‹ Histoire de MarseilleChapitre 10 sur 25 · II. il · texte numérisé non relu

II. il

Galaup de Chaslcuil , poète et historien , ami de Malherbe, qui avait suivi à Aix, en qualité de secrétaire, le grand-prieur Henri d'Àngoulémc ' . Malherbe s'était entouré de quelques amis des muses qui formèrent une société littéraire que Ton peut regarder, sous certains rapports, comme le germe de l'académie française. Celte société , excitant une louable émulation, contribua a inspirer h la jeunesse provençale l'amour des lettres et des sciences. On remarquait dans son sein François Dupéricr 3 que Malherbe a immortalisé en lui adressant ces stances si connues sur la mort de sa fille 3.

Arles se sentait fière d'avoir donné le jour a Hugues de Saint-Césaire qui écrivit la vie des troubadours 4, a Bertrand Boisset qui rédigea un journal des principaux événements de son temps, k Denis Fauchier qui eut des succès dans la littérature latine , a André et k Jérôme Dulaurens qui jouirent d'une grande réputation, le premier comme médecin, le second comme orateur

' En i58i, Malherbe épousa à Aix Magdelcine de CoriolLs, fille de Louis de Coriolis, président au parlement. Dans l'acte de mariage, qui existe encore à Aix , le poète a signé de Malerbe.

' Père du célèbre jurisconsulte Scipion Dupérier.

3 Ta douleur , Duppiicr, sera donc éternelle, etc.

4 Son ouvrage est perdu, et on ne peut guère aujourd'hui consulter sur celte matière, que Jean ^oslradarnus.

sacré, a Pierre Quiqueran de Rcaujeti, cvêquc de Senez , auteur de l'ouvrage dé Laudibus Provinciœ , d'un poème lalin sur le passage d'Anniba! dans les Gaules, et de quelques autres poésies latines très estimées.

Jean de Péna, disciple de Ramus, illustrait le bourg de Moustiers. La famille de Nostradamus et Adam de Craponc faisaient la gloire de Salon , pendant qu'Antoine d'Arène, plus connu sous le nom d' Antonius Avenn y ne à Sol liez, mais fixé à Saint-Ilcmy, oii il était juge, charmait tous les Provençaux par ses vers macaroniques, qui font encore l'amusement des jeunes étudiants ».

Marseille avait aussi de nombreuses illustrations, et joignait \\ son antique gloire une gloire nouvelle. Dans le 1 4? siècle , Rostang Bérenguier3

• Son poème intitulé Meygra Enttvprisa Catholiqui lmpvratoris , quando de an. D. i536 veniebat per Provensarn benè eorrosatus in postam prendrre Fransatn cum villix de Pro- \atu1 , etc., eut un succès prodigieux.

On y remarque les vers suivants, qui prouvent que l'autciu ne brilla pas par son courage dans cette guerre :

De tali guerrâ non esrapare putabano,

Et mihi de morte granda pavora fuît.

Pou! pou! bombarda? de tolâ parte pcUbant.

In terrain mullos boniincs tombai c >idcbam,

'lestas et brassos atque volare pedrs.

Non espargnabant ullos de moric le rire ;

Ouciu non bie$*abant , ille bcatu» oral.

3 On ne tonnait pas l'époque de sa naibbance; il mourut en i 5i j.

n»i IHSTOIHK trouva quelques chants harmonieux sur la lyre des troubadours, et composa un ouvrage intitulé délia Falsa Vida dcls Templiers. À peu près à la même époque, Guillaume Angelic, célèbre dans les mathématiques et dans l'art de guérir , fit un traité de Urina non visa. La médecine avait toujours été en honneur h Marseille, et les statuts municipaux réglaient avec sagesse tout ce qui se rattachait à l'exercice de cette profession. Les médecins et les chirurgiens s'engageaient par un serment solennel à soigner leurs malades avec bonne foi et sans fraude, bond fide et sine fraude, et h les visiter au moins deux fois par jour. Défense leur était faite de s'associer avec les apothicaires pour la confection et la vente des médicaments. Les consuls, dans les deux mois qui suivaient leur élection , désignaient trois docteurs des plus distingués pour surveiller tous les médecins et chirurgiens de Marseille, pour voir s'ils remplissaient leurs devoirs avec zèle, s'ils avaient les connaissances nécessaires et les qualités requises Les trois docteurs devaient noter ceux qui ne leur présentaient pas des garanties suffisantes , et les consuls, auxquels cç rapport était fait, soumettaient les médecins et les chirurgiens ainsi désignés à jurer qu'ils s'abstiendraient a l'avenir de l'exercice de leur art.

• Statut*, liv. ii, ch. mv.

S'ils violaient leur serment, ils étaient condamnes h une amende de 60 sous, et chassés de la ville comme de méprisables parjures ». Les apothicaires juraient aussi d'apporter tous leurs soins dans la confection des médicaments, et de les vendre avec bonne foi et sans fraude; de plus ils étaient tenus de faire prêter le même serment à leurs élèves \ Chose singulière! la commune, ne croyant jamais assez prévenir les infractions aux devoirs, exigeait des serments de probité de presque toutes les classes de la société : elle faisait jurer les officiers comptables qu'ils n'enlèveraient pas la caisse , et les tailleurs , qu'ils ne rogneraient pas le drap 3 .

Dans le 16e siècle, deux jurisconsultes marseillais jouirent d'une grande réputation acquise par des travaux utiles* Jules Rondolin fit imprimer à Lyon, en 1555, un traité qui a pour titre : Julii Ro/uhlini Prœlectiones aliquot ex tractatu editionis instrumentorum. François Mayssoni publia, douze ans après, une traduction française du consulat de la mer.

Un autre marseillais, Vincent Leblanc, célèbre voyageur, parcourut les Indes orientales et occidentales, l'Egypte, le royaume de Fez et celui de

' Statuts, liv. ii, ch. xxxv.

4 M. ch. \\x vi.

Id. iiv. i, ch. h, et hv. n, th. xxxvm.

Maroc , la Guinée, le cap de Bonne-Espérance et les terres du Monomotapa 1 .

Honore Rambaud se dévoua à l'enseignement de la grammaire, qu'il professa avec distinction. Il publia un traité sur l'orthographe, intitulé : la Déclaration des Abus que Von commet en écrivant, et le moyen de les éviter et représenter naïvement, ce que jamais homme n'a fait \ Il y a dans cet ouvrage des aperçus judicieux et de sages réflexions que d'autres écrivains ont su plus tard mettre à profit. Rambaud, proclamant les vrais principes de la syntaxe et du langage, veut subordonner la manière d'écrire et de prononcer le français aux règles d'une simplicité raisonnable. Il propose de retrancher de l'alphabet les lettres superflues; il prétend que la bonne orthographe consiste a représenter fidèlement tout ce que nous prononçons , et rien de plus; a ne pas prononcer une chose et en écrire une autre.

Marseille Altovitis 3, fille de ce Philippe Àltovitis dont nous avons raconté la mort tragique,

' On ne connaît pas la date précise de la naissance et de la mort de Rondolin et de Leblanc. Tout ce qu'on sait de Mayssoni, c'est qu'il mourut en 1590.

■ Lyon, 1578.

3 Elle naquit à Marseille en i55o, et fut tenue sur les fonts baptismaux par les consuls, qui lui donnèrent le nom de la ville. Il ne nous reste d'elle qu'une ode composée à la louante de la Bcllaudièrc cl de Pierre Paul. Marseille Altovitis mourut en i6ofi, et fut inhumée dans l'église des Grands-Carmes.

cultiva avec honneur la poésie française. Elle était clouée d'une imaginalion féconde, d'une sensibilité exquise et d'une beauté remarquable. Honoré d'Urfé 1 devint célèbre par le fameux roman de VJstrce. La pureté de ses moeurs et la noblesse de son caractère lui acquirent l'estime générale, ce qui vaut mieux que la gloire littéraire ; car la vertu modeste est toujours préférable au talent ambitieux. Charles Féau fit avec grâce et facilité des poésies provençales qui furent beaucoup applaudies \

La réunion de Marseille à la couronne de France favorisa les intérêts commerciaux de cette ville célèbre oii s'étaient fixées plusieurs familles étrangères j non pour courre la bague, pour danser

• Honoré d'Urfé, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi , capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, naquit à Marseille, en i567, de Jacques d'Urfé, d'une illustre maison de Forez, et de Renée de Savoie, marquise de Baugé, filfe du comte de Tende, gouverneur de Provence. Honoré d'Urfé mourut en 1625. »

Outre rAstrécy d'Urfé composa la Syrène, poème divisé en trois parties, et tout en stances de six vers chacune. On a aussi de lui uue pastorale en vers non rimes, intitulée la Silvanirc; un poème intitulé la Savoisiadc, dont il n'v a qu'une partie d'imprimée; des poésies spirituelles et des épilres morales.

» Ce poète marseillais publia en ioo5 la coumédio del'lntfrx-xf ou dr la Ressernblanco , à huer h prrsounagts. Nous ignorons la dale certaine de sa naissance cl de sa moi I ; mais nous avons du le placer parmi les écrivains du in** siècle ^ l>arcc qu'il était déjà connu vers la fin «le ce siècle.

200 I1ISTOIKE

des ballets y mais pour se faire ricliespar le négoce 1 . C'en était fait de l'empire de Bysance et du trône des Paléologues. L'islamisme, encore dans sa jeunesse et son enthousiasme, faisait fléchir l'Asie occidentale sous le poids de ses trophées, et les bords riants du Bosphore voyaient flotter les étendards du prophète. Trébizonde, dernier asyle où s'était maintenue une dynastie grecque , avait aussi subi la loi du vainqueur. D'autres événements concoururent à produire une révolution dans la direction du commerce européen. Tandis que les Portugais fondaient des colonies et des comptoirs le long de l'Afrique et sur les côtes de l'Inde jusqu'en Chine, les Espagnols, animés comme eux d'une audace aventureuse, exploraient le continent américain et soumettaient de vastes empires. Alors tomba la puissance alticre de Venise et des autres républiques d'Italie , parce que rien ne put les garantir de la perte de leurs avantages, et les nations de l'Europe furent pourvues de denrées et de marchandises par la marine des grands Etats. Il eût été difficile à Marseille de commercer sous son pavillon municipal, et il fallait que sa marine marchande fût protégée par les forces françaises. Les capitulations que François icr conclut avec les Ottomans devinrent pour les Marseillais un gage de sécurité; aussi

' Marehetti, Discours sur le négoce des gentilshommes tic

Marseille-

ils continuèrent de faire venir leur sucre du levant, quokfu'il dût être plus cher que celui qu'on apportait directement de l'Inde ou des colonies américaines. Us se persuadaient qu'il était meilleur.

Il est pénible de voir l'industrie marseillaise gênée , dans son exercice et son activité , par des statuts d'ailleurs fort sages. Ces statuts proclament l'alliance si rare de la justice et de la politique j il y est dit que lors même que l'on est en guerre contre une puissance , il faut en respecter les propriétés particulières *. Cependant, malgré leurs vues généreuses , ils laissent percer souvent les préjugés de l'époque. Remplis de préceptes minutieux sur les arts et métiers, ils défendaient aux tailleurs de prendre plus de douze deniers pour la confection d'une mantille , et ils établissaient les prix de la couture pour chaque pièce de vêtement \ Ils réglaient avec le même soin la forme des tonneaux , la longueur des pierres que Ton vendait pour la bâtisse, la pesanteur des sacs que l'on portait au moulin.

Les mœurs et le caractère des Marseillais étaient dignes d'attention. L'amour de la liberté et de la patrie, qu'ils suçaient avec le lait, avait été exalté par les guerres civiles, et ce noble sentiment était unanime : le partage d'opinions n'existait

* Statuts, liv. v, cli. \wiii cl \x\iv. 1 ld. liv. 11, ch. xxwm

20i HISTOIRE

que sur un seul point. Los uns, qui avaient embrasse le parti de Casaulx, désiraient Tindépendanec complète de la commune, c'est-à-dire, le régime républicain ; d'autres voulaient l'autorité royale, mais a la charge par elle de maintenir intégralement les chapitres de paix et les statuts municipaux; ce qui constituait une semi-république. Quant au pouvoir absolu, pas une voix ne s'élevait en sa faveur. En général, il y avait une extrême mobilité dans les imaginations et peu de calme dans les habitudes. Un funeste esprit de turbulence et de jalousie animait les enfants eux-mêmes. De jeunes garçons de douze a dix-huit ans se partageaient en deux bandes, ceux des quartiers de Saint-Jean et dcCavaillon étaient opposés a leurs compatriotes du Corps-de- Ville et de Blanqucric1 ; le champ de bataille le plus ordinaire était la plaine Saint-Michel ; là les deux partis se présentaient de front, et, après quelques invectives, le combat s'engageait par une grêle de pierres lancées avec la fronde ; les deux bataillons se poursuivaient avec acharnement, et si l'un d'eux abandonnait la place , on le chassait par les chemins jusqu'à ce qu'il fut totalement dispersé; quelquefois le sang coulait, et la garde de police, composée de quelques

' CavaiUon comprenait le quartier des C.rands- Cannes; le Corps-tic- Ville, le quartier de l'Hôtcl-de- Ville, et Blanqucric relui de la Major.

archers souvent invalides, était insuffisante pour dissiper ces champions écervelés.

Cependant les traditions patriarcales du règne du bon roi René n'étaient point effacées; les liens de famille conservaient encore tout leur charme, et l'autorité paternelle formait une magistrature aussi puissante que respectée; cette autorité passait du père a l'aîné des enfants mâles. Les Marseillaises, bonnes épouses et tendres mères, ne prenaient que peu de part aux affaires du dehors et concentraient leurs affections, leurs besoins et leurs plaisirs dans les foyers domestiques, heureux sanctuaire des vertus modestes ; c'étaient elles qui retiraient l'argent et en avaient l'emploi : économes dans leur ménage, elles veillaient pourtant à ce que la famille fût abondamment pourvue de tout ce qui peut rendre la vie aisée et commode; elles travaillaient avec une sage ambition a préparer le trousseau de leurs filles. Le chef de famille avait un registre qu'il renfermait dans un collVc de bois dont lui seul avait la clef; on appelait ce registre le livre île raison ; là étaient consignés les titres et les délibérations, les actes de partage, les limites des propriétés, l'inventaire des meubles, la généalogie, tout ce qui pouvait avoir quelque intérêt et quelque importance \

' fctaliMifjtitMlcs Bouclu'i- du-Khôiir.

Les Marseillais célébraient avec pompe la cérémonie du mariage: le fiancé donnait à sa future épouse un anneau appelé annulas pronubus , ou annulas genialis, et lui faisait encore quelque présent, en récompense du premier baiser. Dans la nuit qui précédait le jour où Ton consacrait l'union conjugale, plusieurs flambeaux parcouraient les rues; après la bénédiction religieuse, on faisait le repas des noces; la nouvelle mariée se distinguait par une couronne de perles et par un voile jaune J; à une époque antérieure, il était défendu d'inviter à ce festin plus de trente personnes , et les parents ne pouvaient donner a leur Glle pour son mariage que deux vêtements en laine 1 ; mais , comme on le pense bien, ce statut fut modifié. Vainement la cour souveraine de Provence, voulant ramener les mœurs marseillaises à la rigidité des anciennes règles, ordonna aux femmes , sous peine d'excommunication , de confiscation et de quarante sous d'amende , de ne porter, après les noces, ni rubans, ni ouvrages en broderie, ni boutonnière d'or ou d'argent, ni guirlandes de pierreries, ni coiffure ornée de perles, ni vêtement de soie3; vainement elle

1 Ce voile jaune fut ensuite remplacé par un voile blanc.

2 Statuts, liv. il, ch. xlii.

y Le 23 mai i5o/J, l'oiueial de Marseille \oulut défendre aux femmes de porter des vertugadins , à peine d'être retranchées de ln communion des fidèles. Celle défense resta aussi sans effet.

DE M A l\ S E I L L K . iî»:.

fixa la valeur , la forme et la longueur des habits d'homme; ses décisions ne furent point excentres. Seulement, les dames de Marseille n'osèrent pas porter le velours cramoisi ni le satin blanc , que Ton considérait comme des étoffes réservées aux princesses.

L'emploi du temps était réglé a Marseille ; on se levait de très bonne heure; a huit heures on déjeunait 1 , et le dîner commençait a midi ; le souper était fixé h huit heures du soir. Il était rare que les femmes bussent du vin , et les jeunes garçons ne pouvaient en boire qu'après leur première communion. Les mets étaient simples et très peu nombreux; il n'y avait une légère exception que le dimanche et les jours de fète. Mais lorsque arrivaient les grandes solennités religieuses, gages touchants de concorde, doux spectacles de bonheur, où les membres joyeux de la famille dispersée venaient s'asseoir au banquet désiré que présidait leur chef vénérable , l'abondance et la variété des mets étaient extrêmes, quoique la simplicité des apprêts ne changeât point \

1 Le plus souvent avec du laitage. Vers la fin du i5c siècle, on coupait le lait avec une infusion de siuge; on y substitua ensuite le cacao et plus tard le café, qu'on mêlait avec du seigle grillé et réduit en poudre.

Statistique des liouches-du-Ilhone, t. ni.

a Les officiers municipaux dinaicnl ensemble a l'hôtel de Mlle le jour de leur élection Voici la désignation du repas

Dans la soirée du jour de laToussaint, on faisait un repas en commémoration des parents qui dormaient dans la tombe -, le chef de famille entretenait les jeunes gens des vertus des ancêtrès, et on ne se séparait point sans avoir prié pour eux.

Les fetes de Noël étaient celles qui se célébraient avec le plus de pompe. Dès les premiers jours de décembre, des corps de musiciens parcouraient les rues, et, mêlant a leur voix le son des instruments, ils chantaient des hymnes à la gloire du iMcssie. Alors la ville entière présentait un aspect d'allégresse paisible; on se faisait mutuellement des présents; tous les ressentiments se calmaient; c'était un temps de réconciliation générale. Le point d'honneur consistait à visiter

qui fut donné eu i5()f), toile qu'elle est rapportée dans l'obligation de Cliristin Bernard, pâtissier : « s5 cocqs d'Inde, « 3o paires perdrix, G polailles, 18 paires polombes, 18 paires « pigeons, 12 pièces cottes de pourceaux, 10 douzaines tour- « dres, i'Â eonils (lapins), 1 quartier veau, 3o livres brrnf, « 3o livres mouton, 18 membres mouton, 20 livres saussisses, « 2 saussissous , 3 jambons, 6' pâtés d'attmfes (de truffes), 1 6* pâtés de pigeon, 6' pâtés filets, 6 pâtés membres de mou- « ton, 6 pâtés de langues, 2 douzaines cardes, 8 douzaines 1 nrtichaux, 100 pu*cos de four; le tout bien lardé, cuit, -< a preste, bonnes viandes réeeptables; aussi fornir tant de lïoumage d'Auvergne, câpres, olives, pansses de toute sorte, < liastaigncb , raisins, dattes, prugiions, pommes, pain blam , < vin claiel, muscat, que sera de besoing à suffisante. •>

son ennemi f, a lui tendre une main affectueuse et a le presser sur son cœur; celui qui remplissait ce devoir avec le plus de diligence était réputé le plus honnête homme ; et si quelqu'un ne s'y soumettait pas, il passait pour infâme, et tout le monde se retirait de sa conversation. Dans chaque maison, on faisait du pain pour les pauvres, et on le leur distribuait avec des aumônes abondantes. Le jour de Noël, chaque famille choisissait un indigent pour lui donner a dîner; ceux de l'Hotel-Dicu n'étaient pas oubliés. Le conseil municipal ne se contentait pas de répandre de nombreux bienfaits; il députait à révoque deux de ses membres pour recevoir les dons que la charité du prélat destinait aux nécessi-

1 •< Les plus confidents (rentre les \oisins et les principaux

* parents accompagnaient celui qui allait faire visite à son

* ennemi; celui-ci descendait jusques à la porte de sa maison « pour les recevoir; et, après s'être rendu mutuellement les « civilités ordinaires, et s'être promis de vivre à l'avenir dans i une parfaite et inviolable amitié, ils montaient tous à la

* salle pour y faire collation, et boire à la santé les uns des - autres; ce qui durait un temps assez considérable; ces visites « étaient rendues un quart d'heure après par ceux qui les " avaient reeues. Les nouveaux amis à qui on les rendait se -» piquaient de leur faire les mêmes honneurs; et les santés « qu'on recommençait à poi 1er étaient aussi longues et aussi « nombreuses qu'auparavant. »

Marchetti, Explications des Usages et Coutumes des Mai seillais.

leux ' . Les festins de famille étaient remarquables par les usages héréditaires qu'on y observait avec une pieuse simplicité a. Charme touchant de ces joies innocentes et de ces coutumes naïves, vous

» Item placuit dit to consilio requuvrc dictum dominutn vicarium quod eligat duos probos hommes de prœdicto consilio qui ndeant prœsentiain reverendi in Christo patris Domini Joannis episcopi M assit. Pro facto eleemosinœ sedis Massiliœ , in honorent dei, et subventionem pauperum christi féliciter obtinendœ , dandœ, et assignandœ per pmbos ho mines eivitatis vicœ comitalis Massiliœ.

Délibération du conseil du 20 décembre i33o,.

' La veille de Noël, au souper, on mettait sur la table trois nappes qui restaient durant les trois fêtes; on plaçait sur ces nappes treize pains, tout parés de branches demyrthe, parmi lesquels un beaucoup plus gros que les autres; ces pains représentaient J. C. et ses apôtres; le gros pain, image de la Trinité, était coupé en trois morceaux; on en conservait précieusement les débris, regardés comme un préservatif contre les coups de la foudre et la violence des vents; les matelots marseillais ne s'embarquaient jamais sans en porter avec eux , et ils les jetaient dans la mer lorsqu'elle était irritée.

Avant de se mettre à table, le père de famille conduisait par la main le plus jeune des enfants à la porte de la maison, où l'on avait eu soin de placer une grosse bûche d'olivier ou d'arbre fruitier qui portait le nom de calineou; l'enfant, muni «l'un verre de vin, faisait trois libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes :

Alcgrc , Diou nous alegrc :

Cacliofue ven, lotit bvn \cn;

Diou nous fa^ué la graci de \ciie l'an que vcn :

Se sian pas mai , que siguen pas mcn.

Le verre passait à la ronde et était v idé par les assistants j

alors l'enfant soulevait une extrémité du calineou , tandis que

valiez mieux que l'ennui de notre froide étiquette et de nos régies cérémonieuses !

Le sentiment religieux était gravé dans les cœurs marseillais; mais ce n'était pas ce sentiment éclairé qui, inspirant à l'homme fatigué ries choses terrestres le besoin de respirer du coté du ciel , élève vers le trône du créateur son ame consolée. Ce culte, si beau de simplicité , si fécond en espérances immortelles , le seul qui satisfasse notre raison et ne dégrade point notre nature, ne pouvait guère convenir aux Marseillais; il fallait a leur imagination active et gaie, ardente et mobile, une religion semblable à un spectacle; il leur fallait des pratiques multipliées, des pompes extérieures et des cérémonies éclatantes. Ce fut là sans doute une des principales causes de leur répugnance pour le protestantisme et de leur attachement a la ligue.

Ils avaient autant de respect pour la mère du Christ, qu'ils en avaient eu jadis pour Diane d'Ephèsc, et l'image de Marie était exposée dans les maisons, dans l'hotcl de ville, dans les rues et les carrefours. Fidèles au précepte de Tcrlul-

le vieillard le saisissait par l'autre bout; ils le portaient processionnellement jusqu'au foyer, en répétant les paroles de la libation.

Les Marseillais solennisaient aussi par des festins splendidcs le jour des rois et le premier jour de l'an; on peut voir dans Marrhetti les détails de ers rerémonies.

2l« HISTOIRE

lien 1 , ils faisaient le signe de la croix dans les actes les plus ordinaires de la vie, lorsqu'ils se mettaient à table et au lit, comme lorsqu'ils en sortaient, en montant à cheval, en entrant au bain, en allumant le feu, et même en commençant une conversation. Les femmes faisaient ce signe sur les reins, quand le prêtre lisait l'évangile à la messe , cl les gentilshommes portaient la main sur la garde de leurs cpées tant que cette lecture durait \ Quand un malade se mourait, le bourdon des Accoules annonçait son agonie, et le peuple, accourant en foule dans cette église, priait avec ferveur pour obtenir la fin de ses douleurs et le salut de son ame 3.

Lorsque le moribond avait expiré, on lui fermait les yeux et la bouche; on lavait le cadavre , puis on rhabillait et on le descendait au vestibule delà maison, lequel était orné de tentures noires. 11 y restait exposé aux regards du public pendant vingt-quatre heures, et on le portait ensuite h la sépulture.

Voici les cérémonies que Ton pratiquait aux funérailles des gentilshommes :

' Ad omnein progression atque promotion , ad omnein ririttu m et c.vititm, ad restituai et ealceatum, ad lavacra, ad mvnsas , ad lum'uia , ad cubilia, ad scdi/ia , quœeumquc nos conversatio exe/ cet, frontein erucis signaculo terimus.

