‹ Histoire de MarseilleChapitre 16 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

« faire agréer aux électeurs mes profondes excuu ses, je dirai même, mes regrets. Je suis, je serai u le député de la ville de Marseille par mes ef- » forts à seconder ses véritables intérêts. Tout a député, s'il connaît ses fonctions, doit être le a député du royaume. Admis dans la lice , j'y « recevrai toute l'influence de vos suffrages ; je <( profiterai des lumières de vos honorables man- « dataires ; je me regarderai comme leur frère , a né du même scrutin. Que me manque-t-il pour « avoir ce titre ? vôtre suffrage ? J'ai eu le bon- « heur de l'obtenir. Mon cœur, mes efforts? ils « sont à vous et à jamais. »

Mirabeau se rendit bientôt à Marseille , et il y fut reçu comme un triomphateur, au milieu des élans de l'allégresse publique ; les femmes lui présentaient leurs enfants , on jetait sur son carrosse des rameaux d'olivier et de laurier , on baisait les roues de ce carrosse , et la joie tenait du délire ; la ville entière retentissait des cris de vive la liberté, vive le protecteur du peuple! C'était un beau spectacle ; nous ne verrons pas son pareil maintenant que nos émotions sont usées par des scènes terribles, par des catastrophes étourdissantes ; alors les habitudes avaient moins de réserve, et les esprits plus d'abandon ; mais aussi, dans ces têtes méridionales, toutes les opinions étaient des passions mobiles et fougueuses : les leçons du malheur manquaient à ce patrio-

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iismc inexpérimenté qui embrassait avec plus de conviction que de prudence des systèmes confus et des théories décevantes.

Une foule immense accompagnait sans cesse Mirabeau ', qui recevait partout sur son passage des marques bruyantes d'admiration et d'amour. Des feux de joie étaient brûlés , et des danses perpétuelles établies devant sa porte. Les compagnies de quartier lui rendirent les honneurs militaires, et les négociants lui donnèrent des fêtes brillantes. Rien ne saurait peindre l'enthousiasme que sa présence excita au Grand-Théâtre ; on le plaça au centre de la galerie , et , pendant que madame Dolle lisait à haute voix un quatrain à sa louange % madame Tiran, mère de celle-ci, posa sur sa tête une couronne de laurier. Le peuple l'accompagna chez lui avec quatre-

• Les échevins, passant sur le port pour se rendre à l'hôtelde-ville, virent s'avancer Mirabeau suivi d'un grand cortège populaire. Ils craignirent de recevoir quelque insulte, et se réfugièrent dans une boutique. Un jeune homme afficha aussitôt sur la porte ces mots : refugium peccatorum.

• Nous lui devons cet hommage flatteur ; Il nous apprend ce que nous sommes :

Son père fut l'ami des hommes , Le 61s en est le bienfaiteur.

Les vers suivants furent aussi lus] au milieu des acclamations:

Peuple , tous le voye* , votre auguste soutien ; Tyrans , voilà celui qui vous réduit en poudre :

Four nous , c'est le dieu citoyen :

Pour vous, c'esl le dieu de la foudre.

vingts flambeaux et la musique du régiment de Vexin, qui était en garnison dans les forts.

Mirabeau, après avoir passé plusieurs jours à Marseille , en sortit pour retourner k Aix ; cinq cents jeunes gens des plus distingués de la ville le précédèrent a cheval , et trois cents carrosses le suivirent. Toute la population fut en mouvement , et des fenêtres furent louées deux louis pour voir défiler ce cortège magnifique. Des citoyens d'Aix, aussi k cheval, vinrent jusqu'à mi-chemin k la rencontre des Marseillais, et tous ensemble ils firent vers le soir une entrée triomphante dans la capitale de la Provence , au bruit des bottes et des fanfares ; chaque cavalier portait une torche a la main. Mirabeau, rendu chez lui, parut k son balcon , qu'on avait orné de guirlandes , et exprima toute sa gratitude au peuple qui Tidolàtrait ; puis , s'adressant a la jeunesse marseillaise , il lui témoigna les mêmes sentiments avec l'accent d'une vive sensibilité. Toute la nuit fut employée k donner des sérénades aux partisans de la cause du tiers-état, et le lendemain au matin la jeunesse d'Aix offrit un repas fraternel a celle de Marseille, qui l'accepta et qui se mit ensuite en route pour regagner ses foyers. La séparation se fit k la Rotonde , et Mirabeau s'y trouva; un jeune Marseillais lui dit : « Vous ne « devez pas nos hommages k votre rang ; ils sont « purs, unanimes et libres : que vos ennemis

« n'ont-ils été témoins de ces scènes attendrait santés où le héros citoyen s'est vu plus puissant « qu'un monarque ; entouré, pressé, couronné, « chéri de tous les citoyens d'une cité immense ! « Que dis-je , vos ennemis ? ils sont devenus les « nôtres : nous leur vouons une haine éternelle. « Allez , achevez votre sublime ouvrage ; vous (t aurez pour guide et pour appui la fermeté qui « ne redoute rien, et l'amour du bien public « qui fait tout entreprendre. »

Le parlement et la noblesse d'Àix s'alarmèrent de ces démonstrations; les échevins de Marseille manifestèrent les mêmes craintes , et le comte de Caraman , commandant de la province , fut prié de faire cesser ce qu'une aristocratie insolente osait appeler un scandale ; mais Caraman , retenu par les ordres de la cour qui lui prescrivait de n'agir qu'avec prudence , ne prit aucune mesure de rigueur.

