II
son régime municipal était une espèce d'aristocratie qui plaçait toute l'autorité dans les mains des principaux citoyens, cl excluait l'intervention des classes inférieures. Quoi qu'il en soit, les nobles n'y jouissaient pas de l'exemption des charges et n'obtenaient aucune franchise pour le paiement des tributs. Rien de plus vicieux que le système d'impositions adopté constamment par le conseil de ville. Ces impôts, établis sur les objets de première nécessité, ne distinguaient pas la plus grande opulence de la plus affreuse misère En vain le peuple réclamait une répartition plus juste; il n'avait aucune part à l'administration. L'intendant de Provence soutenait les abus; les plaintes n'étaient point écoutées, et la cupidité, réunie a la puissance, bravait l'indignation de la multitude.
Les intérêts mercantiles de Marseille avaient atteint un haut degré de prospérité : il entrait annuellement dans le port environ quatre mille navires 1 , et son commerce général était évalué
1 Savoir : des îles françaises de l'Amérique, qo à too; du Levant et de Barbarie, 4 à 5oo; des ports de France dans l'Océan, i5o; de la pèche de la morue à Terre-Neuve, 40 à 5o; des ports de l'Italie, 1 1 à 1 ,3oo; des ports d'Espagne, 3oo à 35o; du cabotage de la Provence et du Languedoc, 400; des ports du Nord , 1 5o ; bateaux ou petits navires qui apportent du fruit, du bois de chauffage, charbon et autres provisions , 1,000. — En tout, 4,000 navires.
à 358 millions de livres tournois 1 . La branche de Turquie et de Barbarie était la plus considérable; elle s'élevait à 92 millions. Les importations et les exportations les plus considérables se faisaient a Smyrne, a Constantinople , a Salonique, à Alexandrie d'Egypte, et h Alep par le port d'Alexandrette. Les relations avec Chypre n'étaient pas sans utilité ; mais le commerce des îles de l'Archipel avait peu d'importance. Les Européens ne possédaient des établissements que dans Candie, qui fournissait à Marseille divers chargements d'huile d'olive, de la cire jaune et des laines de mouton. La Morée, accablée sous la verge d'une ignoble tyrannie, et manquant de bras pour la culture des terres , n'offrait pas de grandes ressources. Marseille entretenait des rapports beaucoup plus avantageux avec Tunis, Alger, Tripoli, le petit fort de la Calle et le royaume de Maroc.
Cette ville expédiait tous les ans pour les Antilles et Cayenne une centaine de navires de deux cents jusques à sept cents tonneaux. Leurs cargaisons étaient assorties en vins de Provence , eaux-de-vie, huile, savon, liqueurs, légumes, farines, fruits secs, riz, morue, souliers, toiles , soieries, indiennes, dorures, dentelles et mou-
• Ce chiffre n'exprime pas seulement la valeur des .marchandises exportées et importées, mais encore les profits que le vendeur est censé faire , tous les frais que nécessitent les transactions, plus les sommes que coûte la navigation.
choirs. La branche du commerce d'Amérique occupait un capital de 15 a 18 millions pour l'exportation de Marseille, et 20 a 22 millions pour l'importation des sucres, cafés, indigos, cuirs, cacaos, cotons en laine, et autres produits des colonies!
Depuis la suppression de la compagnie française des Indes et la liberté de ce commerce , il partait annuellement de Marseille trois ou quatre vaisseaux de 300 à 600 tonneaux avec des cargaisons assorties pour llle-de-France et l'Ile-Bourbon , la côtedeCoromandel, le Bengale et la Mer-Rouge. On faisait entrer dans les expéditions des vins de Provence, des eaux-de-vie, des huiles, des savons, des draps du Languedoc, du plomb, du cuivre et du corail ouvré. La branche du commerce des Indes formait un objet de 3 millions ; elle aurait été poussée plus loin , si les armateurs de Marseille n'eussent pas été obligés de faire le retour de leurs vaisseaux au port de Loricnt.