( Tertuli.., de Corond Militis, cap. m. )

3 Marchetti, ouv. cit.

La croix marchait d'abord; elle «'tait suivie d'un héraut monte sur un cheval à caparaçons noirs, et couvert d'un drap mortuaire traînant à terre ; ce héraut portait la cotte-d'armes armoriée, le casque, le bouclier, les gantelets et la bannière du défunt; quelquefois on faisait marcher deux cavaliers tenant chacun une bannière renversée; ensuite venaient les prêtres et le luminaire; les (lambeaux étaient portés par des pauvres vêtus en noir ' ; les parents et les amis du défunt, aussi en habit de deuil, suivaient deux h deux le cercueil, et l'accompagnaient h l'église, d'où ils ne sortaient qu'après la sépulture a ; ils se rendaient ensuite devant la maison de celui dont ils dépln-

raient la perle, et l'un d'eux prononçait son éloge funèbre.

Pendant l'accomplissement de ces devoirs, les parentes du défunt étaient occupées h recevoir

• En iliio, ou partait quarante flambeaux du poids de quatre livres; au siècle suivant, ce luminaire fut diminué, et réduit tantôt à sept, tantôt à douze, et quelquefois à six flambeaux, niais toujours du poids de trois livres; dans le i6e siècle, le nombre en fut augmenté jusqu'à cinquante. Les funérailles de la fille de Charles Casaulx, laquelle mourut en i5f)a, furent célébrées avec une magnificence inusitée; on y ut trois cent quatre-vingt-neuf flambeaux, et ces funérailles parurent si extraordinaires que César Nosiradamus les qualifia *Y insolentes.

* Les moils étaient alors enseveli* dan> les caveaux des

les consolations de l'amitié : couvertes de longs crêpes, accompagnées de tous ceux qui prenaient intérêt a leur douleur, elles allaient ensuite prier sur le tombeau qui contenait des dépouilles chéries et l'asperger d'eau bénite; après quoi, elles retournaient dans le même ordre au logis, où elles restaient enfermées pendant trente jours, assises sur des tapis ou sur des carreaux noirs, et recelant des visites de condoléance.

11 est temps de reprendre la narration des événements.

De Bausset de Roquefort avait toujours le commandement du Châtcau-d'If, et les Florentins , logés autour de la forteresse, ne pouvaient y entrer; cette défiance les humiliait, et ils craignaient aussi d'être congédiés sans être remboursés de leurs dépenses. Sur ces entrefaites, de Bausset, mandé par Henri iv, qui voulait conférer avec lui sur quelques affaires importantes, partit pour Paris et laissa le commandement du fort h son (ils. Ce jeune homme étant allé à Marseille, Philippe Fulvio, capitaine des Florentins, résolut de s'emparer de la place par un coup de main. Le 20 avril 1597, il se mit à la tête de sa troupe, égorgea les sentinelles, se rendit maître des portes, et fit la garnison prisonnière. Peu de jours après, dom Jean de Médicis, frère naturel du grand-duc, arriva aux îles avec quatre galères el une galiote , et s'empara de

DE MARSEILLE. 2ir>

plusieurs navires marseillais. En vain le président Duvair le somma, au nom du roi, de rendre toutes ses prises; dom Jean repoussa ses sollicitations et brava ses menaces.

Alors le duc de Guise arma promplement deux galères et douze vaisseaux, et alla à la rencontre de l'ennemi. Après un combat de cinq heures, les Marseillais furent victorieux, mais ils ne purent se rendre maîtres du Château-dlf ; il était réservé à d'Ossat, éveque de Rennes et qui depuis fut cardinal, d'obtenir par les négociations ce qu'on ne pouvait emporter par la force des armes. Ce prélat était alors à Rome en qualité d'ambassadeur de la cour de France. Par commandement d'Henri iv, il traita avec le grand -duc de la restitution du Château-d'lf, le 1er mai 1598; et, moyennant la somme de 200,737 écus donnés a ce prince en dédommagement des dépenses qu'il avait faites, la place rentra sous la domination française : le roi en donna le commandement à Paul de For tia de Pilles1.

La même année, Marseille fut affligée de la peste; la contagion emporta quatre mille habitants, et la chambre souveraine tenta de se réfugier k Aubagne ; mais l'entrée lui en fut refusée par ordre du parlement; elle fut alors contrainte de séjourner dans quelques maisons de campagne

Rufli, I. i, liv. ix, ch. v. — Papon, l. iv, iiv. xm.

du territoire , et y rendit plusieurs arrêts. Elle retourna à Marseille lorsque cette ville fut délivrée du fléau qui la ravagea si souvent. Le 1er février de Tannée suivante, la chambre souveraine, en vertu des lettres patentes du roi, fut réunie au parlement de Provence dont elle n'était qu'une fraction. Le président Duvair prononça le discours de clôture dans une audience solennel le 1 .

Une antipathie mutuelle divisait depuis longtemps Henri iv et Marguerite de Valois, sa femme ; l'un et l'autre désiraient le divorce, qui fut prononcé par les commissaires du pape; et, le 5 octobre 1600, le roi épousa par procureur, à Florence, Marie de Médicis, fille de François, grand- duc de Toscane. La jeune princesse arriva à Marseille, le 3 novembre, sur une galère resplendissante de dorure et d'ornements, chef-d'œuvre de magnificence et de luxe. La maison de Médicis voulut ainsi donner aux Français une idée de sa

grandeur, de ses richesses, et de la puissance des arts , auxquels elle donnait de si nobles encouragements. Les dehors de cette galère étaient revêtus d'ouvrages de marqueterie; Tébène, la nacre, l'ivoire, étaient artisteincnt enchâssés dans la poupe avec des perles , des topazes, des émeraudei et d'autres pierres précieuses, au milieu desquelles on voyait briller les armes de France en

' Œuvres de Guillaume Duvair, p. 8o5.

diamants, cinq gros rubis, un saphir, une grosse perle et une emeraude superbe représentaient les armes de Toscane; les rameurs portaient une x robe d'ccarlatc et un bonnet enrichi de fleurs de lis d'or.

Marseille avait fait de grands préparatifs pour recevoir dignement la reine. Le conseil de ville adjoignit huit capitaines aux quatre capitaines de quartier, et nomma Jean-Baptiste de Forbin- Gardanne mestre de camp de la milice bourgeoise composée de huit cents hommes choisis parmi les habitants notables. Henri de Savoie , duc de Nemours, le connétable de Montmorency, le chancelier de Bcllièvrc , le duc de Guise , gouverneur de Provence, les cardinaux de Joyeuse, de Gondy , de Givry et de Sourdis, se trouvèrent au débarquement de Marie de Médicis , avec la princesse Anne d'Est, Catherine de Clcves, mire du duc de Guise , Louise de Lorraine , sœur du même duc, les duchesses de Nemours, de Vcntadour , et plusieurs autres dames de distinction. Le viguier et les consuls de Marseille la recurent sous un dais de brocart bleu h franges d'argent. César de Village, premier consul, mit devant flic un genou en terre, et lui présenta les clefs de la ville qui étaient d'or; Marie les prit et les remit à Lussan, capitaine de ses gardes

' Ruffi , t. i, liv. îx, ch. v.

Le lendemain, la reine dîna dans la grand'sallc de l'hôtel de ville, et reçut bientôt après les députés du parlement d'Aix; Guillaume Duvair la harangua au nom de sa compagnie 1 , et la ville lui fit présent d'un beau service d'argent de la valeur de deux mille écus. Cette jeune reine partit le 16 novembre pour Lyon, où son époux devait la joindre.

Les Espagnols étaient en paix avec la France ; cependant ils tentèrent de s'emparer de Marseille par trahison. Un Marseillais, nommé Maurice de l'Isle , qui s'était réfugié en Espagne après la chute de Casaulx, se flattait d'avoir dans la ville des intelligences assez sûres pour la mettre entre leurs mains, et le comte de Fuentes, gouverneur du Milanais, était chargé de le soutenir avec une

» On remarque dans ce discours le passage suivant : « Nous « jugeons que vous estes vrayement seule sur la terre digne de « recevoir et faire reposer en vostre chaste sein la vie tant « exercée du plus noble et triomphant roi qui vive aujourd'hui, « et que seul il méritait au monde de recueillir dans ses bras « victorieux la plus vertueuse et agréable princesse qu'ait por- « tée le siècle où nous vivons; et -de là, nous présageons que « nous verrons bien tout autour de vous un bon nombre de « beaux enfants portant sur leur front la valeur de leur père, « la vertu de leur mère, la grandeur et noblesse de la maison « de France où vous estes alliée, l'heur et la puissance de celle « d'Austriche dont vous estes issue, et la prudence et sagesse « de celle de Florence dont vous estes née. »

A la reine, de la part du parlement de Provence, Œuvre* de Duvair, p. 710.

armée navale. Apres plusieurs voyages a Marseille, de Nsle fut enfin saisi ; convaincu de son crime par des preuves irrésistibles, il voulut se soustraire à la honte du supplice par une mort volontaire; mais ses gardiens retinrent sa main désespérée, et il fut condamné h être écar telé 1 . La ville, craignant d'être surprise par les Espagnols, prit des mesures extraordinaires de défense.

L'année suivante, une chambre du parlement de Provence vint tenir les grands jours h Marseille, et l'ouverture de cette session fut remarquable. L'avocat général Jean-Louis de Monier, alors célèbre par son c'rudition, prononça un discours que Ton considéra comme très éloquent, il dit que la chicane des Marseillais avait tellement augmente', qu'au lieu qu'anciennement il ne fallait que vingt jours pour vuider tous les procès, alors Vannée entière, et dans Aix et dans Marseille y n'était pas suffisante pour les terminer Cette harangue fut suivie de celle de Guillaume Duvair, qui parla si doctement, qu'il attira l'admiration de tous les assistants*.

' H fut exécuté le jeudi saint de Tannée 1601.

* Ruffi, t. 11, liv. xii.

1 Ifi. — Voir les œuvres de Duvair.

En 1607, les grands jours furent aussi tenus à Marseille. Depuis lors, ils ne le furent qu'à des époques indéterminées , et tombèrent enfin en désuétude. Le privilège de non cxtnihvndo ne fut point pour cela totalement aboli, et des citoyens tir Marseille le firent quelquefois valoir avec succès.

'ils HISTOIRE

Frédéric Raguencau occupail depuis trentetrois ans le siège épiscopal de Marseille 1 ; toujours 6dèle à Henri m et a Henri iv, durant les troubles de la ligue et la dictature de Cafcaulx , il eut bien des persécutions a essuyer et bien des dangers a courir. Les habitants de la baronnie de Signes, qui étaient ses vassaux, nourrissaient depuis long-temps contre lui une haine violente. Dès Tannée 1583 , il s'était cru obligé de réclamer la protection du roi et l'autorité du parlement de Provence. Cette compagnie défendit aux habitants de Signes de rien attenter contre lui, ni contre ses officiers, fermiers, ou serviteurs, à peine de mille écus d'amende et de correction corporelle ; elle rendit même les consuls responsables des excès qui seraient commis à cet égard, s'ils n'en dénonçaient pas les auteurs. Cet arrêt contribua peut-être à rassurer Raguencau; de nouveaux arrêts qu'il obtint contre les consuls , contre les recteurs de l'hôpital et contre un

1 Depuis Barthélemi de Raccoli et Louis de Glandevés dont nous avons parlé dans notre premier volume (p. 497 etsuiv.), jusques à Frédéric Raguencau, nommé en 1770, dix évéques occupèrent successivement le siège de Marseille ; ce furent : Jean 11 en i44*>, Nicolas de Brancas en 1447, Jean Allardeau en 1466, Ogier d'Anglure en 1497, Antoine Dufour en t5o6, Claude de Seissel en i5o9, Innocent Cibo en i5i7, J.-B. Cibo «.ri i5:*9, Christophe de Moule en i55o, Pierre de Ragueneau <-ii 1 5S5.

DE MARSEILLE. ÎIH

grand nombre de particuliers pour les obliger h lui passer reconnaissance de leurs biens, comme à leur seigneur direct, aigrirent beaucoup les esprits.

Il fut assassine dans son château de Signes par des scélérats masques, le 26 septembre 1603; leur chef, nommé Claude Baussct, natif du Castelet, lui tira un coup de pistolet, dont il mourut sur-le-champ '; son corps fut transporté à Marseille et mis dans le tombeau des évéques. Il eut pour successeur Jacques Turricella , originaire de Toscane, religieux de l'étroite observance de saint François et confesseur de la reine Marie de Mcdicis.

Les assassins, au nombre de onze, condamnes ii la roue par arrêt du parlement d'Aix du 27 mai 1605, furent exécutés en effigie; outre cette peine commune, Bausset fut condamné a une amende de 6,000 livres envers les héritiers de Pévcquc, et a tous les frais de justice ; le reste de ses biens fut confisqué au profit du roi.

Marseille échappa bientôt après à un grand péril. Louis d'AUagonia, seigneur de Mcyrargues, avait des liaisons secrètes avec les Espagnols, et il méditait le projet de leur livrer la ville. Cet

' Denys de Sainte-Marthe fait ainsi l'éloge de ce prélat : Fuit vir splendidi animi9 quern libvralis faciès omnibus graluni txhibebat, etc. G allia Chris fia a a , t. 1.

homme, riche et puissant, issu d'une famille originaire de Naples, aspirait aux fonctions deviguier, et cette charge aurait assure le succès de ses trames criminelles. Ancien procureur du pays, il était par sa femme allié des ducs de Montpensier et de Joyeuse, et commandait alors deux galères marseillaises. Il mit dans sa confidence un forçat dont il avait éprouvé plusieurs fois l'adresse et l'intelligence. Celui-ci fit dire au duc de Guise que s'il lui faisait obtenir sa grâce et sa liberté, il révélerait un secret très important. On profita de l'avis et on examina de près la conduite du seigneur de Meyrargues , qui, dans ces circonstances, fut député à la cour par les étalsgénéraux de Provence pour y suivre quelques affaires relatives à l'administration du comté.

Le roi, averti de son arrivée, chargea La Va- "rène, gouverneur d'Angers, de gagner sa confiance et d'épier toutes ses démarches. La Varènc s'aperçut bientôt que le gentilhomme provençal correspondait avec dom Balthazard de Zuniga , ambassadeur d'Espagne ; il le surprit même enfermé avec le secrétaire de celui-ci, dans la nuit du 5 décembre 1605, et entendit une partie de leur conversation. La Varène alla aussitôt chercher le lieutenant du grand-prévôt qui arrêta le seigneur de Meyrargucs et le secrétaire d'ambassade -y le premier fut conduit à la Bastille, et le second au Chàlelet. Le secrétaire fut élargi sur

la demande de l'ambassadeur ; mais AUagonia ne put échapper a la sévérité de la justice, et les ducs de Joyeuse et de Montpcnsier sollicitèrent eux-mêmes son châtiment. Il fut décapité sur la place de Grève ; son corps fut mis en quatre quartiers qui furent attaches aux quatre principales portes de Paris, et sa tête, portée a Marseille, fut exposée au bout d'une perche sur la porte royale. Le parlement de Paris confisqua tous ses biens au profit du roi ; mais Henri iv en disposa en faveur de la veuve et du frère du coupable.

Les corsaires de Tunis faisaient éprouver au commerce marseillais des pertes considérables. La ville, voulant mettre fin à ces déprédations, passa un traité avec le capitaine d'Hautcfort, qui s'engagea, moyennant cinq cents écus, h détruire les navires ennemis sous le canon du fort de la Goulette. Cet homme, animé d'un courage héroïque, monta sur un vaisseau, et, arrivé proche du fort, il descendit dans une barque avec cinquante soldats déterminés et plusieurs machines incendiaires. Le feu redoublé de la place ne l'épouvante pas ; il avance hardiment , brûle vingt-trois corsaires et une galère, cl retourne a Marseille, qui l'accueille avec enthousiasme

Les troubles du royaume étaient appaisés , ei

' En 1609.

les âmes s'ouvraient a la joie devant la perspective riante d'un avenir consolateur. La sagesse d'Heni iv assurait la prospérité publique ; cependant le vieux levain de la ligue fermentait dans quelques esprits en délire; le fanatisme religieux, aiguisant ses poignards dans Pombrc et le silence, voulait joindre h ses nombreux forfaits un forfait plus exécrable encore, et Henri, monarque adoré, succomba sous ses fureurs sanguinaires

Par le commandement de la reine, La Ycrdièrc porta celte affreuse nouvelle à Guillaume Duvair, alors premier président du parlement de Provence; ce magistrat écrivit d'abord aux commandants, aux chefs de justice et de police, pour les inviter a maintenir le bon ordre; il manda ensuite au palais Passembléc des chambres, et après avoir pris le serment de fidélité des magistrats envers le nouveau monarque, il fit introduire les consuls-procureurs et les principaux gentilshommes. Duvair voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres qui ne firent entendre que des sanglots; alors les huissiers, s'approchant des fenêtres, annoncèrent au peuple assemblé sur la place la mort du roi ; puis, ayant reculé de quel" ques pas et étant revenus aux fenêtres, ils proclamèrent Louis xin, roi de France et de Navarre, comte de Provence et des terres adjacentes.

' En mai 1610.

D K MARSEILLE. jj

Les Marseillais n'attendirent pas les ordres du gouvernement et de l'administration pour donner des marques de douleur; ils la témoignèrent d'une manière touchante. Les consuls, accompagnés de deux cents notables, parcoururent les rues en exhortant le peuple à la tranquillité. 11 y eut h Thôtel de ville un spectacle bien attendrissant : une foule considérable s'y était rendue; tout le monde s'embrassa 1rs larmes aux yeux , et on jura, par les mânes du bon roi, d'oublier les anciennes divisions et de travailler d'un commun accord au grand œuvre de la félicité publique.

Le parlement délibéra d'envoyer h Marseille le président Laurent de Coriolis et le conseiller Antoine dcSéguiran , pour recevoir des habitants le serment de fidélité. Marc-Antoine de Vento, premier consul, qui en fut averti, monta à cheval, suivi de trente gentilshommes, et alla au devant des députés de la cour, qu'il rencontra a une lieue de la ville; il mit pied h terre, et les deux magistrats aussi. Apres des harangues réciproques, ils prirent tous la route de Marseille, et entrèrent au palais de justice, accompagnés de Nicolas de Bausset, lieutenant principal en la sénéchaussée, de Nicolas de Vento, lieutenant particulier, de Guérin et d'Espanet, le premier procureur et le second avocat du roi. Coriolis prononça un discours et dit, entre autres choses, que la plus infernale frénésie d'un abominable

arsacide a ravi à la France, d'une main sacrilège et parricide, le plus grand, le plus juste, le plus clément et le plus valeureux monarque qui fut et qui ne sera jamais, Henri iv, roi de France et de Navarre, celui qui avait restauré la religion et l'état 1 . Tous les officiers du sénéchal prêtèrent ensuite le serinent; de là, les commissaires allèrent à la chambre de l'amirauté pour soumettre a la même formalité les magistrats attaches à ce siège. Ils se rendirent ensuite à l'hôtel de ville, où étaient réunis leviguier, les consuls, l'assesseur, le conseil municipal et les capitaines de quartier. L'assemblée entière jura obéissance à Louis xm. Coriolis et Séguiran reçurent aussi le serment des principaux ecclésiastiques et des chefs de tous les établissements religieux; puis le viguier et les consuls en robe rouge , et à la tête d'un brillant cortège , montèrent a cheval et proclamèrent dans les principales rues le nouveau souverain, au milieu des cris de vive le Roi !

Le 29 juin, Louis xm et la reine mère écrivirent aux Marseillais en termes très bienveillants, et les chapitres de paix furent confirmés.

Il y avait alors à Marseille un prêtre nommé Louis Gaufridy, ne en 1578 à Bauvezet, diocèse de Scnez, d'un berger qu'il quitta à l'âge de dix ans; il demeura deux ans à Pourrières chez son

' Rufti, t. i, liv. îx, cli. v.

oncle , cure de cette paroisse, fit ensuite ses études à Marseille , reçut à Arles les ordres sacrés , et fut pourvu des fonctions de vicaire à l'église de Notre -Dame- des- Accoules. Gaufridy avait pour son malheur une imagination forte et vive , un cœur sensible et ardent; il unissait des manières séduisantes a des passions fougueuses, et il abusait, auprès des femmes, de l'ascendant que lui donnait le ministère de confesseur : c'était là toute sa magie. Mais comme des idées superstitieuses dominaient encore les esprits, le malheureux, qui n'avait que des faiblesses h se reprocher, fut accusé d'être sorcier et d'avoir fait avec l'enfer un pacte abominable.

La demoiselle Magdelcinc de Mandols La Palud , à peine âgée de seize ans, appartenant it une ancienne famille de Marseille 1 , fréquentait l'église des Accoules; la nature lui avait donné une beauté ravissante, et Gaufridy, avec son tempérament de feu, ne vit pas sans émotion ces grâces enchanteresses que relevait encore une candeur virginale. Bientôt tous les transports de 1 amour agitèrent son cœur que ne purent calmer ni les conseils de la raison, ni les devoirs du sanctuaire. Dissimulant ses sentiments, il s'introduisit, sous le voile de la piété, dans la maison

' Elle riait fille d'/Vntoinc de Mandols de Demnndes Ln Palud et de Françoise Glandcvès-Givoulx.

ii. t5

*ÎS HISTOIRE

de Magdeleine qui le choisit pour directeur spirituel. Gaufridy, au comble de ses vœux, ne tarda pas a verser le poison de la volupté dans l'ame de sa pénitente ingénue. La jeune fille perdit sa gaîté ; elle éprouvait des sensations inconnues et des désirs indéfinissables, lorsque Gaufridy lui parla de sa passion et lui jura un inviolable attachement. Magdeleine n'écouta pas avec indifférence un langage nouveau pour elle, et quoique sa vertu triomphât de tous les artifices du séducteur, le coup était porté et la blessure était profonde. Magdeleine aussi sentait le besoin d'aimer, et toute son affection se concentrait sur un homme qui ne pouvait jamais être son époux. Une noire mélancolie la dévore et le désespoir l'accable; croyant que la solitude du cloître rendra le calme à son ame troublée et à ses sens agités, elle prend le voile aux Urselines de Marseille, et n'y trouve point le repos; l'objet qu'elle aime occupe toutes ses pensées, et l'amour soulève autour d'elle tous ses orages. Elle souffre pendant quelque temps les visites de Gaufridy qui, en sa qualité de prêtre, peut entrer dans le monastère; ensuite les amants, pour éloigner tous les soupçons, conviennent de s'écrire avec les précautions nécessaires. Enfin, après deux ans de retraite, la jeune religieuse, craignant de voir son secret dévoilé, retourne, sous prétexte de maladie, a la maison paternelle où Gaufridy, la

voyant avec plus de liberté, surmonte ses scrupules et sa résistance.

Magdeleine rougit de sa faiblesse, et le remords vint déchirer son amc toujours en proie au délire de la plus violente passion. Elle rentra dans le couvent, et bientôt Ton vit en elle un changement extraordinaire. Elle tomba souvent en extase, proféra mille imprécations contre Gaufridy, dit que ce prêtre, disciple des démons, 1 avait ensorcelée, et infecta de ses terreurs imaginaires quelques autres urselines qui peut-être avaient été blessées aussi par les traits de l'amour. Le père Romillon , prêtre de l'Oratoire , l'envoya avec une sœur de la même congrégation a la Sainte-Baume pour y faire des neuvaines, et de là à Notrc-Dame-de-Gracc.

Les principaux citoyens de Marseille prirent la défense de Gaufridy qui passait pour un saint, et le menèrent comme en triomphe a l'évêquc Tarricclla dans son château d'Aubagne. Le vicaire des Accoules lui protesta que Magdeleine et sa compagne étaient deux visionnaires. On le crut; et les officiers de l'évêquc supplièrent ce prélat de détruire la maison des Ursulines, et de faire mettre ces deux filles en prison. C'est ce qui fut résolu.

Magdeleine de la Palud avait été exorcisée a la Sainte-Baume par Sébastien Michaclis, vicaire général de la congrégation réformée des frères

2*8 HISTOIKE

Prêcheurs de Saint-Maximin. Cet homme, ignorant et crédule, crut entendre un diable qui lui dit, selon l'intention de l'église triomphante et militante , et d'à présent exorcisante 1 , que Magdeleine ne serait délivrée que lorsque Louis Gaufridy serait converti, ou mort, ou pris par la justice. Michaëlis, étant allé h Aix pour y prêcher le carême, crut devoir informer le premier président Duvair de tout ce qui s'était passé à la Sainte-Baume. Magdclcine, conduite a l'archevêché, fut interrogée par ce magistrat, et, faisant des contorsions affreuses, elle lui dit que plusieurs démons, se suivant à la file , entraient dans son corps et en sortaient successivement. Le parlement envoya à Marseille les conseillers Antoine de Séguiran et de Thoron pour prendre des renseignements; ceux-ci firent saisir Gaufridy qui fut traduit aux prisons du palais à Aix.

Les commissaires commencèrent l'information le 19 février 1611, et interrogèrent plusieurs témoins dont quelques-uns déposèrent en faveur de l'accusé. Magdeleine fut exorcisée plusieurs fois en leur présence et en celle de quelques autres conseillers, d'abord par Gavaudan, vicaire général de l'archevêque d'Aix, et ensuite par Pel-

' Ce sont les termes de son procès \erbal.

Rien de plus extraordinaire que l'ouvrage de ce prêtre; il est intitulé : Histoire admirable de la Possession et Conversion d'une Pénitente séduite par un Magicien, etc. Paris, 1614.

licol, son successeur. Durant ces exorcismes elle rut plusieurs tremblements convulsifs qu'on regarda comme des signes infaillibles de possession.

