‹ Histoire de Marseille (volume 3)Chapitre 20 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

Pune à la Grand^Rue, l'autre vers les Âugustins. Le peuple consterné croit voir apparaître un nouveau germe de peste. Les imaginations s^échauffent; les religieux de Saint-Victor se retranchent encore dans leur abbaye; les écoles publiques sont désertes; la citadelle Saint-Nicolas et le fort Saint- Jean lèvent les ponts-levis; les boutiques se ferment ; mais les échevins les font ouvrir sous peine de trois mois de prison et de confiscation des marchandises en faveur des hôpitaux. Ils barricadent la rue de la Croix-d'Or, et s'eflforcent de calmer les alarmes. Vains efforts ! On ne peut se faire illusion, car c'est bien la peste qui menace de dévorer ceux qu'elle a d'abord épargnés. Les habitants sortent en foule de la ville, et quelques-uns franchissent même les barrières en-delà des murailles. Les soldats, préposés a la garde des passages, tirent sur les fuyards, et des élèves en médecine sont tués du côté d'Aubagne. De Brancas rend une ordonnance qui défend aux Marseillais de sortir de leur territoire , sous peine de mort ; il enjoint aux malades de se déclarer dans les vingt-quatre heures , sous la même peine. Il tente ensuite de contracter un emprunt pour secourir la ville, et offre en gage ses terres, ses charges et ses pensions. Le marquis de Pilles donne toute sa vabselle, évaluée à 10,000 livres. On ouvre dans le jardin de l'observance des fosses pour enterrer vingt mille morts, et on élève

une potence au milieu du Cours pour contenir les malfaiteurs.

La contagion s'annonçait avec des symptômes moins meurtriers qu'en 1720; cependant elle enleva un grand nombre de malades; et parmi les religieux qui succombèrent, on regretta Jouvenne, clerc trinitaire, âgé de dix-huit ans, lequel, par ses talents précoces, donnait de brillantes espérances..

Dans ces circonstances, Liouis xv, pressé par les instances des amis de Langeron, le nomma une seconde fois commandant général desabonne ville de Marseille. De Pilles, vivement affligé, jugea convenable de justifier sa conduite. Il convoqua tous les notables a Pliôtcl de ville, et l'assemblée dressa, le 8 juin, un manifeste attestant que ce gouverneur avait pris les plus sages mesures pour éteindre la peste et pour prévenir tous les malheurs. On envoya cet acte h la cour, et on le rendit ensuite public.

De Pilles ne voulut pas attendre Tarrivée de Langeron, et se retira , le 27 juin, dans son gouvernement des îles. Le commandant général fit le lendemain son entrée à Marseille. La maladie cessa bientôt; mais Langeron continua de maintenir, pendant plusieurs mois, toutes les mesures préscrvativcs. Par un édit donne h Versailles, le 1L> novembre, le roi ordonna Penlèvement des barrières et la retraite des troupes qui formaient

le cordon sanitaire. Cependant les marchandises ne purent être exportées que le 27 mai 1723, et le même jour, on publia un édit royal qui permettait le libre commerce avec les îles de TÂmcrique. Le 1^' septembre, le capitaine Chataud sortit des prisons du Château-d'If et parut en public sans causer la moindre émotion populaire. Le 4, Langeron partit de Marseille pour se rendre, à la cour.

L^Europe entière était frappée d^une si grande terreur, que les relations commerciales n'y forent entièrement libres qu'au commencement de l'année suivante. En mai 1720, Marseille avait quatre-vingt-dix millcf habitants. Cette peste horrible en enleva quarante mille dans la ville, et dix mille à la campagne ■ . Depuis lors le régime sanitaire fut soumis à des règlements sages et sévères, et quoique la contagion ait plusieurs fois paru dans le Lazaret, les précautions constantes qu'on a prises l'ont toujours étouffée '.

■ Le dénombrement des morts fait officiellement ne s'élève qu'à 3o,i37 dans la ville et à 8,970 dans le territoire: ce chiffre ne peut pas être considéré comme exact. Comment les commissaires de quartier , chargés de ce travail, auraient- ils pu tenir rigoureusement leurs registres dans des conjonctores aussi désastreuses? Le médecin Bertrand , historien véridique de la peste, adopte le nombre que nous avons nous-méme adopté.

* Des signes de peste se sont manifestés au Lazaret de Marseille : ci\ juin 17/11, en mai 1760, en mai 1768, en mai

Dès Tannée 1716, quelques hommes de lettres avaient manifesté le désir de former une académie; mais comme ils n'avaient aucun plan déterminé, ils ne s'étaient assemblés que pour faire des propositions oiseuses, sans travailler pour eux-mêmes, ni pour le public. Cinq ans plus tard, et pendant que la peste faisait de Marseille un vaste sépulcre, de paisibles amis des muses se retirèrent a la campagne, et, gémissant parmi eux sur les pertes qui les accablaient, ils soulageaient leur douleur par des entretiens familiers et par des lectures instructives. L'abbé de Porrade les réunissait habituellement ches lui. Lorsque la contagion, qui respecta cet asyle modeste, eut calmé ses fureurs, leurs assemblées se continuèrent dans la ville. Les premiers membres furent Tabbé de Porrade, Cary et Pcyssoncl, avocats, Bertrand, docteur en médecine, Kobineau, commissaire des guerres, Dulard, Aymar, le Fournier, de (iuérin, Olivier, Soissans et Vacon. Us admirent bientôt dans leur sein plusieurs autres littérateurs marseillais, au nombre desquels était

1781, vn janvier 178^, en 1786, en 1796, en nui 1819. En juin 18a'), ce fl«'Mu parut à Pomèguc : le capitaine da bâtiment fa Sahinr, venant de Seyde, et deux matelots mounirent.

1^1 fiivre jaune &c montra pour la première fois an Lasaret en 1 801 ; elle y fut apportt^e par ie Coiombia, Taisteau américain, capitaine llailowcl. Cette cruelle maladie y parut auMÎ en 1 804 , en 1 80S et en I H2 1 .

Chalamond de la Visclëde, couronné plusieurs fois par racadémie française.