Les Marseillais ne se livraient guère h l'exécrable trafic pratiqué sur la côte de Guinée. Ils ne faisaient qu'une ou deux expéditions Tannée , et quelquefois point. La longueur des termes auxquels on était en usage de vendre les nègres à St.-Domingue et a la Martinique dégoûtait les armateurs provençaux.
4 millions provenaient de la vente de 40 à 50 chargements de morue de Terre-Neuve.
DE MARSEILLE. m
Le commerce des grains était actif à Marseille; on en voyait journellement arriver des chargements d'Ancône, de Trieste et de divers ports du golfe Adriatique, du royaume des Deux-Siciles, des états du Pape, de la Toscane, de la Bourgogne par la descente du Rhône , de la Hollande, de Hambourg et de la mer Baltique. Marseille était ainsi en état d'approvisionner toutes les contrées qui manquaient de blé , et c'est à elle que recouraient annuellement l'Espagne, le Portugal, la rivière de Gênes et la Provence : on évaluait ce commerce à 6 millions '.
L'Espagne fournissait à Marseille les soudes les plus estimées pour la fabrication du savon ; elle y envoyait aussi des aluns , du plomb, de l'argcntvif , de la graine de vermillon, des amandes et du safran. Il sortait autrefois beaucoup de soieries de Valence et de Murcie ; mais il en venait très peu depuis quelques années.
Cadix était alors l'entrepôt du commerce des Indes , et Marseille tirait de cette ville favorisée
' Sans y comprendre les grains que fournissaient les échelles du Levant et la Barbarie. Ce commerce particulier se trouvait compris dans les 9a millions dont nous avons parlé.
Les négociants marseillais avaient toujours dans leurs magasins des approvisionnements considérables ; on y voyait souvent une quantité de i5o,ooo a 200,000 charges.
La consommation de la ville et de son territoire était d'environ 180,000 charges Tannée.
environ 600 barils de cochenille , de l'indigo- Guatimalo , des cuirs de Buenos - Ayres en très grande quantité , du cuivre du Pérou et du Mexique , de la laine de Vigogne 7 des laines fines la* vées, du cacao de Caraque, de la vanille, des piastres et des lingots d'or et d'argent. Cadix expédiait toutes les années à Marseille trente ou quarante navires chargés de ces articles précieux. Les piastres et les lingots pouvaient être calculés à 15 millions.
On faisait h Marseille annuellement 150 millions d'assurances pour tous les voyages et sur tous les pavillons. L'assurance s'établissait par contrat qui donnait hypothèque sur les biens de l'assureur , et chaque négociant accrédité était assureur s'il voulait l'être
L'industrie manufacturière florissait comme le commerce maritime. Les tanneries n'avaient rien perdu de leur antique splendeur. Les fabriques de savon étaient toujours renommées; toutes les provinces du royaume , les colonies françaises et les nations de l'Europe y faisaient des achats immenses Les manufactures de chapeaux, de
' Les primes pour aller au Levant coûtaient de i à i i/t °/0, et même prix pour le retour; pour aller en Amérique, 1 1/2%» et pour le retour 2 °/D; pour aller aux Indes et en revenir,
4 °/o en temPs de paix.
* Les fabriques de savon , pour le seul achat des matières et pour la main-d'œuvre, formaient un objet de i5 millions; la vente formait une somme beaucoup plus considérable.
