à riIôlel-de-Ville , en nssemblée extraordinaire et [x imanentc. Lorsque Bouquiers leur amena sadouLIc caj)ture, des accla- ' mations bruyantes saluèrent la venue du libérateur. On constitua prisoDniers les deux coupables , et Ton dépouilla Daries du chaperon consulaire . Après avoir ordonné que les portes de la ?iUe fussenl fermées, — destitué et remplacé les quatre capitaines de quartier par vingt-huit autres , rassemblée chargea vingt-quatre de ses membres dé diriger les af&ires et de veiller au salut de Marseille. Le premier soin de oe comité fut de faire éloigner immédiatement les galères Toscanes ; puis d'envoyer Honoré deMontolieu k Atx , pour apprendre au grand prieur la révolution qui avait terminé le règne éphémère de Daries. Le grand prieur part aussitôt pour BlarseîUe, accompagné du grand sénéchal de Provence , Gaspard de Pontevès, de révoque Ragueneau et d'une chambre du Pârlement; arrive à onze heures , se rend à rHôtel-de^Ville , oh siégeait encore le comité , et , dans l'effusion de sa joie , embrasse Bouquiers, en s'écriant : « Monsieur, vous avez gagné une bataille au roi. » — Le procès de Daries et de son complice ne fut pas long. Jugés, coinianinés et pendus; tout cela fut I allaire d'une lieure. Daries implora la clémence du grand pi ieur, en échange de quelques services qu'il lui avait rendus. Mais sa prière fut repoussée. Livré an bourreau , le misérable puisa dans une dernière espérance le courage de monter sans pâlir sur réchafaud. 11 essaya encore de Oécbir le grand prieur par un pompeux panégyrique : «Obéissez h monseigneur, disait-il à la toule , c'est un prince débonnaire , magnanime, et frère du roi : scrvez-le mieux que je n'ai fait. » Dès qu'il reconnut l'inutilité de ses louanges artificieuses , une rage désespérée s'empara de son âme , la rage de la victime qui se débat déjà sous l'étreinte de la mort; et, d'une voix étranglée, l'œil en feu , le visage crispé , le geste menaçant et terrible , l'énergumène hurla : « Je me dédis de tout ce que je viens de dire. Prenez garde à vous : il y a dans la ville des personnes qui ont formé le projet de la livrer au roi de Navarre, et qui cherchent h vous trahir. Tout ce que j'ai fait ne vient que d'un grand zèle pour la foi catholique : empêchez tant que vous pourrez que les religionnaires

Oe HARSEJLLE. m

ne soient les mnîtres. » Et, se retournant vers le bourreau : « Astu peur, lui demanda-t-il , ce serait à moi de trembler. » Alors . il s agenouilla , fît une courte prière, et dit à Texénitour : «Es-tu prêt? allons! î1 faut mourir. » Moment suprême qu'il redoutait! car toute sa jactance était tombée devant l'alheuse réalité. Minuit sonnait à l'borloge de l'Hôtel-de-Ville , ie 13 avril 1385, lorsque cette scfene lugubre laissa une douloureuse impression dans Tâme des spectateurs , qui s'éloignèrent lenlenient , regaq^nèrent leurs demeures, pour chercber dans le repos l'oubli de leurs tristes pensées ; et bientôt les ténèbres et le silence des tombeaux régnèrent dans la vieille cité.

A la nouvelle de oesévénemens, Henri lu, apercevant d'Arène et Spinassi dans la salle du Louvre , courut à eux avec une joie d'enfant : « Mes amis , dit-il , je vous accorde ce que vous m'avez demandé , et davantage s'il est besoin : ma libéralité ne suffira jamais pour reconnaître votre fidélité. » Puis il écrivit au conseil municipal , pour lui renouveler les témoignages de sa satisfaction (26 avril). Mais il s'agissait bien de banales louanges , dans ces temps d'eflcrvescence oii le danger renaissait aussi vite qu'il avait disparu. C étaient des actes de vigueur et non de vaines paroles qu'il fallait pour conserver la victoire ; .sinon elle échappait bientôt aux imprévoyants; et les vainqueurs de la veille étaient K's vainrus du lendemain. Sur le seuil de l'Eternité, Darips avait laissé tomber de ses lèvres quelques paroles qui auraient <lù jeter sur l'avenu* une lueur soudaine; car elles faisaient pressentir ces sympathies dont Lilierlat révéla plus tard le secret. Averti de l'exislence, à Marseille, d uni' faction dévont'e au roi de Navarre, Henri m avait donc intérêt à recommander au grand prieur d"y surveiller avec soin les mouvements du parti hostile , et d'abord , de prévenir le désordre des élections municipales , à la faveur duquel pouvait éclater la révolte. C'est qu'en effet l'élément démocratique s'était bien altéré dans la cité Phocéenne. Si elle avait toujours rorgucilleusc prétention de compter pour une ville à part, dans le royaume; — si elle se montrait aussi jalouse , que par le passé , de ses privilèges , de ses fameux cbapitres de paix , devant lesquels jusqu'à présent on a vu les rois de France s'incliner par politique ou par faiblesse , — l'élément aristocratique dominait au sommet de son

m HISTOIRE

gouvernement, cl faussait ainsi, dans leur kllre, f]'\s insiiiniions essentiellement libérales dans leur esprit. Le préjugé de la uaissann» s'était tellement inféode dans les iiHxurs, (jue les Marseillais lacéraient eux-mêmes leur paete éi,^nli(aire. Après avoir treiuhlé trois jours sous i iii.Milente ii>u! iiation d'un homme qui , avec un peu plu?? d audaee et de génie, fût ineonteslnhlement devenu maître absolu de Marseille , et en eût fait un des boulcvarils de l union , ils poussaient la folie jusqu'à rougir de leur sang les dalles de l'Hôlelde-Ville, pour le triomphe de I intrigue! La vioîenee et le meurire étaient désormais les auxiliaires obligés de toute idée oppressive, — qu'elle fût administrative, politique ou religieuse. Instruit des désordres causés par les élections municipales, le grand prieur était accouru d'Âix ; et , pour faire cesser une lutte , où Ton oomptatt un cadavre et plusieurs blessés, il ne trouva pas de meilleur moyen que de proposer un nouveau règlement , largement spoliateur des libertés primitives. Bâtard et frère utérin de roi , le comte d*Angouléme se garda bien de laisser échapper cette occasion d'attacher son nom à une œuvre qui groupait plus que jamais ce troupeau d'esclaves sous le joug de la caste nobiliaire. Aux termes dece règlement, daté du 6 octobre 1585, « le viguier devait être gentilhomme , étranger à la ville ; n'avoir aucun lien de parenté avec les consuls et posséder 500 écns de rente. Le premier consul devait être aussi de race noble et avoir 10,000 écus de capital: le second G, 000, et le troisième 1 ,000. L'assesseur pouvait être ehoisi parmi les fds de famille. Un cens de 2,000 cous fut de plus ajouté aux conditions d'elii^ihilité , précédemment établies pour aspirer à l'honneur d'entier dans le conseil. »

Malgré tant de garanties , données à la cause royale . le jrrand prieur de Franee ne réussit pas à calmer tous les ressentiments; car, dans la haute position qu'il occupait , il lui était impossible de ne pas avoir des ennemis jaloux de sa puissance. Parmi eeux-là , le plus acharné était un gentilhomme de Marseille , originaire de Florence. Philippe Altovitis , — d'autres l'appellent Altivyty, — avait épousé une concubine de Henri m, la belle Renée de Rieux de Ghâteauneuf. Soit par animosité particulière , soit par indignation de ce qu'Henri d'Angoulème voulait livrer de Vins au glaive de la justice, — malgré l'édit du 9 juin 1585, qui, en proscrivant

DS UABSEIUE. m

le eftWioMine , amnistiait le chef des Ligueurs Provençaux , — Âltovitis médita la perte du gouverneur et compta pour cela sur

le crédit que sa femme avait conservé à la cour. Il lui écrivit donc une lettre , où il accusait le grand prieur de fatiguer le pays par ses exactions et d'y prolonger la guerre civile , dans le but de se rendre nécessaire. Sa lettre tomba entre les mains du roi et du ministre et fut renvoyée au grand prieur. « Il tenoit ( le grand prieur) , dit-on dans nu iccit qui peint avec une admirable naïveté les rudes mœurs du temps , — il tenoit une assemblée h Aix , où estant on lui fit tant de rapports qui le nnront en furie contre Altivyty de Marseille , capitaine de galère , que ledit seigneur alla lui-même au logis dudit Altivyty , qui estoit près les Cames, et monta dans la chambre d'Altivyty , qu'il trouva assis sur son lit, auquel il montra une lettre, lui demandant s'il ne l'aToit pas faite? Soudain , ledit Altivyty lui demanda pardon. Le 'sieur grand prieur lui sauta dessus et s'embrassèrent de telle façon qu'ils tombèrent tous deux. Ledit Altivyty fourra au petit ventre du sieur grand prieur une courte dague qu'il portait. Chacun y accourut , même le chevalier de Meyrargues , qui entra premier* On releva le grand prieur, et Altivyty n*eut point hnte de coups, car, après Tavofr tué , on le jeta par la fenêtre. Le sieur D'Avenere , de Marseille , estoit d*aventure en ce logis , où il fut aussi tué par ceux de la garde du grand prieur. Le grand prieur mourut le lendemain (2 juin 1 586). Ceux de la ville de Marseille envoyèrent demander les corps , qui furent refusés ; et aussitôt renvoyèrent les redemander , disant que, si on ne les leur donnoit ils les reviendroient quérir si bien accompagne^ (ju'ils en seroient les maîtres. Pour obvier h plus grand mal, ils leur furent délivrés; et les portèrent à Marseille, où ils leur tirent un magnifique convoi. II faut noter que le joui' qu»j le grand ()rieur fut blessé, il arriva une si grande et si extravagante rumeur meslée d'effroi que toute la ville en général et en particuliei' fut troublée, chacun fuyoit, qui deçà, qui delà . avec un confus désordre et sans savoir pourquoi. Comme aussi à la même heure, le lendemain, quand il rendit l'esprit , il y eut une pareille et plus grande confusion. (Mss. de

LA BIBL. FONDS DfPir*'). »

Violent, despotique et sanguinaire, Henri d' Angoulcme convenait

346 HISTOmE

mieux, par sabiulale d(^dsion et sa vigueur, aux circonstances et aux hommes du Midi , que son successeur, le duc d Epunon qui devait appeler tant de malheurs sur la Provence. Le fastueux mignon du roi arriva avec une éblouissante armée de cour, plus occupé des honneurs, qu'on lui rendit sur son passage, particulièrement à Âix et h Marseille , que du fioio de se concilier les esprits. Il bouleversa l'administration et la magistrature , et préteadil tout soumettre h ses volontés , en donnant les emplois à ses créatures. — C'était blesser profondément l'orgueil national et, par cela môme, compromettre la cause royale d'une étrange façon. Aussi fut-il bientôt l'objet d'une haine universelle. Quelques mois s'étaient à peine écoulés » pendant lesquels il avait augmenté la terreur de son nom par sa cruauté à Tégard des huguenots, qu il cédait son gouvernement à son frère aîné , Nogaret de La Valette , et s'enfuyait d'une contrée en proie.de nouveau aux fureurs de la peste. Marseille, oit la fatale contagion dura six mois, s'était alors déclarée pour la Ligue ; et l'expulsion d'un des agents du seigneur de Vins y fit éclater une révolte sérieuse. Le peupb, excité sous main par les intrigues de la comtesse deSault et par le consul deLaoépëde, commit de déplorables excès, et l'on appela Bigarrais, dit un écrivain , les partisans de La Valette , c est- à-dire, « les politiques , ou denii-huguenols qui nagcoitiU entre deux eaux; car onvouloit, poui éU'c parfait catholique, qu'on eût un zèle impatient , qu'on ne souffrît iiv paix ny trêve avec les hérétiques. »

A la Mi»uvelle de cette sédition, La Valette accourut à Marseille. — Il essaya de riiitimidation , et quelques-uns des plus mutins, uolaiiiineiit un pnlrDn ptVIieur, furent jetés en prison. Malheureusement, au milieu dune fermentation, dont on Tie pouvait prévoir les conséquences , les mesures éiierjîiqucs avaient besoin d'être justifiées par la certitude que force resterait à l'autorité; si non, la modération était une nécessité préférable au danger d'une concession. La Valette en fit l'expérience. Comme l'anarchie était aussi bien dans l'administration que sur la place publique . la populace, appuyée par Nicolas de Lacépède, exigea qu'on lui rendit les prisonniers. En vain le gouverneur opposait-il le langage de la raison à la fureur croissante des séditieux; ses efforts se brisèrent contre le roc inébranlable de leur volonté , que l'un d'eux avait

D£ MARfiBiae. 347

formulée avec cette allure proyençaie si vive , si pittoresqae : t Tamben, Oùuuu^ wm abiuai, nous va foudrié pas fairé : vouien Icm présouniés. » Il fallut céder , et les prisoilmers , remis en liberté ,

furent portés en triomphe. Le lendemain, après une tentative avortée de là jfartdcs Bigarrais, pour les ressaisir, La Valelto n'échappa que par la fuite à une mort certaine. Dès-lors, les Ligueurs, ivres de leur vietoire et à peu près maîtres de Marseille , y appelèrent de Vins, — firent une apotliéose à Daries, devenu l idolu du jour, le martyr de la religion , et s imaginèrent effacer la honte de ses rrimes et de son supplice, en arraehnnt de riTùtel-de~VilIe le tableau qui en perpétuait le souvenir. A défaut du nombre , les partisans du roi eussent peul-êlre triomphé , dans ces cij constances critiques, avec le bras vigoureux et le génie du grand prieur. Uaiâ ici , comme dans toute la France , la cause de Henri m était perdue ; partout la fortune Tabandonnait. Quelques efforts que fissent les Bigarrats, à peine soutenus par la minorité du conseil municipal et parles consuls Antoine de Linche et Jean Bousquet, ils devaient succomber dans une lutte trop inégale; et jcependant ils , ne renoncèrent pas à la partie. Pendant que sept ou huit d'entre eux , pour punir les insultes de quelques procureurs , osent tenir téte * répée à la main » à une multitude irritée , Linche médite un coup de main sur rHdtel-de-Ville, occupé par les Ligueurs. Nullement intimidé par les mesures de précaution que prennent ses adversaires, il rassemble une cinquantaine de royalistes armés; et, couvert lui-même d'une cuirasse , revêtu du chaperon consulaire, il s'achemine, entre neuf et dix heures du soir , vers le corps de garde de l'Hêtel-de-Yille. Il se présente le pistolet au poing pour entrer; la sentinelle le couche en joue. Outré de la hardiesse d'un subalterne , il lui fait sauter la cervelle et fond sur le poste, dont il allait se rendre niaiuo , lorsque le consul de Lacépède accourt avec un cci tain nombre de Ligueurs. Après quelques coups tirés de part et d autre , les Bigarrats lâchent pied , se dispeiscnt dans la ville, et Linche va chercher un asile dans le couvent de l'Observance (26 août 1588). — Dépouille de ses fuiK lions par la noajorité victorieuse du conseil municipal, « comme perturbateur du rcjMis piililic i t ennemi de la patrie, » le ninlheareux, qui, vivant, avait cru trouver un refuge sacré dans une tombe , — alors qu'on

348 HIBTOIRB

allait peut-être en ref user une à son cadavre, fut le leruk inain arraché de sa retraite tunmlaire, outragé dans sa dicrnité rnii^iil;nt e , vi soullleti' par un cardeur de h'im-,. Puis non (dritoiits d insulter làclieuient leur victime , les srtnilcges la conduisu'ent au bénitier de l'église, où jaillit son sang en flots échappés de cent blessures, et s'acbarnèrent avec une rage barbare sur son corps inanimé, dont les lambeaux , jetés comme un jouet aux enfants^ furent traînés jusqu'à la porte de sa maison' , et abandonnés à la pitié de ses domestiques.

Or, pendant que Marseille foulait aux pieds l'autorité royale, Nicolas d'Albertas, Honoré de Montolieu et Jacques Vias, par ette députés aux Etats de Blois, recoTaient le plus gracieux accueil à la cour; et Henri m leur déclarait avec une naive bonhomie «qu'il réputait leur ville comme la pucelle de la France. » Triste illusion 1 la dernière assurément qui eût pénétré dans son coeur, s'il avait su jusqu'à quel paroxysme d^exaltation insensée le fanatisme religieux était capable de surexciter les têtes provençales. — Tout à coup une rumeur sinistre éclate dans le Midi. Le fils de Catherine de Médicis a fait égorger le due de Guise et le cardinal, son frère, dans le château de Blois. 1! est impossible de peindre la fureur de la Ligue , à la nouvelle de cette sanglante catastrophe. A Marseille, il y eut un soulèvement général et des processions solennelles ; on pianUi uii ci ucitixsur la Portc-Royalt . pour marque, ditRuiB, que la ville ne reconnaissait autn km ni maître que le Sauveur de nos âmes. » Episodes imposants d une ^^rande révolution , où parfois le grotesque se mêlait an traj^Mcjue. Au milieu de cette immense foule , qui grouillait comme une fourmilière sur toutes les places de la cité, un garçon boulanger fut renversé; et ses cris de détresse suffirent pour répandre une terreur panique. — En unclin-d'œil , le peuple est armé, et les riches se barricadent dans leurs maisons; on cherche partout l'ennemi qu'il faut combattre, et l'on découvre, non sans rire , la cause involontaire d'une mystification qui avait

■ LamaîMii d'Aotoina d« Uache était située mr la place de Saint-Thomas, qui emprao-

lait son nom d'une t'glise appartenant aux religieuses Cassianilcs du monast.' ri' i!c Saint - Sauveur , et qui prit colni fjnrhc , sous son consulat. CcUc place fut successivement agrandie ea 4470, 1614 et surtout en 1G13, époque à laquelle on abattit quelques loaisoi», uMlbDdarieatiiDafortioadii viam anaial.powla raàdra pina léfiilièn.

DB HARSeULB. 349

failli luurncr au drame. Mais en apprenant que le poignard de Jacques Clémont avait venge , le aoiM 1 .'»89, l'assassinat du duc de Guise, la Ligue tressaillit bien autrement d'enthousiasmf ânns la Provence , où elle dominait à peu près souveraincinenl , représentée par de Vins , Nemours , la comtesse de Sault et Charles Gasauix. D'après Tordre de Mayenne, lieutcnaot-général de la couronne , le Parlement d'Aix déclara rebelles les partisans de La Valelte» et les Marseillais, impatients de témoigner leur zèle contre rex-gOQTerneur , prirent et saccagèrent la ville d Aubagne, son alliée. Désormais , sur le terrain politique , déblayé parla mort du dernier des Valois , la Réformation et la Ligue se trouvèrent seules en présence. La première ayant & sa tète le roi légitime , l'issue de la lutte ne pouvait rester longtemps douteuse, k partir, en effet, du moment oii la question fut posée ainsi, où le roi de Navarre s'appela Henri iv, la Ligue ne fit plus que tomber d'écbec en échec, et Marseille elle-même, la plus récalcitrante des villes du royaume, devait , un jour, courber le front sous le sceptre du Béarnais. Mais, si elle Ait la dernière à rentrer dans le faisceau de la monarchie Française, dont elle n'avait pas intcrùt à se séparer, cela tint I l aucoup moins à sa volonté personnelle qu'à la pression isi annique de deux ambitieux suhalternes, un moment maîtres de ses destinées. Car nous alluiis assister de nouveau au spectacle étrange d'un peuple, toujours avide d indépendance et tremblant toujours sous le despotisme du premier audacieux venu , sans (|ue rien ne justifie — ni cet abaissement de l'un, pas même!' [trcstigc delà gloire! — ni cette baute l'urlune de l autre, pas même 1 éclat du génie! Cest une page bien triste, dans Tbistoire de 3Iarscille, que celle qui comprend une période de six ans d'anarchie entre deux crimes pour paranthèses , — l'assassinat de Henri m par un jacobin fanatique et l'assassinat de Casaulx par un bravo Corse. Bien triste page, en effet, où l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus de la perversité cynique des principaux acteurs de cette longue tragédie , ou de la patience et de l'imbécillité de ces bourgeois marchands si rudes jadb k gouverner.