Magdclcinc soutint d'abord que Gaufridy était un homme de bien, digne d'être placé sur un autel pour y être adoré ; que tout ce qu'elle avait dit contre lui était une calomnie. Rétractant ensuite sa déclaration, elle s'écria que cet indigne ministre du tout-puissant était l'apôtre du mensonge et le prince des magiciens ; qu'il avait exercé sur elle le pouvoir redoutable de son art infernal ; que par le moyen d'une pèche il lui avait inspiré une vive passion pour lui ; que le jour de Noël , à la messe de minuit, il l'avait fait renoncer à Dieu; qu'avant de la déshonorer, il lui avait fait signer, de son sang, une cédule mystérieuse; qu'en compagnie de Belzébuth déguisé en gentilhomme, il l'avait transportée au sabbat dont elle fit une description impudique.

Gaufridy convint qu'il y avait eu une grande familiarité entre lui et la jeune religieuse de Marseille ; mais il soutint que cette liaison n'avait jamais passé les bornes de la bienséance, et s'inscrivit en faux contre tout ce que cette fille lui imputait ».

« A dit et répondu que véritablement quant à la privauté et grande familiarité, il ne la peut nier; toutefois ce a esté toujours en qualité de père spirituel, sans avoir pensé à mal; mais que tout le reste est faux. » ( Pièces du procès).

Le vicaire des Accoules était pressé dans sa prison de tout avouer, et les capucins qui le visitaient, pour lui donner des consolations, lui faisaient entendre que cet aveu serait le seul moyen d'obtenir sa grâce. La crainte du supplice troubla bientôt son esprit. Alors il changea de langage et se reconnut pour sorcier. Le 1 4 avril , il dit, entre autres choses extravagantes, qu'ayant trouvé parmi les livres de son oncle un ouvrage de magie , il en lut quelques vers et se sentit ému ; que tout à coup Lucifer lui apparut , lequel était vêtu en gentilhomme d'habit commun j sans e'pee, de poil châtain en sa barbe et poil de tête, et quant au visage en couleur blanche 1 ; que dans le pacte qu'ils firent ensemble , il donna son corps et son ame h l'esprit malin, et promit de renoncer au fruit de toutes ses bonnes œuvres durant sa vie , sauf la valeur des sacrements ; que Lucifer de son côté lui donna une sienne cédule , et par icelle le pouvoir et la vertu que toutes les filles et femmes qifil soufflerait avec la bouche seraient du tout transportées en son amour y pourvu qu'elles eussent sentiment dudit souffle 9 ; Gaufridy ajouta qu'il exerça ce pouvoir sur Magdeleine de la Palud, et qu'il la donna au démon Asmo-

' Pièces du procès.

1 Id.

de Marseille. tsi

dée; qu'il la fit renoncer à Dieu, aux saints et au paradis; qu'il alla cinq fois au sabbat, savoir: deux fois à la grotte de Rolland, qui est à deux lieues de Marseille, deux fois à la grotte Loubière, près de Cbâteau-Gombcrt , et une seule fois à la Sainte-Baume '.

Le lendemain Gaufridy se rétracta, attribuant à la seule appréhension de la mort tout ce qu'il avait déclaré; mais le 22 du même mors, étant confronté avec Magdcleine , sa raison s'égara encore. Il cita le texte de la cédule qu'il prétendait avoir reçue de Lucifer * : il donna de nouveaux détails sur sa sorcellerie, et parmi les choses qu'il dit avoir apprises au sabbat, il parla de l'église, de la cour et du gouvernement.

Jacques Fontaine, Louis Graci et Antoine Mérindol, docteurs en médecine, et Pierre Bontemps, chirurgien anatomiste, tous les quatre professeurs en l'université d'Aix, furent nommés par le parlement pour examiner quelques taches que les deux accusés avaient sur le corps 3.

1 Pièces du procès.

■ Voici ce texte :

* Je, Lucifer, promets à toi Louis Gaufridy, te donner - force de pouvoir promptement charmer en vertu d'un souffle < toutes les femmes que tu voudras, en vertu de quoi j'ai " soussigné , Lucifer. »»

3 II parait que Gaufridy, élevé dans la croyance qu'il existait des sorciers et qu'on pouvait avoir un commerce avec le diable, s'était livré à des actes de superstition pour inspirer

Dominés par de puériles idées de magie, ils déclarèrent, après examen, que ces marques ne leur paraissaient point naturelles. Le peupl< provençal était dans l'effervescence, et les imaginations effrayées ne savaient enfanter que des rêveries monstrueuses. Partout on racontait des événements étranges, des scènes extraordinaires. On disait que Gaufridy, être mystérieux , bizarre exception dans la race humaine, ne se plaisait que dans la pensée du mal, et blasphémait sans cesse le nom sacré de la vertu ; qu'initié a tous les secrets de l'abîme, il évoquait a son gré les esprits de ténèbres, et que ceux-ci, fantômes menaçants , spectres hideux , voltigeaient autour de lui pour recevoir ses ordres et obéir a ses caprices. On disait qu'il trouvait du charme dans le spectacle des douleurs, dans les accents du désespoir, dans les convulsions de la mort, et que sa voix impie, qui bravait les foudres du ciel , faisait trembler les éléments soumis et la nature étonnée. On disait que , par la force de ses enchantements , les jeunes vierges voyaient flétrir sur leurs fronts la suave couronne d'innocence et de pudeur; qu'elles se livraient alors avec joie a ses désirs insatiables , et que dans ces embrasse me nts frénétiques

plus d'amour à Magdeleinc de La Palud convaincue, comme lui, de l'existence de l'art magique.

DE MARSEILLE. *5r>

on ne voyait que des raffinements de souillure et des monstres d'impudicité.

Le parlement lui-même n'avait pas assez de sagesse pour résister au torrent de ces préjugés populaires, et les magistrats croyaient à la magie avec une bonne foi risible. Un jour qu'ils étaient assemblés pour écouter de Thoron qui lisait l'information dans laquelle plusieurs témoins attestaient que le vicaire des Accoulcs, avant d'aller au sabbat, se oignait d'huile, on entendit dans la cheminée un grand bruit, et bientôt parut un homme noir qui secouait la tète. Les conseillers, croyant que c'était le diable qui venait venger son élève , s'enfuirent épouvantés; mais de Thoron, se trouvant malheureusement embarrassé dans le bureau, ne put les suivre. Tout tremblant de frayeur, il multipliait les signes de croix et balbutiait des paroles entrecoupées, lorsque le spectre se fit connaître: c'était un ramoneur qui, après avoir ramoné la cheminée de Messieurs des comptes , dont le tuyau joignait celle de la tournellc , s'était mépris et était descendu dans la chambre du parlement '.

Gaufridy fut mis sur la sellette le 28 avril. Il soutint pendant quelque temps qu'il était

> Fapon, t. îv, liv. xm. — Cabassc, Essai Historique sur le parlement de Provence, 1. 1, ch. xxvi.

innocent, et répondit avec beaucoup de présence d'esprit. Lorsque le président l'interrogea sur les marques qu'il portait, et qu'il lui demanda s'il les avait reçues du diable, il dit que c'était une chose qui lui avait bien donné à penser; qu'il ne pouvait dire que la vérité, et qu'il n'avait jamais su comment ces marques avaient été faites. Le président ayant voulu lui prouver qu'il avait eu un livre de magie, puisqu'il l'avait ainsi déclaré , il ne sut que répondre et dit tout bas : ah ! Dieu. 11 se prit à pleurer , et son trouble augmenta aux interrogatoires suivants. Il versa encore des larmes en disant qu'il avait grand peur des tourments et que cela lui avait levé le sens. Et peu après : je me suis converti , mais le tourment de la justice me fait grand peur, et ai peur de retour ner perdre l'ame !.

Le président, le voyant ainsi troublé, l'avertit de ne pas se damner et d'élever son cœur a Dieu. Aces mots, Gaufridy se reconnut pour magicien, convint d'être allé au sabbat, et s'accusa de tout ce qu'on lui imputait \

' Cahier de l'interrogatoire sur la sellette. Interrogé qui était au sabbat avec lui et Magdeleine, a dit « que cela l'a tracassé extrêmement; s'étant mis à pleurer a

< dit qu'il ne reconnut personne, etc., que les grands brouil-

< lards qu'il y a aux assemblées empêchent de les connaître, « etc., n'y ayant que soufre, poix, etc.; interrogé s'il a connu

DE MAHSEILLE. 233

Le 30 avril, ce malheureux, déclaré coupable de rapt , séduction, impiété, magie, sorcellerie et autres abominations , fut condamné h être brûlé vif, préalablement appliqué a la question ordinaire et extraordinaire, comme aussi h être dégrade par Tévêque de Marseille ». Magdeleinc

t personne infecté de magie, a dit qu'il y a un mois qu'il y

* pense, mais qu'il n'est point mémoratif d'en avoir connu » aucun.

• Il dit plus bas que les sorciers se rencontrent rarement t en allant à la synagogue, car cela est comme des mouches. »

Cahier de l'interrogatoire sur la sellette.

• Voici le dispositif de cet arrêt aussi ridicule qu'atroce : « La cour a déclaré et déclare ledit Louis Gaufridy atteint

« et convaincu desdits cas et crimes à lui imposés , pour répa- « ration desquels l'a condamné et condamne d'être livré entre < les mains de l'exécuteur de la haute justice, mené et conduit « par tous les lieux et carrefours de cette ville d'Aix accou-

* tûmes, et au devant de la grande porte de l'église métropolitaine Saint-Sauveur dudit Aix; faire amende honorable

* tète nue, et pieds nus, la hart au col, tenant un flambeau

* ardent en ses mains; et là à genoux demander pardon à « Dieu, au roi et à la justice, et ce fait, être mené en la place i des Prêcheurs de ladite ville, et y être ard et brûlé tout vif « sur un bûcher qui à ces fins y sera dressé, jusqu'à ce que

* son corps et ossements soient consumés et réduits en cen- « dres, et icelles après jetées au vent, et tous chacun ses biens » acquis et confisqués au roi , et avant être exécuté sera mis et '<■ appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour

avoir de sa bouche la vérité de ses complices, et néanmoins " avant que de procéder à ladite exécution, sera rais préala- «■ blement entre les mains de l'évéque de Marseille son diocésain, ou à son défaut d'autre prélat de la qualité requise, - pour être dégradé en la manière accoutumée. >■

23tf HISTOIRE

de La Palud fut acquittée; le peuple voulait la mettre en pièces, et on fut oblige de la cacher pour la dérober à sa fureur.

Le même jour, Jacques Turricella se rendit à Aix , et dégrada solennellement dans l'église des frères Prêcheurs le condamné, qui fut ensuite mis a la question en présence des conseillers Olivier, de Séguiran et de Thoron. 11 persista dans sa confession au milieu des tourments, et ses douleurs étaient si vives qu'il s'écria qu'elles lui feraient dire que Dieu n'est point Dieu1. 11 n'avait plus le libre usage de sa raison et de ses sens lorsqu'il monta sur le bûcher vers les cinq heures après midi.

Trois ans après, les jésuites Posscvin et Jean Mathieu, prêchèrent à Marseille avec tant de succès, que la ville manifesta le désir d'avoir une maison de leur institut. Pierre de Riquelti , seigneur de Négrcaux , et Thomas , son frère , jetèrent alors, avec la permission de l'évêquc, les fondements de la maison professe de la célèbre compagnie de Jésus. Cependant les premiers jésuites appelés à Marseille n'eurent aucun endroit où pouvoir se placer % et ce ne fut que

' Histoire des Ëvêques de Marseille, t. m, liv. xv.

- Les Jésuites auraient pu s'établir à Marseille bien des année» auparavant, car en i567, les consuls, au nom de la ville, avaient demandé à François de Borgia, général de Tordre, de leur envoyer des sujets pour un collège qu'ils vou-

l'annéc suivante que quelques-uns d*cntre eux logèrent chez Benoit, bénéficier de la Major, qui leur prêta sa maison où ils demeurèrent deux ans; ils louèrent ensuite une autre maison près de la cathédrale, puis une autre derrière le monastère de TObservance; ils eurent enfin l'église Saint -Jacques , appelée dans les vieux titres Ecclesia Sancti-Jacobi de Corrigeriâ, vel de Frucharid, et vulgairement connue sous le nom de Saint-Jaumc «; cette église leur fut cédée par Bremond, recteur, et unie a perpétuité a leur compagnie \

L'évêque Jacques Turricella ne manquait pas d'instruction; laborieux, exact h remplir ses devoirs, doué d'une physionomie gracieuse, il était généralement aimé a Marseille; seulement la douceur de son caractère dégénérait quelquefois en faiblesse, et l'éclat de ses vertus était terni par une grande avarice. On croyait communé-

laicnt fonder; Borgia, n'ayant pas alors à sa disposition un assez grand nombre de jésuites , ne put accueillir la demande des consuls.

On reprit le même çrojet pour une maison professe en i57/t, et Charles ix l'autorisa par des lettres patentes. Mais les troubles qui survinrent firent échouer cette entreprise.

■ Cette paroisse était fort ancienne. Rufn assure avoir vu un acte de transaction, fait Tan 120/1, entre le prévôt de la Major, et les curés de Saint-Martin et de Saint- Jacques , touchant les obventions funèbres.

* Par une bulle de 162H.

ment qu'il avait amasse de grands trésors, et cette opinion lui fit perdre la vie, car son valet de chambre l'empoisonna en lui donnant un bouillon, pour lui enlever son argent ». On ignore si ce scélérat reçut le châtiment du à son crime.

Les corsaires d'Alger et de Tunis continuaient leurs brigandages dans la Méditerranée , et causaient de grandes pertes au commerce de Marseille. Par délibération du 8 novembre 1620, le conseil municipal résolut de contribuer pour 90,000 livres aux armements extraordinaires que l'on préparait contre les pirates. L'absence du gouverneur de Provence fit avorter ces armements, et les consuls Marseillais s'adressèrent alors à Baulieu, vaillant capitaine qui commandait une galère de François Paris de Lorraine , chevalier de Guise. Baulieu ayant accepté le traité qui lui fut proposé, mit aussitôt a la voile, fit plusieurs prises considérables et délivra quelques esclaves chrétiens. Sur ces entrefaites, un chiaoux algérien , accompagné de quarante-cinq janissaires, arriva a Marseille en qualité d'ambassadeur, et se rendit auprès de la cour de France pour demander , au nom de sa régence, la paix qui lui fut accordée. Retourné à Marseille avec la même escorte, il allait s'embarquer pour

' Le 19 janvier 1618.

DE MARSEILLE. r,<>

Alger, lorsqu'on apprit dans la "ville qu'un vaisseau marseillais , commande par le capitaine Drivet, venait d'être pris et pillé par un corsaire turc qui avait massacré tout l'équipage, à l'exception d'un mousse sauve comme par miracle; a cette nouvelle , les parents et les amis de Drivet et de l'équipage, se réunirent et s'armèrent; enflammés d'indignation et de vengeance, ils attaquèrent le chiaoux et ses janissaires qui furent tous égorgés, après une défense vigoureuse, et malgré les efforts des consuls. Le parlement fit informer contre les meurtriers dont quelquesuns furent condamnés à mort , et d'autres à diverses peines. La régence d'Alger, satisfaite de ce châtiment, ne fit entendre aucune plainte, et ne voulut pas rompre l'alliance qu'elle venait de contracter avec la cour de France et les navigateurs marseillais.

Les catholiques français souffraient impatiemment la liberté que l'édit de Nantes procurait aux calvinistes, et ceux-ci, dont l'inquiétude ne se bornait point a de stériles murmures, cabalaicnt avec un zèle ardent pour se maintenir dans leurs privilèges. Le jeune de Luincsqui, en conseillant l'assassinat du maréchal d'Ancre, venait d'obtenir l'épée de connétable sans savoir ce qu'elle pesait, se flatta d'écraser les réformés qui avaient pour chef le duc de Rohan, digne de leur confiance par ses qualités supérieures. La guerre

fut alors résolue, et Louis xiu, après diverses expéditions en Poitou et en Saintonge, assiégea la ville de Montpellier qui paraissait résolue à se défendre jusques aux dernières extrémités; bientôt on négocia, et la paix se fit à des conditions avantageuses pour les religionnaires qui obtinrent la confirmation de leurs droits. C'est dans ces circonstances que Louis xm vint en Provence, se proposant principalement de visiter Marseille qui lui avait fait un don de 38j000 livres. Le conseil de ville voulut recevoir ce prince avec magnificence ; il nomma Marc- Antoine de Vcnto des Pennes mestre de camp de la milice bourgeoise, et adjoignit a Pierre de Moustiers, Louis de Monier d'Aiglun, Clément Ripert et Balthasard de Cipriani de Cabriés, capitaines de quartier, huit autres capitaines qui furent Mathieu de Léon, Laurent Gilles, Jean-Baptiste de Village , Jean-Philippe Dieudé, Bernard Grousson, Louis Ovili, Lazarin Doria et Beissan de Saint-Savoumin. On éleva à la plaine Saint-Michel un riche amphithéâtre au milieu duquel était placé un trône resplendissant

jour fixé pour l'arrivée du roi, plusieurs centaines d'enfants uniformément habillés, portant chacun une banderole blanche et bleue, sortirent de la ville, en chantant des cantiques aux sons d'une musique harmonieuse, et se rendirent h la plaine

où un peuple immense était réuni; ils furent bientôt suivis d'un cortège pompeux ; la milice ouvrait la marche, ayant h sa téte son mestre de camp; les soldats, armés de toutes pièces, étaient habillés les uns en sauvage, d'autres en américain, quelques-uns en indien, et le plus grand nombre en turc; marchaient ensuite le marquis d'Oraison, viguier, les consuls Bon if ace de Cabanes, Joseph de Bègue et Antoine Gasquet, l'assesseur Jean de Riquetti, le premier en manteau et les autres en robe rouge, précédés de huit trompettes et de plusieurs valets de livrée; les membres du conseil municipal, les gentilshommes et les habitants notables; ils étaient tous montés sur des chevaux richement harnachés avec leurs housses de velours; après eux venaient les officiers du siège, aussi à cheval, accompagnés des procureurs, des huissiers et des sergents; le clergé des paroisses; les chanoines de la Major, revêtus de chapes de brocart et de riches ornements ; les communautés religieuses; enfin tous les corps de métier, enseignes déployées. Dès que Louis parut, suivi du duc de Montmorency, du comte de Schomberg et de plusieurs autres seigneurs, la foule poussa des acclamations prolongées, et les compagnies bourgeoises firent plusieurs décharges de mousqueteric. Le roi s'étanl assis sur son trône, les consuls montèrent sur l'amphithéâtre et fléchirent le genou devant lui. h. 16

L'assesseur prononça un discours. Les officiers du siège et le grand vicaire de l'évêché de Marseille se présentèrent ensuite, mirent aussi un genou en terre et firent leur harangue. Le cortège défila devant le monarque qui, après cette cérémonie, monta sur une haquenée blanche, accompagné de sa cour, et se' dirigea vers la porte royale au milieu du bruit de l'artillerie des remparts et des vaisseaux. Il fut reçu à l'entrée de cette porte par Antoine Libertat, qui en était capitaine. Les consuls se prosternèrent encore devant lui, et Boniface de Cabanes lui présenta les clés de la ville , qui étaient d'or et artistement travaillées; puis il tira d'un sac de velours bleu un livre contenant les chapitres de paix, et supplia le prince de vouloir bien , à l'exemple de ses prédécesseurs, jurer le maintien de ces franchises municipales si chères à Marseille. Louis, levant la main droite et la posant ensuite sur le livre, jura à haute voix; aussitôt les airs retentirent de cris d'allégresse mêlés au bruit des tambours et des clairons, et le roi entra dans la ville placé sous un dais porté par le viguier, les trois consuls, l'assesseur et Melchiond de Monier, consul de Tannée précédente.

Le roi, arrivé à la porte des Augustins, trouva un théâtre décoré avec autant d'élégance que do richesse, et à côté, un jardin rempli d'oiseaux qui faisaient entendre une douce mélodie. Dr

jeunes bergers et des nymphes aimables sortirent de ce jardin et saluèrent, en dansant, le monarque enchanté. A la place neuve, Louis passa sous un arc de triomphe couvert d'em- ' blêmes et d'inscriptions h sa louange. Il y avait à la loge un arc plus magnifique, à huit colonnes : au frontispice, les armes françaises et le portrait du roi couronné d'une auréole de gloire, tenant à la main droite une sphère céleste, et a la gauche un globe terrestre; il foulait aux pieds des furies infernales qui représentaient le calvinisme; au-dessus se trouvait un corps de musique. Toutes les rues étaient jonchées de fleurs et ornées de draperies éclatantes; mais la rue de la Loge se faisait remarquer par plus de magnificence; là étaient réunies les principales dames de la ville, éblouissantes de parure et de pierreries.

Louis xiii fut conduit a la Major, et ensuite a son palais1; quand il y entra, l'artillerie des vaisseaux et de la tour Saint-Jean fit plusieurs décharges; il parut ensuite à une des fenêtres, et la milice bourgeoise vint défiler devant lui.

Le roi visita le fort de Notrc-Damc-de-la-Gardc et l'abbaye Saint-Victor; il alla aussi au port de Morgiou. Les prud'hommes lui avaient préparc un divertissement nouveau en réunissant, dans

' 11 parait que ce palais était situé sur le Port; nous n'en connaissons pas la position précise.

une enceinte réservée, un grand nombre de thons. Ils lui présentèrent un trident en vermeil , et le prince se donna le plaisir d'une pêche facile ; toutes les fois qu'on tirait en haut le poisson qui avait eu la gloire de mourir de cette main royale 1 , les trompettes sonnaient, l'air et la mer retentissaient du cri de vive le Roi.

Le 10 novembre, les consuls lui offrirent, au nom de la ville, trois beaux chevaux barbes avec des harnais de damas bleu. Le même jour, il quitta Marseille, alla coucher à Aix et de là à Avignon.

Un funeste esprit de discorde succéda bientôt au calme dont on jouissait depuis quelque temps, et cette agitation fut produite par les élections municipales. Tous les citoyens jouissant de quelque influence voulaient prendre part aux affaires publiques. Les passions étaient si ardentes que la peste dont on était menacé ne put les assoupir; cette terrible maladie se manifesta d'abord a Digne, dans les premiers jours de juin 1629, et y produisit des ravages affreux et des effets extraordinaires. Elle se déclara a Aix le 28 du mois suivant, et les médecins disputèrent long- temps sur ses causes et sa nature. Les uns prétendaient qu'elle était contagieuse, les autres qu'elle ne l'était point. On aperçut à Marseille les pre-

' Ruffi, t. i, Iît. ix, ch. TI.

micrs symptômes de ce fléau le 22 février 1 630 : soixante mille habitants , saisis d'épouvante , sortirent de la ville , et se réfugièrent dans les maisons de campagne du territoire et dans les villages circon voisins. La foule était si grande aux portes que plusieurs personnes furent étouffées. Quinze mille Marseillais seulement ne voulurent pas quitter leurs foyers, et parmi eux Léon de Valbelle et Nicolas de Gratian, premier et second consuls, qui méritèrent les plus grands éloges par le bon ordre et la discipline qu'ils établirent. Les malades éprouvaient une soif ardente, des pesanteurs de téte, une extinction de voix, des nausées, des vomissements, des ardeurs d'urine ; il s'y joignait une sueur abondante avec des crachats teints de sang et des convulsions horribles; la plupart devenaient enflés et les cadavres étaient hideux. La contagion, faible au commencement de mars , prit ensuite de l'activité, et emporta les femmes enceintes etles gens languissants. 11 mourut par jour environ trente malades avant le 22 mai, cent après cette époque. On remarqua que les mois de juin et de juillet étaient funestes aux personnes robustes, et que les femmes, les enfants et les vieillards échappaient plus aisément aux atteintes du mal ' .

Le 24 juin, une messe solennelle fut célébrée

' Rul'ti, l. i, liv. îx, ch. vi. — Papon, t. iy, liv. xm.

116 HISTOIKE

à l'hôtel de ville ; de Valbelle et Gralian y communièrent et, pour fléchir le courroux du ciel, ils firent le vœu d'établir une communion générale pour tous les chefs de famille un mois après Tentière cessation du fléau.

Le même jour, on vit paraître dans la rade une escadre espagnole de trente galères et de cinq galiotcs, sur laquelle était l'infante Marie- Anne qui allait épouser l'empereur Ferdinand m. Les consuls, craignant une attaque, firent tirer le canon d'alarme et sonner le tocsin. Toute la population du territoire fut en mouvement; les paysans prirent les armes , et douze mille hommes s'avancèrent pour défendre la ville. Les consuls montèrent à cheval, et passèrent à la plaine Saint-Michel la revue de cette milice. La flotte ennemie disparut; mais la peste ne cessa qu'à la fin de l'année, après avoir emporté neuf mille personnes.

La Provence, se voyant menacée dans ses garanties nationales, luttait contre le despotisme de Richelieu qui avait augmenté les impôts, contrairement aux capitulations avec la seconde maison d'Anjou. Il voulait aussi créer de nouveaux offices dans la chambre des comptes et dans les bureaux des trésoriers généraux, ce qui étendait la lèpre de la fiscalité et transportait aux officiers du roi divers droits municipaux et provinciaux; de plus on était menacé d'un nouvel édit créant

de Marseille. **7

plusieurs sièges d'élections, ce qui violait encore les franchises antiques, puisque le pays, au lieu de s'imposer librement, aurait été imposé en jugement par les officiers du prince. Le peuple était dans l'agitation. Le parlement autorisa la tenue à Pertuis d'une assemblée des seigneurs qui délibérèrent de sauver les libertés publiques par tous les moyens, et nommèrent une commission insurrectionnelle de six membres. Forbin-la- Barben, premier consul procureur, soupçonné de s'entendre avec la cour de France , fut appelé, dans les rues d'Aix, vendeur de patrie. Un« troupe de révoltés sortit de cette ville, enseignes déployées, marcha vers le château de ce seigneur, le démolit, et saccagea les bois et les campagnes.