coton et des 61s de poil de chèvre, obtenaient beaucoup de succès. Le lavage des laines de toute qualité était considérable '. La fabrication des salaisons procurait de grands bénéfices ; celle des cierges éloignait toute concurrence, parce que la salubrité du climat et la pureté de l'air donnaient une supériorité incontestable au blanchissage des cires que le commerce du Levant fournissait en abondance. Les raffineries de sucre et de soufre, les parfumeries, les tapisseries peintes a l'huile et les verreries formaient un objet important. Les fabriques de tuiles, de chandelles, d'amidon , de cartes à jouer, étaient nombreuses et jouissaient d'une réputation méritée; celles de faïence avaient acquis un tel degré de perfection qu'elles rivalisaient avec la porcelaine \
1 Les manufactures de drap du Languedoc consommaient la plus grande partie de ces laines lavées.
1 A cette époque, il y avait à Marseille 38 fabriques de savon qui renfermaient 170 chaudières, et occupaient 1,000 ouvriers pendant 9 mois de Tannée; 40 fabriques de chapeaux, dont la principale consommation se faisait en Espagne et dans les îles espagnoles : cette fabrication occupait toute Tannée environ 5oo ouvriers et autant de femmes ; 12 raffineries de sucre; 10 fabriques de faïence; une de porcelaine; ia fabriques indiennes peintes; 20 fabriques de bas de soie; 12 à voiles; une manufacture d'étoffes en or et en argent; une de tabac haché; a fabriques de tapisseries; 20 de liqueurs; 10 d'amidon; 8 de verre; 10 tanneries; 3 de marroquins en couleur; une papeterie; 1 fabriques eau- de- vie; G de chan-
Les annales du commerce marseillais offraient des noms mémorables et chers h la patrie , des noms qui se recommandaient à l'estime publique par une probité héréditaire ou par des qualités supérieures: Remuzat, Bruny, Maurelet, Navel, Cathelin, Fabron , Magy, Latil, Guillermy, Luc Martin, Chavignot, Gravier, David, et le généreux Borrély, qui fit le plus noble usage de son opulence 1 ; et le célèbre Georges Roux de Corse, honoré du titre de conseiller d'état; négociant a jamais célèbre qui arma des vaisseaux contre la Grande-Bretagne, et dont le manifeste de guerre commença par ces mots : Georges de Corse à Georges dJ Angleterre a ; homme singulier qui donnait beaucoup au hasard et très peu à la prévoyance3.
On faisait d'assez bonnes études au collège de
délies; a de corail ouvré; 4 fabriques de gants; 7 de bougies; 1 de bonnets de laine; une de vitriol; 4 de soufre en canons; 3 teintures de coton filé rouge; 4 fabriques de plomb à giboyer ; diverses teintures pour les draps et étoffes ; diverses fabriques de souliers pour l'Amérique.
* Borrély fit construire le château qui porte son nom.
■ Georges Roux édifia pour son habitation l'hôtel actuel de la préfecture. En i8o5, le comte de Glandevès, son gendre, vendit cet hôtel à la ville de Marseille pour 220)000 francs.
3 II ne faisait jamais assurer. Il paria deux fois qu'un de ses vaisseaux arriverait de la Martinique le jour et Pheure qu'il avait fixé, et il gagna : ludum insolcntem ludere pertinax.
Il éprouva tous les revers de la fortune, après avoir été comblé de toutes ses faveurs.
zed by Googl
la ville, sous la direction des oratoriens; cet établissement possédait une belle bibliothèque , une collection d'antiques et un cabinet d'histoire naturelle ; le professeur de rhétorique portait le titre d'orateur de Marseille. En 1719, Matignon , abbé de St.-Victor, avait fondé à perpétuité treize bourses pour la classe de philosophie, qui durait deux ans ; onze commissaires 1 formaient le bureau chargé d'examiner au concours les jeunes candidats.
Mourraille , esprit solide et vaste qui cultivait avec passion toutes les sciences abstraites , savait donner par l'activité de ses travaux une impulsion utile à l'académie de Marseille dont il était secrétaire. Cette compagnie avait causé de l'émotion dans la république des lettres en mettant au concours 9 l'éloge de La Fontaine. La palme fut vivement disputée par des rivaux illustres : Chamfort et Laharpe entrèrent dans la lice ; le premier fut vainqueur, et le public confirma le jugement de l'académie.