Charles Casaulx , que nous venons de nommer, est l'un des trois héros de la sanglante épopée qui fut le dernier épisode de la Ligue à Marseille. Il apparaît pour la première fois sur la scène

m HISTOIRE

politique , en 1tt89, sons It» auspices d'une intrigante , la comtesse

de Sault , femme d'énergie et d'imagination ; aussi ambitieuse que son beau-frère le seigneur de Vins , dont elle prétendait continuer le rôle dans le grand mouvement de la Ligue. Casaulx était fils d'un marchand de Marseille , originaire de Gascogne. Rt Juit à la misère par son ineouduite, puis forcé de s'expatrier pour se soustraire au châtiment de ses crimes , il vécut en vagabond et se rendit à Aix, où , à la faveur des troubles qui agitaient la ville , il comptait reparer les rigueurs de la fortune. Son audace le plaça sous les yeux de la comtesse de Sault , qui avait besoin d'instruments aveugles pour Taccom plissement de ses projets. La comtesse devina la nature remuante de Casaulx. Ignorant ses antécédents , ou peu scrupuleuse sur le choix de ses auxiliaires , elle le prit sous sa protection et ne tarda pas à le mettre en évidence. Investi du commandement d'une compagnie de gens d'armes, notre capitaine aventurier commença ses exploits au siège d'Aubagne, que La Valette avait abandonnée à la fureur des Marseillais , après en avoir fait sortir les habitants , les munitions de guerre et de bouche et les meubles les plus précieux. Il n'y eut pas là sans doute de quoi satisfaire ses instincts de rapacité , et ce dot lui être une grande mortification que de revenir de cette focile oonquéte , — pauvre comme devant. Toutefois , il ne désespérait pas pour si peu. Lancé dans la voie révolutionnaire avec toute la fougue de son tempérament . il joua si habilement des coudes dans la foule des ambitieux , qu il se trouva Ijicniôt assez en vue pour oser aspirer à la dignité de premier consul. C'était marcher un peu vite. Aussi renrontra-t-il , sur ce terrain , de puissants adversaires dans le viguier Castellane Besaudun et le comte deCarees qui exerçaient beaucoup d'influence sur les éleelions , et voulurent imposer par la violence Pierre Garadet de Bourgogne , leur créature. Casaulx essaya de soutenir aussi sa candidature les armes à la main ; mais un coup d'arquebuse dispersa sa compagnie de gens d'armes et faillit couper court à ses rêves de grandeur. Alors les trois ex-^nsols d'Albertas de Villecrose, Amiel et Morlan. dévoués è sa cause , pénètrent tout armés dans rH6tel-de-Ville , pour lui porter appui. Le président de l'assemblée , Besaudun , s'empare d'une pique et éteint les lumières. La confusion devient inexprimable. On sonne

DE XAB8EIUE. 851

6 tocsin , et, au miliett de refferrescence générale , les officiera nranidpetix , rentrés en séance , enlèvent Télection de Garadet de Bourgogne. Le lendemain , de Villecrose , signalé comme conspirateur à la baine de la populace , fut arraché de sa maison et lâchement assassiné (29 octobre 1589) ; crime, dont la prudence empêcha de rechercher les coupables.

Vaincu dans la première lutte sérieuse, que son aiiibiliuii eût soutenue, — niai^ nuii lUxuiiiai^é , Casaulx en conserva contre son heurcui rival un ressentiment, qu'il lit cclafop, à roceasion de l'instalialion du nouveau viguier. — La cuiiitesse de Sault , devenue déliuUiviinoni le chef de la Ligue depuis la mort de son beau-frère de \ ins , (20 novembre 1589), voulait appeler le duc de Savoie en Provenee , pour assurer le triomplic de son parti. Mais comme , h Marseille surtout , <hî n'était pas disposé à se mettre sous la protection de ce prince , puisqu'un simple soupçon d'alliance avec lui avait causé le meurtre de Villecrose , la comtesse songeait à placer des hommes de son choix à la tète de l'administration. Sûre déjà du dévouement do Casaulx , elle nomma le seigneur de la Barben aux fonctions de viguier. Là encore il y eut résistance de la part des amis du comte de Garces , nombreux et puissants dans la ville. Les consuls conToqnèrent une assemblée générale , et tirent repousser la Barben , pour donner la charge de Yiguier à Garadet de Bourgogne. Alora C^ulx » dont le caractère sauvage et intrépide plaisait à la populace, lance ses hordes déguenillées dans rH6tel-de-Yille , enchâsse l'assemblée, et arrache le chaperon consulaire à Garadet, qu'il conduit en prison. (1590). — D*un service aussi précieux pour la dame de Sault, Charles n'eut pas la récompense qu'il attendait, n échoua de recbef dans les nouvelles élections, malgré les efforts de sa protectrice. Â l'instigation de la comtesse irritée de tant d'obstacles , — les Etats- Généraui supplièrent le duc de Savoie de venir en personne défendre la Provence contre les attaques du gouverneur et des protestants, en faisant briller à ses yeux l'espoir de réunir cet((î province à son duinaiiie. Cliarles-Emiiiauuc'l accourut h Aix l î écrivit aux consuls de Marseille , pour les assurer de la pu rote de ses intentions , aussi bien que de son affectueuse estime pour les Marseillais. Les consuls ne se laissèrent pas prendre au piège de

35i HISTOIRE

ses flatteries intéressées , rejelèrent ses avances et observèrent les démarches de la dame dcSauIt, (iiii. de concert avec Besaudun et Casaulx , cherchait à ranger le peuple sous la bannière du duc de Savoie. Ils arrêtèrent même, dans un conseil secret , fe projet de recourir au moyen suprême des revolutioniiaires violents , — à l assassinat , — i)our en finir d'un seul coup avec les menées inquiétantes de ces trois personnages. Mais plusieurs conjurés manquèrent de résolution au moment de commettre le crime , et la comtesse quitta Marseille , sans se douter du danger qu'elle avait couru, et satisfaite de son voyage (février 1591). Ën effet, son éloquence et sou activité avaient exercé un tel ascendant sur le peuple, toujours séduit par le prestige merveilleux qui entoure une héroïne, — que IMarseille, d'abord exclusivement placée, comme Ârles , sous la protection du pape Sixte-Quint , se divisa immédiatement en deux factions. L'une , ayant à sa téte les magistrats , restait sous Tinfluence du comte de Carces ; l'autre , dirigée par Casaulx, tenait pour le duc de Savoie. Les consuls eurent beau parcourir les rues, en criant : «Vive la France ! A bas les Savoyards ! » Le meurtre du citoyen Rodigue , qui avait répondu : « Vive le duc de Savoie I » fut le signal de leur défaite. La vue du sang donne toujours le vertige ; Casaulx profite habilement de l'exaspération de ses partisans; il appelle le peuple aux armes; et, pendant (ju un promène dans les l ues le cadavre de la victime , il sonne le tocsin , s'empare des corps de garde , des canons , de la i*orte d'Aix , CL luime des retrancliemonts , pour une lutte qui semble devoir être formidable. Il n'en fut rien cependant. Les consuls , retirés à rilôtel-dc-Ville , envoyèrent un des leurs pour parlementer avec Casaulx, (jui le constitua prisonnier; et les hostilités, commencées à l'entrée de la nuit, furent susj)endues jusqu'au lendemain matin. A la pointe du jour, Casaulx était maître de l'Hôtelde-Yille, lâchement abandonné, ainsi que de tous les points principaux de la cité , et dès-lors en position de dicter la loi à ses adversaires.

Sur ces entrefaites, les villes de Fréjus, d'Hyères, de Saint* Tropez et de Toulon , craignant que Charles-Emmanuel ne voulût démembrer cette province de la couronne , pour ta réunir à ses Etats f repoussèrent rintervcniion de ce prince et tentèrent de

DE MARSEtlLE. 353

former avec les Marseillais une eonfédôralion indt ri lrmtc. « Cliarlcs Casaulx fit rrîioiior cp projet et en instruisil le l'iu icment ; il osa même faire atïieher à 1 Hôtcl-do-VilIe les noms des finl>ilants , qui avaient porté les armes pour La Valette , et il leur «léfeodit rentrée de la ville. Ainsi cet homme hanli se disposait à renouveler, dans Marseille, les mêmes scènes qu on avait vues autre^ fois dans Rome, lorsque des citoyens ambitieux désolaient leur patrie par des proscriptions., (pai^on). » Maître désormais des élections , il crut légitimer son autorité en permettant aux consuls de remplir les devoirs de leur charge; et» dans une séance du conseil général» on arrêta «que le duc de Savoie serait le bienvenu à MarseiU le. » De son côté , Gliarles^Emmanuel » obligé , par l'épuisement de ses finances, de recourir à l'appui du roi d'Espagne, son beau-père . n*était pas fâché , avant de s'embarquer, de s'assurer par Ini-mémc jusqu'à quel point il pouvait compter sur les Marseillais. Incontestablement , il avait sur la Provence des vues , pour la réalisation desquelles l'alliance de la ville la plus importante du pays lui elait indispensable. Or, si cette alliance lui faisait faute , il lui était inutile de solliciter le secours du roi d'Espai^nc II arriva donc à Marseille le 2 n)ars 1591 ; et , content de racciicil qu'il y reçut . comme aussi des protestations de dcvoueuical que lui lircnt les principaux hahitanls, il partît, le 8, avec 1 assesseur Saquicret le notaire Français ('.asaulx , fr?'rc de Tusurpateur, députés à Philippe II , pour appuyer lu demande du duc. Contre l'atlente de ce dernier, [Miilippe , circonvenu par l infante sa fdie , qui espérait devenir reine d'Espagne , ne mit à la disposition de son gendre que 4,000 hommes* 50,000 écus et quinze galères , chargées de vivres. C'est avec ces ressources insuftisan tes que Cli a ries-Emmanuel reprit le chemin de la Provence , où ses affaires s'étaient singulièrement gâtées en son absence. Non seulement Lesdiguières, chef des protestants du Dauphiné , avait remporté , de concert avec La Valette, des avantages notables sur l'armée des Ligueurs; mais Charles Gasaulx , qui n'avait cherohé dans le duc de Savoie qu'un auxiliaire » pour arriver lui-même au but de son ambition , — était parvenu i le rendre suspect, le jour oh, sous le protecteur, il avait deviné le mattro. 0 en résulta que les consuls prièrent Charles- Emmanuel de n'entrer dans le port qu'avec une galère. Le duc

354 IIISTOIRB

parut condescendre à leurs désirs, et sa ^îère s'nvaia.a seule d ahonl , au bruit de riirlillerie et- des acclamations de la foule ; puis à sa suite on vit accourir la flotille espa^Mioîe (0 juillet 1 59f ). Cédant toutefois aux représentations du conseil municipal , et redoutant linitation du peuple, — car peuple et conseil oliêissaient aux inspirations de Casaulx , — il renvoya , le lendemain , ses galères h h Ciotat. (Vêtait le parti le plus sage qu'il eût à prendre , pour regagner tuul le terrain perdu en son absence. En effet, les Ligueurs , dont son retour relevait le courage , avaient en outre accueilli avec enthousiasme la bulk papale qui défendait, sous peine d'excommunication, de reconnaître Henri iv, quand l'arrivée de deux galères du grand duc de Toscane au Châteaud'If rabattît quelque peu de leur joie. Ce prince, jaloux de la splendeur croissante de la marson de Savoie , pressentait fort bien ses visées sur la Provence; et, s'il ne pouvait luidisputer Marseille, il voulait du moins l'inquiéter dans sa possession, en s'emparant des îles d'If et de Poroègue. Nicolas de Bausset . seigneur de Roquefort, qui en était gouverneur, craignait qu'elles ne tombassent sous la domination des Espagnols ; — comme il appartenait au parti royaliste , il préféra les placer sous la protection d'un souverain étranger, assez puissant pour les défendre , mais pas assez pour oser rien entreprendre contre la Provence. Il signa donc un traité, en vertu duquel il devait conserver le commandement des deux lies , et recevoir les munitions et les soldats du grand duc de Toscane. De son côté , le prince s'engageait à restituer les lies à la France , dès que le trône serait occupé par un roi catholique. La garnison française resta chargée de la garde intérieure du Château-d'If , et de Bausset eut la prudence de ne confier que la garde extéi ieure aux Toscans.

Le duc de Savoie, irrité d'avoir été si bien deviné , ne se donne plus alors la peine de dissi mu ier ses desseins; et, tranchant par antici[ialion du comte de Provence , il déclare sujet rebelle cet audacieux gouverneur qui dédaigne même devenir lui rendre compte de sa conduite. Puis il brave les remonirann s de ses alliés, en plaçant dans la ville de Berre , tombée en st n ]> uvuir, une garnisou de soldats presque tous Espagnols et i'iemontais , sous le cominandemenl d'un gcutillionime romain; cherche à attirer

Gâsautx hors de Marseille , pour y dominer plus sûrement ; et fait emprisonner la comtesse de Sault, avec son fils le jeune de Gréquî. Maintenant que ChaHes-Emmanael avait jeté le masque ; maintenant que le triomphe de ses armes en Provence révélait nettement

^^o.s pensées de domination , il était facile de sonder la profondeur de l'uljime que l'égoïsme de deux créatures , avides de pouvoir, avait creusé sous le sol Phocéen : il devenait évident que . si la dame de Sault et son protégé n'avaient pas encore songé à livrer Marseille à un prince étranger, du moins ils avaient , à leur insu , et dans un lulérêt tout personnel , servi des projets de conquête. Ainsi la lutte , dépouillée de son voile de patriotisme et de religion , était désormais entre ces trois ambitieux , unis pour arriver I un par l'autre au succès, — et séparés , dès qu ils purent lire mutuellement dans leur âme. Or, à celle lutte, on les destinées d'une grande citeélaient en jeu, il manquait un quatrième joùteur; — héros de corde et de potence , que nous allons bientôt voir entrer en scène sous le nom de Louis d'Aix. Digne, à tous égards, (le s'associer à Tambition de Casaulx , Louis en avait 1^ vices et les talents; et ses antécédents n'avaient rien k envier pour la turpitude à ceux de son complice. « Il avait été condamné, le 23 novembre 1 582 , à faire amende honorable tète et pieds nus , une torche à la main , à avoir la langue percée , et à servir, le reste de ses jours , sur les galères, en qualité de forçat , avec défense d'en sortir, sous peine d'être pendu. » Son courage et son zèle pour le parti des catholiques lui valurent la liberté , et il fallut les révo^ luttons de la Ligue pour que le duc de Mayenne osât s*en servir dans raocomplissement de ses desseins, et lui accorder des lettres de grâce ; — comme si ces lettres , au lieu de rétablir le coupable dans son honneur, ne consacraient pas plus sûrement sa honte et le cynisme du protecteur.

Louis d*Aixfut une bonne fortune pour GasauU, le jouroii il eut à faire face à des adversaires tels que le due de Savoie , avec qui la glace était brisée, et la dame de Sault, avec laquelle il importait de ruser encore. Aussi , quand le moment sera venu , n*auront<-ils qu'une même pensée , une même volonté, un même but , et marcheront-ils vers l'autorité souvei aine avec un coucertadmirahle, n:nversantsur leur passage tous ceux qui feront obstacle à leurélévation.

850 IIISTOIRE

Casaulx et Louis tl'Aix , appuyés du viguier Besaudun , exploilétent iuli oiteiiicnt remprisuniiement du la comlesse de Saull , pour deiruirc , à MarsL'illf , l'influence de Charles-Emmanuel ; ils raceusèrent hautemeni d'aspirer à la souvcraiiielé de la Provenre, excitèrent les habitants à lui résister énei i^iquenieiit , et arraclièrenl au conseil général la résolution de m pins recevoir d'ordres que du due de Mayenne. Les esprits étaient déjà prévenus contre le duc de Savoie , quand la comtesse de Sauit , dont la captivité avait éprouvé le courage héroïque , échappa comme par miracle à son geôlier (2 octobre 1 391 ) , à la faveur d*un costume savoyard . et arriva à Marseille avec son fils, déguisé lui-même eo jardinier. > Le récit de ses souffrances , la singularité de son évasion , la fermeté de son caractère , groupèrent toutes les sympathies autour d'elle ; et , par son crédit , Gasaulz ohtint enfin ce chaperon consulaire tant convoité. — Le duc essaya de se venger de la comtesse par la calomnie ; il Taccusa d'avoir voulu livrer la ville d'Aix à La Valette , et le Parlement lança contre elle un décret d'ajournement personnel. Mais Casaulx, de protégé devenu protecteur à son tour» reftisa de la livrer à ses juges. Charles- Emmanuel , résolu dès-lors k recourir à la force , pour abattre ses adversaires et s'emparer de Marseille , se réconcilia avec le comte (le Carres , l'ennemi de la comtesse , et réussit à ga^Mier Méolhon . f(oiiV( i neur du Fort Notre-Dame- Je-la-Gurde. ('Ciait la un puLsj,aiil auxiliaire pour le prince, car Méolhon , en ^e hâtant <l introduire une partie de sa garnison dans le monastère de Saint-Victor (novembre), était maître de <leux positions avantai^euscs : tandis que , de son côté, le due feiait avancer des troupes. Besaudun et Casaulx mesurèrent toute 1 étendue du danger. Assurés de l'appui de Nicolas Bausset , ils appelèrent le peupleaux armes, plantèrent le drapeau rouge sur lilôtel-de-Ville , et , par prudence , écrivirent à Montmorency et à La Valette qu'ils mettaient la ville sous leur protection , si le duc venait l'assiéger. Une fois toutes les mesures de défense prises , ^ grâce au patriotisme des hahitantSt qui secondèrent l'activité de Casaulx , en payant de leurs personnes et de leur argent , Méolhon fut sommé de se rendre. U hésita , essaya de traîner les choses en longueur, sans doute pour attendre du renfort. Un jour s'écoula en pourparlers , en sommations

DE UAnSElLLE. 357

réitérées, et It IrtKk'inain rarlillt'rie roniniença <le hoiubariler 1 uijhdvt'. Méolhon voulul.^luis parlementer; mais on continua le feu jusqu'à ce que , convaincu de son impuissance , il abandonnât la place , bienheureux d'en être quitte pour une capitulation qui lui permît de siî retirer dans le Fort Notre-Dame-de-Ia-Garde.

Les résultats de eetle aiïaire furent doublement décisifs. D'un côté, — Charles Emmanuel , ruiné dans l'esprit de ses partisans , renonça à toute nouvelle tentative sur Marseille et retourna dans ses Etats avec la honte d un dernier échec essuyé sur le champ de bataille de Yinoo ( 15 décembre 1591 ) ; de l'autre — Cnsaulx vit grandir sa puissance et sa popularité. La dame deSault etBesauduD figurèrent , il est vrai , à côté de lui eo ftéte de la marche triomphale , qui se fit à la lueur des torches, après la prise de l'abbaye de Saint-Victor ; mais, en réalité , tout le profit de la victoire fut pour luit Ed effet, son premier soin avait été d'installer son fils aîné , Fabio, avec cent hommes dans le monastère. Ensuite, sous prétexte de se protéger lui-même contre ses ennemis secrets, ils'acbemine doucement vers la dictature, s'entotire d'une garde de six mousquetaires; et, renouvelant Tinfàme comédie du comte Boson » il feint de céder «à Tinlérét public , aux vœux de la cité , » en conservant le chaperon consulaire, qu'il se fait offrir en dessous main, au mépris des règlements. N'est-ce pas toujours en protestant deleur dévouement , de leur patri<uisme, delà probité de leurs intentions, de leur profond dedaui pour le pouvoir, que les usurpateurs méditent l'asservissement des peuples! La fortune d'ailleurs allait au devant des désirs deCasaulx. Il(»mme d'énergie et de décision , il tirait habilement parti de toutes les situations. Une mallieui eii^e entreprise du eomte de Carets sur Marseille le servit encore à souhait. Le eomte, qui tenait toujours léte, dans la Provence, à Lesdiguières, projetait de s'emparer de la ville etd en chasser le premier fonsuL Dans ce but , il partit de Gardanne, le 4 août 1592 , avec 1400 arquebusiers et iOO hommes de cavalerie. Saint-Roman l'avait déjà précédé avec 200 soldats d'élite , et s'était mis en embuscade à cinq cents pas de la ville , pour commencer l'attaque du côté de la porte d'Aix, à un signal ({ue devaient donner quelques habitants. Au moment ou l'on distribuait la poudre aux arquebusiers , un d'entre eux laisse tomber la mêcbo de son arquebuse près des

ïmnh , cl une explosion Icnible, en renversant les soldais morls (ni blessf^s, jf'Ue la terreur dans la ville. Casaulx duuble h j^'iude . ganiil !f^s r-rfnpai ts de Iroiipes, poursuit l'ennemi avee un delaeliemenl eonsiderahie et eninièno prisonniers ceux à (jin leurs blessures uni l'cndu la fuite dillieiie. La journée des bridés, comme rappelèrent les Marseillais , leur retira un peu plus de liberté , en donnant un peu plus d'omnipotenc e r^u premier consul, qui ajouta dix mousquetaires à son escorte. Attentif à empêcher les habitants d'entretenir des intelligences avec ses. ennemis, «il devint soupçonneux, détiant , dur, et eut tous les vices avec lesquels la tyrannie élève sonempire.» En ajoutant que l'heure était venue pour lui de se montrer ingrat , Papon eût complété le portrait de cet homme , à qui rien n'était sacré. Résolu d'abattre autour de lui toutes les influences rivales, Casaulx songea aux moyens de se débarrasser adroitement de sa protectrice. La dame de Sault était ajors à Âgde, où elle conférait avec le duc de Montmorency sur les intérêts du commerce marseillais. A son retour, elle trouva le peuple prévenu contre elle, au point de lui imputer le dessein de livrer la ville aux huguenots et au connétable. Quelques louanges indiscrètes à l'endroit du nouveau gouverneur , d'Epernon , accréditèrent si bien celte opinion , (jue les mécontents la voulurent expulser avec Castellane Resaudun. La comtesse recouru i 1 1 appui de Casaulx, niais elle devina Ijien vite, sous les proteslalions obséquieuses de son zèle et de son amitié, I hypocrisie de son âme et la joie perfide du Irioniplie. Elle vit d'où le coup partait. Vaincue, et la haine au twnr , e!!*' s'embarqua pour Toulon avec Besaudun.

