‹ Histoire de Marseille (volume 3)Chapitre 19 sur 29 · H15T01HE · texte numérisé non relu

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après: Gayrard attesta encore qu^ils n'avaient aucune apparence de contagion. D^autres personnes succombèrent : même visite et même rapport. Ces morts inopinées firent enfin impression sur les intendants qui ordonnèrent que les navires venus du Levant seraient renvoyés à Vile de Jarrcy pour y recommencer la quarantaine. Ils firent aussi renfermer dans Tenclos des marchandises les portefaix destines à les purifier, afin de rompre toute communication avec ceux du dehors. Deux de ces derniers furent attaqués, le 5 juillet, d'une maladie qui se manifesta par des tumeurs sous les aisselles. Un troisième tomba malade le lendemain , et il lui sortit un bubon à la partie supérieure de la cuisse. Alors les intendants commencèrent à se défier du chirurgien de la santé, et en appelèrent deux autres de la yille qui déclarèrent que les malades étaient atteints de la peste. Leur mort, arrivée le 9 juillet, donna au rapport de ces chirurgiens le dernier degré de certitude.

Les passagers du Grand Saint- Antoine, admis précédemment avec tant dimprudence, avaient déjà porté dans la ville Tafifreux poison. Il pénétra le 20 juin dans la rue de TEchelle oîi une femme eut un charbon a la lèvre. Le 28, un tailleur de la place du palais mourut en peu de jours avec toute sa famille. Le l'i^ juillet, une autre femme de la rue de TEchelle fut atteinte d^m

charbon sur le nez ; sa voisine eut des bubons ; et, dans fort peu de temps, toute cette rue sç trouva infectée. Bientôt Peyssonel père et fils, médecins, vinrent à Thôtel de ville ' dire aux quatre échevins, Estelle, Moustiers, Audimaret Dieudé, qu'ayant été appelés dans une maison, a la rue Jean-Galant, près la place de Lenche, pour donner leurs soins a un jeune homme, nommé Eyssalëne, il leur avait paru frappé de la peste. L'avis de ces sages médecins fut méprise , et Dieudé surtout ne les accueillit qu^avec froideur. Cependant Eyssalcne expira le lendemain. Une femme qui l'avait servi se sentit attaquée du même mal; et le même jour, Boyan, Tun des passagers, tomba malade, et mourut dans la nuit: 1rs gens de Tart déclarèrent qu'il était atteint de la maladie contagieuse. On fit des perquisitions exactes pour découvrir les personnes qui avaient communiqué avec les pestiférés; on en conduisît quelques-unes dans les infirmeries; on séquestra les autres dans leurs maisons, et la terreur fut gi'iuTale. INIais, comme plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on entendît parler d'aucun malade, le peuple, plein de confiance dans les mesures qu'on avait prises, fit succéder la sécurité aux alarmes.

Sécurité funeste ! Le lléau reparut dans la rue

' Le 9 juillet.

de l'Echelle % et se glissa dans d'autres quartiers. Il enleva un fripier avec toute sa ùmille à la place des Dominicains, et frappa, a la rue de rOratoire, une couturière qui ne recouvra la santé que pour voir tomber autour d'elle tous ses parents. Le médecin Sicard avertit les cchevins que le danger devenait tous les jours plus pressant; ceux-ci se faisaient encore illusion. Ils attribuaient la cause de la maladie au dérangement de la saison et à une mauvaise nourriture.

Peyssonel fils, qui eut la périlleuse mission de visiter tous les malades % put se convaincre que la peste fermentait dans le sein de sa patrie, il le dit tout haut, l'écrivit même dans les villes voi* sines qui prirent aussitôt l'alarme et slnterdirent tout commerce avec les Marseillais.

La disette commença de se faire sentir, et le peuple fut sur le point de se soulever. Lebret , intendant de Provence , et le marquis de Vauvenargues, premier procureur du pays, eurent avec Estelle, premier échevin de Marseille, et Capus, archiviste, une conférence dans laquelle ils traitèrent, en se tenant a une certaine distance les uns des autres, des moyens d'approvisionner la ville ; et il fut résolu qu'on établirait

* Quatorze personnes y moururent le a3 juillet; d'antres succombèrent les jours suivants.