L'abbé Raynal , proscrit par le parlement de Paris, vivait paisible à Marseille, oii il se proposait de finir ses jours. Cet écrivain, quelquefois
* C'est-à-dire, trois députés de la cathédrale, trois de l'abbaye de Saint-Victor, deux de la mission de France, un de rhôtel-dc-villc , le supérieur de l'oratoire et le préfet du collège.
» En 1773.
éloquent quoique déclamateur, voulut favoriser le développement d'une question d'utilité publique, et fit remettre 1 ,200 francs au trésorier de l'académie 1 , sans prendre l'initiative pour le choix du sujet. L'ouvrage de Beccaria sur les délits et les peines obtenait les suffrages de tous les hommes éclairés ; d'Alembert et Voltaire , en le commentant, lui avaient donné une vogue immense. L'académie, qui connaissait la prédilection de Raynal pour cet ordre de pensées philosophiques, crut lui plaire en proposant ainsi le sujet du prix : La sévérité des lois diminue-t-elle le nombre des crimes dans mie nation déjà dépravée ? Raynal approuva la question ; de nombreux concurrents se présentèrent , et Eymar de Marseille fut vainqueur dans cette lutte honorable.
Un homme de lettres, nommé Beaugeard, publiait à Marseille, depuis le 17 avril 1781, une feuille qui paraissait trois fois la semaine sous le titre de Journal de Provence; elle embrassait la littérature, les arts et le commerce ; mais l'imprimerie, qui a changé le sort de l'Europe, et qui est destinée k changer la face du monde, était alors en état de suspicion et traitée en ennemie. La censure régnait ignoble et capricieuse ; sceptre de fer, lois insensées qui pesaient
• En 1785.
zed by Googl
lâchement sur la raison de l'homme , comme si les trésors de cette intelligence qui façonne le globe à notre usage et nous rapproche de Dieu pouvaient jamais devenir le patrimoine de la police ! Un inspecteur royal , assisté des syndics et des adjoints de la communauté des imprimeurs et des libraires, vérifiait les ballots et les paquets de livres qui entraient dans la ville ; l'édit du 1 7 juillet 1776 punissait d'une amende de 300 francs les capitaines et les voituriers en contravention. C'était pitié de voir les tristes efforts du despotisme aux abois; car, enfin, il prenait bien mal son temps pour forger ses honteuses chaînes. A Marseille, plus que dans le reste de la France, on parlait patriotisme dans un langage brûlant ; les mots de réforme , de félicité publique , de souveraineté populaire, ces mots magiques qui toujours auront de l'écho dans les ames bien faites, s'y répétaient avec ivresse ; les citoyens les plus influents, les négociants les plus riches dirigeaient le mouvement. On eût pourtant trouvé un peu d'égoïsme au fond de leurs principes; car, croyezle, la fortune est corruptrice, et ce n'est pas dans les rangs élevés de la société qu'il faut aller chercher les vertus sincères et le vrai désintéressement. Ces hommes s'indignaient de voir audessus d'eux des distinctions nobiliaires ; surtout ils ne pardonnaient pas au parlement sa morgue vaniteuse : mais la cause sacrée du peuple , mais
le triomphe de l'cgalitc étaient pour eux choses secondaires. Rien n'est méprisable comme ce faste d'indépendance hypocrite qui dissimule mal une étroite pensée d'orgueil , ou un sentiment secret de dépit et de jalousie. L'aristocratie de la naissance est une sotte iniquité, mais elle est toujours moins brutale que celle des richesses.
L'établissement de la cour plénière et des grands bailliages 1 produisit à Marseille une vire fermentation, et la sénéchaussée, ne séparant pas sa cause de celle du parlement d'Aix, adhéra aux principes de cette cour souveraine , dans une audience extraordinaire à laquelle assistèrent les avocats et les procureurs. Le barreau marseillais possédait alors de belles renommées. Lavabre, Villecrose et Lcjourdan unissaient les charmes de la diction à la science du droit. Bar bar oui, sensible à la gloire , affectueux et vif, les suivait dans la carrière -, beau jeune homme *, doué par
* La cour plénière était un grand conseil composé de pairs, d'évèques, de magistrats et de généraux, qui devait enregistrer les actes royaux et juger en dernier ressort pour toute l'étendue du royaume.