Seul mailre du terrain, désf)rmnis, Casaulx ne met plus de bornes à son audace. Après s être assuré du dévouement absolu de Louis d'Aix, en lui contiantle bâton de viguier, il obtient une prolongation de ses pouvoirs, comme premier consul, et se fait l'arbitre suprême des destinées de Marseille. Ayant soin d'ailleurs de colorer ses actes d'un vernis de religion et de patriotisme, — c'est au nom du Christ qu'il proscrit les calvinistes et les catholiques tolérants; — c'est au nom de la liberté qu'il opprime la liberté , viole les lois , et gouverne par la terreur. Dupe de ses faux-semblants , le pontife Clément viit répond affectueusement à ses pieuses lettres , et l'encourage k conserver Marseille au catholicisme. —

DE UAnSËILLE. 359

Mayenne, qui avait prouvé combien il était peu scrupuleux sur le choii de ses serviteurs, le jour ob il alla chercher Louis d'Aix sur les fralèrcs du roi , — Blayenne consacre l'usurpation du dictateur,

en I invilant à envoyer des députés aux Etals-généraux delà Ligue à Paris. Le peuple enfin , épris il nmoiir j'iscju aii fanalisme pour relui qu'il nomme son libérateur, tressaille do colère et d'indignation et court aux armes, au moindre «langer qui nit nace ses jours. Telle était, alors, la haute ftu tunede cet li()0)îiie, que ne pouvaient vaincre des adversaires comme le comte de Garces et le dnc d'Epernon. (a' dernier, cependant , impatient de soumettre Marseille au Dearnais , ne se faisait faute de mépris pour ia ville rebelle , dont ii saisissait les vaisseaux dans le port de Toulon , — répondant par le sarcasme aux réclamations des consuls assez osés pour se dire ses bon$ amis au bas de leur lettre. Mais, en dépit de ses raiU leries, ses armes, déshonorées par tant de cruautés à Ântibes, k Aurio), à Gardanne, où fut massacrée la compagnie d'un capitaine Marseillais, échouèrent devant les murs de la vieille cité (12 avril 1 593). Or , tandis que le barbare gouverneur se venge de cette humiliation en faisant pendre , dans le bourg de Roquevaire , un capitaine et trente-cinq habitants ; — Casaulx et Louis d'Aix , plus populaires que jamais, mettent des troupes sur pied, fortifient la ville, jettent 20,000 citoyens armés sur la place publique, pour le seul plaisir de compter leurs partisans , et « se perpétuent dans leurs fonctions. »

Rien n'égalait l'insolente tyrannie des Duumvirs, si ce n'est le bonheur qui souriait à tous leurs projets; à ce point que le roi, — désespérant de réduire par ses lieutenants une place, dont la soumission devait termiiier la Ligue en Provence , — fut obligé de recourir aux ruses de la diplomatie étrangère. L'ambassadeur de France auprès de la Sublime-Porte suggéi a à l'empereur Amurat III l'idée de menacer les Marseillais de la guerre , s'ils ne rentraient immédiatement sous r(d)éissanee de Henri iv. (> n etail pas mal combiné; car « la puissance d'Amurat , alors maître des mers et redoutable par ses armées nombreuses , pouvait en imposer à une ville qui , par sa situation , avait besoin de ménager la protection de ce monarque. » Le sultan accueillit h. merveille 1 inspiration de l ambassadeur ; et , non seulement il écrivit aux

m HISTOIRE

Marseillais une lettre ém rgique ( mai Î593) pour les sommer de rendre hommage au roi; mai« l'eilet suivit la meriMce ; il saisit leurs l)iens sur toute la côte do Barbarie et dans toute I étendue de son empire, et les corsaires Tiirrs s'emparèrent de leurs vaisseaux, en emmenant en esclavage eeux (jui les montaient. Nullement préoccupés de la sécurité de leurs eom[);Uriotes , les Duumvirs ne s émurent pas de ces actes d'hostilités et des menaces d'Amurat ; ils n'en mirent que plus d'ardeur à résister aux efforts des royalistes. Ils songèrent donc à resserrer les liens de l'Union, et convoquèrent à Marseille ime assemblée des plus zélés parmi les Ligueurs Provençaux. — Toutefois, un événement, qui aurait dû faire cesser toutes les divisions , prouva que la religion n'était pour rien dans la lutte que les Duumvirs de Marseille prolongeaient contre l'autorité souveraine.D'Epernon était sur le point d'obtenir raison de la ville d'Aix, quand le secrétaire du comte de €aives apporta au Parlement la nouvelle que le Béarnais avait publiquement abjuré le calvinisme (25 juillet 1 593). Dès lors, tout prétexte de résistance disparaissait ; il ne s'agissait plus » pour chaque ville, que de stipuler les conditions de sa fidélité. Vitry rendit Meaux. Lyon se soumit à la suite d'un soulèvement qu'avait excité Mayenne contre le duc de Nemours: La Cbâlre livra Orléans et Bourges. Paris ouvrit ses portes, le 291 mars 1594. Poitiers, Agen , Toulouse , Marmande , Villeneuve , Aix et son Parlement traitèrent de leur soumission. Partout enfin la Ligue était vaincue et dissoute ; Marseille seule , malgré la conversion du fils de leanne d*Albret , refusa, sous la pression tyrannique de Gasaulx , d'obéir aux lois du roi catholique. Pouvait-elle , cette fière cité , pouvait-elle donc espérer sérieusement de recouvrer jamais son indépendance républicaine'^ — espoir, que son dictateur faisait briller à ses yeux comme le mirage trompeur du désert , pour mieux accomplir ses desseins ! Etait-ce donc dans cé but que l'imposteur vcuail d'en appeler récemment à la protection du roi d'Espagne? (lo93 i. " Cet homme brutal , et accoutumé an crime , eOrayê des meurtres qu'il avnii * ouiiiiis dans celle ville , et . craif^nant enfin d en être puni loniineil le méritait, »n'avail-il |i;is per>(>iinell(^' menl intérèi à se détacher de la Ligue , pour conserver sa haute position? Toute sa conduite , à dater du jour où il a reusbi à se

bE MAnSKlLLK. 301

débarrasser du voisinage deGharles-Emmanuel, et delà rivalité de la dame de Sault , révèle cette pensée égoïste de domination absolue. Pns de ce vertige étrange, qui saisit les tètes les plus fortes au sommet du pouvoir p il ne se résignera pas à descendre; mais il tombera sous les coups d'un bravo stipendié , après avoir échappé deux fois miraculeusement à la haine de ses ennemis ; car, deux fois , l'amour de la patrie inspira seul du moins fe triste courage des citoyens qui attentèrent h la vie des Duumvirs. Un proscrit royaliste, nommé Porcin , était parvenu à s'assurer que le consul et le viguier se promenaient, tous les soirs, sm Li I*lace-Ni*uvc, où était située la maison d'un de ses amis. Il y aposla quatie iiuinines résolus, avec ordre de faire feu simultanément sur Casaulx et Louis d'Aix, — tandis que lui-même, aux aguets dans le voisinage, se tiendrait prêt, en cas de sncrès, à proclamer le gouvernement royal. Instruit par sa police de tous les détails du complot, Casaulx paye d'audace ; il court à la Place-Neuve avec son cousin Jean Altovitis et quelques gardes; et, désignant la maison des conjurés: est là, s'écrie-t-il, que se sont enfermés les traîtres.» A peine a4-il dit , qu'une quadruple décharge de mousquets retentit et tue Altovitis , sans atteindre le consul. Les gardes s'élancent vers la maison , essayent en vain de briser la porte, solidement barricadée, et pénètrent par les toits. Les assassins vendirent chèrement leur vie ; et ce n'est qu'après une résistance énergique qu'ils furent massacrés et jetés par les fenêtres. Porcin put se soustraire à la ▼engeance de Casaulx ; mais le lendemain la population , conviée à célébrer la fête de TEtemel, défila processionnellement, au bruit sonore des pieux cantiques , devant les cadavres nus et défigurés de ses quatre complices (1 593).

Cet attentat aurait dû être pour Casaulx et Louis d'Aix un avertissement des I (111 pètes que leur insupportable tyrannie amassait tous les jours sur leur tête; inutiles leçons! Ils isislèrent dans cette voie fatale, et leurs crimes armèrent de nouveau le J)ras des assassins. Cette fois , ce furent deux religieux de l'ordre de Saint-Dominique, qui entreprirent de délivrer la ville du joug des Duumvirs. L'un, nommé Brancoii, ne pardonnait pas à Casaulx, dont il était parent, d'avoir laissé périr son frère, condamné à mort comme meurtrier d'un chanoine de Saint-Martin. L'autre

36S HiSTOmB

s'appelait Antoîoe d'Atra , était Calabrais e( âgé de vingt-cinq ans. — Ces deux moines diobirent , pour l'exécution de leur projet, le jour de Noël 1 594, oiiles officiers municipaux, les Duumvirs et un grand concours de peuple devaient assister à une cérémonie dans 1 église des Prêcheurs. Ils placèrent, sous les lianes des consuls, un sac, contenant envii on trois cents balles et un quintal de poudre; à ce sac aboutissait un tuyau , qui traversait la muraille , et à l'extrémité diKjiicl ils esj)t'iaicnt mettre le feu, sans être aperçus. L'etièt de cette machirn! inlérnale, semblable à celui d'un canon de gros calibre , chargé à mitraille, eût été effroyable. Dieu ne permit pas que tant d'innocentes victimes fussent sacrifiées à la nécessité très contestable de punir deux coupables par un lâche assassinat, quand on pouvait les punir comme on punit les despotes barbares, — à ciel ouvert, etau soleil éclatant de la liberté. S'il est vrai que le crime isolé d'un misérable, qui termine un r^e abhorré, réponde à la pensée de tout un peuple, il est encore plus mi que ce peuple salue, avec un enthousiasme bien plus pur, le jour de sa délivrance , lorsqu'il ne la doit qu'aux élans unanimes de son indignation»

Quoiqu'il en soit , le coup . qui menaçait les Duumvirs , était si habilement combiné , qu'il eût réussi sans l'indiscrétion de Brancoli lui-même , le plus acliamé contre Casaulx. La police en avait bien eu vent par ses limiers , mais d'une façon trop vague pour le faire manquer. Il s'agissait, croyait -ou , de l'eulèvement du premier consul et du viguier, à 1 église de la Major. Sur ces fausses doiiiiées , on procède à l'arrestation de quelques Bigarrats; on exécute même les plus suspects; et, toutes mesures prises, d'Aix et Casaulx, prudemment revêtus de leur cuirasse, se rendent à la messe , protégés pnr un nombreux cortège d'amis armés jusqu'aux dents , et par un déploiement considérable de forces. — Rien ne troubla le service divin , et les Duumvirs se retirèrent. On devait penser que tout danger était passé , lorsque Béquet , l'un des serviteurs de Louis d'Àix , demande à être introduit auprès de lui et lui apprend qu'il est sur la voie du véritable complot. Qui lui en a révélé le secret? Brancoli , son beau-frère , dont il ne livre le nom qu'après avoir obtenu sa grftce. Pressés de questions , Brancoli et d' Atria font des aveux complets. Aussitôt les Duumvirs

vont à l église des Prêcheurs avec leur escorte ordinaire , el arrivent à l'heure des vêpres. Sans en attendre la fin , ils s'approchent du banc sous lequel éUil la poudre , le font voler en éclats à coupe de hache, et découvrent aux yeux des assistants le péril qu^ils avaient couru. Un cri de terreur 8*échappe de toutes les poitrines ; la foule se précipite vers les issues, dans un désordre inexprimable, et se répand dans les rues en flots tumultueux. « Les Duumvirs , diamiés d'avoir fait une découverte , qui semblait autoriser les moyens violents qu'ils prenaient pour conserver Tindépendanoe de la ville , retournèrent dans leurs maisons au milieu de leurs satellites, en faisant porter devant eux le sac de poudre, dont Taspect seul devait soulever les habiianis contre les auteurs du complot. Quarante personnes (Virent arrêtées; mais il n'y eut d exécutes qu'un matelot et le frère d'Atria. Celui-ci fut pendu et ensuite hrùlé par arrêt du Conseil Souverain , établi à Marseille,, en vertu d'une ordonnance du duc de Mayenne.' (papon). »

Alors, on vit des prêtres Ligueurs, assez peu éclauTs [Mnir ne pas deviner sur quelle base mensongère reposait le dévouemeuldu premier consul et du viguier; s'associer, pour ainsi dire , à la cruauté de ces misérables, en laissant tomber, en leur faveur, du haut de la chaire apostolique des paroles toujours puissantes sur Tesprit de la foule ; alors, on entendit retentir, sous la voûte des temples, l'anathème lancé contre les royalistes et les Bigarrats ; et de ces déclamations furibondes et impies, il résulta que les deux dictateurs , plus inquiets, plus défiants, plus ombrageux que jamais, redouhlèrent de rigueur. Des relations trop intimes entre citoyens , une plainte, un mot imprudent, des liaisons d'intérêt ou de parenté avec un royaliste, étaient autant de crimes, qu*il8 pnnissaient impitoyablement. Un homme était arrêté sur le moindre soupçon, et envoyé , sans jugement , en prison , aux galères ou au gibet, i^a plupart des notables liabilants avaient échappé , par la fuite, à ces proscriptions , inspirées parla peur, exécutées par l'arbitraire. Mais , leurs femmes n'en furent que plus exposées à la haine des

* Lh bttm iTénclion de cette cour Moreraiiic , dont le Parlement d*Aix demiiula la ftneÊÊHm i Heori n, wntenragislréei tngreflè de Vencillc. EUae MaA findioe «ircc <!» les Marseillais , aux termes de leurs anciens privilèges , deviient Ctn jugés en dernier remort dans leur TiUe. (34 janvier 1 504).

364 tUST(MHS

persécuteurs ; et, de toutes les vietîmes qui attendirent, dans de sombres cachots , le jour de la délivrance de Marseille , Bbrguorite de Mirabeau , la plus torturée parrinÛme Gasaulx, qtii espérait k ran^nner, ne craignit pas de faire monter au front du tyran la rougeur de la honlc , sous le poids écrasant de son mépris et de ses sanglantes récriminations. Le consul dévora son affront, sans oser se venger autrement qu'en laissant croupir cette femme courageuse dans la fange de sa prison. Que faisait d'ailleurs à cette âme cynique une injure isolée, et subie sans témoins? Que manquait-il à sa lortunc, pour le consoler ? Cliaque jour ne venait-il pas alTei iiu[ puissance , et constater la faiblesse et la làclieté de ses enneiiiiï» , qui cependant étaient en majorité dans la ville '' Il est vrai qu'il avait pour lui le peuple, trompé par des promesses irréalisables , la force militaire , commandée par ses créatures , et la possession des points les plus favorables à une compression vigoureuse. Depuis que le mouaslère de Saint-Victor était tombé en son pouvoir, il avait caressé l'idée de s'emparer du Fort Notre- Damenie-la-Garde , position formidable , où Ton pouvait se retrancher pour une longue résistance , en cas d'attaque. La trahison le lui livra ; il y installa une garnison dévouée sous le commandement de son fils; et le beau-frère de Louis d'Âix , en remplaçant Fabio à Saint-Victor, céda la capitainerie de la Porte-Royale à Pietro di Liberia.

A mesure que nous avançons dans cette tragédie révolutionnaire qui dura six ans , nous nous sentons pris de tristesse en traversant ce dédale de crimes , où nos sinistres héros s'aventurent à grands pas, avec l'insoucianec des moyens, pour arriver chacun au but de son ambition. Si d'Aix et Casaulx assouvissent dans le sang leur soif d aulorité ; — si Tornaloris, le prieur de Saint- Laurent , se venge de Méolhon , en introduisant les mousquetaires des Duuiiiviis dans le Fort >iûtre-Daine-Ue-la-Garde , et tombe lui-même sous le poignard d'un de ses complices ; — Liberia , le capitaine Corse , ne renversera que par un forfait l'odieux despotisme qui pèse sur Marseille , sans avoir pour lui , — pas plus que sa victime , — l'excuse du patriotisme et du déshdtéressement. En effet , ringraiitude va lut inspirer la pensée d'une Ucbe action , et la cupidité la lui faire accomplir.

