‹ Histoire de MarseilleChapitre 4 sur 25 · DE MA USE IL LK. W · texte numérisé non relu

DE MA USE IL LK. W

prières auraient plus de ferveur el d'eflu a< ;ilé. princesses allèrent ensuite à Marseille1, oii elles furent reçues avec magnificence. On leur donna le spectacle d'un combat naval simulé dans lequel on se jetait des oranges. Elles montèrent ensuite à Notre-Dame-dc-la-Gardc, qui était depuis fort long-temps un point d'observation d'où Ton donnait avis a la ville des vaisseaux qui étaient en rade. Dans le treizième siècle, un solitaire appelé Pierre était venu se loger sur cette montagne, et Guillaume, abbé de Sl-Victor, lui avait fait bâtir une église et une maison, avec plein pouvoir de disposer des terres environnantes, moyennant une modique redevance. La chapelle fut dédiée à la Vierge et devint bientôt un lieu de pèlerin age 1 .

' Le 3 janvier i5io\

* Elle fut renfermée, ainsi que la tour d'observation, dans \v fort que François Ier fit construire, en des débris du

« otivent des Cordelicrs. Ce fort est celui qu'où voit encore :

Gouvernement commode et beau , A qui suffit , pour toute garde , Un Suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du rh itcau.

( foyage Je Chapelle et Bachaumunt.)

La chapelle est toujours en grande vénération, surtout ' liez les marins : elle est tapissée dV.r-eoto et enrichie d'une multitude d'offrandes. Il y a là une statue de la Vierge qu'on ilc>rend tous les ans dans la ville en grande solennité, le jou? delà Fête-Dieu. FJ le a donné son nom à une rue qui de la lirand'ruc aboutit à la place des Hommes: e'csl là qu'elle était autrefois déposée, et qu'elle séjournait jusqu'après la huitaine de* processions.

« HISTOIRF.

Les princesses altendirent à Marseille François ier, qui ne tarda pas d'y arriver, après avoir laisse en Italie des forces considérables sous le commandement du connétable de Bourbon. Le conseil de ville , interprète de l'allégresse publique, avait fait de grands préparatifs pour donner de l'éclat à l'entrée de ce prince, qui recevait sur sa route les applaudissements que méritaient sa valeur et ses triomphes. Les corporations, la milice, le clergé, les conseillers municipaux, l'assesseur et les consuls, sortirent processionnel lement de la ville et allèrent au devant de lui , au bruit de l'artillerie des remparts. Des enfants, portant des banderoles aux armes de France , ouvraient cet imposant cortège. Venaient ensuite de jeunes filles, richement vêtues et laissant flotter leur chevelure. Le clergé portait des reliques. Toutes les rues oii le prince passa 1 étaient ornées de riches tentures. On regretta vivement de ne pas pouvoir exposer à sa vénération les reliques de saint Louis, évéque de Toulouse, que les Aragonais ne voulurent jamais restituer. On imagina d'y suppléer en élevant des théâtres sur les principales rues, pour y représenter, au passage du roi , les actions les plus remarquables du saint

' Il entra à Marseille le 22 janvier, vers les \ lieureb aptes s Rnfii , t. 1. , liv. vu. , ch. v.

DE MARSEILLE. .'..i

Le lendemain de son arrivée, François rr alla visiter les galères, et sitôt qu'il fui monté sur celle qu'on lui destinait, on renouvela le combat naval où les oranges remplaçaient les boulets. Ce spectacle amusa beaucoup François; et, comme il n'était pas dans ses habitudes de rester tranquille spectateur des batailles, il prit un large bouclier et se signala par son adresse et son ardeur dans cette lutte d'un genre nouveau , oii la victoire qu'on lui disputa ne fit du moins couler aucune larme. Suivi ensuite des galères et de plusieurs brigantins, il alla voir au Chatcau-d'lf ' plusieurs animaux rares, et entre autres un éléphant que le roi de Portugal envoyait au pape Léon x. Trois jours après, François i,r partit de Marseille 2 avec toute sa cour et se rendit à Aix.

Un grand drame se préparait sur la scène politique. La mort de l'empereur Maximilicn rendait vacant le trône impérial. François irr s'efforça de l'obtenir, non par la force des armes, mais par l'élection de la diète germanique. 11 employa

• L'île d*If était anciennement appelée ypea , à cause de îa quantité d'ife qui y croissaient. La tradition veut que les Humains aient élevé un cirque dans cette île. Elle servit , ainsi que celle de Pomègue , ou Pomponiana , et celle de Ratoneau , ou Mt'sc y de retraite à plusieurs solitaires , dans les premiers siècles du christianisme. En ir>>9, François iri lit construire le château sur celle d'If.

3 Le i(\ du même mois de janvier.

HISTOHIK

l'intrigue et l'argent pour s'assurer les sufl'rages. Charles d'xVulriche, déjà possesseur des Pays- Bas, de Naples et de la Sicile, se mit aussi sur les rangs et fut préféré au monarque français. Le nouvel empereur fut ce Charles-Quint qui, dans sa politique ambitieuse, visa à rendre l'empire héréditaire dans sa maison et aspira a la monarchie universelle. La guerre éclata bientôt entre lui et son concurrent. Le roi d'Angleterre, Ferdinand, archiduc d'Autriche, le duc de Milan, les Vénitiens, les Florentins et les Génois se liguent contre la France. Léon x, qui d'abord avait paru favoriser François ior, se déclare pour ses ennemis, dont la cause lui paraît la plus sure.

Cependant François ier espère dissiper ce redoutable orage. Si ses troupes sont moins nombreuses, ne sait-il pas les enflammer de l'ardeur qui l'anime? Le prestige de sa gloire s'est il évanoui? N'cst-il pas toujours soutenu par l'épée du connétable Charles de Bourbon, si terrible aux ennemis dans la journée de Marignan? Fatale destinée ! cette vaillante épéc se tourne aussi contre lui. La trahison entre dans un cœur qui semblait n'avoir point de place pour elle. Aussi, pourquoi l'abreuver d'amertume? pourquoi le réduire au désespoir? pourquoi l'éclat de tant de services ne fut-il à la cour qu'un sujet de défiance et de haine? Bourbon eut bien fait sans doute de punir ces vilcsintrigues; mais la Franco

DK M A H S El IJ.l-:.

on était-elle coupable pour lui en demander raison les armes à la main ?

François rr résiste avec courage aux efforts ilrs confédérés ; mais sa fortune l'abandonne, et son génie cède sous le poids des revers. Bayard, atteint d'un coup mortel, expire en grand homme, comme il avait vécu. Charles-Quint confie au connétable le commandement des troupes impériales ; et les Français, vaincus^ chassés du Mi lanais , ne songent plus qu'à défendre le sol de la patrie.

L'empereur' donna à Charles de Bourbon le titre de roi de Provence, et le chargea de conquérir son royaume, à condition pourtant d'en faire hommage au monarque anglais, comme au véritable roi de France. Bourbon avait assuré que cette conquête était facile *, qu'aucune résistance sérieuse ne lui serait opposée; que trois coups de canon épouvanteraient les Marseillais au point que leurs consuls viendraient , la corde au cou , apporter les clefs de la ville.

La cour de France fait tous ses efforts pour organiser dans la province menacée une défense vigoureuse. La noblesse court aux armes, et la milice est mise sur pied. Cependant, a l'aspect «les préparatifs d'invasion, les esprits se découragent. Les villes alarmées semblent justifier la confiance du connétable rebelle. Dans la consternation générale, Marseille seule se montre

&ii HISTOIRE

intrépide; elle seule veut donner à une outrageante prédiction un éclatant démenti. Qu'elle soit secourue par François icr, ou qu'elle soit livrée a ses propres ressources, peu lui importe, car sa résolution est inébranlable. Elle sait que sa contenance va fixer tous les regards ; que la fidélité est un devoir et non pas un calcul ; que la trahison seule porte malheur, et que le courage, soutenant une bonne cause, se suffit à luimême. Antoine de Glandevès exerçait la charge de viguier; les consuls étaient Pierre Vento, Pierre Comte et Mathieu Lausc; les fonctions d'assesseur étaient remplies par Sabatéris. Tous les habitants en état de porter les armes s'enrôlèrent avec empressement, et formèrent une garde municipale de 9,000 hommes, résolus a défendre jusques h la dernière extrémité les foyers domestiques, et a se mesurer avec ces bandes italiennes, espagnoles et allemandes, conduites par un Français indigne de ce nom. Cette milice bourgeoise fut placée sous le commandement de Carlin Blanc, Charles de Monteoux, Cosme Arnaud et Julien Bcissan, capitaines de quartier, ayant chacun plusieurs lieutenants sous leurs ordres. La ville prit des mesures extraordinaires pour subvenir aux dépenses de la guerre : elle mit en vente les greffes de judicature et les offices de courtiers de commerce \

' 'L'institution dos coin tiers, qui existait à Marseille depuis

UK M A II SE I LLK. 47

Sur ces entrefaites/ le roi envoya à Marseille Lafayette, amiral des mers du levant, avec trentetrois vaisseaux de diverse grandeur, pour protéger les côtes de la Méditerranée. Le maréchal de Chabanes, le baron Rancc de Cères et le seigneur de Brion, accompagnés de Miradcl, habile ingénieur, entrèrent dans Marseille avec 4,000 hommes de troupes réglées. Barbesieux et Laval vinrent également s'y enfermer avec le* caillantes compagnies qui nagueres étaient titres d'être commandées par le chevalier sans peur et sans reproche. Rance de Gères fut nommé gouverneur de la place, et Chabanes en sortit bientôt après pour la défense de la province et pour se mettre a la tétc des gentilshommes que Pontevès, comte de Carces, avait réunis.