Le nombre des conseillers au parlement de Provence fat réduit à quarante. On créa deux grands bailliages, l'un à Aix, l'autre à Digne , pour juger en dernier ressort jusqu'à la valeur de 4,000 fr., et on donna aux sénéchaussées le nom de présidiaux , pour juger sans appel jusqu'à la moitié de cette somme.
• Il était né en 1767.
Madame Rolland dit dans ses mémoires : Barbarouxy dont
DE MARSEILLE. 4n
la nature d'un caractère ardent, d'une amc cxpansive et ficre. Le cœur indépendant de ce noble enfant de Marseille s'était nourri de doctrines républicaines. Rigordy, retiré depuis peu de temps à la Martinique , où il exerçait avec succès sa noble profession , avait laissé dans sa ville natale les plus nobles souvenirs ; jurisconsulte étonnant par la profondeur de ses connaissances , par la finesse de ses vues et par la rectitude de son esprit 1 .
L'opinion publique demandait la convocation des états-généraux du royaume. Louis xvi sursit a l'établissement de la cour plénière, et le parlement d'Aix reprit ses fonctions. D'Isnard, maire de Marseille , avait déjà été appelé par le roi à la première assemblée des notables. Le marquis de Gaillard, son successeur, assista a la seconde assemblée, et fit partie du premier bureau présidé par Monsieur. Il pensa que le tiers- état devait avoir trois députés contre un de chacun des deux premiers ordres; il déclara pourtant qu'il lui paraissait plus convenable que les états-
les peintres ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour
1 Rigordy, nomme, plus de vingt ans après, président du tribunal de première instance de Marseille , sut se concilier, par la noblesse de son caractère et par ses hautes vertus , la confiance et l'estime de ses compatriotes.
Né à Marseille le a mai 1754, il y est mort le 27 mai 1827.
4!i HISTOIRE
généraux opinassent par ordre que par tête ; qu'au reste , eux seuls pouvaient déterminer la règle de leurs suffrages.
Le conseil municipal de Marseille s'assembla le 29 décembre 1788, pour délibérer sur ces questions importantes. Son opinion fut, 1° que le tiers-état était fondé à solliciter un nombre de représentants supérieur à celui des deux premiers ordres réunis, pour corriger par la prépondérance du nombre les avantages que le crédit ci les dignités assuraient au clergé et à la noblesse; 2* que, pour ne pas rendre illusoire cette supériorité dans le nombre des voix, les votes devaient être recueillis par tête et non par ordre.
Ces questions intéressaient toute la nation; mais il en était une spécialement relative k Marseille : la ville devait-elle députer pour chacun des trois ordres, ou ses représentants devaient-ils seulement être admis et faire nombre dans le tiers-état?
Le conseil municipal considéra que le véritable intérêt de Marseille plaçait l'universalité de ses habitants dans Tordre du tiers; qu'elle devait, en conséquence, députer en corps de ville et de communauté, sans distinction de classe, et que la place de tous ses mandataires était dans le troisième ordre.
Le 17 janvier 1789, de Gaillard exposa au conseil municipal les motifs de son opinion dans
DE MARSEILLE. ils
l'assemblée des notables. Joseph Capus, assesseur, fit des observations qui tendaient à soutenir l'avis émis le 29 décembre précédent, et le conseil se borna a voter l'impression des deux discours. Il n'avait plus a délibérer sur toutes ces questions devenues inutiles ; car les lettres patentes du roi venaient de convoquer le comté de Provence et les terres adjacentes , comme s'ils eussent été partie intégrante du royaume. Ce fut dans ces circonstances que se réunirent à Aix les états de Provence, suspendus depuis 1G39. La éclata une scission complète entre les communes et le corps des seigneurs de fiefs; la brilla, puissant par la parole, l'immortel Mirabeau. Le pays était dans l'effervescence. Les états se séparèrent, sans avoir pu s'entendre sur leur forme constitutive et sur la contribution aux charges publiques.
