DE MAK5£1LL
Casimir qui était remonté sur sa galcre, laquelle fut bientôt forcée , par une violente tempête, de relâcher a la tour de Bouc ; les Polonais allèrent saluer le commandant qui les consigna dans le fort; après deux jours de captivité, ils envoyèrent au gouverneur de Provence un de leurs compagnons d'infortune pour se plaindre de cette violation du droit des gens. Aussitôt le comte d'Alais envoya Chantereine pour s'assurer de Casimir qui ne portait aucune marque distinctive. On ne le connaissait point encore; les Polonais de sa suite avaient le plus grand soin de le cacher, et Chantereine ne savait plus comment exécuter sa mission. Il y avait parmi les voyageurs un négociant de Marseille, établi depuis plusieurs années à Gènes, et qui passait en Espagne pour des affaires de commerce. Chantereine s'adressa d'abord a lui pour connaître Casimir; mais \ii négociant répondit qu'il avait tous ses biens a (vènes, et qu'il ne voulait pas les exposer à la confiscation, en contribuant à la prise d'un prince placé sous la protection de la république; il se laissa pourtant Uéchir par les sollicitations du capitaine des gardes, et il fut convenu qu'à l'heure du jour oii les étrangers s'assemblaient dans un appartement commun, il s'assiérait du même enté que Casimir, et désignerait la couleur de son habit par des rubans qu'il montrerait s;ins affectation. En effet, le Marseillais désigna Tillus-
S5J IILSTOIKE
trc passager par deux rubans dont l'un était blanc et l'autrç vert. Chantereine s'approcha du prince, lui montra avec de grandes marques de respect Tordre dont il était porteur, et le conduisit a Salon dans la voiture du comte d'Âlais', peu de temps après, le prisonnier fut transféré à Sisteron où il fut gardé à vue dans la citadelle* Louis xni, voulant le faire interroger par ses ministres, le fit conduire à Vincennes ; on ne tarda pas a reconnaître son innocence; il fut admis à la table du roi, comblé de présents, et renvoyé avec honneur ' .
Une flotte espagnole de quinze galères avec deux mille hommes de débarquement parut sur les côtes d'Italie. L'armée navale de France, composée d'un pareil nombre de galères, sortit du port de Marseille, joignit les ennemis près de Gènes ', et les attaqua aussitôt. Les forçats qui ramaient sur les galères françaises étaient déchaînés ; on les avait armés de pierres et cm leur avait promis la liberté, s'ils s'en montraient dignes par leur courage ^. L'acharnement fut égal de part et d'autre, et le carnage horrible. Six mille hommes environ périrent dans Tune et l'autre escadre. Les capitaines, les officiers et
• lIoiKuô JJouche. — C. F. Bouche, t. ii, p. aoi. — Papon, t. i\, liv. XIV.
' Lo i'*" soplembrc de la même année i638. •• Honoré Bouche.
les soldais des vaisseaux français étaient presque tous de Marseille; ils firent tons des prodiges de valeur et se couvrirent de gloire. Les Espagnols perdirent six galères, et les Français trois; la victoire resta a ces derniers, mais elle leur coûta bien cher: Cosnie de Valbelle, Montaulieu , d'Arène, Monier, Demoustiers, Julien Baulieu, père et fils, couronnèrent une vie honorable par un trépas glorieux. Forville et d'Ârsac moururent, quelques jours après, de leurs blessures. Valbelle fils fut fait prisonnier. Parmi les autres Marseillais qui se distinguèrent dans» cette journée mémorable, on cite Vincheguerre, Thomas i]c Village, Félix Luxembourg, de la Reynarde, A rnto, Kègur, Martin-Teissère, Truc, le pilote Drscamps et le canonnier Durbcc. Les étendards vi les pavillons, pris aux Espagnols, furent portas triomphalement a Marseille, et suspendus a la voùlr «les principales églises '.
L?s forratsqui avaient combattu vaillamment «lemandirent ii être mis en liberté; mais, une fois le péril passé, on connut Timprudencc des promesses qui leur avaient été faites, car l'exécution aurait compromis le service maritime; « ependant pour ne point violer tout h fait ces proiiirssrs téméraires, on résolut de délivrer, par la voie du sort, six forrats sur chaque galère.
Marc lirtli, p i7*j.
S5i HISTOIRE
Mais cent a qui le destin ne fut pas favorable se révoltèrent et se saisirent de leurs gardes. On était menacé des plus grands malheurs , lorsque quelques gentilshommes marseillais accoururent: par leurs efforts l'ordre fpt rétabli ' .
Pendant que Vincent de Paul fondait à Paris un établissement consacré au soulagement des infirmités humaines, Emmanuel Pachier, théologal de la Major, embrasé comme lui des saintes flammes de la philantropie , jetait k Marseille les fondements de Thopital de la Charité '. Sans autre secours que son zèle, sans autre recommandation que ses vertus, il aplanit tous les obstacles. Par délibération du 20 décembre 1622, le conseil municipal , voulant obvier aui inconvénients de la mendicité et du vagabondage, avait arrêté que les pauvres de Marseille seraient réunis dans un lieu destiné à les recevoir ; mais ce règlement était tombé dans Toubli. Dix-sept ans après, Emmanuel Pachier en demanda Texécution au conseil de ville. Ses discours pleins d'onction et de force portèrent la conviction dans les esprits, et par délibération du 8 juillet 1639, les consuls André de Gérenfe, Antoine de Mous-
' Honoré Bouche.
' Voir sur la fondation de lHÀtel-Dieu à Marseille, notre premier volume, p. ^17, à la note; et sur la fondation de l'hospice Saint-Tiazarc, notre second volume, p. 5i, aussi à
la note.
tiers et Pierre Roux, lui confiërent de pleins pouvoirs. Pachier s'adjoignit vingt-quatre des plus notables habitants, remit à clncun un rôle de souscription, et les envoya dans toutes les maisons. Lie succès couronna ces généreux efforts, et le 24 juin 1640, les consuls Antoine de Riquetti de Négreaux , Pierre de Lascours et Jeaii Malaval allèrent avec Pachier poser en cérémonie la première pierre de Tédifice. On grava sur cette pien*e les lettres initiales : S. P. Q. M., c'est-k-dire, Senaius populos que MassiUcnsis ; inscription remarquable qui rappelait Pindépendance répablicaine , objet constant d*am«ur et de regrets.