Les Marseillais se préparent à soutenir le siège, et accordent à Miradel une entière confiance pour le plan de défense et le système de fortification. Cet ingénieur fit d'abord raser tous les

fort long-temps , fut réglée plus tard par édits de 1O92 cl 1 709. tes officiers eurent des fonctions héréditaires. On leur attribuai le droit de committimus en la chancellerie du parlement de Provence. On les déchargea de tutelle, curatelle et logement ta gens de guerre. Les deux premiers syndics de la compagnie dirent entrée avec voix consultative dans la chambre de commerce, et jouirent des mêmes honneurs que les membres de eeite chambre.

Les courtiers de Marseille, ainsi que les notaires, étaient greffiers généraux des assurances en Provence.

M HIMOIKi:

édifices si lues en dehors des remparts et qui pouvaient servir de logement à l'ennemi. Voulant placer du canon sur la voûte de l'église de S'-Cannat, il en enleva la toiture et terrassa la voûte.

Les murailles furent réparées et garnies de nombreuses bouches à feu. On plaça aussi des canons sur tous les lieux élevés, sur le clocher de la iUajor, sur lYminencc des moulins à vent, sur la tour de Nolrc-Damc-dcs-Accoulcs. Gabriel Vivaud et Jean de Caux eurent le commandement de celte artillerie '.

Miradcl fit encore construire à la Porte Royale des remparts à double tranchée et quelques autres ouvrages pour arrêter l'ennemi. Les Marseillais, suspendant leurs travaux ordinaires, travaillent aux fortifications. Une même pensée les anime tous : c'est le salut de leur patrie , c'est la gloire de leur nom et de leurs souvenirs. Qu'il est sublime ce spectacle de tout un peuple brûlant d'une sainte ardeur pour défendre sa liberté et ses lois! Tous les rangs et tous les âges sont confondus dans ces travaux, et pourtant point de confusion , parce qu'il y a de l'harmonie dans les idées. Les magistrats municipaux veillent partout au maintien du bon ordre avec *in zèle infatigable. Quelquefois ils se placent eux-mêmes h

' K uf'li liv. vu , ch. (y.

la tète des travailleurs. Gomment l'indifférence et Tégoïsme viendraient-ils dessécher Pamc des hommes, comment ne rempliraient- ils pas leur devoir, lorsque les femmes leur donnent l'exemple du plus beau dévouement, du plus noble enthousiasme civique qui ait été transmis à notre admiration? Elles sont intrépides et fortes ces femmes naguères si timides et si faibles. Le bruit des armes, l'appareil des combats n'a plus rien qui les étonne. Les dames les plus recommandâmes par leur naissance, leurs richesses et leur position sociale, ne veulent se distinguer des femmes du peuple qu'en travaillant avec plus d'ardeur, qu'en montrant plus d'amour pour la patrie et plus de haine pour le joug de l'étranger. Aucune fatigue ne les rebute ; aucun sacrifice ne leur est pénible. Leurs mains délicates portent la hotte et les fascines, manient le pic et la pelle. Elles encouragent en termes énergiques leurs époux et leurs fils. On dirait ces citoyennes de Sparte formées a l'héroïsme par les institutions de Lycurgue, héroïsme impitoyable pourtant qui étouffait dans les coeurs la nature gémissante. Les femmes marseillaises étaient ornées de tout l'éclat de ces vertus patriotiques, sans en avoir la rudesse , san* les placer en dehors de l'humanité.

Cependant, le connétable, se disant roi de Provence et lieutenant-général de Charles-Quint, ^avançait vers le Var. Il arriva à Nice, oii il

5i> HISTOIRE

attendit quatre jours la flotte impériale. Cette Hotte, composée de vingt galères et de quinze brigantins, aborda a Monaco, oii elle fut reç ue avec des démonstrations d'amitié par Augustin Grimaldi, évêque de Grasse *. Alors, l'escadre française, commandée par Lafayettc , sortit du port de Marseille. Cet amiral avait sous ses ordres, en qualité d'officiers-généraux, le baron de Saint-Blancard , André Doria, Barthélémy de la Ripe, le chevalier de Pontcvcs et Bernardin «le Baux, commandeur de Tordre de St-Jcan-dc- Jérusalem. On remarquait parmi les capitaines, qui étaient presque tous citoyens de Marseille, Michel de Pontcvès, Léonard de Vento, Jean de Cépède, Raphaël Rostan, Ogier Bouquier, Claude de Manville, Adam Rondolin, Jérôme Conte, Jean de Caranvais et Jacques David. Lafayettc attaqua la flotte ennemie à la hauteur delNice. Après trois heures de combat, il lui coula trois galères a fond et la contraignit à chercher un nouvel asile dans le port de Monaco. Il canon na les Impériaux qui débarquaient, et leur tua deux cents hommes. Celte victoire fut suivie d'un autre succès. L'amiral aperçut deux vaisseaux ennemis qui prenaient leur route vers Monaco. Il s'avança, les combattit et fit prisonniers Philibert de Chàlons , prince d'Orange, et plusieurs autres sei-

' C. F. Bombe , t. h.

DE MAltSKILI.E. 51

gncurs français qui venaient joindre le connétable. Lafayelte les envoya à Marseille; et Brion, après les avoir confiés pendant plusieurs jours à la garde de Pierre Jourdan , lieutenant de l'un des capitaines de quartier, les fit conduire a Aix rt les mit à la disposition du maréchal de Chabancs ».

Charles de Bourbon passa le Var avec dix-huit mille combattants, au commencement de juillet 1">24. Sa marche ne put être retardée par quelques détachements français qui attaquèrent son arrière-garde et lui tuèrent trois cents hommes. Le marquis de Pescaire, qui désapprouvait cette expédition, n'en avait pas moins reçu de Charles- Quint le commandement en second de l'armée impériale. Le marquis pensait qu'il fallait gagner le long des cotes. Bourbon, qui se défiait de son opinion, ne la suivit point et n'eut pas certainement à s'en repentir. Anlibes et Fréjus lui ouvrirent leurs portes. Draguignan, Lorgucs et Cotignac ne résistèrent pas davantage. Brignoles, ayant cru pouvoir arrêter ses pas, et s'etant ensuite rendue, fut traitée avec quelque dureté. Bourbon établit son quartier-général à Gardanc, et envoya à Aix un héraut pour sommer cette ville de se rendre. Le viguicr, Honoré de Pugct, monta à cheval, et, suivi des principaux chefs

1 Liufïi , tom. i, liv. vu, t îi. m. — daulndy, loin, i.liv. \.

5t HISTOIRE

de famille, il alla présenter au connétable la soumission de la capitale de la Provence, le suppliant de vouloir bien lui conserver ses privilèges. Bourbon en promit le maintien , et assura qu'il marcherait sur les traces des comtes de Provence, ses prédécesseurs

Il fit reposer son armée à Aix pendant quelques jours 7 ; et , après avoir reconnu Marseille , il arriva le 19 août devant ses murs. Le marquis de Pescaire se logea avec les siens à l'hôpital S1- Lazare 3; les Lansquenets occupèrent Portcgalle; les Espagnols et les Italiens se portèrent au chemin d'Aubague.

Bourbon commença les opérations du siège en détruisant tous les aqueducs qui donnaient de Teau à la ville; mais les habitants n'en manquèrent

> Gaufridy, id.

' II entra dans cette ville le 7 août.

5 Cet hôpital , au faubourg du même nom , et sur la route d'Aix, fut fondé vers l'année iaoo. Il fut d'abord une léproserie où les lépreux étaient conduits par force , lorsqu'ils ne s'y rendaient pas volontairement. Le dernier acte d'admission des lépreux est de 1675. Depuis, il parait que la lèpre disparut, puisque rétablissement fut supprimé en 1696, et les biens de la léproserie furent adjugés à l'Hôtcl-Dieu. On y plaça les insensés en 1699.

Marseille doit aux soins éclairés de M. le docteur Guiaud un établissement particulier où les aliénés sont reçus moyennant une pension. Ils y sont soumis à un traitement depuis long-temps justifié par les cures qu'opère le talent remarquable de ce médecin distingué.

pas, et les puits, qui étaient très multipliés, suffirent aux besoins ordinaires de la vie.

Les batteries ennemies furent bientôt dressées, et celle qui était du côté de l'Observance commença son feu le 23 août, pendant que les Impériaux travaillaient avec ardeur a ouvrir la tranchée et à former des parapets. Ces parapets ne pouvaient être construits qu'avec des caillous et des morceaux de pierre vive entassés sans ciment, et les canons de la place les faisaient voler en éclats sur les soldats employés au service de l'artillerie

La eanonnade n'en était pas moins vive de part et d'autre % et les combattants faisaient tous leurs efforts, les uns pour emporter la place, et les autres pour la défendre. L'artillerie marseillaise, dirigée par Gabriel Vivaud et Jean de Caux , réussit a renverser tous les gabions des assiégeants et fit dans leur camp de grands ravages. Un boulet, ^ayant pénétré dans la tente du marquis de Pescaire, pendant que ce général entendait la messe, tua le prêtre et deux gentilshommes. Le connétable, qui n'était pas éloigné, accourut, et Pescaire lui dit avec un sang-froid plein d'iro-

' Papon , tom. iv, liv. x.