Les trois ordres s'assemblèrent séparément pour la nomination des députés aux états-généraux, le tiers-état par communes, le clergé par diocèses et dans les cités épiscopales , la noblesse dans les villes principales des sénéchaussées. Ces
Ml
des électeurs. Le bas clergé provençal , non possesseur de bénéfices consistoriaux , déclara dans sa réunion particulière que ses représentants aux états -généraux du royaume délibéreraient par tete et non par ordre ; qu'ils consentiraient au paiement de toutes les charges publiques de la
41(i HISTOIRE
province d'une manière proportionnelle aux facultés de chacun.
L'assemblée électorale de Marseille se proposait de nommer Mirabeau , lorsqu'on apprit qu'il venait d'être nommé à Aix. Cette nouvelle ne changea pas la détermination des Marseillais, qui tenaient à honneur de l'avoir pour représentant, et le grand orateur, si fort en possession d'une célébrité immense, fut élu par le tiers-»état, aux applaudissements de toute la cité. Plusieurs corps de métier désiraient que les électeurs proclamassent aussi le nom de Raynal , et la corporation des ouvriers cordonniers manifesta ce vœu avec le plus de chaleur. On répandit dans le public un pompeux éloge de l'auteur de Y Histoire philosophique; mais Raynal, dans sa vieillesse, n'aspirait plus qu'au repos, et la majorité des électeurs marseillais connaissait sa résolution. Apres Mirabeau, les députés nommés furent de Villeneuve-Bargemont, comte de St.- Victor, et Davin , chanoine de St.-Martin , pour le clergé ; de Cipicres et de Sinéty, chevaliers de St.-Louis , pour la noblesse; Lejean, Roussier, Liquier et Labbat, négociants, pour le tiers-état. Peloux, aussi négociant, et Gastelanet , notaire, leur furent adjoints comme suppléants.
Les commissaires du tiers -état annoncèrent officiellement à Mirabeau sa nomination , et les Marseillais espéraient que dans son option il
donnerait la préférence k leur ville, berceau de ses ancêtres Une vive douleur s'empara des esprits, lorsqu'il annonça que de hautes raisons politiques le forçaient h opter pour Aix \ Les commissaires du tiers-état redoublèrent leurs instances auprès de Mirabeau, et Martin, fils d'André, lié avec lui d'une étroite amitié, le supplia de changer de résolution : Mirabeau fut inébranlable. 11 répondit aux commissaires : « J'ai eu « l'honneur de vous faire part des motifs de mon « option ; j'ai épuisé mon courage h écrire la <( lettre qui les renferme, et vous venez de mettre « ma sensibilité a une nouvelle épreuve. 0 Mar- « seille , ville antique , ville superbe , asile de la « liberté , puisse la régénération qui se prépare « pour le royaume verser sur toi tous ses bien- « faits !... Je vous en conjure, messieurs, veuillez
1 La famille des Riquetti, originaire de Naples, avait choisi Marseille pour résidence, à son arrivée en Provence.
* Mirabeau, dans sa lettre aux Marseillais, fait valoir, entre autres considérations qui ont déterminé son choix, que les états de Provence ne sont que suspendus , et que sa présence y est nécessaire , parce qu'il y a bien des abus à réformer dans la constitution du comté. Il ajoute : « Cette cause, j'ose « le dire , est bien plus encore celle de la province , c'est-à- « «lire du peuple et des communes en général , que celle de « la ville de Marseille , dont la prospérité jusqu'à un certain « point tient à d'autres principes et à d'autres lois. J'avais « donc contracté des engagements avant ceux que ma recon- « naissance m'a imposés. Ma carrière est commencée ; j'avais « un poste, et je ne puis le déserter. »