Quelques années après, Marseille se ressentit fies agitations de la Provence, toujours jalouse de ses antiques franchises. Sous la minorité de Louis \iv, Mazarin résolut de détruire Tindépen- <lance parlementaire , comme Richelieu avait Icnté cVabattre les librrtc»s provineiales; il voulut liriser la force et Tunité de la magistrature, en partageant le parlement en deux sections qui, sous le nom de semesireSy devaient siéger chacune six mois. Les états- généraux n^existaient plus; leur dernière séance avait été tenue a Aix en février 1G39. Depuis lors, les rois de France ne permirent pas c|u'ils fussent convoqués sans qu'il y eût toutefois aucun acte qui en prononçât la snppression. Ils furent remplacés par lésas-
Sr>6 HISTOIRE
semblées générales des communautés qui exercèrent à peu près les mêmes pouvoirs ' . l-ics communautés réunies a laCiotat décidèrent que Tédit des semestres blessait le parlement et nuisait au pays; ils délibérèrent ep conséquence des remontrances énergiques \ Âix devint le théâtre des plus grands troubles. Gueidon, avocat du roi au siège de Marseille, fut le premier qui obtint des provisions pour entrer dans la nouvelle magistrature. Le désir de Tavancement et son intrépidité naturelle lui firent repousser les conseils de Tamitié et braver les menaces de la haine. Il partit pour Aix et logea à Thôtellerie de la Mule- Noire oii demeurait de Montméyan, commandant des troupes dévouées au gouverneur. Le 19 mars 1649, plusieurs conjurés se réunirent dans une
' Ces assemblées provinciale» qui exprimèrent toujours le vœu de voir renaître les anciens états, n'étaient convoquées qu'avec la permission du roi de France : deux commissaires y assistaier4t en son nom.
Les membres qui composaient ces assemblées étaient l'^Tarchevéque d'Aix, premier procureur né du pays, et deux autres évéques de Provence, procureurs du pays joints pour le ciergf'*; 2^ deux gentilshommes possédant fief, avecla qualité de prornrours du pays joints pour la noblesse; 3° les deux premiers ronsnls et l'assesseur d*Aix, qualifiés procureurs des f;r/is des ffoix rtats du pays et comté de Provence ; 4** les députés de Ironlc-six communaut<!*s. Il parait que Marseille et les terres adjacentes n'y ôtaient pas représentées.
' Kn 16/17.
si
DE M/yRSEILLE. i57
maison voisine, sedéguisèrcnl, prirent des armes et entrèrent dans rhôtellerie au moment oii Gueidon se mettait k table; le p^fpiier d^cntre eux, s'arrêtant k la porte de la saAe, t^âriie aussitôt en joue les convives^ et leur crie ^nidtt voix terrible : que personne ne bougea of^mi x^eutquà un seul. Au même instant, deux ntres assassins masqués s'avancent vers Gueidon , Patteignent sous la table où il s^ëtail caché, et loi donnent des coups de pistolet et de baïonnette. Quoique ce malheureux (ut assis au milieu d*on grand nombre de convives, et aux côtés de Mont* mcyan et d'un autre officier, personne n^oaa le défendre. Quatre mois après, il mourut de ses blessures h Marseille oîi se trouvait le comte <VAlais, qui avait acquis une grande influence dans le conseil municipal et qui était même parvenu à le composer de ses créatures. Les habitants se divisèrent en deux factions : le parti ministériel, rangé sous les ordres du gouverneur, se distingua par un ruban bien, et le parti parlementaire par un ruban blanc; ces couleurs ét^iient dans les rues une cause fréquente de rixes et de combats.
La peste, se joignant ii Tanarchie, couvrit Marseille de deuil; elle y fut portée, au mois de juillet de la même année, par quelques vaisseaux venant du Levant. Glandevès, Curet et Roule, ron«5ii!s, firent leur devoir, et furent génércu- II. «T
sèment secondes par Antoine Gras, assesseur. Le 24 du même mois , la contagion enleva dans riiôpital des Forçats ■ Gaspard de Simiane de la Gosie, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; elle exerça ses ravages jusqu^au commencement de Tannée suivante , et des filles de mauvaise vie la portèrent k Aix.
Ces calamités publiques retardèrent k Marseille les élections municipales, et les consuls de 1650 furent nommés par lettres patentes; c'étaient François d^ Arène, Charles de Mazenod et Antoine Grange ; Tassesseur était Pierre d'Ortigucs. Tous les citoyens, indignés de la violation de leurs privilèges, crièrent k la tyrannie et prirent les armes; l'insurrection éclata le 14 mars ; le peuple s'empara de la porte Royale , de la tour Saint-Jean, du monastère de Saint-Victor et de Notre-Dame-de-la-Garde ; les consuls et l'assesseur, nommés par la cour, furent chassés de rhôtel de ville, et l'on procéda aux élections en la forme accoutumée. Nicolas-Félix de la Ileynarde, Pierre Dupont et J. B, Mazet eurent le chaperon consulaire , et Henri de Coutron le chaperon d*asscsseur. Les nouveaux magistrats envoyèrent aussitôt un courrier au roi pour le
« (!*clait iiii hospice magnifique créé en 1646. Simtane de la C!()sle m était administrateur avec Henri Armand, Pierre de R.insset fl Charles Mohit.
supplier d'approuver leur élection et de ne pas souffrir que Ton portât atteinte aux droits politiques d'une cité libre.
De "Son cote le comte d'Alais, voulant Cure respecter Tautorité de la cour de France, rassembla des troupes et se disposa k marcher cofttre Marseille. Le peuple, loin d'être in timide , se leva en masse pour défendre sa liberté. Le 17 mars, les consuls députèrent vers ce prince un gentilhomme avec une lettre où on lit : Nous appréhendons que voire arris^ée ne trouble noire repos j et nous vous prions de changer votre dessein jusqu'à ce que le roi ait dépêché notre courrier j et nous lût fait sasmr ses volontés sur le sujet de notre élection ; que s'il plaît à Sa Majesté de Vapprouver, nous rendrons à votre altesse autant de respect, d'honneur et d'obéissance qiœ jamais autre gouverneur ait reçu de cette province '.
Cependant Mathan, capitaine des gardes du j^onverncur, se présenta à la porte Royale avec quelques cavaliers, pour entrer dans la ville. Los soldats du poste tirent feu sur cette troupe qui essuya aussi plusieurs décharges de l'artillerie des remparts; Mathau fut tué et quelques autres blessés. Les Marseillais, dont cette tentative augmenta rcffcrvescencc , emprisonnèrent plu-
lloiiurt- Bouilli*.
sieurs partisans du comte d' Alais , et entre autres deux des consuls nommés par la cour *, alors le gouverneur, renonçant a la voie des armes, demanda a Mazarin une amnistie pour Marseille: cette amnistie fut accordée par lettres patentes du mois de mai 1 650 % vérifiées par le parlement d'Aix le 9 juin suivant.
Malgré ses démonstrations amicales, le comte d'Alais, qui ne jouissait d'aucun crédit auprès de Mazarin , était soupçonné de vouloir se rendre maître de Marseille, pour la livrer aux Espagnols; et ces soupçons se changèrent en certitude lorsqu'un de ses capitaines , nommé Gaze ^ s'empara par surprise, avec quelques soldats, du fort de Notre-Dame -de-la-Garde. Les Marseillais, dirigés par Yalbelle^ assiégèrent ce fort qui bientôt se rendit, et ils députèrent au roi Antoine de Félix pour lui exprimer leurs sekitiments de fidélité. Ce monarque, qui était alors à Libournc, reçut l'envoyé de Marseille avec bienveillance et lui remit une lettre pleine ' d'éloges pour les citoyens de cette ville.