Ce ne fut qu'en 1726 que les séances de cette compagnie eurent quelque régularité. On délibéra d'aYoir des registres, d'ouvrir une correspondance, d'écrire des procès-verbauz , dénommer un directeur et un secrétaire perpétuel. Lie sort désigna le Fournier pour le premier emploi, et Tunanimitc des suffrages confia la seconde charge K Chalamond de la Visclède.

Le maréchal duc de Villars, gouverneur delà Provence, accepta le titre de protecteur de la société naissante , et lui fit obtenir , au mois d'août, des lettres patentes du roi, sous le* titre d'académie de l>elles-lettrcs. La compagnie rédigea ses règlements. Elle fixa à vingt le nombre des membres résidants, et donna à un pareil nombre d'étrangers le titre d'associés. Dans la première de ses séances préparatoires, le docteur Bertrand lut une grande dissertation sur V utilité des aca» demies démontrée par le mécanisme du corps humain. Bientôt après, l'académie française s'empressa de s'affilier la nouvelle compagnie, sur la demande de la Visclède, de Taxil et de Dubellis, envoyés en députation. Le 12 novembre de la mcme année, de la Viscicde, portant la parole au nom de ses confrères , vint remercier les quarante immortels. Fontenelle, qui en était alors le doyen et le directeur, répondit a son discours, el

les trois députés furent invités k prendre place k la séance.

Yillars fit remettre k Tacadémie de Marseille ' Tacte de fondation d'une rente de 300 livres^ pour &ire frapper toutes les années une médaille d'or, comme prix du concours, décerné en séance publique, le jour de la saint Liouis*.

11 y avait aussi a Marseille une académie de musique, sous le nom de concert, également placée sous la protection du maréchal de Yillars '.

• En 1731.

* L'académie n'aTait point de lieu fixe pour tes asftembléei; elle se réiiniftsait tantôt dans la maison d*an de ses membras,

tantàt dans celle d*un autre. Belsunce Taccueillit dans son palais rpi.scopal. Les srances publiques se tenaient le plus souvent il rhùtcl de ville. Les académiciens obtinrent ensuite un loral spécial daiiH la rue Saint- Janine. En 1781, le roi mit a liMir disposition robservatoirc, et la compagnie y tint ses s(anr<>s jnsqucs à la révolution.

I.r i\ mars 17^6, Louis xv avait accordé de nouyelles Irttu's ]iatrnles, qui ronféraienl à la compagnie le titre d*aca* dfmi<' drssrienrcs, belles-lettres et arts. Le règlement annexé a ers Ifttrrs patentes portait à trente le ncmibre des membres «ir rat;n]< inir, dont quinze pour le» belles-lettres et arts, et quin/r pour les seirnces. Deux secrétaires perpétuels furent < lioisis pour chaque classe. Le directeur et le chancelier de- \.ii<'nt être firis alternativement dans chacune.

H!ette soriété fut établie en 171 7. Yillars lui donna, deux

Aws après, des lettres d'attache et d'approbation en ces termes:

- Approuvons l'établissement de ladite académie, attendu

qu elle peut oecuper agréablement grand nombre d'honnêtes

. ^ens, sans être a charge à la ville, et que ces diTerlIlsnntiiils

Le premier théâtre établi dans cette ville était situé à la rue de la Reynarde / alors le centre des beaux quartiers. Des acteurs ambulants venaient y représenter les essais de nos anciens poètes dramatiques et les ouvrages récents de Corneille, de Racine et de Molière. Lorsque les agrandissements de la ville eurent fixé les principales habitations vers la partie orientale du Cours, cette salle de spectacle se trcruva trop éloignée, et Gay, maçon-entrepreneur, projeta d'en construire une autre* Il obtint, k cet effet, de l'administration municipale, par bail du 8 avril 1733, la location d'un terrain entre la rue de Rome et la rue d'Âubagne, dans la direction de la rue Y acon ; c'est sur cet emplacement que Gay bâtit sa nouvelle salle qui a été ouverte au public pendant cinquante-cinq ans ' .

Marseille était toujours digne de sa renommée, et plusieurs de ses enfants marchaient avec éclat dans la carrière des lettres et des sciences. Antoine Duparc prit Puget pour modèle et excella

« sont bien préférables à ceux da jeu si dangereux , auxqids a nous désirerions qu'ils pussent faire quelque divenioil.»

Les jours de concert étaient le lundi et le rendredi de chaque semaine.

* Les travaux furent terminés en 1739. Des lettres patentes fixèrent exclusivement les représentations théâtrales à ee local y et ordonnèrent la clôture de celui de la me de la Reynarde.

principalement dans la peinture '. La £miiUë Nicolas acquit une grande réputation dans Tart de dessiner avec vérité les armoiries et les costumes. Antoine Nicolas fut celui qui poussa cet art au plus haut degré de perfection ; il fit «ne précieuse collection héraldique *.

L'abbé Pellegrin, présentant un mélange bizarre d'occupations sacrées et de travaux profanes, travailla pour les théâtres de Paris, et mit en cantiques spirituels TÂncien et le Nouveau Testament, les Psaumes de David, limitation de J.-C, sur des airs connus d'opéras et même de vaudevilles.

Le matin catholique et le soir idolâtre. Il dina de Tautcl et soupa du théâtre'.

Gros ^ se fit remarquer par son talent pour la poésie provençale, et se livra surtout h Tapologue. On trouve dans son recueil des compositions pleines ilc grâce, d'abandon et de naïveté, des traits charmants que Lafontaine n'aurait point désavoues. La maison de la marquise de Simiane,

' Sa fille Françoise, disciple de J.-B. Vanloo, eut plus tard l>caiicoup de sucres à Paris et à Londres, et reçut dans ses vieux jours à Marseille une pension de rimpëratrice de Russie.

• Continuée par Kapellcr, directeur de racadcmie de peinture.

> (!es doux \<Ts si ronnus sont de Rémi, poète inconnu.

• Nr a Marseille en iGijHy mort en 1748.

36t HISTOIRE

petite fille de madame de Sévignc, était alors ouverte à tous les littérateurs; Gros y fut admis ; il chanta sa protectrice qui fut sensible à ses louanges et lui en témoigna sa reconnaissance par le plus favorable accueil. Mais Gros n^était pas riche, et la marquise ne lui ouvrit pas sa bourse. Il quitta Marseille pour se rendre à Paris, croyant que son talent lui créerait des ressources. Vain espoir ! U fallut se résoudre k entrer dans les fermes , et le petit emploi qu'il y obtint ne le sauva pas de la misère. Le poète infortuné | doux et bon par caractère, toujours calme sous le poids des revers, sut allier les mœurs les plus pures à l'esprit le plus élevé.