Que faisait le duc de Guise, gouverneur du comté, pour arrêter la sédition? Indécis, embarrassé, il attendait les événements et vivait à Marseille dans le sein des plaisirs. Et que faisait cette ville pour assurer son repos, elle qui devait garder une stricte neutralité, elle qui ne voyait point attaquer ses privilèges? Chose étonnante! elle s'enflammait aussi, elle s'aventurait au milieu des orages. Le conseil municipal présenta a la cour sa requête d'opposition.

Alors le prince de Condé reçut l'ordre de venir en Provence, avec une armée, pour faire respecter l'autorité royale. A cette nouvelle, le

«48 H 15 TOI tiL E

duc de Guise , sortant de son apathie , assembla les états-généraux a l'abbaye Saint-Victor le 10 janvier 1631 , pour avoir leur avis dans ces circonstances critiques. Nicolas de Bausset, lieutenant général au siège de Marseille, y présida en qualité de commissaire député. Tout s'y passa dans une confusion extrême; et comme on savait que le prince avait pouvoir de traiter pour la révocation des édits, on délibéra de suspendre les mouvements jusqu'à son arrivée.

Gondé entra bientôt en Provence. La ville d'Aix se résigna a voir s'éloigner d'elle les cours souveraines, et à recevoir des consuls et un conseil nommés d'office. Gondé, au nom de la cour de France , demanda deux millions aux états-généraux, pour le rachat de ces édits funestes*, les états offrirent 1,500,000 francs; la cour accepta, et les édits ne furent point révoqués ; le sort des affaires resta ainsi incertain. Condé quitta la Provence , et le duc de Guise que Richelieu détestait, fut obligé de s'exiler en Italie, au mois de mars 1632. Le gouvernement fut donné au maréchal de Vitri qui fut reçu à Marseille avec les honneurs dus à son rang.

L'affaire des édits fut enfin terminée, et la nation provençale resta en possession de ses droits. Cependant il y eut encore quelques signes de mécontentement. Talon, conseiller d'état, fut envoyé en Provence pour augmenter le prix du

sel, d'une double manière, en imposant la mesure plus haut, et en la réduisant. Le pays repoussa cette nouvelle atteinte à ses privilèges, grâce a la résistance de Marseille, qui portait jusques a la turbulence l'amour de la liberté. Vitri et Talon allèrent dans cette ville, mais ils furent obligés J'en sortir précipitamment pour se soustraire h la vengeance du peuple. La cour, après avoir fait beaucoup de difficultés, rétablit l'ancienne mesure, et la tranquillité régna partout

Dans la nouvelle guerre qui s'était élevée entre la France et la maison d'Autriche, les Espagnols s'emparèrent, le 13 et le 14 septembre 1635, des îles Sainte -Marguerite et Saint -Honorât. Les ennemis menacèrent ensuite le village de Cannes et le fort de la Croizette. Henri de Séguiran , premier président de la cour des comptes, se rendit a Marseille pour aviser à tous les moyens de défense. Louis Dumas de Castellane d'Allemagne fut élu mestre de camp de la milice bourgeoise. On nomma plusieurs capitaines de crue a pour la ville et le territoire. Le conseil municipal donna, pour les frais de la guerre, 30,000 livres, et des munitions pour 6,000; il fournit six vaisseaux, deux polacres et deux barques. Les deux

En i633.

1 On appelait capitaines de crue les officiers que l'on adjoignait, dans dc;> circonstances critiques, aux quatre capitaines «le quartier.

aôo HISTOIRE

îles furent reprises le 1 2 et le 14 mai 1637. Louis de Félix , de Marseille, capitaine au régiment de Vitri, se fit remarquer par sa valeur brillante.

Le maréchal de Vitri subit la peine qu'il avait méritée par la hauteur de son caractère. Il fut remplacé dans le gouvernement de Provence par un prince du sang royal, Louis de Valois, comte d'Alais, qui arriva a Aix aux fêtes de Noël de la même année.

Le 4 du mois de mai 1638, le prince Casimir, frère consanguin de Ladislas vu, roi de Pologne , partit de Gênes sur une galère que le sénat de la république envoyait à Barcelonne pour ramener ses ambassadeurs qui revenaient de Madrid. Casimir faisait route vers le Portugal où il allait remplir les fonctions de vice -roi, et le gouvernement français croyait que ce prince avait été secrètement sollicité par les émissaires de Pempereur d'accepter de l'emploi en Espagne. Ce qui confirma la cour de France dans cette idée, c'est que Casimir, accompagné de douze gentilshommes polonais, prit terre a Saint-Tropez, se rendit a Toulon et a Marseille, sous le nom de comte de Kanaposki, et examina peut-être un peu trop attentivement les fortifications de ces deux villes. Le comte d'Alais remit à Chantereine , capitaine de ses gardes, l'ordre qu'il avait reçu d'arrêter le prince. Chantereine partit sur-le-champ pour Marseille où il ne trouva plus

Casimir qui était remonte sur sa galère, laquelle fut bientôt forcée, par une violente tempête, de relâcher à la tour de Bouc: les Polonais allèrent saluer le commandant qui les consigna dans le fort; après deux jours de captivité, ils envoyèrent au gouverneur de Provence un de leurs compagnons d'infortune pour se plaindre de cette violation du droit des gens. Aussitôt le comte d'Alais envoya Chantereine pour s'assurer de Casimir qui ne portait aucune marque disti Fictive. On ne le connaissait point encore; les Polonais de sa suite avaient le plus grand soin de le cacher, et Chantereine ne savait plus comment exécuter sa mission. 11 y avait parmi les voyageurs un négociant de Marseille, établi depuis plusieurs années a Gênes, et qui passait en Espagne pour des affaires de commerce. Chantereine ^adressa d'abord à lui pour connaître Casimir ; mais le négociant répondit qu'il avait tous ses biens a Gênes, et qu'il ne voulait pas les exposer à la confiscation, en contribuant à la prise d'un prince placé sous la protection de la république ; il se laissa pourtant fléchir par les sollicitations du capitaine des gardes, et il fut convenu qu'à l'heure du jour où les étrangers s'assemblaient dans un appartement commun, il s'assiérait du même côté que Casimir, et désignerait la couleur de son habit par des rubans qu'il montrerait sans affectation. En effet, le Marseillais désigna l'illus-

ire passager par deux rubans dont l'un était blanc et l'autre vert. Chantereine s'approcha du prince, lui montra avec de grandes marques de respect Tordre dont il était porteur, et le conduisit à Salon dans la voiture du comte d'Àlais; peu de temps après , le prisonnier fut transféré à Sisteron oii il fut gardé à vue dans la citadelle. Louis xiu, voulant le faire interroger par ses ministres, le fit conduire à Yincenncs ; on ne tarda pas à reconnaître son innocence , il fut admis a la table du roi, comblé de présents, et renvoyé avec honneur 1 .

Une flotte espagnole de quinze galères avec deux mille hommes de débarquement parut sur les côtes d'Italie. L'armée navale de France, composée d'un pareil nombre de galères, sortit du port de Marseille, joignit les ennemis près de Gênes et les attaqua aussitôt. Les forçats qui ramaient sur les galères françaises étaient déchaînés ; on les avait armés de pierres et on leur avait promis la liberté, s'ils s'en montraient dignes par leur courage 3. L'acharnement fut égal de part et d'autre, et le carnage horrible. Six mille hommes environ périrent dans Tune et l'autre escadre. Les capitaines, les officiers et

' Honoré Bouche. — C. F. Bouche, t. n, p. 201. — Papon. t. iv, liv. xiv.

3 Le Ier septembre de la même année i638. i Honoré Bouche.

DE MARSEILLE. 2rr,

1rs soldais des vaisseaux français étaient presque tous de Marseille ; ils firent tous des prodiges de valeur et se couvrirent de gloire. Les Espagnols perdirent six galères, et les Français trois; la victoire resta a ces derniers, mtfis elle leur coûta bien cher: C os me de Valbelle, Montaulieu , d'Arène, Monicr, Demoustiers, Julien Baulieu, père et fils, couronnèrent une vie honorable par un trépas glorieux. Forville et d'Arsac moururent, quelques jours après, de leurs blessures. Valbelle fils fut fait prisonnier. Parmi les autres Marseillais qui se distinguèrent dans cette journe'c mémorable, on cite Vincheguerre, Thomas de Village, Félix Luxembourg, de la Reynarde, Vento, Bègue, Martin-Teissère , Truc, le pilote Descamps et le canonnicr Durbcc. Les étendards et les pavillons, pris aux Espagnols, furent portes triomphalement à Marseille, et suspendus a la voûte des principales églises

Les forçats qui avaient combattu vaillamment demandèrent à être mis en liberté; mais, une fois le péril passé, on connut l'imprudence des promesses qui leur avaient été faites, car l'exécution aurait compromis le service maritime; cependant pour ne point violer tout h fait ces promesses téméraires, on résolut de délivrer, par la voie du sort, six forçats sur chaque galère.

* Marchctti, p. ikj.

Mais ceux à qui le destin ne fut pas favorable se révoltèrent et se saisirent de leurs gardes. On était menacé des plus grands malheurs, lorsque quelques gentilshommes marseillais accoururent: par leurs efforts l'ordre fut rétabli

Pendant que Vincent de Paul fondait à Paris un établissement consacré au soulagement des infirmités humaines, Emmanuel Pachier, théologal de la Major, embrasé comme lui des saintes flammes de la philantropie , jetait a Marseille les fondements de l'hôpital de la Charité \ Sans autre secours que son zèle, sans autre recommandation que ses vertus, il aplanit tous les obstacles. Par délibération du 20 décembre 1622, le conseil municipal, voulant obvier aux inconvénients de la mendicité et du vagabondage, avait arrêté que les pauvres de Marseille seraient réunis dans un lieu destiné à les recevoir ; mais ce règlement était tombé dans l'oubli. Dix-sept ans après, Emmanuel Pachier en demanda l'exécution au conseil de ville. Ses discours pleins d'onction et de force portèrent la conviction dans les esprits, et par délibération du 8 juillet 1639, les consuls André de Gércnte, Antoine de Mous-

1 Honoré Bouche.

' Voir sur la fondation de l 'Hôtel-Dieu à Marseille , notre premier volume, p. 317, à la note; et sur la fondation de l'hospice Saint-Lazare, notre second volume, p. 5*, aussi à la note.

DE MARSEILLE. 2r,

tiers et Pierre Roux, lui confièrent de pleins pouvoirs. Pachicr s'adjoignit vingt-quatre des plus notables habitants, remit à chacun un rôle de souscription, et les envoya dans toutes les maisons. Le succès couronna ces généreux efforts, et le 24 juin 1640, les consuls Antoine de Riquelti de Négreaux, Pierre de Lascours et Jean Malaval allèrent avec Pachier poser en cérémonie la première pierce de l'édifice. On grava sur cette pierre les lettres initiales : S. P. Q. M., c'est-àîfaire, Senatus populos que Massilicnsis ; inscription remarquable qui rappelait l'indépendance républicaine, objet constant d'amour et de regrets.

Quelques années après , Marseille se ressentit des agitations de la Provence, toujours jalouse de ses antiques franchises. Sous la minorité de Louis xiv, Mazarin résolut de détruire l'indépendance parlementaire , comme Richelieu avait tenté d'abattre les libertés provinciales; il voulut briser la force et l'unité de la magistrature , en partageant le parlement en deux sections qui, sous le nom de semestres, devaient siéger chacune six mois. Les états- généraux n'existaient plus; leur dernière séance avait été tenue à Aix en février 1639. Depuis lors, les rois de France ne permirent pas qu'ils fussent convoqués sans qu'il y eût toutefois aucun acte qui en prononçât la suppression. Ils furent remplacés par les as-

2r.ti HISTOIRE

semblées générales des communautés qui exercèrent a peu près les mêmes pouvoirs ». Les communautés réunies a laCiotat décidèrent que Tédit des semestres blessait le parlement et nuisait au pays; ils délibérèrent en conséquence des remontrances énergiques8. Aix devint le théâtre des plus grands troubles. Gueidon, avocat du roi au siège de Marseille, fut le premier qui obtint des provisions pour entrer dans la nouvelle magistrature. Le désir de l'avancement et son intrépidité naturelle lui firent repousser les conseils de l'amitié et braver les menaces de la haine. 11 partit pour Aix et logea à l'hôtellerie de la Mulc- Noire où demeurait de Montméyan, commandant des troupes dévouées au gouverneur. Le 19 mars 1049, plusieurs conjurés se réunirent dans une

' Ces assemblées provinciales qui exprimèrent toujours lr \œu de voir renaître les anciens états, n'étaient convoquées q u*a y ce la permission du roi de France : deux commissaires y assistaient en son nom.

Les membres qui composaient ces assemblées étaient i° l'archevêque d'Aix, premier procureur né du pays, et deux autres évéques de Provence, procureurs du pays joints pour le clergé; a°deux gentilshommes possédant fief, avec la qualité de procureurs du pays joints pour la noblesse; 3° les deux premiers consuls rt l'assesseur d'Aix, qualifiés procureurs des gens des trois états du pays et comté de. Provence ; 4° les députés Vie trente-six communautés. Il parait que Marseille et les terres adjacentes n'y étaient pas représentées.

■J Kn iG.',;.

maison voisine, se déguisèrent, prirent des armes et entrèrent dans l'hôtellerie au moment où Gueidon se mettait à table; le premier d'entre eux, s'arretant à la porte de la salle, couche aussitôt en joue les convives , et leur cric d'une voix terrible : que personne ne bouge, on n'en veut qu'à un seul. Au même instant, deux autres assassins masqués s'avancent vers Gueidon, l'atteignent sous la table ou il s'était caché, et lui donnent des coups de pistolet et de baïonnette. Quoique ce malheureux fut assis au milieu d'un grand nombre de convives, et aux côtés de Montméyan et d'un autre officier, personne n'osa le défendre. Quatre mois après, il mourut de ses blessures a Marseille où se trouvait le comte d'Alais, qui avait acquis une grande influence dans le conseil municipal et qui était même parvenu à le composer de ses créatures. Les habitants se divisèrent en deux factions : le parti ministériel, rangé sous les ordres du gouverneur, se distingua par un ruban bleu, et le parti parlementaire par un ruban blanc \ ces couleurs étaient dans les rues une cause fréquente de rixes et de combats.

La peste, se joignant à l'anarchie, couvrit Marseille de deuil; elle y fut portée, au mois de juillet de la même année, par quelques vaisseaux venant du Levant. Glandcvès, Curct et Boule, consuls, firent leur devoir, et furent généreuh. 17

sèment secondés par Antoine Gras, assesseur. Le 24 du même mois , la contagion enleva dans l'hôpital des Forçats 1 Gaspard de Siiniane de la Costc, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; elle exerça ses ravages jusqu'au commencement de Tannée suivante, et des filles de mauvaise vie la portèrent à Aix.

Ces calamités publiques retardèrent à Marseille les élections municipales, et les consuls de 1G50 furent nommés par lettres patentes; c'étaient François d'Arène, Charles de Mazenod et Antoine Grange ; l'assesseur était Pierre d'Ortigues. Tous les citoyens, indignés de la violation de leurs privilèges , crièrent h la tyrannie et prirent les armes; l'insurrection éclata le 14 mars; le peuple s'empara de la porte Royale, de la tour Saint-Jean, du monastère de Saint-Victor et de INotrc-Dame-de-la-Gardc; les consuls et l'assesseur, nommés parla cour, furent chassés de rhôtel de ville, et Ton procéda aux élections en la forme accoutumée. Nicolas-Félix de la Kevnarde, Pierre Dupont et J. B. Mazct curent le chaperon consulaire, et Henri de Goutron le chaperon d'assesseur. Les nouveaux magistrats envoyèrent aussitôt un courrier au roi pour le

• C'était un hospice magnifique créé en 1646. Simiane de la Costc en était administrateur avec Henri Armand, Pierre de liaussct et Charles Molat.

DE MARSEILLE. 2r,«>

supplier d'approuver leur élection et de ne pas souffrir que Ton portât atteinte aux droits politiques d'une cité libre.

De son côté le comte d'Alais, voulant faire respecter l'autorité de la cour de France, rassembla des troupes et se disposa a marcher contre Marseille. Le peuple, loin d'être intimidé, se leva en masse pour défendre sa liberté. Le il mars, les consuls députèrent vers ce prince un gentilhomme avec une lettre oh on lit : Nous appréhendons que votre arrivée ne trouble notre repos j et nous vous prions de changer votre dessein jusqu'à ce que le roi ait dépêché notre courrier j et nous ait fait savoir ses volontés sur le sujet de notre élection; que s'il plaît à Sa Majesté de l'approuver, nous rendrons à votre altesse autant de respect, d'honneur et d'obéissance que jamais autre gouverneur ait reçu de cette province 1 .

Cependant Mathan, capitaine des gardes du gouverneur, se présenta à la porte Royale avec quelques cavaliers, pour entrer dans la ville. Les soldats du poste firent feu sur cette troupe qui essuya aussi plusieurs déchargés de l'artillerie des remparts j Mathan fut tué et quelques autres blessés. Les Marseillais, dont cette tentative augmenta l'effervescence , emprisonnèrent plu-

' Honoré Bouche.

ÎWO IHSTOIHE

sieurs parlisans du comte d'Alais, et entre autres deux des consuls nommés par la cour -, alors le gouverneur, renonçant a la voie des armes, demanda a Mazarin une amnistie pour Marseille : cette amnistie fut accordée par lettres patentes du mois de mai 1650 vérifiées par le parlement d'Aix le 9 juin suivant.

Malgré ses démonstrations amicales, le comte d'Alais, qui ne jouissait d'aucun crédit auprès de Mazarin , était soupçonné de vouloir se rendre maître de Marseille, pour la livrer aux Espagnols; et ces soupçons se changèrent en certitude lorsqu'un de ses capitaines, nommé Cazc, s'empara par surprise, avec quelques soldats, du fort de Notre-Dame -dc-la-Garde. Les Marseillais, dirigés par Valbclle, assiégèrent ce fort qui bientôt se rendit, et ils députèrent au roi Antoine de Félix pour lui exprimer leurs sentiments de fidélité. Ce monarque, qui était alors hLibourne, reçut l'envoyé de Marseille avec bienveillance et lui remit une lettre pleine a d'éloges pour les citoyens de cette ville.

• « Savoir faisons que de notre propre mouvement, et avec « l'avis de la reyne régente, notre très honorée dame et « mère, avons éteint, assoupi et aboli, et par les présentes « signées de notre main, éteignons tous les excès, attentats et • désordres commis en notre dite ville de Marseille, à Poera- « sion susdite, jnsqucs au dernier jour d'avril, etc. «

* Le A août iG:*ïo.

DE MAHSEtLLE. 2G1

Le rappel momentané Je d'Alais et l'arrivée du marquis d'Aigucbonnc, commandant provisoire, terminèrent la querelle des semestres; mais la tranquillité ne fut pas de longue durée, et la guerre de la Fronde vint causer de nouveaux troubles. Mazarin avait été forcé de quitter la France. Le baron de Saint-Marc, premier consulprocureur, député d'Aix auprès du roi, et le président de Gallifet, député du parlement, entrèrent dans les intérêts des princes de Condé, de Conti et du duc de Longuevillc. Le retour de Saint-Marc en Provence fut le signal d'une division entre les partisans des princes et les amis de la paix; les premiers s'appelèrent sabveurSj du grand sabre que portait le consulprocureur, et avec lequel il menaçait de frapper ses adversaires ; les autres, la plupart bourgeois et gens de robe, curent le nom de canivets ou taille plumes. Les sabreurs s'emparèrent de Toulon; et sur ces entrefaites Louis de Vendôme, duc de Mcrcœur, fut nomme gouverneur de Provence.

Gomme les galères de Toulon faisaient des courses préjudiciables au commerce de Marseille, les Marseillais pressèrent Mcrcœur d'assiéger celte ville, offrant de contribuer à une partie des frais; mais le duc, qui avait l'ordre de traiter toutes choses par les voies de la conciliation et de la douceur, ne voulut pas en venir a

262 HISTOIBE

cette extrémité; alors le conseil municipal, par délibération du 5 août 1652, ordonna à tous les Marseillais qui servaient sur les galères ton Ionnaises de se retirer dans huit jours; il enjoignit également a tous ceux qui, ayant leur maison ou leur famille a Marseille, se trouvaient alors à Toulon , d'en sortir dans le même délai , sous peine de voir leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs chassés du territoire marseillais, sans espérance d'y rentrer; leurs biens, fruits et récoltes saisis et vendus par autorité de justice ; il défendit enfin aux négociants de Marseille, natifs ou étrangers, d'aller négocier à Toulon tant par mer que par terre f.

Pendant que le conseil municipal faisait cet acte de vigueur qui prouve l'étendue de ses prérogatives, deux partis divisaient la ville : l'un avait pour chef Antoine de Valbelle , lieutenant de l'amirauté; l'autre suivait les enseignes du marquis de Marignane. Le parti de Valbelle avait pris le dessus et s'était rendu maître des élections; mais on les lui disputait si vivement qu'il en résulta les plus grands désordres. On sentit alors la nécessité de modifier le système électoral. D'Aiglun, de Gastincs et Gonsolin, consuls, et Jean de Riquetti, assesseur, conçurent le projet d'un nouveau règlement pour

1 Papon, t. iv, liv. xiv.

DK MAKSK1LLK.

éviter les maux procédant de la jalousie des charges et du gouvernement des affaires communes ; ils s'adjoignirent, pour en rédiger les articles, dix-sept notables qui furent : de Valbelle, Antoine de Bausset, Antoine de Rufli , Balthasard de Vias, Barthélémy de Sacco, Antoine d'Albertas, de Gipriani, François d'Arène, Antoine de Félix, Gaspard de Village, Jean de Jarente , Montolieu , Lazare de Vento de la Baume, d'Augustine de Septèmes, Nicolas de Gratian, Nicolas de Félix de la Reynarde et Pierre de Paul.

Lorsque cette commission eut fixe les premières bases de son travail , elle chargea Antoine de Félix d'en rédiger les articles ; ensuite les consuls convoquèrent, à voix de trompette et cri public, dans le réfectoire des Dominicains, une assemblée générale de tous les états et chefs de maisons, des affiches imprimées invitèrent chacun à énoncer ses sentiments et ses avis de vive voix ou par écrit pour la meilleure forme et établissement dudit règlement. Honoré de Puget, éveque de Marseille, se rendit a cette assemblée composée de plus de huit cents personnes; le premier consul lit lire par un notaire-secrétaire le nouveau projet qui confiait les élections au sort et en façon que Vartifice et le ministère des hommes n'y pussent avoir aucune part. L'assemblée ayant exprimé un assentiment unanime,

Gonsolin, fils aîné du troisième consul, ctMaubousquet, furent députés au roi, comte de Provence, pour le supplier de vouloir bien sanctionner ce nouveau règlement qui fut déclaré exécutoire par lettres patentes données à Pontoise, au mois d'octobre 1G52.

Voici les éléments de ce règlement du sort : Un grand conseil, ou conseil général, fut créé a perpétuité et composé de trois cents citoyens, natifs ou originaires de Marseille, ou mariés avec des Marseillaises. Les mineurs de vingt-cinq ans, les condamnés et les prévenus en justice, les débiteurs et les comptables envers la ville, les personnes en litige avec la communauté ne pouvaient être membres de ce conseil , et en cela les anciens règlements furent confirmés. Le père excluait son fils et son petit-fils; deux frères ne pouvaient siéger ensemble : c'étaient les seules exclusions pour cause de parenté.

Pour remplacer les membres décédés, le conseil se réunissait le dimanche qui précédait le 28 octobre, sous la présidence du viguier, ou de l'un des juges, ou du plus ancien avocat, en cas d'absence et de légitime empêchement. L'assemblée étant rendue légale par le nombre de cent personnes, le nom de chacun était inscrit sur un billet qu'on plaçait dans des ballottes d'une égale forme, lesquelles étaient mises dans un vase; après quoi, un enfant, (usuellement trouve, de

DE M AU SE rL LE.

l'âge de sept ans et au-dessous, afin que l'innocence de son âge repondit à celle de l'action, et ayant le bras nu, ou bien tenant une cuiller faite exprès *, tirait successivement sept ballottes, et les membres choisis étaient proclamés surveillants du sort; par le même moyen, on désignait un nominateur et cinq approbateurs; les uns et les autres juraient sur l'Evangile de procéder selon Dieu et leur conscience. Le nominateur, s' approchant avec modestie du bureau % et se tournant ensuite vers l'assemblée, indiquait a haute voix, pour remplacer le défunt, un candidat de même qualité que lui ; alors les approbateurs votaient au scrutin secret sur son admission ou sur son rejet. Si le candidat était admis , on inscrivait son nom sur un bulletin qui était mis dans une urne *, trois autres candidats étaient admis de la même manière, en changeant chaque fois le nominateur et les approbateurs. Ces quatre noms étaient jetés au sort, et le premier que tirait Tenfent était eclur du nouveau conseiller.