' « Savoir faisons que de notre propre mouvemtmt, et avec « Ta vis de la reync régente, notre très honorée dame et n mère, avons éteint, assoupi et aboli, et par les présentes 'i signées de notre main, éteignons tous les excès, attentats et ' désordres commis en notre dite ville de Marseille , à Toccan sion susdilc, jusqups an dernier jour d'avril, etc. »
' Le 'àZ aoiil r6jo.
DK MARSEfLLE. dft
Le rappel momentané de d'Alais et Tarrivée du marquis d^Aiguebonne, commandant provisoire, terminèrent la querelle des semestres; mais la tranquillité ne fut pas de longue durée, et la guerre de la Fronde vint causer de nouveaux troubles. Mazarin avait été forcé de quitter la France. Le baron de Saint-Marc, premier consulprocureur, député d'Aix auprès du roi, et le président de Gallifet, député du parlement, entrèrent dans les intérêts des princes de Condé, de Gonti et du duc de Longueville. Le retour de Saint-Marc en Provence fut te signal d'une division entre les partisans des princes et les amis de la paix; les premiers s^appelcrent sahvcHvs , du grand sabre que portait le consulprocureur, et avec lequel il menarait de frapper ses adversaires; les autres, la plupart bourgeois et gens de robe, eurent le nom de canhets ou taille plumes. Les sabreurs s'emparèrent de Toulon; et sur ces entrefaites Louis de Vendôme, duc de Mercœur, fut nommé gouverneur de Provence.
Comme les galères de Toulon faisaient des courses préjudiciables au commerce de Marseille, les Marseillais pressèrent Mercœur d'assiéger cette ville, oflfraiit de contribuer a une partie des frais; mais le duc, qui avait Tordre de traiter toutes choses par les voies de la conciliation et de la douceur, ne voulut pas en venir a
cette extrémité; alors le conseil municipal, par délibération du 5 août 1652 , ordonna a tous les Marseillais qui servaient sur les galères toulonnaises de se retirer dans huit jours; il enjoignit également a tous ceux qui, ayant leur maison ou leur famille a Marseille, se trouvaient alors à Toulon , d'en sortir dans le même délai , sous peine de voir leurs femmes, leurs enCants et leurs serviteurs chassés du territoire marseillais, sans espérance d'y rentrer ; leurs biens , fruits et récoltes saisis et vendus par autorité de justice ; il défendit enfin aux négociants de Marseille, uatiiEs ou étrangers, d'aller négocier à Toulon tant par mer que par terre ' •
Pendant que le conseil municipal faisait cet acte de vigueur qui prouve l'étendue de ses pré* rogatives, deux partis divisaient la ville : l'un avait pour chef Antoine de Valbelle , lieutenant de l'amirauté; l'autre suivait les enseignes du marquis de Marignane. Le parti de Valbelle avait pris le dessus et s'était rendu maître des élections; mais on les lui disputait si vivement qu'il en résulta les plus grands désordres. On sentit alors la nécessité de modifier le système électoral. D'Aiglun, de Gastines et Gonsolin, consuls, et Jean de Riquetti, assesseur, conçurent le projet d'un nouveau règlement pour
' Papou y t. iVy iiv. xfv.
U£ UAR&ËILLL. ^
éviter les tiumx procédant de la ftilousie des charges et du gouvernement des affaires communes; ils s'adjoignirent, pour en rédiger los articles, dix-sept notables qui furent : de Valbelle, Antoine de Bauaset, Antoine de Ruffi, Balthasard de Vias, Barthélémy de Sacco, Antoine d'Albertas, de Cipriani, François d'Arène, Antoine de Félix, Gaspard àa Village, Jean de Jarentc, Montolieu, Lazare de Vento de la Baume, d'Augurtine de Septèmea, Nicolas Àe Gratian, Nicolas de Félix de la Heynarde et Pierre de Paul.
Lorsque cette commission eut fixé les premières bases de son travail , elle chargea Antoine de KOlix d'en rédiger les articles; ensuite les consuls convoqui-'rent, à voix de trom/jettc et cri futblic, dans le réfectoire des Dominicains, une assemblée générale de tous les états et chefs de maisons, des affiches imprimées invitèrent chacun à f'nnticer ses sentiments et ses avis de vive i\>ix ou fHir vcrit pour la meilleure forme et rluhlisscment diuUt règlement. Honoré de Puget, évrquc de Marseille, se rendit à cette assemblée romposée de plus de huit cents personnes; le premier consul lit lire par un notaire-secrétaire \c. nouveau projet qui confiait les élections au siirl et en façon que l'artifice et le ministère des linnuiirs n'y pussent avoir aiu-tmc part. L'assemblée ayant exprimé un assentiment unanime,
tS4 U16TOiU£
Gonsolin, fils aîné du troisième consul, ctMaubousquet, furent députés au roi, comte de Provence, pour le supplier de vouloir bien sanctionner ce nouveau règlement qui fut déclaré exécutoire par lettres patentes données a Pontoise, au mois d'octobre 1652.
Voici les éléments de ce règlement du sort : Un grand conseil, ou conseil général, fiitcréé à perpétuité et composé de trois cents citoyens, natiÊ ou originaires de Marseille, ou mariés avec des Marseillaises. Les mineurs de vingt-cinq ans, les condamnés et les prévenus en justice, les débiteurs et comptables envers la ville, les personnes en litige avec la communauté ne pouvaient être membres de ce conseil , et en cela les anciens règlements furent confirmés. Le père excluait son fils et son petit-fils; deux frères ne pouvaient siéger ensemble : c'étaient les seules exclusions pour cause de parenté.
Pour remplacer les membres décédés, le conseil se réunissait le dimanche qui précédait le 28 octobre, sous la présidence du viguier, ou de Tun des juges, ou du plus ancien avocat, en cas d'absence et de légitime empêchement. L'assemblée étant rendue légale par le nombre de cent personnes , le nom de chacun était inscrit sur un billet qu'on plaçait dans des ballottes d'une égale forme ^ lesquelles étaient mises dans un vase; après quoi , un enfant , casuellement trowéj de
U£ MAhSElLLË. iett
l'âge de sept ans et au-dessous, afin que finnocence de son âge répondit à celle de l'action, et ayant le bras nu, ou bien tenant une cuiller faite exprés ', tirait succesaivement sept ballottes, et les membres choisis étaient proclama surveillants du sort; par le même moyen, on désignait un nominaleur et cinq approbateurs; les uns et les autres juraient sur l'Evangile de procéder selon Dieu et leur conscience. Le nominaleur, s'approchant avec modestie du bureau *, et se tournant ensuite vers l'assemblée, indiquait à hante voii, pour remplacer le défont, rniem!didat de même qualité que lui ; alors les approbh> leurs votaient au scrutin secret sur son admisnon ou sur son rejet. Si le candidat était admis, on inscrivait son nom sur un bulletin qui était mis dans une urne ; trois autres candidats étaient admis de la mcmc manière, en changeant chaque fois le nominatcur et les appi-obateurs. Ces quatre noms étaient jetés au sort, et le premier que tirait l'enfant était celui du nouveau conseiller. La nomination des consuls et de l'assesseur se ra'isait de la même manière, mais il fallait sept approbateurs ; quatre candidats étaient choisis pour les trois éleelions consulaires; chacun de CCS quatre noms était écrit sur un bulletin sé-
' IVxtc de l'jrliilc IX du ri-i;lciucnl.
paré, et les bulletins placés dans des boules d'argent , lesquelles étaient mises dans une boîte dorée; un autre enfant du même âge tirait successivement trois boules, et Ton proclamait ainsi les trois consuls dans Tordre déterminé par le sort; rage de Téligibilité était fixé à trente ans; il fallait être gentilhomme, natif et originaire de la ville; le premier de ces magistrats devait posséder 30,000 livres, le second 20,000 et le troisième 10,000. Le fils élu consul excluait son père du conseil pendant son exercice, et un intervalle de six ans était nécessaire pour la réélection au consulat.