Le malheur accabla aussi Dumarsais % digne pourtant de couler des jours prospères. En voyant le triste cours des choses de ce monde, et la fortune, misérable prostituée qui prodigne sans discernement ses faveurs sans pureté , Pâme découragée se concentre en elle-même, se resserre de désespoir , et voudrait rompre tous ses rapports avec une société frivole, égoïste et corrompue. Si du moins les hommes s'efforçaient de réparer les torts de l'aveugle destin I Mais non ; ils se plaignent de ses bizarreries et de ses injualices, et eux aussi ils sont bizarres dans leurs

* Domanais naquit à Marseille le 17 juillet 1676; il laourut à Paris le 1 1 juin 1766, sans biens et sans honneurs.

aflfeclions, injustes dans leurs choix : ils laissent dans l'oubli le génie qui fuit le tumulte , et ils applaudissent k la médiocrité intrigante, et ils accueillent avec un sourire adulateur le charlatanisme ambitieux , et ils lui offrent des couronnes profanées ' ! L'immortel Puget fut abreuvé de dégoûts et d'amertume, au sein de cette Marseille dont il était l'ornement. Gros y fut méconnu; Dumarsais éprouva le même sort, quoiqu'il eût des titres puissants a la reconnaissance de ses * compatriotes. Ce grammairien philosophe, joignant la conception la plus nette a la méditation la plus profonde, concilia dans la logique les doctrines des trois grands métaphysiciens qui se partageaient Tcmpire de la science : Aristote, Descartrs et Bacon. Ses ouvrages sur la grammaire gc'ncralc éclipsèrent les travaux des illustres solitaires de Port-Royal, et son traité des Tropes restera comme un beau monument élevé k sa gloire. Sous Tavilissant empire des abus monarchiques

• Ost une chose déplorable de voir, dans tous les temps, les Marseillais s*enthousiasmer mal à propos pour des gloires «•trangcrcs et souvent équivoques, et n'accueillir qu'avec indifférence leurs propres illustrations, l'n de mes amis, littérateur d'un talent remarquable, me développait un jour avec beaucoup d'esprit les incom'énienis iCctrc Marseillais à Marseille. Otte tlirsr n'est malheureusement que trop vraie, non-seulement >onN I<» rapport littéraire et scientifique, mais encore sous tous les rapports possibles. Moi qui écris avec émotion < es lignes désespérantes, j'en rougis pour ma ville natale.

et des préjagés religieux, Dmnarsais se montra tel que devait être un homme qui avait de la droiture dans l'esprit et de la générosité dans le cœur. C'est dire assez qu'il hâta de tous ses moyens le progrès des idées salutaires et des améliorations sociales. Guidé par l'amour du bien et par la puissance de la conviction, il seconda les nobles efforts * de cette philosophie bienfiusanté qui, tantôt avec les traits du ridicule, tantôt avec les armes du raisonnement, combattait pour faire prévaloir la vérité sur l'imposture, les droits des peuples sur le despotisme des rois, et la morale universelle sur des croyances tellement absurdes qu'un jour nos neveux, plus heureux que nous, ne pourront pas comprendre qu^elles aient régné si long-temps.

Les deux frères Peyssonel prouvèrent que le talent était héréditaire dans leur funille , qui se distingua toujours par des services rendus à Marseille. Charles ', entré dans la belle carrière du barreau , joignit la profondeur du jurisconsulte à l'éloquence de l'avocat; revêtu ensuite de fonctions diplomatiques et consulaires, il sut les faire servir au profit de l'histoire et de la géographie.

■ Il n*est pourtant pas l'auteur de plusieim ouvrages philosophiques qui lui furent attribués , et qui sont du baroD d*Holback.

' Charles Peyssonel naquit a Marseille le 17 décembre 1700; il mourut à Smyrnc le 16 mai 1757.

Des ouvrages considérables sur le comoierce du Levant, des voyages entrepris avec danger pour connaître des lieux jadis fameux et maintenant barbares, des' recherches curieuses de médailles et de monuments antiques, tels furent ses travaux constants. Jean-André ' , médecin du roi k la Guadeloupe et naturaliste célèbre, s'illustra par de belles découvertes sur le corail. Versé principalement dans l'étude de Thistoire naturelle de la mer dont Marsilli lui avait inspiré le goût, il fit un appel honorable aux savants de toutes les nations, les engagea a se livrer sans réserve k cette étude alors peu connue, et leur offrit des couronnes académiques.

La législation ancienne et moderne de Marseille, les langues qu'on y parla, ses costumes, SCS armes, ses mœurs et ses usages furent l'objet des curieuses recherches d'Artaud et de Dieudé. L'immortel Belsunce dressa le tableau des évcques ses prcdt'cesseurs. Cary, profond antiquaire, jeta une vive lumière sur la fondation de l'illustre colonie des Phocéens; il fit aussi Thistoiredes rois du bosphore Cimmérien, et une dissertation sur Lesbonax, philosophe de Mitylcne. Guys traça un parallèle entre les mœurs des anciens Grecs et ceux des Grecs modernes; et Barthe, jeune

' I /époque de sa naissance est incertaine. 11 mourut à la (iiiadcloiipr en 17/19.

56U HI5TOIKE

encore, offrit à ses concitoyens les prémices de sa charmante muse, douce aurore d'un jour brillant.

Le génie de Tabbé Barthélémy grandissait alors dans Marseille , heureuse d'être le témoin de ses naissantes inspirations ^ L'auteur du F^oyage du jeune Anacharsis, entré au collège de l'oratoire, étudia sous le père Raynaud, professeur habile, qui depuis se distingua lui-même par son éloquence dans les chaires de la capitale. Le jeune Barthélémy suivit ensuite les cours de philosophie et de théologie dans la maison des jésuites. Un maronite, élevé à Rome, se trouvaità Marseille auprès d^un oncle qui faisait le commerce du Levant. Il se lia avec Barthélémy , Im enseigna la langue arabe, et l'accoutuma même k la parler facilement. Ainsi il était réservé k la Phocée des Gaules d'élever dans son sein fécond l'homme célèbre, qui devait, quelques années plus tard, évoquer les souvenirs immortels de la mère patrie et ranimer sa cendre poétique.