La nomination des consuls et de l'assesseur se disait de la même manière, mais il fallait sept approbateurs; quatre candidats étaient choisis pour les trois élections consulaires ; chacun de ces quatre noms était écrit sur un bulletin sc-

• Texte de l'article ix du règlement.

i<i« HISTOIRE

parc, et les bulletins placés dans des boules d'argent , lesquelles étaient mises dans une boîte dorée; un autre enfant du même âge tirait successivement trois boules, et Ton proclamait ainsi les trois consuls dans Tordre déterminé par le sort; l'âge de l'éligibilité était fixé h trente ans; il fallait être gentilhomme, natif et originaire de la ville; le premier de ces magistrats devait posséder 30,000 livres, le second 20,000 et le troisième 10,000. Le fils élu consul excluait son père du conseil pendant son exercice, et un intervalle de six ans était nécessaire pour la réélection au consulat.

Les capitaines de quartier , les juges des marchands et les autres officiers de la cité étaient élus dans les formes prescrites pour la nomination des conseillers municipaux; certains emplois inférieurs étaient donnés sans ballottage par le choix d'un conseiller désigné lui-même par le sort sur vingt-cinq de ses collègues.

Le conseil général des trois cents s'assemblait le 28 décembre, a une heure après midi, pour choisir les candidats à la dignité de viguier. Les consuls proposaient chacun trois gentilshommes, possédant fief, originaires et habitants de la Provence; les noms de ces neuf candidats, après avoir été ballottés par sept approbateurs, étaient chacun placés dans une boule d'argent, et ces neuf boules mises a leur tour dans la boîte dorée.

DE MARSEILLE. *i7

L'enfant dont on s'était précédemment servi tirait trois de ces noms, parmi lesquels le roi faisait son choix

Chaque année, après les élections consulaires, on choisissait par la voie du sort cent membres du conseil général pour former le conseil de ville qui se réunissait au son de la cloche; ces cent membres avaient la (acuité d'être réélus Tannée suivante. Les parents, jusqu'au degré de cousin germain inclusivement, ne pouvaient se trouver dans le même conseil, et le premier nommé excluait les autres.

Les consuls ne pouvaient intenter aucune action, ni consentir a aucun accommodement sur procès, qu'après avoir rapporté une consultation de trois jurisconsultes, k peine de nullité des procédures et des transactions , et d'être les trois consuls responsables en leurs propres et privés noms de tous les dépens, dommages et intérêts des parties, et de ceux que la ville pourrait avoir faits \

L'année suivante, Antoine de Félix qui avait eu la plus grande part à la rédaction de ce règlement, fut élu premier consul, et le sort lui donna pour collègues Jean de Fargues et Etienne

• La ville ne donnait au viguier que 5oo livres par forme de présent et de gratification.

3 Texte du règlement.

268 HISTOIKE

Bcnoist; le chaperon d'assesseur obvint a Jacques Altovilis. En 1655, pendant que le duc de Mercœur était en Catalogne, le duc de Vendôme son père, amiral de France, arriva en Provence, et fut reçu h Marseille avec beaucoup de pompe. La duchesse de Modènc, nièce du cardinal Mazarin, y vint bientôt aussi

Au mois de novembre de la même année , des corsaires de Mayorquc ravagèrent les côtes marseillaises, prirent quelques bateaux de pêcheurs et enlevèrent des bestiaux ; il n'y avait alors dans le port qu'une galère de Gènes, et le peuple furieux s'en empara pour venger cet affront; la galère fut forcée de courir sur les pirates qui furent mis en fuite après avoir tué un pilote génois et quelques Marseillais.

Gênes se crut offensée de ce procédé, et le marquis de Pallavicini, son représentant à la cour de France, porta ses plaintes a Louis xiv qui ordonna que les Marseillais enverraient un député à la république, son alliée, pour lui donner satisfaction. Antoine de Félix, qui fut choisi, partit pour Gênes vers la fin de février 1656; paraissant h l'audience publique du doge et du sénat oii il fut conduit par Justiniani et le marquis de Raggio , il parla couvert et assis, comme l'ambassadeur d'un peuple libre. Tous

' C. F. Bouche, t. il.

DE !YIAKSE1LL£. 2G<>

les Français résidant à Gênes l'avaient suivi sur l'invitation de leur consul , et les explications qu'il donna , sans crainte et sans fierté, satisfirent tellement la république, qu'elle renouvela avec Marseille l'ancienne alliance qui avait uni les deux villes; le doge écrivit même aux consuls marseillais une lettre amicale en les appelant illustrissimes 1 .

Le 15 juillet de l'année suivante, Gênes, affligée de la peste, dépêcha une galère a la ville de Marseille pour la supplier de lui fournir des médicaments, du linge et des capucins; ce que le conseil municipal lui accorda, en prenant toutes les précautions nécessaires pour se garantir de la maladie contagieuse \

C'était sous le consulat de Lazare de Vcnto- Labaumc, de Boniface Pascal et de Joseph Fabrc, ayant pour assesseur Jean Descamps , tous nommés par lettres patentes. Louis de Vcnto, premier consul sortant de charge , avait réussi par ses intrigues, par son crédit, par ses liaisons avec le gouverneur et le premier président du parlement, a porter cette grave atteinte au règlement du sort; les consuls nommés par la cour étaient odieux au peuple qui leur reprochait l'illégalité de leur pouvoir; ce peuple, jaloux de ses droits, murmura hautement lorsque le conseil municipal

• Honore Bouche.

270 HISTOIUE

décida qu'on donnerait, suivant les intentions du roi 5 aux religieuses carmélites, une ruelle pour agrandir leur couvent; et il ne fut plus maître de son indignation lorsque Labaume fit venir à Marseille la galère du duc de Mercœur qu'il se proposait de faire entretenir aux frais du commerce, quoique les privilèges de la ville s'y opposassent.

Alors il se trouva un gentilhomme , Gaspard de Glandevès-Nioselles f, qui ne put voir de sang froid ces prétentions arbitraires. Ardent, fougueux et fier, il aimait la liberté avec enthousiasme, comme tous les cœurs généreux aiment ce qui les fait noblement palpiter. Ce n'était pas un tribun factieux, marchant au renversement des lois dans son ambition turbulente. Non, non, pur de toute pensée d'égoïsme, il avait regardé avec indifférence les agitations du pays; il n'avait pris aucune part aux affaires publiques, quoiqu'il eut pu prétendre, par sa naissance, par sa fortune et par ses talents, aux premiers emplois de la cité; mais lorsqu'il vit l'oppression a la place de la justice, et les précieuses franchises de sa patrie menacées par un gouvernement sans pudeur, il crut que le silence serait une lâcheté et 1 inaction un attentat; bon Marseillais, quoique patricien, il pensa qu'il était temps de paraître sur la scène

U clait lils de Jean-Louis- Antoine de Glandevès, chef de la branche de la maison de Glandevès-Nioselles, et de Marguerite Félix de la Reynardc. U naquit à Marseille en 1620.

politique, que ses concitoyens pouvaient avoir besoin de lui, et que son courage devait leur être en aide.

Nioselles prit la résolution de s'opposer ouvertement à l'armement de la galère; il fit entrer dans ses vues La Salle et son fils aîné J. B. de Village, Louis de Félix de la Reynardc, Riquctti de Mirabeau , Antoine de Candole , François d' Arène, Pierre de Paul, Bionau d'Airargucs, François de Bausset, Bruno de Valbcllc, Gucydon jeune et les deux frères Serre, presque tous parents ou alliés. De leur côté, les consuls craignant pour leur vie, se firent garder par des soldats que le duc de Mercœur leur envoya ; violation nouvelle des privilèges municipaux qui interdisaient l'entrée de la ville aux troupes royales. Ces consuls, poursuivis par la haine des bons citoyens, rassemblèrent quelques partisans qui se montrèrent dans les rues avec des rubans jaunes et noirs, en signe de ralliement; a leur tète marchait le chevalier de Foresta, homme de résolution et d'audace, digne par ses qualités estimables de soutenir une meilleure cause.

Le sage abbé de Félix s'efforça de calmer les passions et de rétablir la concorde. Le premier consul, paraissant céder aux instances de ce prêtre conciliateur, déclara qu'il renonçait à l'armement de la galère; mais on eut bientôt des preuves de sa mauvaise foi. ;Niosellcs et ses amis

s'en plaignirent, et Labaume leur promit de ne rien faire sans le consentement du conseil municipal; toutefois, craignant de ne pas l'emporter dans cette assemblée, il convoqua la chambre de commerce *, et fit décider l'armement. 11 dit ensuite, d'un ton assez vif, qu'il ne devait rendre compte de ses actions quau roi et au gouverneur de la province; qu'il saurait bien faire valoir son autorité, et opposer la force à la force en cas de besoin a. Le 13 juillet 1658, ces paroles rapportées causèrent un soulèvement. Le peuple indigné entoura l'hôtel de ville, en faisant retentir l'air des cris foucro galéro , fouéro gale'ro. Bientôt parut Gueydon jeune l'épéc a la main, et a la tétc d'un rassemblement tumultueux. Il voulut entrer dans l'hôtel; mais le trésorier Grcffet, Cipicres et son valet de chambre s'y

1 La chambre de commerce fut établie en i65o. Elle était présidée par les échevins, et composée de quatre députés et de huit conseillers; la durée de leurs fonctions était de deux ans.

Par lettres patentes de 17^1, l'administration de cette chambre fut changée; elle fut alors composée de douze députés qui servaient six ans.

Par arrêt du conseil du i*r septembre i(Jo,3, la chambre était juge des draps qui passaient par l'inspection ; elle avait encore sous sa juridiction divers autres départements.

En qualité d'intéressée pour le quart des actions à la compagnie royale d'Afrique, elle avait un département relatif à cet objet.

a Papou, t. îr, liv. xiv.

opposèrent de vive forée. Nioselles accourut armé d'un mousquet. Greffet le blessa d'un coup de pistolet au bras gauche. Nioselles, inondé de sang, continua de combattre avec une valeur héroïque. Il porta tous ses coups sur Greffet, le fit prisonnier, et le traita généreusement, quoiqu'il eut refusé de rendre son épée.

Pendant que Ton se battait h l'hôtel de ville oii quinze personnes périrent, Bausset, Bionau d'Ayrargues et quelques autres partisans de la cause populaire s'assurèrent de la porte Royale et de celle du marché.

La galère tourna son artillerie contre la ville. Les consuls recoururent avec vigueur à tous les moyens de résistance, envoyèrent les capitaines de quartier à leur poste, firent tendre des chaînes, élevèrent des barricades , et placèrent des canons clans quelques rues ; ils sortirent ensuite de l'hôtel de ville, accompagnés de Foresta, de Cabre- Roquevaire, des frères Martin, des frères Bastin et de quelques autres, tous l'épéc a la main. Quelques compagnies vinrent se placer sous leurs ordres, et Nioselles, peu soucieux de sa blessure, s'avança pour les combattre.

Le sang marseillais allait couler a grands flots, lorsque Paul dcFortia de Pilles, gouverneur du Chàteau-d'lf et des îles, se présenta comme médiateur; il supplia les consuls, au nom de la patrie, de se conduire en pères communs, et h. 18

engagea Niosellcs a prescrire a ses amis d'abandonner les deux portes ou ils s'étaient retranchés. Niosclles y consentit sur l'assurance qui lui fut donnée que les consuls ordonneraient le désarmement de leurs partisans, et satisferaient le peuple touchant la galère. Mais a peine ceux-ci se virent maîtres de ces deux positions, qu'ils oublièrent leurs promesses; ils envoyèrent une députation au duc de Mercœur pour le prier de leur donner quelques renforts.

Dans la nuit du 1 8 au 19, des soldats entrèrent secrètement dans Marseille par terre et par mer ; on les logea dans les maisons du parti consulaire, et la garde de l'hôtel de ville fut confiée h une compagnie de soixante hommes d'élite.

Le 19 au matin, le bruit se répandit que Niosclles et tous ceux qui avaient épousé avec le plus d'ardeur la cause des libertés marseillaises allaient être arrêtés. Bientôt on vit paraître devant l'hotcl de ville une troupe de partisans des consuls, commandée parCipières, Gratian, d'Aiglun et les frères Beaumont, les uns armés de mousquets , les autres de hallebardes ; ils en chassèrent 1rs négociants assemblés, suivant la coutume, pour leurs affaires de commerce.

Alors on entendit des cris de vengeance et de fureur dans la cité indignée; on vit le peuple se lever en masse pour la défense de ses droits; il y eut un beau mouvement d'enthousiasme civi-

que. Les femmes montreront qu'elles n'avaient point dégénère, et que l'amour de l'indépendance était toujours une de leurs vertus. Admirables de patriotisme, elles s'armèrent de piques et d'épées, et se précipitèrent dans les dangers. Dignes filles de ces citoyennes illustres qui surent doter le nom marseillais d'une immortelle gloire, elles n'étonnèrent personne. Pouvait-on moins attendre de leur courage, qui ne fut jamais chez elles un effort passager, mais une chose durable et toute naturelle ?

Les négociants, les capitaines marins et tous les corps de métier formèrent des compagnies avec une promptitude qui aurait de quoi surprendre, si on ne savait pas que la passion de la liberté peut enfanter des prodiges. J. IL de Village, la Reynardc ctBausset s'établirent a la place Neuve ; Bionau d'Ayrargucs occupa la place de Vivaux, et un autre détachement vint stationner sur la place du Palais.

Quant a Nioselles, il courait partout oii sa présence était nécessaire, et l'endroit le plus périlleux était toujours son poste de prédilection; il était suivi de son frère le commandeur de Cugcs et de trois capitaines de vaisseau , tous armés de fusils. La Salle vint le joindre à la tête d'un gros de ses amis, et tous ensemble ils allèrent attaquer, avec quelques pièces d'arhllcrie, le quartier de Cavaillon oii le chevalier dcForcsla s'élait rctran-

ché. Le succès n'ayant pas couronné leurs efforts, ils tournèrent du côté de la cathédrale, s'emparèrent de cette église, du clocher, et de cinq gros canons de fonte placés sur le rempart qui regardait la mer; ensuite ils revinrent h la place Neuve, au moment où une compagnie consulaire, voulant s'emparer de cette position importante, venait d'en être repoussée, après avoir perdu plusieurs hommes. Niosclles, agissant de concert avec de Village, d'Ayrargues et le détachement campé sur la place du Palais, éleva des barricades, et les fit avancer vers l'hôtel de ville gardé par les consuls; de sorte que cet hôtel fut investi de toutes parts. Labaumc trouva le moyen de s'enfuir, déguisé en abbé; et ses deux collègues, voyant qu'ils allaient tomber entre les mains de leurs ennemis, demandèrent h capituler. On exigea d'eux qu'ils renvoyassent les troupes royales, et qu'ils ordonnassent h Forcsta d'évacuer le quartier de Cavaillon. Les plus ardents du parti de INioscllcs voulaient immédiatement procéder h l'élection de nouveaux consuls ; mais cet avis fut rejeté. Labaumc , Pascal et Fabrc se soumirent aux conditions proposées, et la tranquillité fut rétablie. Cinquante personnes succombèrent dans cette émeute, et le nombre des blessés fut considérable.

Le duc de Mercœur qui était alors à Tarascon s'occupait h réunir des forces imposantes pour

DE MAHSEiM.E. 277

marcher contre Marseille. 11 pouvait disposer du régiment de cavalerie de Ponthieuvrc , d'une compagnie de chcvau-légcrs de Massaucs, des régiments d'infanterie de Vendôme, d'Anjou et de Sïlly . Il fit aussi venir du Languedoc le régiment de cavalerie de Montauban et celui qui portait son nom. Il divisa cette armée en trois corps qui furent cantonnés à Aubagnc, aux Pennes et à Yitrolles. En même temps il prescrivit au chevalier Paul, commandant de la Marine à Toulon, de s'approcher de Marseille qui s'honorait de lui avoir donné le jour. Les destinées de cet homme célèbre furent singulières : au mois de décembre 1597, un bateau, portant une lavandière fort avancée dans sa grossesse, allait de Marseille au Châtcau-d'lf; bientôt le ciel s'obscurcit, le tonnerre gronda, les vents firent entendre des sifflements lugubres, et cette femme, frappée de terreur, accoucha d'un garçon. Paul de Fortia de Pilles lui donna son nom en le tenant sur les fonts baptismaux, dans la paroisse Saint-Laurent. Cet enfant héroïque, qui était né sur une planche fragile au milieu des flots irrités, qui n'avait eu pour premiers concerts que les éclats de la foudre et les mugissements de la tempête, se sentit entraîne vers la profession de marin par un instinct irrésistible; a peine débarrassé de ses langes, il s'offrit en qualité de mousse a un capitaine qui, le trouvant trop jeune, le refusa. Paul

se glissa derrière des ballots de marchandise et y resta caché jusqu'à ce que le vaisseau fût en pleine mer; le capitaine se vit alors forcé de le garder. Quelques années après, Paul signala son intrépidité sur des navires du grand-maître de Malte, et remplit l'Europe du bruit de sa renommée. Par les sollicitations de Richelieu , il passa au service de la France, combattit toujours avec succès contre des forces supérieures ? et devint successivement chef d'escadre, lieutenant général et vice-amiral des mers du Levant 1 .

• Il n'oublia jamais l'obscurité de sa naissance. Un jour qu'il passait sur le port de Marseille avec une suite nombreuse et brillante de gentilshommes, il aperçut devant lui un matelot, s'approcha et lui dit : « Mon ami, pourquoi me fuyez- « vous? Croyez-vous que la fortune m'ait fait oublier mes « anciens amis ? » Ensuite se tournant vers ceux qui le suivaient : « Messieurs, leur dit-il, voilà .un de mes anciens « camarades: nous avons été mousses sur le même vaisseau. « La fortune m'a été favorable, elle lui a été contraire; je ne « l'en estime pas moins; souffrez que je m'entretienne un mo- « ment avec lui. » Il le fit mettre à son côté, lui parla d'abord des aventures de leur jeunesse, s'informa s'il avait des enfants, et lui dit d'aller l'attendre chez lui; à son retour il lui procura un emploi qui le fit subsister avec sa famille.

Le chevalier Paul mourut à Toulon le 18 octobre 1667.

Bachaumont et Chapelle parlent ainsi de lui dans leur voyage :

C'est ce Paul dont l'expérience Gourmande la mer et le vent ; Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France \ to>is Ici peuples du Levant.

Les procureurs du pays et les syndics de plusieurs communautés, réunis a Aix pour les affaires de la nation provençale, désiraient un accommodement avec Marseille, et le duc de Mcrcœur se prêta volontiers a leurs vœux empressés. Mcyrargucs et Saint Symphorien, conseillers au parlement, se rendirent dans celte ville pour connaître les dispositions des habitants. Ils rapportèrent que les Marseillais étaient disposés à la paix et à l'obéissance, pourvu qu'ils n'eussent aucune crainte sur le maintien de leurs libertés. Après une longue discussion louchant les moyens capables de tout concilier, il fut résolu que le duc de Mcrcœur rendrait une ordonnance portant que les consuls et l'assesseur seraient rétablis dans leurs charges, et que les citoyens mettraient bas les armes, qu'ils auraient une amnistie pleine et entière, et que les troupes et les vaisseaux s'éloigneraient. Cette ordonnance ayant été portée a Marseille, on y trouva quelques difficultés, et quatre ou cinq jours se passèrent pour ajuster toutes choses à la satisfaction commune; entin les obstacles furent aplanis le 1er août, par l'intermédiaire des consuls d'Aix, d'Arles et de Toulon.

Deux jours après, le conseil général des trois cents s'assembla , et l'ordonnance du gouverneur y fut publiée. Le 14 du même mois, le courrier envoyé à la cour par le duc de Mcrcœur arriva

iSO HISTOIRE

en Provence, apportant l'amnistie , et Mercœur partit pour la Catalogne pour y prendre le commandement des armées françaises l.

La tranquillité publique régnait k Marseille, et Ton attendait avec impatience le jour des élections, fixé au 28 octobre par le règlement du sort, lorsqu'il parut un arrêt du conseil, portant qu'il serait sursis pour deux mois aux opérations électorales, et défense de s'assembler sous les plus graves peines. H paraît que cet arrêt ne fut pas légalement signifié. Quoiqu'il en soit, les Marseillais, voyant dans l'ajournement ordonné une nouvelle atteinte à leurs privilèges, résolurent d'une commune voix de ne pas se soumettre a l'arrêt, et passèrent outre aux élections. Ils élurent pour consuls Bausset, Vacon et Lagrange; de Loulle fut nommé assesseur, et la ville célébra, par trois jours de réjouissance, ce triomphe des franchises municipales et cet acte solennel d'opposition à la cour

C'était braver l'autorité royale avec un peu trop d'imprudence. Louis xiv offensé défendit aux nouveaux magistrats d'exercer leurs fonctions et leur ordonna de se rendre à Lyon où il se trouvait. Nioselles, le commandeur de Cuges, La Salle et d'Arène reçurent le même ordre. Us

* Honoré Bouche.

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de Marseille. 2*1

refusèrent tous d'obéir. Une émeute populaire éclata, mais sans avoir des suites graves. Alors le conseil municipal , voulant détourner l'orage près de fondre sur la ville, chargea Gérente- Venelles, d'Arène et l'avocat d'Artigucs de se rendre auprès du roi et d'appaiser sa colère par leurs supplications. Ces députés arrivés a Lyon obtinrent la protection du duc de Vendôme, et on leur promit que le roi donnerait a leurs compatriotes des marques de clémence, si les consuls et les quatre gentilshommes mandés obéissaient sans tarder davantage. D'Artigucs revint à Marseille, et trouva les consuls disposés à obéir ; mais Nioselles persistait dans son refus. 11 ne consentit à partir que lorsque le cardinal Mazarin lui donna l'assurance qu'on n'attenterait point à sa liberté; les anciens consuls furent aussi mandés à la cour. Le 3 décembre 1658, le viguier lut dans l'assemblée des trois cents un arrêt du conseil qui déférait a Paul de Fortia de Pilles l'autorité consulaire, en l'absence des premiers magistrats de la cité. L'abbé de Félix, prenant la parole, dit qu'on se soumettrait a l'arrêt, mais a condition que cette obéissance ne pourrait nuire dans aucun cas aux droits politiques et aux privilèges municipaux de Marseille; puis s'adressant a l'assemblée : Messieurs, dit-il, netes-vous pas du même avis? Les trois cents répondirent par des applaudissements prolongés , par des accla-

282 HISTOIKE

mations patriotiques, et chacun demanda acte de sa protestation '.

Les Marseillais mandés eurent à Lyon une audience de Mazarin qui se plaignit de l'esprit de sédition qui animait leurs concitoyens; le cardinal voulut ensuite avoir une conférence particulière avec Niosclles ; celui-ci répondit avec tant d'aigreur et de fierté que le ministre en pâlit.

Louis xiv, qui jusqu'alors avait refusé de recevoir les consuls et les gentilshommes de Marseille, permit qu'ils vinssent lui présenter leurs hommages dans son cabinet, le 6 janvier 1659. Arrivés dans l'antichambre, Niosclles et le commandeur de Cuges dirent à Sain tôt, maître des cérémonies, qu'en leur qualité de gentilshommes ils se croyaient dispensés de se mettre a genoux devant le monarque. Saintot en fit son rapport à Louis xiv qui dans ce moment avait auprès de lui le comte de Bricnne et quelques seigneurs; la proposition de parler debout fut rejetée, et le roi sortit de son cabinet pour entrer dans un salon où il y avait une grande aflluenec de courtisans. Alors les consuls de Marseille s'avancèrent; le prince , surpris de ce mouvement , enfonça son chapeau et s'arrêta; Niosclles, quittant ses compatriotes, se mêla dans la foule; son frère resta

' Papon, t. iv, liv. xiv.

debout, tant soit peu écarté des autres Marseillais qui se mirent h genoux. Le comte de Bricnne, placé à coté du roi, regarda fixement le commandeur de Cuges, et dit a deux reprises : Messieurs de Marseille, tous à genoux, le roi V entend ainsi. De Cuges ne changea pas de contenance. Le roi, étonné de tant d'énergie, feignit de ne pas s'en apercevoir, et le comte de Briennc n'insista pas davantage. L'assesseur porta la parole, et supplia Louis xiv de croire a l'inviolable fidélité des Marseillais : // n'est aucun de nous, dit-il , qui n'aimât mieux perdre la vie que de vous déplaire. Le roi répondit qu'il était satisfait de leur obéissance et qu'il verrait ce qu'il aurait a faire. Le comte de Nogent dit alors tout haut : Sire, les Marseillais sont un bon peuple, et répéta trois fois ces paroles ».

Mazarin fit sanctionner l'amnistie qui avait été accordée : mais les consuls et l'assesseur nommés le 28 octobre précédent ne furent point confirmés, et le duc de Mercœur reçut l'ordre de se rendre à Marseille pour faire procéder en sa présence a de nouvelles élections. Nioselles et ses compagnons de gloire partirent de Lyon le 14 janvier 1659, et écrivirent a leurs amis de Marseille qu'ils arriveraient le 18 dans cette ville. Aussitôt toute la population manifesta une joie

' Papon, t. jv, liv. xiv.

bruyante et prépara des fêtes magnifiques pour recevoir dignement les nobles défenseurs de ses droits. Une foule immense alla au devant d eux; on remarquait plusieurs centaines déjeunes gens h cheval, formés en escadrons enseigne déployée; d'autres les suivaient dans des chars élégants. Ceux qui étaient l'objet de tant d'enthousiasme, furent priés de monter sur des chevaux richement harnachés qu'on leur présenta au nom de la cité reconnaissante, et ils entrèrent par la porte Royale comme des triomphateurs; on se précipitait sur leur passage pour les voir de plus près ou pour les toucher; toutes les maisons étaient ornées de drapeaux et de guirlandes.