• Vive pour cette époque, où le service de l'artillerie n'élait pas perfectionné. C'était beaucoup lorsque dix pièces dr ranon tiraient 400 coups dans un jour. A la nuit, le fru cessait.

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nie : Ce sont les consuls de Marseille qui vous apportent les clefs de la ville 1 .

La garnison, qui voulait prendre l'offensive et exercer sa valeur au-delà des murailles, fit une sortie et tomba h Timprovislc sur les travailleurs. Elle en tua une partie, en prit quelques-uns et mit en fuite les autres. Encouragée par ce succès, elle tenta une seconde sortie qui ne fut pas aussi heureuse. Pescaire fut probablement averti du dessein des Marseillais, car il mit en embuscade des soldats d'élite qui placèrent les assaillants entre deux feux. Un combat fort vif s'engagea , et la colonne marseillaise fit des prodiges de valeur; mais elle fut culbutée dans la place, après avoir perdu le capitaine Thibaut et son enseigne , qu'elle ne laissa point au pouvoir des ennemis, et qui furent ensevelis avec pompe dans l'église île la Major, en présence des consuls , des principaux officiers et des citoyens notables.

Les Impériaux continuaient avec persévérance leurs travaux menaçait ts : ils poussèrent la tranchée assez près de la ville pour pratiquer, du côté de de Tévêché, une mine redoutable. Les Marseillais, qui en sentaient tout le danger, lui opposèrent une contre-mine, et élevèrent en même temps une muraille haute d'environ dix pieds derrière relie qui était la plus exposée au feu des ennemis.

! C.aillunl, lii>toin- «le Fiance, loin. i.

Ce mur intérieur fut hérissé de pièces d'artillerie, couvert de pots-à-feu et de fagots enduits de goudron, pour les lancer tout enflammés sur les assiégeants, s'ils osaient s'en approcher et tenter l'assaut. Les femmes se mirent à l'ouvrage avec une constance qui ne se démentit point; et la cité reconnaissante, voulant consacrer le souvenir de tant de dévouement et d'héroïsme, appela cette fortifleation la tranchée des Dames 1 .

Tel était l'état des choses, lorsque les Impériaux , battant avec avantage le rempart extérieur, firent une brèche de sept toises de largeur h fleur de terre. L'énergie des Marseillais augmenta avec le péril. Ils creusèrent devant la brèche un fossé qu'ils remplirent de matières combustibles ; ils embarrassèrent aussi le passage, en jetant une grande quantité de poutres et de balles de laine. Pendant la nuit toutes les maisons étaient illuminées , et des flambeaux étaient placés sur les remparts de distance en distance, pour éviter toute surprise et pour maintenir le bon ordre.

Le maréchal de Chabanes était maître d'Avignon , et le comte de Carces le secondait puissamment. Les troupes du roi se concentraient sur les bords de la Durance pour marcher au secours de Marseille. Le connétable, craignant d'être attaqué par cette armée, crut que le temps était venu de

Celte partie tic I.i ville a pris H ron: ;v« lr nom t\<-

F>"t!lt\'aid f!v s Dames.

faire donner l'assaut. Il voulut pourtant consulter ses officiers-généraux, qu'il assembla en conseil de guerre. Ils furent tous de son avis, a l'exception du marquis de Pescaire , qui ne voyait dans cette tentative que des périls sans espoir de succès.

Mais, avant tout, Bourbon sentit la nécessité de faire examiner la tranchée des dames et tous les ouvrages intérieurs. L'entreprise était dangereuse*, une mort certaine paraissait être le prix de cette audace. Comment franchir la brèche avec impunité? Il le fallait pourtant ; et le prince, ayant demandé quelques hommes de bonne volonté et de cœur, sept Espagnols se présentèrent. Ces intrépides soldats , armés à la légère pour être plus agiles, s'avancèrent vers le rempart, et quatre succombèrent sous une grêle de coups ; les autres ne reçurent que des blessures, poussèrent jusqu'à l'ouverture du mur, et, jetant dans la place un coup d'œil rapide, ils retournèrent précipitamment dans leur camp aux applaudissements de leurs compatriotes, et rendirent compte au connétable de ce qu'ils avaient pu apercevoir.

Leur rapport n'ébranla point la résolution de ce prince, qui donna le signal de l'assaut, le 24 septembre, au soleil couchant. L'espoir seul du pillage enflammait ses troupes mercenaires , qu'aucun sentiment de patriotisme ne pouvait animer. Pleines d'ardeur, impatientes de vaincre , elles s'avancèrent en bon ordre vers les

remparts. Les Marseillais les attendaient de pied ferme ; aucun d'eux n'avait manqué à l'honneur, et la milice bourgeoise , rivalisant de courage avec les troupes nationales, lui avait disputé les postes les plus périlleux. Une artillerie foudroyante vomit la mort dans les rangs des Impériaux, sur lesquels pleuvent aussi des pierres et des pots-a-feu. Cependant leurs bataillons ne se décontenancent point -, ils resserrent leurs rangs décimés , et les soldats les plus intrépides, gravissant les uns après les autres, parviennent jusqu'aux créneaux, et payent de leur vie tant d'audace; ceux qui les suivent trouvent comme eux une mort inévitable. Les remparts et le sol se couvrent de cadavres et de blessés. Mais les ennemis ne se tiennent point pour battus. D'autres bataillons s'avançent, montent aussi à l'assaut, et la mêlée devient horrible. Dans ce moment qui va décider du sort de Marseille , les femmes se présentent armées, au milieu d'un bruit épouvantable formé par les décharges de l'ariillerie et par mille clameurs confuses. Elles combattent avec une admirable valeur , et ce théâtre de carnage devient pour elles un beau monument de gloire. Les ennemis sont étonnés de tant d'intrépidité et découragés par une résistance si héroïque ; ils battent en retraite et laissent six pièces de canon au pouvoir des Marseillais, qui , avant de se reposer, rendent à Dieu de solennelles actions de grâce.

Rance de Ccres, Brion, Louis de Grasse, Barbesieux et Laval , justifièrent la confiance de François i". Antoine deGlandevcs et les capitaines de quartier remplirent dignement leurs devoirs. Les commandants d'artillerie Gabriel Vivaud el Jean de Caui montrèrent beaucoup de sang-froid et d'habileté. Les consuls méritèrent bien de leur patrie. Honoré de Valbelle, Charles de Forbin , Bertrand de Candole, Gras de Gérente, Gaspard d'Escalis, Antoine d'Albcrtas , Thomas de Montolicu , Aurias , Riquetti ? Caradct , Altovilis , Pierre de Cépède, Paules, Bourguignon, Bricard, Mostiers et Nicolas d'Arène, acquirent aussi des titres a la reconnaissance et à l'admiration de leur pays».

' Voici les noms des autres citoyens marseillais qui se signalèrent en combattant pour la défense de leur patrie : Etienne d'Arlat, Raymond Roux, Antoine Goutar, Laurent Marquessy , Jean Thierry, Fouquet Nouveau, Jean Martin, Jean Blanchard , Jacques Bourgogne , Menaul Paul , Louis d'Eissaly , Bérangier Tournier , Robert Ayinin , François Bellon , Nicolas Vincent , Jean de Véga , Jean Boncty , Biaise Vayc, Gaspard Lascours , Edouard Fabre , Simon Bclmont , Jacques Oliolis , Honoré Antclmc , Guillaume d'Arlaus , Jean Masse t eaux , Jean Hue , Antoine de Flotis , Jean de Navis , Edouard Roux , Claude Aimeric , Etienne Arnavet , Louis Dubois, Guillaume Morlan , Honoré Bouteille, Tropbimc Gras, Claude Coudonneau , Gaspard Capel, J canon Grosson, Pierre Marlarct , Cosme Gonfaron , Legicr Binans, Ange Via.-» , André Paris, Jérôme Martin , Raphaël dAi\ , Pierre Gautier , Jean de Neva, Jérôme Alphantis , Antoine Tourrel ,

DE MAKSEILLE. 5'.)