Les académies de province, qui n*ont jamais été les sanctuaires du bon goût, avaient k cette époque quelque utilité, parce qu'elles contribuaient à répandre l'usage de la langue française qui n'était point encore populaire. L'académie

' Jean-Jacques Darthcleiny, ne à Cassis le ao janvier 1716,

séjourna à Marseille depuis 17^7 jusqu'en 1744.

OK MAHSEILLE. 567

de Marseille, sans faire exception à la règle commune, s'efforçait d'acquérir des titres k Testime publique, et Voltaire sollicita la faveur d'être reçu parmi ses membres associés. 11 lui fit ses remercîments , dès qu'il eut obtenu ce titre ', ce qui ne la sauva pas d'une sanglante épigramme. La compagnie prenait le titre de fille de l'académie française : Ot4ij dit le spirituel frondeur de tous les ridicules , c^est une fille très sage et qui ne fait pas parler d'elle.

Montesquieu allait souvent à Marseille visiter madame d'Héricourt, sa sœur, femme de l'intendant des galères* Se promenant un dimanche au soir sur le Port, il est invité par un jeune matelot a choisir de préférence son bateau pour allrr faire un tour en mer. L'air d'éducation et la physionomie intéressante de cet homme le frappent. Entré dans le bateau, il interroge son conducteur, et il apprend de lui que son nom est Robert, qu'il est apprenti joaillier de profession, qu'il se fait batelier les fêtes et les dimanches pour gagner quelque argent de plus et seconder sa mire et ses deux sœurs qui, de leur côté, travaillent de toutes leurs forces; que tous quatre s'rfl'orcrnt ainsi d'amasser 2,000 écus pour former la rançon de leur pire , pris par des corsaires et emmen«' captif h Trtuan. Montes-

quieu, touche de ce récit, se &it conduire à terre, met dans la main d'un fils si vertueux sa bourse qui contenait 400 francs en or, et s'échappe. Six semaines après, le përe revient dans sa maison, juge bientôt k Tétonnement des siens qu'il ne leur doit pas sa liberté, comme il l'avait cru d'abord, et leur apprend que nonseulement on l'a racheté, mais qu'encore , après avoir pourvu aux frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme de 1,200 francs. Le jeune homme alors soupçonne on nouveau bienfait de l'inconnu. Mais oii le voir, ce mortel généreux qui sèche avec tant de noblesse les larmes de l'infortune? Comment des cœurs rendus à la joie lui exprimeront-ils leur reconnaissance? Robert fils se met en devoir de le chercher. Après deux ans d'inutiles démarches, il le rencontre par hasard dans la rue, se précipite a ses genoux , et le conjure de venir recevoir les bénédictions d'une famille qui lui doit son bonheur. Montesquieu, surmontant son émotion, parait impassible, ne veut convenir de rien, et s'échappe k la faveur de la foule que les instances pressantes de ce jeune homme avaient réunie autour de lui ' .

* Cette belle action qui a été mise sur la scène, ftooi le titre de bienfait anonyne, serait toujours restée ifpnorée, si les gens d'affaires de Montesquieu n'eussent trouTé, après sa

o£ MARSEILLE. 369

L'abbaye Saint-Victor était depuis long-temps une école de scandale; tous les raffinements du luxe et toutes les voluptés du siècle se donnaient rendez- vous dans ce cloître privilégié , remplaçant la grotte célèbre où les premiers chrétiens de Marseille y pauvres et obscurs, avaient jadis versé des larmes de pénitence. Les jeux folâtres et les joies insensées retentissaient dans Tantique sanctuaire des cénobites, prostitué a dlndignes usages, pendant que des chantres gagés remplissaient les devoirs des abbés indolents, chargés d'honneurs et fiers de leurs parchemins. Le mal était si grave qu'il paraissait incurable. On recourut au seul parti qui restait à prendre, et l'abbaye futscciilariscc, cii vertu des bulles de la cour (le Rome, approuvées par lettres patentes de Louis xv, signées a Compiegnc en 1751. Ces patentes donnent h Téglise le titre de noble et insi'ine collégiale. Les chanoines devaient être Provençaux et faire preuve de cent cinquante ans de noblesse paternelle ; ils portaient une croix à huit pointes, attachée a un cordon rouge en camail, d'un côté saint Victor, avec ces mots : Suncti f^ictoris Massilicnsis , et de l'autre, le

mort, une noir rcritc dr sa jiiaiii , indiquant qu'une somme dr 7/)oo franc» avait été rnvoy«'<i par lui à Main, banquier .iri^l.iis a Cadix. Main inlerroj^é repondit qu*il avait «mployé li-ttc soininc pour d<^liYrcr nn Marseillais nommé Robert, esclave a IVtuan, conformément aux ordres de Montciquieu.

ir. a4

portail de Tëglise, atec cette devise : Monumentis et nobiUtate insignis. On les vit alors, ces religieux élégants , étaler dans la ville leur oisiveté frivole , beaux esprits faisant pitié, fades oracles des cercles à la mode.

LfCS principales dignités étaient k la nomination du roi, les canonicats k celle de Jl^abbé, conjointement avec le chapitre, composé d^un prévôt, d'un chantre, d'un trésorier, de seize chanoines ordinaires et de six petits chanoines amovibles.