OK MAUSKILLK. 305

Pielro di Liberia était originaire de Calvi , où ses aïeux avaient jadis gagné ce nom , en sauvant la liberté de la ville. C était, dit Nostradarous , un homme « fort asseùré et résolu , noir et carré , privé de l'oefl droit qu'il tenait presque tout fermé, et de courage plus hautain que sa sorte ne portait , aspirant à s'agrandir par un ou par autre moyen. » Le même historien ajoute , et Papon confirme « qu'il jouait le principal rôle parmi les confidents intimes des Buumvirs. » Admis à tous leurs secrets , élevé par eux à un poste de haute confiance , « il s'apercevait depuis longtemps que les ressorts , dont ils s'étaient servis jusqu'alors avec succès , pour faire mouvoir le peuple , commençaient à s'user, et qu'il fallait que ces deux hommes succomhassent sous les armes de la Franco, ou qu'ils se missent entièrement sous la protection des Espagnols , à l'ombre de laquelle ils exerceraient impunément , pour prix de leur trahison, un empire tyrannique. Ce dernier danger paraissait le plus imminent, (papon).» — La conduite de Casaulx et de Louis d Aix nejusliliail que trop ces craintes. Mayenne , obligé de faire sa paix avec le roi, leur avait loyalemenl olFert, avant d'en arrêter les hases, de les comprendre dans le même acconimodenient avec des stipulations en leur faveur. Ces propositions lionoraMes ne les séduisirent point. — Eu rentrant dans le devoir, il leur fallait renoncer à ce pouvoir qu'ils avaient étayé sur tant de cadavres ; et, descendre au rang de simples citoyens , c'était s'exposer à succomber plus tard sous le poids de la réprobation publique. Us hésitèrent cependant à prendre un parti , et songèrent même à se soumettre à condition -^«t qu'ils seraient l'un viguieret l'autre consul perpétueb ; qu'ils auraient en leur pouvoir les forteresses de Notre-lHme-de -la-Garde, Saint-Victor, la Tour Saint-Jean , et deux galères chacun ; — qu'ils mettraient des impositions sur fa ville , et ne dépendraient point du gouverneur de la province ; enfin , que les habitants , qui avaient été chassés de Blarseille , ou qui en étaient sortis volontairement , ne pourraient y rentrer avant le terme de dix ans. » Mais soit qu'ils comprissent la folie de leurs prétentions , d'autant plus inacceptables , — que récemment Louis d'Âix avait encore oftensé le roi , en foulant ses lettres aux pieds , avec des paroles injurieuses pour sa personne , et en faisant couper les oreilles à son envoyé i — soit qu' ils crussent fermement pouvoir

366 HlSTOmS

perpétuer leur règne , en plaçant la ville sous la protection d uhô puissance étrangère, ils rcpoussëreot les offres du duc de Mayenne, c Le jeune duc de Guise, nilié au Béarnais , arrivait atora dans son gouvernement de Provence , devenu le prix de sa défection i la cause scellée par le sang de son père'. » Déjà il avait cliasaé la Ligue de Ries , de Sisleron , de Grasse , de Martigues et de la Tour de Bouc , et s'avançait sur Marseille avec Lesdiguières. Or» les Duumvirs n'étaient pas en état de résister longtemps, avec leurs propres forces , aux efforts de l'armée royaliste. Il leur fallait de puissants auxiliaires et de l'argent pour soutenir la lutte. « Us commencèrent, dit Papon, par s'emparer des biens de tous les habitants qui avaient quitté la ville , et ordonnèrent à leurs femmes et enfants d'en sortir dans l'espace de vingt-quatre heures , sous peine d'être exposés à la merci des flots , dans un bateau sans timon et sans voiles. Les rues et les grands eliemins fiippnl bientôt remplis de ces inalheureusts viotiines , que le desjwlisme chassait de leur patrie. Quand ils eurent ( m liaîné leurs concitoyens au joug de la tyrannie , il » iiltachèrent a leur rendre Henri iv odieux , sous prétexte qu'il était infecté de la nouvelle hérusic : ils poussèrent leur coupable insolence jusqu à faire brûler son porliait dcvaul ia porte de la Bourse : aussi sa conversion ne fut-elle regardée par le peuple , que comme un acte d'hypocrisie , dont il n'était pas permis de se réjouir ; et Ton fit mourir un particulier obscur, parce qu'il fit devant sa maison un feu de joie en signe de réjouissance , quand il apprit la réduction de Paris ; ainsi ces deux bommes , apnt imprimé avec une égale adresse , la terreur et le fanatisme dans le cœur des babitanis , se rendirent si puissants dans la ville , qu*on n'y reconnaissait point d'autre loi que leur volonté dans tout ce qui regardait Thonneur, les biens et la vie même des citoyens. PttRBuadés qu'il fallait consommer par l'audace une entreprise commencée sous le voile de la religion , et gagner à force d'argent la vile populace , pour écraser les citoyens notables , ils firent

• On oU ce gouTernemeot au duc d'Eperooo , qui était exécré à tel point que les Provençaux, conduits par toeflmladeCaraes,t*Aaieotiévi4lésonilra1ai; naiiflkiMtadit les armes à la main , et , forcé de transiger, Henri iv ajouta aux trois gouvemeaNOt* d'Angoumois , de SaintongeetdePWford, qu'il poaaédtil, cehiiduiiaHNiMa, cteo aawn

la survivance à son iils.

DE MAnSEILLE. 867

estimer tout ce qu'il y avait de biens dans la ville et le terroir de Ibreeille, tant en fonds de terre qu'en contrats, meubles et bijonx , et mirent une taxe de quatre pour cent , d'après Testimatîon , et un droit d'entrée et de sortie de six pour cent sur les marchandises. Ces impôts exhorbitants , qui auraient révolté sous un roi légitime, on les payait presque sans murmurer sous deux tyrans , tant l'opinion a de pouvoir sur Terril de la multitude.

« Cependant ce colosse n'avait point d'autre base que la faveur inconstante du peuple ; et ce peuple , qui , par un phénomène dont I Hisluire ne foui nil que trop d'exemples, s'était, pour ainsi dire , aiieanti , pour donner l existence à deux despotes, pouvait revenir de son erreur, et fouler an\ pieds les idoles qu'il venait d'élever. » LesDuumvirs crur< ni éviter ce danf;er par une trahison , dont les documents diploiiuiti(jnes de l'époque révèlent le secret. A cet égard , la correspondance du cardinal d'Ossat est explicite, et ne laisse aucun doute sur les véritables desseins de Casaulx et de Louis d'Aix. Arnaud d'Ossat , — appelé, comme ambassadeur de France à Rome , à jouer un rôle dans les négociations (|ui eurent pour but de conserver Marseille à la couronne, — jouissait d'une trop haute réputation d'estime, pour que l'on puisse aujourd'hui récuser son témoignage absolument désintéressé. Eh ! bien, ses lettres jettent une immense clarté sur les intrigues du consul auprès de Philippe II. « Charles de Casaulx et Louis d'Aix , dit-il , avaient accordé de livrer ou de reconnaître du roi d'Espagne la ville , moyennant pour chacun d'eux la somme de cinq cent mille ëcus, une fois payés, et vingt mille écus de revenu, en fonds de terre, au royaume de Naples' ; et pour la communauté de ladite ville un million d'or une fois payé, et permission d envoyer tous les ans deux navires aux indes , pour y trafiquer à la façon des Espagnols naturels. » En

• fChaifes de CismIk, consul, d Louis d'Aix , viguisr de Msneîile, aimâient mieux Iniler

avec le roi d'Espagne , qui leur Taisait promettre des duchés et des principaul«^ au royau> me de Naples , que de s'accommoder avec leur prince naturel et l{'i,'ilime , à des conditions vérilabicmeot moins avantageuses en apparence , mais aussi plus sûres et plus hounâtes. Car Tuo et Taulre recueillirent, peu do jours après, le frait que méritait leiir inlddUlé : le pramicr y perdît la vie, et raina la fertnne de ses eoAnU, qui moonireot mf<dnUement à Gàoes; et le second Tut contraint de s'enfuir, et mourut dans la pauvreté et dan» Tigoomiaîe: «pn est la deatioée ordinatie des traîtres. (AimxrT db la H0U8S41r) . •

368 IliSTOIRE

effet, sur l'ordre <!c Philippe ii, le ptinrr Doria , qui élait ;i lu tête delà flotte espagnole dans les ports de (icnes , envoya quatre galères bien armées à Marseille , sous le comniaudemcDt de son fils , le duc de Tursi. Elles entrèrent dans la rade , le 28 décembre 1 50o ; et , quelques jours après, il en arriva huit autres avec i 000 fantassins d'élite. Ces nouvelles causèrent une telle émotion à Rome , que les ambassadeurs de Venise et de Toscane furent d*avie de solliciter le pape a d'envoyer un prélat à Marseille , avec un brefàla communauté, pour avertir les habitants, comme le roi était absous , et bien absous ; et les admonéter de ne point faire de schisme avec le Saint-Siège , et de ne se damner point. » Tout en approuvant cette démarche , le cardinal d'Ossat ajoutait que le pape, qui, plus que tout autre appréciait la nécessité de disputera Philippe II la possession de Marseille , devait user de toute son influence auprès de l'ambassadeur Espagnol , pour qu'il détournât le roi son maître de ses projets d'usurpation. Clément viii n'osait prendre un p:irti D'une part, il redoutait la nature irascible du fils de Cliarles-U'iiiit <le l'autre, il avait encore sur le cœur l'épithète é'hérélirjue . qiit; C i îuilxluî avait appliquée, et se souciait peu d expn;.er la ili^niite poiitilicale à de nouveaux affronts. Cependant, assure le sénateur André Morosin , il déclara à l'ambassadeur Vénitien (3 janvier iaOG) , « qu'il ne pouvait souffrii paliemuient que des places si proches de l'Italie fussent envahies , que rien ne lui touchait plus au cœur, que le repos et que la liberté commune des princes dltalie ; et qu'enfin i] écrirait à la ville de Harseille, que le roi était absous avec toutes les formalités requises, et que ceux qui lui faisaient entendre le contraire la trompaient, (bistoibb i>B vbmisb). > Ces velléités d'énergie disparurent bien vite , et , le Saint-Père poussa Tinréiolution si loin , que » le 20 janvier 1 596 , Gasaulx et d'Aix signèrent, avec Philippe n , un traité qui interdisait formellement à la ville de Marseille — « de contracter aucune alliance sans le consentement de la cour d'Espagne , et promettait à Casaulx, en cas de succès, la Grandesse et de bonnes terres en Calabre. »

Or, il eût fallu être bien peu clairvoyant pour se méprendre sur des intentions qui se traduisaient ouvertement en un contrat d'alliance * appuyé par un déploiement de forces imposantes. Dans

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la ville, les citoyens eommençaient à manifester leurs craintes, mais d'une façon. timide. L^initiatiye de la résistance devait venir du dehors. Les royalistes proscrits s'agitèrent autour du duc de Guise et le pressèrent de s*opposer à l'exécution des complots du

consul. Ils lui dirent : « que le moindre retardement allait mettre aux mains, non plus avec Casaulx et ses complices , mais avec IMiilippe II , et toutes les forces de l'Espagne ; que les bourgeois, qui haïssaient h mort Casaulx, à cause de ses cruautés, semblaient alors lui être siuuiiis , j)arce (ju il ne paiaissait aucunes troupes du roi , mais qu'à peine verraient-ils s'avancei' de loin quelque espérance (le secours qui i)ûl les flatter de rc ^^uvrer un jour leur liberté , qu'on les verrait bientôt à leui' tour prendre les armes, et secouer le Joug de ce tyran impitoyable ; qu on ne manquait pas encore, dans cette ville , de gens bien intentionnés , qui les excitaient assez à prévenir le danger qui les menaçait, de tomber sous la domination insupportable des Espagnols; qu'ils avaient seulement besoin d'un chef qui se mit à leur téte, et qui , par son courage et son exemple, leur servit de guide dans Texécution d'un dessein si glorieux ; quMI ne fallait pas douter que tout le monde ne s'y portât avec zèle, dès qu'on pourrait compter d'être soutenu par les troupes du roi ; que le voisinage de la flotte espagnole et les galères, qu'ils avaient déjà dans le port, empêchaient les mieux intentionnés de rien hasarder pour recouvrer leur liberté, quelque charme qu'elle eût pour eux ; qu'il fellait donc ranimer par l'espérance leur zèle , (|ui semblait eni^ourdi par la crainte ; que pour cela il était h pi-o[)os (jue le duc , sous prétexte d'avoir en têlo quchjiie autre entreprise, s'approchât cependant de Marseille à la léte de quelque^ troupes, et fit savoir à ceux des bourgeois, qui étaient zélés pour la liberté publique, le moment auquel il arriverait dans le voisinage, (de thoi ). »

Le duc de Guise était alors à Aix , oii il délibérait avec les ofificiers-généraux sur le parti qu il y avait à prendre. Inquiet d'un côté pour 'Marseille, exposée aux dangers de l'invasion espagnole, — et de l'autre pour ses amis et ses troupe», dont il craignait d'aventurer le sort , sur la foi des bannis , — il résolut , néanmoins , de tenter la fortune. Pour cacher son dessein , il conduisit son armée à Toulon, soumit, sur son passage, Saint-Tropez. Hyères et

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Draguignan; puis, au moment oii on le croyait occupé au siège de la Garde , il plie bagage', renvoie son canon à Toulon et va coucher à S:ûiU-Julien par Aub.ii^ne et la Cadière. Après deux tentatives infructueuses sur Marseille , I nvoeat Bausset , l'un des citoyens proscrits parCasaulx , conseilla au duc de Guise de se concerter avec le capitaine îjherta , qui seul pouvait lercndiv maître de la ville, en lui livrant l;i Porte-Hovalc. Le duc accepta la proposition, et Bausset tt (tiiva moyen de s'aboucher avec Liberia, cju il ( oiiiiaissait f)arliculit'reni<'nt de longue date. Celte entrevue, oii deux Il ni mes, — Y un inspiré par la haine, rautie par un désir immo- (Icic (1 fioiineiiis el defurluiii", — nu-dilcrciit , ï^uus prétexte de patriotisme, la ruine, Bausset, — d'un ennemi personnel; — Liberia, — d'un bienfaiteur; cette entrevue, disons-nous, eut, par la catastrophe qu'elle amena , une trop grande influence sur la vie politique de Marseille, pour que nous n'en donnions pas tes moin> dres détails. Il est indispensable, dans l'intérêt de la vérité, de ne négliger aucune des pièces d'un procès encore pendant au tribunal de l'opinion publique , et dans lequel se sont agitées de part et d'antre les plus mauvaises passions* .

Voici en quels-tmnes, — rapportés par de Thou , le sévère et consciencieux écrivain , — Bausset aborda le capitaine (1( la Porif»- Aoyalc : » Vos ancêtres , <^ ce que vous m'avez dit plusieurs fois , ont mérité ce nom aimable et glorieux que vous portez, pour avoir mis en liberté la ville de Caivi dans celte île dtml vous êtes orij^inaire; et lorsque les Génois s'en furent rendus maîtres, votre famille vint s'ctaMir à Marseille, pour y relmiiver cette liberté dont l'avait dépouillée dans le liiui de sa naissance. Qu il est à craindre qu ClIe ne soil aujourd'hui plus en péril dans Marseille , qu'elle ne le l'ut jamais à CaIvi ! les Espagnols, sortis des poris de Gènes, nous menacent de l'esclavagele (dus tyranniipic, quels maux, quels carnages ne feront-ils pas , si la possession de Marseille leur assure une fois l'empire de la Méditerrauée ! déjà Doria est à nos

« « Si Casanix on ce déctirer ooiln Hori iv, soo Mav«i«in . d abuser de sa phee , pour S*arTOgeruD pouvriir q^ril n'avail pai; û, il'intclligeiX'C avec nos ennemis , il Tut

un itjrati cl un rclioite, pliLs oiln ux enrarc , il rm'ritait |i;i.s ili- mi>urir coinine Ct^ar. Mais Ubcrtal , qui le sur|irit pour iui porter le con|) tnorlel , auiuii-il \>» évilor le rcprivlje d'avoir Hè son assnsin ? (cuvs). •

m MAlVSKIIXe. 371

|)i)rles; soyez {HTsuadé que ce général cherche moins la gloire tl ajou- Icr à I rinpire de Philippe, qui le ùanl à son service , une ville si j>ln^^;illty , que l'occasion de venger sur les Corses, qui s y sont réfugies, le mal qu'ils ont fait autrefois aux Génois. Maîtres de Marseille, pouvez-vous douter que les Génois et lui n assouvissent leur rage dans votre sang? £t quand ils auront satisfait leur vengeaDce , la hainei que les Espagnols auront une fois conçue contre un peuple qu'ils auront mortellement offensé , aura-t-elle jamais de fin? Hâtez-vous donc de les prévenir, et faites retomber sur eux le malheur qu'ils vous préparent. Ce que je vous cooaeille est juste et glorieux , vous ne sauriez en disconvenir. J'ajoute qu'il est aisé à exécuter. Âu reste , le péril est si grand» et la nécessité si pressante , qu'il n'y a pas un moment à perdre. Il ne s'agit plus de la défense de la religion ; le roi est réconcilié avec le Pape , quel scrupule peut encore arrêter les plus zélés catholiques? Gomment peuvent-<ils se défendre de reconnaître pour leur roi un prince que le souverain pontife reconnaît pour fils ainé de l'Eglise; à qui il a douué sa hénédiction, et dont les ambassadeurs ont repr is i liome la préséance qu'ils ont toujours eue I>e duc de Ma^euuu, (]ui avait pris les armes pour la défense de la religion , n'a-t-ii pas fait son accommodement avec le roi ? Ce n'est donc plus la religion tju il s'agit de défendre; — c'est votre iii)»'rté que Ton alla(|ue ; cette liberté que vos ancêtres ont auli tii is uiaintenu(; à Caivi, et pour la conservation de laquelle ce nonibre prodigieux de Corses, qui sont établis à Marseille , ont abandonné I île où ils< avaient pris naissance. Pour la conserver aujourd'hui, il faut , ou que vous alliez chercher un autre asile , ou que vous préveniez les desseinspemicieux d'un petit nombre de mauvais citoyens. Ëxcepté Gasaulx et ses amis , à qui leurs crimes et leur indigence ne laissent de ressource que dans les moyens les plus extrêmes , tout le reste de nos compatriotes , flottant entre Tespéranoe et le crainte, soupirent après la liberté. S'ils restent dans l'inaction , ce n'est pas le courage qui leur manque , c'est un chef. Ayez assez de cœur pour le devenir : votre nom sera pour eux d'un heureux présage , ils vous suivront avec confiance. Le duc de Guise vous soutiendra avec les troupes du roi. Que craignez-vous? Qui pourra vous résister? Qui pourra s'opposer à vos efiforts? Ces galères d'Espagne ,

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qui i'oQt taule la ressource et toute respérancc des factieux , dés qu'elles se verront prises comme dans un filet , songeront bien plutdl àse retirer qu'à combattre; et si elles ne prennent ce parti» qui pourra les exempter de devenir la proie du vainqueur? Il ne faut pas douter même que les esclaves qui sont dessus, ne rompent leurs chaînes , dès qu ils entendront crier le doux nom de liberté, et que les Espagnols n'aient autant d'ennemis impitoyables, qu'il se trouvera de forçats sur leurs galères. Haïs il faut se hâter , il faut accabler les chefs de la révolte. La liberté sera le prix de la diligence, et l'esclavage la punition delà lenteur. »

 ce discours, oh le ressentiment empruntait d'ailleurs à la vérité ses plus éloquentes inspirations , pour faire vibrer la corde de rofgueil chez le capiuiiic Corse , eu le posant en libérateur de sa patrie , — Liberia répondit : « Ce que vous venez de me proposer , est moins une pensée , que vous me faites naître . qu'un aiguillon pour nie déterminer à entreprendre ce que j'avais déjà résolu. Ce n'est pas iraujourd'bui que je pense aux n)oyens de sortir des fers où je me trouve engagé. J'ai cru qu il était dangereux de l'entreprendre avec les seules forces que je pouvais trouver dans la ville. Si je manquais mon coup , il était à craindre que je ne donnasse aux Espagnols , qui veulent qu'on croye qu'ils ne sont venus que pour nous secourir, l'occasion de lever le masque, de se déclarer ouvertement nos ennemis , et de se rendre maîtres absolus de Marseille. En précipitant mal à propos un projet mal concerté , je pouvais ruiner sans ressource le salut public , sans (|u'il restât aucune espérance de pouvoir jamais recouvrer la liberté, dont j^aurais occasionné la perte. C'est ce qui m'a fait étouffer en moi-même, quoique avec bien du regret, le projet que j'avais d'ailleurs résolu d'exécuter , et je vous félicite , vous et notre patrie, de ce que votre entrevue m'ouvre aujourd'hui, pour arriver à la liberté , une route (pii me paraissait auparavant inaccessible. Mais roii)iiii> vous me demandez de la diligence dans l'exécution , je vous demande à mon tour un secret impénétrable : c'est le point essentiel dans ces sortes d'affaires. Un ennemi surpris est plus qu'à demi vaincu. Dès que je serai informé des intentions du dur de Guise, et que nous serons convenus du temps, j espère que ce même courage et celte fermeté , que Galvi admira autrefois

Dfc MAIISKU-LK. 373

dans mes ancêtres, lorsqu'ils s' arnièreiU pour sa défense , ni^aninieront encore pour travailler à la défense de Marseille. Du moins ferai-je en sorte que personne ne puisse ignorer que la liberté m*est beaucoup plus chère, à quelque prix qu'il faille Tacheter, que Tesclavage le plus tranquille. »