Cependant une insurrection populaire se préparait à Marseille. Les fournitures des boucheries venaient d'être mises aux enchères, et une compagnie offrait de s'en charger à des conditions plus avantageuses qu'un fermier nommé Rebufel, dont la fortune était un scandale public. La protection ou l'argent écartèrent cette compagnie, et le bruit courut qu'elle avait reçu 24,000 francs pour se désister. Rebufel, non content du renouvellement de son bail, osa réclamer une aug-

mentation de prix; alors des ouvriers vinrent présenter leurs griefs aux échevins, et quelquesuns d'entre eux cassèrent les vitres de l'hôtel-de~ ville. Il y eut a la plaine St.-Michel un attroupement considérable, et plusieurs orateurs déclamèrent: les uns voulaient aller mettre tout à feu et à sang chez les protecteurs du fermier ; d'autres étaient d'avis de faire rendre un compte prompt et fidèle à tous ceux qui avaient eu la manutention des deniers publics; les plus modérés disaient qu'il fallait demander au conseil municipal une diminution sur le prix du pain et de la viande et sur les droits d'entrée, sauf de revenir ensuite sur la reddition des comptes.

Quoique ce dernier avis eût prévalu , la populace pilla la maison de Rebufel le 23 mars t789. Les échevins ordonnèrent à Boycr et h Guizon, capitaines de quartier, d'aller rétablir Tordre; ceux-ci se transportèrent sur le théâtre de la dévastation, avec une troupe de jeunes gens qui se réunissaient habituellement dans le café d'un nommé François. Le succès couronna leurs efforts, et le calme parut régner. Bientôt on apprit qu'une horde de brigands étrangers menaçait de livrer au pillage les magasins de la Rive-Neuve; les jeunes gens s'armèrent aussitôt et se constituèrent en garde citoyenne, sans autre marque distinctive qu'un pouf et une cocarde; ils dispersèrent les malfaiteurs et assurèrent la tranquillité de la ville.

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Tous les partisans de la liberté vinrent grossir les rangs de cette -garde naissante, qui sollicita la réforme des abus et un système d'impositions plus équitable. Le conseil municipal crut que les circonstances lui commandaient de changer momentanément sa constitution politique; il appela dans son sein des citoyens de toutes les classes et des députés de toutes les corporations : cette assemblée s'appela le conseil des trois ordres. On délibéra de vérifier les anciens comptes de la communauté, et notamment ceux de 1784, époque où les revenus de la ville furent livrés aux déprédations les plus coupables. Le prix du pain et de la viande fut diminué , et Ton nomma une commission de surveillance ; ensuite l'assemblée des trois ordres sortit de l'hôte 1-de- ville, escortée par le corps des portefaix, et publia solennellement sa décision , au milieu de mille cris de joie.

La garde citoyenne choisit ses officiers et reçut sa complète organisation; elle prit pour devise ces mots remarquables : la nation, le roi et la loi1. Ainsi, les Marseillais, sachant s'élever à toute la hauteur des vrais principes politiques, proclamaient le dogme incontestable de la souveraineté du peuple. Les états - généraux n'étaient pas

* La milice citoyenne de Marseille aurait pourtant mieux fait de placer la loi avant le roi, comme le lit plus tard l'assemblée constituante.

encore assemblés, et la France étonnée applaudit à tant d'énergie.

Les ennemis du bien public, tous ceux qui étaient intéressés au monopole des fermes municipales, répandirent des calomnies atroces contre cette garde patriotique, et l'accusèrent de sédition. A la sollicitation de Latour , intendant de Provence et premier président du parlement, le ministère ordonna au comte de Caraman de se rendre à Marseille avec des forces imposantes. De Piles , viguier , députa vers ce commandant Etienne Chompré, Bremond-Julien et J.-F. Lieutaud, pour le supplier de ne pas compromettre la tranquillité de la ville par la violation de ses privilèges. Caraman reçut ces envoyés avec bonté, mais il n'accueillit pas leur demande. Le 20 mai, il partit d'Aix à la tête d'une armée de 8,000 hommes , composée de quatre régiments d'infanterie et de deux de cavalerie 1 ; on y voyait plusieurs canons de campagne et de nombreuses munitions de guerre. Caraman fit arrêter ses troupes à Aren, et de Piles alla à sa rencontre avec quelques personnes de distinction. Pendant leur pourparler , Caraman ordonna à un escadron de dragons d'entrer dans la ville ; cet escadron fut repoussé par des citoyens armés. Le comman-

> I^e royal-marine, le lyonnais, le régiment suis&c d'Ernest, le barrois, le royal-dragon et le lorraine- dragon.

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DE MARSEILLE. i2r,

dant en fit partir deux autres qui n'eurent pas plus de succès. Cédant enfin aux prières du viguier, il déclara qu'il pénétrerait seul dans Marseille. On dressa aussitôt un arc de triomphe à la porte d'Aix ; le général y trouva les quatre échevins et l'avocat Cresp , qui remplissait par intérim les fonctions d'assesseur ; Cresp le complimenta , et Caraman fit son entrée à cheval au milieu de la garde citoyenne ; les bouquetières lui présentèrent des fleurs, et l'une d'elles l'embrassa.