Le connétable, accablé de douleur et de confusion, se retira dans sa tente, où se rendirent bienlot, tristes et silencieux , le marquis de Pcscaire et les principaux officiers de l'armée impériale. Pcscaire, exprimant avec une énergique franchise son opinion sur la campagne de Provence, qu'il avait toujours blâmée et dont il avait prévu les désastres, déclara qu'il n'y avait d'autre parti a prendre que de lever le siège de Marseille et de retourner dans l'Italie, exposéesans défensea l'invasion des Français. Il ajouta que, quelle que fut la résolution du connétable, il était résolu lui-même h battre en retraite avec les bataillons placés spécialement sous ses ordres. Ce n'était point la une menace vainc, car Pescairc se mit en marche le lendemain. Le connétable, voyant ainsi ses forces affaiblies, jugea que sa position n'était plus tenante. La prudence lui commanda de précipiter son départ, parce que François icr rassemblait à Lyon de nouvelles troupes, qui, réunies à celles du

Vincent Chaix , Adam Bouquier , Jean Rcboul , Bertrand Besson , Peyron Cabre , Jean Legrant , Martin Asthieu , Jean Favaret , Léonard Billon , Jacques Gro mas , Jean Lemaire, Guignes Ravau , Clément Arnauld , Jérôme Bonis , Guilhen Baume , De Nans , Canat Sauton , Pierre Gantant , Lazare Renault, Charles d'Urtis , Louis Pitre , Pierre Yitrolle, JeanFaure, Arnaud Eiguard , François Bardlion, Claude Montagne , Louis Billard , Ktiennc Bon pas , Franriseot , Hnpues Aubespine , Pierre Cadeneau , Jean Pintot , Gante! •le Gaiton , F.lienne Le Clerc -, Jean Farlet.

maréchal de Ghabanes et du comte de Carces, allaient former une armée considérable qui pourrait lui couper la retraite. Dans la nuit du 29 septembre, après quarante jours de siège, Charles de Bourbon fit allumer de grands feux devant ses lignes, pour que la fumée, portée sur la ville, dérobât aux assiégés ses préparatifs de fuite. La grosse artillerie fut d'abord embarquée. La cavalerie légère défila la première avec les bandes italiennés. Les bagages et les petits canons, escortés par les Lansquenets , sortirent ensuite du camp. Les Espagnols et quelques détachements italiens formèrent l'arrière-garde. Les Impériaux, malgré toutes leurs précautions, furent aperçus par les Marseillais, qui les canonnèrent vivement. Chabanes et le comte de Carces , apprenant leur retraite, se mirent a leur poursuite. Les paysans, qui n'avaient pas encore pris les armes, tombcbèren t sur leurs derrières; le connétable ne repassa le Var qu'à grand peine et après avoir perdu toute son artillerie et une grande partie de son armée l.

Pendant que Charles de Bourbon sortait de la Provence, François ier y entrait d'un autre côte; et le connétable n'avait pas encore franchi le Var , lorsque le roi de France, arrivant a Aix , fit trancher la tétc à Honoré de Puget , qui s'était

' Papon , tom. iv , liv. x. — Rtiffi , tom. i , liv. tu , ch. vi. — Gaufridy, tom. i , liv.

DE MARSEILLE. Cl

lâchement soumis aux ennemis 1 . Les trois consuls de Marseille allèrent rendre hommage a ce prince, qui les reçut avec beaucoup de distinction. Messieurs, leur dit-il , soyez les très bien venus; vous m'avez e'té toujours bons et fidèles sujets , et votre loyauté a été cause que j'ai recouvré tout mon pays de Provence , de quoi vous en remercie et vous en demeure votre obligé : mais, pour le présent, ne vous puis visiter pour effacer cette obligation , à cause quil faut que faille delà les monts en haste ; et, s'il plaist à mon Dieu, au retour vous visiterai et connaîtrez qu'avez en moi un bon prince a .

Bientôt après Marseille fut affligée de la peste, et la famine vint ajouter ses horreurs à ce fléau destructeur. Le conseil de ville prit les plus sages mesures pour mettre un terme aux calamités publiques 3 .

François 1er passa les Alpes et reprit Milan ; mais, vaincu et fait prisonnier dans la bataille de

• A cette occasion , les Marseillais commencèrent d'appeler Bourbonnais les habitans d'Aix ; et pendant très long-temps le peuple de Marseille donna ce sobriquet au peuple d'Aix.

* Ruffi, tom. i, liv. vu, ch. vi.

1 La peste se déclara encore dans Marseille en i53o. La plupart des habitants prirent la fuite , et cette ville devint un désert. Charles de Monteoux, premier consul, était alors à la cour. Jean Pitti et Trophîme Gras , ses collègues , abandonnèrent leur poste. Jean Guin, Jacques Julien et Jean Cxiraud, furent nommés proconsuls , et justifièrent ce choix honorable par leur zèle , leur courage et leur patriotisme.

Ci HIVIOIHK

Pavic , funeste a la France comme celles de Poitiers et d'Azincourt , // perdit tout , fors l'honneur.

Charles de Bourbon, qui était en Italie, voulut se trouver, pour ses propres intérêts , à rassemblée qui était convoquée a Madrid pour traiter de la liberté du roi de France. Il prit la route d'Espagne, vint mouiller aux îles de Marseille, et fit demander des vivres aux consuls de cette ville. Les hostilités étaient alors suspendues entre la France et l'Empire. Les consuls lui répondirent qu'ils feraient ce que le gouverneur et le parlement de Provence leur prescriraient à ce sujet. L avis de ceux-ci fut d'accueillir la demande du connétable. A cette nouvelle, le peuple marseillais, qui était déjà dans l'agitation , témoigna un vif mécontentement. Un cri universel de réprobation se fit entendre dans la ville indignée : « Non , point de rapports d'amitié avec le transfuge qui a porté contre nous ses armes parricides ! Comment accorderions-nous assistance à celui qui naguères voulait courber nos fronts sous un joug odieux?))Tclsétaicntlessentimcnts communs et les désirs unanimes des Marseillais. Le peuple qui se mutina arrêta les vivres lorsqu'on les embarquait, et Bourbon fut contraint de continuer sa route vers P>arcelonne

' C. F. Bmtclic, l<»in. n , \r\ç. V.

Le traité de Madrid 1 rendit la liberté à François rr. Marseille lui députa le premier consul, Nicolas d'Arène , Jacques de Paulo et Pierre de Cépède , pour lui exprimer la joie que causait sa délivrance. Le roi accorda a la ville la confirmation de ses franchises -, il la maintint dans la possession de faire battre monnaie , malgré les obstacles que le conseil municipal d'Aix , invoquant des traités anciens avec les comtes de Provence , avait toujours mis a l'exercice de ce privilège; il leur permit encore dépêcher sur les mers du Martigues et de jouir de plusieurs avantages sur Tachât et la vente du sel qui se consommait en Provence \

François icr recommença la guerre, au lieu d'exécuter les conditions de son rachat ; et le pape Clément vu , redoutant le colosse de la puissance impériale, souleva toute l'Italie contre Charles-Quint, heureux possesseur des Espagnes, de la plus grande partie des contrées germaniques , de la Flandre , du comté de Bourgogne , du royaume de Naples et du duché de Milan. La ville de Cologne , attachée au parti de l'empereur, mit sur pied des troupes qui ravagèrent Rome et forcèrent le pape de s'enfermer dans le château Saint-Ange. Alors le pontife appela à son secours le comte de Vaudemont, frère du

' Du 14 février 1S2G.

' Bouche , iel. — Archives de l'Hôtel tic Ville.

duc de Lorraine , sous la promesse de lui donner l'investiture du royaume de Naples, comme successeur des comtes de Provence. Vaudemont se rendit h Marseille , prit la route de Naples , suivi d'une flotte nombreuse 1 , et n'eut aucun succès , parce qu'il fut abandonné par le pape , qui se réconcilia avec l'empereur.

André Doria , le plus célèbre amiral du seizième siècle , était originaire de Gênes et d'une famille féconde en grands hommes. Il passa au service de François 1", qui le fit général de ses galères. Doria rendit a ce monarque des services importants, et défit dans le port de Naples l'armée navale de l'empereur. Irrité ensuite contre le roi de France, il fit de grands maux aux Provençaux , saccagea les côtes et intercepta le commerce de Marseille. Le viguier et le conseil municipal de cette ville nommèrent une commission pour proposer toutes les mesures de salut public et pour veiller a la sûreté générale. Cette commission fut composée de Nicolas d'Arène , Jacques Julien , Carlin Blanc , Jean de Véga , Gabriel Vivaud , Jean et Pierre de Cépède', Fouquet Nouveau , Jacques de Paulo , Charles de Monteoux , Louis Paul , Claude Montagne. Philippin Doria , neveu d'André, vint se présenter devant Marseille et prit sur les rivages plusieurs

habitants qu'il chargea de chaînes. Les consuls envoyèrent vers lui Charles de Monteoux et Etienne de Montolieu pour demander leur délivrance , qui ne fut pas accordée. Alors quatre galères marseillaises sortirent du port, et allèrent au devant de la flotte impériale, qui les repoussa. Douze autres galères, une galiote et un vaisseau furent bientôt équipés et s'avancèrent vers l'ennemi , qui refusa le combat et s'éloigna des côtes de Marseille '.

Charles-Quint fit armer en Espagne une flotte de vingt-sept galères et de quatre-vingts vaisseaux, pour se rendre en Italie. On craignit en Provence quelque surprise de sa part , et quatre mille hommes furent armés pour garder les cotes. L'empereur ne fit que passer en vue de Marseille, et vint mouiller aux îles d'Hières

Clément vu , heureux dans ses projets et dans ses intrigues, avait conclu le mariage de sa nièce Catherine de Médicis avec Henri r duc d'Orléans, second fils de François ior. Ce pape, voulant réconcilier le duc de Savoie avec le roi •Je France , désirait que la cérémonie de l'union conjugale se fit à Nice; mais le duc de Savoie , pour ne pas déplaire à Charles-Quint , refusa l'honneur de recevoir dans ses états la cour de Rome et celle France, qui devaient assister à ce

• En i5a8.

