CHAPITRE XX
Minorité de l^uisxiv. — Les semestres. — Troii!il«. — Assassinai Ac l'aYDcal Gueidon.
— Ls comte d'Alais. — La Froade ea Provence. — Le marquis d'Aigueboone. — Les OuUii et iet IhnriiBistes. — Le régtflaieatduaort.— LeducdeMeKonir.— Intrigoas.
— liOuU de Vente. Le seigneur de La Baume. — Cuerro civile. — Anadironisme. — Réflexions. — Gaspard de Glandevès-Nïozfllos. — Cntniniir roiiii:il»!o du duc do Mercœur. — Le$ barricades. — Combat décisif. — Capitulation des consuls. — Aspect de la ville apiès ta videira do peuple. — Le dwvalier PmI. PaïUeMe da parti vainqueur. — Le (lue <]e MLTcœur prend des mfsur. s |iour réduire Marseille. — Accommodement et amaislic. — Nouveau sujet de troubles. - • Emeutes. — Dcptitatioii «ivoyée à Louis xiv ù Lyon. — Fierté de NioiaUee devant Mazaria ; il refuse de s^aceoeoiOer devant te ni. — Humilité de» nagiattats Haiseillai*. — hceméqueoce du peuple Marseillais. — Elprlifui des magistrats. — Supercherie. - Crnvc oflciise faite au duc de .Mercxur. — Nouveaux grief& de Mazaiio cootre Marseille. — Meurtre ; «n eo aeeaw NiewOet.— Pnscriptiew. — » Le KetitMantLa Gonvernelie. Noble conduite de Niozellcs. — Il est décrété d'acciuatico. — Lettre de Hercœur aux consida.
— Mnrspillc hlnqtn^o par frrrc et par mer. — Nitixelles H ses amis obligt^s de se soustraire à la colère du roi. — Ktiennc de Puget. — Anecdote. — Projets de vengeance de Louif xnr contoeHaneîlk. — Gendamulien I mort de NioCellee et de waeompKcea.
— Ia pyramide inTamante. — La bastide de Louis \iv. — l e Fort Saint-Nicolas et le Fort Seininieao. — Loui$ xiv entre à Marseille par ooc brôche. — Chasteté du roi.
— Réfiextons. — Dwdeiir des Marseillms. — Généreux sentiments de Leiallier. — Mar»jill(' dépouillik de ses privil>'.L;i's. — NiiuiHei^et ses compagnons féuniiaeot i fuir en Hspaï;!)»'. — Anecdote. — Rt'IialulilaiiDii <!f Niozt»!lcs et sou retour en Provctinv — RéûexioQS de Papon. — Abaissement complet de Marseille. — Excès commis dans ses oaurs par la funisoD ft«n«atse. — Colbert. ~ La Itaochise du pott. ~ Neuvelles institutions. — Nouvelles tendances des idées. — Charles die Tiotiinyie de Luc. — Nieolaa CfiBqmn. — Ecrivains cél^res. — Pierre Puget.
Toulemiaoritéestune ère d'anarrhic dans I hi.stoirc de la nalion. liCS ambitions qui s'agitent autour du pouvoir , quand il passe aux
inains d un cularit et d'une femme , semblent n'avoir pour luit que de l'abaisser el de l'avilir, en donnant au peuple 1 excmpli' de la désobéissance aux lois, en lui enseignant le mépris pour toutes les traditions hiérarchiques du l'autorité.
Les mêmes intrigues, qui avaient bourdonné sur la tombe k peine refermée de Henri iv , surgirent le lendemain de la mort de Louis XIII, et préludèrent aux troubles «fo la Fronde. C'en était fait des jours de calme ; la Ligue allait renaître , non plus au nom du CathoKcismet mats au nom de la RéforroeX'esprit d'indépendance, qui fennentatt depuis longtemps , devait éclater le jour oii les nobles eurent Fespoir de ne pas trouver, dans le successeur de Richelieu , la main qui les avait comprimés si rudement. Cétait donc la dernière prise d'armes de la féodalité à son déclin , et aussi le premier pas des parlements dans la voie purement politique. De cette tentative sérieuse , le tiers-état pouvait tirer la preuve qu'avec l'appui du parlement, il lui était facile d'écraser l'aristocratie , et que, dans risoloniont de sa force , il n'avait qu'à vouloir pour vaincre l'aristocratie et le parlement. Malheureusement il y avait un aitînie entre la théorie et la prali(|ue. Les chefs du tiers-état n'éf.iifnf ni liardis, ni secondés par h? j)cui)le. Quant aux parlements, li? manquèrent d'une énergie conslanlc dans la guerre que leur fit Mazarin. Inhabiles à mettre à protil les concessions (ju'ils arrachaient à la peur , ils se laissaient enlever bien vite le terrain conquis au prix de tant d'efforts. Au début de la lutte , cependant, la victoire parut devoir leur rester. En 1644, la nécessité de remplir le trésor vide avait amené la première collision avec le parlement de Paris. Quatre ans plus tard, Anne d'Autriche crut fiiire un coup-d'état, en envoyant saisir quelques-uns des présidenti^; il y eut un soulèvement général , et Paris se couvrit de barricades. La reine et Mazarin s'enfuirent avec le jeune Louis xiv à Ruel, et le parlement en appela dès lors à l'union des cours souveraines des provinces. Cet appel, accompagné du bruit de l'insurrection . du cri des peuples contre les impôts et des malédictions lancées contre le ministre, retentit en Guyenne et en Provence. La ville d'Aix y répondit la première , sous l'empire de l'émotion récente causée par l'édit d'octobre 1 647, qui déclarait le semestre rie 1 Gi8.
On appelait iemeslres les compagnies qui , telles que la chambre
UK IIARS&ILLK. m
(les comptes vl la l our des monnaies , étaient alternativement en exercice, six mois chatuiic. L ordoniiaiice li uclohre, — que le eomie il'Alâis, successeur du maréchal de Vitry dans le gouverru iDcîU de la province , avait provoquée, pour briser l'influence du Parlement, — déplaisait aux villes d'Aix et de Marseille, aux consuls et même aux oflieiers des deux compagnies. Personne n'en voulait, excepté le gouverneur , qui , le 2o janvier 1648, procéda, en l'absence du président, et malgré l'opposition des procureurs du pays, à riastallation des nouveaux magistrats.
La noblesse applaudit au changement; mais les magistrats, sur^ pris de Tattitude calme du peuple , songèrent à réveiller son patriotisme par rédat d'une émeute ; et le lendemain , jeudi gras , il en parut trente masqués sur la place des Dominicains , pour l'exciter à la révolte. Là fermeté du comte d'Alais fit échouer ces tentatives. Toute Tannée s'écoula dans une agitation des plus vives , et Gueidon , l'avocat du roi au siège de Marseille , fut la première victime offerte en holocauste à la haine de l'ancienne magistrature. Les choses prenaient ainsi un tel caractère de gra> vité , que les bourgeois paraissaient ne plus attendre que le signal de la lutte. Le gouverneur le donna lui-même le 10 janvier 1649, jour annivi rsaire de rt iaiilisscment du Semestre. I*our en finir avec le Parlement, il avait rassemblé à Aix tous les officiers des galères de Marseille et plusieurs gentilshommes étrangers. La veille, instruit de la fuite du roi , il avait exigé le serment de tous les chefs des corps et des confréries ; il ne cIk k hait plus qu'un prétexte pour amener une collision , dont l'issue ne lui semblait pas douteuse. Un coup de carabine , lii'é sur un pauvre laquais, qui ne l'avait pas salué , suffit pour mettre toute la ville sur pied en un clin d'oeil. Abandonné soudain par ses partisans , le comte promit de congédier ses troupes dans les trois jours et fut contraint, pour avoir manqué à sa parole, de s'humilier devant ses ennemis. On le conduisit dans les prisons du Parlement avec les 150 officiers des galères qu'il avait amenés de Marseille, et les conseillers, réunis au palais , ne se séparèrent pas, sans décréter l'union avec le Parlement de Paris.
A Marseille, oii le comte d'ÀIais avait un parti puissant, surtout dans le CSonseil municipal , composé presque entièrement de ses
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créatures, la Fronde soulevait moins de tempêtes. Cepeudaut les deux factions, qui, pour se dislinguer l'une de l'autre , avaient adopte — les parlementaires un ruban blanc , — et les Mazarins un ruban bleu, en venaient fré<[uemmcnt aux mnins dans les rues. C'est dans cette disposition que le comte d'Alais trouva les esprits, lorsque, rendu à la liberté, il se rendit à Marseille, d'après le conseil du chevalier de Vins. Boule, le dernier coosul , le reçut à la porte de la ville avec le viguier et une troupe de bourgeois parés de rubans bleus. A peine en eut-il franchi le seuil , que ses amis voulurent chasser tous ceux qui portaient des rubans blancs. Mais le premier consul réprima énergiquement ces velléités despotiques ; et l'hydre redoutable de l'anarchique cité , la peste apportée par les vaisseaux du Levant, accorda subitement les Blancs et les Bleus en les couchant dans la même fosse. Tandis que le fléau exer^it ses ravages dans les sales ruelles du quartier Saint-Jean , et que les prostituées allaient en communiquer le germe à Âix, le gouverneur, retiré à Toulon , préparait la guerre civile , et répondait par des pamphlets aux caricatures indécentes, dont il était Tobjet de la pai t des parlementaires d'Aix. Le libelle des neuf Visions du père Hipparquo était une façon de lanterne magique , oîi apparaissaient successivement, dans une satire en prose ou en vers, toutes les villes de la Provence. D.ais cliaque vision, l'autour appliquait au front de cliaque cité le stiprmate d'un surnom plus ou moins caractéi islique. Ainsi, Aix-la-Mélancolique; Salon-l'Esclave; Arlesla-Coquette; Tarascon-l'Amazone; Marseille-Ia-Possédce; Brignoles ^ la-Zélée; Hy ères-la-Moresque; Toulon-la-Nymphe, passaient sous les lannières sanglantes du prétendu père Hipparque ; mais elles trouvaient un vengeur dans le frondeur Provençal qui, sous le pseudonyme d' Anti-Moine, faisait payer cher au comte d'Alais Torgueilleux plaisir de figurer en aigle royal dans les Vitions , lui , le fils du bâtard de Charles ix.
Cette lutte innocente fut le prélude d'une lutte plus sérieuse. Le 14 juin, il y eut une rencontre au Val, non loin de Brignoles, entre l'armée du gouverneur et celle du Parlement. L'action ne fut pas longue* La cavalerie des parlementaires prit l'épouvante , et jeta le désordre dans Tinfanterie qui se débanda , sans qu'il fût possible de la rallier. Cette défaite , qui n'avait coûté la vie qu'à
trois soldats , répandit la consCernation à Aix. Néanmoins, le peuple répondit à l'appel que le parlement fit h son patriotisme , et bientôt I on eut mis sur pied une nouvelle armée , aussi peu re- •louiable que la première. Le 8 juillet, le comte d'Aiais sortit de Marseille à la téle de 3,000 hommes, Cévenols et huguenots pour la plupart , et ravagea les enMK iis d Aix et les hastides des officiers du Parlement. Le conile dt* Can es, ne se croyant pas assez fort pour tenir la campagne , se fortifiait tant hicn que mal dans la capitale de la Provence et se préparait à recevoir son adversaire, quand le comte d Etampes arriva, le 22 août, avec un traité de paix en treize articles , presque tous favorables au Parlement et contenant une amnistie générale. Il n'en restait pas moins quelques éléments de trouhles en Provence. L'anarchie régnait plus que jamais dans Marseille, depuis que Mazarin avait porté atteinte à ses privilèges, en nommant les consuls de 4650. La ville était en pleine insurrection, et les citoyens armés et maîtres de la Porte- Rojale , de la Tour Saint-Jean , du monastère de Saint-Victor et de Notr!e-Dame-de-la-(Sarde , avaient chassé de rHôtelnle-YiHe les créatures de la cour, pour y installer, à leur place , des magistrats régulièrement élus. Pendant qu'un courrier allait trouver le roi , avec des lettres justificatives de la conduite des rebelles , ^ le comte d*Alai8 dirigea des troupes sur Marseille , pour y assurer le triomphe de la volonté royale. Le 14 mars 1650 , il se présentai la Porte-Royal(! et fut accueilli à coups de canon. Mathan , son tapiidiau il* s -;irdes, fut tué , et les habitants emprisonnèrent plusieurs de ses amis avec deux des consuls n . nu mes par la cour. Désespérant — soit de surprendre la place, soit de la soulever en sa faveur , le comte que l'on commençait à soupçonner de vouloir la livrer aux princes, se hâta prudemment de demander une amnistie pour Marseille. Une saine politique conseillait l'indulgence au jeune roi ; il ne se ht pas prier pour signer les lettres-patentes , qui lui ramenaient la cité frondeuse (mai 1650); il poussa même la dissi- ' mulation jusqu'à répondre , par des éloges officiels, aux protestations de dévouement et le fidi lité que vint lui balbutier, trois mois plus tard, un député Marseillais.
Que le comte d'Aiais eût ou non médité la trahison , dont on l'accusait, il n'était pas dans les bonnes grâces de Mazarin , qui
le rappela et donna le commandement de la province au marquis
d'Âiguebonne.En son absence, ses partisans tentèrent de s'emparer de Marseille , dans le but de ne la replacer sotfs te sceptre de Louis xiv que le jour où l'on rendrait le gouvernement au comte d'AIais. — Cette tentative échoua et servit seulement à entretenir la flivision dans le pays; de telle si>rte que le Parlement et les parlenientaues, les procureurs du pays, les villesd Aix cî fie Marseille, comptant sur la destitution du gouverneur, pour voir renaître le calme, demandèrent un suecesseur au comte d'AIais. Tout à coup, un hi iiil arriva jusqu au fond de la Provence; Mazarin s'était enfui hors de France, et le parti des j)rinces relevait la tète (IGol). Le baron de Saint-Marc , premier procureur du pays, et l'un des plus grands antagonistes du cardinal , crut l'occasion foTorablc pour . forcer le roi à tenir ce ministre éloigné. A cet effet , il créa, dans la ville d*Aix , une Action dévouée au prince de Gondé , et qu'on appela la faction desSo^nvri. Les partisans du roi furent désignés sous les noms de Canift et de UaKorinisUs, Le même délire gagna Marseille et plusieurs autres villesi mais le foyer principal de la sédition étaità Aix, où les Sabreurs, résolus à chasser le Parlement, descendirent, le 3 octobre 1631 , sur la place «les Prêcheurs et s'emparèrent de l'Hôtel-de-Ville. A cette nouvelle , les Canifs se mirent sous la protection des ouvriers, qui expulsèrent tous les Frondeurs aux cris de Fouero Ion mhre , le sabre à la porte ! Les Sâbreurs, ainsi chassés, s'unirent aux Semestres et au iiouverneur; union sans résultat, car les coalisés échouèrent également à Marseille et se réfugièrent à Toulon. Dans ce dernier relrauchement , où toutes leurs forces se trouvaient ((incentrées, ils devaient d'autant moins espérer le triomphe, qu ils obéissaient à des intérêts difierenls. Le duc de Mercœur, qui avait succédé au comte d'AIais, depuis le 8 mai 1Cu2, essaya de profiter de leurs divisions , pour conclure un accommodement; et, — malgré les pressantes sollicitations des Marseillais, qui, lésés dans leur commerce par la prolongation de Tanarchie , offraient de contribuer k une partie des frais du siège de Toulon , il voulut épuiser toutes les voies de la prudence et de la conciliation, a6n de ramener les mécontents sous Tobéissanoe du roi. Loin d'entrer dans les vues pacifiques du nouveau gouverneur , Marseille révéla son ressentiment par un acte.
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qui léiDoigne « de la haute idée qu'elle s^éUit faîte de ses préi^ogatives , et du peu d'autorité que le gouvernement avait dans cette ville. » Elle ordonna» le 5 août 1 652, à tous ceux qui , originaires ou habitants de la cité , servaient sur les galères de Toulon , de se retirer dans les huit jours; il fut enjoint aux personnes de toute condition et de toute qualité , résidant habituellement à Marseille , et actuellement à Toulon , de sortir de cette dernière ville , dans le même délai, sous peine de voir leurs familles chassées pour toujours de leur patrie ; — leurs biens confisqués et veiulus. Enfin , toutes relations commerciales entre Marseille et Toulon furent formellement interdites , et les négociants Marseillais furent astreints à déclarer à 1 ilolel-de-Ville les marchandises, dont les Toulonnais leur avaient confié le dépôt. Ces mesures éncrj^Mques intimidèrent l»'s Sabreurs, et bientôt une amnistie très large, achevant d'adoucir les ferments de ces troubles civils, termina l'agonie de la Fronde provençale.
Toutefois , il s'en fallait que l'ordre fût rétabli d'une manière stable dans le Midi. La constitution de Tancienne monarchie était si défectueuse , et l'action du pouvoir central si lente et si timide, qu'au moment oii le calme reparaissait sur un point de l'horizon , la tempête éclatait sur un autre. La cour avait à peine réussi à apaiser de nouveaux mécontements survenus dans la Provence , au sujet des privilèges, que Marseille lui donna des occupations plus sérieuses. Au mois d'octobre 4652, les Marseillais avaient été autorisés, par lettres-patentes à tirer au sort les noms des consuls et de tous les officiers municipaux , et à composer le conseil de ville de trois cents conseillers. Ce projet de règlement avait été arrête dans une assemblée de vingt et un citoyens , choisis parmi les plus notables, et rédigé par Antoine de Félix. ^ On l'appela le Règlement du sort. A l'époque où il fut adopté , et même antérieurement , deux partis divisaient la ville. L'un , ayant h sa tête Antoine deNalbelle, lieutenant de l'amirauté, couvrait de son dévouement au roi une haine profonde pour le comte d'Aluis. L'autre , dirigé par le manjuis de Marignagne , s'était déclaré pour le g(tnve! neur. Après qu itiiies alternatives d'élévation et d'abaissement , Valhelle avait si hien établi son autorité à Marseille , que le duc de Mercœur n y pouvait rien faire sans lui. Jaloux d'un
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crédit qui diminuait le sien , le gouverneur se disposait à ;i])attre celte influence rivale, quand la mort emporta Valbelle. — De peur de laisser pénétrer ses vues , il cacha sa joie sous un scm!)lani de bienveillance prolectrice pour la famille cl les amis de ce dernier ; — il n'y réussit pas , cl Antoioe de Félix ne larda pas à lui tloiiiK'f particiilièrement une preuve de ses sentiments hostiles. Kn noveiiildc IG.».) , deux s^rosses barques de Mayorque caplurèrcnl quelques bateaux de pécheurs, pre:»que sous le phare de Marseille. Pour courir à leur poursuite , il n y avait dans le port qu'une galère de Gèiie«. Dans le premier moment de foreur, le peuple s'en empara, et, sous la conduite du troisième consul, donna la chasse aux corsaires. Mais on manceuvra si maladroite^ ment, qu'on fut obligé de revenir, après avoir failli de tomber en leur pouvoir; et , quand les plus recommandables citoyens s'embarquèrent sur la même galère, pour effacer la honte de cet affront, les forbans avaient déjà gagné le large et se trouvaient hors de toute atteinte. Cependant, il importait de prévenir les reproches auxquels on devait s'attendre de la part du Sénat de Gênes, en Tinslruisant de ce qui s'était passé. Malheureusement, par un oubli de foules convenances, on envoya les leKros d'excuses par un valet do ville , au litMi (I t ri (•l)arf,a'r un gcnlillii nime. Le Sénat s'en plai^niit h la cour de France. Le roi, qui n était pas dans une po^iijon à mccdulenler ses alliés pour si peu , voulut iniliger aux Marseillais riiumilialion d'offrir par un de leurs consuls toute satisfaction à la république génoise. Presque eu iiiéiiie temps, la ville fut invitée à contribuer de quelques secours d'argent pour le quartier d'hiver et pour la subsistance des galères. Ces deux aflaires soulevèrent de grandes difficultés. On jugea, d'un edté, qu'un consul Marseillais ne devait pas abaisser sa dignité devant le Sénat de Gênes; — de l'autre, qu'en fournissant des subsides, dont ses privilèges Fexemptaient formellement, la cité créait un précédent fâcheux. Il fut donc décidé, sur le premier point, qu'Antoine de Félix remplirait la mission qu'on destinait au consul. Mais, dans la chaleur de la discussion , de Félix manifesta une opposition tellement vive contre le duc de Mercœur et Forbio d'Oppèdc , que ceux-ci songèrent à s'assurer désormais l'appui des fonctionnaires municipaux par l'élcetion de leurs créatures. Le
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liasard servit leurs desseins à souhait, cl le chaperon consulaire échut à Louis de Vente (28 octobre 1G5G). Nature hautaine et irascible , le nouvel chi ne lit pas aimer son consulat ; et , de peur de rencontrer un ennemi dans son successeur, il intriLMia auprès de Mazarin pour que le roi nommât lui-même les Cf ii uls. C'était combler les vœux du gouverneur et du premier président. Toutefois, avec l'humeur pacifique du ministre, il ne fallait pas trop se Uatter du succès ; puis , il y avait à redouter les résistances et les rancunes du peuple. Pour mieux parvenir à leur lin , le duc et d'Oppède imaf^inërent d'appeler aux charges municipales un nombre égal de personnes des deux partis. — Si, à Taide de celte transaction , on obtint de la cour les lettres-patentes , qui nommaient les consuls et l'assesseur, — on avait compté sans les petites passions , sans les imprudences des élus mêmes , et surtout sans la vieille susceptibilité marseillaise à l'endroit des privilèges de la ville. Une violation aussi flagrante du règlement devait faire éclater dimpétueuses colères ; et Marseille , vaincue dans la lutte qu'elle osa soutenir contre Louis xiv, prouva du moins que les sentiments d'indépendance et de dignité nationale restaient vivaces dans le cœur de ses généreux enfants.