Beisunce termina sa carrière k Marseille, le 4 juin 1755. La cour lui avait offert, en 1723, Tévêché de Laon, duché -pairie, et, en 1729, Farchevéché de Bordeaux. Ce prélat ne voulut pas abandonner une église que tant de sacrifices lui rendaient si chère, et il en fut dédommagé par deux riches abbayes. Un zèle exagéré le précipita dans des démarches imprudentes sur les affaires du jansénisme. Il eut de vives disputes avec l'évêquc de Montpellier et de longues contestations avec le parlement d*Aix. Il accusa, dans des écrits publics, les pères de Toratoire de Marseille ' , de s'être retirés de cette ville pendant

' Les pères de roratoirc Tinrent se fixer i Marseille, pre^ que dès leur institution, sous le gënéralot du cardinal de Bcrulle. Le aG mai i6ao, le chapitre de la cathédrale lenr donna Fëglise et Thôpital de Sainte-Marthe. Le a6 fëTrier i6a5, en vertu d'une délibération du conseil municipal, IjOOÎs

DE MARSEILLE. S7i

la peste. II fut le premier des évêques qui imagina de Esiire interroger les malades sur leur soumission à la bulle VnigenituSj et de refuser les sacrements aux opposants. Le régent, n'ayant jamais pu le ramener a des sentiments plus paci- 6ques, dit un jour, en sortant d'une conférence avec lui : f^oilà un saint qui a bien de la rancune. Au commencement de 1756, les Marseillais fournirent au maréchal de Richelieu de poissants secours pour sa glorieuse expédition de Mahon. Us étaient alors témoins d'une longévité extraordinaire. Annibal Camoux, désigné par les Provençaux sous le nom de péro Anniba, naquit en 1637 dans la vallée de Barcelonnette. Apres avoir servi avec honneur dans Tinfanterie de ligne y il obtint son congé a Tâge de soixante ans, et se fixa à Marseille, oîi il avait été pendant long-temps en garnison '. 11 choisit pour son séjour une petite maison de campagne située sur le bord de la mer, cultiva lui-même sa terre, et la pêche lui servit de délassement. La paye des invalides qui lui avait été accordée, fut doublée lorsqu'il eut atteint un siècle. 11 poussa sa carrière jusqu'à cent vingt-deux ans, et mourut

(k Vfnto, Pirrre Basson, André Borrély « consuls et Jean de MaiiT , a%»eMcar, leur remirent le collège de la Tille. Louis xui ronfirma cet acte.

' 11 avait été employé à la construction de la citadeUc

Saint- Nicolas.

372 HISTOIK£

en 1759. On attribue sa longue vie h une modération constante, a un sang-froid imperturbable, et surtout a un régime extrêmement sobre '• On raconte du père Ânnibal plusieurs anecdotes qui prouvent qu'il avait un sens droit et un esprit juste. Ce respectable vieillard fut enterré dans Téglise des Picpus à Marseille. Il eut plusieurs enfants qui ont poussé fort loin leur carrière '.

Les jésuites allaient voir fondre sur eux Torage le plus terrible. Le pcreLavalette, visiteur général et préfet apostolique des missions établies à la Martinique, y avait amassé des richesses immenses, en se livrant à de vastes opérations de commerce, malgré son vœu de pauvreté. Il avait pour correspondants à Marseille les deux firères Lioncy et Gouffre, négociants. En 1756, les Anglais arrêtèrent ses envois, ils s'emparèrent de ses vaisseaux , et Lavalette fit une banqueroute

' Il déjeûnait tous les jours avec un morceau de pain qu'il frottait d*unc gousse d'ail. Il avait Tbabitude de tenir continuellement dans la bouche un morceau de racine d'angéliqne.

* JourdaUy paysan de Mazargues, au territoire de Marseille, dit le père étemel à cause de son grand âge, mourut le 9 avril 178a, âgé de m ans. Sa santé n'avait jamais été altérée, ni sa vue affaiblie. Jusqu*à ses derniers instants , il avait conservé Thabitudc d'assister tous les jours à la messe. A cent cinq ans, il mangeait encore du biscuit de mer; il ne buvait que du vin , et sr levait régulièrement au point du jour, en été comme en hiver.

plus considérable que les sommes perdues, car les effets qu'on lui prit ne furent pas vendus 1,200,000 francs, tandis que sa banqueroute (ut de 3,000,000.

Les Lioncy et Gouffre y perdirent tout-a-coup 1,500,000 francs, et Saci, procureur des missions à Paris, eut ordre de leur en offrir 500,000 pour les appaiser ; mais Toffre ne fut pas réalisée. On employa une partie de cette somme à satisfaire d'autres créanciers dont les cris paraissaient plus dangereux. Alors les trois Marseillais se pourvurent devant la juridiction consulaire de leur ville; et le 19 novembre 1759, Lavalette fiit condamné^ en leur faveur, au payement des 1,500,000 francs. Les meincs créanciers dcmandiTcnl la commune exécution contre la société dr Jcsiis tout entière, comme responsable et solidaire. Leurs eonclusions furent accueillies par défaut, le 29 mai 17(jO.

Les jésuites pouvaient appeler de cette sentcMice par-devant la commission du conseil établie pour juger tous les différends touchant le commerce de TAmérique; mais on leur donna le funeste conseil de plaider devant le parlement de Paris, et ils obtinrent des lettres patentes attriluiant à la grand'ckambre toutes les queslions de ce procès célèbre qui fixait les regards de riùirope. La cause fut plaidéc avec solennité. I.«»s frères Lioncy et (iouffrc confièrent la défense

de leurs intérêts a Gerbier, le plus éloquent improvisateut des temps modernes. Ib soutinrent, comme ils Tavaient déjà fait devant les juges consuls de Marseille, que, dans le gouvernement des jésuites, tout était soumis au pouvoir du général ; qu'il était le seul propriétaire et dispensateur des biens de la compagnie. Pour prouver cette assertion , ils invoquèrent et citèrent les constitutions de Tordre. Les jésuites offrirent de démontrer, par les mêmes constitutions , que la société n'était propriétaire de rien ; que les biens appartenaient à chaque collège ou maison, qui ne pouvaient être solidaires Pnnpour l'autre. Comme les parties appuyaient respectivement leurs moyens sur ces constitutions fisimeuses, il intervint, le 17 avril 1761 , un arrêt qui ordonnait qu'elles seraient déposées au greffe pour y subir un examen.

Le parlement de Paris, après plusieurs audiences,'et conformément aux conclusions de Le Pelletier de Saint - Far geau ^ avocat - général % condamna toute la société de Jésus, en fiiveur de la maison de commerce de Marseille, à la restitution des 1,500,000 francs, aux intérêts de droit, aux dépens et a 50,000 francs de dommages-intérêts. Des applaudissements universels accueillirent cette juste décision.

' Père du conventionnel de ce nom, assassine à Paris, le ao janvier 1 79*^ , ])ar un garde du corps.