* En iSag.

f,(> IIISÏOIKK

mariage. On choisit alors la ville de Marseille.

François icr, désirant y recevoir Clément vu , partit de Paris avec ses trois fils, la reine son épouse, le duc et la duchesse de Vendôme. Un brillant cortège suivit la cour de France, qui voulut donner une idée de sa grandeur à la cour romaine en étalant devant elle toute sa magnificence. Le chancelier Duprat , les ministres, le« grands-officiers du royaume, les plus riches seigneurs, les ambassadeurs de la république de Venise et de tous les princes chrétiens, précédèrent a Marseille le roi, qui y entra le 8 octobre 1533. Le 11, le château de Notre-Dame-de-la- Garde signala l'approche du pape et d'une partie du sacré-collége, qui s'avançaient avec une flotte de dix-huit galères et de six vaisseaux commandée par le duc d'Albanie. Aussitôt toute la noblesse française, montant sur des brigantins richement décorés qu'on tenait tout prêts, et sur lesquels furent placés de nombreux corps de musique, alla au devant du pontife, qui entra dans le port vers les huit heures du matin. Clément fut salué par le fort de Notre-Dame-de-la-Garde , la tour Saint-Jean, l'abbaye Saint-Victor, les galères et les remparts, qui tirèrent trois cents coups de canon. Anne de Montmorency, maréchal de France, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, reçurent le pontife à son débarquement, et le conduisirent avec pompe au palais qu'on lui avait préparé du côté de Saint- Victor.

Le lendemain , il voulut faire son entrée solennelle dans la ville. Il traversa le port et descendit sur le quai, au devant des Augustin*. Le viguier et les consuls à la tête du conseil de ville, la milice, les corporations et les ordres religieux, étaient venus l'attendre. Il prit dans réglise des Augustins le Saint-Sacrement, qui fut placé dans un magnifique reposoir, porté par une haquenée blanche, autour de laquelle étaient rangés les gardes du roi tenant chacun un flambeau à la main. Clément, revêtu de ses habits pontificaux, sans la thiare pourtant, fut porté par deux hommes richement habillés sur une chaire couverte de velours rouge. Les ducs d'Orléans et d'Angoulême marchaient à ses côtés. Il était suivi de quatorze cardinaux montés sur des mules, de cinquante archevêques ou évêques, et d'une foule de gentilshommes. Ce cortège se rendit a la Major, où le pape donna la bénédiction. Toutes les rues étaient ornées de drapeaux, de guirlandes et d'arcs de triomphe. La ville présentait un aspect ravissant. Jamais on ne vit une seène plus animée, un tableau plus enchanteur. Le luxe étalait sa magie, les arts déroulaient leurs merveilles.

François Ier, suivi de ses deux fils, du duc de Vendôme, des comtes de Saint-Pol , de Monlpensier et de Laroche-sur- Yon , princes du sang, et de toute sa cour, alla faire une visite au pape,

qui était placé sur son trône, vêtu d'une robe blanche , la tête couverte d'une thiare étincelante de pierreries. Les cardinaux l'entouraient, places sur des gradins. Les archevêques et le5 évêques étaient assis à terre sur des tapis. Le roi de France fit une révérence en entrant dans la salle; il en fit une autre au milieu, et enfin une troisième quand il fut au pied du trône. Il se mit alors à genoux, baisa les pieds du pontife, qui eut l'air de s'y opposer ; ensuite il lui baisa la main, puis la robe, et enfin les joues. Les ducs d'Orléans et d'Angoulême firent la même cérémonie; mais les princes du sang et les seigneurs de la cour ne lui baisèrent que les pieds.

La reine fit son entrée le 1 4 avec le dauphin . Six cardinaux, les princes du sang, les dames les plus distinguées de la ville, les consuls , les capitaines de quartier, suivis des archers, des suisses et de deux cents gentilshommes vêtus de velours et tenant une hache d'armes à la main allèrent à leur rencontre. Le dauphin montait un cheval richement harnaché, et la reine était portée dans une litière couverte de drap d'or , avec Magdeleine de France, sa fille aînée. À côté marchaient Anne de Montmorency, Antoine de Larochefoucauld , les cardinaux de Lorraine et de Bourbon. Derrière se trouvaient trente demoiselles, montées sur des haquenées. La reine et le dauphin furent conduits par quatre cardinaux.

chez le pape, qui les 6t asseoir sur des sièges préparés à côté de son trône.

Par les soins de Montmorency, Clément vu quitta son palais proche de Sl-Victor, et vint loger dans un autre palais en face de celui du roi qui communiquait avec le premier par une galerie de charpente couverte des plus riches tapisseries et des plus précieux ornements. Le pontife et François ier eurent plusieurs conférences sur les affaires publiques et sur les grands intérêts qui s'agitaient parmi les nations. Les circonstances étaient graves. L'invention de l'imprimerie , les glorieux voyages de Cristophe Colomb et de VascodeGaraa, avaient donné une face nouvelle à l'Europe régénérée. Quelques saines idées trouvaient enfin à se placer au milieu des préjugés affaiblis. La raison, long-temps outragée par la tyrannie sacerdotale , allait conquérir quelquesuns de ses droits sacrés qui finissent toujours par triompher, parce qu'ils sont écrits dans le ciel en caractères indélébiles. Luther avait déclaré une guerre a mort au saint-siége : enthousiaste ardent, théologien fougueux, moine gonflé d'orgueil et de haine, il avait attaqué les abus du culte catholique non pas précisément par esprit de philosophie et pour l'amour de la vérité ,

1 À la Place Neure. Il n'existe aucune trace de ces deux Triais, remplacés par des maisons particulières.

niais pour soutenir les intérêts de son ordre 1 contre les prétentions d'un ordre rival 2 qui fut charge en Allemagne de prêcher les indulgences, et qui les vendit jusque daus les cabarets. Le célèbre réformateur ne suivit que les inspirations de la vengeance et du fanatisme; mais, n'importe, grâces lui soient rendues : car il fit faire un grand pas au perfectionnement social et à la pureté évangélique. Il faut bien le dire : lorsqu'il éleva cette voix puissante qui remua tous les esprits , la cour de Rome avait lassé la patience humaine, et le monde religieux n'en pouvait plus. Clément vu ne voyait qu'avec terreur l'affaiblissement de sa puissance. Une autre crainte le tourmentait : Henri vin , roi d'Angleterre, ayant fait dissoudre son mariage avec Catherine par l'archevêque de Cantorbéry, venait d'épouser Anne de Boulen, et menaçait de rompre avec Rome. L'empire ottoman, illustré par les armes de Soliman ii, était dans tout l'éclat de sa grandeur colossale : terrible et menaçant , il semblait prêt a engloutir la Hongrie avec ses armées de terre, et l'Italie avec ses flottes redoutables.

Clément vu suppliait François ifr de faire tous ses efforts pour arrêter les progrès des nouvelles opinions religieuses et pour former une ligue de

' Les Augustin*.

Les Dominicains.

princes chrétiens contre les Turcs. Tel était le sujet des conférences tenues à Marseille, en attendant la célébration du mariage de Henri et de Catherine de Médicis.

Cette princesse , qui avait été débarquée a Nice, vint par terre jusqu'à Marseille, où elle lit son entrée à cheval, le 23 octobre, accompagnée de douze demoiselles. Le roi alla au devant d'elle avec une foule de gentilshommes; et, le 28, le pape consacra l'union des époux avec une pompe qui surpassa tout ce qu'on avait vu jusques alors. La jeune épouse reçut une dot de cent mille écus ; et comme les trésoriers du roi trouvaient cela trop faible : Ajoutez-y, répondirent les agents du pape, trois bagues d'un prix inestimable , savoir: la Seigneurie de Gènes, le luché de Milan et le royaume de Naplcs.

Le président Poyct, qui passait pour un des hommes les plus éloquents de France et qui fut plus tard chancelier, fut chargé de complimenter le pape en latin; mais, comme il ne savait que très imparfaitement cette langue, il avait fait composer la harangue latine qu'il devait prononcer. Le jour même de la cérémonie, Clément fixa les objets sur lesquels il désirait être harangué, pour qu'il n'y eût rien dans ce discours dont pussent se plaindre les princes qui n'étaient pas en bonne intelligence avec la France. Poyct, au désespoir, ri n'ayant pas le temps nécessaire pour faire

changer sa harangue ; pria le roi de charger de ce soin Jean du Bellay, évêque de Paris, qui s'en acquitta avec succès.

Le pape , à la prière du roi , nomma quatre cardinaux français Il donna ensuite la bénédiction et l'absolution générale au peuple de Marseille , en présence de tous les princes et de tous les ambassadeurs; et, s'embarquant le 10 novembre sur la galère du grand-maître de France, il partit de cette ville avec vingt-deux galères parmi lesquelles quatre appartenaient à Tordre de Se- Jean-de-Jérusalem. Quelques jours après, le roi quitta Marseille, suivi de toute sa cour ».

Charles-Quint, ne désespérant point de s'emparer de Marseille, avait gagné le capitaine Jonas, homme de valeur et d'expérience, qui travaillait sourdement à lui livrer cette ville. La conspiration fut découverte. Le traître, conduit à Paris, fut convaincu de son crime , et sa mort intimida ses complices 3-

François ier ne tarda pas à réformer l'administration de la justice à Marseille. Il envoya dans cette ville, en l'année 1533, Jean Feu, président au parlement de Rouen, qui fit assembler le

' Claude de Givry , Jean Leveneur , grand-aumônier de France , Philippe de Boulogne et Eude de Chàtillon.