Les capitaines de quartier , les juges des marchands et les autres officiers de la cité étaient élus dans les formes prescrites pour la nomination des conseillers municipaux ; certains emplois inférieurs étaient donnés sans ballottage par le choix d'un conseiller désigné lui-même par le sort sur vingt-cinq de ses collègues.
Le conseil général des trois cents s'assemblait le 28 décembre, à une heure après midi^ pour choisir les candidats à la dignité de viguier. Les consuls proposaient chacun trois gentilshommes, possédant fief, originaires et habitants de la Provence; les noms de ces neuf candidats, après avoir été ballottés par sept approbateurs, étaient chacun placés dans une boule d'argent, et ces neuf boules mises h leur tour dans la boîte dorée.
DE MARSEILLE. i67
L'enfant dont on s'était précédemment servi tirait trois de ces noms, parmi lesquels le roi faisait son choix '.
Chaque amiée , après les élections consulaires, on choisissait par la voie du sort cent membres du conseil général pour former le conseil de yille qui se réunissait au son de la cloche ; ces cent membres avaient la faculté d'être réélus Tannée suivante. Les parents, jusqu'au degré de cousin germain inclusivement, ne pouvaient s€f trouver dans le même conseil, et le premier nommé excluait les autres.
Les consuls ne pouvaient intenter aucune action, ni consentir a aucun accommodement svr procès, qu'après avoir rapporté une consultation de trois jurisconsultes, à peine de nullité des procédures et des transactions , et d'être les trois consuls responsables en leurs propres et privés noms de tous les dépens, dommages et intérêts des parties, et de ceux que la ville pourrait avoir faits *.
L'année suivante, Antoine de Félix qui avait eu la plus grande part a la rédaction de ce règlement, fut élu premier consul, et le sort lui donna pour collègues Jean de Fargues et Etienne
' L.i \illc nr donnait au vi^uier que 5oo livre» par forme «Ir prfM'iit et lie (gratification.
* Toxio «lu reniement.
Benoist; le chaperon d'assesseur obvint à Jacques Altovilis. En 1655, pendant que le duc de Mercœur était en Catalogne, le duc de Vendôme son père, amiral de France, arriva en Provence, et fut reçu à Marseille avec beaucoup de pompe. La duchesse de Modène, nièce du cardinal Mazarin, y vint bientôt aussi '.
Au mois de novembre de la même année , des corsaires de Mayorque ravagèrent les cotes marseillaises, prirent quelques bateaux de pêcheurs et enlevèrent des bestiaux ; il n'y avait alors dans le port qu'une galère de Gênes, et le peuple furieux s'en empara pour venger cet affront j la galère fut forcée de courir sur les pirates qui furent mis en fuite après avoir tué un pilote génois et quelques Marseillais.
Gênes se crut offensée de ce procédé, et le marquis de Pallavicini, son représentant à la cour de France, porta ses plaintes à Louis xiv qui ordonna que les Marseillais enverraient un député à la république, son alliée, pour lui donner satisfaction. Antoine de Félix, qui fut choisi, partit pour Gênes vers la fin de février 1 656 ; paraissant à l'audience publique du doge et du sénat ou il fut conduit par Justiniani et le marquis de Raggio , il parla couvert et assis, comme l'ambassadeur d'un peuple libre. Tous
• C F. Bouche, t. ii.
les Français résidant à Gênes Tavaient suiTi sur rinvitation de leur consul, et les explications qu'il donna, sans crainte et sans fierté, satisfirent tellement la république, qu'elle renouvela avec Marseille Tancienne alliance qui avait uni les deux villes; le doge écrivit même aux consuls marseillais une lettre amicale en les appelant illustrissimes '.
Le 15 juillet de Tannée suivante. Gênes, aflUgée de la peste, dépêcha une galère a la ville de Marseille pour la supplier de lui fournir des médicaments, du linge et des capucins; ce que le conseil municipal lui accorda, en prenant toutes les précautions nécessaires pour se garantir de la maladie contagieuse '.
Celait sous le consulat de Lazare de Vcnto* Labaume, de Boniface Pascal et de Joseph Fabre, ayant pour assesseur Jean Descamps, tous nominrs par lettres patentes. Louis de Vento, premier consul sortant de charge , avait réussi par SCS intrigues, par son crédit, par ses liaisons avec le gouverneur et le premier président du parlement, à porter cette grave atteinte au règlement du sort; les consuls nommés par la cour étaient odieux au peuple qui leur reprochait rillégalité de leur pouvoir; ce peuple, jaloux de ses droits, murmura hautement lorsque le conseil municipal
■ llonor»' Roiithr.
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décida qu'on donnerait, suivant les intentions du roi, aux religieuses carmélites, une ruelle pour agrandir leur couvent; et il ne fut plus maître de son indignation lorsque Labaume fit venir à Marseille la galère du duc de Mercœur qu^il se proposait de faire entretenir aux frais du commerce, quoique les privilèges de la ville s'y opposassent. Alors il se trouva un gentilhomme , Gaspard de Glandevès-Nioselles ', qui ne put voir de sang froid ces prétentions arbitraires. Ardent, fougueux et fier, il aimait la liberté avec enthousiasme, comme tous les cœurs généreux aiment ce qui les fait noblement palpiter. Ce n'était pas un tribun factieux, marchant au renversement des lois dans son ambition turbulente. Non, non, pur de toute pensée d'égoïsme, il avait regardé avec indifférence les agitations du pays; il n^avait pris aucune part aux affaires publiques, quoiqu'il eût pu prétendre, par sa naissance, par sa fortune et par ses talents, aux premiers emplois de la cité ; mais lorsqu'il vit l'oppression à la place de la justice, et les précieuses franchises de sa patrie menacées par un gouvernement sans pudeur, il crut que le silence serait une lâcheté et l'inaction un attentat; bon Marseillais, quoique patricien, il pensa qu'il était temps de paraître sur la scène
' 11 était iils de Jean-Louis- Antoine de Glandcvès, chef de la brauchc de la maison de Glandevès-Nioselles , et de Marguerite Félix de la Reynardc. 11 naquit à Marseille en i6ao.