Sa première opération fut d'éloigner du conseil les citoyens dont on l'avait d'abord renforcé ; il le réduisit ainsi a sa constitution ancienne qui était réprouvée par l'opinion publique. Là fut délibéré l'établissement d'une nouvelle milice, et un système bien impolitique présida à sa création. On nomma soixante capitaines : vingt-huit furent pris dans la noblesse , trente-deux parmi les riches négociants, et l'on eut un profond dédain pour les autres classes de citoyens. Le choix des lieutenants fut fait dans le même esprit ; les négociants nommèrent leurs commis; les nobles, leurs créatures. On forma un corps de 1,500 officiers qui adoptèrent un uniforme bleu et ne firent le service que par ostentation ; mais les citoyens ne voulurent pas reconnaître les chefs qu'ils n'avaient pas élus, et il fut impossible de compléter la garde bourgeoise 1 , qui eut tou-

* Cest le nom qui fut donné à cette nouvelle milice.

jours plus d'officiers que de soldats. Les auteurs de ce projet , accablés sous le poids de leur impopularité, sentirent le besoin d'une union intime avec les troupes royales , et ils nommèrent pour commandant -général le chevalier de Damas, colonel du régiment de Vexin.

Caraman, obligé de céder aux vœux que manifestaient avec énergie toutes les corporations, rétablit le conseil des trois ordres, qui fut même renforcé de vingt-quatre commissaires nommés par une réunion de six mille patriotes. La nouvelle de la prise de la Bastille faisait fermenter les esprits. Il était temps de discuter les griefs du peuple. Le 30 juillet, l'assemblée déclara l'intendant Latour auteur des calamités de la province. Elle enjoignit en conséquence k la chambre du commerce, au bureau de la santé, aux corps administratifs et a tous les citoyens, de rompre avec lui toute correspondance et toute relation ; elle supplia Caraman de prendre les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour l'éloigner à jamais, et cette délibération fut publiée à son de trompe.

Le lendemain, on fit la motion de réformer la garde bourgeoise ; plusieurs capitaines de cette garde assistaient k la séance : l'un d'eux tira son épée contre un membre de la commune ; les officiers qui gardaient la porte s'introduisirent dans la salle et maltraitèrent quelques conseillers.

L'assemblée se sépara au milieu du plus affreux désordre.

Le peuple fut indigné d'un attentat si téméraire, et Caraman, sentant la nécessité de la réforme demandée, nomma une commission pour l'aider dans ce travail ; on publia qu'elle avait l'intention d'enlever l'uniforme a la milice : c'était assez pour soulever de jeunes officiers jaloux de leur costume ; ils mirent tout en usage pour braver leurs concitoyens , menaces imprudentes, propos séditieux, projets de résistance.

Des affiches invitant le peuple à se rendre a laTourrettepoury vider sa querelle avec la garde bourgeoise, furent placardées le 19 aoiAit dans la nuit. Caraman voulut effacer les impressions funestes que ces provocations pouvaient faire sur des ames ardentes ; il ordonna d'afficher un avis pour annoncer la prochaine réorganisation de la garde ; mais quelques officiers s'efforcèrent d'arrêter l'exécution de cet ordre, et de ce nombre était l'avocat Laget. On en vit qui chargeaient publiquement des fusils, d'autres qui aiguisaient leurs sabres sur les tables des cafés ; et quoiqu'il fut constaté qu'aucun attroupement ne se formait a laTourrette, cette armée d'officiers voulut y marcher.

A son arrivée , elle ordonna à des hommes qui travaillaient de se retirer; un de ces ouvriers fut maltraité par quelques lieutenants ; des enfants

i2S HISTOIRE

poussèrent des huées. Alors, les premiers rangs de la garde bourgeoise , sans Tordre du commandant-général , firent feu sur des personnes sans armes que la curiosité seule avait conduites. Un brigadier, nommé Garcîn, qui venait joindre son corps, reçut trois coups de balle et fut ainsi tué par ses camarades; quarante personnes furent blessées; deux moururent quelques jours après.

La garde bourgeoise se dispersa ; on voyait courir dans les rues des officiers poursuivis par le peuple, qui criait à bas les habits bleus! Une foule immense, traînant le cadavre de Garcin, vint demander vengeance à Caraman et ne le trouva point chez lui ; elle accourut alors chez Laflèche, échevin; là se passa un spectacle affreux : de> brigands, favorisés par la nuit, forcèrent la maison de ce magistrat, dévastèrent ses appartements et brûlèrent ses meubles.

Caraman , croyant par sa présence apaiser les esprits, monte à cheval ; on le force de descendre. Les cris à bas les habits bleus ! redoublent; alors le commandant-général (ait avertir à sos de trompe que les troupes vont entrer. Quelques instants après, les dragons pénètrent dans la ville, puis les suisses; ces troupes chargent le rassemblement et saisissent quelques personnes. Bournissac, prévôt général des maréchaussées de Provence , arrive bientôt à Marseille pour punir les coupables.

On distribua dans la bourse et dans tous les lieux publics des listes portant en titre chefs de brigands, et contenant les noms des plus chauds patriotes: Trophime Rebecquy, Orner Granet, Toussaint Pascal, Barba roux, Auguste Mossy, André Cayol , Blanc-Gilly , Cayol-Richaud ; ces citoyens avaient tous obtenu les suffrages du peuple dans les assemblées primaires, et les premiers ils s'étaient élevés contre tous les abus d'une administration oppressive. Poursuivis parla calomnie, mais forts de leur innocence, ils offrirent publiquement de se constituer prisonniers ; ils sommèrent leurs accusateurs de paraître; aucun ne se montra. Cependant la procédure prévôtalc continuait; instruite sous le nom de Bournissac , elle était en réalité dirigée par La tour. Le prévôt, défendant la cause de l'aristocratie , sous le prétexte de faire respecter les lois, ne s'occupa que de l'injure de la garde bourgeoise qui osait reparaître avec son habit d'uniforme ; il choisit pour procureur du roi l'avocat Laget, et pour assesseur Massel, autre lieutenant dans cette garde. L'assassinat de Garcin ne fut l'objet d'aucune information judiciaire, et l'on chargea de fers Rebecquy, Pascal et Granet; on les jeta dans les cachots du Chateau-d'lf, on les accabla de vexations inquisitoriales. Le peuple, leur prodiguant des marques touchantes d'affection, les honora comme les héros du patriotisme et les martyrs de la liberté ;

son indignation était au comble, et il ne fallait rien moins pour la comprimer que l'armée de Caraman : ce général avait fixé sa demeure dans la citadelle St.-Nicolas.