• Ruffi , tom. i , liv. vu , ch. vu. — Papon , tom. iv , Hv. x. — Gaufridy, tom. i , liv. x. — C. F. Bouche, tom. n , pag. 41 .

1 Gaufridy , irf. — Bouche , irf.

conseil de ville, lui exposa sa commission et invita les membres de rassemblée a émettre leur avis sur ce sujet. La majorité se prononça contre les réformes projetées ; mais Jean de Véga, jurisconsulte, et Jean Hue manifestèrent une opinion contraire. L'avis de chacun fut inscrit au procèsverbal de la séance ; et Jean Feu retourna vers le roi, qui rendit, a Crémieux, un édit par lequel il érigea à Marseille un siège de sénéchal pour connaître des appellations des juges ordinaires, et dont Tappel irait , en dernier ressort , au parlement de Provence, qui serait obligé d'envoyer tous les ans a Marseille un président et six conseillers, pour y travailler, pendant vingt jours, à juger toutes les contestations des Marseillais. La ville, qui ne vit aucune atteinte au privilège de non extraliendo , n'éleva aucune réclamation contre cet édit, qui donna naissance aux grands jours que le parlement venait tenir régulièrement. Le voyage et le séjour étaient aux dépens de la cour, sans que la commune ni les particuliers pussent être obligés d'y contribuer.

François ier prétendait toujours faire revivre «es droits sur le Milanais, quoiqu'il y eut renoncé par les traités de Madrid et de Cambray. 11 commença par s'emparer des états du duc de Savoie, et Charles-Quint ne put voir cette conquête avec indifférence. Il était fier de son expédition d'Afrique , ou il avait battu le célèbrr

Barberousse, général de Soliman. La guerre se ralluma entre l'empereur et le roi de France. La Provence fut de nouveau menacée. André Doria partit de Gênes avec une flotte formidable, fil voile vers Antibes et ravagea toute la côte du Var au Rhône. Le parlement fut transféré à Manosque , et la défense du pays fut confiée à l'habileté et à la valeur du maréchal de Montmorency, qui campa sur la rive gauche de la Durance. Antoine de Larochefoucauld fut spécialement chargé de la défense de Marseille, où entrèrent Larochechouard a la tête de mille soldats languedociens, de Villcbone, de Laroche-Dumainc et de Routières, commandant chacun une compagnie de cinquante hommes d'armes. Le baron de Saint-Blancard sortit du port avec treize galères pour aller joindre l'escadre de Barberousse et attaquer André Doria.

Bientôt l'empereur passa le Var et assit son camp au village de Saint-Laurent-dc-Villeneuve. Après avoir quitté Fréjus, où il avait indiqué le rendez- vous général des divers corps d'armée , il fit une entrée triomphante dans la ville d'Aix. Cette place avait été démantelée parce qu'on ne la croyait pas assez forte pour soutenir un siège. Déjà les vivres manquaient à l'armée impériale, et Charles-Quint résolut de se rendre maître de Marseille pour s'assurer la communication avec la mer. Il brûlait aussi du désir de venger l'af-

front que ses armes avaient essuyé devant les murs de cette ville quelques années auparavant, il ordonna au marquis du Ghast, un de ses généraux, de se replier sur Marseille avec le comte île Horn, le duc d'Albe, douze mille hommes il infanterie et quatre mille chevaux.

Larochefoucauld assembla un conseil de guerre pour délibérer sur le meilleur plan de défense. Les uns voulaient qu'on fît une sortie pour intimider l'ennemi par un coup d'audace ; d'autres pensaient que la prudence était le seul guide que l'on dut suivre; qu'il ne fallait rien commettre a la fortune ; ni se porter h aucune entreprise dont le succès put être douteux. Une troisième opinion , qui semblait concilier les autres, prévalut : on recourut a un stratagème que le succès couronna. Larochefoucauld ordonna au capitaine Cristophe Gasquc de monter sur des bateaux avec trois cents hommes et d'aller se montrer aux ennemis vers la plage d'Aren. D'un autre côté, il fit avancer les galères vers cette plage, mais de manière h ce qu'elles ne fussent pas aperçues. Le détachement marseillais attira l'attention des Impériaux, qui envoyèrent trois <:ents mousquetaires pour engager le combat avec lui : c'est ce qu'on avait prévu et désiré. Les mousquetaires furent culbutés, cl le comte de Horn arriva avec environ huit cents chevaux et fleux mille hommes d'infanterie. Alors les galères

sortirent de leur embuscade et déchargèrent leur artillerie sur cette multitude, qui se dispersa en desordre. Les ennemis furent taillés en pièces. Le conlte de Horn , un cousin du duc d'Albe , les commandants Pierre Caraffc et Jean de Scverin perdirent la vie. Les Marseillais n'eurent à regretter que quelques hommes

Le moulin d'Auriol était du plus grand secours aux Impériaux pour moudre leur blé; aussi le faisaient - ils garder avec le plus grand soin : le maréchal de Montmorency donna des ordres pour qu'on le détruisît. On eut beau lui représenter que l'entreprise était des plus hasardeuses; il insista et dit qu'il le voulait, dùt-il en coûter la vie à mille hommes.

Monluc et Tavanes, officiers de la garnison de Marseille , furent les seuls qui osèrent se charger de ce coup de main. Us partirent, pendant la nuit, à la tête de cent vingt soldats, surprirent la garde, brisèrent l'engin, entraînèrent les pierres dans la rivière, et rentrèrent a Marseille sans avoir perdu un seul homme1.

Charles-Quint désespéra de se rendre maître de cette ville. Il fut même bientôt convaincu qu'il ne pouvait plus se maintenir en Provence. Une colonne qu'il avait envoyée a Toulon fut

' Gatifridy , tom. u, liv. \i.

' C, F. Bouche, tom. 11, pag. 5i

ballue. François irr arriva à son camp d'Avignon, et les paysans se levèrent en niasse. La confusion régnait dans l'armée impériale , moissonnée par la mort et par les maladies. Alors Charles-Quint reprit la route de l'Italie. 11 s'enfuit ce prince auquel la défaite du connétable de Bourbon n'avait rien appris, ce prince qui, dans son orgueilleuse pensée, croyait que le sol provençal tremblerait sous ses pas; il s'enfuit, le cœur brisé par la honte et par le désespoir. Tel est souvent le sort de ces ravageurs de provinces que Von a nommes conquérants 1 : parce que la fortune leur a quelquefois souri , ils s'imaginent que ses faveurs leur sont pour toujours acquises; mais vient enfin le jour des disgrâces, jour salutaire et terrible qui dissipe les illusions et confond la vanité.

François et Charles ne tardèrent pas a conclure une trêve de dix ans *, pendant laquelle l'empereur garda l'Italie , et le premier les états de la maison de Savoie. Peu de temps après , deux ambassadeurs que le roi de France envoyait à Venise et à la Porte-Ottomane, furent assasisnés en chemin par l'ordre du marquis du Ghast, gouverneur du Milanais. Cet affront était une raison plus que suffisante pour rompre la trêve, et tout fut bientôt en combustion.

Bossuet , Discours sur l'Histoire Universelle. * F.n i538.

ci HISTOIRE

François ier, recherchant l'appui des Turcs, contracta une nouvelle alliance avec Soliman , qui envoya dans les mers de Provence son célèbre amiral Barberousse , avec cent dix galères cl quarante galioles. La flotte française, sous le commandement du comte d'Enghien> composée de quarante galères et de vingt brigantins, se trouvait dans le port de Marseille. Barberousse étant arrivé au Chateau-d'If d'Enghien monta sur une galère à quatre rangs de rames qui appartenait à Virgile Urbin , comlc de Languilare, et alla visiter l'amiral ottoman ,*ch le priant de descendre a Marseille. Barberousse, accompagné de quelques janissaires , entra le lendemain dans la ville, oii il fut reçu avec de grandes marques d'honneur par le viguicr Louis Adhémar de Monteil, baron de Grignan. Quelques heures après, il alla rejoindre son escadre

Les deux amiraux allèrent assiéger la ville de Nice, sur laquelle les Français avaient fait, peu de temps auparavant, une tentative malheureuse . Celte seconde expédition fut également sans succès. Barberousse prit la roule de Constantiiioplc, et le comte d'Enghicn retourna à Marseille.

■ Le 20 juillet 1 5/#3.

* Le viguicr publia une ordonnance portant que la monnaie turque, consistant en aspres et en demi-aspres, aurait cours à Marseille, suivant une évaluation qui fut réglée sur la valeur Jrs monnaies françaises.

