‹ Histoire de MarseilleChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Période révolntioiioaire. — Etat moral df la socit'tô Marseillaise.— Fondation dePActtléillM de Marspillf. — Epigramme de Voltaire — Diimarsais. — L'abbé Barlhélemy. — Académie de musique. — Tli/'l^tre — Ecole de peinture. — Les moines de Saint- Victor. — Suppression de l ordre des Jésuites. — Symptômes de dissolution sociale. — HodiaeatuM» do régime municipal de NaneiDe. Mort de Lenis xv.— AvèneiieDt de Ledtxvi. — Fêles. ~ U famille d'Orléaos. — Le comte de Proveoee. — Lenieaean Ia commerce Je Marseille. — Le kiilli de Suffren.— - Ambassadeurs de Tyjqm-Seib.

— Prospérité di' Marseille. — Gf'or.L'os Roux de Corse. - • Lavabre. — Villecro«ip. — Lejourdan. — iiigordy. ~ Barbaroux. — Convocation des Etals-Généraux. — AssemliMes immaires. — De Villeoeuve-Bargemoat. — Le ebenoim DaYio. — II. de Sinéty.

— Le marquis de Cipières. — Minbean; il opteponr Aix; aon elloeolieo eox dtpelés Marsoillois ; il vient à Marseille. — Ovation. — Marseille devance Pnris dans la voie révolutionnaire. — Hiver do 1788 à 1780.— Les accapareurs. — lU-butTcl ; pillace de sa maison. — U milice citoyenne. — Conseil des treis Ordres. — Le comte de Caraman dirige des lnnq»ea aor Haneille ; il entre seul dans la ville. — EvénemeuU révolutionnaires. — Anaichie. — L'émeote de la Toomtle. — Lottes sanglantes.^ L'échevin Laflècbe. — Arrestations. — Rebecqui. — Pascal. — Granet. — Le député d'André. — Elections consulaires. — Décrets d^ la Constituantp. — Le colonel d'Ambert.

— Journaux et clubs. — Le peuple s'empare du Fort Nolre-Dame-de-la-Garde , du Fort Saint-NicolasetduFortSaiot-Jean.— Le major Bausset. — Lieutaud. — Effervescence popolaire. — Fête de la fédéraUon. — Impopularité de Lieoteud ; son arrestation ; ton jugement; se mise en liberté ; son évasion.— Nouvelles assemblées primaires. — Députés Marseillais îl l'Assemblée Législative. — Moi-rmille. — Etienne Martin. — Expédition des Marseillais à Aix. — Cayol. — Pu^'ct de Barbentanc. — Hebecqm et Bertio. — Les volontaires de la République. — Entrevue de Barbaroux et de Roland. ~ Lettre de Barbaroux I HourraiDe. — Pétition des Hniaeillais i rAsaemblée. — Comité insurrectionnel. — LebalaOlon HerseillBis.— La MaraeUlaise. — Hooget de risle. — Larayette ; sa mise en accusation ; son aeqmttemenl. — > Journée dn 10 août. — Excès révolotionoaires à Marseille.

Nous allons maintenant avancer rapidement vers la irrandr épnque révolutionnaire. D'ici là tous Jes événements paraissent petits

HfôTUlUh DK >iAl;Sl-:iLLK. 473

mesquins. La sociétc conlieiit déjà dans ses flancs ies germes d'une régénération complète; elle s'y prépare par l'essai de ses forces iiUellecluelles ; et, le jour où le levier philosophique aura suffisaminent ébranlé Tédillce des vieilles traditions , le despotisme s'éeroulera , comme les murs de Jéricho , au bruit reteU' tissant de Téloquence des tribuns. C'est au génie qu'il appartenait de frayer la route à la liberté ; de faire éclater, dans toute sa splendeur, cet admirable mouvement de la pensée» qui devait aboutir à la reconnaissance des droits de T homme.

Or, cette révolte sourde et latente , pareille aux grondements du volcan , avait son principal foyer au centre du royaume ; mais le sol méridional se ressentait aussi de ces secousses souterraines qui annonçaient une explosion générale et terrible. Malgré les tendances irrésistibles de son esprit mercantile, il faut dire, à la loutiij^t (le la famille marseillaise, qu'elle s efl'urçail démarcher avec son siècle. Elle semblait avoir retrempé son âme dans 1rs sources du malheur; et, à 1 heure même où la Provideuee la s( unictlait à une si cruelle épreuve , les plus lettrés de ses citoyens se rcunissaient , à la campagne , pour demander aux dislractions d une .sodélé d élite, l'oubli des calamités présentes. Ce fut là rorijjline de l Academie de Marseille , qui ne se constitua définitivement qu'en 1 7^0 , et prit le litre de (ille de l'Académie Française; — «fdle très sage, dit plus lard Yollaire, et qui ne fait jamais parler d'elle. » Le patriarche de Ferney, qui avait brigué l'honneur d'être compté au nombre de ses membres associés, aurait dû peut-être lui épargner celte épigramme , que le temps n'a que trop bien consacrée. — Toutefois Ton y vit figurer des hommes d*un génie supérieur, parmi lesquels Dumarsais, Tauteur du Traité des Tropes , et Fabbé Barthélémy, dont le Voyage d'Anacharsis a immortalisé le nom. Au reste , la Provence^ avait complètement perdu loriginalité de sa litléinture naïve. Depuis trois siècles , riiarmonieuse langue du Midi ne pouvait plus lutter avec la langue magnifique et la littérature que les écrivains du Nord avaient élevées au dernier degré de perfection. Tous les fds de la palrio provençale, qui avaient senti en eux de hautes et puissantes aspirations, avaient adopte la langue française , comme le seul moule capable de recevoir le bronze de leurs idée^, — tandis que \cs esprits

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médiocres seuls s étaient timidement renfermés dans les limiles étroites de ridiôme paternel. Tout , entîn , témoignait des ettbrts persévérants de la civilisation méridionale pour suivre les pas de géant de la civilisation du Nord. Marseille avait aussi son Académie de musique ; elle voulut avoir un théâtre digne des poètes qui illustraient la scène française. Des lettres patentes du 18 février 4780 autorisèrent l'Ecole de peinture, qu'elle avait fondée en 1753, à {^rendre le titre à' Académie de peinlwe , sculpture et arekiteeture étoile et navale*

Cependant , la vie immorale et fastueuse des moines de Saint- Victor, — immorale et fastueuse à œ point qu*on dut séculariser rabbaye (1 751 ); les disputes interminables de révéquedeBelsunce avec révéque de Montpellier et avec le Parlement d*Aîx; la désastreuse banqueroute des Jésuites , qui appela l'attention de-; parlements sur l'existence de l'institut de Loyola, et amena la supprcssioii de Tordre dans tout le royaume (I7G4); tout prouve que Marseille jioussait malheureusement l'esprit d * inuiation jus^que dans les scandales de toute sorte, dont Paris* t l;i ( )ui' oftVai»'nt au pays le spectacle inouï. Partout la société, comme sous i empue d un sinistre pressentiment, se précipitait vers la catastrophe de 89, avec celte fièvre d'impatience, de frayeur et de volupté, qui est un symptôme certain de dissolution. Partout il y avait comme un courant électrique qui galvanisait les âmes et les tenait dans un état de perpétuelle agitation. — il n'y avait plus rien de stahle. On mettait — à changer, à retourner, à refaire les institutions, la même ardeur qu'aux plaisirs. Ainsi , un édit royal de 1 76G modifiait delà manière suivante les formes municipales de Marseille : — «Un maire choisi dans la Noblesse, quatre échevlns et un asses^ seur, qui, pris dans le barreau, avait rang après le second écbevin, — étaient investis, -pour trois ans , des fonctions municipales. Le premier des échevins devait être négociant ou commerçant en gros ou avoir cessé de tenir boutique depuis trois ans. On recrutait les autres parmi les bourgeois et marchands qui n'avaient plus boutique ouverte. La fortune était une des conditions d'éligibilité pour chacun de ces maj^islrats , et la loi en fixait proportionnellement le niiiiiiiium, suivant l'importance des fondions. Pour aspirer à 1 une de ces hautes magistratures , il taiiail avoir ele conseiller de

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ville. Le roi se réservait le droit d'approuver les élections. Le conseil fut réduit à trente-six membres, et dut être renouvelé par tiers, cli.i(|ii 3année. Le Conseil ordinaire fut composé de seize membres, nonilire porté à vingt-cinq , le jour des élections. En l'absence du viguier. la présidence npparfenail au maire, et successiveiiient aux deux [>ins anciens éclievins, à l'assesseur et aux derniers échcvins. Le Cniisi il nommait, au scruf in serret, et à la majorité absolue des suffrages, trois secrétaires (toiij'iiir.s pris dans le corps des notaires), les juges de commerce et leurs grefliers , les quatre capitaines de quartier, le trésorier et les auditeurs des Comptes, les intendants de la santé, les membres de la Chambre de Commerce» les estimateurs des honneurs , (experts chargés d'estimer les biens meubles et immeubles), les ré^sseurs des fermes communales , les recteurs des hôpitaux , les quatre médecins et les quatre chirurgiens attachés à ces établissements et formant le conseil de salubrité publique. L'assessorat fut supprimé par un édit de septembre 4769, et rétabli lel*' décembre 1770. •

Les ministres de Louis xv ne se bornaient pas à bouleverser l'administration des cités municipales, ils s'attaquaient aux institutions fondamentales du pays. Les résistances des parlements , à différentes époques, avaient fini par irriter violemment !e roi. Pour les briser d'un coup , il résolut de rem[)lacer les parlements par des conseils supérieurs , dont un fut réellement établi à Clermont. Mais ces compagnies et celles (jui leur succédèrent sous le nom de Parlements Maupeou, décriées en naissant par l'opinion publique, ne purent vivre ; et le conflit était dans toute sa force , lorsqu'on porta Louis XV à Saint-Denis fIG mai 1 77 i . Le nouveau roi répara la faute de son prédécesseur en reconstituant les parlements ; et dès lors il y eut entre eux, malgré le désordre des finances et tant d'autres causes de différends , une sorte de trêve qui se prolongea jusqu'en 4787.

Nous passerons sur les futiles incidents qui , à Marseille, suivirent la mort du plus indolent , du plus débauché des monarques , et inaugurèrent l'avènement de Louis xvi. Marseille a toujours été la ville des solennités pompeuses. Sous le plus léger prétexte, elle abandonne les instruments du travail et revêt sa parure de féte. Le lendemain des prières et des regrets à l'adresse du roi défunt,

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— cli.Kils ^ allégresse snlntTîMil l amure du nouveau rè^in^ . t'I ci'lt'lir. rt^nt lesacn? de celui (jiii devait payer tous les crimes de la royauté. Puis, quand arrivèrent des princes, avides de popularité , la famille d'Orléans d'abord (1776), — ensuite le comte de Provence (1777), ce fut un enthousiasme» un délire, qui se traduisit par un accueil où rien ne fut épargné pour faire honneur à ces hôtes illustres. Cinq ans plus tard , la ville , dans un élan d'alfeclion profonde, offrait au roi un magnifique vaisseau nommé le Commerce âs MarmUe, — Oii devaieni aboutir toutes ces fêtes, tous ces témoignages de respect et d'amour? — A ia proscription, à Texil, à Técliafaud !

Ainsi , — pendant que la cité phocéenne s'ingéniait à varier les sp! jndeurs de son hospitalité pour les princes du sang, pour le célèbre bailli de Suffren ( 1 785), et pour les ambassadeurs de Ty ppo- Saîb (1 788), — l'édifice de la vieille société religieuse et monarchique craquait de toutes parts ; et les ministres du roi s'épuisaient à ch( re lier les moyens de conjurer l'orage , qui déjà menaçait k l'horizon. Car, liommes et choses , tous les éléments de la révolulion étaient alors rassemblés. Assurcuu ni , celte perspective de tempêtes poliliqucb n'avait pas éclKipj)é à la sagacité des Marseillais. Leur nature inquièle cl remuante s(> révèle trop bien à chaque page de Icui* hisloirc, pour supposer (ju'ils dussent rester indift'érentsau niouvemenl piiilosoi)l)i(jue cpii préeipilait la royauté vers l'abîme. D'ailleurs, l'organisation toute aristocratique de I administration municipale ; l'inégalité des impôts, œuvre inique du Conseil de ville ; une foule d'abus enfin, que l'intendant de Provence laissait subsister à plaisir, — entretenaient, au fond de la population marseillaise, une irritation sourde, qui devait rapidement monter à la surface, pour se répandre en éclats terribles, à l'heure marquée par Dieu. Mais , si les fils des fiers républicains de 4214 tressaillaient de joie, au bruit des luttes entreprises pour l'indépendance américaine; s'ils s'associaient , de cœur et dépensée, à la Réforme ([ui sapait le vieux système européen, — ils étaient loin de s'absorber exclusivement dans les préoccupations de la politique. Leur égoîsme ne lâchait pas la proie pour l'ombre. A de généreuses et vagues aspirations , à des espérances encore lointaines , leur instinct de cupidité ne .sacritiailpas des intérêts positifs. Or, à l'époque

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t!iMii nous pai'Ions , la prosiiéi ilc de leur conuneiTe allcigiiit buii îij)()iîw « La liberté des mers eiillamma toutes les aiiihilions. De vastes pi'iij'^ls s'organisèrent de loiifcs pnrfs , k Marseille siirlonl. Les capitaux indigènes furent bientôt insuilisants. Genève, la Suisse et la Hollande firent participer les Marseillais à leurs trésors. Au moyen de ces supplémenls, \e pavillon bleu de la vieille Provence parut dans toutes les mers connues ; Us pénétrèrent jusqu'au fond de l'Asie, (ladtakd). » Quatre mille navires se succédèrent, tous les ans, dans le Lacydon ; et, grâce à l'industrie manufacturière, aussi florissante que le commerce maritime , — un mouvement de capitaux énormes répandit dans la ville Tabondance et le luxe. « La Fortune plaça son temple au milieu de la reine du Midi, qui devint alors, mais hélas! pour trop peu de temps, le centre des affaires cl des plaisirs, et le modèle du bonheur social, (ladtabd). »

Marseille était donc grande et honorée , entre toutes les cités provençales. Tout souriait h ses vœux; richesses, gloire et renommée , elle avait toutes les splendeurs. Parmi ses plus célèbres annateuis , Georges Roux de Corse osait déclarer la guerre 5 la Oande-Brelagnc , en signant ses rarlels : Georges de Corse à Geor- //eAv/\4m//ff'Tr<'.' Dans les Lettres, les Sciences et lesArts, elle comptait des illustra(ii)iis , qui témoignaient du retour aux bonnes éludes; et , dans le barreau, elle pouvait citer avec orgueil Lavabre, Villecrose, Lejourdan, Kigordy et le beauBarbarotix, ma^^nifîqtie organisation méridionale que devaient moissonner dans sa lleur nos discordes civiles.

C'est dans cet état de complet rayonnement , que la tourmente révolutionnaire surprit la reine du Midi , selon l'expression d*un de ses historiens. Marseille était encore sous le coup de l'indignation, — que lui avait causée l'établissement de la Cour pténière et des grands bailliages, qui était une atteinte à la puissance judii:iaire des parlements et ruinait leur puissance politique, — quand le vœu public força le gouvernement k convoquer les Etats-généraux. Déjà la première assemblée des notables , à laquelle avait assisté le maire de Marseille , M. Isnard de Granvîlle, avait averti le ministère des dangers de l'avenir, par l'énergie de sa résistance, i 7M7). Kn Ihant l ouverture des Klats-gènéraux au t*''' mai 1789, le rui conlia a une nouvelle assemblée «les notaliles (1788) le soin

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résoudre les graiides qneslions relatives à leur organisation , et suspendit la réunion de la Cour plénière. La dispute fut vive , et, dans le bureau que présidait Monsieur, frère du roi, le jeune maire de Marseille , M. le marquis de Gaillard , développa cette dou!>1e thèse « que leTiers-Ëtat devait avoir trois députés cootre an de ( tmeun des deux premiers ordres , mais que le vote par ordre était plus rationnel que le vote par tête. »

La question, qui souleva , dans le pays , le plus de discussions ardentes, fut celle du nombre des députés. «Jamais controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité une pareille agitation. Les esprits s*échaufi^rent par Timportance toute actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée dans les discussions philosophiques. L'ahhé Sicyès , dans un livre qui donna une forte impulsion à Fesprit public, se demanda : Qu'est le Tiers-Etat? et il répondit : Rien. — Que doit-il être? — Tout, (tuiurs). i» A Marseille, le Conseil municipal émit cette opinion : — 1 Que le Tiers-Etat était fondé à solliciter un nombre de représentants supérieur k celui des deux premiers ordres réunis, pour corriger, par la [H épondérance du nombre, les avantages que le crédit et les dignités assuraient au Clergé et à la Noblesse ; 2° que , pour ne pas rendre illusoire cette supériorité dans le nombre des voix , les votes devaient être recueillis par tête et non par ordre. — Mais une autre question intéressait particulièrement Marseille, c'était de savoir si ses députés représenteraient cliacun des trois ordres ou le Tiers-Etal seulement aux Etats-Généraux. Le Conseil pencha vers ce dernier avis , en alléguant pour raison que , — le véritable intérêt de la cité plaçant l'universalité de ses habitants dans l'ordredu Tiers. — elle devait députer en corp^i de ville et de communauté, sans di.stinction de classe. Les (U'donnanres royales tranchèrent la difficulté , en convoquant la Provence, comme partie intégrante du rovn\ime, et par conséquent en apprenant à Marseille de quelle manière elle procéderait à ses élections. Les trois ordres se formèrent séparément en assemblées primaires et nommèrent respectivement des électeurs.

Le Clergé de Marseille eut, pour représentants, M. de Villeneuve-

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Burgeinuiit, couUc cl tlignilairc de Saiut-Viclur, homnie do mœurs austères, mais de médiocre capacité, et le vieux chanoine de SaiuL-Marlin Davin , « qui n'avait jamais lu que son hréviaire. » La Noblesse cliuisit «deux chevaliers de Saint-Louis, M. de Sinéty, gentilii Miiiiie leHré, tatil suit peu voltairien , adonné par goût aux études agronomiques et aux méditations de l éronomie politique , et M. le marquis de Cipières , aucien maire de Marseille , brave et loyal chevalier, eoticlié de préjugés de caste et partaot antipatliique aux idées nouvelles. Le Tiers-Etat nomma deux députés de plus que les deux premiers ordres, d'après la loi. (lautaid). » Le premier fut Mirabeau , qu^OQ venait d'élire à Aix. Les autres étaient M Louis Liquier» appartenant au haut commerce de Marseille et du Languedoc; M. Michel Roussier, M. Lejeans Tainé , et M. Delabat. M. Peloux, manufacturierp et M. Gastelanet, notaire , leur furent adjoints comme suppléants. Les commissaires du Tiers-Etat allèrent annoncer officiellement à Mirabeau sa nomination. A leur grand désappointement, il avait opté pour Aix et rien ne put vaincre sa résolution. — « J'ai eu l'honneur de vous faire part des motifs de mon option , dit-il aux commissaires ; j ai épuisé mon courage à écrire la Icllre qui les renferme", et vous venez de mettre ma sensibilité à une nouvelle épreuve. — 0 Marseille ! ville antique , ville superbe , asile de la liberté, j)uisse la régénération, qui se prépare pour le royaume, verser sur toi tous ses bienfaits 1 — Je vous en conjure, messieurs, veuillez faire agréer aux électeurs mes profondes excuses ; je dii'ai nièuic , mes regrets. Je suis , jt; serai le député de la ville de Marseille par mes eft'orts à seconder ses véritables intérêts. Tout député , s'il connaît ses fonctions , doit être le député du royaume. Admis dans la Hce , j'y recevrai toute l'influence de vos sufi'rages ; je profiterai

, Ënirc autres considérations, t^numérées dans cette lellre.Bfin de justifier son choix, Mira> )ican iJioii ijiK-", les Etals de Provonce n'élanl que suspendus, sa pri'stniccy f'inif niVc^snirc, pour y provoquer la rétbrme de nombreux abus dans la coDstilutioQ du comité. • Celle cause , ajoutait-il , oeUo cause , j'ose le dire , est bieo plus eoeora ceOe de la provioee , c*eal k dû« celle dn peuple et dee oonmiuiies eu général , que celle de la ville de Marseille, dont la prospérité jusqu'à no c«iiain point tieot à d'iHtrn principes et è d'autres lois. J*avais donc contracté des cngagcmenls av^nt conx i\m mn reconnaissance in*a imposés. Ma carrière tai commeucée ; j'avais un poste , et je ne puis le déserter. >

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des lumières de vos lionorables inundalaires ; je me regarderai comme leur frère, né du môme scrulin. Que me mau(}ue-l-il jinur avoir ce litre? votn^ sullra^fo ^ j'ai eu le lioiiiieiir de i obtenir. Mon cœur, mes efïurls? ils sont à vous et à jaiuais. »