D£ ]\rAK8£lLL£. 271
politique, que ses concitoyens pouvaient avoir besoin de lui, et que son courage devait leur être en aide.
Nioselles prit la résolution de s'opposer ouvertement k rarmement de la galère; il fit entrer dans ses vues La Salle et son fils aînc J. B. de Village, Louis de Félix de la Reynarde, Riquetti de Mirabeau, Antoine de Candole, François d'Arène, Pierre de Paul, Bionau d'Airargues, François de Bausset, Bruno de Valbelle, Gueydon jeune et les deux frères Serre , presque tous parents ou alliés. De leur coté, les consuls craignant pour leur vie, se firent garder par des soldats que le duc de Mercœur leur envoya; violation nouvelle des privilèges municipaux qui interdisaient l'cnlrcc de la ville aux troupes royales. Ces consuls, poursuivis par la haine des bons citoyens, rassemblèrent quelques partisans qui se montrèrent dans les rues avec des rubans jaunes et noirs, en signe de ralliement; a leur tête marchait le chevalier dcForesta, homme de résolution et d'audace, digne par ses qualités estimables de soutenir une meilleure cause.
Le sage abbé de Félix s'eflbrca de calmer les passions et de rétablir la concorde. Le premier consul , paraissant céder aux instances de ce prcire conciliateur, déclara qu'il renonçait a Tarniement de la galère; mais on eut bientôt des preuves de sa mauvaise foi. Nioselles et ses amis
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s'en plaignirent, et Labaume leur promit de ne rien faire sans le consentement du conseil municipal; toutefois, craignant de ne pas remporter dans cette assemblée, il convoqua la chambre de commerce ', et fit décider Tarmement. Il dit ensuite, d'un ton assez vif, qu'îZ ne devait rendre compte de ses actions qu *au roi et au gouverneur de la province; qu'il saurait bienjaire valoir son autorite, et opposer la force à la force en cas de besoin ^ Le 13 juillet 1658, ces paroles rapportées causèrent un soulèvement. Le peuple indigne entoura Thotel de ville, en faisant retentir l'air des cris fouero galéro , fbuero galero . Bientôt parut Gueydôn jeune Tépée k la main, et k la tcte d'un rassemblement tumultueux. Il voulut entrer dans l'hôtel; mais le trésorier Greffet, Cipicres et son valet de chambre s'y
* La chambre de commerce fiit établie en i65o. Elle était présidée par les échevins, et composée de cpiatre députés et de huit conseillers; la durée de leurs fonctions était de deux ans.
Par lettres patentes de 1751, l'administration de cette chambre fut changée; elle fut alors composée de douze députés qui servaient six ans.
Par arrêt du conseil du i*' septembre 1698 , la chambre était juge des draps qui passaient par Tinspection ; elle avait encore sous sa juridiction divers autres départements.
En qualité d'intéressée pour le quart des actions à la com'pagnic royale d'Afrique, elle avait un département relatif à cet objet.
' Papou, t. IV, liv. XIV.
opposèrent de vWe force. Niosellcs accourut arme d'un mousquet. Greffet le blessa d'un coup de pistolet au bras gauche. Nioselles, inondé de sang, continua de combattre avec une valeur héroïque. Il porta tous ses coups sur Greffet, le fit prisonnier, et le traita généreusement, quoi^ qu'il eût refusé de rendre son épée.
Pendant que Ton se battait à l'hôtel de ville ou quinze personnes périrent, Bausset, Bionau d'Ayrargues et quelques autres partisans de la cause populaire s'assurèrent de la porte Royale et de celle du marché.
La galère tourna son artillerie contre la ville. Les consuls recoururent avec vigueur k tous les moyens de résistance, envoyèrent les capitaines de quartier a leur poste, firent tendre des chaînes, L'IcvcTcnt des barricades, et placèrent des canons dans quelques rues ; ils sortirent ensuite de l'hôlel de ville, accompagnés de Foresta, de Cabre- Uoquevaire, des frères Martin, des frères Bastin et de quelques autres, tous Tépée a la main. Quelques compagnies vinrent se placer sous leurs ordres, et Nioselles, peu soucieux de sa blessure, s'avanra pour les combattre.
Le sang marseillais allait couler h grands flots, lorsque Paul de Fortia de Pilles, gouverneur du Cliateau-d'lf et des îles, se présenta comme mé- <liateur; il supplia les consuls, au nom de la pairie, de se conduire en pères communs, et u. i8
engagea Nioselles à prescrire k ses amis d'abandonner les deux portes où ils s'étaient retranchés. Miosclles y consentit sur Tassuraiice qui lui fut donnée que les consuls ordonneraient le désarmement de leurs partisans, et satisferaient le peuple touchant la galère. Mais à peine ceux-ci se virent maîtres de ces deux positions, qu'ils oublièrent leurs promesses; ils envoyèrent une députation au duc de Mercœur pour le prier de leur donner quelques renforts.
Dans la nuit du 1 8 au 19, des soldats entrèrent secrètement dans Marseille par terre et par mer; on les logea dans les maisons du parti consulaire, et la garde de Thôtel de ville fut confiée à une compagnie de soixante hommes d'élite.
Le 19 au matin , le bruit se répandit que Niosclies et tous ceux qui avaient épousé avec le plus d'ardeur la cause des libertés marseillaises allaient être arrêtés. Bientôt on vit paraître devant l'hôtel de ville une troupe de partisans des consuls, commandée par Gipières, Gratian, d'Âiglun et les frères Beaumont, les uns armés de mousquets, les autres de hallebardes; ils en chassèrent les négociants assemblés, suivant la coutume, pour leurs affaires de commerce.
Alors on entendit des cris de vengeance et de fureur dans la cité indignée; on vit le peuple se lever en masse pour la défeuse de ses droits; il v cul un beau mouvement d'enthousiasme civi-
que. Les femmes montrèrent qu'elles n'avaient point dégénéré) et que Tamour de l'indépendance était toujours une de leurs vertus. Admirables de patriotisme ) elles s'armèrent de piques et d'épécs, et se précipitèrent dans les dangers. Dignes filles de ces citoyennes illustres qui surent doter le nom marseillais d'une immortelle gloire ^ elles n'étonnèrent personne. Pouvait-on moins attendre de leur courage, qui ne fut jamais ches elles un effort passager , mab une chose durable et toute naturelle?
Les négociants, les capitaines marins et tous les corps de métier formèrent des compagnies avec une promptitude qui aurait de quoi surprendre , si on ne savait pas que la passion de la liberté peut enfanter des prodiges. J. B. de Village, la Kcynarde et Baussct s'établirent a la place Neuve; Bionau d'Ayrargues occupa la place de Vivaux, <>l un aulrc détachement vint stationner sur la place du Palais.