DE MkKSEiLLE. 37»

Le parlement de Paris alla plus loin ; il voulut rendre un service éternel à la patrie , k la raison et à la morale publique. Il examina Texistence de rinstitut de Loyola; et les parlements des provinces, ne pouvant rester indifférents aux agitations soulevées par Texamen de cette grave question , entamèrent des poursuites contre les jésuites de leur ressort. Celui d'Aix, après plusieurs incidents, rendit, le 28 janvier 1763| on arrêt définitif, portant la suppression de Tordre'.

On remarquait alors k Marseille, parmi les religieux de cette société, le père Pesenas et le père Feraud '. Pezenas avait succédé ^ enlTld^ au père Laval dans la direction de l'observatoire ; il sV'tait enrichi de bonne heure de la connaissance de la langue anglaise , et il en avait même approfondi le génie. Feraud , plein de goût pour les mêmes études, se joignit à lui pour donner une traduction exacte du dictionnaire de Thomas Uyche ^. Ils se réfugièrent tous les deux dans le conitat Vcnaissin, et le roi donna la direction

• I.c parlement de Paris et plusieurs autres court touTerainrs avaient dt'jà prononcé cette suppression.

* Jean-François Feraud naquit à Marseille, le 17 arril 1715, de François Feraud, maître en chirurgie, et de Claire iiaiiinunt.

' i v\ ou\rage estimable, destiné à offrir un extrait grammat irai laisonué de tous les roots relatifs aux arts et aux s( iciuc^, parut en 1753, sous le titre de Noux^rau DictiommûitÊ //.* S4 trnct's ft Hfx Arts.

de l'observatoire à Saint-Jacques de Silvabelle qui réorganisa ce bel établissement, et lui fit prendre le rang qu'il devait avoir en Europe. Feraud) soumis en silence aux lois de son pays , eut le bonheur d'être bientôt rappelé de la terre d'exil. Réunissant les matériaux qu'il avait rassemblés depuis long-temps, il se livra avec ardeur à des recherches grammaticales et k des travaux philologiques. La France était pauvre en analyses raisonnées sur la langue, et l'abondance des ouvrages de syntaxe qui avaient paru, ne prouvait que notre stérilité en ce genre. Pour la première fois, on vit le dictionnaire grammatical deFeraud réunir dans un ordre alphabétique tous les principes et toutes les règles de la grammaire. Son auteur y rassembla les observations déjà faites par Buffier, Girard, Dangcau, Vaugelas, Thomas Corneille, d'Olivet et par les autres grammairiens les plus instruits. Il discuta leurs opinions, compara leurs avis, enrichit ce travail de ses propres remarques, et porta dans les questions les plus difficiles le flambeau d'une critique éclairée '.

* L'abbé d'Oliyet regarda cette collection coinine un ouvrage précieux , et se chargea, en 1 767 , du »oin d'en surveiller la seconde édition.

Feraud publia, en 1788, son dictionnaire critique de la langue française. Il donna, dans ce second ouvrage, une plus ((rande extension à son travail analytique; non- seulement il y nippcla les préceptes des meilleurs grammairiens, mais

DE Marseille. stt

Un éTénement bizarre vint ensuite fiier, d^une manière comique , Tattention des Marseillais ' .

Jean Gourrini^ dit Francœur , faisait partie de la garnison de 111e Ratoneau, composée d*nn petit détachement des compagnies d'invalides. II avait donné auparavant quelques marques de démence, mais on le croyait entièrement guéri. Dans la solitude de cette garnison oisive, les idées de Francœur se troublèrent tout-à-coup. Lies fumées de la gloire et les rêves de Tambition vinrent échauffer son esprit. Il n'aspira à rien moins qu'à la possession d'un sceptre ; et l*île Ratoneau , érigée en monarchie , devait recevoir ses lois. Ce jour-là , il était de garde. Pendant que la troupe , sortie de la forteresse , cherchait des provisions dans Tîle ou sur les bords de la mer, Francœur, croyant qu'il était temps d'exé-

onrore il y rt'unit les observations éparses dans les dictioniiairt's de Trévoux, de Richclct, de Latouche, et se fortifia de l'opiiiioii de Beauzée, de Roubaud, de Bret, de Waillj, de \ oltaire. Leurs opinions, développées d*une manière claire et ])réci.se , et comparées avec la plus grande impartialité, furent classées dans un ordre méthodique, et formèrent, arec les propres observations de Tauteur, un système complet où la langue était analysée de la manière la plus lumineuse et la plus exacte.

I/abbé Feraud mourut à Marseille le 8 février 1807, à Tàgc de r|iiatre-\ingl-deii\ ans, et dans une extrême dénuement. \eiN l<v» deininc!» aiunes de fca >ie, Il faisait a%ee succès de* «Mufrirures religieuses a {«^lise Saint- Lanient.

• I.fi oc Icdiie 1-65.

eu ter son noble projet , laissa tomber le trébuchet du pont-levis, courut au magasin à poudre, rangea toute la mousqueterie sur les remparts , et tira sur ses camarades répandus dans Tile. Ceux-ci se réfugièrent dans le creux des rochers ^ ils cherchèrent enfin leur salut dans la fuite, à Taide d'un bateau ; et Francœur , au comble de ses vœux, se vit maître de toute 111e.

Par le fait il ne régnait que sur des troupeaux de chèvres; aussi, despote absolu ^ il disposait de leur vie au gré de son appétit. Il n'avait aucune ressource pour se procurer du pain et du vin. Son imagination lui en fournit une assurée : ce fut de rançonner les navires qui passaient a la hauteur de Ratoneau.

Quelques jours s'écoulèrent sans qu'on pût aborder à cette île , à cause de la continuité du feu que Francœur faisait. Il remplissait seul toutes les fonctions militaires, et sortait la nuit, un fanal à la main , pour reconnaître tous les postes.

Du Châtcau-dlf et de Pomègue on s'aperçut que le roi de Ratoneau faisait de fréquentes sorties. Cette circonstance détermina le gouverneur de Provence à ordonner à une compagnie d'aller le surprendre. On partit dans la nuit du 3 au 4 novembre, on débarqua sur l'île, on s'achemina sans bruit vers la forteresse, on planta des éclicUos, et on se glissa, par ce moyen.