Le seigneur de La Baume, lun des consuls, n'aimait pas Louis de Vento, son parent, aucpiel il succcdait. Il aflerta détenir une conduite toute opposée à la sienne , et par là se fût concilie les svmpathies populaires , si ses liaisons avec le premier président ne 1 ( Lissent rendu suspect. Il acheva de se compromettre, en faisant venir à Marseille la galère du duc de Merconir, pour on mettre l entretien à la charge de la ville. — Les négociants comprirent que les frais de l'armement nécessiteraient le rétablissement du droit d'un demi pour cent sur les marchandises ; droit supprimé depuis le mois de janvier 16ô6 , parce qu'il était déjà une infraction aux lois du pays , et par conséquent dangereux à faire revivre. CSes bruits , en s'accréditant , provoquèrent un murmure général ; et l'on vit alors , à Marseille , comme on l'avait vu plus d'une fois dans Tancienne Rome , le triste spectacle d'une guerre civile , entreprise au nom -de la liberté, pour se terminer au profit du despotisme. C'est qu'aussi la noble cité se trompait étrangement de date. Par ses souvenirs républicains * elle appartenait plus au
passé qu'au présent. I/<s|)i ii Ik .iI |;i doniinail foiijonrs ; chez elle rinfluence du sol , du climat , de ia hh v , ru rrduii point à l'action sociale et politi(jiie. «Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la vie g:énérale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce problème. La formation des monarchies , des empires , ce sont les degrés par où il y arrive. L'empire romain a été un premier pas , le christianisme un second. Gharlemagne et les croisades , Louis xiv et la révolution , l'empire français qui en est sorti , voilà de nouveaux progrès dans celte roule. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui , par son exemple et par Ténergie de son action , a le plus avancé la centralisation du monde, [hichelet]. » Eh bien » Texcentrique Marseille était encore loin de cette généralisation de résprit humain. Les révolutions, qui transformaient si miraculeusement les destinées du monde , n'avaient pas encore dompté sa nature , ciïacé pour elle la ligne de démarcation du sol. Elle ne soupçonnait en aucune façon 1 idée abstraite d'une patrie universelle. Elle oubliait obstinément que, depuis le jour où Louis xi, en écrasant la féodalité , avait ajouté la Provence au faisceau de la monarchie franvaise , elle n'était plus qu'une fraction sans force dans son isolement. Elle oubliait que liiehelieu avait si bien achevé l'œuvre de Louis \\ et .si solidement étayé l'édifice, que Louis xiv, digne héritier de sa pensée politique, n'eut plus qu'à vouloir, pouidevenir le symbole de la royauté absolue. Marseille , en un mot , n'était pas de son siècle ; elle se berçait dans les illusions évanouies de sa vie d'autrefois. Une secousse terrible allait la réveiller et la rappeler douloureusement au sentiment de la réalité. Si ce ne fut pas sa première déception, — à coup sûr ce fut la plus cruelle. Car, longtemps ménagée et choyée, comme une maîtresse, dont l'on tient à conserver les bonnes grâces , elle dut comprendre que cen ét^it fait, pour Tavenir, de ses velléités de rébellion; et, quand le président d*Oppède suspendit » dans la grande salle de rHôtel-de-Ville, Timage de Louis xiv à cheval, ne semblait-il pas lui prédire , à cette cavale indomptée , qu^elle ploierait enfin sous l'étreinte vigoureuse d*un maître?
Du sein même de l'orage, soulevé par les imprudences du Conseil*
iiiiuiK ipal , surgit un vaillant et fougueux champion des antiques prérogatives de Marseille. Il s'appelait Gaspard de Glandevès- Niozelles. Riche , jeune , et de famille noble , il avait de brillantes qualités ; pourquoi ne les avait-il pas jusqu'alors employées au service de sa patrie? Pour([uoi jusqu'alors avait-il assisté , en spectateur impassible , aux longues agitations de la Provence ? Nul ne peut sonder l'abime de ces volcans humains , qui couvent longtemps le feu des passions , pour en laisser jaillir, un jour, les laves ardentes , par l'effort subit d'une pensée inconnue. Soit caprice , soit ambition , soit obéissance à une impulsion étrangère » Niozelles descendit dans Tarène politique , non en athlète obscur, mais en chef de parti. De prime^saut , la supériorité se révèle et s'impose. Niozelles était fait pour le commandement ; il s'en empara , sans qu'on songeât k le lui disputer. « Il ne lui a manqué qu'un plus vaste théâtre , pour que son nom fût inscrit parmi les noms les plus remarquables de l'histoire, (a. lasdibi). » — Résolu d*empècher de vive force l'armement de la galère ducale , — Niozelles groupa autour de lui quelques hommes d'élite , lit une opposition énergiqii» aux artns de l'administration , et ne se uiuiiua plus dans la rue , (ju avec un cortép^e de jeunes gens dévoués, — tandis que les partisans du gouverneur et du premier président , reconnaissablés à leurs rultans jaunes et noirs , marchaient sous la conduite du chevalier de Foresla. Dans l'état des choses, une collision était imminente: et, plus soucieux de leur conservation que de la loi qui interdisait i entrée de la ville aux troupes royales, les consuls demandèrent une garde au duc de Mercœur. Un mot imprudent amoncela de nouveaux nuages : « On verra un peu ces braves , qui doivent empêcher l'armement de la galère ! » avait dit un ami de La Baume ; et, le lendemain, Niozelles répondait à cet insolent défi , en disant aux négociants rassemblés devant rHdtel-do-Ville: « Point de galère , messieura , point de galère. » Tout annonçait une explosion ; il ne fallait qu'une élineelle pour faire éclater les poudres. Un moment , cependant , le premier consul parut se rendre aux prières d'un sage et saint homme ; — l'abhé Félix lui avait fait une peinture effrayante des malheurs que son entêtement allait appeler sur Marseille. Il feignit de renoncer h Tarmement de la galère , pour gagner du temps , augmenter le nombre de ses
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partisans , et abattre ainsi plus sui tinent ses adversaires. Ceux-ci acquirent bien vite la preuve do sa mauvaise foi. Mais , malgré sa promesse d en référer au Conseil municipal , La Baume , craignant de ne pas y avoir la majorité, convoqua la Chambre de Commerce, dont il eut meilleur roarché. Nioselles et ses amis se trouvaieot devant rHÔtel-^e-Ville » k l'heure indiquée pour la réunion du Conseil municipal , quand ils apprirent ce qui venait d*arriver, de la bouche même de La Baume , qui , hravant leur colère , s'écria « qu'il ne devait compte de ses actions qu'au roi et au gouverneur de la province ; qu'il saurait bien faire valoir son autorité, et opposer la force à la force , en ras de besoin (13 juillet 1658). » Ces paroles clr t nièrent dans la foule avec la rapidité de l'éclair, et un long cri de révolte épouvanta les échos de la ville : point de galère ! fouéro galéro ! fouéro galéro ! A l'instant ^ Gueidon , le jeune , s'élance, l'épée h la main avec les partisans de Niozelles, vers rilôtel-de-Ville , avant (ju'on ait le temps d'en fermer les portos ; le trésorier G ro flot , Cipioros et son valet de chambre soutionnonl intrépidomont le pn niior olioc des assaillants ; Niozelles, blesse au bras gauolio d un omip de feu, lutte corps h corps avec GrelTet , le fait prisonnier et lui laisse gonôrouseniont son épée. Il n'y avait pas à se méprendre sur les consc^ucutes d un conllil , où le sang avait déjà rougi les marches du palais consulaire. Paul de Fortia , le brave commandant du châleau d'If, réussît bien à suspendre le combat^ mais ce n'était qu'une trêve ; la haine grondait dans les cœurs. Les consuls , sourds à la voix de la prudence, et jugeant mal de la grandeur du danger, — car les amis de Niozelles étaient maîtres de la Porie-Rojale et de celle du Marché, — les consuls sortirent de l'Hôtel-de «Ville , avec le chevalier de Valbelle, le chevalier de Foresta, les frères -Martin , les frères Bastin , Cabre-Roquevaire , quatre capitaines de quartier et plu> sieurs autres adhérents, tous Tépée au poing. Bientôt ils se trouvèrent face à face avec leurs adversaires ; et , sans l'interveotion de Paul de Fortia , de La Reynarde , et de Charles d'Hermite , la lutte eût recommencé. Toutefois , ce ne fut que partie remise. De part Pt d'autre , on disposa tout coninio pour nne bataille décisive. I^a plorc du fjouvornenr tn»n na sos hallorios contre la ville ; les consuls tirent tendre des chaînes , entourèrent de barricades le
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corps de garde de la Loge, placèrent des canons dans ies nies et envoyèrent les capitaines de quartier à leur poste. Ceux du quartier Saint- Jean et de Cavaillon obéirent. — Le capi laine , « liargé du quartier de lllrniquerie , fut contraint ili: revenir sur ses pas; et les consuls finent si eflrayés d'apprendre que la Porle-Hoyale était au pouvoir de Niozelles , qu ils ne surent à quel parti s'arrêter. Attaquer Niozelles dans son poste — n'était pas sans danger. L'y laisser était une boute ; les plus vaillants furent d'avis de l'en chasser immédiatement par la voie des armes. La Baume préféra recourir à la ruse; Fortiade Pilles continuait à jouer le rôle de conciliateur , allant d'un camp à l'autre » parlant à chacun le langage de la raison. Tant de généreux efforts n'aboutirent qu'à une trahison. Les consuls promirent de satisfaire le peuple au sujet de la galère , si Niozelles abandonnait la Porte-Royale et la Porte du Marché; puis, une fois maîtres de ces deux positions importantes , ils mentirent k la foi jurée , et allèrent jusqu'à proposer de faire enlever, pendant la nuit, leurs trop confiants adversaires , pour les expulser de la ville. L'avis ne prévalut pas, et Ton s'en tint à envoyer demander des renforts au duc de Mercœur. — Il est lillicile de s'expricjucr comment et pourquoi ce dernier avait su, pour ainsi dire, se placer sur le terrain de la neutralité, et dans l'attitude passive d'un simple spectateur, — quand sa qualité de r?ouverneur lui imposait le devoir d'une intervention directe et énergnjue. Son abslenti(tn dans un conflit, où il était le principal intéressé, constituait une véritable lâcheté. Ou, — blâmant l'entêtement des consuls, il pouvait d'un mot effacer la cause de tant de troubles, — ou, partageant leur aveuglement, il devait avoir le courage de ses actes, et ne pas se tenir à l'écart, à l'heure de la compression brutale. Vaincre ou succomber à la téte de ses partisans , tel était le réle que lui dictait l'honneur. Eh bien ! que faisait le noble duc, pendant que rinsurrection grondait? Oii étaitil, pendant que ses amis jouaient leur vie, pour un de ses caprices despotiques ? Il demeurait tranquillement à Tarascon, attendant, au sein des plaisirs , l'issue de la bataille , pour en retirer tous les bénéfices. Ladéputationdes consuls vint l'arracher à cette coupable quiétude et le forcer à prendre une part plus active à une lutte qui grandissait chaque jour. Convaincu désormais , d'après les
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proportions de la révolte , que la victoire coûterait bien du sang, il eût été glorieux à lui de tout pacifier, en reooDçaot de son pleio gré à l'armement de sa galère ; mais, pour ne pas sacrifier sa dignité au bon droit du peuple, il ne recula pas devant les horreurs de la guerre civile. Il envoya sur le champ les troupes demandées; — et, à la faveur des ombres de la nuit, ses soldats se glissèrent furtivement dans les murs de la ville , par terre et par mer. On les logea dans la Tour du Fanal, dans la Plate- Forme, dans les maisons du parti consulaire , et soixante hommes d'élite furent commis à la garde de rHôtel-de-Ville. A la nouvelle de Tarrivée de ce renfort , les rubans jaunes et noirs s'assemblèrent le 49 juillet au matin , pour presser La Baume de 8*assurer de tous les quartiers. Les chevaliers de Riquetti-Mirabeau , les frères Beaumont, Gratian, Cipières,Bastin, d'Aiglun, et quelques autres, |»ai urent les premiers, les uns amies de mousquets, les autres de fusils ou de hallebardes. Ils s'avancèrent devant l'Hôtel-dc-Ville et dispersèrfcDt les pfroupes de négociants déjà réunis pour leurs intérêts commerciaux. Cette provocation maladroite, qui s'adressait à des citoyens inotlensifs, produisit tmo ofl'crvesccnce frénéraîe; puis quand on sut ({u'on devait attenter à la iiherie de i. a Salie et de Niozelles , ou les chasser de la ville, il s'éleva une lon^^uu clameur de vengeance et d'indignation , — et Ton courut aux ai'mes, pour protéger les nobles défenseurs de la cause populaire. Les négociants, les capitaines marins , les corps de métiers organisent, comme par enchantement, des bataillons de combattants , animés du plus vif enthousiasme. Les insurgés occupent militairement la Place-Neuve, la Place Vivaud et celle du Palais; bientôt la lutte s'engage à la Place- Neuve , et la victoire reste au peuple. Au bruit de la mousquetterie, Niozelles accourt, suivi du commandeur de Gujes, son frère, et de trois capitaines de vaisseau, tous armés de fusils ; et ce petit groupe , grossi des amis que lui amène La Salle , attaque , avec quelques pièces d'artillerie , le quartier de Gavaillon , oh s'était retranché le chevalier de Foresta. Repoussé de ce côté , ISiozelles entraîne ses compagnons vers la cathédrale, s'en empare en jnenie temps que du clocher et de cinq gros canons de fonte placés sur le rempart qui rctintd; il la njcr. De là il se replie sur la Place- Neuve , et arrive au moment où les soldats de iMercœur t'uvaieut
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devant ta Reynarde et Baussct. Le point important était l'Hôteide-Ville , gardé par les consuls ; le rerner de barricades hérissées de canons , y concentrer tous les eflbrts de l'insurrertion , ce fut poar Niozelles l'affaire de quelques heures. Lorsqu'il se vit assiégé par toute une population frémissante de rage; lorsque d'intrépides amazones , Taudace au front , la menace à la houcbe , la fureur dans les yeux, le pistolet d'une main et Tépée de l'autre, apparurent dans la foule des combattants; — dignes filles de leurs aïeules héroïques ; rugissantes comme des lionnes et debout sur les barricades ; — La Baume comprit , mais trop tard , qu'il avait poussé les choses trop loin. Le plus compromis d'entre ses collègues , il n'osa compter sur la clémence des vainqueurs; il endossa l liabil d'un abbé et s'écliappa, lui troisième, à l'aide d'une échelle. Les deux autres consuls , instruits de son évasion , jugèrent la résistance inutile et demandèrent à capituler. Les troupes du gouverneur renvoyées, rarnieincnt de la galère abandonné, l'évacuation de la Plate-Forme par le chevalier de Foresta: — à ces conditions imposées d'une part et subies de l'autre , toutes les colères s'éleignu'ent, les barricades disparurent , la ville reprit instantanément sa physionomie accoutumée; et le soir, — à l'heure où, sousunciel parsemé d'étoiles d'or, les habitants avaient coutume de chercher, dans la promenade et dans les douces causeries sur le seuil du foyer domestique, une distraction aux fatigues du jour,^nul ne se fût imaginé , ensuivant , du regard, le flot calme des promeneurs , en voyant ces groupes de causeurs joyeux , — qu'une tempête avait passé sur cette ville ; que tous ces cœurs avaient battu de terreur, de haine et de vengeance; qu'à deux pas de cette foule indifférente, dormaient cinquante cadavres encore chauds ; que le bruit des rires de la rue couvrait les gémissements des blessés , et le râle des mourants.
Tout n'était pas fini cependant. — Les Marseillais semblaient vouloir reprendre des l'orces , pour repousser le duc de Mercœur, qui, enfin ému du dani^;er auquel il avait laissé ses amis exposés, s'occupait de bloquer la ville rebelle par terre et par mer. En eflet, après avoir établi trois corps d armée à Aubagne , aux Pennes et à Vilrolles, il ordonna au clievalier Paul, commandani de la marine à Toulon, d'aller stationner dans le voisinage du Lacydou. i^aui, —
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riiistoire ne lui coonait pas d'autre nom , — Paul était enfant de Marseille ; ou du moins Marseille revendique l'honneur de lui
avoir donné le jour , et ce noble orgueil puise sa raison d'être dans la glorieuse fortune de ce héros. Né sur mer d'une blanchisseuse , dans une barque battue par la tempête, entre le château d If et la cité phocéenne (décembre lo97), Paul eut pour parrain Forlia de Pilles, et, pour patrie, ces Ilots au bruit desquels s'étaient mêlés ses premiers cris. 11 était encore dans un âge très tendre, quand il se cacha sur un vaisseau , pour forcer le capitaine à le garder en qualité de mousse. Le fils de la pauvre lavandière devint amiral» et donna sur son bord une fêle à Louis xiv ; mais il ne méconnut pas pour cela ses vieux camarades , et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa tout son bien (18 octobre 1 667). £n racontant en peu de mots l'étrange et brillante destinée de cet homme illustre , nous avons eu pour objet de montrer une fois de plus combien l'esprit d'égalité des républiques grecques et des municipes romains était vivace encor dans le cœur des Marseillais, et formait un étrange anachronisme au x?ii* siècle. Car autrement il ne serait pas possible de s'expliquer les révoltes énergiques et persévérantes de la vieille cité contre les envahissements du despotisme ; suprêmes et impuissants efforts de la liberté expirante !