Sur ces entrefaites, d'André, député d'Ail à l'assemblée nationale , fut envoyé par le roi à Marseille, en qualité de commissaire pacificateur. De concert avec Caraman, il abolit le conseil des trois ordres, divisa la ville et les faubourgs en vingt-quatre quartiers, et convoqua , le 6 octobre, tous les chefs de famille âgés au moins de ^5 ans, pour nommer trois représentants par quartier, chargés de renforcer le conseil municipal ordinaire. Le 31 du même mois, cette nouvelle assemblée représentative de la cité invita Bournissac à suspendre son instruction jusqu'à la promulgation du décret qui allait être rendu sur la procédure criminelle. Celui-ci, irrité d'une démarche aussi honorable pour les accusés, s'en vengea par des rigueurs plus impitoyables encore : il leur refusa le droit de conférer avec leurs conseils.

Suivant les ordres du roi, on procéda, le 25 novembre, dans l'ancienne forme, h l'élection de nouveaux échevins. Gimon aîné, Basile Samatan, Etienne Martin, surnommé le juste, et Jean- Gabriel Merle furent élus. Samatan , désigné comme aristocrate à la haine du peuple, et menacé de mort dans des affiches publiques, donna

sa démission. Ses trois collègues suivirent son exemple, et leurs fonctions furent provisoirement remplies par des conseillers municipaux.

prévôtale qui était pour Marseille un ferment de discorde. Mirabeau tonna contre Bournissac; Chapelier , de Lapoule et l'abbé de Villeneuve- Bargemont parlèrent dans le même sens. Conformément aux conclusions de Goupillot, membre du comité des rapports, rassemblée rendit, le 8 décembre, un décret par lequel l'instruction de cette affaire fut enlevée au prévôt et renvoyée à la sénéchaussée de Marseille.

Le décret sur la constitution des municipalités du royaume donna le droit de suffrage à tous les citoyens actifs, et divisa Marseille et sa banlieue en trente-deux sections pour les opérations électorales. Le corps municipal de cette ville fut composé d'un maire, de vingt conseillers, d'un procureur de la commune et de son substitut, sans voix délibérative. Quarante-deux notables devaient leur être adjoints dans les affaires importantes, et l'assemblée prenait alors le titre de conseil-général de la commune. Les élections commencèrent le 28 janvier 1790. Etienne Martin, proclamé maire, obtint 3555 voix; Lejourdan fut élu procureur de la commune, et Julien- Bremond, substitut. Les sections, voulant donner aux citoyens impliqués dans la procédure prévo*

talc une marque de sollicitude et d'estime , les nommèrent officiers municipaux ou notables '.

Caraman et d'André sortirent de la ville, et la nouvelle municipalité fut installée au milieu des fêtes publiques. Dans une de ses premières séances, elle réclama la liberté de Rebecquy, de Granet et de Pascal , qui venaient d'être transférés à la citadelle S'-Nicolas. Dans une adresse portée a Paris par le comte de Bausset , officier municipal , et par François Blanc , notable , elle dénonça * à rassemblée nationale les attentats de Bournissac, rebelle aux décrets de cette assemblée. Ensuite elle cassa la garde bourgeoise et forma une garde nationale, dont les chefs, élus par le peuple, réunirent sous les drapeaux de la patrie tous les bons citoyens. Greling en fut nommé commandant- général.

Le territoire français fut divisé en quatrevingt-trois départements , par décret du 26

1 Voici la liste des officiers municipaux : Merle, 3aio. voix; Giraon aîné , 3192; Mourraille , 2833 ; Arnavon , 2765 ; le comte de Reausset, chanoine de Saint -Victor , 2755; J.-F. Lieutaud, a65a ; Bertrand , a6o3 ; Lieutard, 2565 ; Lieutaud oncle, 2509; Blanc-Gilly, 2425; Chompré, 2367; Alléon, 2329; Corail, 225o; J.-B. Fabre, 2i56; Toussaint Pascal , 21 85; Laugier, 2080; Bernard, 2079; Aymar, 2018; Poilvert, 2016; Nitart, aoi3.

Parmi les notables , Orner Granet obtint x 4 3o voix ; Auguste Mossy, i334; Rebecquy, 741.

* Le 19 février 1790.

février 1790. Les départements des Bouches-du- Rliône, du Var et des Basses- Alpes remplacèrent le comté de Provence et les terres adjacentes. Le département des Bouches-du-Rhône eut six districts, dont les chefs-lieux furent Aix, Arles , Marseille, Tarascon, Apt et Salon

Mirabeau obtint le renvoi des troupes de Caraman , et , dans la nuit du 4 au 5 mars , Bournissac , Laget et Massel s'enfuirent travestis.