Certes, sans nous faire l'apôtre de Tassassinat , quelles que soient la noblesse du but et la grandeur du résultat , il n'y aurait rien à reprendre dans les paroles du capitaine Corse, si elles s'étaient échappées d'un cœur véritablement épris de l'amour de la patrie. Malheureusement , au fond «le ces sentiments, si dignes, si purs à \ii surface, se cachait, — comme la vase au fond d'une eau limpide, «— le limon des plus cupides instincts. Aussi avec quel soin, avant la perpétration du crime, on .stipule le prix du sang î II semble que MarM illi ne ^oit plus une cité françaisi d inf la eonrunne ail le droit <\r rr\ < iidujucr la possession , comme du plus précieux de ses diamants, tombé de son cercle d'or; c'est une proie mise aux enchères royales; c'est au plus offrant qu'elle sera adjugée, et les vendeurs s'appellent Casavlx, — LibeetaI comme les enchérisseurs s'appellent Paium il , — Henri iv ! Les promesses magnifiques du roi d'Espagne répondent de la bonne volonté du tyranneau Marseillais, pour nous servir de l'expression de Rufli. — Le roi de France ne sera pas moins généreux avec le capitaine de la Porte* Royale; et, comme les lâches sont défiants, il y aura, entre Bausset et Liberta , un contrat régulier. En effet , ce contrat promit : « Que Sa Majesté maintiendrait les privilèges de Marseille, et ne mettrait aucunes nouvelles impositions; que Liberta serait viguier jusqu'au mois de mai 1597 , et que , pendant quHI serait en charge, il commanderait dans fa ville, en l'absence du gouverneur ; qu'on y établirait une chambre souveraine de justice : ((u'on accorderait une amnistie à tous ceux qui a\ ;ii( iit suivi It parti de la Ligue , excepté à Louis d'Aix , à Casaulx et à leurs adhérents; que Liberta aurait, en récompense tie ses signalés services, la somme de cent soixante mille écus, dont il ferait part à ceux (pril jui^^erait à propos; le commandemeut de la Porte-Hoyale, celui du Fort Notre- Dame-de-Ia-Gardeet de deux galères, avec augmentation d'appointements ; une terre de deux mille écus de rente ; la jouissance de ce revenu jusqu'à ce qu'il fût mis en possession de cette terre ;

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une abbaye en commende de tdOO écus ; les droiUsur l'épicerie et droguerie apportées psr des vaisseaux étrangers; la douane du poids et casse; la table de la mer à perpétuité pour lui et les siens, et les salins de la Vaudrech, sa vie durant. (uAifvscaiTs db oiim). «

De la correspondance du cardinal d'Ossat, il résulte que, malgré la timidité de son caractère, Clément vin s'était décidé à intervenir secrètement dans la lutte engagée contre les Duumvirs et le roi d'Espagne. Son agent le tenait si bien au courant de tout ce qui se tramait, que, le 9 février, sur la prière de l'ambassadeur Français , de s'occuper « des cboses de Marseille , il répondait qu'il y faisaittout ce qu'il pouvait; mais si Gasaulx était mnuvais, leviguier était encore pire : ce néanmoins il semblait que les cboses allaient en nielioraiil plutôt (|u"eii eiiijtiiaiit ; et qu'il espérait que Dieu conserveiait cette ville, et I en priait tous les jour?, (d'ossat.) »

Une fois toutes les garanties prises (!<• part et <1 îmiIh' , — et les complices du bravo Corso no furent pas miliiies clans la dislributiuii des récompenses! — Baussul , qui ^ elail réservé la cbarge d assesseur, alla retrouver le duc de Guise, et l'on cboisit le 17 février 1 5% pour l executiun de l'entreprise, l.e IG, le duc, aliu de ne pas éveiller les soupçons des Duumvirs , feignit de s'éloigner avec ses troupes et s'en fût à Âubagne. Le même jour , il fit queKiues escarmouches auprès de Marseille. — D'Âix et Gasaulx laneë> rent l'infanterie et la cavalerie espagnole i la poursuite des soldats du gouverneur , et rentrèrent dans la ville , sans avoir rencontré personne jusqu'à Saint-Julien. Dans la nuit , le duc s*approcha de la ville , s'assura que le consul et le viguier ne se doutaient de rien, et plaça ses troupes en embuscade aux environs

Comme Gasaulx faisait, tous les matins, une ronde en debors des remparts, il avait été convenu que l'on abattrait la bersc de la Porte-Royale derrière son escorte, et qu'on l'enfermerait, lui, entre les deux guichets, pour l'assassiner. Liherta communiqua son plan à ses complices , s'agenouilla au pied des autels , " pour reroinmandersonafTairc à Dieu, » et, le 17, à la pointe du jour, il se rendit à son poste, avec ses deux frères, Antonio et Barlboloméo, ses deux (ciusins i^ermains, Ballba/n d Arvieu et Pierre Matalian , Jean Laureus et Jaeqties Martin. I.a pluie toiiilwil à torrents et comnieuvail à lui luire craindre que le duc de Guise n'arrivât pas à

DE SIARSEILLE. 375

temps. Kn proie k la plus vive inquiétude , il envoya de Rens voir, ♦le l autic côté du povi , si la faction contraire ne bougeait pas. « En effet, toute la ville était en rumeur, et tous les esprits L iaient en suspens, dans l attenle de quelque fi^rande révolution qui ne pouvait manquer d'arriver ineessaïunient. » — (À'pendanI, de Rens était revenu annoncer que personne ne reiniiail, quand un iiiininie se présente la Portc-Rovale , et , renconlrant Casaulx et Louis d'Aix , les avertit qu'une douzaine de soldats sont embusqués à deux cents pas. — Aussitôt le viguier sort avec vingt mousqueUires, pour aller reconnaître , et se trouve face à face avec Tavant-garde du duc de Guise, qui les charge vigoureusement , les met en fuite et les poursuit jusqu'à la Porte. — Mais , comme le canon de la ville tirait sur le détachement français , — Allamanon , qui le commandait , eut peur d'une trahison ou d'une surprise et envoya dire au duc de ne pas avancer qu'il n'eftt de ses nouvelles. Tandis qu'il était ainsi l'objet de soupçons mal fondés , Liberia s'étonnait » de son côté , des lenteurs du gouverneur, qui s'était replié vers la plaine Saint-Michel. Surexcité par le danger d'une position , où désormais il ne lui était plus permis de reculer, il sentit que la réussite de l'entreprise ne dépendait plus (|ue de sa valeur. Il s'arma donc de résoluliun et laissa loniher la herse ; en sorte que Louis fl Aix , se voyant fermer la retraite , se roula le long des murailles, pour se sauver dansMiùtel deMéoihon, oi'i étaient les Espagnols, et renUa dans la place, grâce à un de ses partisans, qui le lussa sur les remparts à l'aide d'une eorde. Sur ces entrefaites, Casaulx , resté dans la ville à cause d une légère indisposition , arrive avec ses mousquetaires , pour secourir le vigiiier. Liherta, debout près de la Porte, i'épée au poing, attend le consul dans une attitude menaçante. Casaulx, se méprenant sur la cause de ces préparatifs hostiles, s'avance en lui disant : « Eh bien! capitaine Pierre, qu'est-ce que c'est que tout ceci? Ces approches n'annoncent l'ien de bon. — Vous le verrez, monsieur le consul , » réplique Liberta. À ces mots , il se précipite sur lui, et lui plonge I'épée dans le cœur. Quoique blessé à mort , Casaulx essaie de tirer la sienne , et tombe presque au même instant sous les coups de Liberta , de son frère l^rthoioméo et de ses amis. Ce guet-apens corse avait été exécuté si rapidement, que les gardes du

' 37G HI.SitiihK

consul n'avaient pas eu le temps de défendre leur clief : mais, en le vtiyanl terrassé , quatre mousquetaires firent feu sur les assassin.^; et alors il y eut. entre les Marseillais et les Corses, une lutte rorps à corps et sans inerei. Lihertu, serré de près, eut hou besoin d'aide; et , sans le secours de Malalian , qui détourna !a pique d'un sergent , c*en était fait de lui. Jugeant la partie peidue , les mousquetaires prennent la luile , elles eunjurés s'élancent vers le corps de garde placé sur les remparts, au-dessus du la Porle-Rovale , 1 uu d eux jelte en bas des murailles un soldat qui veut résister , et le commandant met bas les armes, sur la promesse qu*tl ne sera fait aucun mal à lui et à ses hommes. Liberia se loge dans ce poste avec ses frères et quelques amis; puis Jacques Martin tire un coup de canon. C'était le signal convenu avec le duc de Guise.

Cependant Louis d'Aix , qui avait parcouru les corps de garde avec le fils de Casaulx , pour rassurer les troupes et réunir ses partisans, se dirige, à la tète de iOO hommes, vers le poste dont Liberta s'était emparé. Sur[)i is de le voir au pouvoir des conjurés, il se rabat sur la Porte-Royale. 11 était trop tard ; le duc de Guise était déjà entré avec des forces supérieures. Il se replie donc sur l'Ilùtel-de-Ville , et se retranche dans le corps de garde de la I.ogc. Mais tout était Uni ; la mort de Casaulx et ce coup de inalu avaient produit une panique gi'uérale , à la faveur de laquelle les ?'nv;distcs J4a^naient rapidement du terrain.

11 y avait, dans la ville ^ un magislral nommé KtienneBi-nKird , que le duc de Mayenne avait installé à la j>i esi(!ence de U Kiur souveraine de Mar.seille. Chargé secrètemenL par le Béarnais de traiter de la soumission des Duunivirs , il avait échoue et reçu l'ordre de sortir de la place, dans les cinq jours , sous peine d'être rigoureusement puni. C'était justement le 1 7 février que Bernard devait s'éloigner, — quand, à la nouvelle des événements, il court par les rues, revêtu de sa toge , une pique i la main, un mouchoir blanc au chapeau , entraînant à sa suite , aux cris de cive (e roi ! vive la Franeel S,000 royalistes, qui se joignent aux troupes françaises pour attaquer Louis d' Aîx. Celui-ci n'eut pas le courage de les attendre ; et , s'écliappant sous prétexte d'aller chercher du secours , il se jeta dans un bateau , pour gagner le monastère de Saint-Victor, tandis que Fahio et sa sœur se réfugiaient au Fort

Notre-Dame-de-la -Garde. Les autres , cfïVayés de cette défection , s'élancèrent les uns sur des barques , les antres dans la vîlïe. «Ceux qui restèrent, pour éviter le danger pressant qui les menarait, prirent le parti do crier : Vive le roi ' vive la liberté ! On leur promit en effet la vip , la liberté , et leur grAco. » Partout les troupes se rendirent à merci , et l'on se contenta de leur ôter quelques officiers dont on se déliait. Tout cela ne dura pas une heure et demie ; et , dans un intervalle si court , « cette ville, qui paraissait auparavant toute espa^ole^ devint toute française. Le reste de la faction , consterné , se sauva dans les tours , dans les forts, et surtout dans la Tour Saint-Jean , qui ferme le port. Mais, comme le peuple ne se joignit point à eux , Doria jugea qtt*il était temps de songer à la retraite. Elle se fit avec tout le désordre qu'on peut imaginer dans un événement si imprévu, au milieu des cris des matelots , des exhortations des comités , des jurements des forçats , du bruit des armes , et des cris étonnants de ceux qui se jetaient dans les chaloupes. La confusion enfin fut si grande , que , les galères ayant forcé de rames po\ir passer pardessus la chaîne , il resta dans le port 1 ,200 Espagnols qui ne purent s'embarquer, (as trou). » Les volées de canon du Chnteaud'If saluèrent le départ de là flotte Espagnole, et le baron d Uxelles, lieutenant du duc de Guise , poursuivit ceux qui fiivait;nt vers la côte , à la faveur des forts , abandonnant leurs piques , leurs arquebuses et leur drapeau. Malgré la présence du duc, il fallut quinze jours pour calmer la souide agitation de Marseille. La populace et les soldats pillèrent la maison du consul, celle du viguier, i l iH) petit nombre d'autres ; et le cadavre de Casaulx , affreusement mutilé , fut jeté dans une fosse du cimetière de Saint-Martin.

Une fois la victoire complète, on dut songer au vainqueur. Alors commença, pour Liberia, cette ovation , dont le marbre a perpétué le triste souvenir. Sur le seuil de la Porte-Royale, le duc de Guise lui avait donné l'accolade. Le peuple le porta sur ses bras jusqu'à la Major, où l'on cbanta le Te Detim, et « les cris de vire le roi , vive M, de GtMe,vwe Liberia ^ furent relevés si haut qu'on n'en* tendait pas même le son des cloches qui carillonnaient pour accompagner de leur harmonie l'allégresse publique. (d«his«). » Après les louanges , cette première récompense de l'orgueil , vinrent les

honneurs , les dignités et les beaux écus , celte autre récompense plus positive , plus impatiemment attendue. Aux termesdu caotrat de vente , Liberia eut le bftton de viguier ; trois de ses amis , les chaperons consulaires ; et Bausset» ia toge d'assesseur. II ne manqua rien au triomphe de Liberia , devenu l'idole des Marseillais. On lui décerna le titre de Libérateur de la patrie; on décida qu'on lui élèverait une statue , et qu*on graverait sur la Porte-Royale , les deux vers dont nous avons déjà parlé. Enfin, Ton institua une féte solennelle pour célébrer l'événement du 17 février. A part la honte des moyens, et la bassesse de sentiments du principal héros, cette révolution était un fait évidemment heureux. « Les services, que Liberta venait de rendre , étaient en effet de la plus grande importance pour le royaume ; car si les Espagnols avaient dominé dans la ville , la Provence n'aurait pu se promettre aucune tranquillité. Maîtres du port le plus important de cette province , ils auraienl pu joindre leurs galères à celles delSaples et de Gènes , infester la mer, et s'emparer de tout le commerce de la Méditerranée : ils auraienl même soumis insensiblement les villes et les villages bâtis le long de la côte, ou, du jnoms, ils les auraienl considérablement endommagés dans leurs courses. Que s;iit-on mèm*; si le duc de Savoie , attiré par leurs promesses, n';nn ait pas voulu reprendre une conquête qu'il avait abandonnée k regret? La reddition de Marseille prévenait tous ces malheurs, (papon). » Or, il est à présumer que, sans Liberta, le drapeau de Henri iv n'eût pas flotté de longtemps dans la ville. Quatre jours plus tard seulement, et les secours, que l'Ëspagne envoyait à la garnison, eussent peutêtre fait échouer le complot. A la nouvelle de la catastrophe du 17, les douze galères, que les députés Marseillais amenaient, rebrous» aèrent chemin, et François Gasaubt alla mourir de chagrin à Cènes. Désormais , la résistance de Louis d'Aix et de Fabio était inutile. Le premier, craignant d'être livré par ses soldats , s'échappa , la nuit, du monastère de Salnt-Victor, s'enfuit au Fort Notre- Dame-de-la-Garde, — et, repoussé parle fils de Gasaulx, courut se cacher au bord de la mer , dans les ruines d'une maison de campagne , où il resta , vingt-quatre heures , sans boire ni manger. Un pêcheur consentit , pour le don d'une chaîne d'or et d'une turquoise, à le conduire aux galères d'Espagne, qui n'étaient

point encore sorties de la rade. Après son évasion , le monastère se rendit ; le Fort Notro-Dame ne tarda pas à l*imiter. Fabio et sa

sœur eurent la vie sauve, et se réfugièrent à Gènes. Le 3 mars , le drapeau blanc se déroulait entin à la brise méditerranéenne sur les tours et les édifices de Marseille , et Henri iv pouvait dire avec orgueil : « C'est ntaintenant que je suis roi ! » Aussi la reconnaissance du Béarnais fut-elle aussi grande que sa joie. A la ville, qu'il venait de reconquérir à la couronne , il ii i ul rien à refuser; faveurs et privilèges, il lui prodigua tout ce qu elle demanda. L'édil , qui confirmait toutes ses franchises, prérogatives et immunités municipales et commerciales, porta particulièrement qu'on n'y exercerait que la religion catholique et proclama généreusement i oubli du passé. Elle eut une cour souveraine présidée par Guillaume Duvaîr ; et le duc de Guise y convoqua les Etats-généraux qui s*oo> vrirent, le H mars 1597, sous la présidence d'Antoine de Suflren. «S'il reste encore quelque chose pour votre parfait contentement, disait le roi aux députés Marseillais venus pour lui présenter les bommages de la Cité, vous me le ferez entendre, et j'y apporterai les coups de Diaitre et de bon père, s Qtiant au capitaine de la Porte- Royale, Henri iv tint toutes les promesses qui lui avaient été faites et lui accorda des titres de noblesse , ainsi qu'à ses frères. Maisi Liberta ne jouit pas longtemps des bénéfices de son crime ; le 1 6 avril 1597 , Télite de la ville raccompagnait solennellement à s» dernière demeurCt et une tombe des caveaux de Téglise deTObser* vance recevait son cadavre embaumé. Un jour, en vertu d'une décision du conseil municipal, qui consacrait la mémoire du 1 7 février 1596, un jour, en gravissant les marches de rHôtel-de-Ville , on put s'incliner devant une statue en pourpoint , dont la main de marbre s'appuyait fièrement sur une lourde épéede fer : — c'était le meurtrier du consul , le capitaine Corse , appelé par la tradition» comme par le ciseau du statuaire , Libeetat I

filaidMBiMin, dMiMlttalMHM, dektlitténmnctdiieoinawKadallaRMlla «nx xiv*.

XV» et XVI» siècles. — Le grand duc de Toscane. — Nicolas de Daussot. — Trahison des Fionotioft. — Coup de maio vu le Qiàteau-d'lf. — Négociatious pour le faire resliluer è b eiMroiiii*. — tad M Fortia dé Pilifls.— Feste de IS98.— Mari» de Uédicis à Meneille. — NouTolle» teiiUiives pour livrer Marseille aux Ëspoguols. — Uaurice de l'isle ; soo supplice. — Louis rl*A!!a?nnta. — Ctifttiœeat exemplaire — Les deux forçats. — Réflexioos. — Edil de Nantes. — Assassinat de Heuri iv. — Douleur éa peeple. — bdigiiefioo des Heneinais.'» Louû xm. — Aneedete. >- SceodakoM» «noiirs de Louis Gauriiily et de Magdeleioe de Maodols la Palud. — Mystères; procès. — Le rauioueur. — Terreur des juges. — Condamuation de Caufridy. — Les jésuites. *^ Assassinat de deux t^véques Marseillais. — Bravoure du capitaine d'Hautefort. — Le c(Kninaod«it BaulUea.— > Pbraterie delà régence d'Alger.— Massacre d'un ambossadeor Algt-nen et de ses janissaires & Marseille. — Voya^re de Louis xiu dai s lo Midi. — Guerre Cl vUc. — Louis xui à Uarseilie. — Fêtes. — ËlecUmu ntUDicipales. — l'esté dt 1630. — EUcheUeu; md (énie ; sa politique iaflexiUe; M mort. — Hort de ham sn.