Quant il ^ioselles, il courait partout oii sa préstncc liait nécessaire, et Tcndroit le plus périlleux était toujours son poste de prédilection; il riait suivi de son frrre le commandeur deCuges vi de trois capitaines de vaisseau , Ions armés de fusils. 1^1 Salle vint le joindre a la tête d'un gros i\v srs amis , rt tous ensemble ils allèrent attaquer, avrc quelques pièces d'artillerie, le quartier de (^availlon oîi le chevalier deForesla s'était retran-
ché. Le succès n'ayant pas couronné leurs efforts, ils tourncrent du côte de la cathédrale , s'emparèrent de cette église, du clocher, et de cinq gros canons de fonle placés sur le rempart qui regardait la mer; ensuite ils revinrent h la place Neuve, au moment ou une compagnie consulaire, voulant s'emparer de cette position importante, venait d'en être repoussée, après avoir perdu plusieurs hommes. Nioselles, agissant de concert avec de Village, d'Âyrargues et le détachement campé sur la place du Palais, éleva des barricades, et les fit avancer vers l'hôtel de ville gardé par les consuls; de sorte que cet hôtel fut investi de toutes parts. Labaume trouva le moyen de s'enfuir, déguisé en abbé; et ses deux collègues, voyant qu'ils allaient tomber entre les mains de leurs ennemis, demandèrent à capituler. On exigea d'eux qu'ils renvoyassent les troupes royales, et qu'ils ordonnassent a Foresta d'évacuer le quartier de Cavaillon. Les plus ardents du parti de Nioselles voulaient immédiatement procéder a l'élection de nouveaux consuls ; maïs cet avis fut rejeté. Labaume, Pascal et Fabre se soumirent aux conditions proposées , et la tranquillilé fut rétablie. Cinquante personnes succombèrent dans cette émeute , et le nombre des blessés fut considérable.
Le duc de Mercœur qui était alors à Tarascon s'occupait a réunir des forces imposantes pour
OE Marseille:. tn
marcher contre Marseille. Il pouvail disposer du régiment de cavalerie de Ponlliicuvrc , d'une compagnie de chevau-lcgf-rs dt- Massancs, des n'giraenU d'infanterie de Vendôme, d'Anjou et de Silly. Il fit aussi venir du Laiigurdoc K- rcgiment de cavalerie de Montaubun i-t celui qui pot- tait son nom. Il divisa cctlt- armrr rn trois corps qui furent cantonnes à Aubugnr, aux Pennes et à Vitrolles. En même temps il prescrivit au chevalier Paul, commandant de lu .Marine à Toulon, de s'approcher de Marseille ipii s'hnnnrnil do lut avoir donne le jour. Les destinées de cet homme ccicbrc furent singalièrcs : uu mois de dcccmbre 1597, un bateau, portant une lavandière fort avancée danii sa grossesse, allait de Marseille au Château -d'Ifj bientôt le ciel s'obscurcit, le tonnerre gronda, les vents firent entendre des sifHciitenls lugubres, et cette femme, frappée de terreur, accoucha d'un garçon. Paul de Fortîa de Pilles lui donna son nom en le tenant sur les fonts baplismaut, dans la paroisse Saint-Laurent. Cet enfant héroïque, qui était né sur une planche fragile au milieu des flots irrites, qui n'avait eu pour premiers concerts que les éclats de la foudre et les mugissements de la tempête, se soiilil entraîné vers la profession de marin par un iii'-tliiet irrésistible; à peine débarrassé de se» laiii'e-., il s'olfrit en qualité de mousse k un capitaine qui, le trouvant trop jeune, le refusa. Paul
se glissa derrière des ballots de marchandise et y resta cache jusqu'à ce que le vaisseau fiit en pleine mer; le capitaine se vit alors force de le garder. Quelques années après, Paul signala son intrépidité sur des navires du grand-maître de Malte , et remplit TEurope du bruit de sa renommée. Par les sollicitations de Richelieu , il passa au service de la France, combattit toujours avec succès contre des forces supérieures, et devint successivement chef d'escadre, lieutenant général et vice- amiral des mers du Levant '.
> U n*oublia jamais robscurîtë de sa naissance. Un jour qu'il passait sur le port de Marseille ayec une suite nombreuse et brillante de gentilshommes, il aperçut devant lui un matelot, s'approcha et lui dit : a Mon ami, .pourcpioi me lîiyexn Yous? Croyez-vous que la fortune m'ait fidt oublier mes « anciens amis ? » Ensuite se tournant Ters ceux qui le suivaient : n Messieurs, leur dit-il, Toilâ un de mes anciens <t camarades; nous avons été mousses sur le même vaisseau. « La fortune m*a été favorable^ elle lui a été contraire; je ne « l'en estime pas moins; souffrez que je m'entretienne un mo- « ment avec lui. » Il le fit mettre à son c6té, lui parla d'abord des aventures de leur jeunesse, s'informa s'il avait des enfimts, et lui dit d'aller l'attendre chez lui; à son retour il lui procura un emploi qui le fit subsister avec sa famille.
Le chevalier Paul mourut k Toulon le i8 octobre 1667. Bachaumont et Chapelle parlent ainsi de lui dans leur voyage :
C'est ce Paul dont l'expéricnct
Gourmande la mer et le Tent;
Dont le bonheur et la vaillance
Rendent formidable la France
\ tous les peuples du Levant.
Les procureurs du pays et les syndics de plusieurs communautés, réunis à Âix pour les affaires de la nation provençale, désiraient un accommodement avec Marseille, et le duc de Mercœur se prêta volontiers k leurs vœux empressés. Meyrargues et Saint Symphorien, conseillers au parlement, se rendirent dans cette ville pour connaître les dispositions des kabitants. Ils rapportèrent que les Marseillais étaient disposés k la paix et k l'obéissance, pourvu qu^ils n'eussent aucune crainte sur le maintien de leurs libertés. Âpres une longue discussion touchant les moyens capables de tout concilier, il fui résolu que le duc de Mercœur rendrait une Mdmnance portant que les consuls et l'assesseur seraient rétablis dans leurs charges, et que les citoyens mettraient bas les armes, qu'ils auraient une amnistie pleine et entière, et que les troupes et les vaisseaux s'éloigneraient. Cette ordonnance avant été portée a Marseille, on y trouva quelques difTicultés, et quatre ou cinq jours se passèrent pour ajuster toutes choses k la satisfaction ( omnuine; enfin les obstacles furent aplanis le l^'aout, par rintermédiairc des consuls d'Aix, d'Arles et de Toulon.
Deux jours après, le conseil général des trois crnls s'assembla, et rordonnance du gouverneur y fut publiée. Le 14 du même mois, le courrier envoyé à la cour par le duc de Mercucur arriva
en Provence, apportant Tamnistie , etMercœur partit pour la Catalogne pour y prendre le cornxnandement des armées françaises ' .