Trois jours après, le duc de Mcrcœur arriva h Marseille accompagne de Vintimille-Seissons, Félix de la Reynarde, Gérentc-Vcnclles, François d'Arène, d'Artigues et Charles de Mazenod, que le conseil municipal avait envoyés à sa rencontre; il était nuit quand il fit son entrée. Le peuple ne le reçut qu'avec des signes de mépris , et chercha même à l'intimider pour l'empêcher d'accomplir sa mission. Quelques hommes eurent la hardiesse d'allumer des balais et de les approcher de la portière de son carrosse. Le duc se rendit le 26 janvier à l'hôtel de ville où Baussct , Vacon, Lagrangc et de Loulle, dont l'élection avait été cassée, prirent place parmi les conseillers. Mcrcœur, voulant concilier les vœux des

DE MAHSKJU.i:. 2*

Marseillais avec Tordre du roi, se prêta à l'arrangement convenu pour faire sortir les mêmes noms de la boîte dorée, c'est-à-dire ceux des consuls révoqués, et en apparence confirmés par le sort. Le peuple applaudit avec transporta cette nomination inattendue qu il regarda comme son ouvrage, et dans le délire de sa joie il chanta des couplets injurieux pour le gouverneur f.

La populace d'Aix se livra h de graves désordres, et le premier président fut insulté et constitué prisonnier; la plupart des coupables se réfugièrent a Marseille où Niosclles et ses amis leur donnèrent asile; Mazarin en éprouva un vif ressentiment. Bientôt un nommé Charles Perret fut assassiné sur le Port par des hommes qui, dans les derniers troubles, avaient montré beaucoup d'animosité contre Labaumc. Niosclles n'avait aucune part à ce crime; cependant le parlement le décréta d'ajournement personnel; ses amis le pressèrent de ne pas obéir, et lui formèrent une garde pour veiller a sa sûreté. Le roi lui ordonna de se rendre incessamment à la cour, sous peine d'être déclaré criminel de lèse-majesté. Cet ordre fut adressé au duc de Mercœur qui le remit a la Gouverncllc, lieutenant de ses gardes, pour le

• Une de ces chansons contenait les trois vers suivants : Mo issu tic Mercœur, sias lou ben vengu; Aven fa Lei ronsous rouroe aven vougu , En despié «raquclci que nous an vendu.

28G H1STOIKE

faire exécuter. Celui-ci répondit : Autant vaudrait-il que votre altesse ine commandât d* aller à l'assaut; cependant je m'en vais faire la commission *. Il arriva à Marseille le 16 octobre, et se rendit de suite a l'hôtel de ville où il trouva les consuls qui conféraient avec Nioselles et l'un des frères Serre; il remit a ces magistrats une lettre du gouverneur, lut à haute voix Tordre de Louis xiv, et demanda un certificat constatant que sa mission avait été remplie. Nioselles répondit avec dignité qu'il était prêt à se soumettre aux volontés du roi, et pendant que le premier consul faisait rédiger le certificat, Serre descendit, et se présenta bientôt à la tête d'un rassemblement populaire qui poussait des cris de fureur. Le cabinet des consuls fut envahi; les séditieux se saisirent de la Gouvcrnelle et lui arrachèrent les moustaches; ce qui était alors regardé comme le plus cruel outrage. Le lieutenant des gardes allait être jeté par les fenêtres, lorsqu'il eut le bonheur de se glisser sous une table. Quelques mutins s'emparèrent de l'ordre du roi et le déchirèrent. Nioselles parvint à calmer la multitude dont il était toujours l'idole; il prit la Gouvcrnelle sous sa sauvegarde, soupa avec lui chez le premier consul, et le fit partir dans la nuit, escorté de plusieurs cavaliers, au moment

1 Papon , t. iv, liv. xiv.

oii le bruit se répandait a Aix qu'il avait été mis en pièces K

Le parlement décréta Nioselles de prise de corps; mais il ne se trouva point d huissier qui voulut signifier l'arrêt. Ce digne citoyen était pressé de se rendre à la cour par la 'dame de Valbcllc, sa cousine, qui lui disait qu'en sauvant sa liberté pour quelque temps, il risquait ses biens pour toujours. N'importe, lui répondit-il, j'aime mieux vivre pauvre et libre, que riche et prisonnier.

On procéda régulièrement aux élections le 28 octobre. Les nouveaux consuls furent Antoine de Candole, Pierre Gueidon et Barthélémy Cousinéry ; Claude Reynaud remplit les fonctions d'assesseur.

Le 4 novembre, le gouverneur de Provence adressa à ces magistrats un nouvel ordre du roi qui leur enjoignait de faire partir Nioselles pour la cour qui était alors a Toulouse. Le duc de Mercœur accompagna cet ordre d'une lettre où l'on remarquait la phrase suivante : Fous pourrez prévenir bien des choses et adoucir par votre obéissance ce qu'on doit attendre d'un roi offensé. Ce fut une demoiselle qui se chargea de remettre au premier consul les dépêches du duc de Mercœur , car personne aulrc ne voulut s'exposer au

' Papon, t. iv, liv. jciv. — C. F. Bouche, t. n, p. a3o.

5S8 Hisioiiu:

sort de la Gouverncllc. Choisissant le jour oh Candolc recevait des compliments sur son élection, elle se glissa dans la foule, s'approcha de ce magistrat, profita d'un de ses moments de distraction, mit le paquet dans sa main, et sut se dérober a tous les regards.

tique de Marseille fatiguait Louis xiv qui se préparait h lancer les foudres de sa vengeance. Vainement les consuls exposèrent à Mazarin les difficultés qu'ils trouvaient à faire exécuter les ordres de ce monarque ; le ministre leur écrivit : Le roi a été indigné à un tel point de l'insulte faite à la Gouvernelle, qu'il n'y a personne qui ne juge que son autorite, son service, le bien de la province et le repos même de Marseille ne permettent pas qu'un tel attentat, qui est en suite de beaucoup d'autres, puisse demeurer impuni. Des vaisseaux partis de Toulon vinrent bloquer le port , et un cordon de troupes occupa toutes les routes. Les consuls, épouvantés de ces préparatifs menaçants, députèrent au roi Vintimille- Scissons, Thomas de Village et Ambroise Cornier. Ces envoyés ne purent approcher de la personne du prince, qui leur fit dire qu'il ne s'expliquerait que lorsqu'il serait en Provence. Le cardinal luimême ne voulut pas leur donner audience et les retint pour otages, déclarant qu'ils répondraient sur leur tèle de la fidélité de Marseille. Ceux-ci

firent parvenir à Nioselles, par un homme de confiance, un billet sans signature conçu en ces termes : Sauvez-vous, sauvez-vous, et soyez sûr que les issues sont toutes fermées tant par terre que par mer 1 .

Louis xiv, à la veille d'épouser Marie Thérèse, infante d'Espagne, retarda son mariage. Il arriva à Aix le 17 janvier 1660, avec la reine sa mère, le duc d'Anjou, le cardinal Mazarin et toute sa cour. Le conseil municipal de Marseille délibéra que l'évêque Etienne de Puget serait prié de se rendre auprès du roi pour calmer son courroux. De Puget accepta cette mission ; mais craignant qu'on ne lui reprochât de n'avoir pas usé de son influence pour faire respecter l'autorité royale, il voulut chercher un motif d'excuse dans une vieillesse simulée. Feignant d'être accablé sous le poids des années et des infirmités, il se couvrit la tete d'une grande calotte , courba son corps sur ses genoux tremblants, s'appuya d une main sur un bâton et de l'autre sur un valet de chambre, et, d'une voix éteinte, vint demander ii Louis xiv la grâce des Marseillais. Le roi le reçut avec bonté sans accueillir sa prière. Plusieurs abbés de cour, croyant que l'évêquc de Marseille allait terminer sa carrière, firent solliciter son siège au-^ près de Mazarin , ou le sollicitèrent eux-mêmes.

' Papon, t. iv, liv. xiv.

H. UJ

Le cardinal voulut faire sentir à tous ces importuns l'indécence de leurs démarches ; il ordonna en leur présence à Bescmaux, son capitaine des gardes, d'aller tuer Etienne de Puget. Besemaux, prenant la chose au sérieux, fut frappé de stupeur. Mazarin dit alors aux solliciteurs : Que voulez-vous, Messieurs, que je fasse? Il faut bien que je comrnarule de le tuer, puisque ceux qui aspirent à le remplacer n'ont pas la patience d'attendre qu'il soit mort 1 .

Le duc de Mercœur partit d'Aix, avec sept mille hommes, le 20 janvier; il coucha à Septcmes, et le lendemain ses troupes se rangèrent en corps d'armée près d'Arcn \ La, il ordonna aux consuls de lui apporter les clés de Marseille , de ne point tirer le canon , et d'aller l'attendre à l'hôtel de ville ou il leur ferait part des intentions du roi.

Après midi, les troupes entrèrent dans la ville silencieuse et consternée. Au milieu d'un redoutable appareil de guerre, le gouverneur parut dans la salle des assemblées municipales, s'assit h la place du viguier, fit mettre Fortia de Pilles à celle du premier consul qui se tint debout avec ses collègues. Alors, prenant la parole, il leur

« Papon, t. iv, liv. xiv.

'Honoré Bouche, t. n, p. 1028. — C. F. Bouche, t. u,

dit : « Messieurs, je vous crois plus malheureux «que coupables; mais vous êtes tombes dans la « disgrâce du roi. S. M. ne veut plus que vous « soyez consuls, ni qu'à l'avenir il y ait à Mar- « seille des magistrats de ce nom ; elle a résolu « de changer la forme du gouvernement de la «ville, m'ayant commandé de vous déposer et « de remettre votre autorité entre les mains de «M. de Pilles, pour commander aux habitants « et aux gens de guerre qui y sont et y seront en u garnison, jusqu'à ce queS. M. ait réglé la forme « du gouvernement politique »

Ensuite le duc de Mercœur fit lire l'ordonnance du roi qui déclarait Nioselles et ses adhérents criminels de lèse-majesté. 11 était défendu a toutes personnes de loger les proscrits, sous peine de mort, avec promesse de 6,000 livres de récompense à ceux qui les arrêteraient ou qui désigneraient le lieu de leur retraite.

Les consuls et l'assesseur remirent leurs chaperons de velours cramoisi liséré de blanc , et le duc les envoya à Mazarin comme des trophées. Candole, organe de ses collègues, pria le gouverneur de remercier le roi qui les soulageait d'un si grand fardeau.

Ils allaient sortir, lorsque Mercœur les arrêta et leur déclara qu'il confirmait, au nom du roi,

' Papon , t. îv, liv. xiv.

toutes les autres charges municipales, même celles de capitaines de quartier -, que la police serait exercée par le commandant de la place; que les soldats paieraient tout ce qu'ils prendraient, et qu'il ferait pendre tous ceux qui se livreraient au moindre excès.

Le lendemain, il fit dresser des potences à la porte Royale, à la place Neuve, a Saint-Jean, k la place de Lenche et à la Tourette f.

Les troupes stationnèrent pendant trois jours dans les rues; on les logea ensuite chez les habitants qui furent tous désarmés et obligés de se retirer dans leurs maisons avant huit heures du soir. Le gouverneur fit scier et transporter a Toulon, pour y être fondus, les canons de bronze qui étaient sur les remparts. 11 abattit à la porte Royale un marbre noir placé au-dessous de limage du roi, et sur lequel on lisait ces mots: Sub cujus imperio summa libertas. Non loin de là, il fit une large brèche par laquelle Louis xiv devait entrer, comme dans une cité rebelle. Marseille fut en outre condamnée à payer à la ville d'Aix 8,000 livres pour les dépenses que le séjour de la cour lui occasionait.

Le parlement forma, dans son sein, une chambre de justice, pour informer contre les chefs des mouvements populaires; cette chambre était

■ C. F. Bouche, t. h, p. a3i.

DE MARSEILLE. î»r»

composée des présidents Laroque et Coriolis, des conseillers de Balon, de Villeneuve, de Moriez, de Saint-Marc, d'Estienne, deChasteuil, d'Antelmy, deForesta, de Laurent, Duchafaut et de l'avocat général de Vergons. Elle arriva à Marseille le 27 du même mois; et le soir même, a onze heures, pour éprouver le peuple, on sonna le tocsin avec la cloche de la grand'horlogc ; mais personne ne sortit de sa maison.

Seize citoyens furent condamnés par contumace , les uns à la roue , les autres à la potence , avec confiscation des biens. Un seul fut exécuté réellement.

L'arrêt rendu contre Niosellcs porta qu'il aurait la té te tranchée , que lui et sa postérité seraient dégradés de la noblesse , que le bourreau briserait ses armes, que l'on raserait sa maison, et que l'on y élèverait une pyramide infamante.

Oii était alors Nioselles? 11 s'était enseveli avec son valet de chambre , les frères Serre et Feautrier de Cuges, dans un lieu souterrain que le confesseur des capucines lui avait préparé dans l'enclos du couvent de ces religieuses *, au-dessous d'une écurie ; on y descendait par une petite ouverture, fermée avec des planches mobiles , couvertes de fumier; on les ôtait pendant la nuit, pour donner à l'air une libre circulation. Les

' En Rire-Neuve.

t9t HISTOIRE

autres condamnés avaient trouvé le moyen de sortir de la ville.

Le duc de Mercœur faisait des préparatifs pour la construction de la citadelle Saint-Nicolas et le 11 février il posa la première pierre sur laquelle on avait gravé cette inscription latine : Ne fuielis Massilia, nefariis aliquorum motibus sœpiïis concitata, in proprium regnique damnum, vel audaciorum pelulantid, vel nimiœ liber tatis cupidine tandem rneret, Ludovicus xiv, Gallorum rex > opiimatum populique securitati hâc arce providit. Rex jussit; Julins cardin. Mazarinus, pace ad Pyrenem compositâj suasit; Ludovicus de Vendôme, Provincice gubernator, exécutas est m. d. c. i/x

Louis xiv fit frapper une médaille pour perpétuer la mémoire de cet événement 3; et le 2

1 La tradition rapporte que Louis xrv dit quï/ voulait aussi avoir sa bastide dans le territoire de Marseille.

a «■ De peur que la fidèle Marseille, trop souvent en proie « aux criminelles agitations de quelques-uns, ne perdit enfin a la ville et le royaume, ou par la fougue des plus hardis, ou « par une trop grande passion de la liberté, Louis xiv, roi « des Français, a pourvu à la sûreté des grands et du peuple, « en construisant cette citadelle. Le roi l'a ordonné; Jules « Mazarin, cardinal, après la paix signée aux Pyrénées, l'a « conseillé; Louis de Vendôme, gouverneur de Provence, Ta « exécuté. «

3 Cette médaille porte d'un côté l'effigie du prince, avec ces mots : Ludovicus xiv, rex christianissimus ; de l'autre, pour revers, le plan géométral de la citadelle Saint-Nicolas,

mars i660, a quatre heures après midi, il fit son entrée dans Marseille, par la brèche, avec la reine-mère, le duc d'Anjou, le cardinal Mazarin et une foule de seigneurs. Fortia de Pilles, suivi d'un nombreux cortège, lui présenta deux clés d'or, et le roi, après les avoir touchées, les lui rendit en disant : Gardez-les, Pilles, vous les gardez fort bien^je vous les donne. Ce monarque alla loger chez Thomas Riquctti de Mirabeau 1 ; la reine-mère, chez Léon de Valbcllc; le duc d'Anjou, chez Charles de Mazenod; et le cardinal, chez Balthasard de Cypriani.

Un capitaine suisse, nommé Waltrich, venant d'Aubagne avec deux compagnies, refusa d'entrer par la brèche. Ce serait, dit-il, insulter ma patrie : les Suisses ne passent que par les brèches faites à coups de canon a .

Pour hâter la construction de la citadelle Saint-Nicolas, Louis xiv demanda îi Marseille une somme importante. Le conseil de ville lui

du fort Saint- Jean, de l'entrée du port et des rochers de la côte.

On Ht pour légende : Massilia. Arce. Munita.

L'exergue marque la date, m. d. c. lx.

Le fort Saint-Jean fut construit quatre années plus tard , comme on va le voir j mais le plan en avait été arrêté en 1660 , et on crut pouvoir l'annoncer avant l'exécution.

• A la place de Lcnche. » Papon, t. iv, liv. xiv.

offrit 90,000 livres qui furent employées à Tachât des maisons qu'il fallait démolir pour le libre emplacement.

La cour se plaignit de ce qu'à son approche on avait enfermé, dans des monastères, les plus jolies filles de la ville. La demoiselle Regaillet1 les surpassait toutes par ses attraits incomparables, et ses parents, prenant l'alarme, délibérèrent de la cacher dans un tonneau3. La reinemère voulut la voir, et Louis xiv était présent quand elle parut; la reine lui demanda ce qu'il pensait de cette éblouissante beauté : Lï infante est encore plus belle, répondit le jeune prince qui, plus tard, devait donner à la France le révoltant scandale de ses amours adultères.

Le roi, par un édit du 7 mars, supprima le consulat, et le remplaça par deux échevins et un assesseur 3 ; le premier de ces échevins devait être choisi parmi les gens de loge, tenant banque, ou négociants, le second dans la bourgeoisie , ou le corps des marchands.

1 La belle Regaillet demeurait dans la rue de la Fontaine- Neuve, ou des Isnards.

• La simplicité de ces bonnes gens passa en proverbe à Marseille, et les personnes du peuple disaient aux jeunes filles que les parents surveillaient avec sévérité : Aqui la bello Hegailléto, c'est-à-dire, voilà la belle Regaillet.

3 Ils prirent dans leurs actes le titre de protecteurs et défenseurs des privilèges , libertés et immunités de la ville.

Le conseil fut réduit h soixante-six membres, y compris les échevins et l'assesseur, ainsi que ceux du précédent exercice; on le renouvelait chaque année par tiers. Les échevins et l'assesseur proposaient les candidats, qui passaient ensuite au scrutin secret. Fortia de Pilles fut fait gouverneur-viguier perpétuel. Le roi nomma Jean de Fargues et Louis Gardanne, échevins, et Antoine Gras, assesseur, en déclarant que c'était sans préjudice du règlement du sort pour les nominations futures.

Le duc de Mercœur crut, sur de faux avis, que Nioselles était caché dans le couvent des religieuses de Saint-Sauveur, dont la dame de Cuges, sa tante, était abbesse; le monastère fut investi de toutes parts, on plaça des soldats jusque sur les toits des maisons voisines, on fouilla même dans les aqueducs; mais toutes les recherches furent inutiles Un morne silence régnait dans Marseille humiliée qui offrait le triste spectacle d'une ville prise d'assaut. La terreur et l'indignation comprimaient ces cœurs bouillants qui trouvaient tant de charme dans les fêtes de la liberté et dans les émotions du patriotisme. Les souverains qui étaient venus à Marseille y avaient

1 Un grand nombre de personnes connaissaient la retraite de Nioselles; aucune d'elles ne fut assez lâche pour l'indiquer, malgré les 6,000 livres promises.

2îW HISTOIRE

été reçus avec des cris d'amour et des transports d'allégresse. La foule obéissante se pressait sur leurs pas, sans toutefois se prosterner devant eux, car cela n'est bon que pour les troupeaux d'esclaves. Rien de plus pur et de plus sincère que les démonstrations de son respect et les épanchements de sa fidélité ; c'est que tous ces princes ne paraissaient qu'avec le sourire sur les lèvres, et ne prononçaient que des paroles de bienveillance et de paix; c'est qu'avant de franchir les murs de la cité illustre, ils déposaient leur pouvoir absolu , comme on dépose sur la porte d'un sanctuaire tout ce qui pourrait le profaner; c'est qu'ils juraient le maintien des précieuses franchises municipales; c'est que le ciel, voulant toujours que les hommes soient libres, était témoin de ce serment auguste, et que le peuple y avait foi. Maintenant, quelle différence! Un lugubre appareil a succédé aux pompes triomphales, et tous les ornements de la cité sont cachés sous un long crêpe de deuil. Les scènes brillantes de gloire et de bonheur s'évanouissent devant l'emploi de la force brutale, devant les farouches satellites du despotisme irrité. Ah ! n'y a-t-il pas là de quoi causer des douleurs fortes et généreuses, de ces douleurs qui font aussi mourir? On cite un bon citoyen, Faudran jeune, qui expira de désespoir. Des femmes furent vues versant des larmes de rage, et vouant à l'exécration les

oppresseurs de la patrie f. A l'aspect de tant d'infortune, Letellier, secrétaire d'état, se sentit ému et dit à Mazarin : Les Marseillais ont bien du feu dans la tête, mais il n'ont point de venin dans le cœur f.

Louis xiv partit, le 8 mars, de Marseille où il laissa une garnison de 3,500 hommes, composée d*un régiment suisse et de deux régiments de sa garde.

Nioselles et ses compagnons restèrent cachés dans le souterrain jusqu'au 25 avril; ce jour la, Etienne Audi (Fret, leur ami, trompant la surveillance du duc de Mercœur, les conduisit au bord de la mer, et les 6t embarquer pour Barcelonne. Nioselles fut vivement sollicité d'entrer au service du roi d'Espagne; il refusa, disant qu'il ne voulait pas s'exposer à porter les armes

1 Un seul homme, Jean- François Bonneau, professeur de rhétorique, osa seul faire l'éloge de Louis xiv; il publia une idylle en vers français, sous ce titre : Au Roi, sur son heureuse arrivée à Marseille. Cette pièce fut imprimée à Marseille, chez Garcin, en 1660.

1 Montreuil écrivait alors de Marseille où il était venu avec la cour a Cette ville a toujours fait l'entendue avec ce qui est « de ses privilèges, mais elle a été toujours très fidèle au roi, « et bien éloignée de se donner à l'Espagne; de sorte qu'on « peut bien dire : que c'est une femme d'honneur qui n'est i point coquette, qui n'est pas capable de se laisser posséder « par un galant; mais qui, à cause qu'elle est femme de bien, « croit qu'il lui est permis, toutes les fois qu'il lui plaira, de « faire enrager son mari. » Lettres de Montreuil, p. 376, 377.

contre son pays. Un jeune seigneur, don Thomas Cazuerès, osa tourner en dérision cette noble répugnance, et parla même de Louis xiv avec peu de respect. Nioselles , impatient de venger l'injure d'un prince qui l'accablait du poids de sa colère, fit mettre à Cazuerès l'épée a la main, le blessa au visage , et le punit ainsi de sa témérité. Ensuite poursuivi par la famille riche et puissante de son adversaire, il se mit sous la protection du cardinal de Bouzi et du marquis de Villars, ambassadeur de France à Madrid. Ceuxci, pleins d'admiration, demandèrent sa grâce au roi qui lui permit de se retirer dans ses terres, à condition qu'il ne paraîtrait ni à Aix , ni à Marseille *. Justice imparfaite, qui ne fermait pas toutes les blessures de son grand cœur ! Sans doute, ce lui fut un soulagement de respirer sous le beau soleil de Provence. Mais pourquoi ne pas effacer toutes les traces de proscription? Pourquoi lui interdire l'entrée de sa ville natale? Ah ! laissez-le pénétrer dans cette enceinte adorée; laissez-lui couler ses jours au milieu de ses compatriotes reconnaissants; qu'il vienne, ce vertueux citoyen , recevoir le tribut de leur amour sincère; qu'il vienne, ce vrai Marseillais, se re-

' Ses biens avaient déjà été rendus à Françoise de Félix, sa mère, quoiqu'ils eussent été acquis au domaine par sa rondamnation.

poser au bruit flatteur de leurs bénédictions ! Mais non ; il ne lui sera pas sitôt donné de jouir de ce bonheur, car les despotes ne savent réparer qu'avec lenteur le mal qu'ils font avec promptitude. Après un long exil, il ne reverra ses foyers paternels, que lorsque la main glacée de la mort s'avancera pour fermer ses paupières 1 . Que ton caractère est beau, héroïque Nioselles! que ta gloire est pure, noble ami de la liberté ! Va, ta mémoire honorée vivra toujours parmi les enfants de Marseille.

Les deux régiments de la garde, faisant partie de la garnison de Marseille, se rendirent odieux par leurs insolences et leurs vexations. Les Suisses n'excitèrent aucune plainte. Sur les représentations du conseil municipal, le duc de Mcrcœur et le premier président du parlement vinrent à Marseille le 8 mai a, pour en faire sortir les troupes françaises. Les soldats se mutinèrent, croyant qu'on allait les embarquer contre les Vénitiens; plusieurs voulurent s'enfuir; mais les Suisses qui gardaient les portes s'y opposèrent , et un combat s'engagea. Il y eut quelques morts et un grand nombre de blessés; les auteurs de l'émeute furent

' Sa grâce entière ne lui fut accordée qu'en 171 4 > après 54 ans d'exil; il mourut la même année, Agé de 94 ans, et, suivant les lettres d'abolition, la pyramide fut rasée. Cette pyramide a donné son nom à la rue où elle se trouvait.

1 Toujours en 1660.

condamnés à passer par les armes; le calme se rétablit, et le 22 du même mois, les deux régiments sortirent de la ville.

Marseille fut dépouillée de ses plus belles prérogatives, et le pouvoir royal qui lui fit sentir sa pesanteur, ne lui laissa que quelques privilèges insignifiants, vain simulacre d'une indépendance chérie. Cependant les élections continuèrent de se faire conformément au règlement du sort, et en 1662, Louis xiv porta a quatre le nombre des échevins.

La même année, par édit du mois de mars, le roi supprima la charge de grand sénéchal de Provence, et créa en même temps un sénéchal pour chaque sénéchaussée. Depuis cette époque, Marseille eut ses sénéchaux particuliers qui furent appelés sénéchaux d'épée. Le jour de son installation, le sénéchal de Marseille avait les bottes a éperons dorés, le chapeau à plumes blanches, l'aigrette rouge, les gants de buffle et le fouet à la main ; il était suivi de Tordre de la noblesse qui formait son cortège.