Mirabeau ci'ai*;iii( peut-être tjiu' soîi refus ne blessât l'ori^ueil de Marseille et ne refroidît ses syiiipalliies. il comprit qu il lui devait mieux (pie 'L's reinerenneiits oftîeiels on eebani^e de ses suffrages spontanés; ri vint en personne I assurer de sa gratitude et de son dévoneriient, et put se convaincre qu il n'y avait rien perdu de sa popularité. Son apparition dans la ville fut un événement politique : elle y excita ces élans de frémissant enthousiasme dont bien peu d'hommes ont la gloire d'être l'objet. « Les célèbres voyages de Lafayette ne donneraient qu'une idée incomplète et décolorée de la réception qui fut Diite à Mirabeau ; et si tout cela D*était attesté jusque dans les plus petits détails par des écrits contemporains et par des témoins oculaires , ce serait à révoquer en doute et à mettre au rang des récits fabuleux. Dès son arrivée , il se vit entouré d'une foule de jeunes gens qui lui formèrent une cour nombreuse et raccompagnèrent partout. La foule, qui stationnait sans cesse devant sa porte , le suivait en ballant des mains et en faisant entrndre mille vivais: des députés de toutes les corporations se présentaient à clia'|ue instant, pour lui (iH/ir leurs hommafres et pour prendre ses avis, (|ui elnient reçus comme des lois. Venaitil, dans la rue, n rencDUti « i <jnel(|ues magistrats, ceux-ci se détournaient pour lui eétler le pas , ellVaycs de ces démonstratTons cl de tant de j>opularité. — Paraissait-il au théâtre, sa lop^e était ornée deguirlandcs et de tapis, on chantait des couplets en son honneur, et les dames le couronnaient de laurier; à sa sortie, on le reconduisait à la clarté d'un n o m !)re considérable de flambeaux et avec la musique du régiment de Vexin , qu'on allait quérir à cel effet. Le jourdeson départ, les ateliers furent fermés , les chantiers déserts; cent vingt mille habitants se précipitèrent sur ses pas, pour voir encore une fois leur puissant tribun, l'homme de leurs espérances. Les fenêtres , les chevaux furent loués jusqu'à deux louis , son carrosse fut couvert de palmes , de laurier et d*olivier ; le peuple en baisait les roues ; les femmes élevaient leurs enfants dans leurs bras et les lui oflraienl en obtalion ; l'air reientissait des cris

DE MARSEILLE. m

mille fois répétés «le Vive Mirabeau ! Cinq cents jeunes gens à cheval le précédaient , et trois cents voitures suivaient la sienne. Tout le cortège l'accompagna jusqu'à Aix , où il fil son entrée le soir , à la lueur des torehes que portait chaque cavalier , après avoir été rejoint à mi-chemin par la jeunesse de cette dernière ville, également à cheval (lourde). »

Celte ovation inouïe , faite à un homme que le dédain de la noblesse avait jeté dans les rangs du Tiers-Etat , avait une bien haute signification, et renfermait bien des menaces pour l'avenir. L'autorité s'en inquiéta avec juste raison ,.et Ton voulut en appeler à l'intervention du comte de Caraman, commandant de la province. Mais la cour, qui , dans les députés du Tiers , voyait plutôt des adversaires pour raristocratte que pour elle-même , se gardait de toute mesure qui pùt donner une portée dangereuse à ces agitations populaires , et M. de Caraman eut ordre de se tenir dans la plus stricte réserve. Prudence vaine ! le vent des révolutions avait commencé de souflQer sur la France ; il n*allait pas tarder à déchaîner les plus effroyables tempêtes. Seulement les provinces méridionales , si frémissantes de joie au lever du soleil de 89 , ne se doutaient guère qu'en revendiquant, par la voix de leurs députés, l'intégrité des droits de la nation et la liberté, elles perdraient, dans le grand naufrage de la monarchie absolue, leurs Etats, leurs privilèges , leurs parlements , leurs capitales et môme hnirs noms. Marseille, toujours animée de cet tjspiit d'indépendance républicaine, qui avait si souvent dégénéré en sédition , Marseille ne fut pas la dernière a jji endre part à la ruine de la vieille société des trois ordres. Paris n'avait pas encore en soji émeute du faubourg Saint-Antoine, prologue du long drame qui devait ensanglanter la Capitale , quand la turbulente fille de Phocée sembla briguer I honncur de descendre la premicre dans l'arène. On sait que, depuis le cruel hiver, qui suivit les désastres de Louis xiv, et immortalisa la charité de Fénélon (1709) , — on n'en avait pas vu de plus rigoureux que celui de 1 788 à 1 789. Si la bienfaisance éclata partout de la manière la plus touchante , elle ne suffît pas à adoucir les misères du peuple , qu'entretenait la cupidité des accapareurs. Rebuffel de Marseille avait fait ainsi, dans la ferme des boucheries, une fortune scandaleuse. Malgré les avantages

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qu'oiïraierit de noiivp ;iu\ soumissionnaires, la ville lui accorda ia préférence. Une part'iiie iniquité indigna la poi)ijl;ilion; des plaintes, des reproches, on passa aux actes ; on débuta par l)riser les vitres de rilùlel-de-VilIe. Il veut des allroupements à la plaine Saint- Michel, des déclamations, des menaces d'incendie ei de mort profé* rées contre les protecteurs de Rebuflel. Les plus exaltés voulaient qu'on exigeât, suivie-champ, un compte rigoureux de l'emploi des deniers publics. Les modérés conseillaient de demander provisoirement aux échevîns une diminution sur le prix du pain et de la viande et sur les droits d'entrée , sauf à revenir plus tard sur la reddition des comptes. L'adoption de cet avb paraissait devoir tout terminer; il n'en fut rien. Le 23 mars, la populace se ma sur la maison de RebulTel et la pilla de fond en comble. L'autorité intervint et te calme se rétablit. Toutefois on dut se mettre en garde contre un danger plus grave. Â la faveur de ces troubles, une foule de bandits s'étaient introduits dans la cité , prêts, disait-on, à dévaster les riches magasins du quartier de Rive-Neuve. Alors, pour veiller à la sûreté de la ville, s'improvisa sous la patriotique impulsion de la jeunesse Marseillaise , une milice citoyenne active et dévouée, dont chaque jour vil se grossir les rangs. Ici encore, Marseille précédait Paris dans la voie révululiuiiiiaii l; , et s'appuyait déjà sur l'iulluencc de sa garde bourgeoise , f)0ur obtenir des réformes dans le régime municipal , l aboliiii ii «les fermes et un système d'impositions plus" équitable. Rien assurément de [)lus jusle pour le fond , mais aussi rien de plus illégal pour la forme ; car, loucher à la constitution politique du Conseil nuinu ipal en dehors du Parlement et fie la cour, c'était se lancer lète baissée sur la pente de l'anarchie , et sur cette pente rapide on ne pouvait prévoir on Ton s arrêterait. Quoiqu il en soit, sous la pression de la volonté populaire , le Conseil municipal appela dans son sein des citoyens de toutes les classes et des députés de toutes les corporations et s'intitula : Conseil des Trois Ordrei, La nouvelle assemblée diminua le prix de la viande et du pain , nomma une commission de surveillance , et promit d'examiner les finances de la communauté , surtout les anciens comptes ; puis elle alla chercher dans les applaudissements de la rue la récompense de ses premiers actes. Au point de vue du gouvernement , tous ces faits étûent

DE MAASKILi e.

parfaitement séditieux. II y avait mépris flagrant de l'autorilé royale. Aussi le comte deCaraman eut-il ordre de se diriger sur Marseille avec des forces imposantes; et, le 20 mai, il partit d'Aix, à la tête d'une armée de 8,U00 hommes, composée de (|uatre régiments d'infanlerie et de deux régiments de cavalerie , avec de l'artillerie et de nombreuses munitions de guerre. Il s'arrêta à Arenc et y attendit les députations municipales. Trois citoyens , Etienne Gbompré , Bremond-Jiilien et l.-F. Lieutaud, lui avaient été déjà envoyés pour le supplier, — au nom de privilèges qu'ils savaient bien ne plus exister, — > de ne pas faire occuper la ville par ses troupes ; et il avait été inflexible. Cette fois, ce fut le viguier de Pilles et les échevins qui vinrent renouveler une demande sans fondement. Le général n*en tint pas compte davantage d'abord , et ordonnai un escadron de dragons de pénétrer dans la place. Cet escadron recula devant les citoyens armés ; deux autres rencontrèrent la môme résistance. L'eflervescence était telle , à ce moment , qu'un conflit était à craindre. M. de Garaman , instruit des répugnances de la cour pour les mesures de rigueur, déclara qu'il entrerait seul dans la ville. Cette concession ebangea l'irritation des habitants en enthousiasme. On dressa bien vite, à la Porte d'Aix, un arc de triomphe, sous lequel le cuininaiidaiii passa comme sous les fourches caudines de la bourgeoisie, et fit son entrée , au milieu de la garde civique , après avoir suhi la harangue de l'avocat Cresp et rhomma£,'e des bouquetières ; puis il alla s'installer à la citadelle Saint-Nicoias où le régiment de Vcxin tenait garnison.

Le premier acte d'autorité du comte fut de chasser du Conseil de ville les citoyens qu'on y avait introduits. Alors on procéda à la réorganisation de la milice bourgeoise ; l'uniforme bleu fut adopté; et, sans nul souci de la situation actuelle, on accorda tous les grades aux nobles et aux riches négociants , en reléguant dans les rangs inférieurs les autres classes de citoyens. Maisles artisans» le petit commerce ne voulurent pas obéir à des officiers qu'ils n'avaient pas élus ; de façon que la nouvelle garde ne se compléta jamais , et « présenta le phénomène du serpent i mille tètes. »

Cependant, les événements marchaient à pas de géant, et désormais Marseille , comme tout le reste du royaume , allait recevoir riiDpulsIon de Paris. Dès Touverture des Etats-Généraux (5 mai

484 HlâTOlUi:

il avait été facile de prévoir que la royauté n'aurait pas aussi bon marché de ceux-ci qu elle l avait eu des autres. L'attifude menaçante du Tiers-Klal y avait tlccelé des projets iiosliies , dout la séance du 17 juin et celle du ^3 avaient commencé la réalisation. La majorité démocrate , rompant avec les traditions du [inssé , s'elail donné le nom d'Assemblée Nationale; la rude apostrophe de Mu aheau à M. de Brezé fut le gant jeté à la niuiiarcbie. Un lointain écho du canon de la Bastille apprit à M. de Caramau (jue le moment de compteravec le peuple était venu. 11 se hâta de rétablir le Conseil des Trois Ordres et le laissa même renforcer de vin^^t-quatre commissaires, élus par une réunion de six mille démocrates. Le 30 juillet, l'assemblée débuta par un acte de proscription. L'intendant de La Tour passait pour avoir causé toutes les calamités de la province ; il fut interdit à tous les corps administratifs de correspondre et de communiquer avec lui , et M. de Garaman fut ÎDvité à l'éloigner du pays. La séance du lendemain fut orageuse; la proposition de réformer la ^arde bourgeoise faillit amener un conflit sanglant. Un rnpitaine dirigea la pointe de son épée sur la poitrine d'un membre de la commune; d'autres ofTiciers envahirent la salle et maltraitèrent quelques conseillers ; et rassemblée se sépara dans le plus grand désordre. Une émeute avertit M. de Garaman de l'urgence d'accorder la réforme demandée , et il s'adjoignit une commission , pour procéder à ce travail. Une question futile , comme il s'en ^isse toujours à travers les choses les plus sérieuses de la vie , la question du fameux uniforme bleu , qu'on parlait de supprimer, provoqua , de la part des officiers, une résistance irréfléchie et d'imprudentes menaces. A cette folle agression il était raisonnable de répondre parle dédain. Malheureusement des meneurs placardèrent, dans la nuit du 19 août , des proclamations infâmes, où l'on désignait la garde bourgeoise à la vengeance du peuple. Rendez-vous était donné à tous, à la Tourrette, pour y vider cette importante querelle , les armes à la main. En vain , M. de Garaman essayat-il de détruire l'effet de ces criminelles provocations , en annonçant publiquement la prochaine réorganisation de la garde , les olTiciers prirent le chemin de la Tourretlo , peut-être parce qu'il était bien avéré qu'aucun attroupement hostile ne s'y était formé.

DE MAHSKILLE. 485

Les indifféreots et les curieux o'y manquaient pas du reste , et parmi eux les enfants étaient en nombre , se livrant à leurs jeux avec toute Tinsouciance de leur âge et l'ignorance du danger. Les Bièus voulurent'éloigner les ouvriers qui travaillaient sur l'espla^ nade , et l'un de ces derniers fut assex maln^ené par quelques lieutenants , pour qu'un immense concert de huées s'élevât du sein de la foule. Âussitét , et sans l'ordre du commandant général» une décharge répond à cette innocente démonstration. Quarante personnes sont frappées plus ou moins grièvement, et le brigadier Garcin , qui venait rejoindre sa cunipagiiie , loml)e atteint de trois balles. Effrayée de son propre attentat, la ^arde hourgooiscî se sauve , poursuiN it, par le peuple qui vocifère à bas les Bleus ! et la vue du cadavre de Garcin , promené par la ville aux cris répétés de vengeance ! vengeance ! porte l'exaspération h son < onihle. De la citadelle Saint-Nicolas, ou i un ne trouve point le comte de Caraman , la foule, roulant ses flots tuîiuiltueux le long du Quai et de la Cannebière , arrive haletante et forcenée devant la maison de l'échevin Laflèche , rue Noailles. Alors, en l'absence de ce magistrat, quelques-uns de ces misérables , qui forment la lie du peuple, envahissent, saccagent, pillent son domicile à la faveur des ténèbres , et mettent le feu à son mobilier.

De pareils excès voulaient une prompte répression. Les troupes du comte de Caraman accoururent , tambour battant » chargèrent la populace, et eurent bientôt raison de l'émeute, en opérant quelques arrestations , sans effusion de sang. La justice devait recherdier et punir les coupables , et le prévôt général des maréchaussées de Provence fut appelé pour instruire leur procès. Hais la mauvaise foi des partis rejeta tout l'odieux de ces actes de brigandage sur des hommes , dont le crime était d'être dans la ville & la tète de l'opinion nouvelle. Ainsi , l'on signala Rebecqui , Pascal et Granet à l'attention du prévôt Bournissac ; puis après la calomnie vint l'arbitraire , et ces trois jeunes hommes eurent à subir, dans les cachots du Château d If, toutes les ligueurs d'une captivité préventive. Inquiet de la tournure que prenaient les événements à Marseille, le gouvernement envoya un commissaire pour y ramener le calme. D'André, le dcputé d'Aix, chargé de cette mission toute pacitique, se mit de suite en communication avec M.

iSG ui6Toii\ii:

de Caraman , pour connaître les causes du désordre et aviser aux moyens de le faire cesser. De cette conférence résulta pour lui la conviction que le Conseil des Trois Ordres était la source de tout le mal , et qu'il fallait l'abolir. Cette mesure accomplie, il divisa la ville et les faubourgs en vingt-quatre quartiers; *et, le 6 octobre, tous les chefs de famille , depuis Tâge de vingt-cinq ans , furent invités à élire trois représentants par quartier , pour les adjoindre au Conseil municipal. Ces élections eurent lieu sans troubles, mais dans un esprit tout républicain. Aussi, lorsque , le 25 novembre, • on renouvela l'adiiiinistralion consulaire, les quatre échevins élus durent, devant la réprobation d'une portion de la oité, résigner des fonctions que l'on confia provisoirement à des conseillers municipaux. Bientôt l'extension du droit de suflVajj^e , par suite de laquelle la ville et ia banlieue furent divisées en trente-deux sections, groupa, dans la reeompnsiîion du corps municipal, un maire, vingt conseillers, un procureur de la commune et un substitut. Dans les grandes circonstances, cette assemblée devait se recruter de quarante-deux membres , parmi les notables, et prendre alors ie titre de Conseil général de la commune. — Les élections commencèrent le %S janvier 1 790, et le choix des élections tomba sur les citoyens impliqués dans la procédure prévôtale. Ëtienne Martin , qui avait décliné Thonneur de l'échevinat , fut proclamé maire ; Lejourdan, procureur de la commune, et Julien Breroond , substitut. Le nouveau Conseil s'occupa du sort de Rebecqui, Granet et Pascal , dont un décret de la Constituante (8 décembre i 789) , avait renvoyé l'afl^ire à la sénéchaussée de Marseille. U réclama leur mise en liberté , dénonça la conduite de Bournisaac comme celle d'un traître , dans une adresse à l'Assemblée nationale (1 9 février 1790), et réorganisa la garde citoyenne sur de meilleures bases.

Du reste , la lecture des décrets de la Constituante, — qui se succédaient avec une effrayante rapidité et démolissaient la vieille société au bruit des applaudissements des provinces méridionales, — augmentait chaque jour l'agitation h Marseille. Le 20 février, la division du territoire français en quatre-vingt-trois départements, — des départements en districts , — et d<^s districts en municipalités , faisait tomber la dernière barrière qui s opposât à la

fondation rigoureuse de l'unité nationale , en renfermant dans des limites étroites les intérêts distincts des provinces du ruyaume. A la voix de Mirabeau, l Assemblée expulsait, par un décret » les troupes de M. de Caraman du territoire marseillais. En vertu du décret du 8 dérembro, sanctionné par le roi,Rebe€qui , Granet et Pascal sortaient triomphalement , le I" avril , de la citadelle St.- Nicolas, avec une escorte de dix-huit cents gardes nationaux, pour ne faire qu'une courte apparition dans les prisons royales. Un autre décret renvoyait , devant le tribunal de la sénéchaussée, le colonel d'Âmbert , qui, après avoir déjà failli être massacré au milieu d'une émeute, provoquée par ses imprudentes paroles, n'échappa que miraculeusement à la fureur du peuple, dans le trajet de l'Hôtel-de-Mlle au Palais de Justice; car la haine, dont on le poursuivait, était si profonde, que, le surlendemain, à la nouvelle de son élar^ssement provisoire , la populace exaspérée fut à grand'peine empêchée d*incendier la maison du lieutenant-criminel Chomel , qui dut se soustraire par la fuite à une mort certaine (9 avril).

Ainsi se multipliaient les éléments de troubles ; ainsi Tardeur révolutionnaire se traduisait , dans la rue , en actes de violence , tandis que les journaux et les clubs essayaient de diriger le mouvement. Le premier journal qui fut fondé à Marseille , (17 avril 4781), sous le titre de : Joamal de Provence, ne traitait que de littérature, d'arts et de commerce. Les entraves, apportées à l'essor de la presse par un pouvoir ombrageux, ne lui permettaient pas de s'aventurer sur le terrain de la politique. Avec les nuirs de la Bastille, tombèrent les lois qui enchaînaient la liberté de la pensée; et, obéissant à l'impulsion générale, Marseille eut ses journaux politiques et ses clubs , pour y discuter les grandes questions à l'ordre du jour. Dans {'Observateur Marseillais, Barbaroux, Esménard et Bremond-Julien se distinguaient par un talent plein d'audace et d'énergie. Mais ils étaient bien dépassés par les emportements des orateurs de Y Assemblée patriotique des amis de la Comtitulion, club organisé, depuis le 1 1 avril 1790, sous le patronage de la municipalité , et installé dans Fancien Jeu de Paume de la rue Thubaneau. C'est là qu'au souvenir du 14 juillet, — date mémorable et glorieuse I on arrêta le projet de s'emparer des Forts de la ville. On commença par Notre-Dame-de-la-Garde ;

m HisToinc

expédition qui coûta peu du peine ; car cinquante liommt s \ pénétrèrent (Je nuit, sans coup férir, et plantèrent au sommet du donjon le drapeau national avee cette de vi.-c : la libaic ou lamort (M avril). Ce facile exploit , salué par les acdnniations de la ville , sudit pour mettre le peuple en i^oùi de con(jiiëies ; et , le même jour, dans renivienienl de ce premier iriomplie , des niasses armées s'élancent vers la ( iladelle St->iicolas et le FortSt-Jean. Cette fois la lutte pouvait être affreuse et durei; longtemps, si les garnisons eussent essayé d'une résistance, d'ailleurs inutile. Heureusement qu'après quelques hésitations, M. deLaroque, commandant de Ja citadelle, fut de cet avis, à l'aspect de cette multitude d'assiégeants, que venaient grossir, à chaque instant , les bataillons de la garde nationale des campagnes voisines. Il conclut , avec le Conseil général de la commune , une capitulation, qui plaçait les Forts sous la protection des troupes de ligne et de la garde nationale ; et aussitôt quelques compagnies de la milice citoyenne entrèrent dans la citadelle , pour arborer le drapeau de la liberté. Galvet, commandant du Fort St-Jean, acceptait les mêmes conditions, avec son conseil de guerre; mais le major de Bausset poussa Texagération du point d'honneur jusqu'à regarder comme une trahison ce qui n'était qu une nécessité implacable. Prières et dangers , rien ne put vaincre son inflexibilité, et l'excès de son désespoir égala seul sa témérité, lorsqu'aux lej-nies de la capitulation , si^'née malgré lui , la garde nationale prit possession du Fort. Dès ce moment, Bausset fut une victime promise aux vengeances du peuple , qui , dans l'emportement de sa liaiiie , oublie troj) souvent (onibicn il y a de magna> niinité à respecter le courage et le dt'vouement chez un ennemi. Quelques difficultés pour la ronise des armes ne tardèrent pas d aviver le ressentiment populaire ; et , pour perdre plus sûrement le major, on tit lâchement courir le bruit qu il devait mettre le feu aux poudres, que renfermait le Fort. Cette calomnie se propage avec la rapidité de la foudre. Aussitôt la générale de battre , la garde nationale de courir aux armes , et ta populace de veûir , comme une mer humaine, briser ses ondes écumantes et furieuses au pied de la citadelle. Soudain la porte s'ouvre À la voix des édiles de la cité , et la foule se précipite à leur suite. 3,000 fusils sont enlevés et dirigés sur l'Hôlel-de-Ville ; et le major Bausset,

OK AiAiisLiLi.t:. m

poursuivi par des cris de mort, s'ccbappe sous un habit bourgeois, se réfugie dans la Consigne ^ et de là dans la boutique du perruquier Mangin. Mais les cannibales n'ont pas perdu k trace de leur victime ; un seul efTort renverse la faible barrière qui les en sépare; ils l'arrachealde sa retraite; et, sans être touchés de rbéroisme de cet homme, qui ne pâlit pas sous leur colère aveugle , sans pitié pour les larmes et les prières du comte deBausset, son neveu , devenu cher aux démocrates , ils le massacrent , et parcourent la ville avec sa tète au bout d'une pique. Des femmes,

— faut-il donner ce nom à des mégères qui , en fait de cruautés, trouvent des raffinements inconnus aux hommes les plus pervers! '

— des femmes, les harengères de St-4ean, s'acharnent sur son cadavre avec une rage inouïe ; elles le foulent aux pieds, exécutent au tour des danses infernales , et finissent par lui faire subir une mutilation infâme.