* Son père accablé d'infirmités fut obligé d'y renoncer.

deux marches, Tun à deux lieues sur le chemin d'Aix, et Taulre du côté d'Aubagne. Les Marseillais, séparés des vendeurs par une double barrière, purent acheter les denrées dont ils avaient besoin, sous Tinspection des officiers et des gardes préposés pour maintenir la tranquillité et empêcher la communication. On établit un autre marché à VEstaque pour les marchandises qui viendraient par mer. Lia disette diminua, mais Tabondance ne revint point.

A la réquisition de Pichatty de Groissainte qui joignait à son titre de procureur du roi les fonctions d'assesseur ', une ordonnance fut rendue le 31 juillet pour obligerHous les mendiants étrangers de sortir de la ville, et les mendiants marseillais de se retirer dans Thôpilal de la Charité, à peine du fouet. Les moyens manquèrent pour faire exécuter cette décision. D^ailleurs on apprit que la chambre des vacations du parlement d'Aix, après avoir député h Marseille les conseillers d'Ansouiset deFranque, pour faire un rapport sur la situation de cette ville % venait de rendre un arrêt ^ qui défendait, sous peine de la vie,

' Pu hatt y lie Croissainte a fait un journal de tout ce qui s*e3t p.iNst' à Marseille durant la peste; mais ce journal s*arrétc au lo drceiiibre 1 720.

' Os ronseillers n'entrèrent pas dans la ville; ils furent aiTt'lcs par la crainte et l'horreur qui se répandaient déjà partout.

^ Le in«''ine j<»ur, 3i juillet.

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toute communication entre les Marseillais et left autres habitants de la province. Le 1'' août, Sicard et son fils, médecins, proposèrent aux échevins d^ allumer, a neuf heures du soir, pendant trois jours consécutifs, de grands feux sur toutes les places publiques, le long des remparts, du Cours et des carrefours ; on accueillit cette proposition avec avidité. On ordonna aussi aux habitants d'allumer des feux, k la même heure, sur le devant de leurs maisons. Tout fut ponctuellement exécuté; et l'air, pendant trois jours, se couvrît d'une fumée noire et brûlante, qui augmenta la chaleur naturelle de la saison et ne donna que plus d'activité au mal dévastateur.

Une foule d'habitants se retirèrent k la campagne. Chacun s'empressait k faire des amas de provisions , a charrier des meubles et des hardes : les voitures manquèrent. Des gens du peuple allèrent camper sous des tentes, les uns dans la plaine Saint-Michel, les autres sur les bords de l'Huveaunc et le long des ruisseaux qui arrosent le territoire. Un grand nombre se fixa près des remparts; on en vit qui grimpaient sur les collines et cherchaient un asyle dans le fond des cavernes. Les marins, s'embarquant avec leurs familles sur des vaisseaux et sur des barques, se tinrent au large dans le port ou dans la rade, et présentèrent ainsi, au milieu des eaux, imc ville lloltanlc.

D£ JIAKSEILLE. 335

La confusion est extrême ; le mal va toujours croissant^ la disette devient menaçante. Les officiers de la garnison du fort Saint-Jean annoncent que le blé leur manque, et que si la comii|.unc ne leur en fournit pas, ils viendront en prendre par force. Les échevins répondent avec noblesse que si on violente les citoyens, on les verra à leur tétc pour les défendre. On brûle dans les rues ime grande quantité de soufre, on parfume aussi rintérieur des maisons. Inutiles mesures ! Le fléau dévorant exerce d'épouvantables ravages. La plupart des conseillers municipaux prennent la fuite; ceux qui restent se réunissent journellement sous la présidence du marquis de Pilles, viguier. Cette assemblée désigne cent cinquante commissaires clans les cinq paroisses de la ville, pour veiller aux besoins des pauvres et faire tout ce qu'exige le salut public. Le chevalier Roze est nommé commissaire général du quartier de Rive-Neuve.

En ces extrémités, Chicoyneau et Verny, médecins de Montpellier, et Michel, chirurgien en la même université, prirent la route de Marseille, par ordre de Philippe de Bourbon, duc d'Orléans, régent du royaume. Us arrivèrent à la barrière, le 12 août, et on leur envoya une voiture d'honneur. Le viçuier et les échevins les prii renl de venir à l'hôtel de ville oii furent convor|iu's Ions les médecins et tous les chirurgiens marseillais, lisse rendirent a celte invitation, et,

après avoir long-temps conféré sur les sjrmptomes de la maladie, ils arrêtèrent d'aller ensemble visiter les malades des hôpitaux et ceux des divers quartiers de la ville.