Le marquis d'Ambert, colonel du régiment royal-marine, fut arrêté a la porte d'Aix * par un détachement de la garde nationale, qui lui demanda son passeport. Il traita cette garde de canaille j et dit qu'il ne reconnaissait que les habits bleus. Comme on le fit descendre de voiture , il osa porter la main sur le capitaine du détachement en l'accablant d'injures : celui-ci se contenta de verbaliser. Le lendemain , les sections s'assemblèrent pour demander au conseil municipal vengeance de cet affront. Pendant que le conseil délibérait, d'Ambcrt épouvanté entra avec Greling pour faire ses excuses. Bientôt un attroupement considérable entoura Phôtel-

• Le décret du 12 octobre 1790 y joignit le district d'Orange. Le a5 juin 1791 , lors de la création du département de Vaucluse, les districts d'Apt et d'Orange furent distraits du département des Bouchcs-du •Rhône, qui resta dans les limites qu'il a aujourd'hui.

* ao mars.

il. iS

de- vil le. Les cris à la lanterne! dominaient mille clameurs confuses parmi lesquelles on entendait ces vœux horribles : qu'on le perce de coups de baïonnette, qu'on le traîne dans les rues, qu'on le coupe par morceaux ! Lejourdan vint annoncer au peuple que d'Ambert serait constitué prisonnier jusqu'à ce que rassemblée nationale eût statue sur son sort. La foule parut satisfaite de cette délibération ; pourtant elle ne se dissipa qu'avec peine. On craignait une catastrophe : le régiment royal-marine pouvait tenter, pendant la nuit, d'enlever son colonel. Six cents hommes de la garde nationale restèrent sous les armes avec plusieurs pièces de canon , et l'on éleva à l'en tour de rhôtel-de-ville des barricades faites avec des barriques remplies de terre. Quatre mille paysans entrèrent dans la ville. Les habitants d'Allauch s'avancèrent aussi , mais ils furent priés de rétrograder pour ne pas augmenter le désordre. Toutes les alarmes se dissipèrent lorsqu'on vit les sous-officiers du régiment fraterniser avec les citoyens.

Les lettres patentes du roi qui sanctionnaient le décret de l'assemblée nationale sur la procédure instruite par Bournissac arrivèrent à Marseille le 1er avril. Le même jour, Rebecquy, Granet et Pascal sortirent de la citadelle Saint- Nicolas et furent conduits en triomphe par dixhuit cents gardes nationaux dans les prisons

royales 1 où ils ne restèrent que quelques instants. Us se dirent malades, et ee prétexte les fit mettre en liberté. L'instruction n'eut aucune suite.

Un autre décret de rassemblée nationale porta que le colonel d'Ambert serait transféré dans les prisons royales et jugé par la sénéchaussée. Le 7 avril , il fut amené au palais de justice avec une escorte de deux mille hommes pour le protéger contre la fureur de la multitude, qui satisfit sa vengeance en poussant des huées. Le surlendemain, Chomel , lieutenant - criminel , crut devoir lui accorder la liberté provisoire. La populace en fut exaspérée , et peu s'en fallut qu'elle n'incendiât la maison de ce magistrat , qui chercha son salut dans la fuite

Un club se forme a avec l'autorisation de la municipalité. 11 prend le titre d'assemblée patriotique des amis de la constitution j et le maire en est élu président 3. La viennent se réunir toutes les victimes des persécutions prévôtales ; là déclament avec violence les plus ardents démocrates. On s'anime, on s'échauffe mutuellement ; on jure une guerre à mort à tous les privilégiés, à tous les oppresseurs du peuple.

1 Le palais de justice.

■ Le il avril.

3 II ne présida pourtant jamais j ses occupations municipales l'en empêchèrent.

4r.G UISTOIKE

En exaltant les vainqueurs de la Bastille , on prend la détermination de s'emparer des forts, monuments odieux d'un despotisme superbe , et d'abattre surtout cette citadelle menaçante élevée par Louis xiv sur Marseille asservie , alors qu'il entra dans ses murs avec tout l'appareil d'un conquérant irrité.

Dans la nuit du 29 au 30 avril , cinquante citoyens de bonne volonté gravirent en silence, et l'arme sous le bras , la montagne de Notre- Dame-de-la-Garde. Divisés en deux détachements, ils se rendirent aux divers postes qu'ils s'étaient assignés. Quatre d'entre eux s'avancèrent vers le pont-levis, et se mirent à l'abri d'une petite muraille qui les cachait aux yeux de la sentinelle. Ceux-ci, à cinq heures du matin, et lorsque le pont-levis se baissa, entrèrent en feignant d'aller entendre la messe. Ensuite , pointant leurs pistolets sur la poitrine de cet homme surpris , ils lui déclarèrent que la nation s'emparait de la forteresse, et que c'était fait de lui s'il disait un mot. Alors, au signal convenu , les deux détachements se précipitèrent dans le fort, culbutèrent la seconde sentinelle et désarmèrent tous les soldats. On arbora sur le donjon le drapeau national avec cette devise : la liberté' ou la mort. A la nouvelle de cet événement, la joie éclata dans la ville, et plusieurs compagnies de la garde nationale vinrent

tambour battant, au pied des remparts, féliciter les cinquante volontaires.