L'atrocilé de ces scènes, qui n'étaient pas heureusement le crime des vrais démocrates , indiijfna toutes les Ames iionnêtes. Deux fonctionnaires donnèreiu leur démission,, Gifinm l'aîné, oflieier municipal, et le chevalier Greling, cominaudaiit général de ia garde nationale. A ce dernier succéda Lieutaud , qui avait le rare mérite d'être aimé de tous les partis. C'était un homme etiergique, comme il en fallait à la tête de rautnrité, à cette époque de révolte permanente ; et , quand les prisonniers, accuses du pillage et de l'incendie de la maison de M. Lallëche, essayèrent de s'évader, le maire trouva en lui un puissant auxiliaire , et put hardiment arborer le drapeau rouge au Palais de Justice. Mais la fermeté de Lieutaud fut justement ce qui devait lui aliéner ralTection du peuple; car le peuple est comme un enfant, qui s'irrite à la plus petite contrariété ; ne sont ses amis que ceux qui caressent éternellement ses espérances, qui subissent toujours ses volontés. Or, cette vérité s'applique surtout aux populations méridionales ; et la turbulence traditionnelle du caractère marseillais ne s'accommodait jamais de la moindre entrave. Ainsi, par une absurde contradiction , — tandis qu'un congrès provençal de deux cent vingt citoyens , députés par les communes des départements du Yar, des Bouches^u-Rhône et des Basses- Alpes, s'organisait, pour la défense des principesoonstitutionnels et la rigoureuse exécution des décrets de la Constituante ;

490 Hisiumt

— il suffisait d'un seul décret de cette même Constituante, pour soulever des tempêtes à Marseille , d'où était partie Theureuse idée de ce congrès. Il est vrai que le malencontreux décret ordoDnait l'évacuation des Forts. A ce blâme implicite des scènes d'avril et de mai , le peuple répondit en se ruant sur la citadelle Saint- Nicolas, pour la renverser; — triste parodie d'une ruine gigantesque et formidable » dont on ne parvint à lui épargner le ridicule , qu'en lui accordant la démolition des batteries tournées du côté de la ville. Les démolisseurs s'y employaient avec ardeur, quand le bruit de cette rébellion retentit dans Fenceinte de TAssemblée nationale. D* André se fit Paccusateur de Marseille; et, malgré l'éloquence de Mirabeau , malgré la justification que vinrent apporter à la barre les députés de la municipalité, un nouveau décret suspendit l'œuvre de destruction. Lieutaud fut requis par la municipalité de veiller à ce que force restât à la loi , et son civisme n'en devint (|ue plus suspect. Dès lors il fut facile de prévoir sa chute pro( liai no.

«Nous touchniis 111 iiioiiient oii un ^rrand acte politique va s'accomplir. Dcjà (les assurances de fraternité circulaient dans toutes les villes du royaume ; déjà des fédérations particulières s'étaient établies entre les gardes nationales des provinces : la commune de Paris fut jalouse d'en proposer une à son tour : toutes ses sections so réunirent dans un même sentiment et dans un seul vœu, celui d'une fédération générale de tous les départements. 11 était beau en eflPet de créer une garde nationale animée d'un même esprit pour défendre la liberté publique et pour faire respecter les lois de l'empire d'un bout du royaume à l'autre, (louids). »

Non contente de se faire représenter dans la grande solennitédu i 4 juillet 1 790, à Paris,-- Marseille voulut encore célébrer cbez elle ce glorieux anniversaire. La veille , les cloches sonnant à toute volée , pour annoncer aux patriotes la première féte de la fédération . Le 1 4 , 20,000 hommes de garde nationale et de troupes de ligne se rendirent de bonne heure dans leurs quartiers , au signal donné par rarlillcrie , et se rangèrent en deux haies , — d'un côté depuis la Porte d'Aix jusqu à la Porte de Rome : — de l'autre , depuis la I>orte Noailles justiu au port. (Chaque halaillon avait son corps de musique et ses drapeaux déployés. A onze heures , une nouvelle

décharge il artillerie précéda l'arrivée du corps municipal , des notables et des administrateurs du district. Ce corlet»e , escorte par un bataillon de gardes nationaux , m iuU en marche au biuit des instruments guerriers, des canons , des huiles , des cloches , des clameurs eiilliousiastcs de !a fouie , et ne s'arrêta devant l'autel de la patrie , qu'après avuu passé en revue la troupe et la garde citoyenne , — partout accueilli par le salut des armes, des drapeaux et des tambours.

L'autel , élevé sur l'emplacement, compris entre la rueNoailles , la Caniirljii re et h s deux Coui s, faisait face au port, et son enceinte formait huit angles , ornés de faisceaux d'armes, de boucliers et d'emblèmes. On y arrivait, de quatre côtés, par cinq grandes marches , près desquelles , sur le plan prolongé de l enceinte , se trouvaient, de distance en distance, les armes de la nation. Au centre de l'octogone , un piédestal supportait une statue allégorique de huit pieds. C'était harsbillz, appuyée d'une main sur son bouclier, tenant de l'autre sa lance ornée du bonnet phrygien, et foulant à ses pieds les chaînes et le glaive du Despotisme. Sur les quatre faces du piédestal on avait inscrit les quatre strophes snÎTaDtefi *

Mm emMinis vaiDcosattetteDtma victoire .

Initei-iiMi » fttaçtài, fioslniins les Gtidois 1

Ce serait peu pour mm , qu'un ti mplc de UtéUMlire i Rameooiis runiveis mus Tempire des Uni.

Moi , qui fus sœur de Rome , émule do Cartliage ; Qui ne cédai qu'à peiM «nx aimes de César; Devais-je sans ctTort subir un esclavage , Doot Rome trionapba sur le fils d'Anilcar.

Après mille an& passés , je renais de loa cendre ; Mes enfiata laDJéa sent veoos m'aJIIruielw. Pressés antaur de moi par l'amour le plus tendre , Mon port» nea aoioa, les arts sanronlles eoridiir.

IIISTUIRK

Mes eofanto , éeoatex m» mira Adèle , Oui veut qiio par ses soins vous soyez tous hflnraai. Baomssez loiu de vous la (ji^oordc cruelle ; Unis , vous D'aurez plus d'euaeiius dangereux.

La cérémonie débula par l atcomplissement d'une bonne œuvre. Um; jeune liile , dotée par iâ société patriotique , reçut la béaédiction nuptiale ; — quatre prêtres célébrèrent la messe aux quatre faces de l'autel , et une décharge d'artillerie donna le signal de la prestation du serment. Le maire , après une noble et chaleureuse allocution , prononça la formule solennelle ; — puis , gardes nationaux et soldats la répétèrent en défilant devant l'autel, au cri de vive la Notion , renvoyé par cent mille citoyens, qui , — s'associant du cœur et de la voix à l'élan de ce pacte fraternel , s'embrassaient, et versaient des larmes de joie, en se promettant l'oubli du passé dans les transports d'une étreinte spontanée toute d'amour et de patriotisme. C'est sous l'empire de ces bien douces émotions que la foule s'éloigna lentement du théâtre de cette filte imposante ; et les banquets, les farandoles, les danses publiques, où tous s'abandonnèrent au charme du plaisir , sans distinction de rangs , d'âge et de conditions , couronnèrent cette mémorable journée , qui eut son lendemain pour les Marseillaises , toujours de moitié dans Théroîsme des descendants de la colonie grecque.

Assurément, toutes ces joies étaient franches , toutes ces protestations fraternelles étaient sincères. Mais , quand reparaissait le fantôme hideux de la misère , la haine rentrait dans les cœurs, et l'anarchie recommençait. « Aussi , te désordre était-il partout, aux cafés, au club, dans l'armée citoyenne , an sein de la municipalité et jusque dans l'administration départementale, (lourde).» Soit dépit , soit ori^ueil ou conviction , — Lieutaud semblait vouloir réellement rompre en vi.'^ière avee le parli du mouvement, et ses actes justiliaicnl les mcti inces du peuple. Attaqué par Barbaroux , mal défendu pai l>miioii(l-.Iulien et Esménard. ses partisans; signalé par le elub comme un ennemi du l i n public, il essaya de l'iasurrection pour perdre ses adversaires ; et, fort de

rappui des nobles , comptant sur le parti qu*il s'était fait dans les directoires du département et du district, il menaça le Conseil général de lui expliquer sa conduite , à la tète des bataillons, et k coups de fusils. La majorité des sections le destitua et lui donna pour successeur le président du club , Cabrol-Moncoussou. Lieutaud voulut en appeler à la minorité, de cette décision. Ses amis se réunirent dans TégUse des Carmes , sous la présidence du procureur Arnaud et ne se séparèrent que devant la force armée , en chargeant Brcmond-Jiilicn et Fournier d'aller porter leurs plaintes à la Constituante. — Do toutes ces intrigues , de tous ces désordres, suscités a son intention , Lieutaud ne retira d'autre profit que la honte de son apostasie. Bientôt , il lui fallut se soustraire, par la fuite , au sort de Pascalis pendu par les démoerates d Aix à un arî)re du cours Moiellel ; car on avait inauguré déjà la lugubre lanterne dans le Midi. L'ex-coniniandant de la garde nationale ISIarseillaise t()nd)a au pouvoir de quelques paysans des côtes de Bandol , fut conduit à Toulon , où l'on eut beaucoup de peine à l'arracber à la fureur de la populace , et de là transporté dans les prisons de Marseille , sur la réquisition du tribunal de ce district. (30 décembre). On instruisit son procès à Aiz ; l'accusation , soutenue avec force par le ministère public, avait été babilement combattue par le défenseur du prévenu, quand un décret de l'Aa^ semblée nationale vint incidemment ordonner sa mise en liberté. La prudence exigeait qu'on prît des mesures pour protéger sa sortie; on eut recours à un déploiement de forces imposantes. Inutiles précautions. Le peuple grondait menaçant et terrible aux portes de la prison, attendant sa proie au passage. Lieutaud aurait été infeiUiblement massacré , si on ne l'eût fait évader sous le costume d'un soldat Suisse. De ce moment , toute la colère de la multitude se tourna contre le régiment Suisse d'Ernest; et il en résulta des scènes déplorables, qui nécessitèrent le renvoi du régiment.

Tandis que tous ces conllits désolaient Marseille, de graves événements s'étaient aeeoniplis sur une plus vaste scène. La Constituante venait do se dissoudre, après avoir fait proclamer l'acte constitutionnel sur les promenades de toutes les villes ; donné , en créant les assignats , le modèle de ces billets de confiance qui inondèrent le Midi , et mis à i'encaa les biens des nobles émigrés.

m HISTOIRE

Mirabeau élait au Panthéon , et la monarchie constitutionnelle , qu'il avait cn'-tM'. se suicidait à Varcnnes. — C'est dans ces circonstances (jue \v< M^vi lultl* es primaires se réunirent sous les arlires de la lihcrté, phuile.s alursdans tontesics communes, et noninicTcnt rAssemhléelA'gisIative (1791). Les nomsdeGranet, Etienne-Marlin, Blane-Giily, Espariat, Pellicot» Archier, Lauze-Deperret, Antonelle, maire d'Arles, et Manche , juge-de-paix à Tarascon , sortirent de Tunie électorale desBouches-du-Rhône. Marseille eut à renouveler sa municipalité , et Mourraille, désigné par la pr psque unanimité des suffrages, remplaça , à la mairie , Etienne Martin , ce moderne Aristide qui, pour un excès de franchise, perdit son surnom de Juste et sa popularité. Martin n'approuvait pas les emportements des clubistes et justifiait les Suisses, des torts qu*on leur imputait, relativement à Févasion de Lieutaud ; —son successeur dut à la violation d'une lettre cette double confidence adressée à la discrétion d'un ami. -—Dès lors Etienne Martin ne fut plus qu'un traître et un hypocrite. Les démocrates se servirent de ce prétexte, pour accuser l'inaction des députés du département à la Législative ; car ils étaient avides de bruit et de renommée , et jaloux de se tenir & la tcto du mouvement dans le Midi. Ils allaient jusqu'à s'arroger le droit d'intervenir dans les ailaires des cités voisines. La noblesse du but n'excusait pas la témérité des moyens. — Que Marseille dénonçât à l'Assemblée les tendances contre-révolutionnaires du directoire des Bonches-du-Rhône , — rien n'était plus légitime et plus sage. Mais aller porter le fer et la llamme partout où elle apercevait un schisme de religion politique , ce n'était ni logique , ni prudent. Un pareil système eût conduit tout droit à la guerre civile. A détruire la gangrène de ses propres vices, à se régénérer elle-même, la tâche était encore assez difficile et assez belle. Quoi qu'il en soit , cette ardeur de propagande , qui la dévorait comme la robe de Nessus, allait jeter six cents de ses volontaires et ses canons sur la route d'Arles, l'un des foyers les plus actifs de la contre-révolution. « Mais le régiment d'Ernest-Suisse , casemé à Aix , pouvait s'opposer au passage des Marseillais ou se joindre aux troupes rassemblées dans Avignon, pour les prendre en queue. BAiBAaoux).« Sous l'influence de cette crainte et plus o^icore peutêtre de la haine, dont ce régimentétait l'objet, on résolut d'aller le

De HAnSEILLE. 495

désarmer. Le 25 février 1792, à dix heures du6oir, la génàraJe bat dans plnsieurs <|uartierB de la ville. QurK^ues centaines d'hommes armés accourent se ranger sons le commandement du perruquier Martin , et, malgré le temps le plus effroyable , prennent la route d*Aix avec plusieurs pièces d'artillerie. La colonne arrive au pont de l'Arc, dans la nintinée du 2G, et pénètre dans la ville d'Aix, où le régiment d'Krnest était sous les armes, avec des cartouches dans les giLernes. Pour éviter une affreuse collision , la municipalité ordonne aux Suisses de rentrer dans leur quartier, et les Marseillais désarment les postes. Dans la nuit, avec l'appui des patriotes de la localité, ils cernent les casernes, en exipfeant que les Suisses rendent leurs armes et quittent la ville. Comme , dans le trouble que causent ces événements imprévus, la lâcheté a fait fuir les uns, et 1 irrésolution retient les autres, — le canon tonne et une sentinelle tombe, frappée d'un coup mortel. — Il n'y a plus à hésiter entre une capitulation, qui termine tout, et une lutte dont les conséquences sont incalculables. Le régiment Suisse met bas les armes, et s'éloigne dans la direction de Toulon, en n'emportant que ses drapeaux, cette arche sainte de l'honneur militaire.

< Cet acte chevalere<;que des Marseillais , jusque là sans exemple , les peignit à la France comme des héros intrépides , comme les pluschauds défenseurs de la Constitution; et tel fut Teffroi de la cour, à la nouvelle de ce désarmement, qu'elle fit mardier de suite vingt-deux bataillons contre les Marseillais. <— Cétait fiiit d'eux, si , fiers de leur victoire , ils avaient couru sur les Artésiens , comme ils en avaient eu d'abord l'intention. La prudence les fit retourner dans leurs foyers , après qu'ils eurent vainement tenté d'emmener avec eux le directoire du département dont les membres s'étaient cachés & leur approche, (lotods). » Toutefois , leur retour fut marqué par un triste épisode. Une bouquetière , nommée Cayol , se prit de 'querelle avec la femme d'un volontaire, et, dans l'emportement, laissa échapper Tépithète de brigands h l'adresse des acteurs de l'expédition d'Aix. Quelle portée pouvait avoir une injure dans la bouche d'une femme? A de pareils crimes le dédain suffisait ; ou du moins la mort était un trop cruel châtimeai. Mais alors, toutes les têtes avaient le

496 UISTOIRE

vertige ! La malheureuse Cayol , traînée par 'ses compagaes , un moment protégée et dérobée à leur fureur par ta garde nationale , puis arrachée de son asile » frappée et déchirée sans pitié , fut pendue k un réverbère.

Cependant , le désarmement du régiment Suisse n'était qu'un prélude nécessaire à Texécution des projets qu'on avait sur Arles. Or, comme le pouvoir exécutif ne goûtait pas Tinitiative que Marseille s'arrogeait en fait de justice distributive et de propagande républicaine, hors de sa sphère territoriale , il s'en prii au maréchal de camp Puget de Barbentane, qu'il accusa de faiblesse, et lui retira le commandement du déparlement. Cette mesure exaspéra le club de Marseille, où la démagogie la plus insensée poussa le délire jusqu à voter une adresse au roi , rédiprée en termes incroyables. On y lisait entre autres choses : « Il nous suHit de te dire que nous voul<)ns Barbentane au milieu ifr nous ; et si tu persistes daiis ton injusliee, tes barbares satellite^ viendront l'arracher d'entre les Marseillais , bien résolus de leur faire payer chèrement leur témérité Tu seras peut-être étonné de notre langage , tu ne le serais pas, si tu étais convainru que le peuple est souverain , et toi seul sujet. » C'était bien là l'œuvre de ces hommes qui , dans tous les temps, compromellent les meilleures causes. Tant de folie et de violence ne servait qu'à répandre partout la terreur du nom Marseillais. C'est , précédés de cette triste réputation , que Rebecqui et Bertin devaient aller à Arles , avec une mission qu'ils tenaient du Conseil général des Bouches-du- Hhône. Autorisés à requérir la force publique dans l'intérêt de leur sûreté personnelle, ils en profitèrent pour traîner à leur suite 4,000 hommes de la garde nationale et 50 canons. Pendant que TAssemhiée Législative déclarait la ville d'Arles en état de révolte , ils concentrèrent leur armée à Tarascon. Le 28 , ils s'avancèrent vers la cité rebelle , dont les patriotes accoururent à leur rencontre ; et , quoique les portes d'Arles fussent ouvertes , ils ne voulurent y entrer qu'en conquérants , comme Louis xiv à Marseille , par une large brèche faite & coups de canon. Mais ils n'eurent point d'adversaires à combattre ; les insurgés avaient quitté la place et s'étaient réfugiés dans la Camargue, où les deux commissaires leur firent donner la chasse par 600 hommes. Là ne se borna point

leur expédition. Âprës s être emparés de toutes les munitions de guerre, et avoir ordonne la démolition des remparts, ils continubrcnt leur marche triomphale sur l'aneien comlal Venaissin , pour travailler l'esprit piililic dans les districts de Vanehisc et de Louvèze. Les ordres du ministère, les plaintes du général Wij^enatein , commandant de l'armée du Blidi , — rien ne put ni les inti- > mider, ni les arrêter ; et ils eussent été. décrétés d'accusation, sans rinflueDcede quelques députés, liés avec Barbaroux. Wigenstein y gagna une destitution , et Puget-Barhentane remplaça de Goincy dans le commandement de la 8' division militaire. Ainsi le pouvoir exécutif perdait chaque jour de sa force et de sa considération , espérant toujours, par des concessions , retenir le torrent rétoliitionn^ire , et ne s'apercevant pas que sa faiblesse même ouvrait toutes les digues à ses ondes impétueuses.

Tout à coup , un décret de TAssemblée déclare la patrie en danger. A ce cri qui retentit dans toute la France , un grand frémissement démocratique exalte les municipalités ; des registres sont ouverts pour recevoir les inscriptions dos volontaires. Les membres des diverses administrations, nommés par le peuple , renouvellent spontanément le ment de vivre lihres ou de mourir, se mettent en pi i iiiaiieiiee , et témoignent, par une série de mesures énergiques , de leur ferme résolution de servir la chose publique. Barbaroux était alors à Paris , où il avait été porter à la barre de l'Assemblée Législative , contre le directoire de son déparlement, la réclamation dont nous avons parlé. «Ayant de Tintelligence , beaucoup d'activité , il pouvait devenir utile à la cause populaire. Il vit Roland , et déplora avec lui les catastrophes dont les patriotes étaient menacés. Ils convinrent que , le péril devenant tous les jours plus grand dans le Nord de la France, il faudrait , si on était réduit à la dernière extrémité, se retirer dans le Midi , et y fonder une République , qu'on pourrait étendre un jour, comme Charles vu avait autrefois étendu son royaume de Bourges, (tbiers). » Tout en songeant à se réfugier dans leurs provinces , au cas où le Nord serait envahi , les habitants du Blidi ne négligeaient cependant pas le Nord ; car Barbaroux tomba d*accord avec Roland qu'il fallait prévenir les départements de

m HisToinB

former spoiUaat nient un camp de ^iO,000 hommes, lualgré levélo royal. «Il écrivit ;\ Mourraillc de s'a^tprovisioimer de grains, d'envoyer des liommes sûrs dans les départements voisins , de faire sonder Montesquieu , c:énéral de l'armée des Alpes , et d utiliser son ambition au protit de la liberté; onfni de se concerter avec Paoli et les Corses , de manière à se préparer un dernier secours et un dernier asile. On recommanda en outre à ce même maire de retenir le produit des impôts, pour en priver le pouvoir exécutif, et au besoin pour en user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le faisaient pour leur département et songeaient à s'assurer un refuge. Ainsi la méfiance, changée en désespoir, préparait Tinsurrection générale, et, dans ces préparatifs de rinsurreciioD , une différence s'établissait déjà entre Paris et les départements, (thibis). » Excités par les conseils de Barbaroux, les Marseillais écrivirent à Pélion, pour lui offrir toutes leurs forces, et joignirent à cette offre une pétition destinée à l'Assemblée, fille arriva , comme le roi venait de signifier son opposition à Téta* blissement du camp de 30,000 hommes , et on la lut à la barre. On y disait entre autres choses : « La liberté française est en danger, mats le patriotisme du Midi sauvera la France... le jour de la colère du peuple est arrivé... Législateurs! la force du peuple est entre vos mains ; faites en u.<!age ; le patriotisme français vous demande à marcher avec des forces plus imposantes vers la capitale et les frontières... vous ne refuserez pas l'autorisation de la loi à ceux qui veulent périr pour la défendre (19 juin). » *

Cette pétition bouieva des tempêtes dans l'As-semblée. ï>es membres du côté droit prétendirent qu'elle était un appel à l'insurrection. — Néanmoins, on en décréta l'envoi aux départements, malgré ces réflexions devenues inutiles, — depuis qu'on s'était habitué à cette idée — qu'une révolution nouvelle pouvait seule sauver la France et la liberté. Or, cette idée , c'était Vergniaud qui l'avait indiquée sous une forme hypothétique , et d'autres députés voulaient qu'on changeât cette supposition en proposition positive. D'innombrables pétitions appuyèrent ce projet désespéré des députés patriotes. L'une demanda la mise en accusation de Lafayette , la suppression du veto dans certains cas, la réduction de la liste civile , et la réintégration de Manuel et de

DL WAftSt:iLLE.