La fête de saint Roch arriva. Un vœu formé pour la cessation de la peste Tavait établie. Depuis plusieurs siècles, on la célébrait avec pompe; et dans une procession solennelle, on portait le buste du saint. De Pilles et les échevins voulurent empêcher cette cérémonie pour éviter toute communication dangereuse ; mais il leur fallut céder aux désirs manifestés avec violence par un peuple furieux dans sa dévotion , et ils assistèrent eux-mêmes à la procession, entourés de hallebardicrs.

Le lendemain, 17 août, les docteurs de Montpellier annoncèrent aux magistrats que la peste régnait véritablement dans Marseille. On jugea prudent de dissimuler ; on afficha même un avis portant que le mal n'était qu'une fièvre contaigieuse qui cesserait bientôt par les secours qu'on allait recevoir de tous côtés.

Hélas! on ne pouvait plus s'abuser. Chicoyneau, Verny et Michel sortirent à la hâte; et, vers la tin du mois d'août, le fléau déchaîna toutes ses fureurs dans la cité désolée. Quel tableau déchirant ! Les églises désertes; les boutiques fermées; les travaux suspendus; le commerce interdit; le cours de la justice arrêté ; les vols sans répression ;

DE MARSEILLE. ■ r.T

des cris lamentables; des hurlements aiTrcux^ ia mort, partout la mort sous une face hideuse; les galères retirées du quai et enfermées dans une estacade du côté de l'arsenal oii Ici ponts sont levés et de hautes barrières posées ; ti>us les vaisseaux marchands hors de l'amarre cl à l'écart. Les liens de famille se rompent; Ir-s sentiments de la nature et de ramitic sont étoulVés. Les malades devenus un objet d'horreur, sans meubles, couverts de haillons, n'ont à côté d'eux ijuNine cruche d'eau et rendent le dernier soupir dans des mouvementsconvulsi&; d'autres, chasses de leurs maisons, viennent s'asseoir sur le seuil de lï porte, cl en sont encore chassés. Il est pourtant quelques noblfs coeurs que l'égoïsmo ne dessèche ■pas ri que la crainte ne rond point barbares. Cenx-là savent remplir les devoirs de père, de fils ou dépouK. lin homme éploré, tenant un crucifil d"nrie main et un cierge do l'autre, pnrlo sur les ôpaiilos sa fonime qui vient dVipirer dans ses bras, cl va l'enRcvelir au cimetière de la Major. L'amour aussi a ses marlvrs, et dos amants désespérés s'arrachent des bras drleiirs parents éperdus pour :illor soi[;iior leurs maîtrossos souffrantes. Des malheureux, dans un désespoir frénétique, le* v<-in élincelants, le visape livide, se jettent p;ir la fenolro, et leurs corps «lomi-nus fuissent >nr le pavé avec lo ventre ouvert et la tcte brisée. Ou oit viiit qui trompent dans le ruisseau une

langue enflammée pour étancher la soif qui les dévore. On trouve de jeunes orphelins gémissant dans leurs berceaux ; on trouve des en£uits attachés k la mamelle de leurs mères qui viennent d^expirer; et personne ne veut recevoir ces créatures innocentes, et elles meurent abandonnées. En ces jours de désastres, à quoi peuvent servir les dons de la fortune? Toutes les distinctions sociales s'évanouissent devant Tégalitc du malheur. Le riche, manquant de tout au milieu de son or, souffre plus que le pauvre habitué aux souffrances. Le dominateur orgueilleux languit dans la misère , étendu sur le sol , triste jouet des vents, confondu parmi ceux qu^l accablait naguère du poids de ses mépris; il lutte en vain contre la mort, en invoquant une pitié stérile. C'est bien ; il est bon que ces enseignements soient quelquefois donnés ; cela appaise bien des murmures et fait croire a la providence.