Le fort Saint-Jean fut construit en 1664, et on aperçut, la même année, quelques symptômes de peste La ville, pour accomplir un vœu fait à saint Roch, fit jeter en fonte deux canons sur

• Ce fléau esta peine iutlique pat' les historiens de Provence, ce qui prouve que ses cft'ets ne furent pas meurtriers.

lesquels on posa ces mots : A peste et hoste défende nos, Roche.

L'histoire de Marseille ne présente aucun événement remarquable pendant une longue suite d'années. Une foule de familles étrangères, avides de richesses, vinrent se fixer dans cette ville. Le sang et le caractère de l'ancienne population s'altérèrent insensiblement. L'esprit mercantile, occupant toutes les pensées, dominant toutes les habitudes , fit tomber dans l'oubli et les titres de gloire et les vieux souvenirs. On ne vit plus ces scènes animées, ces luttes populaires où l'amour de l'indépendance venait montrer sa puissante énergie. Aussi bien, on avait besoin de repos après de si violentes secousses -, mais ce repos ne fut point le sommeil des peuples avilis. Nous -trouverons, dans les grandes occasions, des citoyens dignes de leurs ancêtres; nous reverrons de beaux dévouements et des actions sublimes.

Des lettres patentes du 12 avril 1669 déclarèrent le port de Marseille franc et libre à tous marchands et négociants. Les droits d'entrée et de sortie par mer, et toutes les taxes domaniales furent supprimées 1 ; la même décision abolit

' Ces taxes consistaient en un droit de demi pour cent, ci-devant levé pour les honoraires de l'ambassadeur français à Constantinople et pour certaines affaires de commerce; en un autre droit de demi pour cent pour le curage du port ; celui sur les drogueries et les épiceries, < elui de 60 sous par

l'impôt appelé d'ancrage et de radoub, et celui qui se levait sur le poisson sale. Ces droits étaient précédemment établis au profit de la commune. L'édit royal spécifia quelques marchandises considérées comme des objets de contrebande, et promulgua un nouveau tarif; il renouvela, en faveur des étrangers fixés à Marseille, les anciennes dispositions relatives à leur affranchissement du droit d'aubaine, et ajouta que leurs enfants, héritiers ou ayants cause pourraient recueillir leurs biens et successions , comme s'ils étaient vrais et naturels français. 11 les exempta du droit de représailles, en cas de déclaration de guerre, et leur accorda même un délai de trois mois pour faire transporter leurs effets hors du royaume; il établit en outre, que les étrangers qui feraient a Marseille un commerce assidu pendant douze ans, seraient censés naturels français, reputes bourgeois d'icelle, et rendus participants de tous leurs droits, privilèges et exemptions. Le même avantage fut étendu à ceux qui épouseraient une Marseillaise, ou qui se rendraient propriétaires d'une maison dans l'enceinte de la ville, du prix de 10,000 livres au moins, a charge par eux de l'habiter pendant trois années, ou qui en achèteraient une d'une moindre valeur, h

quintal sur les aluns, celui sur le miel et sur l'huile, celui appelé le vbigtain de earenne, enfin en divers autres droits de douane précédemment appelée la table de la mer.

1>£ MARSEILLE. Jor.

condition alors de l'habiter pendant cinq ans. Le roi voulut aussi que les soies venant par mer d'Italie, du Levant et de toutes les contrées soumises à la domination ottomane, ne pussent être portées qu'à Marseille, et que celles voiturées par terre, et venant du Piémont ou du Milanais, n'entrassent qu'à Lyon. Ce prince ordonna, dans l'intérêt du commerce de Marseille, que les soies et les autres marchandises venant du Levant et de la Barbarie, et entreposées à Gênes, à Livourne, et dans d'autres ports de la Méditerranée ou de l'Océan, seraient soumises, dans le royaume, à un droit d'entrée de 20 pour cent de leur valeur.

A cette époque, plusieurs Marseillais jetaient par leurs travaux un vif éclat sur leur patrie. Aloès, religieux de la Sainte-Trinité, avait déjà écrit 1 la vie de Jean de Matha, fondateur de cet ordre; et Philippe de Bausset, chanoine de la Major, avait composé plusieurs homélies sur la résurrection de Lazare a. Pélicot traduisit3, de l'italien en français, les lettres de sainte Thérèse. Jean-Paul de la Setta jouit d'une grande réputation comme prédicateur et combattit les calvinistes 4. Pierre d'Hozier, s adonnant à l'étude du blason et de la généalogie, devint célèbre dans

•En i634.

■ Elles contiennent un vol. in-/|° publié en 16^7.

3 Quelques années après.

* 11 mourut à Marseille, le 17 janvier 1657.

ii. 20

506 UISTOIUE

cette science futile qui avait alors beaucoup d'importance, parce qu'elle flattait la vanité et les petitesses des hommes de cour L'avocat François d'Aix compila les statuts de Marseille , et y ajouta des annotations tirées du droit romain et des commentateurs a. Balthasard de Vias3 qui, dans sa jeunesse, remplit avec dignité la charge d'assesseur, et fut député en 1614 aux états-généraux du royaume, se livra avec passion a la culture des lettres latines 4. Sa muse adulatrice, chantant la gloire des puissances du monde, offrit à la fortune des hommages qui ne sont dus qu'à la vertu. Aussi il attira sur lui les faveurs royales; mais elles ne corrompirent point son ame toujours fidèle k de nobles amitiés ; il se montra

* D'Hozicr naquit le 10 juillet i5o,2, et mourut le 10 décembre 1660. Louis xui le combla d'honneurs et l'admit dans le conseil d'état. Cet écrivain a composé un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels on remarque une Histoire de Bretagne et plusieurs généalogies.

* Cet ouvrage parut en z656.

3 11 naquit à Marseille, le 19 septembre i5&*7.

4 Le père Guesnay, dans ses annales de Marseille, appelle Balthasard de Vias la perle des poètes , poetarum gemma, et ajoute qu'on ne peut trop admirer combien il surpasse tous les autres dans l'art poétique : In us verb admirabUe est quantum in artc poetied inter omnes unum excellât,

Charles Dupérier le qualifia de prince des poètes provenc aux. 11 nous apprend que le pape Urbain vm choisit cet auteur marseillais pour examiner ses ouvrages avant de les livrer au public.

digne de l'estime de Jean Barclay et du fameux Pcyresc dont il était l'allié,. Ce dernier lui donna en mourant des marques touchantes d'affection. De Vias, éprouvant le besoin d'exprimer sa reconnaissance, jeta des fleurs sur le tombeau de ce savant illustre

César Leblanc, prêtre de l'Oratoire et neveu du voyageur dont nous avons parlé, composa des ouvrages de piété \ Claude Bourguignon écrivit la vie du père Romillon, fondateur des Ursulincs en Provence. Marche tti fit celles de l'évêque Jean-Baptiste Gault et de François de Galaup de Chasteuil. S'appliquantà l'étude des anciens usages de sa patrie, il mit au jour un Discours sur le négoce des gentilshommes marseillais et sur la qualité de nobles marchands qu'ils prenaient. Enfin, il publia les Coutumes sacrées de Marseille. Antoine de Rufli fit l'histoire de cette ville , ouvrage plein de recherches laborieuses , présentées sans philosophie, sans critique et sans style 3. 11 écrivit aussi YHistoire abrégée des corn-

1 In clarissimum virum Nicolaum Claudium Fabricium de Pejrresc, senatorem aquensern , epicedion. Mass. 164a.

De Vias mourut à Marseille en 1667.

■ Il a fait la vie de sainte Fleur, religieuse de Saint- Jean de Jérusalem, et en i665 il fit imprimer le Jour du Chrétien, ou V usage du temps réglé par Jésus- Christ et par la doctrine des saints pères.

1 Cette histoire finit en i638. Louis Antoine, fils du precëV

tes de Provence, composition qui n'est pas sans mérite et qui jette quelque lumière sur un des sujets les plus obscurs. Rolland rendit des services importants à sa ville natale en ouvrant au commerce français les ports de l'empire de Maroc(. Le médecin Louis Barle se distingua, parmi ceux de sa profession , par deux ouvrages qui curent du succès \

Bonnecorse , mauvais versificateur couvert d'un ridicule ineffaçable, naquit aussi a Marseille. Pendant qu'il était consul au grand Caire, il composa, entre autres pièces, la Montre d'amour, ouvrage mêlé de prose et de vers; il l'envoya a Scudéri qui le fit imprimer en 1666.

dent, en donna, en 1696, une seconde édition augmentée de beaucoup d'inscriptions et de sceaux.

Antoine de Ruffi naquit à Marseille en 1607 et y mourut en 1689. Son fils y vit le jour en 1657; il expira en 17*4.

' Il publia à Paris, en 1670, la relation de ses voyages sous ce , titre : Relation d'un voyage fait dans la Mauritanie, par ordre de S, M., en l'année 1 666 , vers le roi de Tafilite, Muley- Jrxid, pour l'établissement du commerce dans toute rétendue du royaume de Fez et de toutes ses autres conquêtes.

9 Ils parurent en 1673. Le premier a pour titre : Les nouvelles découvertes sur toutes les parties de l'homme et de la femme. L'autre est intitulé : Les nouvelles découvertes sur toutes les parties principales enfermées dans la capacité du bas-ventre, ensemble leur composition, connexions, actions et usages, avec des dissertations sur chacune en particulier, suivies de remarques curieuses et utiles pour la pratique des médecins et chirurgiens.

DE MARSEILLE. 5<>n

Quelques années après , Boileau l'ayant placé, dans son lutrin , parmi les livres qui servent au

et composa contre son redoutable adversaire un poème satyrique intitulé le Ludrigot, qu'il fit imprimer à Marseille. Boileau s'en vengea par une assez mauvaise epigramme

Laurent d'Arvieux, consul à Seyde pendant douze ans, devint profond dans l'histoire des nations orientales et dans la connaissance de leurs langues. Il apprit l'hébreu, le syriaque, l'arabe, le turc et le persan. De retour dans sa patrie, il obtint des commissions importantes à Tunis et à Constantinople , par la protection de madame de Venel , gouvernante des enfants de France, et, comme lui, née à Marseille. Le roi, satisfait de ses services, lui donna une pension, et successivement le consulat d'Alger et d'Alep».

• Venez , Pradon et Boruiccorse , Grands écrivains de même force , De vos vers recevoir le prix; Venez prendre dans mes écrits La place que vos noms demandent :

Linièrc et Perrin vous attendent.

Bonnecorse mourut à Marseille en 1706; la date de sa naissance est incertaine.

* Vers la fin de sa yie, il se retira à Marseille où il mourut le 3o octobre 1702, âgé de 67 aus; il laissa des mémoires sur l'histoire moderne et sur les affaires du Levant.

Le nom de Jules Mascaron 1 réveille de grands souvenirs. La nature lui prodigua les qualités extérieures qui seules ne constituent pas l'éloquence, toute de pensée et de sentiment, mais sans lesquelles il n'y a point d'orateurs, une contenance majestueuse, un son de voix agréable et sonore , des gestes naturels et bien réglés. Il joignait k ces avantages un fond d'instruction peu commune. Sans doute ses défauts sont grands : on trouve chez lui des hyperboles outrées, des rapprochements bizarres, des marques de mauvais goût. Cependant il montra un talent remarquable dans son oraison funèbre de Turenne , et eut la gloire de lutter contre Fléchier. L'évêque de Nîmes est plus pur, plus égal, plus touchant; sa composition a plus d'art, son style plus de res-

< Né à Marseil'c en 1 6 34, mort en 1703.

Pierre Mascaron, d'Avignon, premier imprimeur établi à Marseille, eut un fils nommé Pierre- Antoine qui naquit au commencement du 1 7e siècle , et devint avocat au parlement de Provence. Il composa plusieurs ouvrages; et son écrit le plus important dédié à Mazarin, son protecteur, a pour titre: Rome délivrée, ou la retraite de Coriolan, avec son apologie. C'est une sorte de roman historique écrit avec une correction de style que l'on ne connaissait pas en province et dont Paris offrait à peine encore quelques modèles. Maynard, Ménage et Scudéry lui donnèrent leur approbation; mais Balzac en fut jaloux.

Pierre- Antoine Mascaron[mourut avant l'Age de 40 ans, et son plus beau titre aux yeux de la postérité sera d'avoir donne le jour à Jules.

DE MARSEILLE. 3l1

sources; mais il fatigue par ses antithèses, par son luxe et sa symétrie. Mascaron l'emporte sur lui par la force, la rapidité, les mouvements.

Plumier se livra d'abord à l'étude des mathématiques et de l'astronomie. Il s'adonna ensuite à la botanique, et fut avec Tournefort un des créateurs de cette science. Louis xiv l'envoya en Amérique pour y faire une collection des plantes les plus utiles que l'on pourrait naturaliser en France. Plumier fit trois voyages dans cette partie du monde, et chaque fois il revint chargé de précieuses dépouilles ' .

Quel est ce Marseillais justement célèbre, cet heureux favori de la nature, qui, doué d'un goût exquis, sut imprimer à toutes ses œuvres le glorieux sceau du génie, et marquer tous ses pas par d'impérissables chefs-d'œuvre? C'est Puget% c'est le Michel-Ange de la France. Peintre, sculpteur,

1 n s'embarqua pour la quatrième fois, mais la mort le surprit au port Sainte-Marie, près de Cadix, en 1706, à l'âge de 60 ans. On a de lui une Description des plantes de V Amérique, Paris 1693; deux Dissertations sur la Cochenille dans le journal des Savants, 169/1, et dans celui de Trévoux i7o3; Nova plantarum americanarum gênera, Paris i7o3; Traité des fougères de V Amérique, en français et en latin, Paris 1705.

Ses manuscrits sur les oiseaux, les poissons et les plantes, enrichis de dessins , auraient pu former environ douze voulûmes.

1 Pierre Puget était le troisième fils de Simon Puget, architecte et sculpteur; il naquit à Marseille le 3i octobre i6aa.

architecte tout à la fois, il alla d'abord demander des inspirations au beau soleil de l'Italie. 11 voulut fouler cette terre de merveilles fécondes et de souvenirs enivrants, ces débris du peuple -roi aujourd'hui remplacé par une populace avilie, ces cendres de héros sur lesquelles s'agitent des prêtres insensés et de lâches esclaves. Il chercha des leçons dans cette ville éternelle, en possession du sceptre des beaux-arts, après avoir régné par la force des armes. Puis, enflammé d'enthousiasme et riche d'expérience, il vint s'asseoir aux foyers paternels. Alors, amollissant la pierre sous son ciseau créateur, il anima ses figures, en leur donnant cette flexibilité qui caractérise si bien les chairs, ces expressions vives et naturelles qui peignent les passions et les mouvements de l'âme, cette correction achevée qui est le secret des grands maîtres. Le marbre tremble sous ma main, s'écriait-il avec transport. Son pinceau ravissant multiplia aussi les prodiges, et l'architecture lui doit des monuments dignes de lui. Puget entendait la musique, et pinçait le luth avec perfection. Il avait un esprit vaste et solide, mais vif, impatient, brusque, colère; bon citoyen d'ailleurs, exempt de ces vues d'intérêt et de ce caractère d'intrigue, source de tant de bassesses; il fut d'une droiture que rien ne put ébranler, l'homme du monde le plus sincère, le plus en-

nemi de tout déguisement, le plus fidèle à ses devoirs.

Son génie était nécessaire à Marseille qui n'avait présenté jusque là qu'un amas confus de maisons. L'agrandissement, ou pour mieux dire, la nouvelle ville, commencée en 1666, put offrir à l'admiration des étrangers ce beau percement , cette élégante régularité que lui envient plusieurs capitales. Le rempart qui longeait le Cours fut abattu, et de nouveaux murs furent construits dans toute la longueur des boulevards actuels jusques a la porte Saint-Victor Les dessins de l'agrandissement furent confiés à Puget; et si on avait suivi tous ses plans, Marseille aurait surpassé par sa magnificence toutes les cites connues. Il voulait que l'on donnât au Cours plus de largeur et de longueur; qu'on fit au milieu de chaque île qui devait être d'une architecture uniforme, une belle porte cochère, ce qui aurait fait croire aux étrangers que c'étaient tout autant de palais majestueux.

• Les travaux de 1666 ne furent entièrement terminés qu'en 1694*

Un léger changement survint en 1728. On donna à la porte d'Àix la direction qu'elle a encore aujourd'hui. Les autres portes étaient celles du Bernard-du-Bois, des Fainéants, de Noailles, des Capucins, d'Aubagne, de Rome, de Paradis, de Notre-Dame- de- la-Garde, de Saint- Victor et de la Joliette; en tout onze portes.

Si la première pensée de cet homme célèbre eût été adoptée, l'hôtel de ville , qui dans l'état actuel ne satisfait pas entièrement les connaisseurs, eût été le plus beau monument de Marseille 1 .

Le conseil municipal, adulateur et servile, ne se contenta pas de faire frapper en l'honneur de Louis xiv une médaille ridicule par son emphase

* L'hôtel de ville actuel fut commencé le a5 octobre i653, sur l'emplacement de l'ancien; on grava sur la première pierre l'inscription suivante :

Anno à christi natalibus i653. Innocentio x supremo rcligionis austitite, Ludovico xiv, à Deo dato, Galliarum rrge , Ludovico- Borbonio de Vendôme, pari Francias , totiusque maritimes araricorum principe, duce de Mercosur, gallo provincial pro rege, comitatem basilicam vetustate laborantem sud, à propè ruinam minantem.

Nobilissimi clarissimique Massiliœ civitatis consules, ejusdem que gubernatores vigilentissimi , nobiliss. Gaspard de Village, &. de la Salle, Laurentius Gilles, nobilis scutarius, Jacob us Beau, civis, neenon nobilis Ludovicus de Monier D. de Maubousquet, assessor, patres patriœ pro suo in rempublic. studio curâque singulari, comitium hoc à fundamentis exstrui curârunt, œdilibus nobilibus Petro de Somati et Antonio de Moustier, Petro Guet don, nobili scutario, et Occasio Roux, cive, atque œtemum memorandi operis monumentum, hune primarium lapidem fausto omine posuerunt die a 5 octobris.

Le père Bougerel est l'auteur de l'inscription placée sur la façade de cet hôtel, en l'honneur de Marseille:

Massilia Phocensiumfilia , etc.

* Ce conseil plaça, dans la grande salle de l'hôtel de ville, l'inscription suivante qui est plus ridicule encore : c Ludovicus m magnus, suis majoribus major, sapienti Mincrvd sapientior,

DE MARSEILLE. 3t5

il délibéra 1 d'élever une statue équestre au despote orgueilleux qui ravit à Marseille ses libertés précieuses. Puget, chargé d'exécuter cet ouvrage, travailla au modèle en cire; et les échevins en furent si contents qu'ils lui firent compter la somme de 10,000 livres pour les préparatifs nécessaires. D'abord il bâtit un atelier pour la fonte; il traça ensuite les dessins de la place Royale, et l'emplacement devait être au bout du Cours. Puget voulait abattre une partie de l'arsenal et le magasin aux vivres, afin qu'en entrant par le Port on aperçût la nouvelle place et la statue équestre du roi.

11 n'eut pas plutôt montré ce plan, que l'échcvin Lagneau, mécontent de son illustre compatriote qui avait refusé de lui faire gratuitement deux statues pour sa maison de campagne, s'opposa a ce qu'il continuât cet ouvrage. Comme Lagneau avait beaucoup de crédit à l'hôtel de ville, il fit casser le contrat fait avec Puget, et on en passa un nouveau avec Clérion, artiste d'un mérite inférieur. Tous les gens sensés furent indignés, et Puget en conçut un chagrin extrême. Il déposa ses plaintes dans le sein de ses amis, au

« ipso fortior Marte, terrd manque victor, piratas fulmineo « telo, leonem belgicum pugnd, aquilam austriacam ferro , « hœresim armis ojficiosis, suas voluntarid pace victorias « devicit. • • En i685.

nombre desquels se trouvait le fameux Lebrun. Il se rendit peu de temps après à Fontainebleau et fut présenté au roi par Louvois. Louis xiv lui témoigna beaucoup de bienveillance, en présence de toute la cour, et lui fit présent d'une médaille d'or avec ce revers : Félicitas publica.

Ce prince avait acquis deux groupes de Puget. Le premier est celui de Milon de Crotone, ayant la main droite engagée dans un arbre qu'il voulait fendre, et portant l'autre sur un lion qui le mord par derrière, et auquel il arrache la langue 1 . Le second représente l'enlèvement d'Andromède par Persée. Louvois, surpris d'apprendre par Puget lui-même qu'il n'était point satisfait de ce qui lui avait été donné lui demanda ce qu'il souhaitait des statues qu'il ferait dans la suite : Je veux, dit-il , que sa majesté' me les paie selon leur valeur. Le ministre en parla au roi. Il faut, répondit Louis xiv, que Puget s'explique plus clairement. Louvois, pressant l'illustre Marseillais de lui dire ce qu'il désirait, celui-ci exigea une somme très considérable. Le roi n'en

1 Ce fut la première pièce de Puget qui parut à Versailles. On fit l'ouyerture de la caisse dans le parc, en présence du roi et de la reine Marie-Thérèse. Cette princesse fut si touchée de l'état douloureux où Milon est représenté, qu'elle s'écria tout à coup dans sa surprise : Ahï le pauvre homme !

» Le groupe d'Andromède lui fut payé i5,ooo livres; on ignore ce qu'il reçut pour celui de Milon.

DE MARSEILLE. r>17

donne pas davantage à ses généraux d'armée, répliqua le ministre. J'en conviens, répondit Puget ; mais le roi n'ignore pas qu'il peut trouver facilement des généraux d'armée dans le nombre prodigieux d'excellents officiers gui sont à son service, mais qu'il n'est pas en France plusieurs Puget 1 . Ces paroles étonnèrent si fort Louvois qu'il se retira silencieux; et Puget, voyant qu'il n'avait plus rien à faire à la cour, reprit fort mécontent le chemin de Marseille.

La place projetée ne fut pas exécutée *; on n'érigea point la statue équestre. Puget, à son retour, fit bâtir une maison vers la porte de Rome , dans une vigne située sur une petite col-

' Lorsqu'on abreuve de dégoûts les hommes de génie, qu'il leur soit au moins permis d'avoir la conscience de leur supériorité. On sait que le chevalier Bcrnin , appelé à Versailles , disait , après avoir vu à Gènes et à Toulon les ouvrages du sculpteur marseillais : Comment le roi peut-il me faire venir d'Italie lorsqu'il a sous ses ordres un homme tel que Puget!

• La place Royale actuelle fut commencée beaucoup plus tard. Vers l'année 1760, la commune acheta plusieurs maisons qu'elle fit démolir, et donna à la nouvelle place le nom de Latour, premier président du parlement et intendant, qui avait favorisé cette entreprise. Quelques années après , la ville reçut l'ordre du ministère de vendre une portion de cette place sur laquelle on bâtit une salle de concert et un bureau des coches. Ce qui resta fut d'une grande utilité : on 7 tenait le marché du charbon et des fourrages ; les charrettes venaient aussi y charger et décharger les marchandises. La place fut plus tard agrandie par la démolition de la salle du concert et du bureau des coches.

line ou se trouvait une chapelle avec un dôme. Il avait déjà construit une autre maison qui subsiste encore à l'entrée de la rne.de Rome; il sut dans un petit espace trouver toutes ses commodités; il plaça sur la façade la tête du Christ, avec cette inscription : Salvatov mundi, et plus bas ces paroles assez insignifiantes : Nul travail sans peine. Ce grand homme, épuisé de fatigue, mourut dans sa patrie quelques années après 1 , âgé de soixante-douze ans, un mois et huit jours.

Avant d'éprouver cette perte, et vers la fin de 1688, les Marseillais avaient vu arriver dans leurs murs un homme chargé de fers, placé sur une charrette ignominieuse, faible, pale, languissant, le corps tout meurtri par une torture récente. Sur sa figure pleine de noblesse se peignaient la douceur et la résignation. De temps en temps il levait vers le ciel des yeux presque éteints; des sanglots sortaient alors de sa poitrine

que le repentir. Flétri par la justice humaine, on eût dit qu'il en appelait à une justice meilleure, placée au-dessus de nos préjugés, de nos passions et de nos misères ; on eût dit qu'il opposait le témoignage de sa conscience et de Dieu à la société armée contre lui de sa colère et de son mépris. Cet homme était d'Anglade, victime

* Le 2 décembre 1694.

d'une des plus funestes erreurs judiciaires. Couvert de tout l'opprobre du crime, il méritait les palmes de la vertu. Condamné, comme voleur, aux galères pour neuf ans, il venait subir sa peine à Marseille. Et le coupable était un prêtre ; et ce prêtre odieux, levant un front superbe, se jouait

des mortels crédules en s'annoncant a eux comme

l'organe de celui qui est. La fortune de d'Anglade était dévorée par les frais d'une longue procédure; sa femme et sa fille, chers objets de sa tendresse, gémissaient dans un triste exil. Cet infortuné, conduit à l'hôpital des forçats, ne put surmonter sa douleur; son dernier soupir fut une protestation d'innocence ; il mourut de la mort des justes

Jean de Puget, gentilhomme marseillais, fonda le Mont-de-Piété en 1695, en adoptant pour règles celles que l'on suivait déjà en Italie et en Allemagne ; il légua par son testament 60,000 livres pour cet établissement utile \

» Le 4 mars 1689.