Tandis que le duc de Mercœur faisait des préparatifs formidables de répi ession , il se passait de singulières choses dons la ville. Le parti vainqueur proposait d'élire de nouveaux ( uiisuls ; et, moins audacieux dans la vi( toire que dans l'agression , il laissait débattre et adopter la résolution des'humilier devant le parti vaincu. Non seulement La Baume , le fugitif, fut prié d'oublier le passé ; de recevoir publiquement des excuses , et de demander au roi des lettres d'amnistie; mais il se donna le plaisir de se draper dans son dédain et dans Tinflexibilité d'un refus. Alors, on songea à s'adresser directement au duc de Mercœur; et , comme on n'osait délibérer en l'absence de l'assesseur et du second consul , qui s'étaient évadés secrètement de l'Hôtel-de-Ville , il fallut, après bien des recherches , les arracher à leur retraite et les forcer à présider l'assemblée. Cette fois , il y eut accord pour rejeter tous
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les torts sur La Bsume ; et Cebeoes , chargé de eette mission auprès du gouverneur, s'attaeha surtout à effacer de sou esprit la pensée queTautorîté royale eût été compromise dans cette querelle de partb. En témoignais de ce qu'il aTançait, il sollicita des lettres de recommandation pour La Reynarde , qu'on avait résolu d'envoyer à la cour , dans le but d'apprendre à Mazarin la véritable cause des troubles de Marseille. Cette démarche toute de conciliation n'eut pas le succès qu'on devait en attendre. Le duc, écoutant à peine l'orateur, se répandit en menares et répliqua que La Salle, l'un des plus notables parmi les rehelles, « était un boiilionime qui s'était laif5sé séduire . mais qu'il ne tarderait pas à s'en repentir. Quant à Niozelics, ajouta -l-il , il en répondra sur sa tête ; et, s'il continue , celle de son cousin rilaiuleves-liosset , prisonnier dans la citadelle de Saint-Tropez, n'est point assurée; je saurai bien empêcher La Reynarde de faire le voyage de Paris ; je compte mettre incessamment la ville à la raison. » C'était avouer qu'il tenait essentiellementà se passer de l'intervention du ministre, qui n'eût pas â coup s&r approuvé sa conduite. Les Marseillais ne doutèrent pas de ce que leur réservait le ressentiment du gouverneur, quand ils virent des forces imposantes se déployer autour de leurs remparts ; et ils prêtèrent volontiers Toreille à raccommodement que leur proposèrent les conseillers Meyrargues et Soint- Synphorien. Il Ait conclu , après bien des difficultés , le 1** août , « que les consuls et Tassesseur seraient rétablis dans leurs cbarges; que les habitants mettraient bas les armes , et que tout resterait dans le même état qu'auparavant. » A ces conditions , Mercœur promit d'éloigner ses troupes et d'obtenir une amnistie générale. Le Parlement, les procureurs du pays, les syndics des communautés et les consuls d'Arles et de Tarasron justement inquiets des suites fàclieuses de celte révolte pom la Provence, réussirent à aplanir les derniers obstacles. L ainnislie arriva, le 1 i du même mois; et , à la lin d'octobre . un arrêt du conseil <léfendit de procéder à l'eledion des consuls , avant le iS décembre. Lcgaleuient signifié ou non, cet arrêt constituait une atteinte réelle aux privilèges de la ville ; caria déclaraliuii du mois de mars 1019 portail que , — dans l'intérêt de la tranquillité d'Aix, de Marseille et d'Xr- — il ne serait absolument rien changé au mode des élections
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coDsalaiKS , et qu'on n'aurait aucun égard aux lettres-patentes ou . lettres de cachet à ce contraires. Fondés sur cette déclaration, les Marseillais élurent les consuls et l'assesseur, sans tenir compte de la défense. Ils étaient, certes, dans les limites rigoureuses de leur droit ; mais Louis xiv n'envisagea pas la chose du même point de vue; et, comme pour s'essayer à son rôle de despote, il interdit aux nouveaux magistrats l'exercice de leurs fonctions , en leur ordonnant de venir avec Niozelles , le commandeur de Cuges , La Salle et (VArJ/nc , rejoindre la cour à Lyon. Toutefois, on n avait pas eiK orc appris à trembler devant l'élève iniberhe du plus timide et du plus cauteleux des ministres. La V()l(tiilé royale fut riH'prisee . et l'émeute rejiarut dans la rue. Les plus sac:es et les plub clairvoyants, peu rassurés sur les conséquences de celte aggravatiou de torts, opinèrent pour que l'uu apaisât au plus vite la colère de Mazarin. Les trois députés, h qui échut cette lâche diilicilc , se présentèrent sous les auspices du duc de Vendôme , et le ministre leur déclara que la clémence du roi dépendrait uniquement de la prompte obéissance des consuls ei des quatre gentilshommes appelés à la cour. Tous cédèrent de bonne grâce , k Texception de Niozelles , qui craignait qu'on n'attentât à sa liberté. Mazarin connaissait son influence et avait intérêt à le ménager. Il lui envoya un sauf-conduit. Il n'y avait plus lieu d'hésiter. Niozelles partit avec ses amis et les anciens consuls mandés également par le cardinal. En l'absence de toute aiAorité , il importait de placer la ville sous la surveillance d'un gouverneur intérimaire. Le conseil du roi y pourvut, en déférant le pouvoir consulaire à Fortia de Pilles. Mais , par une perpétuelle contradiction d'actes et de paroles, — tandis ijuc ses premiers magistrats, après avoir fait un simulacre de résistance à la royauté , allaient humblement s'agenouiller devant elle , — Marseille , <le nouveau poussée à la révolte par son mauvais génie , prott sia contre l ii régularité de celte ordonnance U)ute provisoire. Puériles protestations! au bruit desquelles la ( itée déchue espérait oublier les humiliations successives que hu inlligeait l'absolutisme de plus en plus audacieux. Aussi, voyez dans quel profond abîme le vertige la précipite fatalement. Sur cette pente rapide, riennepeutrarrêter. Pour avoir été la plus élevée , elle sera la plus abaissée , la plus
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abreuvée do honte , et l'éclat de sa chute n'éveillera pas même les échos d'alentour.
C csi à Lyon que se joua le premier ftete de ce tHste drame , oii elle allait gra?ir son Golgotha , courbée sou» sa croix de douleur. C'est là déjà qu'elle avait été frappée dans sa nationalité , le Jour ob Louis XI médita d'annexer la Provence à la couronne. G^esl encore là que germa , dans le cerveau d*un despote , la pensée de son asservissement. — Ses représentants écoutèrent en silence les remontrances de Mazarin , qui les menaça de la colère du foi, s'ils ne rentraient dans le devoir. Niozellcs seul ne démentit pas la fermeté de son caractère , et le ministre pâlit et trembla sous son regard fier, sous sa parole hautaine , au point d'hésiter entre son serment — de ne point nttentcr h h lifjcrt»^ du jeune pfcnlill)omnie — et le désir de ch;iticr son nudare. Mais que pouvait le courage isolé d'un citoyen pour le salut de Marseille? Rien , si ce n'est irriter le Mazarin , tout puissant sur l'esprit de son royal élève, et par conséquent empirer la position de la nialiieurensc ville. Niozelles eùl fait preuve d'un graud ( (eur, s'il eût sacrilli* sou orgueil au salut de son pays ; si , dans un élan de sublime abnégation , il eût oublié les intérêts de sa gloire , au profit des intérêts de la gloire de sa patrie. ^ Son égoisme avait soufflé la rébellion , son égoïsme acheva de tout compromettre. C'est là le rêle que , dans toutes les révolutions , jouent trop souvent les chefs de parti , plus avides de renommée , que véritablement soucieux du bonheur des peuples. Le cardinal n'était pourtant pas animé de sentiments hostiles pour Marseille ; une lettre du seigneur de Pilles, en l'édifiant sur la soumission et la fidélité des habitants» vint l'affermir dans cet esprit de conciliation, et il décida le roi d'ac^ corder aux consuls et aux gentilshommes Marseillais une audience qui leur avait été refusée jusqu'alors. Le jour en fut fixé au 6 janvier 1G."9; el là , une qucstiou d'étiquette faillit tout gâter de nouveau. En vertu du privili r: ' qui permettait à la Noblesse de parler debout à Sa Majesté , Niozelles et son frère le commandeur deCuges déclarèrent au maître des cérémonies que leur qualité de gentilshommes les dispensait de se mettre à geuonx. Cette prétention fut rapportée à Louis xiv, discutée gravement et rejclée, sous prétexte qu'en celte occasion , le roi donnait audience à des
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sujets rebelles , appelés à se justifier, et non k des députés de la Noblesse. A peine cette décision était-elle connue , que Louis parut dans le salon où âllen'laient les courtisans, et vil s'avancer vers lui les consuls de Marseille. Surpris , il s'arrêta en enfonçant fièrement sou chapeau sur ia léte. A ce geste de mauvais augure, Niozoiles s'éloigna du groupe et se perdit dans la foule ; son frère resta debout, à distance , aiTrontant le regard eouiroucé du jeune souverain ; et le comte de Brienno eut beau répéter : « Messieurs de Marseille, tous à genoux, le roi l'entend ainsi , » il ne clianij:ea pas d'attitude. Celte fermeté frappa tellement Louis xiv, qu'il feignit de ne pas prendre garde à la résistance du commandeur, et le comte de Brienne n'osa point renouveler son ordre. Le prince était trop vindicatif pour oublier une aussi cruelle injure; et pourtant , si quelque chose eut dû apporter quelque adoucissement aux blessures de son orgueil , c*est le langage des magistrats Marseillais , qui semblèrent vouloir, à force d'humilité , calmer son royal ressentiment. « Sire . dit l'assesseur, bien que votre Majesté connaisse notre fidélité et notre obéissance , et qu*elle soit pleinement informée qu*il ne s'est rien passé dans la ville de Marseille contre son service et sa fidélité ; nous sommes néanmoins prosternés à vos pieds , pour vous en donner un témoignage plus authentique , et vous assurer, sire , qu'il n'y a aucun de nous , qui n'aimât mieux perdre la vie que de vous déplaire. Si nous étions assez malheureux pour que voire Majesté eût pris contre nous des impressions peu favorables , nous osons nous flatter qu'elle s'en dépouillera , en nous voyant prosternés à ses pieds, et dans la ferme résolution d'exécuter tout ce qu'il lui plaira de nous ordonner. Car quelle que soit la loi que votre Majesté voudra nous imposer, nous l'exécuterons sans nous plaindre , pourvu qu elle nous fasse la grâce de croire que nous serons inviolablcnient ses très Immbles, frc'^ obéissants, très fidèles sujets et serviteurs. » — 11 fallait que le roi fût bien peu touché de tant de respect, pour que le comte de Nogent s'écriât jusqu'à trois fois : — « Sire , les Marseillais sont bonnes gens.» En effet , loin de dissimuler son mécontentement, Louis xiv avait répondu « qu il verrait ce qu'il aurait à faire ; » — et déjà , dans sa bouche , une pareille parole était une menace. Il attendit , pour se venger, un prétexte qui ne tarda pas à surgir. Tout le
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pasdé paraissait amnistié, quand le duc de Nercœur eut ordre de retourner à Marseille pour y faire procéder à l'éleclioD de nouveaux magistrats , en remplacement de €eux qu'on avait élus, malgré l'arrêt du conseil. Ainsi , prenant au sérieux le mot obéis- ' sance, que le peuple marseillais prodiguait dans ses discours, Mazarin voulait qu'il fût une vérité dans les actes ; ce en quoi différait la cité récalcitrante, qui ne se distinguait plus que par une incroyable versatilité d'idées et de sentiments. II serait diflicile dépeindre les transports de joie qui saluèrent le retour des députés, si malmenés par Louis xiv. Toute la population alla an devant d'eux et l'on était tellement avide de les voir nu de les Innrfier , tjue, pour mieux dominer la fouie , ils furent obligés de monter à cbeval. Mais ce qu il serait plus diilicile encore d expliquer, c'est le sens, — c'est le but d'une ovation si éclatante. S'adres.sait-elle exclusivement à Niozelles et au commandeur de Cugts, dont l'action hardie est de celles qui excitent volontiers l'admiration populaire? Ou bien aux consuls qui , prctiemés awv pied» du roi , s'étaient eflbrcés d'appeler sa clémence sur leur patrie , par la prmesH d'tooéeutert sans w ptaindre, tout e$gu*il lui plairait d'ordonner f Ou bien enfin à tous les députés indistinctement? Dans le premier cas , c'était une nouvelle injure pour le souverain , et un blâme pour la bassesse des magistrats. Dans le second cas , c'était une consécration des engagements pris au nom de la ville en face de l'autorité royale. Dans le troisième cas , c'était une contradiction, c'était quelque chose d'inqualifiable , c'était l'anarchie dans l'en* thousiasme. L'airueil qu'on fit au duc de Mercœur , trois jours après (21 janvier), prouva (omment Marseille (Mitendait l'obéissance. Il ctii! nuit quand le gouverneur arriva, en compagnie de quelques conseillers municipaux, envoyés àsa rencontre. Le peuple s'imagina que le duc avait dioisi celle heure, pour introduire dans la ville I^a Baume et ses partisans: et des hommes eurent la hardiesse de visiter i^on carrosse, à lu lueur de balais allumés. Lvidemment, il y avait parti pris de l'intimider dans l'accomplissement de sa mission. Leduc le comprit bien; et, de peur de réveiller l'effervescence des esprits, il proposa de donner le cbaperon aux mêmes magistrats, à l'aide d'un moyen qui conciliât ses devoirs avec les intérêts de tout le monde. Il s*agi8sait de procéder , en apparence ,
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selon les règles de rélection, et de ne mettre dans la botte dorée que les noms des consuls révoqués. Si cette supercherie avait ses dangers pour l'avenir, du moins elle partait d'une bonne intention : il fkllait donc en tenir compte à la prudence du gouverneur. Cependant le peuple ne lui en sut aucun gré. Quoiqu il ne fôt pas dupe de ce singulier hasard qui lui avait rendu ses quatre magistrats , il insulta à la défaite volontaire du duc par une indécente joio et par des chansons injurieuses. H eût clé de la dignité du gouverneur do se renfermer dans un dédain profond. Malheureusement , il ne se trouva pas assez cuirassé de pbilosupliie contre les traits du ridicule ; et un mauvais couplet' suffît pour amasser des rancunes d^ns son ^me,
De nouveaux événements ne tardèrent pas à augmenter la somme des griefs, que Mazarin avait contre Marseille. Des troubles , survenus à Aix au mois de février de la même année, nécessitèrent une vigoureuse répression, et les Marseillais ne furent pas des derniers à offrir leurs services au duc de Mercœur, en l'assurant de leur soumission. Puis, par une inconséquence qui leur était devenue habituelle , dès qu'il y eut des coupables atteints par la sévérité des lois, ils les recueillirent dans leurs murs, « oh, par un abus qu'ils faisaient de leurs privilèges , on trouvait quelquefois, contre l'autorité royale , un asile qu on ne pouvait se promettre dans les pays étrangers, (papou). » C'était, pour ainsi dire , s'associer à la rébellion, après Tavoir condamnée, et par suite braver, de propos délibéré , la colère du roi, Mais il y avait alors dans les esprits un tel besoin de mouvement, que les consuls, craignant une nouvelle explosion, s'ils livraient les coupables à la justice, ne firent que de molles recherches. La Salle, Niozclles, les frères Félix, LaRej narde
^ VoiCi le couplet :
Houara dèMercaro, lias km bw veogu i Aven fa lei Codsoos ooume «vw vouga , En dwpîé d'w|nélei que nous an vtnda.
Itfonsieur de Mercœur, soyez le bien-vena ; Noos avons ftit les consids, cominftnmttavoqs voqlq, dépit df ceux qui nens ont veodw.