DE MAKSKILI.K. .'j

Le droit d'aubaine , qui n'était point connu en Provence, venait d7y être introduit. Le parlement et la cour des comptes avaient enregistré sans difficulté cet édit 1 , aussi contraire aux sentiments dune hospitalité généreuse qu'aux progrès du commerce , des sciences et des arts ; mais les états-généraux s'y opposèrent vivement , sous le prétexte que le comté de Provence était régi par le droit romain. Malgré leur opposition, la loi n'en fut pas moins promulguée \ La commune de Marseille, qui formait un état séparé du comté, crut que l'édit ne pouvait pas être obligatoire pour elle. Elle députa vers le roi Pierre Tornier, second consul, et François de Sabatéris , pour le supplier de vouloir bien lui accorder une exemption particulière. Le prince accueillit cette demande et donna des lettres patentes portant que tous les étrangers qui résidaient alors à Marseille seraient affranchis du droit d'aubaine , sans être obligés de se faire naturaliser, et que ceux qui viendraient l'habiter a l'avenir seraient déchargés de ce droit en épousant une fille de la ville 3.

La peste, qui désola si souvent Marseille, vint encore y déployer sa fureur meurtrière * ; mais

' Du ao janvier i54o.

* C. F. Bouche, tom. 11, pag. 53 et 54. 5 Ruffi, t. 1, liv. vu, ch. i\ — Ces lrlt rrs patentes sont de l'année i543.

4 En 1 5^7-

la ville répara bientôt ses désastres et ses perles en tournant toutes ses pensées vers le commerce du Levant , auquel divers traités entre François et Soliman avaient donné de l'activité et de l'extension. Marseille était devenue l'entrepôt exclusif, pour la Méditerranée , du commerce des drogueries. Cet entrepôt existait depuis longtemps, mais tout ce qui s'y rapporte venait d'être soumis a de meilleures règles. La mort du roi de France 1 ne changea pas la position de Marseille.

Henri h fut le successeur de François i", et le conseil de ville lui députa l'assesseur Honoré Sommât et Jacques Cartier, pour lui rendre hommage et lui prêter serment de fidélité. Henri confirma toutes les libertés marseillaises, attendu, disent les lettres patentes , la grande et parfaite loyauté, obéissance et fidélité que les Marseillais ont toujours portées à nosdits prédécesseurs, et qu'ils ont délibéré de continuer envers nous sans épargner leurs personnes et biens a .

Marseille , sous le règne de ce prince , jouit d'une parfaite tranquillité. Le parlement d'Aix obtint 3 de ne venir tenir les grands jours qu'en temps de vacations ; mais, l'année suivante, le roi accorda aux Marseillais des lettres patentes qui ordonnaient que les commissaires de cette cour

1 Le 3i mars de la même année.

• Archives de l'Hôtel de Ville.

" En i554-

souveraine viendraient, toutes les années, au mois de mars, pour tenir les grands jours , et qu'ils se serviraient d'un sceau particulier, avec ces mots pour exergue : sigillwn magnorum dierum Massilice ovdinatoriun 1 .

Le capitaine Gaspard Fabre, de Marseille, entré bien jeune dans la carrière des armes, vers la fin du règne de François ier, illustra sa patrie par une valeur brillante et par un rare talent militaire. Henri h, qui le remarqua, lui prodigua des marques honorables de bienveillance et d'estime. Il le créa chevalier, lui donna l'accolade et Técharpc en présence de plusieurs princes du sang et de toulc sa cour. Fabre parvint, par son seul mérite , aux grades les plus élevés. H fut nommé surintendant de l'artillerie de France , mestre-dc-camp des troupes provin-

' Ruffî, t. h, liv. xn, ch. i.

La session des grands jours ne fut cependant pas tenue régulièrement pendant le mois de mars; car, le a 3 mai i565 , la cour, tenant les grands jours à Marseille, rendit un arrêt par lequel elle enjoignit aux propriétaires des maisons d'abattre, à leurs dépens, les saillies, auvents, arcades et portiques; autrement les maisons saisies, pour, des deniers provenant de Inir louage, être procédé à leur démolition.

Par lettres patentes de 1571, la tenue des grands jours fut portée à trente jours utiles. En i58a, la ville eut un différend avec le parlement sur la tenue de ces audiences. Il intervint arrêt du conseil le a août, ouï le rapport de l'archevêque de Vienne, par lequel il fut ordonné que le parlement se conformerait aux dernières lettres patentes.

ii. 6

ciales , enfin , commandant de la marine '.

La noblesse française, pour laquelle le péril était un amusement, se plaisait toujours dans les tournois, et le roi excellait dans ces dangereux exercices \ Un jour, après avoir rompu plusieurs lances, il voulut jouter de nouveau avec le comte de Montgommeri , et mourut dune blessure a l'œil 3. François 11, son fils aîné et son successeur, confirma les chapitres de paix et toutes les fran-

« Charles ix lui accorda plusieurs pensions sur les deniers des domaines royaux et sur les amendes prononcées par la sénéchaussée de Marseille.

Il joignit à ces faveurs le collier de l'ordre de St.-Michel , qui fut remis à Gaspard Fabre par le baron de La Garde, général des galères de France, avec une lettre du monarque , datée de Blois le i3 septembre iS'ji , et ainsi conçue: « Capitaine Fabre , par vos vertus , vaillance et mérites , vous avez été choisi et élu en l'assemblée des chevaliers , frères et compagnons de l'ordre de M. Saint Michel, pour être associé à ladite compagnie; pour laquelle élection vous notifier et présenter de ma part le collier dudit ordre, si vous l'avez pour agréable, j'envoie présentement mémoire et pouvoir h

M. de La Garde vous priant d'accepter l'honneur que

la compagnie vous désire faire , qui sera pour augmenter de plus en plus l'affection et la bonne volonté que je vous porte >»

Le capitaine Fabre mourut en 1579, après plus de trente ans de glorieux services.

* Un envoyé de la Porte, assistant, sous Charles vu , à ce spectacle militaire, dit sagement : « Si c'est tout de bon, ce n'est pas assez; si c'est un jeu, c'est trop. »

3 Le 10 juillet i55j).

chises marseillaises, à la prière de Boniface Vivaud et de Lazarin Doria , qui allèrent lui rendre hommage au nom de la ville ».

Les disputes de religion excitaient depuis quelque temps en France une fermentation dangereuse. L'exécution de Mérindol, drame horrible dans les annales provençales, avait soulevé d'indignation tous les partisans de la réforme. Ils levaient un front menaçant et attendaient Theure de la vengeance. Deux habitants de Castellane, Antoine et Paul de Richieu, seigneurs de Mauvans, appelèrent chez eux un ministre luthérien, et ce docteur en vint aux prises avec un docteur catholique. Les deux frères, assiégés dans leur maison par le peuple irrité, se sauvèrent à grand'peinc. Pleins d'audace et d'intrépidité, enflammés d'un ardent et sombre fanatisme, ils coururent aux armes et jurèrent une guerre à mort à l'église romaine. Les protestants massacrèrent sept chanoines de Barjols ; ils pillèrent le palais épiscopal de Sénés et brûlèrent l'église cathédrale. Antoine de Mauvans ravagea la haute Provence a la téte d'un corps de troupes, et fut saisi a Draguignan. La populace le mit en pièces , lui arracha le cœur, le porta triomphalement au bout d'une pique, et le livra ensuite à des chiens dévorants. Paul vint se

Ruffi, t. t, 1W. vu, rli. îx.

plaindre aù parlement, qui le décréta comme hérétique, et fit attacher au gibet le cadavre de son frère Paul, alors, apôtre audacieux et soldat indomptable, ne met plus de bornes a la fureur qui Tanime. Antoine n'est pas seulement à ses yeux un frère digne de regrets; c'est encore un martyr qui vient de recevoir dans le sein de la gloire céleste le prix de son zèle et de son courage. Ce n'est point par de stériles larmes qu'il veut honorer sa mémoire : non, non, il faut du sang à ses mânes plaintifs, du sang versé a grands flots !... La guerre civile s'allume en Provence, où les nouvelles doctrines vont tous les jours se renforçant. A Aix, sept conseillers et un avocat-général du parlement font profession publique de protestantisme. Bientôt soixante églises réformées sont organisées, et Paul deMauvans, toujours guidé par la vengeance, toujours avide de périls, devient le chef de cette union redoutable. C'est dans ces circonstances que la fameuse conspiration d'Amboise s'ourdit. Plusieurs corps de protestants, conduits par des capitaines intrépides, devaient se rendre mystérieusement de différentes provinces à Nantes , dans le but d'enlever le jeune François h , qui habitait un château du voisinage, d'arracher en même temps un édit pour la liberté de con-

• Gaafridy, t. u, liv. xi. — Bouche, t. n, pag. 88. — Papon, t. iv, liv. xi.

science, et faire passer dans les mains du prince deCondé l'autorité ministérielle. Les révélations d'un protestant de Paris firent échouer ces desseins.

La religion réformée avait pénétré à Marseille; et malheureusement le conseil municipal et les principales familles , s'écartant du système politique qu'ils avaient précédemment suivi , se laissèrent entraîner par l'ardeur d'un zèle sans lumières, par un esprit de vertige et de discorde. Oubliant les leçons de l'expérience, ils entrèrent dans les voies périlleuses de la persécution. Comment le peuple aurait-il pu rester dans les bornes de la tolérance et de la sagesse? Il se souleva contre les huguenots 1 . Un mercier8, soupçonné de professer les opinions de Calvin, fut poursuivi a coups de pierres et eût été mis en pièces, sans l'assistance d'un voisin chez lequel il se réfugia. Quelques religionnaires furent égorgés dans leurs maisons; d'autres furent inhumainement traînés dans les rues et ensuite massacrés; un marchand de Montpellier fut pendu à une grille de fer, au plan Fourmiguier 3. Le juge Balthasard Catin, voulant sauver plusieurs de ces malheureux que poursuivait la haine publique, les fit arrêter et

> En i56o.