Aussitôt le peuple s'agite 1 : frémissant d'impatience , il veut prendre d'assaut la citadelle Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean , qui avaient fait des approvisionnements considérables. La générale bat dans les sections; les citoyens courent aux armes. Que va faire la municipalité ? personne ne la seconderait, si elle voulait arborer le drapeau rouge et exécuter la loi martiale; le seul parti qui lui reste est de diriger l'élan national. Elle prie de Miran , commandant de la citadelle , de détourner les batteries dirigées sur la ville. Cet officier répond par un refus. Elle lui envoie Arnaud , capitaine dans la milice nationale , pour lui proposer d'admettre dans la place les soldats citoyens et de la garder avec eux. De Miran demande quinze jours pour réfléchir. Arnaud vient rendre compte de sa mission à la municipalité, qui fait avancer plusieurs bataillons avec des pièces d'artillerie. L'intrépide Arnaud , se présentant k la tête de trente hommes , entre seul dans la citadelle et somme le gouverneur de se rendre aux vœux du peuple. 11 le déclare responsable du sang qui peut se verser. On ne vous accorde que trois heures,

ajoute - 1 - il : ce délai passé, les murs sont

• Le même jour, 3o arril.

escalades 3 et vous êtes le premier pendu. La garde nationale d'Allauch, volant au secours de ses frères de Marseille , arrive enseignes déployées, et tous les habitants de la campagne entrent armés dans la ville.

Cent mille citoyens n'attendaient plus que le signal de l'assaut, et le régiment de Vexin ne pouvait faire qu'une résistance vaine , lorsque , vers les trois heures après midi, le conseilgénéral de la commune se présenta chez le commandant et l'invita, au nom de la patrie, a prévenir par une prompte capitulation tous les malheurs dont on était menacé. De Miran signa bientôt, en présence de ses officiers, les articles de la convention , portant que la garde nationale garderait les forts concurremment avec les troupes de ligne , dans la proportion d'un garde national sur cinq soldats. Ainsi cette précaution qui épargnait tant de sang se bornait à une simple surveillance. Quelques compagnies de la milice citoyenne entrèrent dans la citadelle et y arborèrent le drapeau de la liberté. Le conseil de la commune se dirigea ensuite vers le fort Saint-Jean, qui était aussi assiégé par une foule immense. Reçu chez le commandant Calvct, il lui fit la même invitation ; celui-ci promit de s'en rapporter a 1' a\ îs de son conseil de guerre , qu'il assembla sur-le-champ. Le conseil fut d'avis de capituler aux conditions proposées. Le major

de Bausset eut seul une opinion contraire. Son neveu, le comte de Bausset, chanoine de Saint- Victor et conseiller municipal , s'efforça vainement de lui inspirer des sentiments plus pacifiques. Le major, jetant sur le chanoine éploré des regards de colère , repoussa ses prières avec une rudesse imprudente. Il invoqua les lois de l'honneur , et déclara qu'il valait mieux s'ensevelir sous les ruines de la forteresse que de trahir lâchement la confiance du monarque. Il montra un violent désespoir lorsqu'il vit signer la capitulation et la garde nationale entrer victorieuse.

Le lendemain 1er mai, des difficultés s'élevèrent pour la remise des armes , et l'on répandit le faux bruit que le major de Bausset voulait mettre le feu à la poudrière. La générale battit encore dans les quartiers, et les portes de la ville furent fermées , a l'exception de celles d'Aix , de Rome et des Fainéants. La municipalité entre dans le fort, suivie d'une foule considérable. On enlève 3000 fusils qui sont portés a l'hôtel-deville. On cherche de Bausset, en poussant contre lui des clameurs homicides. Ce courageux officier se met une redingote et sort avec un front que l'aspect du danger ne peut faire pâlir. A l'instant reconnu, il se réfugie dans la consigne, et de la dans la boutique du perruquier Mangin, qui la ferme aussitôt. L'infortuné 1 cet asile trom-

peur est le théâtre du sacrifice : c'est là que doit couler jusques à la dernière goutte son sang dont on a soif. Une populace, ivre de vengeance, brise la porte et se précipite sur de Bausset. On lui abat un bras d'un coup de sabre , on lui perce les deux joues d'un coup de baïonnette. Son neveu , aimé du peuple , accourt avec un autre officier municipal, en criant grâce ! grâce ! Ils ne

sont plus qu'à vingt-cinq pas de distance II

n'est plus temps , et le chanoine tombe en défaillance en voyant couper la tête de son oncle , que des monstres à figure humaine placent au bout d'une pique et promènent en triomphe dans la ville épouvantée. Les harengères de Saint- Jean , qui montrent le plus de fureur dans cet attroupement d'assassins , se disputent les dépouilles sanglantes de la victime. Les unes foulent aux pieds son corps défiguré ; d'autres font à l'entour des danses infernales. Elles parlent de le traîner dans les rues a la queue d'un cheval; elles lui arrachent les parties sexuelles , et portent aussi au bout d'une pique cet horrible trophée. Pendant deux jours, elles parcoururent

d'un grand étendard tricolore. A la vue de ces souillures 9 Gimon l'aîné , officier municipal , donna sa démission et fut remplacé par François Blanc.

Grcling venait aussi de se démettre de ses

fonctions de commandant - gênerai de la garde nationale. On offrit successivement sa place à Rebecquy et à Granet , qui la refusèrent. Enfin J. F. Lieutaud , officier municipal , fut nommé. Cet homme , appuyé par Mirabeau , était alors l'idole des riches et du peuple. L'armée marseillaise , composée de trente-deux bataillons 1 et d'une artillerie formidable , s'élevait à 1 8,000 hommes. Barbaroux , qui en était secrétaire-général , et qui bientôt après fut aussi nomme secrétaire -greffier- adjoint de la commune, suffisait a ces occupations par la prodigieuse activité de son intelligence. Il trouvait même le temps de plaider quelques affaires , d'assister aux séances du club et de rédiger avec Esménard a et Bremond-Julien l'Observateur Marseillais, journal patriotique.

Sur l'invitation de la municipalité de Marseille, les députés des communes formant les départements des Bouches-du-Rhône, duVar, et des Basses- Alpes, se réunirent à Brign oies pour y jurer un pacte fédératif tendant a assurer le triomphe des principes constitutionnels et l'exécution des décrets de l'assemblée nationale. Ce

' C'est-à-dire, un par section. Il y avait a4 sections urbaines et 8 rurales.