La tranquillité publique régnait k Marseille , et Ton attendait avec impatience le jour des élections, fixé au 28 octobre par le règlement du sort, lorsqu'il parut un arrêt du conseil, portant qu'il serait sursis pour deux mois aux opérations électorales, et défense de s'assembler sous les plus graves peines. Il paraît que cet arrêt ne fîit pas légalement signifié. Quoiqu'il en soit, les Marseillais, voyant dans l'ajournement ordonné une nouvelle atteinte k leurs privilèges, résolurent d'une commune voix de ne pas se soumettre k l'arrêt, et passèrent outre aux élections. Ils élurent pour consuls Bausset, Yacon et Lagrange; de LfOulle fut nommé assesseur, et la ville célébra, par trois jours de réjouissance, ce triomphe des franchises municipales et cet acte solennel d'opposition k la cour '.
C'était braver l'autorité royale avec un peu trop d'imprudence. Loub xiv offensé défendit aux nouveaux magistrats d'exercer leurs fonctions et leur ordonna de se rendre k Lyon ou il se trouvait. Nioselles, le commandeur de Cuges, La Salle et d'Arène recurent le même ordre. Us
* Honoré Bouche.
DE MARSEILLE. S8f
refusèrent tous d^obcir. Une émeute populaire éclata, mais sans avoir des suites graves. Alors le conseil municipal , voulant détourner l'orage près de fondre sur la ville, chargea Gérente- Venelles, d'Arène et Tavocat d'Artigues de se rendre auprès du roi et d*appaiser sa colère par leurs supplications. Ces députés arrivés à Lyon obtinrent la protection du duc de Vendôme , et on leur promit que le roi donnerait k leurs compatriotes des marques de clémence, si les consuls et les quatre gentilshommes mandés obéissaient sans tarder davantage. D'Artigues revint a Marseille, et trouva les consuls disposés à obéir ; mais Nioselles pernstait dans son refus. Il ne consentit h partir que lorsque le cardinal Mazarin lui donna l'assurance qu'on n'attenterait point à sa liberté; les anciens consuls furent aussi mandés à la cour. Le 3 décembre 1658, le viguier lut dans rassemblée des trois cents un arrêt du conseil qui déferait k Paul de Fortia de Pilles Tautorité consulaire , en l'absence des premiers magistrats de la cité. L'abbé de Félix, prenant la parole^ dit qu'on se soumettrait k l'arrêt, maisk condition que cette obéissance ne pourrait nuire dans aucun cas aux droits politiques et aux privilèges municipaux de Marseille; pui? s^adressmnt à rassemblée : Messieurs, dit-il, n'éies-vous pas tlu nicnie (ivis? Les trois cents répondirent par il<*:» applaudissements prolongés , par des accla*
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mations patriotiques, et chacun demanda acte de sa protestation ' .
Les Marseillais mandés eurent à Lyon une audience de Mazarin qui se plaignit de Tesprit de sédition qui animait leurs concitoyens*, le cardinal voulut ensuite avoir une conférence particulière avec Nioselles; celui-ci répondit avec tant d'aigreur et de fierté que le ministre en pâlit.
Louis XIV, qui jusqu'alors avait refusé de recevoir les consuls et les gentilshommes de Marseille, permit qu'ils vinssent lui présenter leurs hommages dans son cabinet, le 6 janvier 1659. Arrivés dans Tantichambre, Nioselles et le commandeur de Guges dirent k SainloC, maître des cérémonies, qu'en leur qualité de gentilshommes ils se croyaient dispensés de se mettre à genoux devant le monarque. Saintot en fit son rapport à Louis XIV qui dans ce moment avait auprès de )ui le comte de Brienne et quelques seigneurs j la proposition de parler debout fut rejetée , et le roi sortit de son cabinet pour entrer dans un salon où il y avait une grande affluence de courtisans. Alors les consuls de Marseille s'avancèrent; le prince, surpris de ce mouvement , enfonça son chapeau et s^arrêta ; Nioselles , quittant ses compatriotes, se mcla dans la foule; son frère resta
' Papoiiy t. IV, liv. XIV.
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debout, tant soit peu écarté des autres Marseillais qui se mirent k genoux. Le comte de Brienne, placé k côté du roi, regarda fixement le commandeur de Cuges, et dit k deux reprises : Messieurs de Marseille, tous à genoux, le roi Ventend ainsi. De Cuges ne changea pas de contenance. Le roi, étonné de tant d'énergie, feignit de ne pas s'en apercevoir, et le comte de Brienne n'insista pas davantage. L'assesseur porta la parole, et supplia Louis xiY de croire k l'inviolable fidélité des Marseillais : // n*esi aucun de nous, dit-il, qui n'aimai mieux perdre la vie que de vous déplaire. Le roi répondit qu'il était satisfait de leur obéissance lA qu'il verrait ce qu'il aurait k fiiire. Le comte de Nogent dit alors tout haut : Sire, les Marseillais sont un bon peuple, el répéta trois fois ces paroles ».
Mazarin fit sanctionner Tamnislie qui avait été accordée ; mais les consuls et Tassesseur nommés le 26 octobre précédent ne furent point confirmés, et le duc de Mercœur reçut Tordre de se rendre à Marseille pour faire procéder en sa présence à de nouvelles élections. Nioselles et ses compagnons de gloire partirent de Lyon le 14 janvier 1(359, et écrivirent a leurs amis de Marseille qu ils arriveraient le 18 dans cette ville. Aussitôt toute la population manifesta une joie
Papon, t. IV, liv. uv.
bruyante et prépara des fêtes magnifiques pour recevoir dignement les nobles défenseurs de ses droits. Une foule immense alla au devant d^eux ; on remarquait plusieurs centaines de jeunes gens à cheval, formés en escadrons enseigne déployée ; d^autres les suivaient dans des chars élégants. Ceux qui étaient Tobjet de tant d'enthousiasme , furent priés de monter sur des chevaux richement harnachés qu'on leur présenta au nom de la cité reconnaissante, et ils entrèrent par la porte Royale comme des triomphateurs; on se précipitait sur leur passage pour les voir de. plus près ou pour les toucher; toutes les maisons étaient ornées de drapeaux et de guirlandes.
Trois jours après , le duc de Bf ercœur arriva à Marseille accompagné de Y întimille-Seissons , Félix de la Reynarde, Gércn te- Venelles, François d'Arène, d'Ârtigues et Charles de Mazenod, que le conseil municipal avait envoyés k sa rencontre ; il était nuit quand il fit son entrée. Le peuple ne le reçut qu'avec des signes de mépris, et chercha même k l'intiimder pour Tempêcher d'accomplir sa mission. Quelques hommes eurent la hardiesse d'allumer des balais et de les approcher de la portière de son carrosse. Le duc se rendit le 26 janvier k l'hôtel de ville oii Bausset , Vacon, Lagrange et de LouUe, dont l'élection avait été cassée, prirent place parmi les conseillers. Mcrcœur, voulant concilier les vœux des
Marseillais avec Tordre du roi y se prêta à Tarrangement convenu pour faire sortir les mêmes noms de la boîte dorée j c'est-à-dire ceux des consuls révoqués, et en apparence confirmés par le sort. Le peuple applaudit avec transport à cette nomination inattendue qu'il regarda comme son ouvrage, et dans le délire de sa joie il chanta des couplets injurieux pour le gouverneur '.