JeliHis un coup d'œil rapide sur le.s mœurs , les insUluùoiis cl lea idées de cva iruis geueratioas , dual iiuus veQucs de fermer la tombe*

Gimud Ricquier, troubadour du xiii* nècle , peignait ainsi la société de son époque : « Les hommes sont distribués en diverses classes ou conditions. Ils sont tous hommes , voilii leur genre. Mats il y a parmi eux des clercs, des chevaliers, des boui^peois, des marchands, des gens de métiers, des paysans, voilà kurt eipèe», » Le temps , en améliorant les grandes institutions , ne

HISTOIRB DB MARSEILLE. 881

inuclificà nuileincnt la classificalioD de cette sociéiu u jours, à chacun de ses étages , pour nous servir de l'expression du troubadour, des mœurs sensiblement difïerentes. Saua parler des privilèges spéciaux des princes, des riol les eldu clergé, — la bourgeoisie continuait à être claquemurée dans l'étroite sphère de l'égoïsme et des intérêts matériels. Placés entre la bourgeoisie et le peuple , en se rapprochant beaucoup plus cependant de la promière , les marchands arrivaient 4 raiaaace et souvent à la fortune, malgré les obstacles de tout genre qui se dressaient autour d'eux; mais tout leur or était impuissant à les sortir de leur classe et à les faire admettre parmi les nobles* Une ordonnance royale de 1389 exigeait que « tout roturier ou marchaud , qui aurait acquis des fiefs en Provence , fût tenu de les vendre aux personnes nobles dans l'espace d'un an. » Pour les classes servîtes , plus malheureuses que jamais , sans cesse décimées par la guerre, la faim , la peste et la lèpre , elles présentaient dans les campagnes un effrayant tableau de dépérissement , sous la double oppression du fisc et des seigneurs ; à ce point que deux fois ta reine Jeanne dut couper court aux abus qui étaient à ces malheureux leur dernier morceau de pain. Le fait moral , qui doiuine particulièrement l'histoire des trois siècles écoulés, c'est la corruption. Succombant déjà sous le fardeau de ses treize cents ans , la société chrétienne en était arrivée à ce degré de dégradation , où avait expiré la société païenne. Partout le dérèglement des mœurs avait multiplié les lieu\ infâmes. La bourgeoisie , le clergé , l<*s nobles , y couraient avec un tel cynisme, que l'autorîtrdut au moins régulariser l'excès du vice. En 1 3i8 ; Jeanne ordonnait d'enfermer toutes les prostituées dans le même asile , sous la direction d'une abbesse annuelle. Ce bouge était ouvert tous les jours de Tannée , excepté le vendredi et le samedi saints et le jour de Pâques. Les juifs seuls en étaient exclus en tous temps. Sous René , on redoubla de sévérité à l'égard des courtisanes. A Marseille , elles étaient astreintes à porter un vêtement distinctif avec une aiguillette sur les épaules , « et si la pauvreté leur en ostott le moyen , on leur bailloit publiquement te fouet. 9 Elles ne pouvaient aller aux bains que le lundi, et devaient habiter & une certaine distance des ^tises. Malgré ce frein que resserraient toujours les rois et les rédacteurs des coutumes, la

m HisToine

licence continuait sa course honteuse. A Grasse , les oflleiers de justice fai>aient mettre en prison, sous de faux prétextes, des femmes mèmehonnètes, pour les faire servir a leurs plaisirs, (papon). a 0 mœurs provençales ! 0 notre siècle ! s'écriait alors Pétrarque , la vertu est morte - il n'y a plus de vérité que dans ie crime. L'amour, la charité , la foi sont exilés de cette terre ; on n'y rencontre maintenant qu'orgueil, envie, luxe et avarice. Tout méchant s*y élève , tout brigand insigne y est porté aux nues ; tout homme probe, s'il est pauvre , y devient victime. La franchise y prend le nom de folie , la ruse celui de sagesse. On méprise Dieu pour adorer ror.n En effet, pour assouvir cette soif ardente de voluptés , on ne se contentait plus des hasards trop lents de l'industrie et du commerce; on cherchait la fortune dans les chances plus rapides du jeu. Cette passion domina tellement le xiv* siècle , oit les cartes apparaissaient pour la première fois , que les lois durent y mettre des bornes. Le jeu était notamment interdit aux juifs, excepté à certaines époques de l'année. En t iii , Moïse de Ne vers s'obligea , pardevant un notaire d'Arles , sous peine d'avoir le poing coupé, de ne jouer à aucun jeu , excepté le jour de sou mariage ou du mariage de son frère , et les trois jours de Pâques. Les enfants d'Abraham vivaient, côte à côte des clabscb inférieures, — persécutés et courbés sous le poids de l'opprobre. Disséminés sur toute In surface du Midi, plus particulièrement h Béziers, Toulouse, IVarbonne , Beaucaire , Lunel , Montpellier et Marseille, sièges de leur premier établissement, ils possédaient la meilleure partie du numéraire ; et, si la cupidité du pouvoir civil , la haine de l'autorité ecclésiastique les proscrivaient et mettaient toujours leurs coffres à sec , ils reparaissaient toujours plus nombreux et plus riches. Bien qu'ils portassent» comme marque ignominieuse, une roue de couleur sur la poitrine et un bonnet jaune ; qu'il leur fût défendu de travailler publiquement le dimanche , de se montrer dans les rues, le jour du sabbat, d'aller aux bains un autre jour que le vendredi , de prendre des nourrices chrétiennes , ils avaient obtenu , à force d'argent , des cimetières , des synagogues et des boucheries particulières. A Marseille , ils possédaient , sous le roi René, deux synagogues situées entre l'église Saint-Martin et celle des Prêcheurs, ils avaient un cimetière non loin de la ville et

diverses aumôneries administrées par des recteurs. En justice, leur léuiui|^nage n'était pas entendu, quand il était récusé par le» chrétiens. ïls payaient une somme annuelle au prieur de Saint- Mariin, et un des membres de la communauté était obligé d'assister, les diniauches et les jours de fête , aux vêpres de la Major, moyennant une redevance de cinq sous par an. Toutefois , malgré les ordonnaDces royales, l'borreur qu'inspirait lear race mau< dite, on avait firéquemment recours i leurs médecins. Le prince , qui leur accorda le plus de privilèges, le bon René , avait , pour médecin et pour conâdent , un israêitte , qu'il avait nommé Pierre de NoBtra Doua » sur les fonts baptismaux. Ce NostraDona , astronome distingué, était le bisaieul de Thistorien Nostradamus.

Tandis que la misère , la proscription et la bonle pesaient de tout leur poids sur les castes déshéritées , — les nobles , après la guerre et la peste , cherchaient dans les tournois , dans les fêtes , l'oubli des maux passés. Le peuple avait , dans les Caritats, les Mumons, la promenade de l'ours enchaîné, les charivaris, les mascarades du carnaval, la fête des fous, des jeux conformes à ses goûts bruyants. Les bourgeois avaient les mystifications inventées par le roi Hené , les chevaliers de la Tara.sque , les allégories de la Féle-Dieu , les processions , la promenade du bœuf, mélange bizarre de tradiiions païennes et chrétiennes; car, en dépit des conciles, il était resté, dans la Gaule méridionale plus qu ailleurs, divers usages religieux du paganisme grœco-romain. Les jeux , les cbants, les danses imilatives et pittoresques , qui faisaient partie du culte des foui dieux, s'étaient perpétués comme fôtes civiques , comme spectacles populaires. L'association de ces divertissements i la célébration de la Pentecôte prouve oombi^ il y avait de tendance & transporter, dans les pompes austères die la nouvelle religion, les réminiscences les plus hardies de la religion des premiers âges ; et l'on est autorisé à supposer que les mcBurs provençales étaient jdius d'à moitié païennes aux ix* etx' siècles, puisqu'on en retrouve encore des traces profondes au xvii* siècle. En 4645, un Tourangeau , frappé, pendant un voyage en Provence , de l'étrangeté des cérémonies religieuses et particulièrement de la fameuse procession de la Fête-Dieu , à Aix , en témoigna son

scandale dans une épttrc h Gassendi. Voici, par exemple, comment il y décrivait la féte de Saint-Lazare à Marseille :

« Marseille païenne avait , dit-il, proscrit sévèrement les représenlatioos théâtrales ; mais aujourd'hui qu'elle professe la religion chrétienne aux yeux de laquelle tous les jeux de la scèno sont des crimes, elle a cesse de s'abstenir de ces jeux. Eu eflt^l, elle célèhn* la fête de Saint-Lazare par des danses qui ont tout 1 air de représentations théâtrales par la multitude et la variété de leurs figures. Tous les habitants , ceux du moins qui veulent i'èter joyeusement leur Saint , se rassemblent , et tous » hommes et femmes , portant des masqnes grotesques , commencent des danses extravagantes ; on dirait des satyres et des nymphes folâtrant ensemble; se tenant tous par la main , ils parcourent la ville au son des flûtes et des violons. Et parce qu'ils forment une file non interrompue qui se replie et circule en serpentant dans tous les détours des rues , ils nomment cela le grand branle. Mais pourquoi se fait-il en l'honneur de Saint-Lazare? Cest un mystère que je ne sais point deviner, non plus que tant d'autres extravagances dont la Provence est 'remplie et auxquelles le peuple est si attaché , que, si quelqu'un s'en relâche tant soit peu , on le lui impute à grand méfait, et Ton va parfois jusqu'à dévaster ses biens et ses récoltes. »

Un concile provincial de IVarbonne , tenu en 1 351 , n'avait pu extirper ces restes de paganisme, qnni(|u'il eût prohibé les danses, les jeux et les représentations dans les egiiscsetdans les cimetières. Ce qui avait lieu dans le cérémonial des funérailles s'accorde avec tous ces fails. C'était un mélange disparate des rites chrétiens el de ceux du paganisme. Par exemple, « on continuait à faire marcher aux convois funèbres des troupes de pleureuses gagées, pour donner par leurs gestes, parleurs cris et leurs paroles, toutes les démonstrations de la douleur la plus exaltée. On célébrait la mort par des chants qui n'étaient point ceux du Rituel chrétien, mais des chants composés exprès pour la circonstance, des espèces de myriologues, toujours exécutés avec un certain appareil , souvent par deux chceura alternatifs de jeunes filles, avec de bruyants accompagnements d'une musique instrumenlale aussi profane que les chants mêmes auxquels elle se mêlait.» Cest sans doute par suite de cet amour pour les usages du paganisme grec et remain, dans ce qu'ils

riK MAflSKII I K. 385

avaicnl de plus sensut.'l , do plus [Hllortsqiie, que les populations méridionales avaient gardé des antiques lois civiles ou pénales des Pl)Océen<? , ccrlaines coutumes ineompatihles avec la pureté dp 1 Opi il chrétien. Ainsi , diuis It's villes les plus rapprochées de la cùle , la |nniition de l'adultère était un s<'au(lal(! pirequc le délit. On pla(;ail la ioupahle nue un ànc , et un ia promenait par toute la ville. Selon toute apparence , c'était là une coutume ionienne répandue dans la Gaule par les Marseillais. 11 est positif, du reste, qu'elle était en vigueur sur lacdle septentrionale de l'Ionie. On l'appelait VOnàbasà , €*est-iHlire la promenade sur l'àne. » On retrouvait surtout, à Marseille, un dernier reflet de ces traditions de la religion et des mœurs de l'antiquité dans toutes les cérémo* nies publiques ou privées, où brillait toujours, en dépit des statuts et des ordonnances , un luxe éclatant, que favorisait le développement du commerce.

Voyons maintenant oU en était la littérature marseillaise.

Dans le cours historique de la civilisation , on compte plusieurs époques, à chacune desquel les correspond un mode particulier d'or> pnisalion matérielle dos compositions de l'esprit humain. Quand l'écriture était cntirrr^ment ignorée ou très peu usitée, la poésie, eu quoi consistait toute la littérature, nese pro|inu'eait qu'à l aide du chant. Plus tard , les ouvrairos de rintelligeuce cir< ulèrent par la lecture et la récitation pul)li(|ue. 1,'iiupriinerie fut l'écriture élevée a son plus haut degré d'action et d cfl'tt dans la littérature comme dans tout le reste. Toutefois, par le fait même de sa supériorité intrinsèque et radicale , elle peut être considérée comme une période absolument distincte d^ premières. Si Charles Gasaulx et Louis D'Aix rendirent un service à Marseille, ce fut de la doter les premiers d'une imprimerie (l59o). Il est vrai qu'elle ne servit que trop à multiplier le panégyrique des Duumvirs ; mais le poète Provençal Pierre Paul, impatient de propager ses œuvres à Tombre des poésies de La Bellaudière, ne pouvait pas moins faire que de ronsacrer sa muse reconnaissante à ses bienfaiteurs. Aussi chacun de ses sonnets, de ses quatrains, de ses couplets, était-il une louange, dont le prix passait de ses mains aux mains de l'imprimeur, Pierre Mascaron.

A celte époque, les poètes du Midi ne s'escrimaient guère que

dans le dinlecti! du pays , et la plupart des savants conlinuniont d'écrire ea latin. La ianL^ue française était si peu répandue t'iirorc, qu'elle était presque inconnue h Marseille , excepté dans les clas:>es aisées ; cependant, elle comnu'Uf uitàs inlUlrer assez dans l'idième provençal , pour en corrompre le caractère original et énergique ; et ce travail insensible de snhslitulion d un langage nouveau à un autre , avant dti produire l'uDité de la langue nationale, n'eut pour résultatt d'abord , que d'altér«rla clarté et rharmonieuse euphonie du dialecte roman. — Mais lea pures traditions se retrouvaient dans la littérature méridionale; et Tesprit humain, que nous avons laissé brillant d*un si vif éclat dans les poésies des troubadours , avait , après un long sommeil, repris un essor vigoureux. Tandis que la ville'd* Aix comptait, parmi ses illustrations, lourdain Brice, Esprit Rotier, Jacques de Bellevuc , Meynier d*Oppède et le poète Dupérier; tandis que Malherbe, dont le nom marque la seconde période de notre langue , Malherbe « «le premier modèle du style noble et le créateur de la poésie lyrique, » s'entourait d'une Pléiade française d'hommes distingués ; — Marseille renouait la chaîne des temps glorieux de son histoire intellectuelle. Dans la poésie , Roslang Bérenguier, troubadour du mv' siècle, composa un ouvrage dont il ne resteque le titre : Délia falsa vida tMs Templiers. Pourtant , L uisik'llaud de la Bellaudière, de Grasse, et Pierre Paul, que nous avons cités, sont regardés, l'un et l'autre, comme les restaurateurs de la poésie provençale. A leur suite vinrent Marseille d Altovitis, fille du Philippe d' Altovitis , et Charles Féau. La première , née à Marseille en 1 o50 , fut tenue sur les fonts baptismaux par les consuls qui lui donnèrent le nom de la ^lle. La douleur, qu'elle ressaut de la mort de son père , assassiné par le grand prieur de France , lui lit chercher des distractions dans les charmes de la poésie. Joignant à beaucoup d'esprit naturel, à une imagination ar* dente, cette sensibilité profonde , qui est TAme des poètes, elle acquit une réputation, dont Papon attribue une bonne partie & son angélique beauté. La Sapho Marseillaise tenta aussi quelques essais poétiques dansia langue de Midherbc. On n'a ( onserve d'elle qu'une ode à la louange de Louis Beltaud et de Pierre Paul; ode qui, pour l'époque , révèle une heureuse facilité. Charles Féau , auteur de poésies provençales remarquables par leur tour gracieux , publia ,

DiL MAliSEILLt:.

en 1609, la Coumédiode Clntérè», ou de la Ressmblanço , à hueeh peimmagii. Honoré d'Urfé , do à Marseille , en i 567, se dUUngua également dans la poésie el le roman. L'amour lui inspira le pofeme de VAstrée, son plus beau titre de gloire, à côté duquel nous ne citerons, que pour souvenir, la Sirène, la Samnade, hSylvaniret des BfUres moratet, et quelques poésies fugitives. Jean de La Cop~ pMe , issu d'une famille noble de Marseille, vers le milieu du xvi* siècle, alliait Tétude de la jurisprudence avec le goût des lettres. Mais en lui, le mérite du magistrat elfaçade beaucoup le laicnt du poète, et Mallierbe lit de ses trois voluniu» de poésie sacrée la critique la plus fiDcmeut adroite , en lui adressant ce sixtaiu •

Muses, vous promettez eo vain, Au fhMit de ce gnuid écrifRia, Et dn kurier et du fieire :

Ses ouvrages , trop précieux Pour les couronnes de la terre , L'assureoi de celles des cieux.

Les sciences eurent aussi , à Marseille , du xivp au ïvii" siècle , quelques représentants illustres dans Guillaume Ângeiic , grand mathématicien et habile médecin; Jules Rondolin et François Mayssoni , savants jurisconsultes ; Honoré Rambaud , dont un traité d'orthographe fort judicieux forme tout le bagage littéraire ; et Sébastien Michaëlis , dominicain , très versé dans les langues grecque et latine. Après eux enfin , brillèrent Philippe Gabassol de Cavaillon , évéque de Marseille et théologien remarquable , aux semions duquel on accourait enfouie ; Raimond Gaufridi , général des Franciscains , qui emporta dans la tombe le titre d*ami de Bacon et la réputation d'avoir été le premier ptiysicien de son siècle ; et François D'Aix , qui , abandonnant les muses pour conquérir, dans le barreau , une place distinguée , publia les stoAils munieipavm et coutumes anciennes de la ville de Marseille , travail plein d'érudition.

A voir les rares individualités , qui honorèrent les Lettres , à Marseille, dans une période de plusieurs sièdes, ou peut juger ronibien le déplacement des idées avait tendu vers le mercaïUilisHic tous les ressorts du génie marseillais. Etrange et curieuse

m HISTOIHE

destinée que celle de ces liU dégénérés de la Grèce ! (im , ajifèi; avoir jeté , dans les sillons de la Gaule , la semence du prugrès , paraissent épuisés par cet effort civilisateur, et soudain demeurent immobiles au milieu du grand mouvement de l'esprit humain. C'est un phénomène à constater en tous temps , — que les peuples les plus policés ressemblent à ces fleuves , dont le lit reste à sec , le jour où leurs ondes , poussées par le souffle do Dieu , vont au loin féconder les campagnes. En eux le principe générateur se tarit à sa source , par cela même qu'ils ont disséminé sur tous les points les rayons lumineux <!c leur intelligence. Par suite de cet affaissement moral , auquel contribuèrent de cruelles adversités . et en raison aussi de sa position géographique, Marseille depuis longtemps préférait à la gloire des Lettres les avantages plus positif.s du sa gloire couimeieiale. « L'histoire du cornuK rce est celle d.i la communication des peuples. Leurs <Iesirur[ioiis diverses, et de certains flux et retlux de popuialiuus et de dévastations en forment les plus grands événements, (moxtesquieu), » Ceci peut surtout s'appliquer à Marseille ; car du moment que toute l'émulation se concentra chez elle exclusivement dans les voies de l'industrie, les catastrophes physiques, résultat de Tinvasion étrangère , de la guerre civile ou des épidémies , marquèrent les grandes phases de son histoire ; et , par le commerce, eIIeeonti> nua d'exercer autour d'elle une influence que conslatent les écrivains. César disait des Gaulois « que le voisinage et le commerce de Marseille les avaient gâtés de façon qu'eux , qui autrefois avaient toujours vaincu les Germains , leur étaient devenus inférieurs. » D'où Montesquieu lire cette conséquence que : «Le commerce corrompt les mœurs pures : » mais qu'en revanche , « il polit et adoucit les mœurs barbares. » Comme on a j)u l'observer, ce fut bien là le double effet que produisit , à travers les âges , le contact des marchands Phocéens sur les peuples de l'Aquitaine. Faut-il blâmer Marseille du positivisnu' de ses idées? Non certes; — c'est le pi'in( ij)e organique de son existence ; c'est à hu iju'elle doit d avoir survécu à tant de dé.sastres. Aussi, le jour où l'un uicua(.a d'interdire le tialic aux gentilshommes commerçants, s'empressa-t-on de présenter requête à Charles ix , pour lui exposer «que Marseille était située sur la mer; que cette ville importante.

D£ UARSiaLLE. m

frontière extrémemtfDl peuplée, était pauvre de biens par rinferlilité et le peu d'étendue de son terroir ; et que la Noblesse n*y pouvait subsister avee honneur, si on ne la laissait exercer en marchandises et négoce, comme celle de Gènes , de Lueques , de Pise, de Florence et d'autres villes d'Italie, (marchbtti). » Le même auteur ajoute : « La plupart des familles étrangères , venues d'Italie, ont fait fortune par le commerce. Marseille, pour user des termes de nos ruis , ne peut bonnement .s'entretenir sans l'entrecours des marrli;in<li«'s : v\ imlilcs f;imilles étrangères , qui s'y sont retirées, et cjui cdinposunl la plus grande partie de notre >ul>le-sse, n'y sont point venues pour l ourre la liaguc , pour danser des ballets, etc. Elles y sont venues pour se faire riclifs par le négoce.» El en effet, les splendeurs d'une fortune, due aux plus pénibles labeurs , effaçaient si bien dans l'esprit des plus orgu^Ileux ce préjugé des castes , que le titre de Noiilii àtereator fut longtemps pour la Noblesse Marseillaise une qualification honorable. — > Â la fin du xti' siècle , les révolutions des peuples d'Orient avaient opéré un grand changement dans la direction du commerce européen ; et la conquête avait assuré à la marine des grands Etats le monopole des transactions entre les nations de l'Europe et les nouvelles colonies de Tlnde et d'Amérique. Au milieu de Ions ces bouleversements, qui avaient singulièrement abaissé In puissance des républiques italiennes, les Marseillais étaient restés les facteurs de l'univers, et leurs vaisseaux sillonnaient toujours les mers du Levant , mais sous le protectorat de la France ; car le temps n'était plus où ils pouvaient naviguer librement à l'ombre de leur pavillon municipal. Il faut en conclure qu'il y aurait eu , — de la part de la cité phocéenne , — ingratitude maladroite à .se détacher d'un grand Etat, auquel elle tient naturellement par sa position géographique ; — ou folie à espérer trouver, dans l'i-solcinent fie son indépendance républicaine, toutes les garanties de :seeurilé et de durée , nécessaires à ses intérêt.s commerciaux. Ce sont là les deux raisons suprêmes el irréfutables, qui doivent effacer tout vestige de doute sur la perfidie de Gasaulx et deLouis D'Aix.