PétioD dans l«urs fonctions municipales. Une autre proposait , avec la suppression du vélo, la publicité des conseils, a Mais la ville de Marseille , qui avait donné le premier exemple de ces actes de bardiesse, les porta bientôt au dernier excès; elle fit une adresse par laquelle elle engageait TAssembiée à abolir la royauté dans la brandie régnante , et à ne lui substituer qu^une royauté élective et sans veto , c'est-à-dire une véritable magistrature eœéeutive , comme dans les Républiques. La stupeur, produite'par cette lecture, fut bientôt suivie des applaudissements des tribunes , et de la proposition d'imprimer faite par on membre de l'Assemblée. Cependant l'adresse fut renvoyée à la commission des douze, pour recevoir rapplicalion de la loi qui déclaïuil lolainti tout projet d altérer la Constitution. »

La cour était dans la consternation; car elle avait bien le pressentiment d'une catastrophe prochaine, que les Gironduis appelaient de leurs vœux , tout en en redoutant l'issue. Les chefs de clubs et de sections demandaient une direction active et unique. — Dans ce Lut , on ci éa le Comité insurrectionnel , auquel Barbaroux promit, pour sa part, la coopération de ses compatriotes, dont l'arrivée était impatiemment attendue. En effet, le Conseil général de Marseille avait décrété la formation d'un bataillon de oOO hom* mes» pour le diriger sur Paris. Des milliers de volontaires se présentèrent , parmi lesquels on choisit « tout ce que le Midi renfennait de plus exalté , et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le port. » Le directoire du district fournit les fonds nécessaires à leur éiuipement et à leur expédition; et, malgré Tordre du minisire qui suspendait le départ des gardes nationaux , ils étaient tous réunis , le % juillet, autour de l'arbre de la liberté, sur le cours Saint-Louis, prêts à se mettre en route. Une foule immense les saluait de leur adieu fraternel , et le président de la Société poitulaire cherchait, par une allocution véhémente , à surexciter leur patriotisme. « Citoyens soldats, s'écriaitil , en élevant en Tair un bonnet rouge , quel beau jour pour les amis de la Constitution î Ils viennent , par nia bouche , vous exprimer leurs vœux pour le succès de votre entreprise. Allez, braves (Icfenseurs, allez faire pâlir le tyran sur un trône qu'il ne mérite

&00 nisioni£

plus ; ailes lui dire que le peuple souverain est là pour sanctionner des décrets qu'il a frappés de son monstrueux véto; dites-lui qu'il a comblé la mesure de ses perfidies ; dites-lui surtout qu'il a beau se coaliser avec ses frères rebelles et tous les despotes couronnés, que les Français libres ne les craignent point; que, fiers de la conquête de leur libertét, ils sauront s'en rendre dignes; qu'ils apprendront même aux autres peuples à chérir cette divinité ttttélaire. Allez , frères et amis , soutenir le nom Marseillais. Vous offrirez l'image des trois cents Spartiates au passage des Thermopyles ; vous défendrez le drapeau tricolore confié à votre courage; vous le reporterez teint du sang de vos ennemis. Généreux citoyens, acceptez ce bonnet, signe vivant de la liberté que vous allez allennii'. N'oubliez pas vos frères qiio vous quitlez. Jurons tous ensemble do vivre libres, et de purger la terre des t)rans et des ennemis de l'égalité. »

Electrisé par la parole vibrante de l'orateur , le bataillon sortit de la ville , traînant deux canons à sa suite , e! jetant dans les airs les magnifîqties accents d une îiymne mni tialc Celte hymne, qu'un patriote de Montpellier avait le premier fait connaître dans un banquet à Marseille , était l'œuvre , — musique et poésie , — d'un généreux enfant des montagnes du Jura. Elle avait paru, pour la première fois , le 23 juin 1792, dans le Journal des Départements méridionaux et des Débats des ami» de la Constitution de Morteille, sous le titre de * Chml de guerre, auo9 armées des froniièrei, sur l'air dé Sargines, Chacun des cinq cents volontaires Tavait apprise; et » quand leurs cinq cents voix entonnaient en chceur les strophes sublimes du poète de la révolutien , il s'élevait de la terre au ciel , dans la patrie des Phocéens , uiie immense et formidable clameur d'enthousiasme. Par tous les pays que traversa l'héroïque phalange , ce chant guerrier laissa tomber» au milieu des populations, comme une longue traînée de feu qui devait embraser tous les cœurs. Cen était fait , la révolution avait trouvé son levier, pour renverser le vieux monde , sous le choc de ses jeunes et innombrables bataillons , et la Marseillaise suilisait pour immortaliser Houget de 1 Isle.

' Le parti populaire était tout prêt pour une insurrection , que

DE MABSKILU. 601

les cîrconstaDces Tmient forcé d'ajourner, quand les cinq cents Marseillais , commandés par le nommé François Moisson , arrivé rent, le 30 juillet, à quelques lieues de Paris. Barbaroox, Rebecqut et Bourdon de TOise allèrent-è leur rencontre à GharenCon. « A

celte occasion, un nouveau projet fut concerté avec Santerre. Sous prelexte d'aller au devant des Marseillais, on voulait réunir les faubourgs, se rendre ensuite en bonordie au Carrousel, et y camper sans tumulte, jusqu'à ce que l'Assemblée eût suspendu le roi , ou qu'il eût volontairement abdiqué. Ce projet plaisait aux philanthropes du parti , (jui auraient voulu terminer eette révolution sans elTusion de san^. Cependant, il manqua parce que Santerre ne réussit pas à réunir le faubourg St-Anloific. et ne put amener qu'un petit nombre d hommes au devant des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut servi aux Champs- Elysées. Le même jour, et au même moment, une réunion de gardes nationaux du bataillon des lilles St-Thomas» et d'autres individus, écrivains ou militaires, tous dévoués h la cour, faisaient un repas auprès du lieu où étaient fêtés les Marseillais. Certainement ce repas n'avait "pu être préparé à dessein pour troubler celui des Marseillais , puisque l'offre faite à ces derniers avait été inopinée, car au lieu d'un festin on avait médité une insurrection. Cependant, il était impossible que des voisins si opposés d'opinion achevassent paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes , qui voulurent se défendre ; les patriotes, appelés au secours de la populace , accoururent avec ardeur , et le combat s'engagea. Il ne fut pas long ; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires , les mirent en fuite , en tuèrent un , et en blessèrent plusieurs. Dans un moment, Je trouble se répandit dans Paris. Les faetieux parcouraient les rues , et arraeliaicul les eoeardes de ruban , prétendant qu'il les l'ailail en laine. (riuF.ns . »

Jalouse sans doute du rôle que le bataillon Marseillais send)Iait appelé à jouer , h côté d'elle , la garde nationale de Paris en deiiKind i [iiiv jiiU l'éloignement : mais Fa pétition fut huée par les tribunes ci repoussée par le corps législatif.

C'est sur ces entrefaites que parut le manifeste du duc de Brunswick , qui produisit une si gi'ande agitation dans le pays.

wi2 HisroinE

Dès ce moment, lea circonslances ne cessèrent de s'aggraver, Pétion vint, au nom des sections , proposer la déchéance de Louis XVI , et Ton fixa ia discussion de cette question décisive au jeudi 9 août. Ce fut aussi le jour que le Comité choisit pour rinsurrectton, tandis que les amis du roi préparaient sa fuite. On sait que Lafayette trempait dans ce dernier complot, et s'était gravement compromis, en décidant le vieux Luckner à marcher au besoin sur la capitale. Mis en accusation par l'Assemblée, il fut absous, à une majorité de 416 voix contre 224 , et son acquittement irrita le peuple à ce puint que les députés furent insultés à' leur sortie de la salte des séances. Dans tous les départements, Tindignation fut la même et Ton répéta à hante voix « qu il n'y avait plus de salut avec une Assemblée qui venait d absoudre le traître Lafayelle. » A Marseille, des éncrgumènes allèrent jusqu'à le pendre en eiBgie, en attachant sur le devant du manne({uin , qui le représentait, un écriteau, portant cette inscription : Ccst le sort des trailres, — et sur le dos , un second écriteau avec ces deux vers :

De LafaycUo ici n'connaisso/, Tima?:? ; De tous les scélérats tel sera le partage.

Ainsi quelques déniagoi^ues paraissaient prendre à tâche de déshonorer la révolution par des excès de toute sorte, où le ridicule le dispulait à l'odieux; — infâmes saturnales , auxquelles il suffisait d'un bruit vague de conspiration royaliste, pour devenir sanglantes et barbares ; car on ne jugeait pas ceux qu'on accusait; on les massacrait, on les pendait, et les harengères dansaient en rond autour des cadavres, en chantant le fameux rà ira.

Cependant on était arrivé au jour fixé pour la discussion de la déchéance. Le plan de l'insurrection était arrêté et connu. Les Marseillais avaient quitté leur caserne du haut de la Chaussée d'Àntin, pour s'établir à la section des Cordeliers, oii se tenait le club du même nom. Ils se trouvaient ainsi au centre de Paris, et très près du lieu de Taction-Vers les onze heures et demie du soir,- un coup de fusil, tiré dans la cour du commerce, donna le signal de Tinsurrection , et bientôt le cri aux armes fut général. La nuit fut pour

DE llAUSIvlLL£. 503

tous remplie de terreur et d'anxiété. Le 10, à huit heures du malin , les insurgés débouchèrent sur le Carrousel , et lès Marseillais, — qui marchaient en tète des colonnes avec les fédérés Bretons , pointèrent leurs pièces sur le Château. A peine la famille royale s'était-elle réfugiée au sein de l'Assemblée , que le bruit d'une décharge de canons apprit que la lulte s'engageait. Les assiégeants , d'abord repoussés , fuyaient de tous côtés , et la victoire semblait rester au château. Mais un ordre du l'oi vint défendre aux Suisses de faire feu ; la majeure partie fut obligée de se retirer. Alors , les assiégeants se rallient. Les Marseillais, indignés d'avoir reculé, se raniment et reviennent à la charge avec fureur. Leur chef, atteint d'une mitraille à la jambe, est porté dans la maison deBarbaroux et de Rebecqui. Garnier , commandant en second du bataillon, arrive jusqu'aux apjiaitenients , d'où on le chasse, la baïonnette aux reins; il se déga^^e de ses adversaires avec son sabre , franchit la rampe du grand escalier , au milieu des balles, s'élance de nouveau à la tète des Marseillais sur les Suisses, qui cèdent enfm, et le peuple se rend maître des Tuileries. — «Le reste de cette scène n'est bientôt plus qu'un massacre. Les malheureux Suisses implorent envain leur grâce , en jetant leurs armes; ils sont impitoyablement égorgés. Le feu est mis au chftteau ; les serviteurs qui le remplissent sont poursuivis: les uns fuient , les autres sont immolés. Dans le nombre , il y a des vainqueurs généreux. «Grâce aux femmes ! s'écrie l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation !» et il sauve des dames de la reine , qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur tète. (THixas). » Deux Marseillais protégèrent ainsi deux jeunes filles cachées dans les chambres les plus reculées ; ils les conduisirent hors des Tuileries, à travers la foule irritée, et les rendirent à leurs familles.

La journée du 10 août fut décisive pour la révolution. Un décret, rédigé par Vcrgniaud, Jouua furce de loi à la victoire populaire , en sus])endant la royauté et en ordonnant la convocation du Ml' Convention nationale.

îîobecqui, Barbaroux et Bertin allèrent eux-nieiiies porter ces grandes nouvelles à Marseille , où Ton tit dire des messes en

rhonneur des MarseilUia, morts à Tattaque des Tuileries. Halheiireusement , là , comme à Paris, les crimes les plus atroces ternissaient toujours la gloire des vainqueurs, le lendemain du triomphe.

et épouvantaient la raison. — Les massacres de septembre trouvèrent de 1 cclio dans la cité pliocci-Diic ; et , i liose Iriste à dire , des applaudissenif'iils unanimes eu .N.ilut i xiil la nouvelle, dans le collège élecloi'al d'Avii;n()ii, qui dépend.iil alors du dép u Uinonl desBouclies-du-Uliùne. lùicoïc si le fanalisuie repulilu aiu se fût Ijorné à celte inolîensive (li'iiionslialion ! Mais Marseille eut ;hism ses septembriseurs et ses boucheries humaines. iJts lijn altérés de sang, tuaient pour le plaisir de luer. Un pauvre huniine , à peine échappé de l'hospice des aliénés, coupa une hrantlie de l arbre de la liberté, aux Allées de Meilban. Savait-il ce qu'il faisait? Il méritait tout au plus de retourner à Thépilal ; il fut pendu. Un nommé Camon le fut également » parce que c était un ancien ami de Lieutaud. Trois bonmies eurent le même sort, sur un simple soupçon de vol. Bremond-Julien , son cousin Bremond, dit VAmé' ricain, un marchand de charbon, elle voilier Vasque, ramenés de la campagne à la ville par un détachement du bataillon des Grands- Carmes, subirent le supplice de la lanterne. Le notaire Coudoulet et son fils , conduits devant Mourraille, puis au Palais de Justice , furent arrachés des mains de leurs gardes par une foule d'assas* sins, et traînés le long du quai jusqu'à la Place*Royale. Après avoir pendu le fils en face de VHétel des Princett les cannibales allaient accrocher le père à la lanterne la plus voisine, lorsque, par un reste de pitié, ils consentirent à lui épargner, dans ce moment suprême, la vue du cadavre de son enfant, et l immolèrentplus loin. Et parmi tous ces monstres à face huiuanie, il yen avait qui, aspirant à la pahne du crime, se gloriliaient de leur barbarie. A brignoii( s . un bataillon do 1,500 Marseillais, qui allait rejoindre un détachement de troupes françaises sur les Lords du Var , se vit amener un boulanger, accusé d'avoir crnché sur un assignat. Ce n'était certes pas un cas pendable. Cependant, la mort de l'infortuné fut résolue, et plusieurs soldats se mirent en devoir d'exécuter la sentence. Comme ils ne se montraient pas assez ex pédi tifs , le perruquier Michelet, capitaine d'une compagnie , quitta son habit et pendit lui-même le boulanger à un arbre, à la grande satisfaction de ses

. DE MARSEILLE. iOS

compagnons d'armes, et au cri de Vivelaliberté ! — Voilà parquets exploits on inaugurait l ère républicaine ! Que ne pouvons-nous jeter le voile épais de l'oubli sur ces scènes de deuil , et borner notre récit aux grandes elgioricuses pbases d'une crise sociale, qui devait ouvrir à la France, après la lejlhpête, les plus vastes, les plus splendides burizons. — Mais notre rôle d'historien nous oblige à tout dire , ^ quelques douleurs que ravivent , quelques craintes , — chimériques à coup sûr , — que réveillent les souvenirs de cette immense épopée révolutionnaire.

CUAPITRË XXIJi.

U CootMktioD Dttionde.— Abolition de la royauté. — Ere républicame. — Le tribunal populaire. ~. AnassiDat du curé Olive. — Les Montagnards et t«8 Girondins. — Looit

Xn ; sa condamnation ; sa mort. — Moïse Bayle et Roisset. — Les sections de Marseille. — La Cavale. ~ Proscription des Girondin? — FWéralismr (ies [rc)YiTirr<;. — Proclamation de Marseille. — Révolte du Midi. — Le général Carteaux en J'rnv( nt <■, — blrigaes des royalistes. — Vmàaï Hood. — Victoire des convenUonnels. — Entrée do Carteaiu I Marseille. ^ La Terroor. - Cruautés de Barras et de FMron. La guillotine en permanenc*.— Maigncl. — La KUi do i'Etre-Suprème. — Suicide du Rebecqui. — Supplice de Bnrharoiix. — Le îi thermidor. — Réaction ; dét<si!s. — Auguis et Serres.— Espertetdc Cadroy.- La compagnie du So'eil.— Les Muscadins.

La jeunesse dor<e. ^ Audace du royalisoae.— Le l'i^ prairial. — Uassacre des prisonniers du Fort Saintriean. — Le duc de Nonlpenaier et le duc de Beaujolais. — Les Sahreurs. — Retour de Fréron dans le Midi.— Bienfaiiade ca présence h Marseille.— Le Directoire. — Elections.— Le tg^nha] Wdlol. — Le H fiructidor.» TKompbe dés patriotes. — Représailles — Le i8 brumaire.

- La Convention nationale, quoique nommée au milieu de l'efTerveacence desesprits , des émeutes et des assassinats , fut composée presque exclusivement de Giiondins. l*aiiiii eux prireiu rang Barba t oux , Rebt cqui , Duprat et Deperrel, de Mai seilic. Les autres députés de cette ville s'assirent, — les uns sur les Laiics de la Montagne , tels que : Rovère , Laut t ni Bei nard , Gasparin , Moïse Bayle , Pierre Baille et Graiitt , — les autres à côté des membres de la Plaine ; ce furent Durand-Mailianne et

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Pélissier. Dès le 22 septembre 1 792» un décret abolusaith royauté CD France , et de ce jour même datait TEre républicaine. Marseillè

accueillit cette nouvelle avec des transports d^allégresse, et voulut inaugurer dignement le règne du peuple, en en faisant le règne de la justice. Dans les premiers jours de sepk iiihre , les patriotes songèrent à prévenir les eriuies de la rue — par l'organisation d'un tribunal populaire , eomposé d'une Chambre d'accusation et d une Chambre de jugement. Les quaranle-buil juges , appelés à former ce tribunal , furent choisis par les viugl-qualre sections de la Tille ; et , si parfois ils laissèrent l'esprit de parti se tîlisser dans l'examen des délits soumis à leur juridiction exce[)lionneiie , du moins ils épargnèrent à leur pays bien des hontes et bien des regrets, ea sauvant plusd'uaelète promise à la mort. Mais les mauvaises passionsveillaientenoore assez actives, pour tromper de loin en loin la prévoyance des magistrats» et sacrilier quelques victimes â des vengeances implacables. L'assassinat d'un vénérable prêtre, nommé Olive , jeta particulièrement la ville dans la consternation, par l'audace avec laquelle il s'accomplit. Olive , curé de la paroisse Saint-'Ferréol , était Agé de quatre-vingt cinq ans. Ses vertus et ses bienfaits l'avaient rendu cher aux Marseillais, quand, pour se sous-^ traire au décret contre les prêtres non assermentés, il préféra Texil i ce qu'il appelait une capitulation de conscience, et se relira aux environs de Nice, chez un de ses amis. Bientôt, le digne vieillard ne résista plus au désir de revoir le foyer de ses pères. Gonflant dans les avis de sa famille, — que Mourraille avait rassurée sur les conséquences de son retour, — Olive reprit le chemin de sa ville natale et en franchit le seuil, à la pointe du jour. II alla visiter le maire, qui lui lit dire de se trouver, à dix iieures, à la man ie , oii il lui donnerail un >aur-coiiduit. En ( iïcl , le bon prêtre arrive au rendezvous, sans que personne l'ait inquiété pendant le trajet. Tout à coup quatre misérables 1 atteiiment dans le vestibule de l'Hôtel-de- Viile , le saisissent, l'enlraifient jusqu'au milieu du Cours, en face de la rue des Quatre-Pàtissiers , et se disj)osent à le pendre. Après une courte et fervente prière, le martyr se couvre la tète d'un mouchoir blanc et reçoit ia mort avec le calme d'un chrétien ; il avait reconnu , dit-on , parmi ses assassins , un orphelin , qu'il avait recueilli , élevé et comblé de bienfaits. Or, cette scène,

m HisToine

vil vi( iinip et bonrpoaux giirdèrent un silence sinistre, se passait en pU-iii jour au milieu de la viiie ; el pas un lioinme de cœur, pas un agent de l'autorité n'essaya d'ompècher ce crime épouvantable. De combien de foi fiiits la làclidé n'est-el!e pas complice , comme en celte occasion ! — C est ce même peuple <jui, melani^'e de bien et de mal , faisait des ovations aux prévenus absous par le tribunal révolutionnaire , et les couronnait de laurier, le lendemain de ces horribles saturnales ; c'est ce même peuple qui , en saluant , au retour, dans la gloire du bataillon du 1 0 août, la ruine d'un principe , ne comprenait pas combien il était odieux à lui d insulter à d'illustres infortunes par le cynisme de ses chants impudiques ; c'est ce même peuple , enfin , qui , n*hésitant jamais à ofl'rir à la patrie le plus pur de son sang « envoyait au général Danselme six mille de ses enfants, des vaisseaux, et un million en numéraire (septembre 1 792) , — puis g:Uait lant d'héroïsme, en hâtant de ses vœux inhumains la sentence qui devait frapper Louis xvi. Heureu*' sèment, la responsabilité de toutes ces tristes aberrations retombe tout entière sur la téte des démagogues ; car Marseille , — pas . plus que les autres villes du royaume , — ne pouvait être & Tabri de leur funeste influence. Dévorés de la plus insatiable ambition , avec les instincts les plus vulgaires ; avides de bruit , de renommée , de domination , avec la plus médiocre intelligence , ils faisaient des ruines autour d'eux , non pour reconstruire la nou^ velle société , mais pour édifier leur propre fortune. Ils en imposaient par leur audace et régnaient par la terreur. Le type le plus complet, en ce genre « — fut Robespierre , leur héros et leur chef ; — Robespierre , « le théoricien cauteleux et sanguinaire de la dictature , de la compression , de la contrainte et de la terreur. (sociNx PBLLETAii) ; » — Robespierre que Rebecqui et Barbarouz osèrent attaquer de front. Barbaroux notamment avait de bonnes raisons pour Taccuser d'aspirer à la dictature. Avant le 10 août , Panis avait conduit le jeune député Marseillais chez Robespierre , el, en sortant de cel enlrelien, le lui avait j)résenté comme le seul buiimie capable de sauver la cliose publujue. « Ce langage déplut à Barbaroux, dont la iierté se pliait |)cu à l idee de la diclalure , et donl l'imagitialion aidcnle elait déjà séduite par la vertu de Roland et les talents de ses amis, (tbiers). » Il répondit à Panis

que jamais les Marseillais ne baisseraient la tète devant un roi ni devant un dictateur. C'est cette entrevue qu'il raconta dans la séance du 25 septembre , à la tribune de la Convention » en répétant qu'elle révélait sûrement Tambition de Robespierre. « Les usurptions de la commune , s'écria-t-il , les mandats lancés contre les membres de la représentation nationale, les commissaires envoyés dans les départements , tout prouve un projet de domination ; mais la ville de Marseille veille k la sûreté de ses députés; toujours prompte n devancer les bons décrets , elle envoya le bataillon des • fédérés, malgré le rd/o royal , et maintenant encore elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs pères ont donné deux pistolets, un s.ihre , un fusil et un assignat de 500 Rvres ; elle y a joint deux ci^nis iioinmes de cavalerie, bien équipés, et cette force servira à coninienct r la garde départementale proposée pour la sûreté de la Convention! »