Çà et là se traînent, parmi les morts, des moribonds enveloppés dans un linceul, comme des fantômes hideux; et le bruit des tombereaux se mêle au frémissement causé par le ballottement des cadavres. Le Cours où les échevins ont fait tendre quelques voiles de vaisseau, se remplit de pestiférés. Dans plusieurs quartiers, des corps en putréfaction sont entassés les uns sur les autres, servant de pâture aux chiens qui n^ontplus de maîtres et manquent de toute autre nourri-

ture. On fait la guerre à ces animaux y on les jette dans le bassin du port qui devient un cloaque infect. La rue de Ferrât est d'un aspect horrible, et le spectacle est encore plus effrayant k la rue Dauphinc, si pleine de morts y de mourants et de bardes infectées, qu'on ne sait plus où mettre les pieds ' . Le temps et les hommes manquent pour enlever ces objets de dégoût qui exhalent une puanteur insupportable. Rigord, subdëlégué de rintendant, se rend digne d'éloges par sa belle conduite. Les échevins, dignes pères de la patrie, déploient un zèle ardent et une infatigable activité. Us travaillent sans relâche ; ils se refusent les heures même destinées au repos; et la nuit les voit cxcculer avec vigueur ce que le jour a vu résoudre avec prudence. L'un d'eux^reste à 1 hotel de ville pour Texpéditiou des affaires urgentes. Il n'y est secondé que par Pichatty de Croissainle, par Capus, archiviste, et par Bonis, trésorier ; car tous les employés que la mort a épargnés abandonnent leur poste. Les trois autres

' Ot fiicombreiucnt \eiiait de ce que la rue Dauphine aboutissait à Thùpital clos coiiTalescents. Les pestiférés qui étaient restés seuls dans leurs maisons, les paurres qui n'avaient aucun secours faisaient leurs derniers efforts pour !»(' traîner jusqu'il cet asyle. Mais souvent les forces leur man- «{uaient avant d'y arriver; ou bien n*y U^uvant point de place, ils tombaient en défaillance en TouUnt revenir sur leurs pas.

échevins courent partout oh le devoir les appelle. Comme les vagabonds dont ils se sont d^abord servis pour Tenlèvement des cadavres n^ont pas pu résister a la violence du mal , les officiers des galères leur accordent cent forçats auxquels on promet la liberté. Ces hommes déjà flétris par la justice commettent de nouveaux crimes*, ils enlèvent les cadavres sans précaution , les traînent par les pieds le long de Pescalier , et quelquefois les jettent par la fenêtre; ils assassinent quelques malades pour voler avec plus de sûreté, et ensevelissent des malheureux encore vivants pour n^étre pas obligés de revenir dans la même maison ' . Ils vont, dans les rues étroites, ou d'une pente rude, prendre les morts sur des brancards, et les transportent aux endroits où les tombereaux les attendent* ils ne savent pas conduire ces chariots lugubres, brisent les harnais et les roues; et, pour comble de malheur, on ne trouve ni sellier, ni charron qui veuille les raccommoder. Les échevins, toujours a la tête des forçats quils

> Nous avons vu ces horribles détails dans un manuscrit du père Giraud, trinltaire, qui en a été tcmoin, et qoi a écrit jour par jour tout ce qui s'est passé à Marseille depuis l'arrivée du capitaine Chataud , jusques à la (in de I7a3.

M. JanfTret, conservateur de la bibliothèque publique où ce manuscrit est déposé , a bien voulu en mettre une copie à notre disposition. Cet estimable savant sVst toujours fait un [)laisir «le faciliter nos recherches.

animent au travail, voient successivement succombcr les capitaines de quartier, les gardes de police, les soldats du guet, les valets de ville. Personne sous leur commandement, ils sont seuls; mais n'importe, leur magnanime ardeur ne se ralentit point. Estelle va avec si peu de crainte, pendant la nuit, au transport des cadavres, à la rue de TEchelle, qu'il glisse sur le pavé et tombe il côte d'un corps en pourriture. Moustier se joue tellement des périls qu'un emplâtre jeté d'une fcnctrc, et encore fumant du pus d'un pestiféirë, lui tombe sur le visage et se colle a sa joue. L'intrépide magistrat l'enlève sans s'émouvoir, t'es» suye avec son éponge à vinaigre, et se remet à l'ouvrage.

Au lieu d'imiter ces glorieux cxcnincs, "ifer rc^ligicux dn ^Saîa*- t^ictor se retranchent dans Iriir abbayr, frappés d'une honteuse terreur. Les «:liaii(»iiirs de la Major, à l'exception de Iloujarel, M' ivfiij^icnl à la campagne; et ceux des Accoules montrent la même lâcheté, quoique leurs colle» telles (luérin et Kslay, lidMes à leurs devoirs, si'liorcLiit de h'ur inspirer des sentiments plus dignes du sarordoce. Plusieurs curés, un grand nombre de pfrlres et de religieux violent aussi les saintrs oblit^ations de leur ministère; mais (|iielqurs-uiis, animés d'une charité fervente, acqniiri'nl des droits éternels h la reconnaissance publique. Parmi eux se font distinguer les pères