.\près le dernier soupir de la Ligne h Mai'seille , Henri iv n'en

eut pas fini avec les soucis qui lui venaient du fond de la Provence. En approuvant la conduite de Nicolas de Bausset, qui, on se le rappelle, avait dû recourir à l'intervention du Grand-Duc de Toscane, pour préserver le Cliâteau-d If des atta(|ueh du roi d'Espagne et du duc de Savoie, le Béarnais n'avait fait qu obéir aux circonstances , sans se préoccuper des projets du Grand-Duc. Quoique ce dernier eût assuré « qu'il maintiendrait le cliâteau contre les entreprises des étrangers, et qu'il ne voulait avoir aucune possession dans le royaume, » Bausset , en homme prudent , avait jugé à propos de ne pas se mettre dans la dépendance des Florentins. Le duc se plaignit à Henri de la défiance du gouverneur qui s'était réservé la garde exclusive de l'intérieur du château , « Taccusant d'ingratitude en son endroit, et d'infidélité envers. le roi ; » puis il sollicita le gouvernement du Fort pour un gentilhomme Français , son pensionnaire , sous le nom et Tautorité de la Grande-Duchesse, sa femme, et nitee de Henri iv. Cette demande parut étrange au rusé monarque , « et le fit ressouvenir, écrivit-il au cardinal d*Ossat , de quelques propos d'engagement de sa ville même de Marseille , ou autre de son pays de Provence , qu'aucuns avaient mis en avant pour ledit Grand-Due , au temps qu'il était conseillé d livpolliéquer la moitié de son royaume, pour sauver l'autre. Ce qui fut cause qu'il lit réponse à ceux qui parlaient de la part duditduc, qu'il enverrait quérir ledit Bausset, pour l'ôler de la Roque , et le châtier selon le mérite de son forfait ; et qu il ordonnerait aussi de la charge et garde de ladite place, de façon que ledit Grand-Duc en demeurerait satisfait, et connaîtrait par là le désir qu il avait de le contenter. » On ne pouvait montrer un meilleur esprit de conciliation. Cependant il fut si peu apprécié, que les Florentins profitèrent de Tahscnee de Bausset et de son fils, pour méditer un coup de main sur le château d'ïf. Le 20 avril 1597, pendant le dîner des soldats Français , le capitaine Philippe Fulvio s'élança Tépée au poing avec sa troupe sur les sentinelles , les égorgea , se rendit maître des portes et fit la garnison prisonniëre. Quoiqu'il ne fût pas possible de se méprendre sur les inten* tions de Fulvio , les Marseillais lui envo^rèrent deux conseillers de la cour souvei'aine et un consul , pour lui demander compte de cet acte de félonie. « La réponse fut telle qu'ils devaient l'attendre.

DE WAllSKU.I.K ;joi

et ils rpsoluicnl de recouvrer par la force ce qu'ils avaicnl im-kIij par une coupable iK'gligt ncf'. » A ct teflcl, ils élevèrent iiii fort dans l'île de Raloneau pour boiiiharder le château d'il". Mais tandis qu on y travaillait, doni Juan de Médicis, frère naturel du Grand-Duc , arriva avec quatre galères et une galiote » s*einpara des frégates que les Marseillais avaient années pour porter les munitions, et lit mettre les étjuipages dans les fers. Le président Duvair eut mission d'aller trouver Médlcis , pour en appeler h sa loyauté et invo4iuer le droit des gens. Le prince Toscan fut sourd à ses remontrances comme à ses menaces , se borna à permettre qu'on apportât des munitions de bouche aux prisonniers et ordonna, en présence de l'ambassadeur Marseillais, la construction d'un fort dans l'ile de Pomègue. Tant d'insolence indiquait assez combien le Grand-Duc de Toscane était peu disposé à lâcher sa proie'. Une fois toutes les voies de conciliation épuisées, le duc de Guise arma deux ^'ali rt-s et douze vaisseaux , et lut à la rencontre de Médicis. Cinq heures *](' poinbat lui donnèrent la victoire, sans que la vietoire lui donnai le château d'If. I! ren^^lt veulement à jeter 200 soldats dans le fort de Balonean qu'il garnit de munitions de prucrrc et de bouche. Beaulieu, le commandant de ce fort , s'avisa d un plaisant stratagème pour tromper l'ennemi sur l'importance des forces de la garnison. Il fit attacher à des ânes une quaulilé de torches allumées , et les chassa dans l'ile . pendant la nuit ; en sorte que les Toscans , voyant courir ces feux en tous sens, à travers les inégalités des rochers , crurent que c'étaient des troupes qui allaient s'établir sur divers points, et leur envoyèrent plus de 200 coups de canon. Le lendemain , leur fort de Pomègue tira plusieurs fois sur le fort de Batoneau , à l'entrée de la nuit ; leurs galères s'approchèrent de l'Ile et leurs soldais débarquèrent même pour s'élancer à l'assaut. Mais Beaulieu les reçut avec tant de vigueur et de courage, qu'ils furent contraints

■ La due de Luxembourg , unibassadotir à Wonw , parle ainsi de relie entreprise «loiis une k-lire au roi , en dntc du 4 avril 1508 : • On dit que le Grand-I^ur nvait ofTert de mi ltre ]f \ \ûteiu d'Ifès maios du roi d'Lspaguc , cl par ce moyen la ville de Marseille ; mais que le prinee Dont , «oo tiSmnnn , m •vatt détonné l'effet , monliaot le pleo du dillean et de i'tle Af Pom^giip . rl rcinoiilranl (|ue cela ne val iii p is la dépeOM i|ll*«d y FeniL Veilè comme vos cnncini& vou» ont Taii service sans y pcuter. ■

m HISTOIRE

de cherchepleup salut dans la retraite. Eiiliii , une {rcvc , ncguciéo par le chevalier de Venerosy Pesciolini , suspendit les Iioslililés ; et d'Ossat , chargé par Henri iv d'aller à Florence, pour terminer diplomatiquement celle aflaire, conclnf avec le Grand-Duc, le r*" mai 1508, un li ailé, — en vertu duquel les îles d'If et de Pomëgue devaient être restituées à la couronne « moyennant une indemnité de 200,737 énis d'or au soleil. « Malirré sa loyale conduite pendant les dernières luttes de k Ligue , Bausset paya la faute de son fîls , dont la négligence avait failli allumer la guerre entre Ferdinand et le roi de France ; on lui retira le commandement du château d'If, pour le donner à Paul de Fortia de Pilles, homme de mérite , que le roi venait de récompenser tout récemment de son zèle et de son courage , en le créant gouTcmeur de Berre , après la paix de Vervins (2 mai i 598}. — Cette paix , en terminant les troubles qui agitaient la France depuis soixante ans, reconstitua Tunité dans le royaume. Cependant , si la Provence obéit à rimpulsion qui ramenait tontes les provinces vers un centre commun ; sa constitution politique , sa situation , le génie de ses habitants devaient de temps en temps encore imprimer à sa marche des oscillations partieultères. Marseille n'en fut pas à l'abri ; et la peste , qui fondit sur elle, la même année , ne fut pas la dernière épreuve que lui réserva la lalalilé. i,0()0 hal/ii^^nts périi-ent , et la chambre souveraine alla demander un refuge à Aubac'ne. le |)arlement lui en interdit l'entrée , et elle résida dans quehjues maisons de campagne du territoire, jusqu'au jour où elle put retourner à la ville sans danger'.

Une effroyable calamité , suivie d un hiver des plus rigoureux , avait ainsi fermé lugubrement le xvi* siècle pour Marseille. Les splendeurs d'une royale fête , en lui ouvrant le xvii' siècle, ne servirent que de transition à de tristes év-énements. L'arrivée de la nouvelle reine de France , Marie de Médicis , (3 novembre 1 600), fut la cause de cette trêve à tant de commotions politiques. Marseille reçut la jeune princesse avec une magnificence inouïe, déposa

• l'ne onlnntianro <\n m, ru thlv 'h février 1509, réiiuit CitUe cour souveraine an raricracnl do t'rovciice , doul clic n ctait (lu une IracJiyii ; cl le pro^ideot Duvair prononça le discoutsirouverlure.

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ses clefs d or à ses pieds , et lui offrit un service d'argent de 2,000 écus; si bien qu'au bout de douze jours d hoiimi ;ip:cs empressés, la charmante épouse de Henri-le-Grand, saturée de plaisirs et de harangues louangeuses » prit la route de Lyon , où le roi devait la joindre. (16 novembre).

Après les jours de calme et de folle joie reparurent les mauvais jours. Les Espagnols n'avaient pas vu, sans regrets, s'échapper de leurs mains la clef de la Méditerranée. — En concluant la paix avee la France , ils avaient dû restituer les places de Picardie et la ville de Blavet en Bretagne , en échange de la place de Cambrai. Cependant ils jetaient toujours un regard de convoitbe sur Marseille , et n'auraient pas demandé mieux que de s'emparer de cette proie , au mépris du traité de Vervins. Ce qu'ils n'osèrent pas essayer ouvertement , ils l'essayèrent de nouveau par la voie de la trahison. Philippe m prètal'oreille aux propositions d'un Marseillais , qui s'était réfugié en Espagne , depuis la catastrophe du 47 février 1596. Maurice de l'isle , c'était le nom de ce partisan de Casaulx , comptait sur les intelligences qu'il avait conservées dans Marseille, pour la livrer aisément aux Espagnols , et le coiulc de Fuentes , gouverneur du Milanais, avait mission d'aider à l'exécution de son projet , avec une armée navale. Le complot fut découvert , et de risle, arrêté dans un de ses voyages à Marseille, subit, en place publique, le châtiment de son crime (1601). Avertis, par cet exemple, des visées de l'Espagne, les Marseillais se mirent en mesure de repousser vigoureusement à l'avenir toute attaque de ce genre ; et leurs prévisions étaient sages ; car, cinq ans plus tard , un orage, parti de la Péninsule ibérienne, fût venu s'abattre sur leur cité, sans un hasard tout providentiel. Louis d'AUagonia, seigneur de Meyrargues, fut le nouveau traître qui médita de vendre sa patrie. Allié par sa femme aux ducs de Montpensier et de Joyeuse, il avait été premier procureur du pays, et commandait alors deux galères marseillaises. En outre, il aspirait à la charge de vîguîer, qui eût ajouté une chance de plus au succès que lui promettaient ses alliances , sa fortune et son rang. L'histoire se tait sur les motifs qui l'avaient détaché des intérêts de la France, et sur les récompenses dont on devait payer sa perfidie. Ce qu'elle nous apprend , c'est ({ue , fort heureusement , son génie n'était pas à la

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hauteur d'une entreprise aussi hardie. En effet, il se couipruniil toul d aJiord , en choisissaiU [tour complire un forçat auquel il avait reconnu sans doute d< ux qualités, qui lui luainjunicnt à hiî , la ruse et l'audace. C'< lait cl-i les bien maladroitement d'-lmter; v\, le plus simple raisonnement lui eût démontré que I intérêt même d'un confident de cette espèce ne pouvait répondre de sa discrétion. En homme positif, le forçat calcula : — que l'affaire présentait de ^ands dangers; — que, dans le cas de nou-réussite, chose probable 1 le châtiment s'appesantirait plus terrible sur lui , misérable créature marquée du sceau de l'infamie , que sur le chef du complot, assez haut placé pour espérer sa grâce ; — que, dans le cas de succès, chose douteuse! on en briserait peut-être le vil instrument , pour s'en approprier tout le mérite *, — tandis qu'au contraire , il y avait pour lui tout bénéfice à révéler le secret d*Alla^nia au gouverneur de la Provéhoe. Tout bien pesé, ce ftit à ce dernier parti que s*arrèta notre homme. Le duc de Guise lui promit la liberté et une récompense en échange de ses aveux , et l'on parvint à découvrir tous les fils de la conspiration de la manière suivante. Allagonia fut député à la cour par les Etats- Généraux de Provence , et le roi chargea La Varenne , gouverneur d'Angers , de gagner sa confiance pour mieux surveiller ses démarches. Ce rôle d'espion convenait admirablement à rhomme dont le Béarnais avait fait choix, et il faut d'autant plus le croire, qu'il 1 .o cL'plu sans S( i upule. La Varenne s'insinua dans les bonnes grâces d'Allagonia , et ne tarda pas à connaître ses liaisons avec l'ambassadeur d Espagne. 11 ne s'agissait plus que de surpreudiv ce novice conspirateur en flagrant délit de trahison. Or, une nuit ([u il f t;iit < lie/ lui, en grande conférence avec le secrétaire de «ion» Baltlia/arti de Zuniga, il vit apparaître La Varenne et le lieutenant du grand prévôt (o décembre 1605). Le secrétaire d ambassade fut conduit au Chàtelet et relâché , quelque temps après , sur les réclamations de l'ambassadeur. Allagonia essaya de racheter sa vie par des aveux complets. Sa lâcheté ne lui réussit pas ; Ténormité de son crime exigeait que le roi restât inflexible, et les ducs de loyeuse et de Montpensier l'abandonnèrent à toute la sévérité des lois. Le misérable fut décapité en place de Grève, puis écartelé; les quatre quartiers de son cadavre furent cloués aux quatre

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l>riacipales porles de Paris, et sa tête envoyée à Marseille, pour y être exposée au bout d'une perche, audessus de la Porte-Royale. Comme il eût été injuste que le châtiment du coupal)Ie rejaillît sur <le.s innocents, le roi, — ne ratifiant pas la sentence du Parlement qui coutisquait les biens d'Âllagonia au profit de la couronne, — les restitua généreusement à sa veuve cl à son frère, le chevalier de Meyrargues.

Cet acte de rigueur en imposa pour toujours à ceux qui, par fanatisme ou par intérêt , auraient encore osé, — à la suite de Maurice de l'Isle et d'Âllagonia , ^continuer l'œuvre des deux premiers Judas, auxquels l'Espagne avait acheté leur mëre-patrie; œuvre d'opprobre et d'ignominie pour la mémoire de Casaulx et de Louis D'Aix! Mais il y eut ceci de remarquable dans les circonstances suprêmes , oh deux fbis la trahison voulut livrer Marseille aux ennemis de la France : — quç, la première fois , un forçat la vendit, et que, la seconde fois , un forçat la sauva. — Etrange et bizarre destinée que celle de cette noble et antique cité ! qui , à l'exemple du Christ, avait apporté l'émancipation intellectuelle aux eontrées , oh brilla sa gloire d'un immense éclat , — et, à l'exemple du Christ, faillit périr, un jour, crucifiée entre deux larrons ! Pendant que quelques insensés disposaient d'elle , comme d'une marchandise à l'encan , Marseille s'applaudissait, avec la France entière, de vivre sous le sceptre sage et glorieux de Henri-le-Grand ;

heureuse , si les mauvaises passions , qui s'agilaient dans son sein, lui eussent permis de prendre part au repos, dont jouis^iit le royaume. Un mois avant la conclusion du traité de Vervins, le roi avait fermé l'abîme des discordes religieuses, en publiant l'édit de Nautes (avril 1598), par lequel il accordait aux proiostants l'exercice plein et entier de leur culte; — la farulté d'èire admis à toutes lescharges publiques, même à celles de judicatures; — descbambres mi-parties dans chaque Parlement ; — la permission de tenir des assemblées générales et de se taxer pour les besoins de leurs églises ; — enfin plusieurs places de sûreté. La Sorbonne et le Parlement manifestèrent une vive opposition contre cet édit ; mais la fermeté du roi triompha de tous les mauvais vouloirs , et l'édit fut enregistré en 4599. U en résulta que, malgré tous les efforts du gouvernement pour ménager les deux religions , il se les rendit .également hostiles. Les mécontentements enfantèrent les intrigues.

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et ks iîif ligues tindiiisiictit en attentats contre la personne royale, lienri iv déjoua tous les complots, intimida les partis par des exemples de sévérité nécessaires et fit de la France une nation, calme et prospère au dedans , puissante et respectée au dehors. Ainsi parvenu à l'apogée de fia gloire , recherché comme allié ou connue médiateur par les gouvernements étrangers , il méditail alors un grand projet ; il songeait à assurer te repos de l'Europe , en détruisant la puissance ottomane, et en faisant de tous les Etats de la chrétienté un seul corps qu'il eût appelé la République chrétierm» Un coup de poignard renversa le magnifique échafaudage de ce plan gigantesque et sauva Tétranger (1 4 mai 161 0).

La mort de Henri iv fût une calamité puUique ; et tandis qu'un mot , rapidement échangé entre la reine et le vieux chancelier Brûlart de Sillery t rendait muettes toutes les douleurs officielles de la cour, en rappelant que te roi ne fkourail pas en France , le peuple laissa librement éclater en sanglots une douleur qui du moins était sincère. A Marseille, il y eut, dans toutes les classes delà société, un élan spontané de regrets touchants. Le crime de Ravaillac avait jeté dans les cœurs une telle indignation que les consuls furent obligés de parcourir la ville avec dtiux cents notables, pour contenir quelque redoutable explosion de colère. Partout aux malédictions dont on accablait le nom de l'assassin , se mêlaient d'ardentes bénédictions pour la mémoire delà viciinie; et l intéripor de 1 Hôlel-de-Ville ofirit , UQ iiiiMuent, le spectacle sublime de citoyens unis, par une même allliciion, dans un étroit embrassement , pour confondre leurs prières et leurs larmes , et jurer saintement , sur le sang du meilleur des rois , l'oubli de toutes les discordes, de tous les ressentiments. Larmes, regrets et sermente , le souffle des tempêtes politiques effaça tout bientôt; à peine le souvenir d'un nom vénéré se glissa-t-il, de loin en loin , — comme l'éclair dans la nuit, — au milieu de la préoccupation des intérêts positifs. La vie d'un peuple s*écoule avec la rapidité d'un torrent. Les grandes joies et les grandes douleurs sont les aod* dents qui , dans sa course impétueuse, font & distance rejaillir ses ondes en cascades écumantes , et disparaissent tout à coup dans le gouffre du passé. Déjà Marseille avait salué le nouveau règne de ses protestations de fidélité; déjà quelques lignes bienveillantes de

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Louis XIII et de Marie de Médieis Tavaiont trouvée toute consolée ; et l'empressement de la régente à cofitinner les éternels chapitres de paix avait fait reparaître l'orgueil au front rasséréné de la cité phocéenne, quand son attention fut distraite des affaires publiques par le scandale d'un étrange événement. L'épisode, que nousatlons raconter, caractérise siénergiquement un côté de cette époque , où Tesprit humain s'égarait encore dans les ténèbres de la superstition , qu'il appartient naturellement au cadre de notre récit. Les erreurs grossières» qui ternissaient Téclat d'une civilisation aussi avancée, pesaient d'autant plus de tout leur poids sur les intelligences vulgaires , qu'elles dominaient tyranniquement dans les sphères les plus élevées. A Aix, on voyait les magistrats et la no* hiesse s'associer au fanatisme du clergé, et suivre des processions pendant trois jours, « pour demander à Dieu la guérison des religieuses de Sainte-Glaire , poursuivies par une troupe de malins esprits. » À Marseille , les profanes amours d'un pauvre prêtre et d'une jolie pénitente furent entachées de sorcellerie. Tout ce que la luxure peut enfanter de plus monstrueusement cynique , tout ce que l'imagination la plus délirante peut rêver de folles terreurs, de voluptés impudiques , passa pour l'œuvre de la magie ; et la Provence resta longtemps haletante et épouvantée sous l'empire d'une croyance excitée pnr les tragiques péripéties d'un procès digne des temps les plus barbares.