Robespierre et la commune de Paris sorlirenl triomphants de celte lutte , où les partis s'étaient nettement dessinés. Mais les événements se chargèrent de donner raison à Barbaroux. L'influence morale de la Gironde ne tarda pas à s'effacer devant l'influence brutale de la Montagne; et c'est le poignard sur la . gor^p que les Girondins furent contraints d'immoler Louis xvi , avec le pressentiment peut-être que le jour de leur proscription n'était- pas éloigné. Barbaroux eut le triste honneur de rédiger l'acte érumeiaiif des crimes de Louis, Les douze députés des Boucbesdu-Rh6ne prononcèrent tous la culpabilité du roi déchu; quelquesuns votèrent la mort , entre autres Barbaroux , Rebecqui , Granet et Moïse Bayle. Peu de jours après, le fils deSaint-Lovis mtmiait au ciel, et Alexandre Ricord , le plus exalté du club de la rue Tbubaneau , en envoyait la nouvelle à ses amis , en ces termes d'une sanglante ironie: « Aujourd'hui , %\ janvier 4793, à dix heures et 20 minutes avant midi , et sur la place de la Révolution , Louis Capet , dernier roi de France, a été fait pic, repic et capot, »

« 0"a»d 1^ léte de Louis xvr avait roulé :<ur rechafaud, le bourreau , la ramassant pour la montrer au peuple, avait crié de toute sa voix : Vive la tiationl Le cri ne trouva pas d'écho dans la fouit', qui se retira silencieuse et morne, Louis xvi prisonnier n t lait qu un roi déchu par sa faute, honnête homme sans grandeur,

510 HISTOIUK

avec l'inutile courage de sa résignation pour toute auréole: Téchafaud en faisait un martyr, (th. bdbxttb). » Les démagogues de Marseille insultèrent à la mort du martyr, par des fêtes, des danses et (1 ^ illuminations. Le club de la nieThubaneau se distingua par l'indécence révoltante de sa joie. Il avait déjà exclu de son sein Barbaroux et Rebecqui , pour avoir voté l'appel au peuple; il les somma de rendre leur mandat, en les vouant, «eux et leurs adhérents, au mépris, à l'infamie et à l'exécration nationale.» Or, tandis qu'on proscrivait ces députés, qui avaient eu le courage de dénoncer les auteurs des massacres de septembre , on essayait d'arracher à la justice du tribunal populaire l'un des Jacobins les plus forcenés, Pierre Bernard, voleur de profession.

Marseille était en proie à la plus violente anarchie, sous l'influence exclusive des sans-culottes, quand les conventionnels Moïse Bayle et Boisset y arrivèrent en qualité de commissaires extraordinaires. Us apportaient au parti montagnard Tappui de Tautorité que leur conférait leur mission. Leur impétuosité révulutionnaire augmenta le bouleversement de la ville. Le tribunal populaire fut remplacé par un tribunal de sang. Douze cents suspects furent désarmés , sur la seule dénonciation du club ; tous les pouvoirs confondus , et Ton créa un comité de contribution forcée. Le retour du second bataillon Marseillais mit le comble au désordre et h la terreur. La réaction était inévitable. Rebecqui venait de donner sa démission, pour ne plus subir le despotisme do la Munlagiu;, cl s'était retiré à Avi^Mion. A force de pousser aux mesures extrêmes, les Monla- ^Mjards attiraient sur le nouvel état de choses l'exécration de l iuimense majorité du pays et celle de l'Europe. Les sections de Marseille se révoltèrent eiiHii eonlre ces fanuieiies dominateurs, et sv (icriarèrent en permanence. Par ua revirement d'opinion trop coniniuu dans ces temps de crise, on la popularité s"en va plus vile qu elle n'est venue , le club ne voyait plus que deux ciuiemis dans Mourraille et Seylres. ses idoles de la veille. Il les ac cusa de trahison , en demandant ijue la mairie , véritahle ili' laturc , fût reiii placée par la j)résidence mensuelle d'un conseiller municipal, (t 0 avril . C'était |tarfailemenl servir les vues des sections, qui se hâtèrent de faire suspendre le maire et le procureur de la commune par Moïse Bayle et Boisset. Les accusés furent gardés

UË MAfiâiùiU.b:. &H

il vue, et leurs papiers mis sou» seellé. Leurs partisans Brent mie Yaioe démonslratîaD eo leur faveut» entre autres i'officier municipal Pellen qui perdit sa place, el paya une amende énorme, pour avoir osé les défendre. L'audace des sections ^ndit avec le succès ; et , lorsque les coromîssaîresde la Convention essayèrent de relever le parti de la Montagne , peu s'en fallut qu'on ne les jetât en prison. Ils n'y échappèrent que par la fuîte. Non contents de braver la colère de la Convention , en expulsant deux de ses membres , les sectionnaires lui écrivirent « qu'ils s'étaient levés pour le bien public ; qu'ils poursuivaient les anarchistes et les factieux ; qu'ils voulaient que les lois fussent respectées et observées; que leur unique but était l'affranchissement de la République une et indivisible , et son triomphe sur la sanguinaire oligarchie qu'on voudrait y substituer. »

Les Jacobins, intimidés mais non pas abattus , cherchent encore à disputc'c II' terrain à leurs adversaires. A la création d'un comité ctnltal (l'eiiquèles dirigé contre eux ; aurùlahlissenu iil tlii tribunal populaire; au procès des frères Savon et trAnimt (»a\ , ces chefs des pendeurs Marseillais, — ils répondent pai la délivrance de la femme Gaud, dite la Cavale y l'une de leurs adhérentes les plus fanatiques, qu'un attroupement allait pendre; — et par la coalition formidaljle de plusieurs clubs de la République et de la Municipalité qui leur promettent une assistance vigoureu'^e Paris, le président de l'Administration du déparfemenf . bue dans le? sections pour avoir conseillé le pillage, va foruu'r, à Salon, un comité « chargé de travailler au salut du Midi. » Les communes y envoient des commissaires , et le comité débute par cette menace «que les sauveurs du Midi sont prêts à marcher sur Marseille , à tomber sur les sections assemblées en permanence , et à délivrer les patriotes opprimés. » De leur côté, Moïse Bayle et Boisset croient achever d'écraser les sections, en lançant contre elles, de Montélimart, où ilssesont retirée, un arrêté par lequel ils suppriment leur comité central et le tribunal populaire ( 7 mai ). Mais au contraire le comité central , se transformant en comité généra] , s'empare de tous les pouvoirs et déclare la ville « en état de résistance à l'oppression. » Puis une série de mesures énergiques vient anniliiler les efforts des Montagnards. Seytres et Mourraille

6!î uiSTûme

passent en jugement devant le tribunal populaire. — Le premier est remis en liberté; le second, faussement soupronné du crime de complicité dans les pendaisons et surtout dans l'assassinat du curé Olive, reste sous le coup d'une nouvelle accusation, — celle d avoir pris part aux ((intributions illégales , levées par le général Peyron, conini iinhiiii des tioiipes nationales dans les Baj^ses-Alpes. Amant Gay et les irfies Savon sont exécutés à la plaine Saint-Michel f!6 mai). Le lendemain, les plus louj^^ieux démagogues sont arrëlés, et le secrétaire du club ainsi (ju'un officier municipal pi dirent le suicide au sort (jui les attend. La fermeture du club de rue Tliubaneau, — signal de la désorganisation des socfétés jiopulaires du Midi ; tous les corps administratils changes ; le Conseil général de la commune remplacé par une municij)alité provisoire, furent autant d actes, qui témoignaient de la puissance des sections. Dans ce grand mouvement insurrectionnel , tout prouvait qu'il y avait des meDeurs royalistes; mais il n'avait pu réussir aussi complètement que par l'ardeur de rattachement qu'on portait aux Girondins. « Blarseille , dit M. Thiers, jalousait la suprématie de Paris, était irritée des outrages faits à son député chéri , Barbaroux , et prête à se soulever contre la Convention , si on attaquait la représentadon nationale. Quoique riche, elle n'était pas située d'une manière favorable pour les contre-révolutionnaires du dehors, car elle ne touchait qu'à Tltalie , où rien ne se tramait , et son port n'intéressait pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menées secrètes n'y avaient donc pas autant effarouché les esprits qu'à Lyon et Paris. »

La nouvelle de la proscription des Girondins (31 mai 1793) mit le comble à l'exaspération de Marseille, qui se leva des premières contre la tyrannie de Paris. Elle commença une procédure contre les (ueurt, et prépara une force de 6,000 hommes. De concert avec des députés de Lyon, de Bordeaux, du Gard, des Basses et des Hautes-Alpes, elle organisa l'insurrection , décida qu'il fallait réunir à Bourges une autre assemblée, oii chaque département insurgé enverrait deux députés avec un bataillon pour les soutenir, et rédigea une proclamation foudroyante, dont voici les principaux passages :

« Marseille déclare solennellement qu elle est dans un état légal

I)K .MAUSKII.I.K. 511

<Ii' résislance à l'oppression, r\ qu elIt' s autorise , par l effcl de la loi du salut public, à faire la guerre aux factit iix.

« Républicains I le signal est donné , les moments sont précieux et les mesures décisives. Marchons ! Que la loi entre avec nous dans Paris ; et, si vous en ignorez les cliemiiis , suivez la trace du sang de vos frères; elle vous conduira jusqu'au pied de ces murs, d'où sont sortis les (léaux homicides , les complots sanguinaires et Tagiotage dévorant , source de notre misère.

« Là , vous rendrez la liberté aux bons citoyens , la dignité à la représentation nationale. les scélérats disparaîtront, et la République sera sauvée. »

Le 11 juin . le comité général des trente-deux sections arriva à rBdtel-de-Ville ; et» après avoir requis le chef de la légion de service, de mettre en activité suHe-cbamp la moitié de chaque bataillon, il arrêta, au milieu du Conseil général :

«Que chaque section garderait les dépôts d'armes placés dans son arrondissement ; — que les numéros 1 et 2 seraient chargés de la poudrière d'Arenc , de Saint-Lazare et des Infirmeries ;

Que l'Arsenal serait gardé par les numéros 5 et 6; le FortSainh Jean pa r les numéros 1 6 et i 7 ;

Le Palais et la Commune par les numéros 1 5 et 1 S ;

La Citadelle par le numéro 20 ;

Le Fort Kotre-Dame-de-la-Carde par le numéro 2f ;

Le Port par les volontaires de la marine ;

La Monnaie par le numéro 2 ;

Va les chefs île légion recevraient le mot d'ordre du présidenl du euniilé général, lequel mot d'ordre serait changé tous \m trois jours, en attendant qu'on reprît l'ancien usage '.( arch. mimc. DE MARSF.ii Li. . » Aiiisi, toutcs Ics villes du Midi se fédéraiem pour venger la re|»iesentation nationale opprimée par la capitale. L insurrection eoiuplail soixante à .-uixaultydix départcnienls , tandis que Paris n'en avait que quinze ou viniît, pour lutter contre tous les autres et continuer la guerre avec I Kurope. Après une série de mesures générales et énergiques, la Conveolioa cassa le tribunal

• SïL'tic : P. IMoiix, président, Casfctanet ef LinMmc, «ecrélaires. — (DéUbèrbtioiiê Un Constii gênerai de ia commmie, registre n. 2, fui, d«mier<.)

Sli HISTOIRR

populaire el le coniilé central de Marseille , décréta Bariiaroux , qui élait pai vcim a s évader, et mit les patriotes incarcérés sous la sauvegarde de la lui. — Loin d'obtempérer aux décrets de la (]uiivention, les Marseillais mainlinrent leur tribunal , n élargirent point leurs prisonniers, et tirent même eonimeiiccr les exécutions. Ils luniièrent une armée de 6,000 hommes, qui s'avan<,a d'Aix sur Avignon, el qui, se liant aux Langnediuiens réunis au Pont-St- Esprit , devait soulever dans sa niai<iic les rives du Uiiône , de l'Isère et de la Drôuie, et se coaliser enliu avec les Lyonnais et avec les montagnards de l'Ain et du Jura. Alors, le général Dubois de Crancé, cbargé de réorganiser l'armée des Alpes, lit partir le général Carteaux à la téte de i ,oOO hommes d'infanterie et d'une légion levée en Savoie souh le nom de légion des AUobroges , pour se rendre à Valence , y occuper le cours du Rhône , et empêcher la jonction des Marseillais et des Lyonnais. Carleaux , parti dans les premiers jours de juillet , se porta rapidement stir Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit , oii il enleva un corps de Nimois, dispersa les uns , s'incorpora les autres, et s'assura les deux rives du Rhône. Il se jeta, immédiatement après, sur Avignon , où les Marseillais venaient de s'établir; il l'attaqua, le 27 Juillet, à la pointe du jour et fut vivement repoussé. Mais , pendant qu'on y discutait les moyens de soutenir le siège, il arriva du comité général de Marseille une dépêche, dont Tinterprélation maladroite causa une panique générale. Ignorant à ce moment la victoire des sectionnaires , le comité recommandait à Tarmée Blarseillaise de se replier sur la rive gauche de la Durance , dans le cas seulement où elle abandonnerait Avignon ; et Ton ne comprit pas le sens de celte recommandation. Garteaux, profitant de cette méprise, n*eut pas de peine à s'emparer de la place , et à rejeter les sectionnaires au delà de la Durance. Cette nouvelle, apportée à Marseille, le 28, par les commissaires civils , y répandit la consternation. La résistance était désormais bien difficile. Toutefois , en communiquant à la ville de Toulon, jusque là si ré|)uhlicaine, son esprit de révolte, Marseille eut encore i espérance de triompher. Elle orp^anisa une secon<le armée départementale, qui, sous le comiuandement du chevalier de Villeneuve-Tourrette, émigré, marcha au devant des conventionnels , campés déjà à Lambesc et à Salon.

DE M AltSK.II.I.K. 515

Villeneuve les mit en tuile et s insialla à Lambesc (3 aoùl). î.e 5, il arriva, à onze heures du malin, à Salon, que Carteaiix avait évacuée , pour se retirer sur Orgon , où it comptait repasser la Durance.

Cependant la Convention, ré.'^olue à réduire Marseille» avait ordonné à Brunet , général de Tarmée d'Italie , de faire avancerun corps de troupes, afin de prendre entre deux feux les sectionnaires qui Tenaient d'éprouver un échec à Cadenet. Mais la situation dangereuse, dans laquelle se trouvait alors l'araiée d'Italie, ne laissait pas au générai toute la liberté de mouvements nécessaire pour exécuter de pareils ordres. L'amiral anglais Hood , sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et l'amiral Langara , venu, avec des forces à peu près égales, des ports d'Espagne, étaient apparus dans la Méditerranée. Or , la présence de ces deux escadres favorisait la révolte du Midi , et empêchait les approvisionnements par mer ; en sorte que la Méditerranée n'était plus à nous , et le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais.

Dans ces circonstances, les meneurs royalistes insinuèrent l'idée de placer Marseille sous la protection des deux flottes. Accueillie par les uns, repoussée par les autres, elle n'eut qu'un résultat; ce fut d'amener un changement dans l'administration , dont les pouvoirs étaient trop divisés, pour qu'elle pût agir énergiqucment. Il fut donc immédiatement procédé à la formation d'un comité de auieU générale, composé du sept membres (1 laoùl); et, le lendemain, le peuple suivait pieusement l'imaere vénérée de la Vierge , soleunel- !i [ïioiit promenée par la ville , pour appeler sur lui sa divine misé- I icui de. Si un moment l'espoir rentra dans les cœurs , il fut de courte durée ; car l'armée de la Convention s'avancMit vi( [nt i» use. l.e 18, elle détilail dans la Grau et allait attaquer Salon. Les troupes marseillaises se divisèrent en deux corps, dont l'un se porta sur la route d Avignon , et l'autre sur la route d'Arles. Le 1 9, le combat s'engagea avant le lover du soleil. Au cri sauve qui peutl poussé par un grenadier de la section n*^ 7, la colonne de la route d'Avignon se débanda, et force fut à Villeneuve de se replier sur Lançon avec l'autre colonne. Ces nouvelles épouvantèrent Marseille, où les appro* vîsionnements devenaient de plus en plus rares , arrêtés qu'ils étaient, du côté de la mer, par les deux escadres , et , du côté de la

M« tiisTome

terre, par i administration tleparlementa!»' fie rilôrault , qui s'était reliré de la coalition (\n Midi. Les royalistes prolitèrent de retle situation critique pour remettre sur le tapis leur idée de recinirir à l'appui (le 1 amiral liood. — Cette fois, on envoya des députes aux Anglais et aux Espagnols , et même à Gènes , pour demander le iihre passage des grains. Le 22 au matin , la rrrL;;ii(' nntîlaîsc Némé&is parut devant Marseille avec pavillon parlementarre. i^un des membres du eomité de sûreté générale alla , h bord de cette frégate, sollieiter l'assislanee de l'amiral Anglais, afin de faire proclamer Louis XVII dans le département des Bouches-du-Hhône ; et l'amiral se hâta de sonder les dispositions des habilans de Maraeille , en leur adressant une proclamation , pleine de promes- 9§ss pour eux, — pleine de menaces pour la République.

Pendant ces négociations , l'armée départementale continuait son mouvement de retraite devant Carteaux. Ëlle avait formé ie projet de défendre les gorges de Sepièmcs , h travers lesquelles passe la route d'Âix à Marseille. Mais vaine était la résistance. Au sein même de la ville, l'opposition d'une section aux menées royalistes de la municipalité devait faciliter la victoire aux conventionnels et leur ouvrir les portes de Marseille. C'était la section n* H » dont Vidal eommandait le bataillon , fort à peine de 350 hommes. Ce bataillon se recruta bientôt de plusieurs patriotes des autres quartiers, et bivouaqua toute la nuit du 22 au 23 , de peur de se laisser surprendre par les autres sections. Attaqué , le 23 à midi , et resserré dans T^lUse des Prêcheurs, il soutint la lutte jusqu'au lendemain , et parvint à sortir de la ville , pour aller se réunir à l'armée de Carteaux , dont Tavant-garde , commandée par le général Doppet, était aux prises avec les troupes marseillaises. Ce renfort inattendu décida lè combsit en faveur des Républicains. Les gorges de Septèmes furent emportées; les Marseillais se replièrent en désordre sur lenr ville. Villeneuve , renonçant à y tenter une défense impossible , ordonna la retraite de ses bataillons sur Toulon ; et, le 25, à neuf heures du matin, Carteaux entra dans Marseille avec sa petite armée. — Cet événement en décida un autre, le plus désastreux qui eût encore aflligé la République. La ville de Toulon, qui, du républicanisme le plus exalté était passée au raodérantisme le plus funeste, fut livrée par des traîtres

DK UARSOIU.E. 517

aux Ai)^Hais ; et, sous prétexte de prendre le porl en dépôt pour le compte (le Luuib xvii , l'amiral liood le reçulpour l'incendier elle détruire.