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pl d Arène étaient les principaux protceleurs des réfugiés. La colère deMazarin les signala h In «surveillance de Pilles, qui les rénnil rfiezie premier consul, pour les instruire des sentiments du premier ministre. Ils comprirent le il;inirf'r et 1 inutilité d une plus lonprtie résistance, ef enuseillèrent à leurs protégés de quitter la ville. Une fois lu motif" disparu, l agitiilioa devait s'éteindre. Malheureusement il y a toujours dans les luttes civiles des gens qui compromettent tout ; ce sont, puui nous servir d'une expression moderne très earacléristiquc , ce sont les enfants terribles de tous les partis. Us rendent odieiite la meilléure des causes ; et souvent le chàtioiaDt de leurs fautas rejaillit touteotier sur des tètes iouocentes. Un jour, un ami de La Baume tombe sous le poignard de quelques-uns des parti* sans de Nîozelles ; on en rejette tout Todieux sur ce dernier, et le Parlement le décrète d'ajournement personnel. Niozelles était une nature trop distinguée , trop généreuse , pour œnseiller un pareil crime ; de plus il n'avait aucun sujet de haine contre la victime. Quoique fort de sa conscience , il avait à redouter les ressentiments du pouvoir. Il ne tint pas compte de Tinjonction du Parlement, et ne sortit plus qu'avec un cortège d'amis. Le roi apprit bientôt cette affaire, et l'on no manqua pas de lui peindre Niozelles sous les couleurs les plus noires. « Ce n'était rien moins qu'un assassin et un ambitieux , qui avait (ormé le projet de se rendre maître absolu de Marseille. » Le cai-dinal M i/ iuii nejy;()( lait alors, dans l ile des Faisans, la paix générale et le mariage de Louis xiv. II s'assura (jue le roi d'Espai^ne ne secourrait pas les Marseillais , et en envoya la promesse écrite au roi , qui ordonna à Niozelles de venir à la suite de la cour, sous peine d'être déclaré criminel de lèae*lliajesté. Le duc de Mercœur chargea le lieutenant de ses gardes, La Gouvemelle, de signifier cet ordre au jeune gentilhomme. «—Autant vaudrait-il, répondit La Gouvernelle, que votre Altesse me commandftt d'aller à l'assaut ; cependant , je m!en vau faire la commission. » Aussitôt arrivé à Marseille (1 8 octobre), le lieutenant va droit à rH6tel-de-Ville , où il trouve Niozelles en grande conférence avec les consuls. Le hasard semblait le favoriser; sux magistrats il remet une lettre du gouverneur, et lit à haute voix l'ordre du roi , en demandant qu'on voulût bien attester par écrit qu'il l'avait signilié en personne à Niozelles. Tout jusque là
allait au mieux ; Niozelles slDelinait devant l'autorité royale , et l'on rédigeait le certificat , sollicité par La Gouvernelle, lorsque Serres descend à la Loge , et ameute la populace , en racontant le (langer qui menace la liberté de iMozelles. Soudain , des flots de séditieux s'engouflrcnt impétueuscmeni Jaiii I llùtel-de-VilIe , et iiiorident la chambre des consuls , avec des cris de mort conire le lieutenant des gardes que, par une ruse couj)al)le , Serres avait siiînalr riiiiime un irnjiosîeur. L'ordre de î.ouis xiv est lacéré, \\ni\r aux pieds ; et 1 un se jette sur La Gouvernelle , qui n'a que le temps de se glisser sons la fable , où les efïbrts de Niozelles ne réussissent pas à le garantir des odieuses brutalités de ces misérables. La voix irritée et suppliante tour à tour du généreux gentilhomme finit par dominer cette tempête ; la foule s'écoula ; puis, à l'entrée de la nuit , Niozelles conduisit !e malheureux lieutenant chez le premier consul , soupa avec lui , et lui donna une bonne escorte , pour retourner à Âix , où le bruit courait déjà qu'il avait été massacré. Dans le récit de son aventure , La Gouvernelle fut plein d'effusion reconnaissante pour son libérateur. Efl^ectivement, Niozelles avait eu le beau rôle dans cette affaire ; seul il s*était montré résigné à l'obéissance ; seul il avait protégé le messager du duc de Mercœur; seul il avait apaisé la sédition, que d'un mol il pouvait étendre par toute la ville. La Gouvernelle alla raconter cette noble conduite à la cour, où une lettre des consuls Marseillais vint corroborer ses dires; et cependant, le Parlement décréta Niozelles de prise de corps. C'était maladroitement jeter de l'huile sur le feu, quand il était si facile de l'éteindre prir 1 1 iiiudLiaùun et l'équité. Or, jugeant cette fois du sort qui i atiendail par la rigueur d un arrêt, qu'aucun huissier n osa signifier, Niozelles revint sur sa résolution de se rendre à la eour. II ne se dissimulait pas les conséquences de sa rébellion ; la ruine , une captivité éternelle ou l exil étaient au bout. Il le savait et n'en persista pas moins dans son refus, « aimant mieux vivre pauvre et libre, que riche et prisonnier. » Maintenant qu'elle avait laissé échapper la seule occasion honorable de tout concilier, en sauvant la dignité royale, la cour ne voulut pas en avoir le démenti, et elle lança contre Niozelles un ordre , dont Mercœur confia Texécution aux magistrats. « Ce serait , leur écrivit'-il ce sujet , commettre
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ouTertoment rautorité du rolp et trop hasarder dans mon sens, que d'exposer une seconde fois les ordres de Sa Majesté, dans une ville où le respect et la retenue viennent d*étre étouffés par les mouvements et les violences d'un tas de factieux. Pourtant, conunc il est (le mon devoir de m'atlacher ponctuellement à l'exécution des vulunltis (lu maître, je ne répondrais pas des événements, si l'ordre de Sa Majesté, que vous trouverez ci-joint, ne vous était rendu par une voie hien sûre. Le roi veut que le sieur Xiozellus obéisse, ou qu'il soit arrêté : e'e<;t votre intérêt de faire valoir sa volonté , et la seule voie pour léparer ce que la mauvaise conduite de vos devanciers prépare de fâcheux : je ne prétends pas vous exhorter à cette obéissance : tous savez ce que vous pouvez et devez faire en cette conjoncture , et vous n*avez personne à consulter que vous* mêmes. Vous m'avez pourtant cette obligation » que je juge par avance favorablement de vous , et que j'estime que vous ne serez pas fâchés de travailler an repos d'une ville assez engagée, et vous di£Pérencier de ceux qui Font laissée dans ce mauvais pas. Quoiqu'il en soit , vous pourrez prévenir bien des choses , et adoucir, par une obéissance soumise, ce qu'on doit attendre d'un roi offensé. (4 novembre). »
Mais Louis de Vendôme s'entendait si peu h faire respecter l'autorité que le souverain lui avait déléguée , qu il se trouva fort embarrassé pour envoyer sa lettre et l'ordre du roi. L'aventure
de La Gouvernelle intimidait les plus braves , et il fallut qu'une jeune tille consentît à se charger de la mission. Afin d'éviter les questions , l'intelligente messagère choisit le jour où l'élection du premier consul attirait à l'Hôlel-de-VilIo la fouir di s ( omplimenteurs officiels. Elle se mêla parmi eux et remit la «Icpéclie à Antoine de Candolle , loisque, distrait par rempressemeiU des visiteurs , il ne remarqiîait pas le paquet qu'on lui i^lissait dans la main. Une fois seul, il en prit connaissance et le communi(|ua à ses collègues, qui furent d'avis de n'en parler qu'à Niozelles. Puis , ils convinrent aussi de prévenir le gouverneur des dangers qu'ils entrevoyaient à inaugurer leur consulat par un acte de rigueur. Protestant du reste (le leur zèle et de leur dévouement , ils espéraient , avec le temps, calmer les esprits et appeler sur Marseille la bienveillance du souverain. Un pareil langage était une dérision. Le duc de Mercœur
m HISTOIRE
i>u Lurna à déclarer ((u'il ne traiterait d'aucune aiïaire avec les Marseillais , qu après (jue Nio/.cllt's aurait obéi , >» et refusa de reoevuir le député des consuls. Ceux-ei ne laissaient pas qued'èire fort déconcerlés ; il était évident que la situation empirait. Quelques paroles sévères de Mazarin leur apprirent que l liorizon était gros de nuages , et que la foudre en devait sortir, c Je ne vous cacherai paa , disait le ministre , que quand même j 'aurais entrepris de justiûer auprès de S. M. l'insulte &ite à La Gouvemelle » cela n'aurait servi de rien , diaeun trouvant l'action scandaleuse et criminelle en toutes ses circonstances » et qui plus est , le roi en étant indigné à un tel point qu'il n'y a personne qui ne juge que son autorité , son service , le bien de la province , et le repos même de Marseille ne permettent pas qu'un tel attentat , qui est ensuite de beaucoup d'autres, puisse demeurer impuni. » C'était explicite ; le roi voulait enfin venger le mépris qu'on faisait de son autorité. Les consuls essayèrent vainement de conjurer la tempête. Les citoyen-^ , qu'ils députèrent au eardinal irrité , n'obtinrent pas même 1 iiuiuieur d'une audiencp : relenus comme otnges. pour répondre, surleur tête, do la suumissit.ifi deMarseille, ils ne duulèi eiu {)lus de la perte de ^iiozelles , et se liàlèrenl de lui faire parvenir secrètement un billet ainsi couvu ; «Sauvez-vous, sauvez-vous , cl soyez sur que les issues sont toutes fermées tant par mer que par terre. »
En effet, des barques , venues de Toulon , bloquaient Marseille du côté de la mer , et toutes les routes , du côté de la terre, étaient soigneusement gardées. Niozelles résolut de se cacher dans la ville; et, afin de donner le change, H fit courir le bruit de son départ pour Nice. Des chevaux tout sellés et bridés stationnèrent devant son hôtel dans l'après-midi du 15 janvier 1660, et il affecta de se montrer, tout le jour, en tenue de voyage; puis, a l'approche de ta nuit t il se retira dans une maison contigi'ie h la sienne. Reconnu par une femme du voisinage, il fut obligé , deux jours après , de cbercber un autre refuge, pendant qu'on lui préparait te Heu, où il devait, disait-il, «s'enterrer comme une tauj)e.)^ Les pins eoujpromis de ses partisans jugèrent prudent de demander aussi leur salut à la fuite. L*'s uns trouvèrent un asile « liez leurs auiis , les autres à la campagne , plusieurs dans le creux des nioutagues.
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Niozellos s'ensevelit dans une retraite souterraine, que le confesseur des Gapueines lui avail disposée près du logement des Frères- Quêteurs, au dessous d'une écurie. On y desrendait par un étroit soupirail , clos, pendant le jour, avec des planches mobiles, recouvertes de fumier. La nuit , on les enlevait , pour renouveler l'air de cette espèce de sépulcre , et les prisonniers se promenaient dans le jardin des Frères-Quéteurs, quand la clarté delà lune ne pouvait point trahir le secret de leur présence. Les hôtes de cette lugubrt^ demeure étaient Niozelles, son valet de chambre , les frères de Serres, et Feautrier de Cuges. L'un des deux frères tomba malade: • le chirurgien Lambert alla le soigner avec cette prudente circonspection et ce courage qu'on devait regarder, dans ces circonstances, toiTiiiie 1 liéroïsnie de la bienfaisance ou de raniitié. (Papon). »
L'heure était venue , où Louis xiv allait cruellement punir Marseille de ses révolles et de ses mépris ; l'heure était venue , où l'orgueilleuse eilé allait payer, de la perte de se-s plus chères libertés, des entraîneuKints , des agitations sans cause et sans but. Le despote, qui tenait dans ses mains la foudre prête à frapper une sujette rebelle, s avançait lentement, — calme et terrible comme le Dieu de la vengeance. Sur que sa proie ne lui échapperait pas , il multipliait ses royales étapes dans la riche Provence. En vain les premiers gentilshommes Marseillais essayèrent-ils de désarmer sa colère , en allant jusqu'à Arles porter à ses pieds le repentir d'un peuple égaré. Louis fut inflexible devant cette obéissance tardive , et poursuivit sa marche vers la cité coupable. AAix, les mêmes tentatives se renouvelèrent pour implorer la clémence du monarque et de son ministre. Elles échouèrent encore. Monarque et ministre ne daignèrent pas même recevoir les ennemis de Niozelles, qui comptaient d'autant plus sur le succès de leurs sollicitations , qu'ils croyaient avoir des titres à la bienveillance de la cour. C'est que Mazarin pensait peut-être avec raison que personne n*avait fait son devoir pendant les troubles de Marseille , et que la lâcheté des magistrats n'avait que trop servi l'audace des agitateurs. L'cvêque Etienne de Puget comprit bien cette situation, lorsque , prié de faire une dernii re démarche auprèsdu roi, il s étudia lonf»lemps à jouer devant la cour le rôle d'un vieillard cassé , use . iulirme , a(ii) d éviter les reproches qu'on eût inévitablement
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adi essés à la tiédeur de son zèle pour le service de Sa Majesté, lodigoe comédie, dont il s'acquitta avec tant d'habileté, — qu'à voir ce cadayre ambulant , à l'œil éteint , à la voix mourante, à l'échiné courbée , à la respiration haletante , et conservant à peine Féquilibre à l'aide d'un bâton et d*nn valet de chambre^ — on jugea notre prélat à deux doigts du tombeau ; et qu'autour de lui s'abattirent, comme autour d'une proie , les corbeaux de cour , impatients d« se disputer son héritage. Le cupide Mazarin n'était pas fort scrupuleux sur ce point ; cependant , le peu de vergogne de tous ces amateurs de coadjutoterie l'indigna , et un jour il ne résista pas à l'envie de leur donner une leçon. Ils étaient \h tous à le fatiguer de leurs sollicitations indécentes. Tout à coup, il liiil appeler Besemaux. son capitaine des gardes, et lui ( ( inmande d aller tuer l'évéque de Marseille. Beseniaux reste étourdi d'un ordre pareil : mais le cardinal , se tournant vers cette foule d aiïamés : « Que vouN /-mjus que je fasse? dit-il, il faut bien que je commande de le tuer, puisque ceux (pii aspirent à le remplacer, n'ont pas la patience d'attendre qu il soit mort. »
De Puget eut beau se montrer plus grand comédien que hon évêque , sa prière ne toucha nullement le cœur de Louis xiv. Marseille était condamnée sans appel , et le duc de Mercœur fut chargé de préaider au supplice de la malheureuse cité. Arrivé àSeptèmes, le ii janvier, avec 7,000 hommes , il commença par ordonner aux consuls de lui apporter les clefs de la ville, en leur annonçant que, le lendemain à l'Hôtel-de-Ville , il ferait connaître la sentence royale. Le même jour, ses soldats défilèrent silencieusement au milieu des habitants consternés , et cinq potences , dressées k h Porte-Royale , à la Place-Neuve, k St-Jem , à la place de Linche et h la Tourrette , apprirent au peuple qu'il n'y aurait pas de miséricorde pour les plus mutins: Le duc, dont la physionomie froide et le lanjijaije sévère ne justifiaient que trop les menaces de cet appareil de guerre et ce luxe de gibets , laissa les troupes sous les armes pendant toute la nuit , multiplia les corps de garde aux Portes de la ville , aux Tours , aux lioulevai ds, aux Moulins , au Port, h la Loge, et refusa de recevoir les officiers de la sénéchaussée, aussi bien que les complinn iilnu» d'usage. Le 2i , ii se rendit à i Uôtel-dc-Yille, s assit à ia place du viguier, fit mettre
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Fortia de Pilles à celle du premier consul , qui se tint debout avec ses collègues et quatre gentilshommes , leurs amis ; puis d'une voix solennelle : « Messieurs , dit-il , je vous crois plus malheureux que coupables, mais vous êtes tombés dans la disgr&ce du
roi. Sa Majesté ne veut plus que vous soyez consuls, ni qu'à l'avenir il y ail à Marseille des magistrats de ce nom. Elle a résolu de changer la forme du gouvernement de la ville, m'ayant commandé de vous déposer, et de remettre votre vniitorilé entre les mains de M. de Pilles, pour commander aux habitants et aux gens de guerre qui y sont et y seront en garnison , jus([u"à ee que Sa Majesté ait règle la forme du gouvernement politique. » Alors , sur rinjonction du gouverneur, les consuls et Tassesseur déposèrent entre ses mains leurs rliaperons , que Mazarin attendait comme de glorieux trophées ; et de Pilles fit publier à son de trompe , dans tous les carrefours, Tordonnance du roi qui défendait à toute personne, sous peine de mort, de donner asileàNiozeiles et à ses partisans, déclarés criminels de Ifeze-Majesté, et promettait 6» 000 livres de récompense à ceux qui les arrêteraient ou dénonceraient leur retraite. Les habitants furent désarmés ; les canons des remparts , sciés et envoyés à Toulon pour y être fondus ; les soldats logés chez les habitants , qui durent, comme sous Tétat de siège , se retirer dans leurs demeures, avant huit heures du soir ; et , pour que Marseille ne conservât plus d*illasion sur son sort , on supprima l'orgueilleuse inscription , qu'on lisait h la Porte-Royale , au dessous de l'image du roi : Sub cujus itnperio sunnna libertas !
Tandis que Mercœur exécutait scrupuleusement la sentence d'un maître implacable , douze commissaires, choisis dans le sein du Parlement, s'acheminaient vers la cité phocéenne, pour y former une chambre de justire Ils arrivèrent, le 27 janvier, et proei tiL'i ont immédiatement au jngtirn'iii dt s roLi[)al»les. Niozellcis et quatorze de ses complices furent condamnes à mort , et leurs biens confisqués ; la maison de Niozelles fut rasée ; on y éleva, à la place, une pyramide, destinée à perpétuer le souvenir de sa rébellion , et la main du bourreau brisa Técusson de ses ancêtres. Rigueur inique h force d'exagération , et à l'aide de laquelle on espérait détourner les foudres royales ! car tous les condamnés , excepté ce gentilhomme et François Serres, revinrent quelque temps après à
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Jkneille , aans avoir demandé leur grâce , mats sur la iiiniple permisBion du premier président, toujours prêt k couvrir de sa généi-euse protection ceux qui s'adressaient à lui ; et les dtoyeDs, que le cardinal-ministre s'était contenté d'exiler, obtinrent leur rappel dans la même année. Ainsi la justice n'eut de sévérité réelle que pour le chef de la révolte , et pour une victime obscure , dont le peuple put voir le cadavre se balancer au bout d'une potence.
Marseille n'avait pas encore achevé de vider la coupe de la honte. Il ne suffisait pas à Mazarin de l'avoir dépouillée de ses prérogS' tives , d'avoir déchiré h livre sacré de ses antiques institutions ; (le lui avoir arraché , dans un jour de colère , ronronne d'indépendance. L'esclave , abattue, désarmée, iiieurlrie, nur et pantelante à ses pieds, ne pouvait-elle pas tenter un suprême ellort pour se relever de eet al)Miie d'humiliations? II y avait toute prudence :i [M otiler de sa chute pour river ses fers. « Je m ii\ aussi avoir une bustidedansle territoire de Marseille,» avait du Luuis xiv avec une insultante ironie I Le Mazarin, avec un merveilleux à propos, voulut ftatisfaire la fantaisie de son élève; et, le 14 février, le duc de Mercœur posa la première pierre de la fameuse bastide, qui devait s'appeler le Fort Saint-Nîoolas. Or, on avait eu soin de graver en latin sur cette pierre , pour la plus grande gloire de Louis xiv, de Mazarin et de Louis de Vendôme , — cette inscription qui n*a pas besoin de commentaires : « De peur que la fidèle Marseille , trop souvent en proie aux criminelles agitations de quelques-uns , ne se laissât enfin entraîner pour son malheur el celui du royaume parla fougue des plus hardis , ou par le désir immodéré d'une trop grande liberté , Louis xiv, roi des Fiançais, a pourvu, par celle citadelle , à la sûreté des grands et du peuple. Le roi l'a ordonné; le cardinal Jules Mazarin , après la paix signée aux Pyrénées, l'a conseille; Louis de Vcn<l('>iiie, gouverneur deProvence, l'a exécuté, en l'annét} 1 660.'» — La situation du Fort Saint-Micolas répondait
< ( N<) fidcUs Ma^ilia, nefariis alii|iranini motihtis sœpiùs concitata, in proprium rxsgiiique (lamDum , vel audacioniiu [i<:;ulaiitià , vcl oitoix liberlatis cupidine tandein ruerct , Ludovicus xiT, GaUorau r«x, oplimttum popnliqu» ucnrttlâ ble arce pravidit. Rcxjaaôt; Jul. Canliii. Mnzarinu?;, paro ad Pyrr-nom rntnposjtA, SUSUi LudOTiCUS doVeodAne» PlWviaciœ gubernator, e&ecutu& est M. D. c. L\ »
Loiîft XIV 0t frapper, à eelte «cetiioii, me m jdullo portant, — d'an oAlé , tua dQpe»
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parfaitement aux vues du ministre. C'était one arme à deux tranchants ; car elle avait le double avantage — de rendre Ten* trée du port inaccessible à Tennemi , — et de tenir la ville en respect sous le feu d'une nombreuse artillerie. Puis , afin de
compléter ces mesures de bonne sollicitude, le cardinal , jt^taiit un legard raj)ide de lauiic côté du port, — avisa qu'une deuxième et formidable seninitJie n'en seconderait que mieux la vigilance de la première; et de son cerveau surgit, en projet, le Fort Saint-Jean , armé de toutes pièces , comme Minerve du crâne de Jupiter. Le maréchal Du Plessis-Praslin n'approuva pas la construction de CCS deux citadelles, et prétendit (ju'un corps de g:alères bien entretenu sutlirait pour contenir les Marseillais , avec moins d'inconvénients pour t'Ëtat. Le ministre Letellier partagea cet avis et fit observer à Louis xiv «qu'il fallait ménager le feu qu'ils avaient dans Ja tôte , parceque, s*il tombait dans le cœur» il pourrait le consumer; que les rois ses prédécesseurs avaient reconnu cette vérité, ayant mieux aimé se fier à la fid^ité inviolable d'une ville si peuplée et si importante , qu'à celle d*un seul gouverneur qui ne serait pas toujours à Tépreuve des grandes offres qu'un prince ennemi pourrait lui faire, » Hazarin , qui obéissait moins aux entraînements du cœur qu*à la raison d*Etat, persista dans son opinion ; il était tout puissant, il triompha.