Il y avait , à l'église de No(re-Dame-dcs-Accoules , un vicaire , nommé Louis Gaufridy. Nature volcanique , cœur sensible , Louis était doué de qualités incompatibles avec les austères vertus du sacerdoce. Aimable , spirituel et enjoué, il savait plaire et oubliait parfois ses vœux de chasteté pour éprouver le pouvoir de ses dangereuses séductions. Le respect humain , la nécessité de concilier les intérêts de sa réputation avec les besoins de son âme aimante , refrénèrent d'abord l'impétuosité de ses passions ; puis, ÎDcapable d'en maîtriser l'ardeur, il leur donna pour aliment d'obscures liaisons, faciles à dérober à tous les regards. Un jour pour* tant, il s'écarta de cette prudence , qui couvrait le scandale de ses moeurs ; il s'éprit d'amour pour une jeune fille , que de pieux devoirs amenaient dans le sanctuaire du confessionnal. Magdclcine

de Mandols la Palud , c'était son nom , appartenait à une ancienne famille noble de la ville. Une couronne de seize ans sur un front pur, une candeur de vierge illuminant de ses doux reflets le visage le plus enchanteur, les contours les plus suaves, une grâce indéfinissable , faisaient de la jeune pénitente une de ces créatures séraphiqucs comme en révent les poètes. Plus heureux iiue Claude Frollo , pour qui Esméralda resta insensible , Gaufridy toucha le cœur de Ifegdeleine ; et alors commença , entre les deux amants, le sombre poème des luttes moiaJcs, des douleurs, des joies caehéL's , des jalousies, des vagues désirs. Blagdeleine alla demander à la solitude d'un cloître le calme nécessaire à son aiiie. Le jeune prêtre la poursuivit dnm l'asilu de la j)rière , et réussit à l'en arracher; si bien qu'abusant d'une trop confiante Ijospitalilë, le prêtre fit place au séducteur, et l'ange tomba dans l'abîme où l'entraînait Satan. Le réveil fut terrible. Eperdue d'amour, épouvantée de sa faute , Magdeleine courut se réfugier dans la cellule de son couvent , espérant y cacher à tous les yeux la honte qui la dévorait. Mais l'exagération même de ses remords ébranla tellement le cerveau de la malheureuse enfant , que les plus étranges hallucinations s'emparèrent de son esprit. Tantôt sa folie se révélait par de muettes extases , tantôt par des imprécations furieuses , par les accusations les plus incohérentes contre Gaufridy. Le démon tentateur, sous les traits du vicaire des Àccoules , disait-elle , avait triomphé de sa vertu , grftce à son pouvoir surnaturel. Extases , visions , colères , terreurs , accès de mélancolie , délires amoureux , symptômes évidents d'une aliénation mentale , passèrent pour les effets de la magie. Louis Gaufridy, que sa réputation de sainteté protégeait encore contre tout soupçon , eut beau protester de son innocence devant révêque Turricella, Magdeleine fut exorcisée, comme bien et dûment ensorcelée; et il se trouva un homme assez faible desprit, ou assez fourbe , pour consigner dans le procès-verbal de cette ridicule comédie : « qu'il avait cru entendre un diable qui lui disait , selon l'intention de l'église triomphante ei miHiante, et d'à-préscnt exorcisante , que Magdeleine ne serait délivrée que lorsque Louis Gaufridy serait converti , ou mort , ou pris par la justice. » L'auteur de cette turlupînade raconta l'aventure au président Duvair.

La jeune fiU«, interrogée par ce maipstrat, se prétendit possédée du démon ; et , après plus amples renseignements , Gauiridy fut jeté dans les prisons d'Âix. Des commissaires , délégués par le Parlement , commencèrent Tenquéte , le 19 février IC1 1 ; et plusieurs témoins , faTorables à Vaccosé , eurent le spectacle répété de reiordsme d'une énergumène en proie à des couTulsions épîleptiques , dont on attribua la cause aux sortilèges de Gaufridy. H serait trop fastidieux de rappeler tous les détails d'un procès , oh le burlesque le disputa si souvent à l'odieux , qu'on ne sait ce qu'il &ut le plus plaindre du délire des deux héros de cette triste histoire, ou de la crédulité des juges. Après des déclarations contradictoires, et des preuves irrécusables de folie, de la part de Mâgdeleiae ; après d'énergiques dénégations, dis cxiravaganceâ arrachées par la crainte du supplice , des rétractations immédiates et de nouveaux aveux de la part du vicaire des Accoules , quatre docteurs en médecine, professeurs de runivct.siié d'Aix, furent assez ineptes pour céder à la puissance des idées superstitieuses. Chargés d'examiner quelques tacliesque la jeune fille et le prêtre avaient sur le corps, ils assurèrent qu'elles n'étaient pas naturelles. C'était donner aux plus absurdes préjugés la sanction de la science, aux plus monstrueuses hallucinations force de vérité, et entraîner les magistrats dans une voie de déplorable aberration. En effet, les imaginations étaient tellement frappées de la fantasmagorie de toutes ces scènes mystérieuses » où la lubricité de deux amants avait eu seule quelque chose de diabolique , sans doute , — que les juges eux-mêmes ne rêvaient que démons et magie. Un jour, pendant la lecture d'un procès-verbal , ^u il était dit « que Gaufridy, après s'être frotté d'une huile magique , se transportait au sabbat, et revenait ensuite dans sa chambre {)ar le tuyau de la cheminée , » un bruit extraordinaire retentit précisément dans la cheminée , et se termine par la subite apparition d'un homme tout noir, qui secoue violeninieiiL la tète. Persuadé.s que !e diable vient eu personne délivrer son disciple, les conseillers prennent la fuite. L'un d'eux , embarrassé dans le bureau , reste cloué à sa place par la frayeur, marmottant des prièies et se signant , pour chasser le démon , fort peu rassure lui-même à l'aspect des grimaces du magistrat. Ce démon , c'était un ramoneur, qui , après

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avoir achevé sa besogne dans la cheminée d'une salle voisine , ëiait descendu par mégarde dans la chambre du Parleuient.

Bref, Louis Gaufridy, coupable seulement d'avoir abusé du caractère sacré dout il était revêtu , pour séduire ses péniteuCes , el d'avoir caché le scandale de ses amours sous le voile de la religion , fut condamné à être brûlé vif pour crime « de magie , sorcellerie , impiété et lubricité abominable (30 avril). » Ce malheureux fut appliqué à la torture, dégradé par Févèque de Marseille , et la supiHrstition du siècle en Gt un martyr, quand la justice des hommes ne devait atteindre et frapper en lui que le plus indigne des ministres de Dieu. Au crime d'une société ignorante , le peuple faillit ajouter le crime de son aveugle colère. Ce n'élail point assez pour lui d'une victime ; Magdeleine , cet ange, dont le souille impur d'un débauché avait flétri les grikes virginales et la vertu , Magdeleine , la pauvre inscosée , n'échappa qu avec peine h la fureur d une populace égarée.

Le procès de Gauf'ridy fut, durant plusieurs années, le seul événement qui fit quelque bruit en Provence. Aussi l'intérêt des annales Marseillaises va-t'il diminuant pendant une assez longue période. Marseille continue obscurément son rôle de dté marchande ; mais elle ne parait plus mêlée k la vie politique de la France , depuis que le théâtre des grandes luttes est concentré dans le Nonl. Que si, de loin en loin, elle se réveille en sursaut de cette léthargie profonde , c'est au bruit de quelque attentat isolé ; c'est pour voir défiler, comme des fantômes lugubres , à travers le labyrinthe de ses mes sales et étroites , quelques enfants de la compagnie de Jésus', ou «pour assister à Tinstallation de In chambre appelée à tenir les grands jours dans ses murs. (1602). Par une triste fatalité , la haine des partis n'aiguisait pas contre les rois seulement le poignard des assassins ; ellu frappait également au-dessous d'eux et marquait de la croix de sang les chefs de l'Eglise.

' Les prcmkTs jt'suitcs , appelés à Marseille, nf réussirent jrns h s'y tnî:la!l(»r de suite. En 160C , Benoit , béuéficier de la Major, en accueillit (|ui:li|ues-utis dans sa maison , où iU dMBMifftnnt dem an». Gn IG08 , îb louèrent une antre maison près de la eathédcala ,

puis une autre dcrriJrp h- iiioiia>t're de rObsen'ariri'. Fnfin , l'i'::li>^p Sninl-Iaeques , coninie Bou!> le nom de Soinl-Jaumc , leur fut cédée par Ikcmoud , recteur, el unie à {ier|>éluilé à leur rompagnio.

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Deux fois en quinze ans le meurtre rendit vacant le siège ëpiscopal lit' M;irseille. l i i dei ie U.i^uciu au , le fidèle serviteur de la royauté, uvail dù reeourip bien souvent à la proleetion du Parlement et du roi, pour se sou^tr;ureà rinnniiie de ses vassaux de la baronnie de Signes. Les nombreux arrêts, publiés en sa faveur, ne furent pas une égide suffisante. I.e 2() sej>lembre 1003, le prélat fut assailli dans son eliàleau par des assassins masqués , et un coup de pistolet rétendit mort sur le carreau. Jacques Turricella périt aussi maibeureusement. Toutefois ce ne furent ni la religion ni la politique qui armèrent le bras du meurtrier. La plus sordide avarice gâtait chez Turricella les plus brillantes qualités , et il passait ' pour posséderde grandes richesses. C'était assez mal observer le vœu de pauvreté, prescrit par l'Evangile; Dieu Ten punit. La main d'un misérable valet de chambre , tenté par le démon de la cupidité , versa le breuvage empoisonné , qui devait enlever le succèsseur de Ragueneau à raffection de ses diocésains (1 9 janvier 1618).

k côté de ces afflictions passagères qui secouaient à peine la torpeur de la cité , de nobles émotions faisaient battre parfois te coeur de ses enfants ; et quelques vaillants descendants de Protis relevaient l'orgueil national par des actes d'héroïsme. Il était beau de voir, quand la piraterie tunisienne osait s'allaqner aux navires marseillais , il était beau de voir le brave capitaine d'Hautefort i< avancer dans une barque, avec cinquante soldats detei niinés, soii.'< le canon du fort tte la (ioulelte , brûler vii^gt-lrois corsaires ft une galère, et rentrer triomj)lialement dans sa j)alrie, aux applaudissements d'une fimli^ enthousiaste (1609). Il était beau de voir Baulieu , le coimnandant d'une galère du chevalier de Guise, accepter, en preux chevalier, la mission de briser les fers des esclaves chrétiens ! — Depuis ie Jour où un rené^^nt Sarde, Hassan- Pacha , avait humilié la puissance de Charles-Quint (15 VI), la Ptôgence d'Alger ne connaissait [)Ius de bornes à son audace. Ses flottes , devenues la terreur de la Méditerranée , ne respectaient plus même le pavillon de France. En 161 4, elles attaquaient tous les vaisseaux cbrétiens indistinctement. Marseille était d'autant plus intéressée à réprimer ces brigandages , que son commerce en souffrait plus directement; et les représailles , dans lesquelles le capitaine Baulieu se signala par des prises considérables, forcèrent

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la Régence à demander la paix au roi Louis un. Cette paix fut accordée, et l'ambassadeur Algérien, de retour à Marseille , allait reprendre le chemin de l'Afrique , lorsqu'un bruit sinbtrc circula dans la ville. Un corsaire Turc avait capturé et pillé un navire mar seillais, et massacré 1 équipage, à l'exception d un mousse échappé miraculeusement. A cette nouvelle, les parents et les amis des hommes de Téquipage, égarés par la colère , assouvirent leur vengeance sur le chiaoux et ses janissaires ; et le ri imede quelques insensés aurait inraillIMement attiré sur deux peuples de longues calamités, si le parlement n eùt sévi rigoureusement contre les coupables , pour satisfaire aux justes réclamations de la Régence.

Pendant que Marseille était sous le coup de l emotion causée par cette sanglante tragédie , Louis xiii songeait à dissiper les nuages qui s'amoncelaient surThorizon des provinces méridionales. Il passa la Loire pour déjouer en Guyenne les intrigues des amis de la reine-mère , et pour faire exécuter ses édits , dont le Béarn protestant ne tenait aucun compte. Le 49 septembre 1620 , il signalait son arrivée à Bordeaux, en livrant la téte du gouverneur . Fronsac à la hache du bourreau , et arrivait à Pau, le i 5 octobre. Loin d'être remué par lés souvenirs que devait offrir k sa pensée la vue du berceau de son père et de ces oôteaux du Jurançon aux reflets vermeils , oh iavait erré son enfance , il refusa d'entrer, autrement que comme particulier, dans une ville où Dieu n'avait pas d'église , et à quelques mesures vigoureuses ajouta la reprise du principal temple de I*au. L'assemblée provinciale de la Basse- Guyenne , alors réunie k Montauban , mit les provinces sur le pied de guerre , en proclamant « (jue les ennemis de la réformalion travaillaient ouvertement h sa ruine , et que le moment était venu de pourvoir au salut commun.» De leur côté, les églises, préparées à la lutte , lancèrent au devant du roi , en marche pour le Midi, une déclaration de tous les griefs du protestantisme. Louis xm , ou plutôt Albert de Luynes, qui, maître de l*esprit du roi et du pouvoir, venait de se créer connétable, après I assassinat du maréchal d'Ancre , répondit aux remontrances des députés par la prise de Saumilr et par le siège de Saint-Jean-d'Angely. Ce fut le signal de l'explosion de toutes les colères protestantes. Partout

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les hostilités éclatèrent et la résistance s'organisa. L'armée royale n'en continua pas moins sa marche triomphale et vit s'ouvrir devant elle les portes de Bergerac , Nérac , et Glairac. — Le 10 août 1621 , le roi pénétra dans la ville d'Agcn ; le 1 G, il se rendit à Moissac, et, le 1 7, vers les trois heures, il arriva sous les murs de Monlauban. Mais le connétablu, chargé de la direction du siège , s'en ac(|uiUa si mal, qu'après trois mois d'efTorts impuissants, l'armce se relira avec la triste et unique consolation d'enlever h l'ennenn la pauvre bourgade de Monheurs sur laGaumne. L'année suivante, Louis xui , (jue le cardinal de Hetz et Schoinherg gouvernaient depuis la mort de Luynes, survenue le 1 i décembre 1621 , reparut en Saintonge , remonta la rive droite de la Garonne et entra dans Tonneins. Les défections de La Force, Sully, Lesdiguières, Ghâtillon , lui livrèrent Sainte-Foy, Capdenac, Âigues-Mortes. Le 6 juin 1622, il coucha au château de Piquecos , saccagea quelques bourgades, telles que Négrepelisse» Saint-Antonin , Garaman, Revel , le Mas Sainte-Puelle , Lunel » et ne franchit le seuil de Montpellier, que pour confirmer solennellement l'édit de Nantes et signer une paix générale (20 octobre). Une fois la guerre civile terminée , le roi poursuivit son excursion dans le Midi , toucha le sol de la Provence, le 29, et poussa jusqu'à Marseille.

C'était toujours un événement , pour la fière cité , que la visite de ses souverains. Soit élan spontané du cœur , soit amour puéril pour la pompe des fêtes , elle mettait toute sa joie, tout son génie, toute sa gloire à déployer devant la majesté royale la splendide mise en scène de ses décorations de pourpre et d'or; de ses cortèges imposants de magistrats, de corporations , de peuple ; de ses fanfares , que dominait la puissante harmonie des cloches et du canon. Mais sous l'éclat de ces hommages se cachait , comme un serpent sous des fleurs , une pensée d'orgueil léguée d'Age en âge aux ûls de l'antique Phocée. Le roi, conduit téte haute à sou trône, tel qu'une victime à l'autel , courbait à son tour le front sous les fourches caudinesdes chapitres de paix. Marseille n'avait pas eu le bonheur d'imposer cette humiliation au Béarnais; » elle prit sa revanche sur son héritier , et Louis xtii , reçu en triomphateur dans la malicieuse cité, s'inclina , pour ainsi dire , dans l'attitude d'un humble vassal, pour prêter l'inévitable serment. — Le

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H) Doveinhi e, il reprit le ch Mnin P:\ris, — Inissanl ilL-rilèrc lui ragitation en ccliange du Iridcnt en vermeil des prud'hommes , ei des trois chevaux harbes» que lui avaient donnés les consuls. Les élections municipales ramenaient presque toujours des troubles à Marseille, et Tintrigue continuait à s'y disputer les hauts ein|ilois. En 4629, les esprits en étaient arrivés à ce point d'effervescence , que rapproche rapide d'une épidémie, on quelque sorte périodique* ne suffit pas pour apporter une trfeve à la lutte acharnée des ambitieux. 11 fallut que le fléau éclatât comme la foudre au milieu de ces créatures rapaces , pour étouffer les cupides instincts sous le poids de la terreur. Alors , ce fut pitié de les voir abandonner leurs foyers domestiques et s'échapper en foule d'une ville maudite de Dieu ou, prosternés dans la poussière des temples , adresser au ciel des prières et des vœux arrachés par le sentiment égoïste do la conservation, plutôt que par le repentir de leurs fautes. Ki la peur grossissait tellement les objets aux yeux de cette population abattue sous le coup de la colère divine, (juo l'apparition d'une escadre espagnole , emportant vers l'AIIeuiagne la (lancée de l'empereur Ferdinand m, lui sembla une invasion menaçante. Le canon d'alarnu! et le tocsin appelèrent des champions inutiles pour un combat imaginaire ; mais.quand les consuls eurent passé la revue de leur milice belliqueuse, il se trouva que la fantôme s'était évanoui devant ce don-Quichottisme ridicule, et que le véritable, lo seul ennemi du moment, l'impitoyable peste, avait jonché le sol phocéen de neuf mille cadavres (1630).

Tandis que ces calamités désolaient Marseille et s'étendaient dans toute la Provence , une main invisible y semait le f;erme des divisions intestines. Durant les douze premières années du r^;ne de Louis xiti , la lutte , engagée par le pouvoir royal contre la féodalité et le protestantisme , n*avait réduit ni l'une ni l'autre. 11 était besoin, pour les abattre, d'une téte plus forte, d'un génie plus vaste , d une énergie plus grande. Or, depuis 4624, le fils (le Henri iv avait trouvé tout cela dans Richelit u. La volonté de fer du carilinal fut l écueil où se brisèrent toutes les résistances. Le puissant ministre fu tout plier sous ses armes victorieuses, et son despotisme s'attaqua même à la constitution provençale , au

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profit de la moDarchie , dont il éUyail plus flolidement cbaqae jour rédifioe , en groupant autour d'elle Coua les éléments d'autorité. La Provence et le Parlement osèrent s'insurger contre Richelieu ; et le prince de Coudé» accom ti , à la lête d'une armée, pour appuyer les édits royaux , eut Lieulùt mis la province à la rai<on. Dans ce conflit, on cependant elle n'avait rien à voir, Marjseille contribua , par son altilude ferme , à préserver les rinfiques libertés du pays. Toutefois ii en coûta 1 ,500,000 francs aux Etats-Généranx. Aix fut jjrivée de ses cours souveraines , et le duc de Guise paya de la perle de son gouvernement et de l'exil — le malheur d avoir le cardinal pour ennemi (1631-1032). Ce n'était pas trop de tout le génie de Richelieu, |)our faire faee, à la fois , aux guerres civiles et aux guerres étrangères. Ce fut le spectacle qu il donna à l'univers entier. Âprèsavoir terminé les unes , soit en réduisant les républiques protestantes, soit en écrasant la haute féodalité, qui tentait de loin en loin quelque levée de boucliers sous les auspices de Cinq-Mars , deChalais , de Montmorency et de Gaston d'Orléans , — il entreprit hardiment les autres à la gloire de la France. Les Espagnols occupaient les lies Sainte*Marguerite et Saint^-Honorat , et menaçaient le village de Cannes et le fort de la Croizette. Ils furent chassés des cétes de Provence et rejetés audelà d'irun par la flotte française , que IbrseiUe avait aidée de son argent, de ses munitions et de ses vaisseaux (mai iG37). Un an plus tard , une armée , presque toute comj[M)sée de Marseillais , partait encore du Lacydon , pour aller à la poursuite de quinze galères espagnoles, dans les parages d'Italie. Le combat s'engagea près de Gènes , terrible et acharné ; 6,000 hommes y succombèrent; l'ennemi perdit six galères et les Français trois. Mais ce fut pour nos armes une victoire chèrement achetée ; car, jjarnii ies v icliiiics , Marseille eut ù pleurer les plus braves , les plus illustres de ses enfants; et, si elle trouva quelque consolation à suspendre de glui leux trophées à la voûte de ses temples , il lui fallut graver sur le marbre mortuaire les noms aimés de Cosme de Valbelle , Montaulteu , d* Arène , Monier, Demoustiers , Julien Baulieu, Forvilleet d'Arsac (septembre 1638). Bientôt TEspagoe .sentit de nouveau le bras vigoureux du cardinal. En 4 640, la Catalogne se donnait à la France ; et , le 9 septembre 16(9 , Richelieu

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annon^ît au roi la conquête du BousmIIou en ces termes : « Sire , vosenoemis sont morts , et vos armes sont sur Perpignan. » Trois mois après , le puissant ministre , qui avait préparé la grandeur du règne de Louis xiv, en assurant I unifé et rémancipation dti

pouvoir inoiinrrhiquo , descendit ;ui tnmhcau ; et, comme si son âini' l'eût quitté, Louis xiir sétcigiiit , léguant, à sou tour, à un euluiii — tous les orales d uue longue minorité (1 4 mai 1643).

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