Milay et Lever, jésuites : le premier s'enferme dans la rue de TEchelle ■ pour secourir les malades; le second va partout prodiguant de bonnes œuvres et des soins empressés. Il en est peu de ces dignes apôtres qui résistent k la contagion. Héros de l'humanité, ils savent acquitter leur dette, ils accomplissent le sacrifice de la vie avec la joie de la vertu. Oh ! que la mort est douce et belle lorsqu'on a marqué son passage sur la terre par des actes de bienfaisance, lorsqu'on laisse dans les cœurs honnêtes un souvenir attendrissant! L'homme n'a rien de plus à désirer, et c'est alors seulement qu'il a vécu.

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il ; I- .- ^ f^^ukx, âuyt , du château de la Force, en Péri-

gord, d'une ancienne famille originaire de la Navarre. Il entra chez les jésuites en 1691, d'où il sortit , quelques années après, pour être fait grand-vicaire d'Agen. Il devint évéque de Marseille en 1709, et remplaça de Poudeux de Castillon qui avait succédé un an auparavant à Yintimille du Luc, lequel était monté sur le siège épiscopal en 1684.

Ses prédécesseurs étaient , depuis Jacques Turricella dont nous avons déjà parlé ( 1. 11, p. 227 et suiv.; voyez aussi la page 218 à la note) : J. R. d'Estampe, nommé en 1679, Toussaint de Forbin-Janson en 1668, Etienne de Puget en iG44« J. B. Gault en 1640, Eustache Gault on 1639, François de Lomciiic on iG^f^j Nicolas CoefTetau on i6ai , Artus d'Espinai de Saint- Luc en 1618.

fies guerriers qui affrontent la mort sur les champs de bataille, ni le courage plus rare encore des magistrats et des citoyens qui bravent les périls pour défendre les lois outragées. Belsunce ! Belsunce ! nous ne voyons rien sous le soleil* de plus beau que ton héroïsme. Que pouvons-nous^ faible écrivain y pour célébrer dignement une verUi si haute, une gloire si pure? 11 nous fiiudrait des traits de feu, une voix puissante et fécondé, etloiis nos efforts sont stériles, et les paroles manquenf a notre admiration. Quel homme ! Quel prélat ! On le presse de sortir de la ville pour tacher de se conserver au reste de son diocèse. 11 rejette tOQB ces conseils comme une lâcheté criminelle; aaciinc considération ne l'arrête. Sa vie? — 11 la croirait souillée s'il ne l'offrait pas en holocauste pour le salut d'un peuple infortuné. Pourtant ne croyez pas qu'il reste aux pieds des autels, et qu'il se borne à incliner son front humilié sur le marbre du sanctuaire. Il lui faut d'autres soins, des devoirs plus sacrés, une charité plus agia» santé. Il va partout visiter les malades; on le voit tons les jours dans les tristes asyles de la souffrance et de la pauvreté ; on le voit dans les rues à travers les cadavres. Les pestiférés les plus misérables, les plus abandonnés, les plus hideux sont ceux auxquels il va avec le plus d empressement. Use < ourbe sur les moribonds, recueille leurs soupirs contiigieux, sans en craindre le poison mortel,

calme leur désespoir , les exhorte a la patience , et les dispose à la mort en montrant k leurs yeux égarés les trésors consolants de la miséricorde céleste. Quelquefois ils expirent devant lui; alors il leur ferme les paupières , et puis il va prodiguer ses secours k d'autres. Il donne tout son argent et met tous ses meubles en gage. Comme son palais est environné de cadavres amoncelés ', il est contraint d'aller loger dans une maison , près de Téglise Saint-Ferréol \ La peste Vj poursuit encore. L'ange exterminateur agite autour de lui un glaive infatigable, frappe à coups redoublés , moissonne ses officiers, ses domestiques et quelques prêtres qui le secondent. Mais il est toujours debout, notre évêque invincible; rien ne Tabat, rien ne Tébranle, ni ce qui soulève les sens, ni ce qui glace d'effroi les esprits les plus intrépides. 11 ne faillit pas un seul instant; ses forces seixd>lent augmenter, et Ton dirait un courage qui tient plus du ciel que de la terre.