' Esménard se fit plus tard connaître dans le monde littéraire par son poème de la Navigation.

congrès provençal , composé de deux cent vingt membres, tint sa première séance le 16 mai, dans l'église des cordeliers, sous la présidence de Maurm , maire d'Arles. Lejourdan , député de Marseille, fit lecture d'un mémoire contenant les objets dont il pria ses collègues de s'occuper. Cet illustre avocat dirigea toutes les délibérations de l'assemblée, qui lui donna dans ses procès - verbaux des témoignages d'estime. Ce fut au nom du Dieu qui lit dans le cœur des parjures que tous ces hommes libres formèrent une union fraternelle et civique. Us promirent de s'aider de leurs conseils , de se secourir de leurs armes, de défendre les droits sacrés de la nature cruellement altérés par des siècles d'erreur; ils vouèrent à Panathéme ces mortels insensés qui, sous l'abominable prétexte de venger le ciel qu'ils outragent , vont partout allumant les torches du fanatisme. Nés pour vivre heureux sous les lois d'une égalité patriotique, fiers du beau nom de citoyens français, ils abdiquèrent tout privilège et tout titre qui pouvaient les distinguer de la grande famille. Ils jurèrent enfin de maintenir la constitution jusques a leur dernier soupir

Pendant que cette assemblée délibérait , des mouvements populaires s'opéraient a Marseille.

■ L'assemblée se sépara le ao mai.

Les prisonniers accuses d'avoir pris part au pillage et a l'incendie de la maison de Laflèche tentèrent de s'évader. La garde nationale les contint , mais un rassemblement de femmes demanda a grands cris leur liberté , et le maire fut obligé d'arborer le drapeau rouge au palais de justice. On reçut en même temps par un courrier extraordinaire une lettre du ministre Saint-Priest, à laquelle étaient joints un décret de l'assemblée nationale et un ordre du Roi , portant que la milice citoyenne évacuerait les forts. Le 17 mai , une foule immense de citoyens s'introduisit dans la citadelle Saint-Nicolas, et travailla à la démolition du donjon. Les membres de la municipalité requirent le commandant de la garde nationale de leur prêter main-forte. Revêtus de leurs écharpes, ils se rendirent à la citadelle et ordonnèrent à la foule de l'évacuer : cet ordre fut exécuté. Mais , de retour a l'hôtclde- ville , le corps municipal fut instruit que la multitude s'était de nouveau portée à la citadelle et continuait de la démolir avec plus d'ardeur qu'auparavant. Alors il convoqua le conseil-général de la commune, lequel ordonna, vu les circonstances , que l'on démolirait seulement les batteries qui menaçaient la ville, et nomma quatre commissaires pour surveiller ce

travail.

Du haut de la tribune nationale , d'André

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représenta Marseille comme une ville livrée a l'anarchie , et sa municipalité comme coupable de tous les désordres. Le duc de la Rochefoucauld exprima la même opinion , et Lafayette proposa de mander a la barre deux membres de cette commune accusée. Gastelanet défendit ses compatriotes, et Mirabeau vint lui prêter l'appui de cette voix puissante qui , toujours féconde en miracles , avait du retentissement dans tous les cœurs émus et dans tous les esprits subjugués. 11 conclut au renvoi de l'affaire au comité des rapports, et Lafayette se rangea a cet avis que la majorité adopta. Cependant, la municipalité de Marseille envoya à Paris des députés extraordinaires pour justifier sa conduite. Us parurent à la barre le 30 mai ; Bremond - Julien fut l'interprète de leurs sentiments dans un discours que le côté gauche applaudit , et ils obtinrent l'honneur d'être admis à la séance.

L'assemblée venait de rendre un décret , sanctionné par le Roi et ordonnant d'arrêter la démolition commencée. Ce décret arriva à Marseille le 1er juin, et Lcjourdan , procureur de la commune , en requit l'exécution. Aussitôt la municipalité , escortée par deux bataillons de la garde nationale, le proclama sur toutes les places publiques et se porta ensuite aux endroits de la citadelle occupés par les travailleurs,

lesquels, obéissant à la première sommation, se retirèrent sans murmure.

Lîeutaud , qui d'abord s'était fait applaudir à la tête des bataillons , dans les sections , au conseil delà commune, au club et sur les places publiques , fut bientôt accablé de tous les traits de la haine. Les passions de la multitude se soulevèrent contre lui : tant se plaît la fortune à briser ses instruments fragiles, tant elle a du plaisir à confondre l'orgueil de ses adorateurs imprudents , tant est chancelante et mobile la scène politique où ne font que passer toutes ces puissances éphémères qui de là vont tomber sous la main de fer du malheur , ou dans l'abîme d'un éternel oubli ! Presque toujours , il est vrai , il y a peu de mesure dans la haine ou dans la faveur du peuple , alors que gronde sur sa tête une tempête horrible , et que le sol qui le porte est une arène sanglante et couverte de débris affreux. Le propre de tous les partis est de placer trop haut les hommes qui les flattent, et de mettre trop bas ceux qui sont rangés sous des étendards opposés; leur voix passionnée exagère tout , les vices comme les vertus. Cependant le général marseillais paraît avoir mérité son destin. La plupart des accusa* tions dirigées contre lui étaient fondées. On disait que , depuis son enfance , il se livrait sans frein à la passion du jeu ; on lui reprochait

de s'être laissé corrompre par le commandement, de vouloir faire plier la volonté des autres sous ses caprices despotiques , et d'aspirer a une sorte de dictature. Lieutaud usurpa, en effet, le droit de proclamation qui n'appartenait qu'aux corps administratifs. Il ordonna aux curés des campagnes de lire ses pamphlets dans leurs chaires , et persécuta ceux qui s'y refusèrent. 11 se donna huit aides-de-camp tous décriés dans l'opinion publique , et on le vit marcher dans les rues suivi de partisans qui calomniaient et menaçaient sans cesse les officiers municipaux.