DE MABSIilLE. 379

jusque sous les remparts du donjon. Firapcoenr veut &ire sa ronde ordinaire , malgré vtri^ pluie abondante. 11 abat le pont-levis, mais àpeioe est-il au-dehors qu41 est investi et arrêté, k Brt- « y es gens , s*écrie-t-il , c'est bien , c'est la loi a des combats. Le roi de France est plus puia- « sant que moi , il a de bonnes troupes. Je me (( rends avec les honneurs de la guerre ; je de- « mande d'emporter mon havresac et ma pipe. »

C'est ce qui lui fut accordé sans peine ; et le lendemain , il traversa la ville dans l'attitude d'un triomphateur. On assigna pour palais au monarque déchu l'hôpital des insensés. U en fut retiré un an après , pour être envoyé k l!holeI des invalides.

L'année suivante, le règlement municipal, si souvent modifié, le fut encore de cette manière :

lin maire % quatre échevins et un assesseur' changés en même tempsquele maire, exerçaient pendant trois ans Tautorité municipale. Le premier devait être noble , lors même qu'il exerçait le commerce, et Tassesseur était toujours pris

• Au mois d'aciit 1693, le roi avait rendu un édit portaat i'tablissement , en titre d*oflice, de la place de maire dans chaque Ytlle de Provence; roati cet ëdit ne fîit pas exéculé à Maneillr toujours soumise à de» règles politiques distinctes

i\c ci'lU's (lu conili-,

• I/assrs»rur eut alors ranj; apK^s le M*cond cchevin; il niardiait avant le troi*i^-nie ri le quatrième.

parmi les avocats. Le premier des cchcvins devait être négociant ou commerçant en gros, ou avoir cessé de tenir boutique depuis trois ans. Les autres se choisissaient parmi les bourgeois ou marchands ayant cessé d'avoir boutique ouverte. Le maire devait posséder 30,000 livres en biens fonds dans le territoire ou en capitaux de rente sut la communauté. On exigeait 20,000 livres pour être apte k Téchevinat, et 10,000 livres pour Tassessorat. L'élection devait être approuvée parle roi. Le conseil- fut réduit à trente-six membres, dont neuf nobles ou négociants ennoblis , trois avocats, neuf négociants en gros , neuf bourgeois , et six marchands. Il se renouvelait par tiers chaque année , dans la même proportion '. Pour être maire, échevin ou assesseur , il fallait avoir été conseiller de ville; et ces premiers magistrats continuaient, en sortant de charge , de siéger dans rassemblée municipale, avec le rang iounédiat après les titulaires •.

Le conseil ordinaire devait se composer de seize membres, et ce nombre se portait à vingt cinq pour la séance des élections.

' Cest-à-dire que, chaque année, trois nobles, un avocat, trois négociants, trois bourgeois et deux marchands sortaient du conseil.

' Le maire, les échcvins et Tasscsseur de Tanncc précédente

a \ «lient le thrv <\c c(t/iseM*r.\ nrs.

En Tabsence du viguier, la présidence appartenait au maire, et successivement aux deux plus anciens échevins , à Tassesseur et aux derniers échevins.

Le conseil nommait au scrutin secret y et k la majorité absolue des suflfrages , trois secrétaires', les juges de commerce et leurs greffiers, les quatre capitaines de quartier , le trésorier et les auditeurs des comptes, les intendants de la santé, les membres de la chambre du commerce , les estimateurs des honneurs ' , les régisseurs des fermes communales , les recteurs des hôpitaux , les quatre médecins et les quatre chirurgiens attachés à ces établissements et fonnantle conseil de salubrité publique.

Ce règlement reçut son exécution en 1767, et les fonctions de maire furent confiées au marquis de Jarente.

Par lettres patentes du mois de septembre 1 7(>9, Tassessorat de Marseille fut supprimé; mais ces patentes furent révoquées par ordonnance du 1" décembre 1770, et le roi nomma pour assesseur Tavocat Brés, qui fut installé le 15 janvier suivant.

Les Marseillais virent bientôt arriver dans

11> (-(aient toujours pris dans 1c corps des notaires. ' Cftaicnt de> experts rliargés d'estimer les biens meubles rf niuiicuhlrs.

leurs murs' Ibrahim Goga, enToyc de la jrcgencc de Tunis et venant de Paris. La municipalité Taccueillit avec de grandes marques de distinction, et lui oflfrit, k Thôtel de ville, du café, des confitures et des liqueurs. Ibrahim partit le lendemain pour Toulon. L^année suivante , Seidali-Ould , chiaoux, chargé de porter à Louis xv les présents du chef de cette régence, alla prendre congé du maire, des échevins, de Tasse»» seur et des membres de la chambre du commerce , qui le reçurent dans la salle consulaire. Les présents que le bey envoyait au roi de France , consistaient en onze chevaux richement harnachés, en plusieurs armures de prix, et en des lions et des tigres.

A cette époque , le médecin Aubert ' faisait admirer sa charité ardente et inépuisable. Vertueux sans faste, il semblait ne respirer que pour le bien de ses semblables. Les pauvres trou-

* Le 29 mars 1771.

* Aubert naquit À Olioulles, le ai juillet 169a. Eleré à Marseille par un oncle , alors curé de la paroisse Saint-Martîiiy il fit ses humanités chez les pères de l'ontotre, et se lÎTra ensuite à l'étude de la médecine. Il acquit de boiine heure, dans cette carrière, une réputation qui n'est ordinairement que le fruit de l'Âge et de l'expérience. Ses talents le firent appeler au service de la marine royale, à Brest, d'où il rerint à Marseille remplir les mêmes fonctions. Il se fixa, dès-lors, dans cette ville qu'il regardait comme sa patrie; il j mourut rn 1776, Agé de quatre-vingt-quatre ans, et sa perte excita une douleur universelle.

vaient en lui un soutien , et il apparaissait au milieu des infortunés comme un ange d'espérance et de consolation. Le produit de son travail , ses épargnes annuelles , tout son patrimoine enfin étaient consacrés à des œuvres de bienfaisance, au soulagement des souffrances humaines. Parmi les nombreux établissements philantropiques créés par ses libéralités , on remarque Thospice Saint-Sauveur, oii Ton recevait les indigents attaques du scorbut, du cancer ou des écrouelles , maladies qui les excluaient des autres hôpi' taux '.