La populace d'Aix se livra à de graves désordres, et le premier président fut insulté et constitué prisonnier; la plupart des coupables se réfugièrent à Marseille oii Nioselles et ses amis leur donnèrent asile; Mazarin en éprouva un vif ressentiment. Bientôt un nommé Charles Perret fut assassiné sur le Port par des hommes qui, dans les derniers troubles, avaient montré beaucoup danimoslté contre Labaumc. Nioselles n'avait aucune part a ce crime; cependant le parlement le dccrcla d'ajournement personnel; ses amis le prcsstTcnt de ne pas obéir, et lui formèrent une garde pour veiller a sa sûreté. Le roi lui ordonna de se rendre incessamment à la cour, sous peine d'être déclaré criminel de lèse-majesté. Cet ordre fut adresse au duc de Mcrcœur qui le remit à la Gouvcrnclle, lieutenant de ses gardes, pour le
• Ino «le ces chansons contenait les trois vers fuîvants :
Moiusti de Merrccur, sias lou ben vefi|pi; Avrn fa Ici coo«ous tourne aven voof^, Kn despié d*aqiiëlci que ncnis an Ttndu.
faire exécuter. Celui-ci répondit : Autant vciudrait'il que votre altesse me commandât d'aller à r assaut; cependant je m'en vais faire la commission ^ Il arriva a Marseille le 16 octobre, et se rendit de suite à Thotel de ville où il trouva les consuls qui conférsûent avec Nioselles et Tun des frères Serre ; il remit a ces magistrats une lettre du gouverneur, lut a haute voix Tordre de Lfouis XIV, et demanda un certificat constatant ^ue sa mission avait été remplie. Nioselles répondit avec dignité qu'il était prêt a se soumettre aux volontés du roi, et pendant que le premier consul faisait rédiger le certificat, Serre descendit, et se présenta bientôt à la tête d'un rassemblement populaire qui poussait des cris de fureur. Le cabinet des consuls fut envahi; les séditieux se saisirent de la Gouvernelle et lui arrachèrent les moustaches; ce qui était alors regardé comme le plus cruel outrage. Le lieutenant des gardes allait cire jeté par les fenêtres, lorsqu'il eut le bonheur de se glisser sous une table. Quelques mutins s'emparèrent de l'ordre du roi et le déchirèrent. Nioselles parvint à calmer la multitude dont il était toujours l'idole; il prit la Gouvernelle sous sa sauvegarde, soupa avec lui chez le premier consul, et le fit partir dans la nuit, escorté de plusieurs cavaliers, au moment
' Papou, l. iv, liv. XIV.
OU le bruit se rq^ndait à Aix quHl avait été mis en pièces ' •
Le parlement décréta Niosellit de prise de corps ; mais il ne se trouva point d^huiasier qui voulût signifier Tarrét. Ce digne citoyen était pressé de se rendre à la cour par la dame de Valbelle, sa cousine, qui lui disait qu^en sauvant sa liberté pour quelque temps, il risquait setbiens pour toujours. N^importe, lui répondit-ili j'aime mieux vivre pampre et libre, que riche 0i prisonnier.
On procéda régulièrement aux élections le 28 octobre. Les nouveaux consuls furent Antoine de Candole, Pierre Gueidon et Barthélémy Cousilury \ Claude Reynaud remplit les fonctions cVassesseur.
Lo 4 novembre, le gouverneur de Provence adrrssa a ces magistrats un nouvel ordre du roi qui leur enjoignait de faire partir Nioselles pour la cour qui était alors à Toulouse. Le duc de Mercœur accompagna cet ordre d'une lettre oii l'on renKirc|uait la phrase suivante: f^ous pourrez pi'cW'ftir bien des choses et adoucir par ivoire oheissdHce ce qu on doit attendre d'un roiojfense'. Ce fut une demoiselle qui se chargea de remettre uu premier consul les dépêches du duc de Mcrruuir, car personne aulrc ne voulut s'expo5cr au
' Papou, t. IV, liY. XIV. — C K. Bouche, I. ii, |». i3o.
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sort de la Gouvernelle. Choi»ssant le' jour où Candole recevait des compliments sur son élection, elle se glissa dans la foule, s'approcha de ce magistrat, profita d'un de ses moments de distraction , mit le paquet dans sa main , et sut se dérober à tous les regards.
La résolution en était prise ; Tesprit démocra* tique de Marseille fatiguait Louis xiv qui se préparait à lancer les foudres de sa Tengeance. Vainement les consuls exposèrent à Mazarin les difficultés qu'ils trouvaient à faire exécuter les ordres de ce monarque ; le ministre leur écrivit : Le roi a été indigné à un tel point de VinsuUe faite à la Gouuernelle, qu'il n'y a personne qui ne Juge que son autorité, son ser^e, le bien de la province et le repos même de Marseille ne permettent pas qu'un tel attentat, qui est en suite de beaucoup d'autres, puisse demeurer impuni. Des vaisseaux partis de Toulon vinrent bloquer le port j et un cordon de troupes occupa toutes les routes. Les consuls, épouvantés de ces préparatifs menaçants, députèrent au roi Vintimille- Seissons, Thomas de Village et Ambroise Cornier. Ces envoyés ne purent approcher de la personne du prince, qui leur fit dire qu'il ne s'expliquerait que lorsqu'il serait en Provence. Le cardinal luimême ne voulut pas leur donner audience et les retint pour otages, déclarant qu'ils répondraient sur leur tclc de la fidélité de Marseille. Ceux-ci
D£ Marseille. ssd
firent parvenir k Nioselles, par ilti hoaune 4e confiance, un billet sans signature conçu en ces termes : Sauvez-vous, sauueZ'-w>us , et soyez sûr que les issues sont toutes fermées tant par terre que par mer " .
Louis xiY, à la veille d'épouser Marie Thérèse, infante d'Espagne, retarda son mariage. Il arriva a Aix le 17 janvier 1660, avec la reine sa mèffe% le duc d'Anjou, le cardinal Mazarin et toute 41 cour. Le conseil municipal de Marseille dclibeA que Tcvêque Etienne de Puget serait prié de se rendre auprès du roi pour calmer son courroux. De Puget accepta cette mission ; mais craignant qu'on ne lui reprochât de n'avoir pas usé de Son influence pour faire respecter raulorité royale, il voulut chercher un motif d'excuse dans une vieillesse simulée. Feignant d'ctre accablé sous le poids des années et des infirmités, il se couvrit la télc d'une grande calotte, courba son corps sur ses genoux tremblants, s'appuya d'une main sur un bâton et de l'autre sur un valet de chambre, et, d'une voix éteinte, vint demander a Louis xiv la grâce des Marseillais. Le roi le reçut avec bonté sans accueillir sa prière. Plusieurs abbés (le cour, croyant que l'évéque de Marseille allait terminer sa carrière, firent solliciter son siège aupris dr Mazarin, ou le sollicitèrent eux-mêmes.
rapon, t. IV, liv. xi\ .