Assurément, quelque fut l'amour des Marseillais pour leur souverain , tant d'abaissement devait singulièrement modifier leurs sympathies. Aussi, lorsque le t mars, à (Hi;iire heures du soir, ils virent le roi pénétrer en conquérant dans leurs murs, comme dans une ville ennemie , par une lar^e brèche ouverte à côté de la Porte-Royale, ils sentirent la rougeur de la honte leur monter au visage, et un morne silence accueillit le jeune prince, à qui Mazarin imposait un rôle aussi odieux que ridicule. Un capitaine suisse , du nom de Waltrich , se chargea de venger Marseille , en apprenant à Louis xiv quelle distance incommensurable il exbte
t?M ces mol» : Udovisiu xiv r«««ibHMàiiitMAnii»; — de l'tvlre, le plao géométiel de la
citadelle Saint-Nicolas, du Tort Saiot-Jean, de l'entrée da Vwi et des rodien de hcdte. Od lit pour l^ieode : UauHHa. Are$. Munita. L'esergne flurque ta date : M. 0. c. uc.
uulrc riuiïolent orgueil d'un despote cl h gciiei cuse liei le *! au brave. Venu d'Aul>agiie , à la lète de deux conipagtiies , il tclusa de passer par la brèche. « Ce serait , s'écria-t-il , insulter ma patrie ; les suisses ne passent que par les brèches faites à coups de canon. » Rien ne manqua d'ailleurs à celte parodie de conquête. Fortia de Pilles présenta solennellement les deux clefs d'or à Louis , ce triomphateur de nouvelh; cspëce , qui daigna les touclier, pour faire acte de possession , et les rendit en disant : « Gardezles , Pilles , eUes sont bien entre vos mains. » Et, pour couronner tant de gloire par des traits de vertu , Theurcux monarque , imitant la chasteté de Scipion-r Africain I resta insensible devant les charmes de l'incomparable Regaillet, qu'il ne trouva pas «aussi belle que l'infante. »
n est vrai que Télève de Mazarin n'avait pas encore toute liberté de se livrer à la fougue de ses passions ; il est vrai que le mariage n'avait pas éveillé ses instincts de débauche , et qu'il attendait que Marie-'Thérèse fût au moins sa femme , pour songer à lui préférer de plus séduisantes rivales ; il est vrai , en un mot , que, n'étant pas encore Louis-le-Grand , il ne se croyait pas sitôt autorisé à scarrdaliser la France par le spectacle honteux de ses impudents adultères. Pour le moment , il avait mieux à faire que de s'énamourer d une petite bourgeoise Marseillaise. De plus sérieuses pensées l'occupaient. — Son premier soin fut de demander à la ville uiic somme importante, pour la construction du Fort Saint-Nicolas; et 90,000 livres furent destinées par le Conseil municipal à l'achat des maisons qu'il fallait ahattre , pour déblayer le terrain. l*u>s, selon les promesses du duc de Mercœur, un édit du 7 mars modifia l'administration municipale. Le consulat fut aboli et remplacé par un gouverneur-viguier, deux échevins et un assesseur. Le premier de ces échevins , élus pour un an d'après le règlement du sort , devait être pris parmi les gens de loge , Itnant banquet ou négœianti ; le second dans la bourgeoisie , ou le corps des marchands. Le Conseil fut réduit en tout à soixante-^ix membres , pour être renouvelé par tiers , chaque année. Les échevins et l'assesseur avaient le privilège de proposer les candidats , qui passaient ensuite au scrutin secret. Le roi nomma Fortia de Pilles gouverneur-viguier perpétuel; Jean Fargues et Louis Gardanne,
échevins', ci Antoine Gras , assesseur, — «en déclarant que c'était sans préjudice du règlement du sort pour cette fois seulement, et sans conséquence pour l'avenir, (papon). »
Marseille ne pouvait assister de sang-froid à son propre supplice , à la mulilatioii de toutes ses libertés. Frappée dans son existence p(iliti([iie , elle ne cacha pas les tortures de son cœur. Sous l'empire d une aussi violente surexcitation, la nature impressionnable de ses enfants s'énerva dans la contrainte du désespoir. Des larmes coulaient de tous les yeux ; tous frémissaient d'une rage impuissante ; quelques-uns expirèrent de douleur. Ce spectacle nâvrant devait trouver des sympathies ; il toucha l'âme du litttellier, qui s'en ouvrit à Mazarin. — « Les Marseillais , lui dit-il un jour, comme il avait dit à Louis xiv, les Marseillais ont bien du feu dans la tête , mais ils n'ont point de venin dans le cœur. Cette affaire » contre les règles de la perspective, parait grande de loin ; mais de près elle est peu de chose ; et au fond ce ne sont que des querelles particulières , dans lesquelles on a insensiblement engagé Tautorité royale en faveur du parti le plus faible. » C'étaient là de généreuses paroles ; elles caractérisaient surtout admirablement cet accès de fièvre patriotique qui s'était emparé d'un peuple avide d'émotions, et lui avait donné le transport au cerveau; — véritable bulle |?onrtee de vent, à laquelle la plus petite piqûre (réjjiugie avait sulili pour crever et s'évanouir! F.etellier n'était pas le seul à bien connaître , à bien apprécier la nature capricieuse, enthousiaste, excentricpie de cette race aux instincts républicains. C'est avec le même bonheur d'expressions que l'abbé Montreuil écrivait alors de Marseille , où il avait accompagné la cour : « Celte ville a toujours fait l'entendue; avec ce qui est de ses privilèges : mais elle a été toujours très fidèle au roi , et bien éloignée de se donner à l'Espagne ; de sorte qu'on peut bien dire : que c'est une femme d'honneur qui n'est point coquette , qui n'est pas capable de se laisser posséder par un galant ; mais qui , à cause qu'elle est femme de bien , croit qu'il lui est permis , toutes les fois qu'il lui
' Ces échevins et ceux qui leur succédèrent, prirent la qualiié de protecteurs et défcasctirR 4lei|trivi%eset libertés de le vtUe de Marseille ; et, «luatid le gouverneur était abMni , Us ajotttsienl : f'jhani h* fonetion* gouvrrtsnn.
plaira , de faire enrager son mari. >» Malheureusement Louis xiv n^ctait point un maître facile et commode ; il n'aimait point ces velléités de résistance , si innocentes qu'elles fussent ; et , avec la «•unsciencc , déjà , de celte supériorité qui devait s'habituer n faire tout plier sons sa loi , il ne se trouva satisfait que lorsqu'il eut dompté pour toujours l'esprit de révolte de la cité rebelle. — Aussi ne s'éloif^na-t-il de ses murs (8 mnrs'' . qu'en v laissant une garnison de .'{.oOO iioniniL'S , pour la mellie dans l'iinpossibililé de remuer; et, bientôt, le bruit des fêtes pompeusej* de la Bidassoa et de l ile des Faisans , oii s'accomplit son mariage dont le traité des Pyrénées était le sceau et le lien , empêcha d arriver jusqu'à lui les malédictions du peuple Marseillais.
Toutefois , Louis était parti avec un regret , — le regret poignant de n^avoir pas eu en son pouvoir l'objet principal de sa haine , — l'insolent qui avait organisé la rébellion, refusé de fléchir le genou devant lui , et qui , du fond de sa retraite , raillait peutêtre encore l'impuissance de sa colère. Mercœur partageait les ressentiments du roi, et ne négligeait rien pour offrir à Torgueil de Sa Majesté l'ineffable plaisir de voir, à ses pieds et enchaîné , son ennemi vaincu. 11 mettait un tel acharnement à poursuivre Niozelles, qu'un jour, sur un vague soupçon , il fit fouiller de fond en comble le couvent des religieuses de Saint-Sauveur, dont une tante du proscrit était abbesse. « Les baïonnettes des soldats interrogèrent jusqu'aux couches des nonnes ; et , pendant ce temps n«>n seulement toutes les issues du monastère étaient cernées , mais les toits des maisons voisines étaient couverts de troupes , pour veiller à toute évasion possible. Cependant la population presque entière de Marseille connaissait la retraite de Niozclles et de scscompa^ajous ; nnns, a la louange de cette population . il ne s'y trouva pas un traître pour vendre un secret que le duc de Mercceur eût chèrement payé. (a. labsibs). » Les cinq proscrits restèrent ensevelis dans leur souterrain jusqu'au S5 avril. Ce jour lè , par les soins d*un ami dévoué , une barque catalane , amarrée k la plage de Montredon , les attendit , pour les transporter à Barcelonne ; — et , lorsque les ombres de la nuit furent venues protéger leur fuite , ils saluèrent d*un dernier adieu le rivage aimé de la Provence et voguèrent vers TEspagne !
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Qu'on nous permette de clore ce dramatique épisode des annales marseillaises , — uii l'on semble retrouver comme un reûet de la Fronde provençale , — par un dernier coup de crayon au portrait de celui qui en fui le héros. Niozelles eut à peine touché le sol de la péninsule ibérienne , que Philippe iv lui fit des offres brillantes; le jeune exilé les repoussa, pour ne pas s'exposer, comme le grand Gondé, à la honte de combattre contre sa patrie. Un officier espagnol eat la lâcheté de tourner ses scrupules en dérision , et d'insulter la France dans la personne de. son souverain. Relever fièrement cette double insulte, et, l'épée à la main, ch&iier le téméraire , ce fut pour Niozelles aussi rapide que la pensée. Il clait beau , il était généreux de sa part , de se venger de son plus implacable ennemi, en défendant si clialeureusement les intérêls de sa gloire. Mais se vouer à de nouveaux rcssenlimenls dans le pays, où il venait chercher un abri pour sa tête proscrite , c élait tomber de Charvbcîe en Srylla ; car la famille de son adversaire était riche et puissante ; et nul doute que , cette fois , il eût paye de la vie son équipée chevaleresque , si le cardinal de Bon/i et le marquis de Vtllnrs , qui se succédèieut à l'ambassade de France en Espagne , ne l'eussent pris sous leur protection. Niozelles dut évidemment considérer cette bienveillance des ministres de Louis xiv comme un acheminement vers un retour en irrAre. Ën effet, il lui fut bientôt permis de se retirer dans ses terres de l^ ovence , à la condition de ne paraître ni à Aix ni à Marseille. Déjà ses biens avaient été rendus à Françoise de Félix , sa mère. Il obtint ensuite la charge de sénéchal de Sisteron » que son père avait possédée. Enfin le pardon , qui lui fut aociordé, en 174 4 , à la prière de son fils , l'autorisa à faire abattre la pyramide expiatoire de 4660', puis à relever de ses mines la demeure où il était né., et où il eut la consolation de mourir, la même année , à un âge très avancé (23 décembre),
« Lès coups d'autorité , que Louis xit fit en Provence , joints au faste et à la grandeur qu'il y étala , imprimèrent la crainte et le respect daifs tous les cœurâ. Ainsi tout fut tranquille, par ce que l'orgueil des personnes considérables fut humilié, et la licence du peuple réprimée; on peut dire même qu'à cette époque finit
' Cette pyramide a doutié son nom ù la rue où elle se Iruuvatl.
4» HISTUlIiK
rhistoire des provinces , par ce que le gouvernement ne leur laissa ni intérêts particuliers à délendrc, ni chefsà se donner. La Noblesse courbée, comme le reste des citoyens , sous le joug de l'autorité »
fut condamnée à languir dans sps torrcs ou à ramper à la cour, et ne put désormnis aspirer qu'à l'iionntur âo briller dans les grandes places, ou à la gloire assez rare de se distinguer dans les armées. 11 est encore vrai de dire qu'à cette épo(jiie I lilsluire parliculièrc d'une j)roviiKe prend une face nouvelle ; et (jii'auiieu de «léerire des intrigues, des révoltes, des combats, des trahisons et des meurtres , il ne lui reste plus , si elle veut se rendre intéressante, qu'à raconter tout ce que les arts, les sciences, les lettres, le commerce et l'industrie ont fait pour la prospérité des peuples. (papok). »
Rkn de plus caractéristique que cette appréciation dn vieil historien de la Provence, et rien de plus applicable surtout à la situation de Marseille. La malheureuse cité avait été renversée de toute la hauteur de son indépendance dans un abime de dégrada* tton. La chute était profonde. Elle avait été la dernière â soutenir la lutte contre un roi , dont tout le règne fut le développement d'une double ;)ensée politique» — l'abaissement delà maison d'Autriche et l'élévation en France du pouvoir royal , le monopole de l'autorité .souveraine. Aussi fut-elle la plus maltraitée, et dut-elle sentir davantage l'humiliation d'un vassclagc , nouveau pour elle. Qu élaicnt-rp que quelques privilèges insignitiauts , que Louis \îv lui avait laissés par dérision, eu comparaison de celte in^tihifion municipale si large, qui en avait fait, de tous temps, une ville à part, une ville enviée ? La soujuie de ses déceptions était complète; et ce ne fut pas la moindre de ses hontes que de subir les insolences de celle garnison étrangère , — qu'on avait commise à sa garde, — et qu autrefois clic eût chassée de ses murs , sa Charte à la main. Les deux régiments fhmçais , en effet, se livrèrent à de tels excès , que le duc de Hercœur jugea prudent de les retirer, pour calmer Teiaspération du peuple. Mais les soldats se révok tèrent; il fallut recourir à rintervenlion des Suisses; une collision déplorable eut lieu » et il y eut des cadavres , des blessés , de sévères châtiments, avant qu*on ne parvint à faire sortir les mutins de Marseille (22 mai i 660). Cette juste satisfaction ,
D£ HAASEILLC. 443
donnée , aux enfante de Phooée , ne pouvait suffire k fermer les plaies de leur orgueil encore saignantes ; ear chaque jour , en apportant un changement, une modification quelconque aux règles
«le leuradministration , leur rappelait sous quel despotisme capricieux et vexatoire ils vivaient désormais. — Tantôt Louis xiv élevait à quatre le nombre de leurs éclievins ( I G62) ; tantôt il les plaçait sous la juridiction d'un sénéchal particulier nommé sénéchal d'épée, — et qui, l(! jour de son installation, prenant exemple sur le maître, entrait dans lu ville , un fciift h la main, i'kdit pe mars 1GG2.) Deux ans plus tard , le ForlSainl-Jcan sl- dressait <'îi faee delà bastidede Louis-le-Grand, et, sous jtrétexte de mettre Marseille;» l'abri (l un i'oup<it'niain du côté de la mer. — la livrait pieds et poings liés Il jiouvoir de son suzerain. Dès lors, elle abdique pour longtemps la gloire de ses souvenirs; tout si-utiintMii de lierté s'éleinl dans son âme ; elle ne tient plus à honneur que de conserver le haut du pavé entre toutes les cités commerçantes. Cest vers ce but que maintenant tendent tous ses efforts ; et , dans cette voie exclusive, Louis XIV est le premier à venir en aide à son génie. « Colbert, chargé des finances , tourna ses vues du cété de Marseille, il comprit quels avantages son département, épuisé par le luxe du grand roi , pouvait retirer de ce port si bien placé , et il songea à rétablir l'ancienne franchise , devenue méconnaissable par les impôts qui la défiguraient . Mais telle est la force des habitudes, que ce projet, soumis rnrifi'lentieliement par le gouverneur de la province k la Chambre de Commerce , trouva de sérieuses résistances de la part de ceux auxquels il allait ouvrir de nouvelles voies! le croirait-on? Ce port franc, qu'idolâtra la génération passée, et qui, à cette heure même, est encore l'idée fixe de quelques Marseillais , cette institution bienfaisante qui, eiïectivement, était un progrès sur le réi,'ime antérieui fut aeeueillie avec méfianec comme un présent sus[)('cL du despotisme. Alors, ( omme aujourd'hui, on ne manquait pas de raisons spécieuses pour ajourner d importantes améliorations, qu'on croyait payer trop cher au prix de quelques sacrilices insignifiants et momentanés, (s. uektealt). «Cependant, en dépit de ces résistances inintelligentes, l'édit, promulguante franchise du port, fut publié au mois de mars 16G9. « Cette loi , ajoute le même écrivain, cette loi. qui, dans l'étal, est encore un des plus beaux titres de Golbert
441 HisromE
à In rrronniiissaucc du pavs, n'avait pas sépare le port de Marseille de son territoire; l'un et l'autre jouissaient, dans la noême étendue, de ranVanchissement général de tous les droits d'entrée et de sortie. Cette mesure large favorisait ralimentation populaire et devait aider au développement des industries locales par le bon marché qu'elle introduisait dans la main d'ceuvre. Les huit mille bastides , qui, à cette époque, peuplaient déjà le territoire marseillais , formant comme un prolongement obligé de la ville , avaient naturellement nécessité cette extension de franchise ; dans ces rapports habituels de la ville à la campagne, on avait pensé avec raison qu il y aurait pour le contribuable un appât incessant de contrebande , et pour radministtation un juste sujet de formalités vexatoires et le plus souvent impuissantes. Cette dernière considération fut décisive. Colbert s^exécuta de bonne grâce. » En conséquence , Tédit de 1669 supprima les droits d'entrée et de sortie , toutes les taxes domaniales , l'impôt d'ancrage et de radoub , et celui du poisson salé. Les étrangers n'eurent plus à craindre de vuir priver leurs r;Miii!îe«; du fi uit de leurs talents et de leur industrie. Un mariage avcH une fille de la ville, racquisition d'une maison, ou la simple habitation pendant douze ans, kur donnaient les mômes droits el privilèges qu'aux naturels du pays. Prodigue de sollicitude , dès (jue la prospéiité de Marseille devait fonrncrau profit du royaume, Louis XIV en lit 1 entrepôt des soies importées, par mer, du Levant et de toutes les colonies turques, et soumit à un droit d'entrée de 20 pour cent, les denrées, apportées des mêmes contrées aux autres ports de la Méditerranée ou de l'Océan. « Ainsi le roi préparait les villes de commerce à cet état florissant où elles devaient parvenir un jour, (papon). » £n 1700 , un édit royal institua , à Marseille : — un lieutenant-général civil , — un lieutenant-général criminel , — un lieutenant-général des submissions , — un lieutenant particulier civil , — un assesseur criminel , ayant le titre de premier conseil 1er au civil, — huit conseillers,-^ un procureur du roi et deux avocats du roi, pour composer un seul corps de siège et sénéchaussée, chargé d'administrer la justice en première instance. En outre, le roi créa un lieutenant et huit archers du viguier, pour exéeulerlous les mandements judiciaires et veiller â la sûreté des liaijiianls de la ville et du territoire. Deux ans après, le régime
DE MAnSKlLLE. iVo
municipa] subit encore un bouleversement complet . La nouvelle organisation nchcva de oiellre la ville en tutelle; elle ne fut pluslibre de disposer de ses revenus, — de fixer ses dépenses annuelles, — de contracter des emprunts, — de s'imposer, — de plaider, sansla permission du roi. Marseille n'appartenait plus définitivement au passé; (a cité grecque » la cité du moyen-âge n'existaient plus; toute trace de son origine avait disparu. Façonnée à Tobéissance par la rude main d'un despote, elle n'était plus qu'un chiffre dans le royaume de France. Au point de vue de son égoïsme , ce fut un malheur sans doute. Mais que pesaient ses intérêts à côté des intérêts de toute une nation? Sa faiblesse ajoutait essentiellement à la force du pouvoir par r unité de l'action gouvernementale. Le mieux était de se résigner à d'inévitables destinées , et de chercher un adoucissement à l'amertume de ses souvenirs dans l'activité de rintelligence et l'amélioration de la grande famille humaine, jusqu'au jour, — où Riquetti comte de Mirabeau, dont les ancêtres donnèrent l'hospilalilé a I.ouis-lé-rirand, !a vengerait de plus d'un siècle de servitude, en brisant le sceptre de Louis xvi. Elle le comprit , et sut encore trouver quelque gloire , quelque grandeur dans les nouvelles tendances de ses idées sociales. Le sort des classes pauvres attira particulièrement sa sollicilude ; rétahlissemcnt d'un Montde-Piété, fondé, en 1005, par un de ses plus nobles enfants, Jean , de Pugct, offrit des ressources contre la misère ; — et la création de deux écoles gratuites, sous la surveillance de pieuses et saintes femmes, ouvrit un refuge aux jeunes filles, que l'ignorance livrait de bonne heure à la débauclie (1698}.
Aoôté des citoyens qui la dotèrent d'institutions utiles, et l'honorèrent par leurs vertus , comme l'évêque Charles de Yintimille de Luc , le zélé réformateur des abus de l'administration cléricale ; et comme Nicolas Gompian, l'honneur, Tintégrité, le désintéressement personnifiés ; «— la patrie marseillaise fournit son contingent à cette pléiade d'hommes illustres qui ont immortalisé le siècle de I^ouis XIV. Dans les Lettres , nous citerons Aloès , le religieux de la Sainte-Tiînité , auteur de la vie de Jean de Matha ; ^ Philippe de Bausset, chanoine de la Major; — Pélicot, traducteur des Uttresde Sainte-Thérèse ; — Pierre d'Hozier , le généalogiste ; — François D*Aix, que nous avons déjà cité; — Baldiazard deVias, surnommé la
ii(> HlSTOlUiv
perle des poêles par le pèreGuesnay; — César Leblanc, prêtre de l'oratoire ; — Claude Bourguignon ; — Marchetti , qui a écrit les Coutumet sacrées de Marseille , un IHseours sur le négoce des geniiU' hommes MarseiUais et sur la quaUlé de nobles mwrclumds qu'Us prenaieatt et la biographie de deux évèqoes ; — Antoine et Louis Antoine de RufS , à qui l'on doit la première Histoire de Marseille et VHistoire abrégée des Comtes de Provence ; et l'orientaliste Laurent d'Arvieux , qui occupa successivement les consulats de Seyde , d'Alger et d'Alcp.
Dans les Sciences, nous mettrons en première ligne le médecin Louis i>inlc, auteur de deux ouvrages qui remuèrent alors le monde médical; — Plumier, aussi versé dans les mathéniati(|uesel l'astronomie que dans la botanique ; — le père Laval, directeur de rObservatuire , que le roi 1 autorisa à faire bâtir dans la maison des Jésuites de Sainit -(]roix , située sur le roc des Moulins. La Chaire cul de nobles et dignes représentants dans Jean-Paul de laSetta , qui poursuivit le calvinisme des foudres de son éloquence; — et Jules de Mascaron , l'émule de Fléchier , — * l'orateur au noble maintien , au geste sympathique , à la voix suave et sonore ; — Mascaron , que son oraison funèbre de Turenne recommande à la postérité.
Maïs en tête des noms remarquables, que nous venons d'énumérer, il faut placer celui de Puget; — Puget , peintre» sculpteur» architecte et ingénieur tout à la fois ; Puget , l'artiste par excellence» l'un des plus grands génies de Tépoque, l'honneur et l'orgueil de Marseille ; « le Michel-Ange de la France 1 » pour nous servir d'une heureuse expression de M. Augustin Fabre.