LfOuis XV , vers la fin de sa vie *, supprima le parlement de Paris et quelques autres cours souveraines, en leur substituant des conseils supérieurs que les Français se plurent, par dérision, a appeler parlements M aupeou^. La cour cVAix , regardant cet cdit comme contraire aux lois fondamentales du royaume, fit une protestation énergique, et se vit bientôt enveloppée dans la disgrâce commune. Les magistrats furent condamnés a Texil ; et le vertueux Gas-

* L'hôpital Saint- SauTcur était situé aux allées de Meilhan. Cotte fondation fut autorisée par lettres patentes de Louis xt, données à Versailles en septembre 1771, et enregistrées au parlement le 14 février 1773.

"En 1771.

' I.c chaneelier Maupeou créa cette magistrature serrile que l'affaire du conseiller Goezmann contre Beamnarrhats ;irheTa de < ouvrir de ridicule et de mépris.

384 HISTOIKE

lillon y qui avait fait entendre des paroles pleines de sentiment, d'indépendance et de dignité, se retira dans une petite maison de campagne, située aux environs de Marseille, au moment où la perte du célèbre M ontclar allait Télever à la place de procureur-général.

Le 16 mai 1774, on apprit à Marseille la mort de Louis xv. Le 18, la municipalité reçut la lettre du nouveau roi qui lui annonçait son avènement à la couronne. Le lendemain, des commissaires du parlement vinrent faire prêter serment de fidélité a tous les ordres de citoyens. Le viguier, bâton en main , le maire Antoine de Gipicres, les échevins et Tassesseur enrobe de cérémonie , proclamèrent Louis xvi sur toutes les places publiques. Ils étaient précédés des trompettes et des timbaliers en dalmatique. Puis venait le héraut d^armes de Marseille, armé de toutes pièces, avec la lance au poing, et Tancien écu de la ville , sur lequel on lisait la devise de nos ancêtres : Massiliam, vere f^ictor, civesque tuerc. Les officiers municipaux et tous les chefii de famille fermaient la marche.

La commune fit célébrer à la Major un service solennel \ De Belloy, successeur de Belsuncc, officia , et le père Cor nan de l'oratoire , professeur au collège , prononça Téloge funèbre du monarque défunt.

' I.(* 11 juin.

Un des premiers actes du jeune roi fut le rétablissement des parlements, et cette nouvelle tikci ta en Provence des transports d'enthousiasme. Tous les avocats d*Aix se rendirent a Marseille pour féliciter Castillon. Les procureurs, les notaires et les huissiers lui envoyèrent des députes pour lui exprimer aussi la satisfaction que son rappel leur faisait éprouver. Lies avocats des deux villes, réunis dans un noble sentiment de confraternité, invitèrent ce digne magistrat à un banquet somptueux. Ils formèrent son cortège lorsqu^il retourna h Âix, et une foule immense salua son départ.

De Marville, conseiller d'état, chargé d^inslallcr le parlement , arriva à Marseille ', après avoir accompli sa mission. Malgré l'incognito qu'il voulait jçarder, le corps municipal et le peuple allèrent h sa rencontre h la porte d'Aix. Les liaren gères et les bouquetières, accompagnées i\v tambourins , lui présentèrent une gerbe de fleurs et le complimentèrent en provençal ; elles voulurent même que celle qui portait la parole I einbras.s;\l. LVilit fut enregistré au palais, avec beaucoup de pompe el au milieu des plus vives .iLclamations , sur la réquisition de Guicn , avo- «al duroi, qui fit une harangue sur le retour «le l'ancienne magistrature.

' Li" i4 jan\HT I77i>.

586 HISTOiRK

On ne tarda pas a faire la publication solennelle du sacre de Louis xyi. Les quatre trompettes et le timbalier de la ville , montés sur des chevaux caparaçonnes aux couleurs marseillaises, se rendirent aux portes et aux places publiques ' pour annoncer cet événement. Des fêtes somptueuses, des marches triomphales, de brillantes illuminations suivirent cette cérémonie.

Onze mois après, le duc ' et la duchesse de Chartres vinrent visiter Marseille, et y furent reçus avec éclat ^. On remarquait madame de Genlis parmi les dames d'honneur de la princesse.

La réception qui fut faite, Tannée suivante , au jeune comte de Provence, Monsieur^ frère du roi, efEaiça en magnificence tout ce que les Marseillais, amoureux des cérémonies publiques, avaient vu jusques alors. La ville se disposa aux réjouissances par de longs préparatifs. Les quatre compagnies de quartier furent portées a deux cents soldats chacune, et Ton doubla Tétat-major. Tous les corps d'arts et métiers prirent les armes ^

■ Le 29 juin.

* Cétait le fameux Philippe -Egalité, père de Louis- Philippe i^*", aujourd'hui roi des Français.

^ Le prince et son épouse entrèrent dans Marseille le ao avril au soir, et partirent le ta pour Toulon.

DE MAHSErH.E. WT

choisirent lenrs ofBcien à la majorité des suCÊrages, et formèrent une milicr bnurgertise de six mille hommes. Chaque compngnir fr fil remarquer par un uniforme difTcront, et mnrcha sous un drapeau distinctif. Les jeutipi* gentilshommes montèrent à cheval , et leur brillant escadron se rangea sous les ordres dn marquis des Pennes.

L'entrée du prince était fixée au i" juillet '. Le 30 juin, Pcrier et Ferrari, échcvins, se rendirent à Ail pour attendre son arrivée et recevoir ses ordres. Le jour désiré vint enfin : drs le matin, on battit la générale dans tous le» quartiers , et trcnle-sii tambourins annoncèrent la fclc, en se portant en avant sur la roule d'Ais. Vers les sii heures , la mnrcchaussce annonça la présence de Monsieur, dont la marche avait été retardée par l'afiluence des habitants de la campagne accourus de toutes paris et bordant le chemin. Six cents enfants, couronnes de (leurs et portant des banderoles, précédaient son carrosse que suivaient ceux du duc de Laval, du comte de Modène, du prince de St.-Mauricc, de d'Avaray, de laChâtre et de Crcvey, gentilshommes de sa chambre ; du inari^uis de Lévis, du comte de Chabrillant, capitaines de ses gardes, et du marquis de Monirsquiou, son premier écuycr. 11 s'arrêta il la porte d'Aix, qui formait un superbe portique

Page 1