Marseille n'avait échappé au danger d une pareille tndiison , que pour tomber dans un autre. Une fois au [touvuir de laCouventîou , la Terreur allait bienltU rép^ner dans ses murs. Le réiaMissèment de la munieij)alilé; la réouverture du rliil): \v désarmement des citoyens; l adliésion des assemhlées pï'uiiaires à la Ccmsliliition de 1 793 ; la réinstailalion du tribunal révolutionnaire; tels lurent d'abord les résultats de l'arrivée des représentants Albitte, Gasparin , Salicetti , Ëscudier et Nioclie. À la suite vinrent les proscriptîoDset les assassinats juridiques. Les prisons regorgèrent de suspects , et Téchafaud fut la raison suprême de la Montagne victorieuse. En succédant aux premiers conventionnels, — Barras, Fréroo, Robespierre jeune, Salicetti etRicord, du Var, poussèrent la folie jusqu'à vouloir supprimer le nom de Marseille , pour l'appeler la Ville sans nom ! El déjà, comme on avait fait pour Lyon , les plus beaux édifices de la malheureuse cité s'écroulaient sous le marteau des démolisseurs ; déjà riIdtel-de-Ville menaçait d'aug* menter le nombre de ces ruines désolantes , quand, à la prière de MicouHn et Lejourdan , une décision provisoire des commissaires , devenue définitive grâce au député Granet, sauva l'œuvre de Puget d'une destruction complète. En revanche, Fréron proposa de combler le poit ; ses eollègues combattirent eetle infernale idée, et en avertirent le eoinilé de salut public (jui repondit que , si l'on iniligeait à Marseille un aus.si cruel cliàlimeiit , Bordeaux devrait être rasée. <( Lli bien ! répliqua l'infâme I reron , Bordeaux , comme "Marseille, a eu ses HarI)aroux, Flordeauxest eriminelle. Si Bordeaux sV^t rendue coupable d'aussi grands attentats, il faut raser Bordeaux , il faut raser Marseille. »

Tandis que les représentants du peuple travaillaient , avec la guillotine, à l'épuration delà première des villes maritimes; tandis que quelques prêtres indignes, reniant le catholicisme , faisaient à la peur le sacrifice de leurs convictions ; et que Marseille célébrait pompeusement les premières décades et la fête de la déesse Raison',

' L'église des Précheim étolt devenue le temple de ta Rtison.

5IR HISTUlUK

— les dôpulés Girondins mouraient sur l'échafaud en criant : vive la népitblifjjue l ou fuyaient de ville en ville la rage de leurs persécuteurs. Les réjouissances publiques , qui eurent lieu à l'occasion de la prise de Toulon par le jeune Bonaparte , détournèrent un moment les esprits de ces scènes lugubres, par leur splendeur et leur originalité. Mais à peine le sourire se fut-il effacé des visages, que l'inslrument du supj)Iice remplaça le cbar de triomphe de la veille: qu'aux poétiques allégories succédèrent les arrêts de mort du tribunal révolutionnaire ; aux chants patriotiques les cris déchirants des victimes. Et comme , au gré des odieux proconsuls, le tribunal ne fonctionnait pas assez rapidement ; — comme les juges n'avaient encore livré que deux cents accusésà l'échafaud, — Fréron et ses collègues firent arrêter Maillet et Giraud , et créèrent une commission n)ilitaire , composée de quatre Parisiens : Leroy, dit Drutus, Lefebvre, Tibergeet Lépine (7 janvier 1 794). — (Renouveau tribunal de sang, jugeant sans accusateur public et sans formes judiciaires, voulut se montrer digne de la confiance des Montagnards; il servit à souhait leurs vengeances insensées, et fut assez expéditif pour lasser le bras du bourreau. Aussi , lier de son zèle et de son habileté , écrivait-il à la commune de Paris , peu de jours après son entrée en fonctions, en lui envoyant dix exemplaires de ses jugements : « Vous verrez que nous n'avons pas perdu un instant. La vengeance nationale est ici à l'ordre du jour ; la terreur est dans l'àme des lâches , des aristocrates et des modérés. Le glaive de la loi nous est confié ; il frappe journellement des têtes coupables. Il n'en échappera pas un , nous vous l'assurons. Plus la guillotine joue , plus la République s'affermit. Le sang des scélérats , des ennemis de la patrie arrose les sillons du Midi ; leurs corps fertilisent les chanips , la terre a soif de ces monstres. Nous travaillons sans relâche à faire disparaître des déparlements méridionaux tous ceux qui ne veulent pas la liberté , qui méprisent l'égalité, qui rejettent l'unité et l'indivisibilité de la Républicpie, qui n'aiment pas la Convention nationale, qui craignent les Jacobins et tous les Sans-Culottes nos frères. Çà va l»ien , çà ira mieux dans peu de temps. »

La commission militaire ne fut pas du goût du comité de salut public , qui la remplaça sur le champ par un tribunal révolution-

t>K UAHSËlLLIi;. 519

naire , sous la présidence de Bompard , ancien suisse de Tabbayc de Saint-Victor, à qui un misérable maître d*école , du nom de Riquier, fut adjoint, en qualité d*accu8ateur public. Avec un peu plus de légalité dans la forme , Bompard et Riquier continuèrent

l'œuvre d'extermination de leurs devanciers. Mais ils durent , à k'ui^iaud l'cjjjict , restituer les bénéfices de celte gloire sanglante à Maillot jeune cl à Giraud , que le li ibunal de Paris renvoyait à leurs fonctions, — absous, admirés, et le front ceint de la couronne civique.

Bientôt Marseille, où la lamine vint ajouter ses ani^'oisses aux horreurs révolutionnaires , n'eut plus rien à envier à ï.yon , à Bordeaux, à Arras, à Nantes; — Marseille eut son Collot^d iierbois, son ïallien, son Joseph Lebon, son Carrier ; — Marseille vit l'exécrable Maignet surpasser ses prédécesseurs en extravagantes cruautés. Maignet commença par accuser de tiédeur la commission municipale, et par en établir une autre à la hauteur des cîrconstances. Puis, ingénieux à se créer une plus vaste scène , pour y entasser les milliers de victimes , que convoitaient ses instincts de bête féroce , il apprit à Robespierre « que , le département de Yaucluse renfermant 1 0,000 aristocrates, dont il fallait purger la . France , il serait trop coûteux de les transférer à Paris ; » et le comité de salut public institua aussitôt » à Orange , un tribunal extraordinaire , dont le ressort comprenait tout le Midi. Fauvetti , Ragot , Meîlleret , Femes et Fonrosa en furent les juges , et rivalisèrent de fanatisme avec Maignet; si bien que le sang marseillais ruisselait à flots sur la place publique d'Orange , et que le nommé Juge écrivait à Payan , agent national de la commune de Paris : «Âmi, la ^all^e guillotine va tous les jours : suivant les a[)parenres, il tombera plus de trois mille têtes! » El ces lioiribie» paroles, comme un cri de haine sorti de la tombe de Marat , trouvai(?nt un écho sympathique dans le cœur des proconsuls qui, par toute la France , souillai<'nt la cause de la Républi(jiie ; béros de la guillotine , qui s entre-dcvoraient , comme les monstres de la Cable, et, mêlant à leurs crimes le ridicule et le burlesque , Aiisaient du mysticisme philosophique , en daignant substituer t Elre-Suprême à la déesse Raison , renvoyée à son boudoir. Maignet voulut imiter le grand-prétre Robespierre. Le jour, où l'on célébra la fêle de

5i0 HiSTOiniC

l'Etre-Siiprème (ii juin I79i), il |»aiut sur un aulel élevé à 1;» place C;i>lt'!lane ; et , prolaue représentant d un Dieu , tour à tour iK'sliluc rt réintégré par décrets de la Convention , il reent majes- Im'usoiiRnt , au milieu des hymnes et des nuages d encens, les lïonnnages symborKjues de TAfîriculture , de la Beauté, de la Jeunesse , de la Forée et de la Liberté. Mais le moment était mat choisi pour allermir la tyrannie avec des cérémonies religieuses ; mais les banquets patriotiques et les accolades entre soldats et citoyens étaient impuissants à resserrer les liens de la fraternité, dans une ville devenue un séjour de deuil et de désolation. Partout l'image de la guerre, la permanence de la fruillotinedémen* taient ces démonstrations de joie, celte réconciliation de commande. Rebecqui venait de s'arracher par le suicide à la fureur des Jacobins (à mai) ; BarlMiroux avait été traîné au supplice , la té(e fracassée par un coup de pistolet (25 juin) ; et les listes de proscription n'étaient pas closes encore! — Alors, les peureux se comptent et se rassurent. Enfin , le 9 thermidor, la lutte s'engage k r improviste, sans préparation, sans prétexte, en véritable révolte d'esclaves. Le lendemain, selon la prophétie de Danton, Robespierre était porté mourant sur l'écbafaud, aux acclamations banales de la foule, qui applaudissait , cette fois , à la dernière de ces sanglantes hécatombes, auxquelles elle n'avait jamais fait faute (28 juillet). A peine était-il tombé, que ses plus fanatiques partisans le livraient aux gémonies de l'histoire , et qu*un Fréron , — le Sylla dé Toulon , — demandait à la Convention nationale le rasement de l'Hôtel-de-Ville , « ce Louvre du tyran. » Vœu impie , dont Granet fit rougir son auteur par cette allusion écrasante • « Punissez les coupables et ne démolissez rien : les pieu es de Paris ne sont pas plus criminelles (jue exiles de Marseille auùl). >»

De la juin ru e de Tlu rmidor date une période nouvelle dan» l'histoire delà Uevitlulion Âla ïerretir sik ( cdèrenl la joie et l'espérance. Les exagérations riti(\'iié.!S du patriotisme révolutionnaire en avaient dei^oùte les esprils. La Cnnvenlion donna ses ])i eniicrs soins à la reparulioii de ])eaii( (>ii|i de rigueurs. Un élargit comme on avait enfermé , e"esl-à-(liri' en masse. A Orange . vingt-deux eondamnés allaient au supplice , quand un courrier extraordinaire apporta Tordre de sui^pendre toute exécution. A Marseille , on ne

MAItSKUXE. 531

8'exj)liqua pas d'abord bien la nature de la révolalioD . qui venait de s'opérer. Les Jacobins de la rue Tbubaneau ne voyaient , ne comprenaient qu'une cbose , la mort de Robespierre , du tyran qui aspirait à la dictature. Aussi , non seulementils envoyèrent à la Convention et au peuple de Paris , des adresses empreintes de celle pensée — que la chute du modcinc Catilina allait pcrmellre aux membres survivants du comité de salut public de persister avec énergie dans le système révoluliuiuiaire ; mais l'infâme Maiguet poursuivit, avec le même cynisme, ses monstrueuses extravagances , et contraignit les corps administratifs et la ^ai de nationale « à renouveler, sur l'autel de la patrie, le sejinent de faire une guerre d'extermination aux nobles, aux aristocrates, aux émigrés et aux fédéralistes, et de défendre la sainte iMontagne. (a. lardier). » L'aveuglement des esprits était si grajid , que , dans une lettre au club des Jacobins de Paris , la Société populaire , en -se plaignant de ce que le modérantisme relevait la téte , s'écriait : « Montagne , épure-toi , tonne , frappe , écrase , et la République est sauvée 1 »

La Convention, — qui avait déjà suspendu le tribunal révolutionnaire ; recomposé les comités de salut public et de sûreté générale, et arrêté les principaux agents de la dernière diclalure, — rappela bien vite le proconsul du Midi. Auguiset Serres, envoyés à la place de Maignet , inaugurèrent leur mission par un acte de justice. Le démagogue Reynier avait écrit à Tagent national de la commune de Chabeuil : « Une grande masse de patriotes intacts , ne formant qu'un faisceau avec la Société populaire, n'attendent qu'un signal pour consolider la République, en faisant disparaître par un 2 et 3 septembre tout ce qu'il y a d'impur dans Marseille.» — Les commissaires le tirent airèler et conduire au comité de sûreté générale. De là , comme on le dirigeait sur Paris, cent cinquante Jacobins aimés entourèrent son escorte , à l'endroit dit Les petites Grottes, et le délivrèrent. Cet audacieux coup de main averlit Auguis et Serres que leur autorité risquait d'èlre souvent méconnue, s'ils ne s'entouraient de forces imposantes, pour la faire prévaloir. A leur demande, 1,000 hommes arrivèrent de Toulon et entrèrent à Marseille , en dépit des ellorls des sans-culottes pour ébranler leur fidélité. Ces énergumènes se répandirent

m HISTOIRE

alors en récriminations et en menaces, îiiixqucUes les àc\i\ représentants répondirent par Je nonibrcuscs arrestations el pur fa mise en état de siège de la ville. Ces mesures . pleines de leniiete , exaspérènîiil les anarchistes. Dans leur rage aveugle , ils formèrent un rasseniblemeut considérable à la Plaine Saint Michel , se présentèrent devant riiôtel Bauveaii , où logeaient Serres et Au^uis , et leur dépêchèrent des envoyés qui , le sabre et le pistolet à ia main, demandèrent la liberté des ))alriotes détenus. Les deux représentants firent bonne contenance; «mais mal soutenus par la gendarmerie qui avait constamment secondé les cruautés du dernier régime , et qui avait fini par s'en croire complice et responsable , ils manquèrent d'être étouffés et égorgés, (thiers). » Cependant» les bataillons des Oravilliers et de Nyons, sur l'ordre du général Viilemalet , chargèrent le rassemblement et le dissipèrent, après avoir arrêté quarante perturbateurs, qu'on livra à une commission militaire (26 septembre). La Convention , instruite de ces événements, donna des éloges k la fermeté de Serres et d'Auguis,, dirigea de nouvelles troupes sur Marseille , licencia le corpa de gendarmerie et déclara qne les troupes de ligne avaient bien mérité de la patrie. La commission militaire , installée à la citadelle Saint-Nicolas, jugea immédiatement les prisonniers et en condamna cinq à la peine de mort. Cette fois, on prit des mesures vigoureuses pour réprimer toute tentative de révolte de la part des Jacobins; l'échafaud , dressé sur la Cannebière ; fut entouré de soldats et de canons , et les condamnés y montèrent en chantant la Marieiitaiise, mais avec plus de forfanterie que de noble courage.

Désormais c*en était fait de ce républicanisme farouche et gros* sier, qui était venu heurter û\ brusquement les molles et élégantes

traditions du dix-huilième siècle ; il se trouvait définitivement mis

à l'index. Comballus enlre la colère el la peur, voyant la ruine de leur funeste influence avec d'aiiianl plus de regrets que la vengeance les menaçait de toutes paris , les Jacobins comprtuaient enfin toutes les cuusé(juences du 9 Thermidor. Serres et Auguisen dirigèrent vingt sur Paris el changèrent un grand nombre de fonctionnaires. Caries , le président du club , se rendit justice en se

DB HARSEILUC. SâS)

suicidant , et la Société popuMrt prit , en s'épurant , le nom de

Club rérjénéré.

Ctpenilant , comme la violence provoque presque toujours une violence égale , la réaction se préparait terrible sous riii4)ulsion d'EsperletdeCadioy, que In Convention envo};i mallieureusement à la place de Serres et d Augui? ^janvier 179u). L'audacieuse tentative du 12 germinal (1" avril) servit de prétexte aux Thermidoriens pour prendre de nouvelles mesures répressives contre les Jarobins. Les premiers coups tombèrent sur les membres de la Montagne; on en arrêta une vingtaine , pour les enfermer à Ham , et du nombre fut Granet , accusé faussement d*ètre i instigateur des révolutionnaires du Midi. — Les deux partis n'en furent que plus ach^nés à se détruire. A Marseille , les proconsuls, devenus plus hardis depuis que le gouvernement , vainqueur en germinal , avait donné le signal des hostilités , sévissaient contre les patriotes avec la dernière rigueur. C'est alors que s'organisèrent des bandes ardentes comme le climat de Provence. Sous le nom decompa^te« Vfu Sokili elles parcouraient la ville fomentaient le tumulte , en plein jour, et allaient envahir les prisons d'Aix, pour égorger vingt-neuf prisonniers Marseillais, du nombre desquels étaient les femmes Boude, Fassy et La Ca«a/«(11 mai 1795). Le bonnet rouge, que Louis xvi avait porté , était hué dans les rues ; le règne de la jeunene dorée avait succédé à celui des sans-culottes ; et des «ntiteodir», .armés de bâtons , poursuivaient et assommaient les Jacobins jusque dans leurclub, en chantant le Béml du Peuple.

Tout en condamnant les crimes de la Terreur, les républicains sincères s" indignaient de ceux de la réaction , et s'alarmaient à juste litre de l audace du royalisme , que l'on avait cru si éloigné après les exécutions du tribunal révolutionnaire et les victoires de nos aiMJces , et qui soudain reparaissait plus menaçant que jamais. L'autorité proconsulaire ne passait des mains d'Espert et de Cadroy dans celles d Isnard , Cbambon et Guérin, que pour appliquer aux vaincus, avec une rage plus implacable, la loi des représailles. Proscriptions, emprisonnements, assassinats ne ces.saient de désoler Marseille. Aussi partout le désespoir des patriotes faisait-il explosion. A Toulon , ils s'insurgèrent, à Tinsligation des représentants du Var, Ëscudier et Charbonnier, égorgèrent onze

5ÎI HISTOIRE

cmij^rt's pi isc^nnicrs ; puis , réunis h des Jac(}bins Marseillais , ils soulevèrent tes ouvriers de l'arsenal , pillèrent le magasin des armes , et sommèrent le représentant Brunei d'ordonner Télargiasement des patriotes. Le représentantNion, qui était sur l'escadre, accourut; mais la sédition était victorieuse. Lesdeux conventionnels signèrent l'ordre qu'on leur demandait. Brunei , désespéré d'ayoïr cédé, sebrùlala (ervolte; Nion se sauva sur la flotte; et, — comme les insurgés se disposaient à marcher sur Marseille, dans le but de soulever tout le Midi, — Chambon, Cadroy et Isnard fireDi placer des troupes formidables sur la route, prirent toutes les précautions pour empêcher l'exécution de leurs projets , et n'eurent pas de peine , en effet , à mettre en pièces , entre Cuges et le Bausset, une poignée de marins, de paysans et d'ouvriers Uns discipline et la plupart sans armes.

Ces événements, — dans lesquels on crut voir une eomcidence avec l'insurrection du 1" prairial (20 mai), qui avait ensanglanté la Convention et coûté la vie au jeune et courageux représentant Féraud, — provoquèrent de nouvelles fureurs contre les patriotes. Charbonnier , Escudier , Btcord et Salicetti , accusés d'agiter le Midi , furent arrêtés avec d'autres Montagnards. On enferma , on désarma tous les hommes qui avaient chaudement servi la Révolution , et Ton exerça , à leur égard , des actes aussi arbitraires qu'envers les anciens suspects. Les royalistes triomphaient. Les insurgés de Toulon avaient rendu leurs armes et livré la place, sur laquelle ils espérfiient s'appuyer pour soulever la France. L'armée marseillaise y commit de déplorables excès, k ce point que le général Pactiiod , qui la commaiulait , fut obligé de faire bivouaquer le premier bataillun au Cliamp-de-Mars , à cause de son insubordinalion. Le jour , où elle rentra dans ses foyers (5 juin), allait y éclairer les premières scènes du plus déplorable épisode qui eût épouvanté Marseille. Nous voulons parler du massacre des prisonniers du Fort Saint-Jean. Là, Pbilippe-Égaliléavailalleiulu , dans les angoisses d'une dure captivité, qu'un décret de la Convention le ramenât à Pai is, pour l'envoyer à récliafaud : là gémis- Faient encore dans les fers, le duc de Monfpensier et le due de Heaujolais , ses fils , sa *4n^ur la ducbcsse de Bourbon et le prince do Conti. Vers cinq heures du soir , la horde sauvage des enfants

DE MARSKILLU. 5«5

du Soleil , conduite par le fils du maître de l'hdtel Bauveau et recrutée de plusieurs gardes nationaux revenus de Toulon , envahirent le Fort Saint-Jean. Armés jusqu'aux dents, la tète échauffée par des liqueurs alcooliques , et l*âme agitée de sinistres pensées de haine et de vengeance , ces misérables enferment dans la geôle le concierge à moitié mort, désarment et jettent l'adjudant Yavasseur dans la chambre deMontpensier et de Beaujolais, qui, croyant leur dernière heure sonnée , s'étaient barricadés pour défendre chèrement leur vie, et n'ouvrirent qu'après ^voir acquis la conviction qu'on ne voulait pas attenter à leurs jours. Robin, le chef de ces nouveaux septembriseurs , met des factionnaires à la porte de cette chambre, et donne le signal du massacre. Aussitôt lesassassins s'élancent comme des tigres, et d'un bond ils arrivent à l'un des cachots (le la seconde cour. Ils en font voler la porte en éclats , et vingt-six prisonniers expirent sous leurs conps. Deux ne réchappent flii'en fei^nianl d'être morts. Delà, les ép^orgeurs se ruent vers le cachot n" 1 ; — mais la j)orle résiste à leurs elTorls , et leur rage ne faitques'en accroître. En vain Pagez , le commandant du Fort, qui n'a pu rentrer que par e.scalade , — car on nvail eu la précaution (]*• lever le pont-levis, en vain Page/. t'>.Naic-f-il d empécber celte boucherie humaine; — il est désarmé et gardé également à vue dansïa chambre des i)rinces d'Orléans. Alors, maîtres d assouvir à leur aise leur soif de sang, Robin et ses dignes satellites pénètrent dans les cachots n*** 4 et 5 , égorgent et massacrent impitoyablement des malheureux , que de longues tortures leur livrent sans défense. Rien ne saurait peindre les horreurs que Dieu laissa s'accomplir dans les ténèbres de ces souterrains. Rien n'est comparable à cette tragédie sans nom, où bourreaux et victimes luttaient, les uns avec le délire d'unehaine aveugle et impie, les autres avec le délire du désespoir. Ce qui se passa de terrible et d'inconnu sous ces sombres voûtes , nul ne pourrait le dire ! Il y eut sans doute des résistances héroïques. Dans le cachot n*^6, Reinaud, son gendre, Baud jeune, et Garry abattent k leurs pieds plus d'un de leurs meurtriers . avant de succomber. Mais que peuvent des malheureux sans armes contre des cannibales, qui tous ont des pistolets à la ceinture , un sabre d'une main et un bâton de l'autre ; — qui se servent du canon , pour enfoncer

m HISTOIRE

les portes el m'ilrailler les prisonniers ; — qui jettenl enfla, par les soupiraux des cachots , de la paille mouillée avec des paquets de soufre enflammé, pour étouffer et brûler ceux que le fer et la mitraille ont épargnés. — Scènes dignes de la plume du Dante, et qui dépassent peut-être en cruautés ni«nslrueuses, en épisodes horribles, tout ce que la Révolution a enfantéd'horrible et de monstrueux ! Car les massacres de septembre eux-mêmes n'eurent pas un pareil caractère de férocité. IHins les prisons de Paris, les victimes tombèrent une è une, et pour ainsi dire sans bruit, sous la hache dies meurtriers, après un semblant d'interrogatoire, et presque avec une dernière lueur d'espérance.. La sanglante hécatombe du Fort Saint-Jean oGTre l'image de l'enfer, où toutes les furies , tous les démons se seraient déchaînés pour faire subir aux damnés les plus effroyables tortures^ Partout le sol est jonché de cadavres en lambeaux ou calcinés; partout les chairs pantelantes, les cervelles pen> dent aux aspérités des murs , criblés par la mitraille ; partout les échos se renvoient d'une voix lamentable et sinistre les hurlements, tes sanglots, les blasphèmes, — ce concert de clameurs confuses et horripilantes , tel qu'en peut soulever le Dieu des tempêtes, par une nuit ténébreuse comme le caiios !