Il mourait plus de malades en uii jour qu'on ne pouvait enlever de cadavres dans quatre. Les

' Il écrivait à l*archeyéque d* Arles : foi eu bien de ia peine défaire tirer cent cinqtumte cadavres à demi pourris et rongés par les chiens qui étaient à l'entour de ma maison y et qui mettaient déjà l* infection chez moi,

* C*était celle qui était occupée par le premier président da parlement lorsqu'il venait à Marseille. Bclsunce ne revint dans son palais que le i avril 1721.

forçats vinrent a manquer , deux mille morts se trouvèrent exposes dans les rues, et la désolation fut à son comble. Alors les échevins en chaperon, accompagnés de quelques notables, deRozeTaîné et de Rolland, les seuls intendants de la santé qui n^eussent pas pris la fuite, allèrent se jeter aux pieds de Leboutillier de Rancé, commandant des galères, et le supplièrent de leur accorder un nouveau renfort de forçats. De Rancé convoqua Yaucresson, intendant des chiourmes, et les officiers-généraux. Par convention du 6 septembre, cent forçats, quarante gardes, quatre caporaux et quatre officiers de sifflet ■ furent mis h la disposition des magistrats municipaux qui Iravaillèrent le lendemain à l'enlèvement des moris. Le chevalier Roze les seconda puissamment; 11 était toujours a cheval, et son activité semblait redoubler, depuis que de Pilles, retenu chez lui par une maladie, ne pouvait plus se livrer au mouvement de son zèle. Ils parvinrent il nettoyer la ville; mais rest<iit Tesplanade de la Tourette oii gissaient depuis quinze jours, sous un soleil brûlant, environ mille cadavres sans forme humaine. Tous les sens frémissaient a ce spectacle épouvantable. Le chevalier Roze qui ^'en approcha s'apereut que deux anciens bastions

On appelait ainsi rciix qui, par un «oup de »ildet, avertit*

s.iit'nf \es ><>l(lat.s i\c ranirt

attenants à Tesplanadc étaient creux, quoiqu'ils parussent terrassés. 11 ordonna qu'on enlevât la voûte et trois pieds de terre qui la couvraient , et qu'on y jetât une grande quantité de chaux vive. Ensuite il réunit les forçats et se mit à leur tête. Arrivé avec eux sur la place de Lienche, il fit arrêter sa troupe, lui distribua du vin, en but lui-même sur son chapeau, fit ceindre la tête des galériens de mouchoirs trempés dans du vinaigre, descendit de cheval, s'avança vers le champ de mort, et prit par une jambe le premier corps étendu sous ses pas. Les forçats, encouragés par son exemple, travaillèrent avec ardeur; et tous les cadavres furent en peu de moments précipités dans les bastions ■ .

Le 12 septembre, le régent, instruit de l'affreuse situation de Marseille, donna le commandement de la ville et du territoire a Langeron , chef d'escadre des galères, homme éclairé, équitable et ferme. Le prince enjoignit aux intendants des provinces de fournir des secours. Toutes les grandes villes du royaume, rivalisant de générosité , offrirent des tributs abondants ; et les évêques ordonnèrent dans leurs diocèses des quêtes dont le produit fut consacré au soulagement

' Tous les galériens périrent à peu de jours d'intenralle, à Texception de deux ou trois. Rose n*essuya ({u'une courte

maladie.

de la plus cruelle infortune. Jean Law, alors tout puissant par son funeste système, fit un don de 100,000 livres. Langeron, investi d'un pouvoir sans bornes, changea bientôt la face des choses. 11 employa quatre cents forçats au nettoiement des rues et à la désinfection des maisons, fit ouvrir de grandes fosses, établit des hôpitaux, ordonna que tous les droguistes, les apothicaires, les notaires ' , les sages - femmes * , les officiers municipaux, tous les déserteurs de la cause publique, eussent à revenir sans délai. Maille, professeur en médecine à Tuniversité de Cahors, Boyer de Marseille et Labadie, jeunes docteurs envoyés par la cour, méritèrent cette marque de confiance par leurs talents et par leur courage. Trois chirurgiens de Paris arrivèrent aussi ; ceux de la province, piques d'une noble émulation, vinrent s'ollVir d'eux-mêmes. Chicoyneau, Vemy et Michel , après avoir reçu Tordre de la cour de rentrer h iMarseille, y vinrent accompagnés de Deidier, autre médecin de iMontpellier, et de SouUier, chirurgien du roi. Langeron, toujours à cheval, comme Roze, veillait a tout avec une rare prudence et maintenait une police active. On mit le feu au navire le Grand Saint- Antoine ,

l.cî» malado!» mouraient sans pouvoir tester. ' Vas tciiinu'» ciR(*intcSy privée» de leur assistance, iUcconi« baient dan^ les douleurs de renfantement.