Pierre Puget , né le 31 octobre 1622 , étudia la peinture sous Cortone. — Comme peintre , il n apas égalé les grands roattres. Pourtant on ne laisse pas d'admirer le baptême de Constantin^e- Grand et le baptrme de Cbvis , deux de ses tableaux qui ornent le musée de Marseille. — Comme sculpteur, il a montré une supériorité de talent iucontestalde. V Hercule français, le (ivoupL'. colossal deMilonde Crotone. \^ bas- relief d' Alex(uiilrc et nioiji'iic, (joe possède le musée du Louvre ; \e groupe d' Andromède . excculé pour le parc de Versailles; la pestede j/arieii/c, bas-rd ici" ( pi' on voit dans la salle du Conseil de S.inté , à Marseille , — sont autant de < In-fs-d'œuvre qui immortalisent son ciseau. — Comme architecte , il embellit sa
Dt MAllStILLfc. 417
ville natale ; et , si l'un avait exécuté f'uis ses plans , il en eût lait la rivale de Naples. Aussi , juj;o-t-uii de son talent, dans rarchitecture , moins par quelques beaux éditicc.N , dus à ses dessins, que parles magailiques cartons qu'il a laissés. Pugot était h | r oliité même ; caractère franc , nature fière , il alliait la bonté à la brusquerie. Nuus n'avons point à répéter ici les tribulations de sa vie ; nous ne sommes point &on biographe. Qu'il ait eu à souffrir des injustices de set contemporains , de l'ingralitiide de Louis xiv ; qu'il ne lut ait pas été permis de réaliser de ces rêves immenses , qui prouvent la puissance du génie; c*est l'histoire de tous les grands artistes. U eut néanmoins de brillantes destinées et jouit de sa gloire ; et le chevalier de Bemin , son rival , lit de lui le plus hel éloge , le jour, où , appelé à Versailles pour le remplacer, il s'écria : — « Gomment le roi peut-il me faire venir d'Italie, lorsqu'il a sous ses ordres un homme tel que Puget ! »
CHÂPITBE XXI.
Pc^te de 1720. — Le capitaine Cbataud. — Premiers symptAm^. — Imprudence det adafaystntean. — Twdim prfeaatkNia. — Progris de r^pidéaiie. — Eaûgr^6M.—
Le Parlement d'Aix fait l'iaWir un cordon sanitaire — Estelle et Mousticr. — Audimar el T>i(Mif!iS. — Distll.'. — Ui-voltc Jcs ofTicicrs Hti Fort Saint-Jean. — F.talilis.<emffit fie trois marchés. — Prévoyance commandants des galères. — Funeste idée du docteur Sicaiid.— LecbevalierRAae. — LêrégMtmvoiedcasiBédeeiiwillmeile. — Aspect inp'iibrc lie !a ville. — Incurie du gouvernement. — La fî'te, de Saint-Rorh. — Journal de Piccalby de Croix-Sainte. — losuffisaoce des fo&se» pour k sépulture. — Les ctvtnu des %lises. — Opposition de M. de BdmDce. — • Déurtton d^nw pirtie di clergé.— Ansneolatioo de la mortalité. — Episodes lamentables. — Mémorial de rHiîtcI-de-Ville. — Cnnstnu iion d'un hnjiital.— Le vœu des éclievins. — L'esplanade de la Tourrette. — Intrépidité du chevalier Hose. — Laogeroo. — Le chevalier de Soissons. — Mesnres salatalKs. — Prièns pobUqaes. — Les doetevs Ghïeojnma , Dcidier et Vemy; leur dévouement. — Mémorial de rilatel-de-Ville. — Tempête. — La contagion dimimitT. — Tardives syrnpalliies du r(^gfnt et de Law pour Marseille. — Qéiueut M lui euvoie quatre c«ut4» chari^C!) de blé. — Aduiu-alile conduite de M. de BdsMee.— U Aie de It Tonsaaiat.— CâébninD de Ift mm$ tm hCeun.— nispnrition de la pcsfc. — Touchante rnndoslic de Mousticr. — Procession autour dp$ remparts. — Recrudesceoce de la pc^te. — Fêtes. — Nouvelles terreurs. — Uisgr&ce du mirquis de Pflki. — Statistique morfiiiin. ft^^lmua» ttaUtim. — BédaiODs.
Marseille disparaît de la scctic polilKiiie , tUiraiU une longue suite d'années : et pour elle tout se résume à pf n près dans les vieifssitudes continuelles de son réijime municipal. C est ce que nous remarquons encore au coutmcucement de Tannée 1717. Soit
HlSTOinS DE MARSEILLE. 449
caprice royal , soit nécessUé de l'épo^iue , on apporU de nombreuses modifications aux statuts de la commune » surtout en ce qui
concernait les élections, et les syndics furent supprimas. Tout à fait étrangère aui événements qui inaugurèrent le règne de Louis XV, son histoire se rattache cependant à la Régence par une grande Pt fatale calamité. L'année 1720, — époque de la chute des billets dn banque cr éés par l écossaisLaw, — en est la plus douloureuse pag:e. Vin^a[t-trois lois depuis César', la peste avait desulé celte niallieureuse ville. Le \vi' sièeleseul l'avait vue treize fois se débattre dans les convulsions d'une lutte efiVovable avec la contagion , parce que l'anarchie, qui la Jd lurait isans cesse, détruisit toute espèce de surveillance sur les vaisseaux venant du Levant. L'aiTermissemcnt de rautorité ro} aie , sous Henri iv et Louis xiii , permit d'étendre i tout le royaume une vigilant» active ; et le xvn* siècle n'eut que deux fois à déplorer des désastres de cette nature. Aussi semblet-il qu*on devait moins encore en redouter le retour, après le long règne de Louis xiv, sous lequel on commença d'établir dans nos ports une police auparavant inconnue. Un moment de négligence et d'imprudente sécurité de la part des intendants sanitaires sulBt pour faire de Marseille un vaste tombeau. Au mois de mai 1720 , on apprit que les côtes de la Palestine et de la Svrie étaient infectées du venin de la peste. Dès lors, on prit les prccaulions les plus sévères à l'égard des navires, dont les patentes révélnrent le mauvais étal de? bords (ju ils avaient parcourus. On les envoya même de I tle de Pomi'^'ue . troj» voisine du jiort , à une île plus éloignée. Mais, à ces mêmes îles d If, il était arrivé , sous la conduite du capitaine Cbataud , un autre navire, venant de Sidon , de Se}dc , de Tripoli , de Syrie ut de Chypre , et parti de ces côtes, le 31 janvier, c'est à dire deux mois avant que la contagion s'y fût manifestée. Il avait ses patentes nettes : nul indice de maladie dans
« Première , 49 ans avant César ; deuxième , on 503 ; troisième , en 58C ; quatrième , en S89; cinquième, ea 591;sixièm«, en t347; septième, en 1453; huitième, en 1 176; neuvième, en 1484; dixième, en 1505; onziîmc, en I50G; douzième, (mi l.'tU?; treizième, en 1527; quatorzième, en lô.'JO; quinzième, en fr>47; seizième, cii lôTi*}; dix-septième, en 1557; dix-builième . en 1580; dix-neuvième , en 1582; vingtième, «o isés; vingt et niiièiM« eo IS87: vinglnlensîènie, en 1598; vingMninène, tn 163D ; vingHulrièiBe, en 1639; viDgtpdnquièaM , «n 1720.
4S0 HISroiHK
les ports où il avait passé. Seulement le capitaine déelaïait avoir perdu plusieurs hommes dans la iiaversée , et présentait un certificat (les médecins de Livonrne , conslaiarit que ces matelots n'étaient morts (|ue de fièvi'es nialignes, «causées, disaient-ils, par les mauvais aliments dont l'équipai^e avait été nourri. « Ces accidents étaient assez graves jtour éveiller les souj)(;ons. Il en coûtait jicii d att(>ndrele plus sùi* des certificats, celui du temps. On devait d autant j)Ius se défier du capitaine , que de nouveaux pronostics avertirent la viî?ilance des intondants de la santé. — Le 27 mai, troisiJ-me jour de l'nrrivei; du vaisseau, il y mourut un matelot, tandis (ju'on travaillait au déhaï qiiemenf ; mais, — sur la foi (l'un chirurgien ignorant et opiniâtre, ncuiime Gueyrard , qtii assura n'avoir rien découvert de contagieux dans les symptômes de sa maladie, — les administrateurs commirent l'imprudence de faire déposer trop tôt la cargaison dans les hitirnieries et d'abréger la quarantaine fies passagers qui se trouvaient sur le navire. Leur aveugle facilité devait avoir des conséquences terribles.
Le dernier du mois et le 1 2 juin , quatre autres vaisseaux marchands , venant du Levant, entrèrent dans le port, tous avec des patentes brutes, -—c'est-à-dire que, dans le lieu de leur départ, il y avait des soupçons de peste. Les intendants ne laissèrent pas d'y mettre la même mollesse et 6rent débarquer les marchandises aux Infirmeries. La veille , cependant , le garde de quarantaine « placé sur le vaisseau arrivé le premier, était mort ; or, sur l'assurance du chirurgien , — que, dans cette mort si subite, il ne voyait aucun indice de venin pestilentiel , ils accordèrent Penlrée du port aux passagers , dès qu'ils eurent reçu le dernier parfum (1 4 juin). « Ce fut , selon toute apparence , avec eux et dans leur bagage , que s'introduisit cette peste qui, dans Marseille et son territoire , fit périr en moins d'une année , plus de 50,000 personnes. Cette conjecture est d'autant mieux fondée , que ce qu'on appelle les passagers, qui viennent du Levant , ont presque tous une pacotille de toiles de coton , et que ce fut d'abord par le menu peuple , qui fait usage de ces toiles peintes, par les marchands qui les débitent , par les ouvriers qui les emploient, que commença l'éruption du mal contagieux, («armontel).^ Le 23 juin , un mousse du bord Chalaud et trois portefaix, préposés à la purge des marchandises,
DË MARSEIlie. 4ïit
tombereiil malades et snccombèrent en trois jours. Le clm urgieii persista à ne présenter ces accidents que comme les effets d une maladie ordinaire. Le 7 juillet , deux autres de ees travailleurs eurent le même sort, et il tint le même langage , quoi(]u'il leur eût trouvé une tumeur dans l'aine , l'un des pronostics les plus certains de la contagion. Entîn , le lendemain , à la vue d'un nouveau malade, ayant une tumeur pareille, son obstination cède et il demande à consulter. Dès ce momeot on s'émeut ; tous ces cadavres sont enterrés dans la chaux vive ; les bâtiments suspects envoyés à l'île écartée de la Jarre , pour y recommencer leur quarantaine ; etTon enferme, dans l'enclos des marchandises, lesportefaixcbargés de les purifier, afin d'empêcher toute communication entr'eux et ceux du port. Tardives précautions 1 La peste est dans Marseille !
Le 9 juillet , deux médecins déclarèrent , à l'Hôtel-de-Ville , avoir cru reconnaître des symptômes contagieux dans la maladie d'un enfant de 12 à 14 ans , qu'ils venaient de visiter. Le 10 , Tenfant mourait; sa sœur est attaquée et ne lui survit que d'un jour. Le 11 , à la place de Linche, un autre homme est atteint , et meurt dans les vingt-quatre heures. Le 9 , la commune avait écrit au Onseil de marine, au gouverneur de la province, le maréchal de Villars, et à l'intendant M. le Bret, pour les instruire du danger (jui mena(;ait la ville. — Le 1 I , elle adresse une seconde lettre à l'intendant, pour lui auuoneer (jue le mal a éclaté, et prévient le grand prieur do Malte, à ce monient à Marseille, des avis effrayants (ju'elle a reçus. — Dès lors le ^^>uverneur devait aviser à lt'Nc-3 ujesures qu'exigeait la situation. Mais, comme la/'onlagion semblait avoir disparu du \ \ au 21 , on se hâta d'en aveilir le conseil de marine , qui se rassura. Le peuple et les négociants eux-mêmes, plus frappés des maux qu'entraînerait la suspension du commerce , que des dangers du fléau , murmuraient déjù de voir le port fermé et reprochaient aux médecins leurs terreurs chimériques, lorsque, le 23 juillet, quatone personnes moururent dans la rue de l'Echelle. U n'y avait plus moyen de se faire illusion. Cependant, on doutait encore! On s'obstinait à rejeter l'idée de lacontagion, disant qu'elle eût frappé indistinctement tout le monde , tandis qu'on ne comptait que de pauvres gens parmi les victimes de la maladie. « ^ Que ne se donnent-ils quelques jours de patience,
lliSTUlHK
dit Pichatty de Croix-Sainte dans son journal , et ils verront toat enleveravec la rapidité la plus furieuse elles pins funestes ravages.» Et le fléau, qui se jouait des précautions des uns et de l'inercdulité des autres, commençait à répandre son poison dans la ville, enlevant un fripier avec toute sa famille, à la place des Dominicains, et atteignant , dans la rue de l'Oratoire, une couturière , qui ne revint à la vie et à la santé , que pour assister à l'agonie de tous ses parents. Envain , le médecin Sicard donna*t-il avis aux échovins de rintensité du péril , ces magistrats restèrent plongés dans une sécurité fatale. On laissa venir les ardeurs de la canicule, sans avoir songé à construire un hôpital extérieur pour les pestiférés. Bientôt , on s'aperçut que la grandeur et la rapidité du mal surpasseraient tous les efforts de la vigilance la plus active ; et Feffroi devint si généra! et si profond, que la population lenfa d'échapper , par la fuite , aui atteintes meurtrières du fléau. Mais le Parlement d'Âix prit le parti d'ordonner un cordon de troupes, pour arrêter cette émigration , qui aurait fait .circuler le venin pestilentiel dans toutes les veines de la France ; et cette mesure empêcha fort à propos Fexécution d'une ordonnance qui allait expulser deux ou trois mille vagabonds.
« Sur la fin du mois de juillet , temps où le soleil de Marseille est déjà si ardent , la mortalité , répandue dans tous les quartiers de la ville , commence à rendre le travail de la sépulture aussi pénible qu'il usl pruasanl. Les deux premiers éclievins s'y dévouent. Ces deux citoyens, auxquels 1 an< ienne Rome aiii.iii levé des statues , s'appelaient Estelle et Mou.sliei- ; ils vont altei ii itn f ment présider à renlèvcment nocturne des cadavres, et leur ;iaie»iiic, soutenue et a<l()U( i«' par leur exemple , engage les hommes du peuple les plus courageux el les plus lohusles à s'y employer avec eux. Leurs deux dignes eollèi^ues, Audimar et Dieu<lé , se partagent les soins immenses d'une ville, où plus de cent nulle liabitans, en proie aux fui eurs de la peste, vont se voir enfermés el séparés du monde entier. Le marquis de Pilles , gouverneur-viguier , est à leur (ête , et se donne avec eux des mouvements infatigables.
n Le 30 de ee mois funeste , on fait la revue générale des provisions. 11 ne se trouve dans la ville ni blé , ni bois , ni viande ; les
principaux et les plus riches des habitants ont pris la fuite ; et , dans la cherté excessive de toutes choses , la ville de commerce la plus florissante du royaume n*a pour toute réserve que onze cents livres dans sa caisse. Elle fait savoir au régent la situation oii elle est réduite , et lui demande du secours. (HAUMomL). »
L*arrèt du Parlement, en interdisant toutes communications entre Marseille et les villes environnantes , sous peine de la vie , amena la disette. Le peuple se mutina et se porta en foule sur rH6tel-de-Ville , en demandant du pain. Une distribution immé-^ diate et quelques paroles d'espoir et d'encouragement, prononcées par Moustier et le marquis de Piiies , le renvoyèrent dans la vieille ville. Tandis qu'il s'éloignait d'un côté, — les officiers du Fui t Saint- Jean arrivaient de l'autre, pour réclamer insolemment du Mé , avec menace de venir le prendre à la tête de leurs soldats. Moustier les accueillit avec tant de fermeté, qu'ils se turent et retournèrent à leurs ba^llolJs. Cependant , il s'agissait d'organiser, hors des lionnes , et entre deux barrières , des entrepôts où l'on apporterait des vivres. Le 7 août , le marcjuis de Vauvenargues, premier procureur du pays, l intendant de Provence , eurent une conférence avec 1 échevin Estelle et l arcliivaire de la ville , sur le chemin d'Aix à Notre Dame. Ën se tenant à une grande distance les uns desautres, on convint rapidement d'établir, dans ce lieu même, un marché enclos d'une double barrière , — un second sur le chemin d'Àubagne , à deux lieues de la ville , et un troisième à l'Ëstaque, dans le golfe des iles, pour les bâtiments. Des gardes, nommés par les procureurs , devaient être mis à toutes les barrières et payés des deniers de Marseille. La création de ces marchés diminua la disette , sans ramener l'abondance , parce que leur éloignement même fit hausser le prix des denrées * la main-d'œuvre renchérit à proportion ; le vin, si abondant d'ordinaire, subit le même sort. I U fallait , dit Marmontel avec raison , regarder Marseille comme une vaste infirmerie ; lui donner pour tous ses besoins des pourvoyeurs et des économes ; ne charger ceux-ci que du soin de distribuer les subsistances, les y faire abonder, ainsi que les remèdes et que toutes les provisions de première nécessité, les lui avancer à crédit sur un emprunt fait en son nom , tenir registre de ces
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dépenses , et, quand le mal aurait cessé, les lui faire acquitter par un impôt public. »
L*entretieii des galères causa beaucoup moins d'embarras. La
prévoyance des commandants y pourvut, dès Torigine du mat. Après s*étre assurés , par le soin de leurs médecins et de leurs chirurgiens, des dangers de la situation , ils firent ranger les galères tout le long du quai de Rive-Neuve et entourer d'une espèce de barrière qui les séparait du reste du port. Les bas officiers et les équipages, barricadés dans l'Arsenal , y élaieiU retranchés comme dans une Ville assiéj^ée. Des tartanes parlaient , tous les jours , pour aller cberclier à Toulon et dans le port de Bouc , des provisions qu on leur laissait à un prix modique , tandis que, avec des sommes immenses , on manquait souvent du nécessaire dans la cité. C'est cette prudence, c'est cette fermeté (jui fit faute aux magistrats chargés du salut tie tout un peuple. Dans le trouble où l'on était, on ne savait jamais quel parti prendre ; et l'avis le plus dangereux l'emportait souvent sur le conseil h: plus sage. Ainsi, le médecin Sicard ouvrit l'idée d'allumer, à cin([ heures du soir, pendant trois jours de suite, de grands feux sur toutes les places publiques. Non seulement on raccueillit avec empressement, mais chaque particulier eut ordre d'en allumer un , à la même heure , devant sa maison , et de brûler du soufre dans tous les appartements , pour purifier les bardes et les habits. 11 en résulta que , pendant trois jours, l'air fut infecté par une fumée épaisse et suffocante , qui fournit un nouveau degré d'intensité à l'action dévorante du poison. En eflet, la mortalité devint si grande qu'on reconnut qu'il était impossible à MM. Estelle et Moustier, sur qui jusqu'alors avait roulé le soin des funérailles nocturnes , de sufTirc à la tâche. On délibéra donc, au Conseil de ville , d'établir un hôpital de peste, de faire creuser de grandes fosses hors des remparts, d'employer des tombereaux à transporteries morts et les mourants, et de forcer les gueux les plus robustes à servir de Corheamao. Mais il fallait tirer du territoire les chariots et les chevaux ; il fallait des gens pour les conduire ; il en fallait pour enlever les cadavres , pour ouvrir les fosses, pour le service de l'hôpital; —et les plus misérables , saisis d'horreur, se refusaient à tous ces travaux , quelque salaire qu'on leur offrit. Soit par adresse et par douceur, soii
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par rigueur et par force , les échevins surmontèrent tous ces obstacles. Eu Ueux luis vingt-quatre heures , l iiilatigable Moustier vint à bout de faire ouvrir, entre la Porte d'Aix et la Joliette, titus fosses carrées, de vingt toises d'ouverture et de qtialorze pieds de profondeur; de dresser l liopital de peste et de le pourvoir d intirniiers , d'éeonomes et de gens pour soigner les pestiférés. Deux médecins, les sieurs Gay on , s'y enfermèrent et furent victimes de leur dévouement. Cet hôpital ne suffisait pas, on en créa un second. La ville fut divisée en cent cinquante départeinents,et l'on y attacha autant de commissaires. Le chevalier Rose, digne émule de Moustier, s'acquitta non moins bien, dans le quartier de la ville neuve, de son office de commissairegénéral. Il présida à tous les travaux , également prodigue de sa vie et de sa fortune. Le fléau redoublait chaque jour de fureur ; en deux jours les hôpitaux furent comblés. « À la vérité , dit le Mémorial de rHôtel-de-Vîlle , ceux qu'on y porte , n'y restent pas longtemps. Le mal est si violent , que les malades , qui le soir entrent à l'hôpital, vont le lendemain dans les fosses, et font plaee à de nouveaux mourants qui , comme eux , ne font qu'y passer. »
Sur ces entrefaites , et dans le temps môme où la contagion exerçait ses plus cruels ravages , le régent, — enfin a! i aelié, j)ar le bruit lointain de cette grande calamité, aux saturnales de sa cour voluptueuse , — envoya deux médecins de Montpellier, Chiroviu ;iu et Veruy, « pour exannnLT la nature du mal. — Le rapport ne pouvait être douteux et n'annonçait rien de nouveau , en décidant que c était la peste. Mais, pour ne pas augmenter l'effroi des gens dont on avait besoin , on jugea prudent de publier que ce n'était qu'une lièvre contagieuse. Inutile subterfuge! une continuelle moisson de victimes donnait un triste démenti à ces consolations dérisoires. La mort frappait aveuglément et à tonte heure dans toutes les classes de citoyens. Marseille présente alors le plus épouvantable spectacle. Cent mille personnes se craignent, veulent se fuir et se rencontrent partout. Les liens les plus sacrés sont rompus. Tout ce qui languit est déjà réputé malade, tout ce qui est malade est regardé comme mort. On s'échappe de sa propre maison , oh quelques parents rendent le dernier soupir ; on
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n'est reçu dans aucune autre. Les portes de la ville sont encombrées d'une foule, empressée de se dérober au souffle empoisonné. Les ^çns du peuple campent sous des tentes, les uns dans la plaine Saint-Micbel , les autres sur les bords de Tlluveaune. Plusieurs se tiennent penchés sur le bord des ruisseaux qui arrosent le territoire ; il en est qui vont chercher un refuge sur le sommet des collines ou dans le fond des cavernes. Les marins se croient plus heureux , parce qu'ils vivent dans des barques sur le port. Mais la mer et les ruisseaux , les collines et les cavernes ne protègent point contre les atteintes de la contagion. Dans le nombre des fugi* tifs se trouvent les officiers de justice , les directeurs des hôpi* taux , les intendants de la santé , ceux du bureau de Fabondance , les conseillers de ville les autres officiers municipaux , les artisans de tous métiers , et les plus nécessaires aux besoins de la vie , les bouchers et les boulangers. Quelques médecins même et un grand nombre de chirurgiens désertent. — Le marquis de Pilles et les cchevins , secondés du chevalier Rose , restent seuls chargés d'une population , capable de tout dans les heures de désespoir que lui créent la peste et la famine. Tojites les boutiques fermées , le commerce ariùlé , les travaux iiUei rompus , tuules les rues, toutes les places, toutes les églises désertes ; — ce n'est encore ia qu'un premier ruuj)-tl œil de la dévastation de Marseille. « Dans moins de quinze jours , elle devint le théâtre des ravages les plus horribles que la fureur de la contagion ail jamais faits <lans aucune ville dti monde, (mémorial t»k l'hôtkl-de-ville). » Le 13 août, lesérhevins avaient écrit de nouveau au maréchal de Villars la situation et \o dénuement complet d une populace éperdue: — prouveque le gouvernement n'avait pas encore envoyé de secours , depuis plus d'un mois qu'on en avait sollicité! On proposa, dit-on, au régent, d'entourer Marseille de troupes, pour y enfermer tous ses habitants et en faire un immense autodafé. Exécrahie impieté , dont un ne trouve cependant aucune trace dans les Mémoires de Saint- Simon , et à laquelle , pour l'honneur de l'humanité , il faut bien se garder d'ajouter foi. Toutefois, si Ton ne condamna pas cotte malheureuse ville 4 périr , au moins commit-on l'impardonnable faute de ne pas la secourir à propos et énergiquemeni.