Il avait établi un conseil de guerre composé d'un député par compagnie, et il en entraînait toutes les délibérations. Ce fut pourtant la que Barbaroux eut le courage de l'attaquer : il obtint des succès. Le commandant s'en vengea en cassant cette nombreuse assemblée , et ne convoqua plus qu'un conseil privé. Bremond- Julien et Esménard le défendirent dans leur journal, auquel ils voulaient donner une tendance moins démocratique. Le premier venait d'être nommé procureursyndic du district, et Etienne Seytres l'avait remplacé comme substitut du procureur de la commune. Alors Barbaroux abandonna la rédaction de VObservateur Marseillais, et se brouilla avec ses deux collaborateurs.

On fit au club la motion de renouveler les grades dans la garde nationale , et Lieutaud, qui

y fut dénoncé comme un ennemi du bien public, jura la perte de cette société. Le 17 août, il suscita contre elle une insurrection menaçante; les principaux membres faillirent être égorgés. La municipalité requit le commandant de protéger les délibérations de rassemblée ; celui-ci n'y envoya que des sicaires dirigés par un de ses agents , qui , loin de calmer la multitude égarée , la provoqua à de nouveaux excès. On commença une procédure à la suite de laquelle Lieutaud fut assigné pour être ouï. Son arrogance brava les lois : il menaça d'assembler les batail- Ions; et, comme il s'était fait un parti dans les directoires du département et du district 1 ,

■ Cette administration fut établie à Aix. Les membres qui

la composaient furent choisis parmi les citoyens éligibles, de manière qu'il y en eût au moins douze de chaque district. Ils devaient rester en exercice pendant quatre ans et être renouvelés par moitié tous les deux ans.

Auprès de l'administration était un procurcur-général-syndic qui avait séance sans voix délibérative. L'assemblée nommait elle-même son président ; elle était divisée en deux sections, l'une sous le titre de conseil de département, et l'autre sous celui de directoire de département.

Le conseil tenait annuellement une session pour régler chaque partie de l'administration, ordonner les travaux et les dépenses générales du département, recevoir le compte de la gestion du directoire, etc. : ce dernier était toujours en activité pour l'expédition des affaires.

L'administration du district , subordonnée à celle du département, était aussi divisée en deux sections; elle se com-

comme il avait pour appui tous les aristocrates, il agitait la ville entière. Le conseil-général de la commune arrêta que les sections délibéreraient sur la conduite de cet audacieux général. Les sections le destituèrent , et Cabrol-Moncoussou, alors président du club, manquant de toutes les connaissances militaires, mais doué de toutes les vertus qui font les bons citoyens , fut mis à la tête de l'armée marseillaise. On lui adjoignit d'Hilabre-Chamvert , officier recommandable par de longs et honorables services.

Le 28 octobre , la minorité des diverses sections se forma en assemblée dans l'église des Carmes, sous la présidence d'Arnaud, procureur; Fournier fut élu secrétaire. Bremond - Julien était l'âme de cette assemblée illégale ; mais ses

posait de douze membres choisis parmi les citoyens éligibles de tous les cantons du district et renouvelés tous les deux ans par moitié. Il y avait auprès d'elle un procureur-syndic qui n'avait que voix consultative. Chaque administration de district nommait son président et son secrétaire. À. la fin de leur première session, les membres élisaient quatre d'entre eux pour former le directoire.

Les conseils de district tenaient leur session annuelle pendant quinze jours; ils s'occupaient des demandes à faire et des matières à soumettre à l'administration de département; ils recevaient le compte de leur directoire.

Les directoires étaient chargés de l'exécution des lois, sous l'autorité de l'administration départementale; leurs arrêtés en matière générale devaient être approuvés par cette administration.

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fonctions publiques l'empêchèrent d'y paraître . Les partisans de Lieutaud s'étayaient du droit de pétition , comme si ce droit pût aller jusqu'à suspendre l'effet d'une délibération de la majorité des citoyens. La municipalité somma les mécontents de se séparer par une ordonnance que le peuple reçut avec acclamation , et qu'on afficha dans la nuit à la lueur des torches. 11 fallut envoyer contre eux un détachement de la garde nationale pour les chasser de l'église. Ils cédèrent à la force, mais ils nommèrent Bremond - Julien et Fournier pour porter leurs réclamations h Paris. Le procureur-syndic du district, se montrant alors à découvert, accepta cette commission et se démit de sa place. Esménard publia dans le journal de Camille Desmoulins une lettre apologétique de Lieutaud. Barbaroux y répondit , mais il ne put obtenir que son article fût inséré dans ce journal

Lieutaud se retira dans une maison de campagne , et ses amis continuèrent de troubler la ville par leurs intrigues et leurs complots. Le plus ardent était Lambarine , son aide-dc-camp, dont le premier métier avait été de peser le charbon sur les quais. Les efforts de tous ce»

1 Barbaroux dit dans ses mémoires que Camille Desmoulins trafiquait de ces insertions , et qu'il avait rejeté sa lettre parce qu'elle n'était pas accompagnée d'une somme de aoo fr.

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