Averti de cet odieux attentat , pendant qu il était à table avec Lecesnc , capitaine des c^renadiers du premier bataillon de Loiret-Cher, le général i^aciliud iail battre la générale, malgré Cadroy, et court au Fort Saint-Jean avec une compagnie de grenadiers. Il sonnait alors neuf heures, et la nuit était cumplète. Isnard et Cadroy accompagnent I( irénéral et Lecesne. On refuse d'abord de baisser le ponl-levis, et 1 un des massacreurs répond à un de ses complices efl'rayé de leur arrivée : « Je me f . . . . des représentants, et je brûle la cervelle au premier lâche qui voudra leur obéir. Allons , camarades , à la besogne ; nous aurons bientôt terminé. » Néanmoins , le pont-levis s'abaisse , et Cadroy, pénétrant l'un des premiers dans le Fort, à la lueur des torches , s'écrie : «Lâches que vous êtes , vous n'avez pas encore fini de venger vos pères et vos parents; vous avez eu pourtant tout le temps qu'il fallait pour celai j» Et peu après: « Ënfants du Soleil , conlinue-t-il, je suis à votre tète , je mourrai avec vous, s'il le faut ;'mais est-ce que vous n'avez pas eu assez de temps? Cessez , il y en a assez. »

liK MAilStILLE. 527

Pais, comme fanatisé par leurs cris de haine , ii ajoute: « Je m'en vala, faites votre ouvrage ! » Ainsi , loin de se présenter en libérateur» su milieu d*uii carnage qui dure déjà depuis trois heures et demie » loin d'arrêter te bras des assassins , Tinflme les encourage au crime et les protège contre les gardes nationaux. Et il faut que la fureur de cet homme soit bien insensée , pour qu'elle épouvante Isnard lui-même; — Isnard, son colique, et son émule en prosci'ipiions! Six égorgeurs, pourchassés par les grenadiers , et comptant également sur son approbation , s'offrent k lui , et lui disent : « Représentant , laissez-nous achever notre besogne , cela sera bientét fait , et vous vous en trouverez bien. Misérables ! réplique-t-il , vous me faites horreur ! — Nous n'avons fait que venger nos pères , nos frères , nos amis , reprennent les sicaires de Robin , et c'est vous-même qui nous y avez excités ! » A celte Dccusalion , troj) bien fondée, Isnard répond par un ordre d'arrestation ; et, (|uel(jues minutes après, quatorze brigands, cernés et saisis par la ('onipaf,'nie de Lecesne, ne doivent qu'aux instances de Paclhod , de n'être pas massacrés à leur (our.

Telles étaient les barbares représailles que provoquaient les souvenirs du terrorisme; représailles auxquelles rien ne manquait, pas même le regret de ne pouvoir les rendre plus barbares encore. Le lendemain de ces épouvantables exécutions, la froide inhumanité succédait au paroxisme de ta rage; et Ton se réjouissait de voir les blessés augmenter, faute de secours , le nombre des victimes de la veille. Ainsi , le commandant Pagez , dont le duc de Montpensîer invoiquaitia pitié en faveur de quelques mourants, promettait railleusement des soins plus ellicaces que ceux des chirurgiens. Cent sept prisonniers avaient péri dans la fatale soirée du 5 juin , et les bourreaux mécontents brûlaient du désir d'achever une œuvre si bien commencée. L'un d'eux, nommé Bouvas, iitlarevuedelapri-» son , avec quelques royalistes , pour insulter et menacer le reste de ses victimes. « Oui, scélérats , vous serez punis, leur criait-il ; vous vouliez une République pour dominer, mais nous aurons bientôt un roi , et les fleurs de lys sont gravées dans mon cœur. » Puis , apostrophant Fassy , dont la femme avait été égorgée à Aix : « J*aif!ans une boite une oreille de ta femme, ct»nlinua-tHl avec un atroce ricanement, si tu veux la voir , je (ela montrerai*»

528 iiiSTome

El Coules ces lâchetés , tous ces crimes trouvaient uDeencottragéante impunité. Gadroy rendait les assassins à la liberté et les laissait porter en triomphe sous ses fenêtres. En revanclie, on dénonçait comme terroristes, on maltraitait les grenadiers de Lecesne, obligé lui-même de se soustraire par la fuite à la fureur des royalistes. — Il est impossible de peindre Teffroyable anarchie qui désolait Marseille, depuis que la facliuii royaliste secroyail assurée du triomphe. Les massacres du Fort Saiul-Jtan avaiciu reujj>li la France d'épouvante et d'horreur. Mais la Convention, déchirée ellemènic par ses dissensions intérirurcs , n'avait ni le temps ni le pouvoir d'en enipêcher le relour; si im n (juc, livirssans frein à l'explosion de leur haine, les vaiîKjucnrs n'élairnt pas près de s'arrêter dans cette carrifTC de crimes. Kiiio^'iinentés sous le eoninianfîimrnt du nommé Destinpj, sahreiir éniérile, les é;j^orfîeurs s'appelaient les seuls honn^'tes rjena de la ville , et leur rej)aire Iiahitupl était le café Pilot, situé sur le Cours, au coin de la rue des Quatre-Pàtissiers. Là, ils organisaient leurs massacres , dressaient leurs listes, et puisaient , dans de nombreuses libations , le courage nécessaire à l'accomplissement de leur hideuse tâche; — là , ils se réjouissaient encore le verre en main, au retour de leurs expéditions, et se contaient leurs exploits au milieu des éclats de rire , des ap|)laudissemenls de tous. Celui qui avait le plus égorgé , était le héros du jour. Et de telles choses se passaient au grand jour , sans que les autorités militaires et civiles osassent réprimer, sans que la justice osâl frapper les coupables! Tribunaux, autorités militaires et civiles étaient les complices de ces attentats révoltants ; car non contents de les laisser commettre, ils s*y associaient en frappant les innocents, que le poignard avait épargnés; et des torrents de sang ne cessaient de couler dans la malheureuse cité, quand Fréron revint dans te Midi , avec la mission d*apaiser tant de passions haineuses. Fréron n*avait laissé , dans ces contrées , que d'exécrables souvenirs de sa première dictature. Le choix d'un pareil homme semblait donc une dérision et un triste présage. — Toutefois, il lui fût adjoint deux collègues pleins de prudence et de modération , Louis Julian et Alexandre Méchin. La présence de deux hommes de bien fut-elle un frein pour Fréron ? Ou, faisant un retour sur lui-même , ful-ii assez noblenienl inspiré

DE MAltôËILLK. &i!f

pour vouloir racheler un odieux passé à force de bienfails? Toujours est-il qu'il s'acquitta , k son lionueur , de la lâche qu'il avait osé aceepter. La journée du 1 3 vendémiaire , où Bonaparte mitrailla les sections sur les marches deSaint-Roch , avait rendu le courage aux républicains et diminué l'audace des royalistes. L'arriv(^e de Fréron à Marseille (31 octobre 1795) (lis[)ersa leb uiuscadins-égor^ geurs, dont le clief, Destin^: , avait enlin trouvé, dans une rencontre meurtrière, leclrâtinient dùà ses forfaits. Un moment, on crut que le poignard allait seulementcbanger de mains, et que les patriotes comptaient prendre leur revanche. U n'en fut rien. Frcron , n'écoutant plus désormais que la voix de la justice etde l'humanité, repoussa les avances des démagoguesi et , sans s'inquiéter de leurs menaces, mit sa gloire à réparer tous les maux , à guérir toutes les blessures, à réconcilier les partis , à effacer le sang qui couvrait les murailles et les pavés, à éteindre les haines qui couvaient dans les cœurs. A sa voix, les patriotes sortent de prison , les associations royalistes sont dissoutes ; le café PUot devient un corps-degarde , et l'immortelle Marseillaise remplace le Réveil du Peuple. Tout se régénère, tout rentre dans l'ordre, tout reprend ses conditions normales sous l'impulsion sage et intelligente de Fréron ; et la Tille , rendue au calme de ses beaux jours, k l'activité de son commerce, à la régularité de sa vie administrative et privée, accepte sans résistance la Constitution de l'an m (1 795).

Cependant, la Convention avait résigné ses fonctions entre les mains de cinq Directeurs, el, parce (Viil, la mission de Frei on avait besoin d'èlre confirmée par le nouveau gouvernement. Siméon , député des Bouches-du-Rhôneau conseil des Cinq-Cents, dénonça l'illégalité des pouvoirs du proconsul; Tex-girondin Isnard e! îe «]épuléJounlan d'Aubagne, incriminèrent violemment et inju.sk'iuent ses actes et provoquèrent sa révocation. A peine fut-il parti . que Marseille retomba dans l'anarchie ; la Consfihilion y fut suspendue el icréirime révolutionnaire remis en vigueur, ainsi que le régim(^ niililaire. Les royalistes repriienl le dessus, et l'émeute reparut dans la rue. L'agitation des esprits était si grande que, de peur d'y donner de nouveaux aliments, le corps- législatif recula jusqu'au 19 juillet (796, la tenue des assemblées primaires du

département des Buiulies-dii-Rliôue , pour rélecliun do> municipalités d'aiTondisscnicnl ; et (]iie le Directoire y suppléa par ia nominaliun d adiuiiiistraleurs provisoires , clioisis parmi les républicains. Mais te n'était que partie différée. Déjà , lu délivrance de quelques égorgeais avail vivement indisposé les patriotes ; et , quand arriva le jour des élections , I animosité était à son comble dans les deux camps. Un désordre inexprimable régna dans cbaquu section ; chaque assemblée devint un eliamp de l)ataille , où la violence prit la place du droit et de ia raison. Il se commit de part et d'autre des excès ïûouls ; le sang coula , et les opérations électorales s'acbevèrent au milieu des blessés et des cadavres. Deux mille cinq cents citoyens signèrent , à ce sujet , une protestation que Siméon appuya au conseil des Cinq-Cents , et le Directoire annula les élections. C'était là, il est vrai , une victoire pour les républicains; pourtant ce qui eh tempéra la joie, ce fut l'arrivée du général IVillot , royaliste forcené , nommé au commandement de Blarseille avec des pouvoirs illimités. La ville était toujours en état de siège , et le corps législatif avait rejeté une pétition qui en demandait la levée. A l'ombre de ce régime monstrueux , qui est le règne de l'arbitraire , del'insolence et de la brutalité , le général Willot signala sa dictature suprême par des proscriptions si iniques , si cruelles , que la municipalité du centre s*en plaignit énergiquementau Directoire. Malheureusement, la faction royaliste était assez puissante pour étouffer la voix de la vérité ; elle répondit aux récriminations de ses adversaires par Félection du général au conseil des Cinq-Cents. Alors, en effet, ses menées étaient devenues si actives , sur tous les points de la France , que le COUp d'Etal du hs Iruelidor {i septembre I 707) sauva seul le Directoire d'une chute imminente , et le pays — du retour de la guerre civile.

«Le 18 fructidor jet n la terreur dans les rangs des royalistes. Les prêtres ç( les émigrés , déjà rentrés en grand nombre , quittèrent Paris et les grandes villes pour regagner les frontières. Ceux qui étaient prêts à rentrer, s enfoncèrent de nouveau en Allemague et en Suisse. Le Directoire venait d'être réarme de toute la puissance révolutionnaire parla loi du 19, et personne ■ , ne voulait plus le braver, (tbikrs). » C'était maintenant aux

DKJiARSEILLE. 63t

patriotes à lever la téte ; ils dominèrent et réagirent partout avec

leur turbulence accoutumée. Mais nulle part ils n'abusèrent de leur triomphe comme à Marst-ille. Favorisés par l'apalhio du général Sahuguet, commaudanl de la ville , ils recommencèrent ces sanglantes représailles , qui , en se perpétuant chez les deux pdt iis , glaçaient d'huritur le monde tiuier. Le gouvernement dut songer enfin sérieusement à mettre fin à ces luîtes abominables, et , sur le reiui d u iiéral Bernadette , le général Lannes accepta la tâche de pacitier le Midi. Pilles, son prédécesseur avait été obligé d'y renoncer par l'insuflisancp de ses ressources. Lannes s'annonça par une proclamation qui intimida les royalistes. Les rixes et les assassinats cessèrent. Après son départ , quelques crimes horribles firent croire à l*impossibilité d'éteindre jamais cette soif de vengeance qui dévorait les deux factions. Néanmoins la sévérité des lois finit par avoir raison de toutes ces Aireurs impies. — Les visites domiciliaires , de nombreuses arrestations en imposèrent aux contre-révolutionnaires. Une commission militaire jugea sans appel tous les émigrés; puis un conseil de guerre fit le procès aux assassins des prisonniers du Fort Saint- Jean et de la maison d*arrèt d'Aix , et aux égorgeurs de la rue. Cétait justice ! Toutefois, ces exécutions , dans lesquelles se trouvaient trop souvent enveloppées d'innocentes victimes , et qui 8*aGcomp]issaient toujours au milieu des outrages , des menaces , des violences , des chants insultants d'une populace déchaînée , n'étaient pas des exemples salutaires. Elles avaient bien plutôt pour résultat d'entretenir, d'aiguiser la haine du parti vaincu. Avec ce système de bascule politique, qui, depuis le 9 Thermîdor, donnait alternativement la victoire à cbaque faction , on en était encore à ignorer que les uns et les autres devaient , pn prévision de la défaite , puiser des garanties mutuelles de sécurité dans la clémence et la modération. Aussi , à juçrer du courage avec lequel les condamnés marcliaient au supplice, au cri de vive le roi , quelle ne devait pas être l'animosité implacable des ressentiments dans l'âme des royalistes contraints de vivre dans le silence de la peur! — Lorsque'à la sentence de ses juges, l'un répondait : « Après ma mort , faites ouvrir mon cadavre; vous trouverez les fleurs de lys gravées sur mon cœur ; » — lorsqu'un au^re jetait

aux grenadiers , qui le coudiaieiU en joue, ces jiaroles ironiques : « Jf tiens voire Constitulion à la main , vous la fusillerez avec moi ! » — comment les patriotes ne devinaient-ils pas quelefanalisine politique , comme l'Hydre de Lerne -, a cent tôtes sans cesse renaissantes sous le fer des bourreaux?

C'est sous ce régime de ten-< nr- que s'accomplirent le renouTellement des trois municipalités, des juges de paix, des assesseurs et l'élection des députés au corps législatif. Le commandant de la place , Théodore Ghabert , avait eu la sage précaution de défendre aux citoyens de sortir armés, et de formerp dans les rues , des rasliemblenients au-dessus de six personnes , pendant la durée des assemblées primaires. Les royalistes intimidés se tinrent à l'écart ; de sorte que tout se passa avec calme , et Ton confirma la plupart des choix du Direotoire, pour Torganisation administrative, il n'en fut pas de même dans l'assemblée électorale des Bouches-du- Rhône , qui se tenait à Aix. Ll , comme dans les assemblées des autres départements, il y eut scission. Le district de Uarseillc resta dans la salle où Ton avait commencé les opérations électorales ; les deux autres districts allèrent se réunir dans un autre local. La première réunion élut trois députés au conseil des Anciens et quatre au conseil des Cinq-Cents ; la seconde nomma au conseil des Anciens Lcjourdan , Monge et le directeur Barras ; puis , au eonseil des Cinq-Ceiils , Pulycarpe Cunslant , N a loi re d'Arles, l^elisbier de Tara:3( on , et le général Chabert. — Le corps législatif, appelé à opter, annula les élections du district de Marseille , et sanctionna celles des districts scissionnaires (mars 1798). Le dépit des patriotes Marseillais se traduisit en fureurs nouvelles contre leurs adversaiies ; et, sousTauloritc despouque du généra! Quantin , successeur du général Chabert , les exécutions militaires se multiplièrent plus que jamais. Deux prêtres vénérables , Baudin et Donadieu , l'un ancif-n vicaire à Saint-Ferréol , l'autre alfaclie au séminaire du Bon-Pasleur, furent accusés, jugés et fusillés comme émigrés. — Ce double assassinat juridique dut peser éternellement comme un remords sur la conscience des juges ; car ces deux victimes étaient les idoles de Marseille « — Donadieu surtout , qui avait dédaigné de racbeter sa vie par un mensonge indigne d'un serviteur de Dieu, Aus»i , la mort de ces deux

DIS MARSKILLE. 533

lioimnes vertueux causa-t-elle , dans la ville, une sensation <!ouloureuse et un ileiiil général. Mais le conseil de guerre n'élait pas à bout d'iniquités. Les deux frères Lanre , dont le plus jeune prouvait péremptoirement par un alihi qu il n'avait point participé aux massacres du Fort Saint-Jean, venaient également d'être condamnés à mort , lorsque le président du conseil de guerre , I.ucolle, convauu'u de rimposlure des accusateurs , fit casser le jugement de Laure jeune par le conseil de révision. L'ainé fut exécuté, et son frère, condamné une seconde fois par le conseil de guerre de Grenoble , s'évada , et s'embarqua pour l'Âmérique. La conduite de Lucotte avait été noble et généreuse , en cette circonstance ; elle ne lui valut que la baine des démagogues, les persécutions du général Cbabert et sa destitution. Cestdans cet état d'irritation que les élections de Tan vu , qui furent les dernières , trouvèrent les patriotes, — résolus, cette fois , à faire tous leurs efforts pour ne pas être exclus du corps législatif. Leur attente ne fut pas trompée. Le ci -devant marquis Antonelle, le cbef des Babùuvisies de la Provence , élu avec quelques anciens Montagnards par les Jacobins Marseillais , alla porter au conseil des Cinq-Cents le singulier mélange de ses qualités aimables et de ses doctrines subversives et sanguinaires ; et les Jacobins purent encore épouvanter la ville du spectacle de leurs violences jusqu'au jour, oii la révolution du 18 brumaire (9 novembre 4799) vint mettre un temps d'arrêt à nos discordes civiles et substituer le règne de la gloire au règne de l'anarcbie.

CUAPITRË XXIV.

Description de Marseille aux xviue et xi.k" siècles. — La Vieille Ville et la Nouvelle Ville. " Pag«t.«- LWtelHle-Vilte. — InscriptioM totiiiM. U gnnd stmoiI des galères.

Rivc-NeiiYc. — Théllies. — Désaugiers et Jtoqaelin. Cbaiiet Delanoix , pcéfel des Bniu lii '-iiu-UJiûno. — Boulevards. — r.onrs nrmnparte. — Lecomlede Villeneav^ UargemoDt. — Les prisons. — î.a nouvelle myi^iu d'arnM. — I.p porl Pipinlonné. — La duchesse d'Angouléme. — L'arc de Iriouiplie de la porte d'Aix. — Sialistique. — La Bastide. — Notre-Dame-de-Mïarde. Le poMe Scodéri. — Chepelle et DictainonL^ La tiatiie de la Vierge. — La Ibolaioe d'HooiM. — ConiptniaoQ de Stenti

Une fois rentrée dans les voies d'ordre, d'où l'avaient violemment arrachée les tempêtes politiques , Marseille, mutilée parla main part'icide de .ses enfants, songe à réparer ses forces, à effacer le sang qui souille sa robe , h panser ses blessures profondes , à cacher enfin sous un masque riant les cicatrices de son visage. Uàtons^nous donc de retourner sur nos pas, pour reprendre son portrait su point oii nous l'avons laissé au chapitre x. Cinq siècles d'une existence orageuse ont dù sensiblement altérer ses traits. Complétons, par celte dernière esquisse, la comparaison, que nous avons

HimiRK DE MAHSKILLS. 635

voulu établir entre les Uois caractères de physionomie bien dis- • liucts de la ûlie de Pbocée.