Sa mémoire fut réhabilitée par arrêt du 17 juin x6o3. — Voir le recueil des causes célèbres.

» Le Mont-de-Piété de Marseille prétait sur gages aux pauvres une certaine somme, sans autre intérêt qu'une très légère rétribution pour le paiement des commis nécessaires à la régie de l'œuvre.

Les administrateurs, dont le nombre était illimité, exerçaient gratuitement leurs fonctions; ils étaient nommés à vie par le conseil municipal.

Charles de Vintîmille de Luc , qui gouvernait l'église de Marseille , s'appliquait a maintenir la discipline ecclésiastique et à déraciner les abus. Voulant donner de la solennité à la publication de ses sages règlements, il les promulgua, le 6 avril 1698, dans un synode composé de tous les curés du diocèse et des autres prêtres qui avaient droit de séance. Le notaire Pierre Sossin, secrétaire du prélat, fit la lecture des ordonnances, sous le titre de Statuts synodaux, et les enregistra ensuite au greffe de Pévêché.

Le zèle des échevins seconda, la même année, celui de Pévêque , pour une œuvre importante. Ils voyaient avec douleur un grand nombre de jeunes filles des dernières classes du peuple se livrer à une honteuse débauche dès leurs plus tendres années. Ils crurent que la source de ce désordre scandaleux était le défaut d'instruction, et pour y porter un remède efficace, ils fondèrent deux écoles gratuites confiées à des religieuses auxquelles ils assignèrent une pension annuelle de 600 livres. Lcbret, intendant de Provence, autorisa cet établissement qui produisit bientôt de salutaires fruits.

Vers la fin de ce siècle, un trait remarquable de la vie de Nicolas Gompian porta dans tous les cœurs l'attendrissement et l'admiration. Ce négociant marseillais, s'étant embarqué pour l'Egypte, eut le malheur d'être pris par un cor-

saire de Tripoli. Réduit en esclavage, il fut vendu à un riche musulman ; quoique traité avec une extrême douceur, il versait des larmes amères au souvenir de sa patrie et de sa famille. Son maître, ayant fait de vains efforts pour le consoler , lui dit un jour : a Je te permets d'aller à « Marseille, d'embrasser tes parents, d'arranger h tes affaires, d'amasser ta rançon; mais prometsh moi de revenir, et donne-moi ta parole d'honte neur; c'est un gage qui me suffit; va, que Dieu « te conduise et te ramène en santé, »

Compian partit ivre de joie. 11 passa quelques mois au sein de sa famille, laquelle ayant éprouvé des revers et perdu ses richesses, était dans l'impuissance de le racheter. Fidèle à sa parole, héros de la foi promise, il se déroba aux caresses de sa femme et de ses enfants pour aller reprendre sa chaîne.

En arrivant à Tripoli, il trouva son maître plongé dans la douleur, et à la veille de perdre sa femme qu'il aimait éper dûment. « Chrétien, « lui dit-il en le voyant, tu sens mon affliction; «ton dieu t'envoie à mon secours; prie, prie « ce dieu pour ma femme et pour moi, car les « prières de l'homme de bien doivent désarmer « sa colère. »

A ces mots, Compian, tombant à genoux, pria avec ferveur a côté de la jeune femme. Les vœux de soif amc honnête furent exaucés ; le mal dimi-

32Î HiSÏOIKE

nua, la convalescence commença bientôt, la santé revint, et la joie rentra dans cette maison longtemps affligée. Le vertueux musulman, les yeux mouillés des larmes de la reconnaissance, appela son esclave et lui dit : « Ecoute-moi, chrétien , « cesse de t'affligcr. Je voudrais te retenir et coûte 1er avec toi le reste de mes jours; je voudrais, «en Munissant à ma fille adorée, te donner le u doux nom de fils ; mais ta religion et la mienne « s'opposent à l'accomplissement de mes vœux ; u il faut obéir à la loi, malgré le désir de mon « cœur.... Ecoute, te dis-je, laisse-moi achever , « et ne m'interromps pas par des remercîments « que je ne mérite pas encore et que je voudrais « mériter. 11 me reste un bien a te donner : c'est a ta liberté. Ce n'est pas assez pour moi; j'ai fait « charger un vaisseau de blé ; ce blé t'appartient, <( je te l'ai destiné ; embarque-toi , puisque Dieu «veut que tu me quittes; ne va pas, les mains « vides, rejoindre tes parents; soyez tous mes amis a comme je suis le tien.» Le lecteur doit imaginer les adieux et le reste de cette scène touchante1. Par édit du mois d'août 1700, Louis xiv créa

• Guys, Marseille ancienne et moderne, p. 93.

Quelques années après, Nicolas Compian reçut par mer beaucoup de blé, lorsque la disette affligeait la ville. Les échevins, embarrassés pour en avoir et en distribuer, lui offrirent un prix très élevé, 60 livres par charge , ou par seticr. Compian répondit : « A dieu ne plaise que j'abuse de

à Marseille un lieutenant général civil, un lieutenant général criminel , un lieutenant général des submissions, un lieutenant particulier civil, un assesseur criminel , ayant le titre de premier conseiller au civil, huit conseillers, un procureur du roi et deux avocats du roi, pour composer un seul corps de siège et sénéchaussée, chargé

rrr

roi créa encore un lieutenant et huit archers du viguier pour exécuter tous les mandements judiciaires, et veiller à la sûreté des habitants de la ville et du territoire.

Au mois de mars de Tannée suivante, les ducs de Bourgogne et de Berry, revenant des Pyrénées oii ils avaient accompagné leur frère , Philippe d'Anjou, appelé au trône d'Espagne, voyagèrent dans le midi de la France et passèrent quelques jours à Marseille , qui les reçut avec pompe et témoigna sa joie par des fêles brillantes. La milice bourgeoise était commandée par Corail, Mazcrat, Raoul et Anselme, capitaines de quartier. Les compagnies des marchands merciers et celle des

« l'état où nous sommes ; le prix de 3o livres me suffit pour « ce que j'ai dépensé. »

Ce bon citoyen mourut le 16 avril i73a, âgé de 79 ans, vivement regretté par tous ses compatriotes. Il fut inhumé le 17 dans l'église des Dominicains où il fut accompagné patune multitude de pauvres qui , par la sincérité de leurs pleurs, lui consacrèrent l'éloge le plus cloquent.

tanneurs surpassaient toutes les autres en magnificence.

Marseille avait permis aux jésuites d'enseigner la théologie 1 dans leur maison de Saint-Jaume. Louis xiv leur ayant cédé l'ancienne fonderie du Roc des moulins , un des points les plus élevés de la ville, ils y fondèrent une autre maison sous le titre de Sainte-Croix'. Le père Laval, de leur compagnie, auquel Jean-Mathieu de Chazellcs, professeur d'hydrographie à Marseille, avait inspiré le goût de l'astronomie pratique, engagea ses confrères à user de tout leur crédit à la cour pour obtenir du roi la permission de faire bâtir un observatoire dans cette maison. Us y réussirent par la protection du père Lachaise , confesseur de Louis xiv; et il est probable que Cassini qui était en relation avec Laval, contribua au succès de ce projet. L'observatoire, tel qu'on le voit aujourd'hui, fut mis en activité en 1702. Laval en eut la direction, et y traça une méridienne qui n'existe plus 3.

•En 1689.

* Le duc de Guise, gouverneur de Provence, fît mettre luimême la première pierre de l'église, et légua 1 8,000 livres pour la construction de cet édifice.

9 Le père Laval ayant été nommé professeur royal d'hydrographie des élèves de la marine à Toulon en 1718, tous les instruments de l'observatoire de Marseille le suivirent. Il mourut à Toulon en 1728.

Dfc MARSEILLE. SS*

En 1712, le régime municipal de Marseille éprouva des changements. Le roi nomma six syndics de la communauté pour un temps indéfini. Une assemblée générale devait se tenir le premier de chaque mois, sous la présidence du viguier, de l'intendant ou de son subdélégué. Les échevins présentaient l'état des dépenses faites et à faire ; les délibérations ne pouvaient s'exécuter qu'avec l'autorisation de l'intendant, et les syndics avaient le droit d'en exiger la communication.

Le viguier, les échevins et six conseillers changés chaque mois composaient l'assemblée particulière qui prononçait sur les objets provisoires et sur les dépenses au-dessous de 1 00 livres, à charge

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La nomination du trésorier devait être approuvée par l'intendant qui adjoignait deux gentilshommes aux quatre conseillers chargés d'examiner les comptes; le visa des syndics était nécessaire. Le roi fixait les dépenses annuelles, et on ne pouvait les dépasser. Dans les cas imprévus, il fallait que l'intendant autorisât et approuvât les délibérations, et qu'un arrêt du conseil permit les emprunts, ou impositions extraordinaires. L'assemblée générale ne pouvait intenter un procès, au nom de la commune, que sur l'avis de trois avocats. L'adjudication des fermes se faisait dans son sein, et elle désignait dans chaque quartier deux citoyens chargés , l'un de

veiller à l'entretien des pavés, l'autre de s'occuper des alignements, coupements, réparations des édifices publics ou particuliers. Un inspecteur les secondait dans cette mission dont il rendait compte à l'assemblée générale, seule apte h procéder à l'adjudication des ouvrages, avec l'autorisation de l'intendant. Il fallait passer par ces diverses commissions avant d'être conseiller municipal.

Au commencement du règne de Louis xv, en mars 1717, ce régime fut encore modifié, surtout relativement aux élections.

L'assemblée devait être composée au moins de trente-cinq membres, et le secrétaire plaçait dans une urne élevée un nombre égal de ballottes dont six se distinguaient par la couleur blanche. Les six membres à qui le sort les donnait, désignaient quatre candidats, pris parmi les gens de loge ou négociants, pour le premier chaperon , et autant de bourgeois ou de marchands pour le second. Un scrutin secret avait lieu ensuite ; et, en cas de rejet, on tirait au sort de nouveaux nominateurs. Lorsque les quatre candidats étaient acceptés, celui d'entre eux qui devait être échevin, était désigné de la même manière.

Le lendemain on nommait, d'après ce mode, et sur une liste triple, les conseillers sortants, dans la proportion d'un tiers; on condamnait les conseillers absents à une amende de 1 0 livres ,

lorsque le nombre de trente-cinq était incomplet. Les syndics furent supprimés. L'intendant devait autoriser les dépenses au-dessus de 100 livres.

Nous allons voir des jours de deuil ; nous allons voir changer la face animée d'une brillante ville, ses joies se convertir en larmes , ses spectacles en théâtres d'horreur, ses plaisirs en des douleurs affreuses. Le 31 janvier 1720, le Grand Saint- Antoine , vaisseau marseillais, commandé par le capitaine Chataud, partit de Seydc, alla se réparer dans le port de Tripoli de Syrie où il prit encore des marchandises et quelques Turcs pour les passer en Chypre. 11 arriva h Marseille le 25 du mois de mai avec sa patente nette «. Il déclara aux intendants de la santé ' que dans sa route six

* C'est-à-dire, une déclaration attestant qu'à Seyde, non plus qu'à Tripoli et a Chypre, il n'y avait aucun soupçon de peste. En effet ce fléau ne s'y manifesta qu'après le 3i janvier.

3 II est fort difficile de fixer la date précise de l'établissement de l'intendance sanitaire à Marseille. Les registres de 1640 sont les premiers qui fassent mention du nombre et des noms des administrateurs. Le registre des délibérations ne prit une forme régulière qu'en 1647.

Le nombre des intendants a souvent varié. Il était de a 4 cn 1640, 1641, 1646, 1648; de 17 en i65o, i65i et i65a; de i5 en 1642. Sauf ces exceptions, il a toujours été de 16 membres; et la durée de leurs fonctions, fixée à un an, a été portée successivement à deux, à quatre ( décret du a5 juillet i8o5), et enfin à six (ordonnance du 7 août 182a). C'était le conseil de ville qui nommait chaque année, le 28 octobre, le»

hommes de son équipage étaient morts; que trois autres avaient succombé à Livourne où il avait relâché; mais il produisit un certificat de plusieurs médecins de cette ville, attestant que la maladie des trois matelots était une fièvre maligne

On savait à Marseille, depuis le commencement du mois de mai, que la peste régnait dans la plupart des échelles du Levant. Cependant les intendants, plongés dans un aveuglement inconcevable, ne prirent aucune précaution extraordinaire, et se bornèrent à faire déposer les mar-

intendants qui devaient remplacer ceux que la durée de leurs services faisait sortir de l'administration. Les échevins y furent nominativement placés, dans des circonstances graves, au nombre de deux ou de trois; mais l'ordonnance du i3 septembre 1 7*4 Ie* rendit tous membres nés de l'intendance. Ces fonctions ont toujours été gratuites*

Aujourd'hui le nombre des intendants parait définitivement fixé à seize membres , par exception aux autres intendances nouvellement créées qui n'en comptent que douze, et leurs fonctions ont une durée de six ans. Le maire de Marseille en est président-né-, et chaque membre remplit alternativement pendant une semaine les fonctions de président; on le désigne sous le titre de président-semainier. L'officier général ou supérieur le plus élevé en grade, le commissaire de la marine et le directeur des douanes peuvent assister aux séances avec voix délibérative.

' Çhataud soupçonnait ces hommes d'avoir été attaqués de la peste. Il se rendit coupable de tous les maux dont la ville fut affligée, en dissimulant ce soupçon.

chandiscs aux infirmeries Deux jours après l'arrivée du vaisseau , tandis qu'on travaillait au débarquement, il mourut encore un matelot; et Gayrard, premier chirurgien de la santé, déclara, le lendemain, après avoir examiné le cadavre, qu'il n'y avait découvert aucune trace de peste. Ce rapport prolongea la sécurité des administrateurs dont l'attention aurait dû pourtant être éveillée ; ils se bornèrent à prolonger la quarantaine.

Le 31 du même mois, il entra dans le port trois autres navires venant aussi du Levant. Un quatrième arriva le 1 2 juin ; ils avaient tous patente brute On se contenta de faire débarquer leurs marchandises aux infirmeries; et le même jour, le garde de quarantaine, placé sur le vaisseau du capitaine Chataud, y mourut. Gayrard le visita et déclara qu'il n'avait aucune marque de venin pestilentiel. Le 14, l'entrée fut accordée aux passagers. Un mousse du bord de Chataud et deux portefaix employés à la purge des marchandises, tombèrent malades le 23, et moururent bientôt

• La cargaison du Grand Saint - Antoine valait environ 100,000 éens. On voulait sauver ce capital important , et les personnes intéressées à propager le bruit qu'il n'y avait point de contagion, trouvaient facilement d'autres personnes disposées à les croire. '

* C'est-à-dire que dans le lieu de leur départ il y avait des soupçons de peste.

après : Gayrard attesta encore qu'ils n'avaient aucune apparence de contagion. D'autres personnes succombèrent : même visite et même rapport. Ces morts inopinées firent enfin impression sur les intendants qui ordonnèrent que les navires venus du Levant seraient renvoyés à l'île do Jarre, pour y recommencer la quarantaine. Ils firent aussi renfermer dans l'enclos des marchandises les portefaix destinés à les purifier, afin de rompre toute communication avec ceux du dehors. Deux de ces derniers furent attaqués, le 5 juillet, d'une maladie qui se manifesta par des tumeurs sous les aisselles. Un troisième tomba malade le lendemain , et il lui sortit un bubon à la partie supérieure de la cuisse. Alors les intendants commencèrent a se défier du chirurgien de la santé, et en appelèrent deux autres de la ville qui déclarèrent que les malades étaient atteints de la peste. Leur mort, arrivée le 9 juillet, donna au rapport de ces chirurgiens le dernier degré de certitude.

Les passagers du Grand Saint- Antoine , admis précédemment avec tant d'imprudence, avaient déjà porté dans la ville l'affreux poison. Il pénétra le 20 juin dans la rue de l'Echelle où une femme eut un charbon à la lèvre. Le 28, un tailleur de la place du palais mourut en peu de jours avec toute sa famille. Le 1er juillet, une autre femme de la rue de l'Echelle fut atteinte d'un

charbon sur le nez ; sa voisine eut des bubons ; et, dans fort peu de temps, toute cette rue se trouva infectée. Bientôt Peyssonel père et fils, médecins, vinrent à l'hôtel de ville 1 dire aux quatre échevins, Estelle, Moustiers, Audimar et Dieudé, qu'ayant été appelés dans une maison, a la rue Jean-Galant, près la place de Lenchc, pour donner leurs soins à un jeune homme, nommé Eyssalène, il leur avait paru frappé de la peste. L'avis de ces sages médecins fut méprisé, et Dieudé surtout ne les accueillit qu'avec froideur. Cependant Eyssalène expira le lendemain. Une femme qui l'avait servi se sentit attaquée du même mal; et le même jour, Boyan, l'un des passagers, tomba malade, et mourut dans la nuit: les gens de l'art déclarèrent qu'il était atteint de la maladie contagieuse. On fit des perquisitions exactes pour découvrir les personnes qui avaient communiqué avec les pestiférés; on en conduisit quelques-unes dans les infirmeries; on séquestra les autres dans leurs maisons, et la terreur fut générale. Mais, comme plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on entendît parler d'aucun malade, le peuple, plein de confiance dans les mesures qu'on avait prises, fit succéder la sécurité aux alarmes.

Sécurité funeste ! Le fléau reparut dans la rue

' l* 9 juillet.

de l'Echelle et se glissa dans d'autres quartiers. 11 enleva un fripier avec toute sa famille à la place des Dominicains, et frappa, a la rue de l'Oratoire, une couturière qui ne recouvra la santé que pour voir tomber autour d'elle tous ses parents. Le médecin Sicard avertit les échevins que le danger devenait tous les jours plus pressant; ceux-ci se faisaient encore illusion. Ils attribuaient la cause de la maladie au dérangement de la saison et k une mauvaise nourriture.

Peyssonel fils, qui eut la périlleuse mission de visiter tous les malades % put se convaincre que la peste fermentait dans le sein de sa patrie, il le dit tout haut, l'écrivit même dans les villes voisines qui prirent aussitôt l'alarme et s'interdirent tout commerce avec les Marseillais.

La disette commença de se faire sentir, et le peuple fut sur le point de se soulever. Lebret, intendant de Provence , et le marquis de Vauvcnargues, premier procureur du pays, eurent avec Estelle, premier échevin de Marseille, et Gapus, archiviste, une conférence dans laquelle ils traitèrent, en se tenant a une certaine distance les uns des autres, des moyens d'approvisionner la ville ; et il fut résolu qu'on établirait

« Quatorze personnes y moururent le a3 juillet; d'autre* succombèrent les jours suivants.

* Son père accablé d'infirmités fut obligé d'y renoncer.

deux marchés, l'un à deux lieues sur le chemin d'Aix, et l'autre du côté d'Aubagne. Les Marseillais, séparés des vendeurs par une double barrière, purent acheter les denrées dont ils avaient besoin, sous l'inspection des officiers et des gardes préposés pour maintenir la tranquillité et empêcher la communication. On établit un autre marché à YEstaqiie pour les marchandises qui viendraient par mer. La disette diminua, mais l'abondance ne revint point.

A la réquisition de Pichatty de Croissainte qui joignait a son titre de procureur du roi les fonctions d'assesseur une ordonnance fut rendue le 31 juillet pour obliger tous les mendiants étrangers de sortir de la ville, et les mendiants marseillais de se retirer dans l'hôpital de la Charité , à peine du fouet. Les moyens manquèrent pour Élire exécuter cette décision. D'ailleurs on apprit que la chambre des vacations du parlement d'Aix, après avoir député à Marseille les conseillers d' Ansouis et de Franque , pour faire un rapport sur la situation de cette ville % venait de rendre un arrêt3 qui défendait, sous peine de la vie,

■ Pichatty de Croissainte a fait un journal de tout ce qui s'est passé à Marseille durant la peste; mais ce journal s'arrête au io décembre 1720.

* Ces conseillers n'entrèrent pas dans la ville; ils furent arrêtés par la crainte et l'horreur qui se répandaient déjà partout.

3 Le même jour, 3i juillet.

toute communication entre les Marseillais et les autres habitants de la province. Le 1er août, Sicard et son fils, médecins, proposèrent aux échevins d'allumer, à neuf heures du soir, pendant trois jours consécutifs, de grands feux sur toutes les places publiques, le long des remparts, du Cours et des carrefours ; on accueillit cette proposition avec avidité. On ordonna aussi aux habitants d'allumer des feux, à la même heure, sur le devant de leurs maisons. Tout fut ponctuellement exécuté; et l'air, pendant trois jours , se couvrit d'une fumée noire et brûlante, qui augmenta la chaleur naturelle de la saison et ne donna que plus d'activité au mal dévastateur.

Une foule d'habitants se retirèrent à la campagne. Chacun s'empressait à faire des amas de provisions, à charrier des meubles et des hardes : les voitures manquèrent. Des gens du peuple allèrent camper sous des tentes, les uns dans la plaine Saint-Michel, les autres sur les bords de riluveaunc et le long des ruisseaux qui arrosent le territoire. Un grand nombre se fixa près des remparts; on en vit qui grimpaient sur les collines et cherchaient un asyle dans le fond des cavernes. Les marins, s'embarquant avec leurs familles sur des vaisseaux et sur des barques, se tinrent au large dans le port ou dans la rade, et présentèrent ainsi, au milieu des eaux, une ville flottante.

La confusion est extrême; le mal va toujpurs croissant; la disette devient menaçante. Les officiers de la garnison du fort Saint- Jean annoncent que le blé leur manque, et que si la commune ne leur en fournit pas, ils viendront en prendre par force. Les échevins répondent avec noblesse que si on violente les citoyens, on les verra à leur tête pour les défendre. On brûle dans les rues une grande quantité de soufre , on parfume aussi l'intérieur des maisons. Inutiles mesures ! Le fléau dévorant exerce d'épouvantables ravages. La plupart des conseillers municipaux prennent la fuite; ceux qui restent se réunissent journellement sous la présidence du marquis de Pilles, viguier. Cette assemblée désigne cent cinquante commissaires dans les cinq paroisses de la ville, pour veiller aux besoins des pauvres et faire tout ce qu'exige le salut public. Le chevalier Roze est nommé commissaire général du quartier de Rive-Neuve.

En ces extrémités, Chicoyneau et Verny, médecins de Montpellier, et Michel , chirurgien en la même université, prirent la route de Marseille, par ordre de Philippe de Bourbon, duc d'Orléans, régent du royaume. Ils arrivèrent a la barrière, le 12 août, et on leur envoya une voiture d'honneur. Le viguier et les échevins les prièrent de venir h l'hôtel de ville où furent convoqués tous les médecins et tous les chirurgiens marseillais. Ils se rendirent a cette invitation, et,

après avoir long-temps conféré sur les symptômes de la maladie, ils arrêtèrent d'aller ensemble visiter les malades des hôpitaux et ceux des divers quartiers de la ville.

La fête de saint Roch arriva. Un vœu forme pour la cessation de la peste Pavait établie. Depuis plusieurs siècles , on la célébrait avec pompe ; et dans une procession solennelle, on portait le buste du saint. De Pilles et les échevins voulurent empêcher cette cérémonie pour éviter toute communication dangereuse ; mais il leur fallut céder aux désirs manifestés avec violence par un peuple furieux dans sa dévotion, et ils assistèrent eux-mêmes à la procession, entourés de hallebar diers.

Le lendemain, 17 août, les docteurs de Montpellier annoncèrent aux magistrats que la peste régnait véritablement dans Marseille. On jugea prudent de dissimuler ; on afficha même un avis portant que le mal n'était qu'une fièvre contagieuse qui cesserait bientôt par les secours qu'on allait recevoir de tous côtés.

Hélas! on ne pouvait plus s'abuser. Chicoyneau, Verny et Michel sortirent à la hâte ; et , vers la fin du mois d'août, le fléau déchaîna toutes ses fureurs dans la cité désolée. Quel tableau déchirant ! Les églises désertes; les boutiques fermées; les travaux suspendus; le commerce interdit; le cours de la justice arrêté ; les vols sans répression ;

des cris lamentables ; des hurlements affreux ; la mort, partout la mort sous une face hideuse ; les galères retirées du quai et enfermées dans une cstarnde du coté de l'arsenal où les ponts sont levés et de hautes barrières posées ; tous les vaisseaux marchands hors de l'amarre et à l'écart. Les liens de famille se rompent; les sentiments de la nature et de l'amitié sont étouffés. Les malades devenus un objet d'horreur, sans meubles, couverts de haillons, n'ont à côté d'eux qu'une cruche d'eau et rendent le dernier soupir dans des mouvements convulsifs; d'autres chassés de leurs maisons viennent s'asseoir sur le seuil de la porte, et en sont encore chassés. Il est pourtant quelques nobles coeurs que Pégoïsme ne dessèche pas et que la crainte ne rend point barbares. Ceux-là savent remplir les devoirs de père, de fils ou d'époux. Un homme éploré, tenant un crucifix d'une main et un cierge de l'autre, porte sur les épaules sa femme qui vient d'expirer dans ses bras, et va l'ensevelir au cimetière de la Major. L'amour aussi a ses martyrs, et des amants désespérés s'arrachen t des bras de leurs parents éperdus pour aller soigner leurs maîtresses souffrantes. Des malheureux, dans un désespoir frénétique , les yeux étincelants, le visage livide, se jettent par la fenêtre, et leurs corps demi-nus gissent sur le pavé avec le ventre ouvert et la tête brisée. On en voit qui trempent dans le ruisseau une

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