Le 47 août , arriva la féte de Saint-Rocb , qu'on avait instîtiiêt^
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dans un jour de calamité pareille , et que , depuis des siècles , on se faisait un pieux devoir de célébrer avec éclat. Le marquis de Pilles et les échevins , prévoyant les dangers qui résulteraient d'une grande agj^floniération de personnes, voulurent empêcher la procession. Ils ne furent pas écoulés , et les menaces du peuple , « vociférant que Saint-Rocb éloignait la peste , » les forcèrent à laisser s'accomplir une cérémonie qui redoubla la mortalité. Le lendemain , la population déguenillée du quartier Saint-Jean se rua sur l'Hôtel-de-Ville , pour demander du vin. Estelle et Mou^ lier réussirent à l'apaiser. Ames grandes et héroïques au milieu de répouvanle générale, ces deux intrépides citoyens,^ plus intrépides que le soldat sur le champ de bataille , ^ exposaient sans cesse leur yle , pour sauver, pour consoler, pour ramener, soit aux devoirs de la nature , soit aux espérances de la religion , ce qui restait de leurs concitoyens. Mais un souci plus grave les agite bientôt. On avait employé jusqu'à la moitié du mois d'août tout ce qu'il y avait dans la ville de gens qu'on pût résoudre à enterrer les cadavres. Maintenant on n'en trouvait plus. « Us n'y durent pas deux jours de vie > raconte Piocathy; on les paie à quinse livres par jour; mais cet attrait ne les touche plus , à ia vne d'une mort certaine ; il faut les prendre de vive force ; et soit qu'ils se cachent ou qu'ils soient tous morts , il ne s'en trouve plus aucun : les cadavres restent dans les maisons , ou à la porte des hôpitaux , sans pouvoir être transportés dans les fosses. » Dans celle extrémité » les échevins supplient messieurs du corps des f?a!ères de leur donner des ror(,ats , et obtiennent vingt-six invalides du bagne, auxquels on promet la liberté. Malheureusement , ces bandits , voues à la mort , aioutcnt h l'horreur de la situation l'atrocité de leurs crimes. Ils s acquittent de leur tâche en enlevant les cadavres sans précaution ; ils l«;s traînent par les pieds le long des escaliers ou les jettent par les fenêtres; ils pillent , ils volent , assassinent les malades, pour s'assurer i impunité, et emportent les mourants avec les morts, pour en finir d'un coup avec chaque maison. Dans les rues étroites ou d'une pente rapide , ils placent leurs lugubres fardeaux sur des brancards et vont les entasser dans les tombereaux. Inhabiles à conduire ces chariots , ils brisent leit harnais et les roues ; et, faute de selliers et de charrons , pour les
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racommoder, ces horribles convois sont abandonnés au milieu du trajet. Mais « le feu de la poste est aux quatre coins de la viile ; il y est dans sa pleine fui eur, aussi rapide que la foudre , donnant partout , renversaiji tout, et tuant chaque jour plus de mille personnes ; sa violence attaque en foule , sa lureur porte mille morts à la fois. A mesure (jue les formats arriv«Mit et qu'on les emploie, ils périssent dans peu de j Mus , ils suivent ilnns les fosses les morts qu'ils ont ensevelis, (^mi morial). » A la pi iere des ëclievins, le lieutenant-général des gaieres accorde encore quatre-vingt forçats, — en protestant qu'il n'en donnera pas davantage , avant d'en avoir reçu l'ordre du Conseil de marine. Ces malheureux succombent tous. Arrivés le 28 août, deux jours après, le plus grand nombre est mort , les autres sont mourants; et les officiers des galères se montrent résolus à n'en plus fournir.
Cependant , la contagion portait principalement sur les jeunes mëres. Il en périt une telle quantité , que l'hôpital , destiné aux orphelins, en contenait de douze à treize cents, et que jamais il n'y en eut moins , quoiqu'il en mourût une cinquantaine par jour. Pour leur donner des soins, les magistrats avertirent publiquement « toutes les femmes , qui voudraient faire la charité de servir, dans rhdpital de Notre-Dame-de-Lorette , les pauvres enfants orphelins, de se présenter au sieur Pierre Perret, rue du Puits, qui leur ferait le parti qu'elles souhaiteraient. » Inutiles promesses I la terreur remporte sur le dévouement. L'appât du gain ne tente pas plus ces malheureuses, que l'appât du vol ne tente maintenant les forçats , qui refusent d'entrer dans les maisons , oii les attend une mort certaine. Aussi, le nombre des morts, prives de sépulture, s'accroît-il incessamment. Il n'est plus possible de les transporter aux fosses trop éloignées; — il ne reste plus qu'une ressource , celle de les enterrer dans les caveaux des églises. M. de Beisunce essaie de s'opposer à cette mesure et fait fermer les portes des églises et des couvents. Mais, ternies dans leur résolution , le marquis de Pilles , les officiers-généraux des galères et les echevins , font enfoncer les portes des églises, et inonder les caveaux de chaux vive et de torrents d'eau, pour y jeter les cadavres à pleins brancardsjusqu à l'ouverture, qu'on bouche avec une pierre
soigneusement scellée. Ce jour là , il y eut plus de mille victimes. Tous les ecclésiastiques et une partie des curés prirent la fuite , ou se retranchèrent dans les couvents. L'évêque et les pères de l'Oratoire furent les seuls qui n'imitèrent pas cette huiUcuse désertion , à rheure où la religion et l'humanité faisaient à tous un devoir sacre de rester au poste du péril , alors que tous avaient dtîvant les veux le suMlme exemple d'Estelle et de Moustier, — intrépides et ( limes ( (unme au premier jour ; — Estelle s' aventurant pendant la âiuit, et trébuchant sur ce fumier humain, dont il veut débarrasser la voie publique; — Moustier essuyant , sans s émouvoir, avec son éponge imbibée de vinaigre , la place où s'est collé sur sa joue l'emplâtre chargé du bubon pestilentiel , qu'on vient de lancer d'une fenêtre.
« C'est alors que Taspect de Marseille était effrayant. De quelque côté qu'on jette les yeux » on voit les rues jonchées , des deux côtés, de cadavres qui s'entre-touchent et qui, étant presque pourris, sont hideux et effroyables à voir. Gomme le nombre des forçats qu'on a, pour les prendre dans les maisons, est de beaucoup insuffisant pour pouvoir, dans tous les quartiers,, les retirer journellement, ils y restent souvent des semaines entières, et ils y resteraient encore plus longtemps, si la puanteur qu'ils exhalent, et qui empeste tes voisins, ne les déterminait, pour leur propre conservation, de faire un effort sur eux-mêmes , et d'aller les retirer des appartements où ils sont, pour les traîner sur le pavé. Ils vont les prendre avec des crocs et les tirent de loin avec des cordes jusqu'à la rue ; ils le font pendant la nuit , pour être libres de les traîner le plus loin qu'ils peuvent de leurs maisons, et de les laisser étendus devant celle d'un autre qui frémit, le lendemain matin, d'y trouver ce hideux objet qui l'inffTte et Un porte l'Iiorrenret la mort. On voit tout le Cours, toutes les places , tout le port traversés de ces cadavres, qui sont entassés les uns sur les autres. Sous chaque arbre du Cours et des j)laces publiques, sous l'auvent de chaque boutique, on voit, entre tous ces cadavres, un nombre prodigieux de pauvres malades, et même de familles tout entières étendus misérablement sur un peu de paille , ou sur de mauvais matelas. Les uns sont dans une langueur qui n'attend plus qu'une mort secourable;
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les autres, l'esprit troublé par l'nrtleur du veniu qui ronsuinfe et les dévore, implorent le secours des passants, tantôt par des plaintes touchantes , tantôt par des gémissements que la douleur ou la frénésie leur fait pousser. Il s' exhale d'entre eux une puanteur insupportable , et la faim dévore ce que le fléau avait épargné. Le cœur se fend de voir tant de pauvres et malheureuses mères qui oui à leur cdté les cadavres de leurs enfants, qu'elles ont vus expirer sous leurs yeux, sans pouvoir leur donner le moindre seeours , et tant de pauvres petits enfants qui sont encore attachés aux mamelles de leurs mères, qui sont mortes en les tenant serrés entre leurs bras , suçant sur ces cadavres le reste de venin qui va leur faire bientôt avoir un sort pareil.
• Si quelque espace se trouve encore dans les places et dans les rues , il est rempli de bardes et de meubles pestiférés que l'on jette partout des fenêtres. Tous les chiens et chats, queFon tue, sont par surcroit entremêlés partout avec les cadavres , les malades et les bardes pestiférées ; et ces charognes sont horribles dans l'enflure extraordinaire que leur cause la pourriture. Tout le port est rempli de celles des environs qui semblent ne surnager que pour mieux joindre leur puanteur à T infection générale qui est dans toute la ville et saisit le cœur et les sens.
« Si l'on rencontre quelques personnes sur le pavé , ce sont des spectres livides et languissants, qui, errants sans savoir où, expirent au njilieu des convulsions les plus horribles. Les sentiments de la nature sont morts partout ; on abandonne le pestiféré, ou l'on prend le barbare parti de le jeter hors de la maison, ou d'en fuir ot de l'y laisser seul sans aide , sans secours , livré à la taim, à la soif et à tout ce (jui peut rendre la mort plus dure et plus cruelle. Les femmes en usent ainsi envers leurs maris, les maris envers leurs femmes, les enfants envers leurs pèreetmère, etceuxci envers leurs enfants. Mais, lorsqu'ils prennent ces précautions inhumaines , ils ont déjà respiré la mort ; et , abandonnés à leur tour avec la mémo dureté, ils subissent bientôt la peine de leur Jâcheté impitoyable. De là ce nombre infini de malades étendus dans les rues et dans les places publiques , qui , ne pouvant approcher des hôpitaux déjà comblés , en remplissent les avenues , ou sont contraints d'aller chercher plus loin , parmi des monceaux de
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cadavres , une pinrf m mourii', seule espérance qui leur resle.
(mémorial de L'nÙTEL-DE-VILIE.) «
On élève des tentes hors de la ville ; mais à peine sont-elles dressées qu'elles sont remplies, et la toile manque pour les multiplier. Ënfin , Ion a décidé de construire en charpente un hôpital immense dans les allées du jeu de Mail ; et , pour se procurer dea ouvriers , on a recours à un arrêt de contrainte , qui en fait revenir quelques-uns. Par le même moyen, on obtient des secours du territoire. Toutefois, cet édifice ne peut être terminé que dans un mois; et, pendant ce long intervalle, la contagion aura le temps de changer Marseille en un vaste ossuaire. Les paysans refusent de creuser de nouvelles fosses ; cent forçats , aoccordés le I*' septembre, sont tous morts ou mourants, en cinq jours, et les galères n'ont point encore reçu d'ordres du Conseil de marine. Cependant, les écbevins vont se jeter aux pieds du commandeur de Hancé, et, au nom du salut public , en obtiennent cent autres forçats et quarante bons soldats , pour les contenir. — Ils croyaient faire un Jurant] eflbrl de générosité , en promettant à chacun <l'(!ux , en sus d'une solde considérai)le, une pension de cent livres, pour prix de leurs services; et des quarante soldats, quatre seulement devaient survivre ! On divisa ce nouveau secours en quatre brigades, dont trois cchevins et le chevalier Rose prirent le commandement. Le quatrième échevin continua les fonctions de l'Hôtel-de-Ville. • Avant de rr( oiiKiK iK t r cet horrible labeur de la sépulture , les magistrats tirent vœu , au nom de la commune, de doter 1 hospice des Orphelins de ;^,000 livres de rente annuelle, à perpétuité; puis, après la cérémonie de ce vœu , à laquelle présida l'évèque , dans la chapelle de rHôtel-de-Yîile , les chefs des quatre brigades montèrent à cheval , pour se mettre en marche k la tète des tombereaux» De même que par le passé, leur dévouement anime le courage des travailleurs; de même, ils les voient tomber presque tous à leurs oétés, — seuls debout au milieu de tant de victimes ! comme si la mortn*eût point osé efDeurer de son aile ces anges tutélaires, invulnérables sous Tégide de leur vertu. « Mais à Tesplanade de la Tourrette, située entre le Fort St-Jean et la Mayor, il n'avait pas encore été possible de toucher. Là pourrissaient, depuis un mois, sous les rayons d'un soleil torride qui y darde toute la journée ,
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plus de deux mille cadavres qui n'avaient plus aucune forme huinaine; c'étaient des monstres qui faisaient horreur; et on aurait dit que tous leurs memln t's remuaient par le mouvement qu'y ilunnaient les vers travaillant à les détacher. Tous les sens sont saisis , à 1 approche d'un lieu d où s exhalent au loin les vapeurs les pins empestées. La nature en frémit et les yeux les plus rassurés ne petivenl soutenir l'aspect de ce hideux amas de corps décomposés par la chaleur. Le chevalier Rose s'aperçoit que deux anciens bastions , bâtis avant la conquête de César, sont voûtés ; il les fait déblayer, obtient cent forçats ; et, après les avoir rangés en face des cadavres et leur avoir fait mettre à chacun un mouchoir trempé de vinaigre autour de la tête , qui leur bande le nez, il leur fait, dansuoe demi heure, enlever ces cadavres, qui viennent tous à membres détachés, et les fait jeter dans les caveaux et dans les voûtes de ces bastions , qu'ils recouvrent tout de suite avec de la chaux vive et de la terre jusqu'au niveau de l'esplanade. (iiÉKoaiAL
DR l'bÔTBL-DB-VILLB.) »
]| fallait qu'un homme d'une grande autorité entrât dans Harseille, pour y veiller à l'eiécution rigoureuse des mesures , qu'exigeait le salut de tous. Cet homme , ce fut le chef d'escadre Langeron. Le gouvernement, daignant enfin s'occuper de la ville , lui en confia le commandement. La présence de Langeron fit d*abord cesser un grand mal qui accroissait tous les autres , l'anarchie , et rendit l'espérance aux habitants. Il prit, pour son lieutenant , le chevalier de Soissons , oflieier des galères , dont la prudence égalait le courage et l'activité , et se mit à l'œuvre avec une énergie invincible. Investi d'un pouvoir sans bornes , il empU>\a quatre cents forçats au déblaiement des rues, k la désinfeelion des maisons. On creusa des fos.ses profondes; des hôpitaux furent étaMi<; le port fut débarrassé des corps llollants d'animaux domestiques, qni en infectaient les eaux , et une ordonnance sévère ramena dans la ville les intendants de la santé , les droguistes , les ap'tlbieaires, les notaires, les sages-femmes, les oiTiciers-municipaux. Le 30 septembre, les cloches, muettes depuis trois mois, sonnèrent à toute volée , et apprirent aux habitants que de ferventes pt ières allaient retentir sous la voûte des temples, pour apaiser la colère divine. Le même jour, une nouvelle ordonnance enjoignit aux
marchands délaiUants d'ouvrir leurs boutiques daos les vingtquatre heures , so!t s peine d'être pendus irrémissiblement. Là ne se bomèreut plus désormais les eflets de la sollicitude tardive du régent. Les médecins de Montpellier, Ghicoyneau» Deidier et Vemy revinrent, par son ordre, s'enfermer dans k ville pestiférée. Afin de rassurer les esprits , ils feignirent de considérer la peste comme un mal non contagieux ; et on les vit , pour en donner la preuve, s'approcher des malades sans répugnance et sans précaution, s'asseoir sur leurs lits, toucher leurs tumeurs et leurs plaies , et assister à l'opération des chirurgiens. Dans les hôpitaux, dans les maisons, dans les places publiques, partout ils montrèrent le même sang-froid , le même dévouement et accomplirent leur tâche civique avec un tel désintéressement , qu'ils préféraient les bénédictions de tous 4 l'argent des riches. Peu de jours après , trois autres médecins arrivèrent de Paris , pour partager les dangers et la gloire de leurs collègues. La ville reçut des blés par mer, et une ordonnance du commandant contribua encore à relever le moral du peuple , en prescrivant de faire les vendanges, comme de coutume ; car on croyait que la cessation de la dernière peste n'avait été due qu'aux vapeurs du vin nouveau.