on brûla toutes ses marchandises sur Tilc de Jarre, et on enferma le capitaine Chaiaud dans une tour du Ghâteau-d^If . La peste s^affaiblit vers la fin de septembre; mais une solitude effrayante continua de régner dans la ville où Ton ne voyait que quelques personnes, marchant à pas lents, le visage pâle et défait. On ne se parlait que de loin , et les hommes portaient des cannes d'une longueur de huit à dix pieds, vulgairement appelées bâtons de saint Roch, dont ils se servaient pour écarter les passants et les chiens.

Le 9 octobre, les échevins reçurent une lettre des consuls d'Avignon, qui leur apprenaient que le pape Clément xi avait ordonné dans toutes les églises de Rome des prières publiques et des processions solennelles oii il assistait lui-même à pied pour supplier Têtre suprême d'éloigner de Marseille Taffreux malheur qui la désolait; qu'il avait aussi publié deux brefs, dont l'un contenait des éloges pour l'immortel Belsunce, l'autre des indulgences pour les personnes qui donneraient à boire et à manger aux pestiférés et à ceux qui étaient soupçonnés de Vétre, ou qui leur rendraient quelque autre service; que de plus il avait fait acheter dans la Marche d'Ancône 3,500 charges de blé pour les distribuer aux pauvres de la ville aflligée.

Une jeune fille, livrée à des pratiques de dévotion, tomba malade, et l'ardeur de la fièvre

exalta ses idées mystiques. Elle dit a son confesseur que la mcre du Christ lui était apparue et lui avait déclaré que la peste cesserait quand les deux églises de la Major et de Saint -Victor, réunies dans une procession générale, exposeraient leurs reliques k la vénération des fidèles. Le peuple demandait à grands cris cette cérémonie , et les échevins supplièrent l'évêque de donner son consentement. Belsunce l'accorda sans peine, et fit dresser sur la place de la bourse un autel où il se proposait de célébrer la messe, après y avoir placé les châsses des saints. Estelle alla prier les chanoines de Saint-Victor de satisfaire aux vœux du peuple. Ceux-ci exigèrent, dans rintcrêt de leur juridiction et de leurs privilrgcs, que Ton élevât deux autels, ou que Tévcque ne célébrât pas la messe. Estelle s'efforça vainement de les fléchir; leurs prétentions furent inrbranlables, et la procession ne se fit pas. Cependant le grand prieur Claustral et deux relijjioux, dc'putcs de son chapitre, vinrent à riiolcl de ville * pour déclarer que les motife iiivoquc's par Tabbaye ne devaient pas être consichrrs comme un refus.

Ijv jour de la Toussaint, Belsunce, précédé de quelques prelrcs, travers;! la ville en rochet et en raniail, nu-pieds, la corde au cou, tenant

\a ttf o< lubrr

une croix entre les bras, et se rendit au bout du Cours ■ où Ton avait dressé un autel. Le peuple était prosterné. Belsunce lui fit un discours pathétique, se mit ensuite a genoux , s'offrit à Dieu comme une victime expiatoire ^ le supplia, en versant des larmes , de ne frapper que lui seul et d'épargner le reste de son troupeau. Ensuite rhéroïque prélat consacra la ville et le ^ocèse au Sacré-Cœur de Jésus;. il célébra la messe , au son de toutes les cloches, et publia un mandement sur rétablissement d'une fête annuelle. Le 16 novembre, Belsunce assembla dans l'église des Âccoules les faibles débris de son clergé, lut les prières que Ton récitait chaque jour dans toutes les églises de Rome pour obtenir du ciel la cessation du mal contagieux; et après une exhortation attendrissante, il porta le Saint-Sacrement sur la terrasse au-dessus de la voûte de cette église , fit l'exorcisme contre la peste avec toutes les cérémonies prescrites par les règles ecclésiastiques , et donna la bénédiction ^ la ville et à son territoire.

On craignait encore la disette, malgré les sages mesures de l'administration et la générosité de quelques citoyens opulents. Constans et Remuxat employèrent leurs fortunes à l'achat de 20,000 charges de blé ; Martin, Grimaud etBéolan prî-

• Du côté de la porte d*Aix.

rent volontairement pour les boucheries lêt soins les plus louables. Taxil, agent de la compagnie des Indes, remit aux échevins 1,600 marcs de matières d'argent et 20,049 marcs de piastres, pour les convertir en nouvelles espèces a la monnaie de Montpellier.