De la Cité grecque — il ne restait, on l'a vu , anrun vestige au xiii"* siècle. A la riche et imposanle archiui lun îles monuments, bâtis à la taille des nobles desceudanls d Alhenes, nvnient alors succédé, connue nous l'avons dit, «un labyrintlic de rues sombres, étroites et sales, un amas de maisons en pans de bois noirci par les pluies et le temps, dont les pigaous aigus laissaient reluire l'ardoûe au soleil. »

De la Cité du moyen-âge , — nous retrouvona aujourd'hui , — sinon les maisons en pans de bois noirci ; car on se souvient que, loradu siège d'Alphonse d* Aragon (1423). Tincendie dévora presque la ville entière, — nous retrouvons la physionomie «sombre et sale» dans la partie eomprise entre la ligne méridionale de la porte d'Aîx à la Gaonebîfere, la ligne occidentale de la Cannebière au Port , et la ligne circulaire qui , partant de l'extrémité du Port et longeant la Tourrette et le boulevard des Dames, aboutit à la Porte d'Aix. Aussi lui a-tH>n conservé le nom de Vieille' Ville, Les rares embellissements, que les vicissitudes du temps et les révolutions y ont rendus nécessaires, ressemblent à des couches de fard et de blanc plaquées sur les joues d'une coquette surannée ; ils n'en font que plos ressortir la laideur et les rides. Elle respire la tristesse et la misère. Là se sont perpétués jusqu'à nos jours les mœurs, l'ignorance , i'ididme du moyen-âge, la piété et le culte des ancêtres. Lâ, par un privilège caractéristique , on a relégué l'Hôlel-Dieu , la Charité , ces asiles de la souffrance ; le Palais-de- Justice , cet autre hospice des intiniiités sociales ; le Monl-de-Pielé , cette dernière ressource des mallicureux, avant la ressource do la mort. L'Hôtelde-VilIe seul suffirait h l'orgueil du la vieille Cité, si, en lui tournant dédaigneusement le dos, il ne semblait étaler les beautés sévères de sa façade majestueuse aux regards de la Ville nouvelle, comme pour lui dire : « Je n'appartiens qu'à toi. »

C'est de Louis xiv que datent réellement les fondements de la Cité moderne. £a la dépouillant de ses privilèges, en humiliant sa lierté,

536 HJSTOIIIK

il voulut parer sa victime, comme pour lot foire oublier Tamertumedu calice. APuget , enfant de Marseille, revenait naturellement, en cette occasion, la gloire d'exécuter la volonté du i^rand roi. Mais il fallait à l'illustre artiste do l'air et de l'espace pour le devcloppuaiL'iil de ses idées gigantesques. A cet effet, on ahattit le rempart qui longeait le Cours, et l'on recula la teinture de pierre jusqu'aux jjoulevards actuels. Malheureusement , on ne suivit pas tous les plans d'agrandissement que Puget présenta. Dans ce qui en fut adopté , quant au percement régulier des rues et quant aux édifices, que l'on admire encore de nos jours, il ne faut voir que l'ébauclie grandiose elles lignes iiardies d'une Ville, qui, dans sa pensée, devait ressusciter les merveilles de Bahylone. L'Hôtel-de- Ville même estljien loin de ce que le maître avait rêvé. Ce monument, écrasé de trois côtés par un pâté de maisons malpropres , est efTeclivement d'une excessive simplicité arcliite( turale. 11 forme deux corps de bâtiment, reliés par un pont. Sur la façade, un écusson aux armes de France mérite particulièrement l'attention des connaisseurs. Quoique les armoiries aient été mutilées pendant la Révolution, ce qu'il en reste décèle assez l'œuvre d'un vaste génie, pour que les Anglais en aient offert son pesant d'or. Au dessus du balcon est le buste de Louis xiv, entouré d'emblèmes guerriers et surmonté de son soleil. Après avoir donné un coup-d'oeil au grand escalier , puis à la statue de Liberlat , et visité la grande salle » on a vu tout ce que rHdtel-de-Yille offre de remarquable.

Cest sur remplacement de Tancien Hôtel-de^Ville que Tédifice actuel fut commencé le 25 octobre 4633 , et Ton grava cette inscription sur la première pierre :

Anno à CktisU mtalibus

MDCUII

Irmoeentio x iuprtmo retigiomi antistile Lttdovieo xiv à Dto dalo GaUiarum rege Ludovico Borbonio de \endome pari Francim tolimque Mariliniœ Avaricorum principe duce de Mercœur gaUo

provinciœ pro rege cnmilialem basilicam vetustate hiboranlcm sua à prope ruimm minitantem

Ue NAllilKlLIJf. 537

nobilissimi clarissimique

Massiliœ civilatis cousulcs , ejusdcmqu'e gtibcrnatores virj i !nn t issiwi nobiltsstmus <]aspard rfc Villages, />. de la Sulic , Laurent iris Gilles, nobilissimus scutarius, Jacobus Beau civis , necnon nobilis Ludovicus de Monier D. de Maubomquet

assesmr patres patriœ pro suo in rem publicam studio curaque singulari

comitium hoc

Usu per commodum visendum siiu ol (janlia singuUxre à fwtdamenlis eirtrifi curaveruni cfdidbu^

Nobilibus Pelro de S mimati et Antonio de MonsHer Petro Gueidon nobUi scutario et Acassio Houx ctve atque œternum memoraiidi operis mouxiinentum Hune jtrimariiim lapidem jautto omine posuerunt Die XXV œlobrU.

T.o père Bougf rt-l rrrivit, à la gloire de Marseille, rinscriptîoti qu'oD lit sur la façade du monument : « bassilu raocBNSiuM filia . etc. » et le Conseil municipal de l'époque eut , en revanche, la funeate pensée de faire graver, dans la grande salle , ce honteux panégyrique : •Ludovicus tnagmis , $in»fnajoribus major ^uipienti iHnert>â sapiendor, iptofortior Marte , êarâ marique welar, piratai fiUmineo (e/o, Leonem beigieumpugnâ, aqwlam ûnatriaeam ferra , Aarettin armU ogicioM , mas votuntariâ pace victorias devieit. »

Puget n*entreprit qu'en 1666 les embellissements qu'il lui fut permis d'exécuter, et ils ne furent terminés qu'en i 694. Désormais, la Gîté moderne était sortie du cahos par la puissance créatrice du génie. Une fois les fondements posés , une fois la voie ouverte aux jeunes générations, rœuvrederéédification devait rapidement se poursuivre. L'année 1 774 vit s'élever le quartier de ta

rue Paradis , et la belle me de Borne continuer, sur remplacement

tu

5at HISTOIAE

du Vieux-Chemin de Home, la grande ligue qui commence

à la Porte d'Aix, pour aboutir à l'obélisque delà Place Casttllane. Un an s'était à peine écoulé, que quelques propriétaires créaient , au cœur de la ville . entre la rue >'oailles et la Place des Fainéants, une promenade pleine de charmes , en ornant de plusieurs rangées d'arbres le Cours des Capucines. Ce sont les Allées de Meilhan et des C jpucwes , dont leséclicvins l)apiiserent les premières du nom de M. de Senae de Meilhan, intendant de Provence.

Entre autres édifices remarquables , dont Louis xiv avait dot«* Marseille, nous citerons un Arsenal quil lit bâtir à grands frais tout à Tcntour de la partie méridionale du port , pour le service des galères. — On voit encore, vers le milieu de la rue Sainte, quelques vestiges du long mur qui le séparait du reste de la ville. Quand , par suite de l'abandon délinilifdu svstème des galères, dans les dernières années du \\m^ siècle , la marine royale de la Méditerranée transporta tous ses grands établissements à Toulon , — l'Arsenal fut évacué ; ses nombreux magasins furent loués au commerce , et son enceinte devint une vaste solitude. Par l'inteiv médiaire de Malouet , commissaire spécialement délégué , le gouvernement en proposa l'acquisition à la ville , qui l'accepta pour le prix de dix millions de livres (10 marfi478f), et revendit les terrains à une société de négociants, moyennaut cinq milliôns (6 juillet 4784).

Les acquéreurs avaient fait là une de ces heureuses spéculations qui profitent à tout le monde ; car bientôt les beaux quartiers de Rive^Neitve devaient s'élever comme par enchantement à la plaee occupée par l'Arsenal. En eflèt , «le plan une fois arrêté , l'exécution suivit de près ; on vit dans l'espace de quelques mois les mes s'aligner, les quais s'élargir, des constructions rivaliser de magnificence , une salle de spectacle , disputant de prééminence avec les plus beaux théâtres de la capitale, dominer un quartier superbe et donner une incalculable valeur à ses avenues et à ses alentours. (ladtarb). »

II n'existait alors qu'un seul théâtre , situé rue Vaoon. Mais il était tellement délabré qu'il y avait urgence d'en prévenir la ruine complète. On en construisit quatre en quinze ans. Gdw, que nous venons de citer, est le Grand^Théâtre , dont la façade sert

de l'urid à la rue Bauveau. L'iiiteiitlaiil de la province en posa la première pierre, le 14 juillet 1786, au nom tlu maréchal de Bauveau, gouverneur, et en présence du corps municipal. La salle fut livrée au public , le 31 octobre 1787, et en même temps on terina celle '\r la rue Vacon.

Trois ans après , on ouvrit , rue Pavillon, un nouveau Théâtre, exclusivement réservé au mélodrame et au vaudeville. Mais, comme il ne remplissait pas les conditions imposées plus tard par les règlements de police , il fut supprimé.

Il y avait jadis , rue Thubaneau , un Jeu de paume , sur l'emplacement duquel on bâtit une salle, qui, successivement club , théâtre et salle de concert , retentit, tour à tour, des décl^mniions furibondes des plus forcenés démagogues ; — des joyeux ilonflons du vaudeville , sous la direction du spirituel Désauguiers et de Jacquciin , alors au début de leur carrière ; — et de la puissante barmonie des chefs-d'œuvre de Gluck , Haydn et Méhul.

L'architecte Paul Audibert donna le plan d*un Théâtre-Français» en 1 801 , et ron en posa la première pierre, le 7 mars de la même année. Depuis qu*on a cessé d'y jouer les immortelles comédies de Molifere et les tragédies des grands maîtres , il a pris le nom plus modeste de Gymnote MàrteiUaU*

Cependant le temps marcha ; — avec lui vinrent les tourmentes révolutionnaires, et, à leur suite, les dévastations matérielles de la ville ; corollaire inévitable des dévastations sociales. Alors, quand l'horizon se fut éclairci , quand le ciel fut serein , le soleil éclaira bien des ruines. Pour les faire disparaître du sol , pour rendre à une population, épuisée par les combats et la misère, la noble activité du travail et les richesses de Tinduslrie , — le premier préfet des Bouclies-du-llhùne, — - caria Consliluliuii de l an viii venait de créer les Préfectures et les Sous-Préfectures, — conçut un projet qu'il eut le bonheur de réaliser. M. (Jiarles Delacroix, c'est le nom de cet administrateur, dont les Marseillais chérissent encore la mémoire , avaitétabli sa résidence à Marseille , conformément à la décision du gouvernement, qui jugeait que la ville d'Aix n'avait pas assez d'importance pour rester chef-lieu de dcparlemenL — M. Charles Delacroix était un homme éclairé et un philanthrope; il avait donné des preuves d'habileté, comme ministre des relations extérieures, sous

640 lltSTOlUK

le Directoire. Il voulut laisser de glorieux souvenirs de son passage à Marseille et mit tousses soins à l'embellir. Il commença par faire abatlre le long et triste mur d'enceinte , qui séparait la ville de SCS nouveaux faubourgs, et lui substitua une double rangée d'arbres sur le sol nivelé et ameubli. « Cela fut appelé pompeusement le& Boulevards. (îr.n es au magistral homme de goût, ces plantations se prolongèrent juâ(ju'au Cours Bœiaparte, promenade charmante, ombragée en été , abritée en hiver , qui conduit par une montée douce jusqu'au pied de la montagne du même nom , débaptisée en 181 4, rebaptisée (mi 1830. Un zigzag en dissimulant 1 escarpement, ou arrive enfin sur un plateau, ancien domaine des chèvres , d'oii l'œil ravi parcourt l'imniensilé. Le pavé des rues n'existait plus, moins par les ravages du lenips que par l incurie administrative ; un marais bourbeux en occupait la place. M. Delacroix répara les dégradations et y joignit, à la grande joie des piétons, des trottoirs, innovation presque encore inconnue dans les grandes villes. (ladtabd). »

M. Delacroix eut un digne imitateur dans le comte de Yilleneuve- Bargemont, préfet du déparlement sous la Hesiauraiion. Pendant les quatorze ans d'administration de ce dernier, la ville subit de notables métamorphoses. — Dans l'espace seul de sept ans, de 1815 à 1822, on y vil s'élever 720 maisons, et de 1822 à IS30, la progression a été la même. Hais deux monuments surtout hoooreroBt toujours la mémoire de M. de Villeneuve : la nouvelle JfotMfi d Arrêt et le Part JHeuàonné,

Les prisons du Palaisnde-Justice étaient insalubres et tellement mai disposées , qu'on y entassait péle-méle , en compagnie des voleure et des prostituées , les jeunes garçons et les jeunes filles à qui la sévérité paternelle* voulait infliger un châtiment correctiomiek Il résultait de cette infâme promiscuité que , loin d'être un lieu de pénitence et de réflexions salutaires , elles étaient une école de vices et de débauche, M. Segaud , qui , en sa qualité de médecin des prisons , avait été à même d'observer les dangers d'un pareil séjour, sous le rapport physique et moral , en appela à la sollicitude du préfet. — Ce ne fut pas en vain; car le Conseil général tlu département tui bientôt saisi de la question par M. de Villeneuve; et , le lu octobre 1820, on posa, dans 1 ancienne enceinte

DK MARStlUX. 54i

(les Présentines près la Porte d'Âix» la première pierre d'une Maison d'Ârrèl , dont les salles, convenablement distribuées et aérées, furent en état de recevoir, en les prévenus et les

condamnés.

C'est cette même année de 1823 que surgît la pensée d'un port , oit les bâtiments de tous calibres , arrivant des pays infectés de la fièvre jaune, pussent purger leur quarantaine. Cette affreuse maladie exerçait alors assez de ravages en Espagne, pour inquiéter le commerce marseillais. Linlendance sanitaire communiqua ses craintes au comte de Villeneuve, qui en référa au gouvernement. L'espace , compris entre les rochers de Pomègue et de Ratoneau , parut un endroit convenable à Texécution du projet, et la duchesse d'Ângoulème vint exprès, pour y jeter la première pierre. Deux ans k peine s'écoulèrent , et le Port Dieudonné , — défendu par le Château-d'If , par la Tour de Pomègue, par le Château de Ratoneau, et par plusieurs batteries , — offrit un abri sûp et commode à cent vingt vaisseaux de toute grandeur. La reconnaissance des Warseilhii.s lui avait fait donner le nom du Hls du roi qui venait de leur faire un si riche prési iu. La servilité du (Conseil municipal ronsai ra Ii' Irioinjdic do l absolulisme en l'Espagne, en posant, le C iiovi-inhi e 1 H2.l'y, la prcruiLTC pierre de i' Arc de Triomphe de la Porte d'Aix , rh vé à la gK)iie du héros du Trocadéro. La Révolution de Juillet le destina à rappeler des évéïn ini iils plus éclalauLs et qui laisseront un plus long souvenir : les victoires de l Empire. Les bas-reliefs de la face , qui regarde la ville , sont l'œuvre de M. Ramey: quatre statues sont placées au faite de cette façade, terminée depuis peu seulement. La face extérieure, achevée en 1835 , est ornée de bas-reliefs et surmontée de quatre statues allégoriques, dues au ciseau de M. David, d'Angers.

Toutes ces heureuses transmutations, — que les années ont insensihlement complétées, en couvrant de constructions chaque jour plus élégantes les grandes artères de la ville, — font maintenait de Marseille l'une des plus belles, des plus curieuses cités de TËurope'.

* £q 1778, lapopulaltoa deManeiUe éimi de 90,050 habitaoU, Dans le coaraot de»

5H HISTOIRK

I>u ioiid <i line vallée immense , dont la Cannehière est le centre , elle s'étend au loin en ampliillieàtre circulaire, depuis la plage de la Tourrette jusqu'au Pharo. A voir à ses pieds les fîols calmes et purs de la Méditerranée , à son front cette luurunnc de granit , dont la montagne de Notre-Dame-de-la-Garde forme l'aigrette, et au dessus de son front ce ciel presque toujours bleu, presque toujours inondé de soleil, — on ne peut se défendre tout d'abord d'une admiration profonde, tant il y a de poésie et de ij^randeur dans cette nature sauvage et puissante. iMais Taridité du paysatre finit par fat!p:uer le regard , par attrister h' rmir ; si bien (jn nu entant du Nord, que le hasard jette là comme sur une terre d exd , se prend bientôt à regretter ta luxuriante végétation de ses contrées.

C'est là une preuve de plus de la diiTérence qui existe entre la Cité grecque et la Cité moderne, puisqu'il est avéré que, du temps

cinquante dmittres tooées , elle a (\onUL Vdd te pnigressioD qu'elle a rahrie , dans un

Bccroissemeol . qiip la position pris»^ , à notre époqtJe , par le port le plus important de la Méditerranée, doîl accélérer encore: tu IHIK).— lO'i.UOO habitants. En 1810,— 104,010. Eal820.- 140.170. En 1830, — 150,051. En 1840.— 171,00(5. En 1850,—

En 1778, il avait 7, 178 maisons dans la ville , et 4,187 à la campagne , c'est à dire dans le Irnitoire commiuml. En 1800, le nombre des premières s't^ievaità 10,150, et celui des secondes à 8,350. Eu se basant i>iir ia populatioo , on pourrait croire que lo nombre iks ntiaonsde la ville doit être, aujourd'hui , au nmiw de 80,000. Mais on m tromperait. Antrcfoit, les nuisons étaient petites. Généralement eOea cenlenaient àpeine une ou deux ramilles , trois au plus. Les constructions modernes sont vastes , et aussi élégantes que commodes ; en sorte qu'elles absorbent la superficie de twcraio que 20»000 maisons et plus eussent occupée , il y a cinquante ans.

Qoant avx maisoas de ta campagne, pour qui sait ce que c'est que te btutid* munHUâii^, il n'est pas douteux que le nombre en ait augmenté dans une pragresaion iclattvement importante. Nous ne sonnons mieux faire , pour en donner une idée exacte , qnedo tiana' cnre le passage suivant d'un opuscule publié en 1833 :

f Chaque habitant aisé de Marseille a sa bastide duns le terruir, et pour qu'il y eût place pour tous , il a bien fallo que les baUtién se serrasaeirt on peu. Beancoop qui n*oiit pas maison de ville ont maison des champs. C'est que la campagne est un besoin dans les moeurs marseilloisi^s. La trt.«ftVp est le meilleur repos à foules les Tali^jucs lîe rinduslric et du commerce ; la bastide où l'on va le samedi soir pour en revenir le lundi matin ; la haHlâ* bien chaude et bien close f avec ses mûriers devant la porte, sa vigne et ses oliviers tout autour, et au bout te poste à feu. Le poète à feu » o*est la poésie , c^est le drame de la bastide , c'est la première et ta plus haute expcesaion des joies hacoliques do dimanelie d'aotoauic.

• D y a 20,000 postes aui environs de Marseille. »

DB HAhSEILLE. 543

de César, la jeune Phocée vivait à l'abri de sombres et majestueuses

forêts. D'ailleurs, rien ne rappelle guère le souvenir de cette époque lointaine; et la montagne, où la superstition païenne immolait des victimes sous le teuillagc épais des grands cbénes , a depuis échangé sa première et sinistre célébrité contre la célébrité , que lui ont acquise la piété des ûdëles el la raillerie de deux poètes.

Au xiii*^ si^^Ie , un solitaire , nnmmé Pierre, avait établi son gite sur le sommet de Notre-Damc-de-Ia-Garde. Guillaume, abbé de Saint-Victor, lui fil bâtir une maison et une église, en l'autorisant, moyennant une modique redevance, à tirer parti des terres environnantes. LaCbapeile, placée sous l'invocation delà Vierge, devint un but de pèlerinage ; or, dans la multitude d'ex-voto et d'offrandes , qui tapissent ses murailles et sont suspendus à ses voûtes , la patience du chroniqueur pourrait découvrir le secret de bien des larmes, de bieu des terreurs , de bien des drames intimes.

On renferma cette Chapelle avec la Tour d'observation dans le Fort que François i** fit construire , en 15915 » des débris du couvent des Gordeliers. C'est ce Fort, dont Louis xiy donna te gouvernement au poète Scudéri ;

GouveroMoeiit commode et beau ,

A qui suffît , ponr totitn garde , Uo Suisse avec sa hallebarde Peiot sur la porte du cMleau.

Malgré cet humiliant quatrain , échappé à la verve de Chapelle et Bachaumont, Scudéri persistait, parune espèce de fanfaronnade, à exalter son mince gouvernement ; il lui avait même consacré une large place dans un poème. « Une description magnifique, qu'on a faite autrefois de celte place , racontent malicieusement Chapelle et Bachaunn nt , nous donna la curiosité de l'aller voir. Nous gnnijuimes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette montagne , où l'on est surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte , mais doucement, de peur de la jeter

:,U HlSTUlUE bE MARSEILLE.

par terre; et, — après avoir lieurle longtemps, sanseoLendre même un chiea aboyer dans la cour,

• De$ geos , qui travaillaient là proche , Nous dirent : Messieurs , là dedans On ii*0alra plus depuis longtemps ; Le goQTeraeiir de cette roche , Retournant en cour par le coche , A , depuis environ quiaie aos , Emporté la def dan* M pedw. •

fin dépîl de cette innocente raillerie , Notre-Daoie>de-la-Garde

n*a jamais cessé d'être entourée d'une profonde vénération ; c'est le mont Sinaî des marins Provençaux ; et , tous les ans , l'on en descend la statue de la Vierge , pour la promener solennellement dans la ville , le jour de la F»'le-Dieu.

JNous avons dit que rien ne rappelle le souvenir de la Cité des premiers âges; nous nous trompions. Ensuivant la rued'Aubaî^ne, on rencontre sur son passage une belle et simple chose; — une fontaine avec cette inscription : les descendants des Phoch ns a Homhe. Soit hasard, soit pensée, il y a un magnifique platane grec qui ombrage le monument et le buste si ( umui d i «ifs^; — par-dessous un grand lavoir troyen, comme à la y<M'W Scée , sur les bords du Simoïs. C'est un chapitre del'Odysseeen action. Ainsi, celle noble tèle d'Homère, celte déilicace , ce platane suilisent pour révéler à l'étranger la poétique origine de Marseille; et le Lacydon , seul et dernier monument de la puissance et de la gloire dêâ premiers Marseillais , peut au besoin en témoigner hautement.

Mais les mœurs, le caractère et le type du peuple primitif ont disparu; et l'on peut dire, de la société marseillaise actuelle, ce que Sterne disait des Français : « — C'est une pièce de monnaie, dont l'empreinte s'est effacée à la suite d'une longue et active circulation. »

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