« Dans le partage des fonctions doséchevins , fait parLangeron, Moustier demeure seul chargé de l'enlèvement des cadavres et de leur sépulture, du soin de faire creuser le*? fosses , nettoyer les rues, cliarç^er les tomhereaux, conduire et nourrir les foreats, et Ton ne sait ce qui doit étonner le plus , ou du courage avee lequel il afl'ronte la maladie, ou du bonheur qu'il a de n'en èfi'e pn«? attaqué. Mais malgré sa constance et non activité, maigre les soins que se donnaient ses trois ( ollègues ])onr subvenir aux besoins de la ville, malgré tous les eflbrls du commandant, pour y attirer des secours , le 2i de ce mois de septembre , la misère et la calamité étaient à leur dernier période. Tout gémissait , tout se mourait à la campagne comme à la ville. Ceux que la fureur du mal épargnait , succombaient aux horreurs de la faim et au désespoir. Les sources de la charité étaient tartes. Le ciel semblait devenu d'airain et la terre de fer. On n'espérait absolument plus que de mourir.» Ce sont les termes du Mémorial, Mais rien ne ralentissait
le zèle du oommaDdant et des éche?in8 , et Ynn poursuivait tous les travaux sans relâche.
Le 26 1 UD nouveau malheur menaça , un moment , d'ensevelir cadavres et vivants sous les ruines de la cité maudite. — L'hôpital immense , qu'on élevait dans le jardin du Mail , touchait à sa Ûn , lorsqu'un vent du nord , — des plus furieux qui fût jamais , — en brisa les ciiarpentes et la toiture. Ce coup de vent sauva Marseille ; il chassa , en se prolongeant , les vapeur» pestilentielles , et le nombre des morts diminua. Le 4 octobre , l'édifice, qu'il avait renversé, était reconstruit, et en état de recevoir des malades. — On y ajoul.i, jiour supplément, Tbôpitaldela Charité. Le 7, on s apei gut que ta peste exerçait plus de ravages dans le territoire que dans la ville ; et l'on défendit à ceux du dehors d'y entrer.
Puis, à mesure que la contagion s'apaisait , à mesure que s'ap^ prochait le terme dotant d'afilictions, on vit éclater de toutes parts, pour la malheureuse ville , des témoignages de sympathie qu'on avait refusés à l'excès de ses infortunes. Sans rappeler la coupable négligence du régent , qui ne répondit qu'après cinq mois aux sollicitations des échevins par un envoi de 25,000 piastres et de t ,900 marcs d'argent, — Law daignait distraire, des spéculations de sa banque , une somme de 1 00,000 livres au profit de Marseille. De toutes les grandes villes du royaume affinaient des tributs abondants; de tous les diocèses les produits des quêtes ordonnées par les évéques; et le pape Clément xi ajoutait, aux prières de son clergé en faveur de la moderne Sion, — le don plus efficace de quatre cents charges de blé. Quoique tardifs , ces secours n'en furent pas moins accueillis avec reconnaissance dans un moment de disette et de misère extrêmes: car les grains et les denrées n'arrivaient plus aux marchés des barrières ; l'argent mainiuuU absolument.
Tout n'était pas fini, cependuH . avec T niipitoyable fléau. Vaincue , pour ainsi dire , par les elloi is inlaiig.ibles d'une active sollicitude, l'œuvre de dévastation réclamait encore toute l'énergie des magistrats. Parmi (cs sublimes apôtres de l'humanité, qne nous avons vus si {)rt)(liL^ii('> dr leur vie pour le salul de leurs frères , ou a pu ailiiiiirr I héroïsme des échevins Estelle et Moustier et du chevalier liose. Mais, à côté de ces noms béuis, il ebl de notre devuîr
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(le placer celui de Mgr deBeIsunoe' , dont on ne peut trop louer ki piété, la foi, le zèle et le courage, et qui, durant le temps de la calamité , ne cessa d'être au milieu de son troupeau comme uu iion pasteur. A l'exemple de Saint-Charles-Borromce , il visitait . tous les jours, les asiles de la souffrance , entrait dans les hôpitaux et trouvait fidèles à leurs postes les filles pieuses, qui ont pour mission de garder les malades , les mourants et les morts. Le digne prélat semblait se multiplier; il n'y eut point de danger qu'il ne bravât; point de bonnes œuvres qu'il ne fît. Il se montrait partout dans les raes et les places publiques , marcbant, comme autrefois le grand prêtre Âaron , « entre les vivants et les morts ! » Ange consolateur, il apportait aux uns et aux autres Tespoir de la guérison ou la parole de paix et de miséricorde , à tous — des trésors d'immortelle cbarité ! Les abords de son palais étaient tellement encombrés de cadavres à demi pourris et rongés par les chiens , quil ne pouvait presque plus sortir, sans escalader cette horrible barriciide, et qu'il fut obligé d'aller loger dans une maison près deSaint-Ferréol. Le saint homme ne faillit pas un instant à sa noble cl périlleuse tiklie; et, qurm I le peuple , se cramponnant avec la rage du désespoir à tout ce tjui lui offrait une chance de salut, demanda à grands cris , sur la foi d'une illuminée, qu'on promenât par la ville les reliques réunies de Saint-Victor et de Saint-Rut li . il fit dresser un autel sur la place de la Bourse, pour y officier luimême. Une question de préséance servit de prétexte aux religieux de l'abbaye et aux chanoines du Chapitre , pour se refuser à une procession , capable de donner une nouvelle recrudescence à la peste, par l'agglomération des habitants. Il fallut y renoncer. Mais, le I*' novembre , fête de la Toussaint , l'évéque, précédé de quelques prêtres, sortit , la corde au col , la croix enû^ les bras et tes pieds nus. Il se rendit au bout du Cours, du côté de la Porte d*Aix, où il avait fait dresser un autel. Là, revêtu de ses habits épiscopaux, il célébra la messe au bruit des cloches ; et , scrupuleux imitateur de Tévêque de Milan , après avoir exhorté le peuple à la pénitence , pour fléchir la colère céleste, il s'offrit au Seigneur comme
■ Henri-François-Xavier deBclsunce, de Castel-Moron , n<^, le 4 dt'rrrr.kf au chaieau de la Force , en Pt^rigord, entra cher, les Jtlsuites en 1091 , cl deviat grend-vic«ire d'Amen , quelques aanées plus tard, puis évoque de Marseille, en 1 709.
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4fifi HtSTOiRE
une vieliine txpialoirp . voua la ville au 8(ir;7<-ro'f/?- tic Jésm , et inslitua, parun mandement, une fête annuelle, en commémoration (]•' ce ;;nmd désastre Le Ki, on le vit apparaître t(uit à coup sur la terrasse du eloeher des Aeeoules, pour montrer le Saint-Sacrenienl, exorciser la peste , et appeler sur la cité la bénédiction divine. Cérémonies imposantes ! qui produisaient du moins l'effet salutaire de faire luire quelque lueur d'espérance aux yeux d'une population éperdue.
Pendant ce temps, la contagion ayant Ûéchi du 2 au 5 décembre, et enfin disparu tout à fait, — le courageux Moustier, qui travaillait, depuis le 8 octobre, à la désinfection des maisons, des navires , des marchandises et des meui)les , couronna le plus sublime dévouement par la plus admirable abnégation , le jour où il monta à l'Hôtel-de-Ville» pour lire à ses collègues un rapport, où il rendait justice à tout le monde , sans se nommer.^
La résurrection de Marseille semblait complète. Mais la disette eût encore été à craindre , sans la générosité de quelques citoyens, qui firent le sacrifice spontané de leurs fortunes , pour soulager les misères publiques. Alors , Beisunce voulut clore celte fatale année par une pieuse cérémonie. — Le 31 décembre , il ofBcfa , au milieu de son clergé , dans Téglise Saint-Ferréoi , et , — comme pour purifier, par la prière et par la présence du divin symbole, les charniers, où pourrissaient les victimesdu fléau, — il poi la solennellement le saint ciboirt iitour des remparts. « Il marcha sur des cadavres hideux , à n)t/ilie enterrés , pourris et desséchés, les uns levant les m.tuis vers le ciel , les autres ayant un pied en l'air , un ijenon , ou une épaule. On en voyait d'autres dans des postuî'cs indécentes et des altitudes horribles. Ainsi s'est terminer cette année, dont les historiens et les peintres ne donneront jamais qu'une faible idée et une imparfaite ébauche. (MANuscaiT m P£rb
CIBAI n.) »
Dans les premiers mois de 1721, l'avidité rendit à la contapon l'aliment que lui ôtait une police sévère , et devint funeste aux citoyens trop impatients de prendre possession, comme héritiers, des maisons , des mobiliers et des bardes, infectés du venin pestilentiel. La plupart y trouvèrent la mort. C'est ainsi que les voleurs furent punis de leurs crimes. Pour prévenir le retour du fléau , le
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cominuutlanl fil de nouveau j)i)ritier les maisons , le.s meubles , les navires , etbrùlcr tout ce qui parut dangereux à conserver. — On rucherclia et Ton jeta les malfaiteurs dans les prisons , pour les envoyer à la potence ou peupler les galères. Les cabarets et les lieux de débauche furent fermés ; il fut ordonné aux habitants de rentrer chez eux à neuf heures précises. Enfin , Tadministration ne négligea aucune des mesures nécessaires à la sécurité de la ville , tandis que Tévéque ramenait la foi religieuse dans les cœurs , en officiant les fêles de Pâques , sous la voûte des cieux » et devant le peuple agenouillé.
Les beaux jours revinrent avec le printemps , et avec les beaux jours la joie et la sérénité. Soudain la mort de vingt personnes répand I oflrui dans la ville , et l'on sl- prépare à fuir le foyer de la peste. Heureusement , ces craintes sont cliiiiKM iijut s. Liiseptembrtî tout danger a disparu ; de nouvelles processions sillonnent la cité , et un acte déclaralif , daté du 21 , acliève de rassurer la j)opulation sur Tétat sanitaire de Marseille. Or, on avait tellement hàle de rouvrir ce passé douloureux du voile de l'oubli ; on avail tellement hâte d'efl'acer sous le rire la dernièi e trace des larmes , tjue Ton accueillit avec transport l'ordre, venu de la Cour, de célébrer, par des réjouissances, la convalescence du jeune roi Louis xv. Alors, celte ville, si cruellement éprouvée, retentit du tumulte des fêtes ; alors éclata , dans l'épanouissement d'un bonheur, dont on n'espérait plus le retour, cet enthousiasme monarchique , si nouveau mais déjà si ancré dans les mœurs marseillaises. Le 11» septembre , M. de Beisunce donna d*abord , dans son palais , au commandant Langeron et aux écbevins, un banquet somptueux. A rissue du festin , ces magistrats allèrent revêtir leurs robes • rouges à l'Hêtel-de-Ville ; puis , — précédés de leurs gardes , d'une nombreuse escorte de violons et de hautbois , et de quatre . compagnies de miliciens, ayant tous à leurs chapeaux des nœuds de rubans aux couleurs de la ville , et conduits par les capitaines des quartiers , très richement vêtus , — ils prirent , — entre les trompettes à clu val et un miliier d'enlauls |)()rtanl des baurleioles blaiichesaux aruies de France et criant Vire le roi ! — lecliemii» di* l liolel de Langeron. Celui-ci se mil à leur tête avec ses gardes et
louto la Doblesse , et la marche continua dans le même ordre ju8qu*4 la cathédrale, oh le cortège pénétra, au bruit de la mousqueterie , entre une double haie formée parle peuple. Après le Te Ikim , le cortège , à la lueur de trois cents flambeaux de cire blanche , se dirigea vers le Cours, <»ù l'on avait préparé un magnifique feu d'artifice. « Une salve de quatre cents boites salua son entrée sur la Cannebière , dont toutes les maisons s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement. Les échevins allumèrent le feu , et dès lors l'air parut comme embrasé par la prodigieuse quantité de fusées et de gerbes éblouissantes qui s'y croisaient , éclataient et ruisselaient de toutes parts. En même temps , le port semblait en feu, et les tours, les remparts, le vieux Fort Saint- Jean , la cime aérienne de celui de Nul? e -D;)nie-dL-la Garde , l'arî^L'iial , rHùlcl-dc-VilIe , ]'abl)ayt' de Saint-Victor, Rive-Neuve, et tous les bâtiments étincelaient à la fuis de plus d'un million de bougies. Il n'y avait pas jusqu'aux murs funèbres des Infirmeries qui , i)oiir eiïacer la somlire image du passé , s'élaient parés d une brillanti illumination. L'esprit national était ainsi fait : sur ces vastes fosses des pesfiférés , infectes et fraîches encore , la mobile population de Marseille jetait ses vêtements de deuil , et , oubliant que la mort avait fauché naguère quatre-vingt mille Pi ovençaux , se livrait au transport d'une joie délirante, parce qu'elle venait d'épargner les jours d'un enfaut. (ii£aci;&£ d£ s£pi£nb&s et d'oc-
T0BBB l7il). »
Le lendemain , pour ainsi dire, de ces joies oublieuses de tant d'infortunes» Dieu frappait encore de terreur ces âmes indifférentes, ces cœurs d'où s'effaçait si facilement, comme sur une glace brillante, le souflle du malheur.*^ Au commencement demai 4722, la mort subite de plusieurs personnes réveille partout le souvenir d'un horrible passé ; — en un clin d'œil , boutiques, écoles publiques , églises et monastères se ferment, et la citadelle Saint -Nicolas et le Fort Saint-Jean lèvent leurs ponts-levis. En vain les nouveaux magistrats ordonnent , sous les peines les plus sévères , que tous les magasins soient rouverts ; en vain s'efforcentils de calmer les alarmes , en faisant barricader la rue de la Croix d'Or, oh s'étaient annoncés les premiers symptômes de la
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contagion, les habitants se précipitent hors de la ville, et franchissent
les barrières sous le feu des soldats. De Brancas, qui avait succédé à Langeron dans le gouvernement de lu l^rovence (29 novembre 172i), menace de mort ceux qui sortiront du territoire, et les malades , qui ne se déclareront [vas dans les vingt-quatre heures. En rnrme temps, il ( jntracte un emprunt, pour secourir la ville , et donne en garantie ses terres, ses charges et m?s pensions. Le marquis de Pilles livrefoule sa vaisselle, évaluée à 1 0,000 livres. On creuse, dans le jardin de l'Observance, des fosses assez larges et assez profondes pour recevoir 20,000 morts; et une potence, dressée au milieu du Cours, apprend aux malfaiteurs que le châtiment * suivra de près le crime. Quoique moins meurtrière qu'en 1720, la peste n'en enleva pas moins un grand nombre de victimes. L'clTiçacité des services, que Langeron avait rendus à la ville, semblait appeler son retour, dans des circonstances aussi graves. Louis xv rinvestit , en effet , du commandement général de Marseille. Le marquis de Pilles y vit un blâme indirect pour sa conduite. Son Ame 6ère et noble en conçut un vif chagrin. Il crut de son honneur de se justifier en face de ses concitoyens ; il le fit avec dignité devant tous les notables réunis à rHôtel-de-YilIe ; et , après avoir obtenu de rassemblée (8 juin) un acte qui constatait son zèle, sa prudence et son dévouement pendant toute la durée de la contagion, il se relira dans son ^gouvernement des Iles (27 juin). Langeron arriva, le 28; et, quon^ue la maladie disparût , il maintint toutes les mesures préservatrices jusqu au jour où un édil i u)al supprima les barrières et le cordon sanitaire [ 1 9 novemhi-e). Toutefois, l'exportation des marchandises ne reconunenva que le 27 mai 1723 ; car la crainte rendit les relations du dehors plus lentes à se rétablir. A la fin de mai 1720 , Marseille comptait une population de 90,000 âmes. Au mois de juin \'î%\ seulement, les fosses de la Jolielte et de Saint-Victor, les caveaux des églises et les hastions de César couvraient 10,000 cadavres ; et, dans le territoire , l ange exterminateur avait désigné 10,000 victimes à T horrible fléau. A cette rude école de l'adversité , on apprit au moins à soumettre le régime sanitaire à des règlements sages et rigoureux. Aussi le Lazaret a-t-il toujours été depuis lors une barrière infranchissable pour la peste et pour la fièvre jaune, qui s'y déclarèrent , — Tune
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huit fuis, de f74l à 1819'; — l'aulre , qualre fois , de 1802 à
De ("L'Ile époque de deuil et de larmes , il nous reste un mol à dire ; il nous reste à remplir un devoir, — h demander compîe à la patrie Marseillaise de 1 uuhli , dans lequel elle a laissé loniber deux noms illustres; — de son ingraliliide envers eeux-mênies qui sont encore niainleuaul 1 olqet de son culte et de sa vénération. Après toute bonne œuvre — la récompense ; ceci n'est qu'un acte d ecjuité. Aux deux cent quarante et un forçais, qui répondirent à l'appel sur sept cent quatre-vingt-quatre, le lendemain du danger, on avait donné la liberté promise. A M. deBelsunce Louis xv offrit révêclié duché-pairie de Laon qu il refusa noblement, pour ne point abandonner son diocèse ; le Pape le décora i\\ipalliutn. Mais, à la honte de son pays, le chevalier Rose , à qui son dévouement avait coûté sa fortune, mourut dans Tindigence; et sa lille, quoique assez belle, fut forcée de se faire religieuse , faute d'avoir une modeste dot pour se marier. — Mais la tradition n'a pas môme consacré la mémoire des échevins Estelle et Moustier , tandis que les panégyristes ont épuisé toutes les formules laudalives pour exalter les vertus de Belsunce et de Rose. Millevoie , Pope el Voltaire ont chanté l'évéque de Marseille, — et pas unn a trouvé quelques accents poétiques à la gloire des deux héroïques magistrats. Cette partialité de Thietoire ne puise-t-elle pas sa raison d'être dans la condition sociale complètement distincte de Rose et de Belsunce , d'Estelle et de Moustier? — Le premier, symbole de raristocratie nobiliaire ; — le second , haute personnalité de l'aristocratie cléricale ; — les deux derniers enfin , simples représentants de la démocratie !
Il est temps de réparer une injustice qui dure depuis un siècle et demi; il est temps d'habituer les nouvelles générations à mêler, dansleurs prières, deux noms , jusqu'alors ignorés , à deux noms
> Première fols, en 174t ; — deiuièiM feit, en 1760; troisième fois, eu 1768; — quatrième fois, en 1784;— cluquièuie fffîi, en 1785; ~- sixième fois, ea 1786,- — septième feia, en 1796 ; — et buitième fois, en 1819.
» l'rpmi.Vo f'm . *^rt f «02 ; — deuxième fois, en 1804 ; • troisième fois, on liWô ;
— cl qualrifiuc lui» , cii 1821.
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populaires* Elle jour» — oiiqualreftataeH* , élevées en rbonnenr des sublimes héros de 1720, remplaceront , dans le palais consulaire, la slalue de l'infâme Libertal, — ce jour là, Marseille j)roavera (ju à la religion du Christ et à la religion de la patrie et delà liberté, elle joint aussi la religion du souvenir !
' Au (Domcnt où nous ctTivoas ceci , le Conseil muiticiiiul Tait exécuter par M Raiotis h statue de Belsnnce. pour la placer sur le Gotm, è rendrott oi^me où il Ci^lî-bra le messe.
On prt^pare en mime temps ceik de Pugel. Il est bien d'Iionorer le génie. Mais Puget tie fit <\u'embeUir vi!Ii> nat.ilc , lumlis qtit- Rose , Kslrlle i l Muustier , que l'cQ coulinuo à laisser dans ToitUi , la sauvèrent d'un désastre iiuuieii.^e. (G août tt>51}.