On préparait des vaisseaux pour aller chercher du blc dans le Levant, lorsqu'on apprit ' qu'un des navires, sur lequel les ministres du pape avaient embarqué à Civita-Vecchia les grains destinés aux pauvres de Marseille , avait malheureusement (ait naufrage à PorcheroUes , et qu'on n'avait pu sauver que 300 charges qui arrivèrent à Toulon et qui furent de la expédiées à Marseille.

Le dernier jour de cette année mémorable , Iklsiincc convoqua son clergé dans Téglise Saint- Fern'ol, prit le saint ciboire, sortit processionncUement de la ville par la porte de Rome et rentra par la Jolieltc, après avoir traversé le terrain qui servait a la si'pulture des pestiférés % lieu lie silence et d'horreur, redoutable cercueil qui regorgeait de victimes, quoique la mort y pressât les rangs ^.

• \a' al novembre.

• On avait creuse ^\cs fosse* le long des remparts, depuis la "|»(»rte du Kernard-du-Bois jusqiies à relie d'Aix.

•1 IJeUunce marcha sur des cadavres hideux, « moilic rnlcrrrs, pourris ou desséchés, les uns levant les mains vers le ciel, les autres ayant un pied en l'air, un genou, ou une

r>52 HISTOIRE

Dans les premiers mois de 1721 , on ne trouva plus de paysans pour cultiver les terres. On tira du palais de justice un grand nombre de criminels, parmi lesquels se trouvait La Cassotiëre , économe de Thospice des orphelins, et on les pendit suivant la teneur des sentences rendues par Langeron, assisté d'Estelle, de Moustiers, d'Âudimar et de Dieudé. On renouvela la désinfection des maisons; on brûla jour et nuit une quantité immense de bardes et de meubles : ce qui couvrit la ville d'une épaisse fumée et répandît une odeur insupportable. La troisième fête de Pâques, Belsunce célébra encore ta messe au bout du Cours.

Au 31 mai, les galères avaient fourni sept cent vingt- quatre forçats, parmi lesquels six Turcs esclaves. A la revue qui fut faite ce jour-là, il ne s'en présenta que deux cent quarante-un qui attendaient l'ouverture des passages pour retourner dans leur pays et jouir de la liberté qu'ils avaient gagnée au péril de leur vie '•

« épaule. On en voyait d'autres dans des postures indécentes « et des attitudes liorribles. Ainsi s'est terminée cette année, « dont les historiens et les peintres ne donneront jamais « qu'une faible idée et une imparfaite ébauche. » Manuscrit du père Giraud.

' Quand les chemins furent ouverts, on retint sur les palèrcs ceux qui n'excrraicnt aucune industrie et qui n'avaient >é<u que de brigandage. On donna une liberté entière aux

autres.

En juin et en juillet, la mort de quelques personnes répandit une terreur profonde. On redoubla de précautions, et au mois d'août, toutes les craintes s'évanouirent. Le 20, les églises furent ouvertes avec solennité ; et en septembre , il n*y eut plus aucune trace de peste. On porta, dans une procession générale, les reliques de saint Rock et toutes celles que Ton conservait à la Major. Langeron y assista, placé entre les échevins et précédé de quatre compagnies de troupes flamandes. Le lendemain, on fit un acte déclaratif de Tétat sanitaire de la ville, pour rassurer les provinces françaises et les nations étrangères.

Langeron sortit de Marseille le 29 novembre, et de Brancas, nommé au gouvernement de la Provence, fit son entrée dans Aix, portant Tordre de la cour pour rélection de deux nouveaux échevins a la place d'Estelle et d'Audimar . L'élection se fit le l*"' décembre; Pierre Remuzat et J. B. de Saint-Michel furent nommés.

La sécurité régnait dans tous les cœurs qui s'ouvraient h la joie, lorsque, le 4 mai 1722, un homme mourut subitement à la rue de la Croixd'Or, et IVpouvantc qui se répandit augmenta le lendemain par la mort de deux jeunes et jolies personnes, auxquelles on avait présenté quelques pièces de dentelles. Une femme fut aussi frappée de mort subite dans un café, près Thotel de ville; deux autres femmes eurent la même destinée,

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