' Ce mercier avait son magasin à la montée du S* -Esprit. 3 Aujourd'hui la Cannebière.

mettre en prison; mais la prison fut forcée par une populace furieuse, qui vomissait des imprécations contre Catin : elle s'empara de trois détenus qu'elle pendit à un arbre

La cour de France était divisée par des factions puissantes et implacables qu'un roi jeune et infirme ne pouvait comprimer. La reine mère, plus circonspecte qu'entreprenante % d'un génie souple et d'une politique astucieuse, résistait aux orages, sans être assez heureuse pour les dissiper : c'était cette Catherine de Médicis que Marseille avait vue, en des jours plus heureux, dans tout l'éclat des pompes nuptiales. La Provence continuait d'être horriblement déchirée par les discordes civiles ; Paul de jtfauvans et le comte de Tende , gouverneur, se combattaient avec la fureur du fanatisme. La mort de François n3 et l'avéncment de Charles ix au trône furent loin de rétablir le calme. Cependant, la reine mère, alarmée de la trop grande autorité des Guises, crut ne pouvoir balancer une faction si redoutable qu'en fortifiant la faction contraire ; elle se tourna du côté des princes de Bourbon et du protestantisme , et fit rendre au roi un édit 4 par lequel la liberté du

• Ruffi, t. i, liv. vu, ch. ix.

" Anquetil, l'Esprit de la Ligue, t.. i, liv. i. 3 Le 5 décembre i56o.

* De janvier i56a.

culte fut accordée aux réformés. On leur défendit de dogmatiser et de former des ligues ; mais on leur permit d'avoir des assemblées religieuses hors des villes , sans armes.

Cet édit fut envoyé au parlement de Provence, et les consuls d'Aix, a la téte desquels était Durand de Pontevès, seigneur de Flassans, forcené catholique, s'opposèrent à l'enregistrement. Le roi envoya le comte de Crussol et deux autres commissaires, charges de mettre l'édit à exécution. Pontevès, ayant ameuté la populace et levé un corps de troupes, refusa l'entrée aux envoyés royaux; mais il fut bientôt obligé de quitter la ville, non pas comme un ennemi vaincu et humilié , mais avec la fierté d'un chef audacieux dont les exploits allaient signaler la vengeance; et quels exploits, grand Dieu! Ce seigneur tint la campagne, a la tète de cinq mille catholiques que précédait un cordelier portant un grand crucifix. Les enseignes étaient aux armes du pape, et chaque soldat avait entouré son cou d'un chapelet. Tous les protestants qui tombèrent au pouvoir de cette armée furent impitoyablement massacrés, sans distinction de sexe ni d'âge. Alors, le comte de Crussol et le comte de Tende, faisant cause commune avec Paul de Mauvans et le baron des Adrets , chefs des religionnaires provençaux, prirent de vive force le bourg de Barjols, où Durand de Tontevès

s'était retiré; six cents personnes furent égorgées, et les prêtres jetés dans les puits.

De Crussol et de Tende voulurent aussi faire exécuter à Marseille Tédit royal sur la liberté de conscience. La manifestation de leur volonté rencontra dans la ville une opposition presque générale, et faillit y causer un soulèvement. Les prêtres, méconnaissant dans la chaire évangclique la sainteté de leur ministère de paix, enflammaient par des déclamations furibondes et des vœux sanguinaires les passions déjà trop ardentes d'une multitude égarée. Les monastères 1

• Nous avons suffisamment parlé des moines de S -Victor, des chevaliers hospitaliers de S -Antoine, des trinitaires, des dominicains, des angustins, des religieuses de S'-Sauveur et de Sion.

En i56*2, il y avait encore à Marseille : i° Les religieuses de Ste-Claire, qui s'y établirent en ia54; a° les carmes, qui ne sont connus en Europe que depuis ia44 » et qui, à cette époque, furent contraints, par les persécutions des infidèles, de quitter le Mont-Carmel et les monastères de la Terre- Sainte; ils bâtirent un couvent à Marseille vers Tannée ia6o; 3° les observa ntins , qui furent appelés dans cette ville , en i4^a> Par Julien de Remezan, lequel leur donna trois jardins qu'il possédait près la porte de l'Ourse, pour bâtir une église et un couvent ; 4° d'autres observant ins , sous le titre de S1- Jérôme, qui se fixèrent a Marseille en 1470; 5° les servîtes, qui y furent reçus, en i555, par délibération du conseil de ville, sous la présidence du viguier Pierre d'Abeille, gentilhomme de Tarascon.

Plus tard, un grand nombre d'ordres religieux s'établirent à Marseille; en 1789^! y en avait 3i, savoir : 17 d'hommes, tt 14 d« femmes.

et les confréries de pénitents1 montraient surtout une exaltation frénétique. Le zèle religieux n'était plus que du délire : malheur à celui qui eût voulu Ciire entendre la voix de la modération et de la douceur ! Le conseil municipal , partageant le fanatisme populaire, mais intéressé à rétablir le calme et a prévenir les malheurs dont on était menacé , envoya des députés à Charles ix a, pour le supplier de prendre en considération Pétat alarmant de la ville, et lui exprimer avec respect, mais aussi avec énergie, les vœux des habitants, bien résolus à défendre jusques a leur dernier soupir la religion de leurs pères et la sainte église romaine contre des sectaires criminels, et a ne pas souffrir que leur culte impie souillât une cité fidèle au vrai Dieu. Les députés prièrent le roi de France d'interpréter Pcdit en faveur des religionnaires d'une manière favorable aux vœux des Marseillais, qui, jouissant de privilèges particuliers, n'étaient pas soumis h toutes les lois générales du royaume. Charles ix, par faiblesse ou par politique, déclara qu'il n'avait jamais

• Il y avait alors à Marseille sept chapelles de pénitents. Les blancs, sous le titre de Stc-Catherine, étaient les plus anciens : ils furent établis vers le milieu du 1 4e siècle.

Il y a aujourd'hui dans cette ville onze confréries. Le territoire communal en possède cinq. Ces seize chapelles présentent une masse de /î,ooo pénitents environ.

* En i56?.

entendu que cet éditfiit exécuté a Marseille, et que son intention formelle était que le culte protestant n'y fût point admis Les députés furent reçus à leur retour avec de bruyantes acclamations de joie, et les prêtres célébrèrent ce triomphe par des fêtes religieuses et des prières solennelles.

Gomme le protestantisme prenait en Provence une allure vive et rapide, la cour jugea prudent d'arrêter ses progrès. N'accordant aucune confiance au comte de Tende , naturellement doux et tolérant, elle lui associa au gouvernement du pays le comte de Sommerive, son fils aîné, jeune seigneur plein d'activité et brûlant du désir de signaler son zèle et sa foi a. Le terrible Durand de Pontevès continuait ses froides atrocités et ses

• Les lettres patentes de Charles ix contiennent la phrase suivante : Nous désirant singulièrement traiter et entretenir nos sujets de notre dite ville en telle faveur, tranquillité et liberté, que nos prédécesseurs l'ont entretenue, et pour ta grande loyauté et fidélité qu'ils nous ont portées par cidevant et à nos prédécesseurs , et espérons qu'ils fairont tous ci-après de bien au mieux.

Archives de l'Hôtel de Ville. — Rufli, 1. i, liv. vu, ch. ix.

* Il naquit à Marseille au mois d'octobre i538, et fut baptisé dans l'église des Accoules. Sa naissance causa une si grande joie, qu'il y eut le même jour dans le port un combat à coups d'oranges, et cette fétc fut terminée par un brillant tournoi; mais ces réjouissances publiques se changèrent bientôt en douleur , par la mort de la comtesse de Tende, sa mère, de l'illustre maison deChabancs de la Palisse.

courses dévastatrices ; mais les catholiques provençaux ne le reconnaissaient point pour chef. Un autre était placé à leur téte : c'était son frère aîné, Jean de Pontevès, comte de Carces, qui jouissait d'un crédit immense et que la nature avait doué d'un rare talent d intrigue. Le comte dcSommerivese concerta avec lui sur les moyens à prendre pour affaiblir le parti des réfermés, dirigé par le comte de Tende. Ainsi le père et le fils, placés sous des bannières opposées, allaient se trouver en présence dans des combats impies, en croyant remplir un devoir sacré. Honte de la raison! délire de la conscience ! Voilà, voilà les hommes tels que le fanatisme les fait!

A l'approche du comte de Carces, le peuple d'Aix se souleva , sonna le tocsin , attaqua les troupes du comte de Tende et s'empara de l'hôtel de ville. Les pénitents noirs, qui chantaient l'office dans leur chapelle, croyant que la foi qui n'agit pas n'est point une foi sincère, retroussèrent leurs robes, s'armèrent de caillous et dispersèrent plusieurs corps-de-gardes protestants. Le comte de Carces fut reçu comme un libérateur, et son frère reprit le chaperon consulaire. Sur tous les points de la Provence , les protestants coururent aux armes, plusieurs s'en-

Crtte dame expira le a4 novembre suivant; et cette perte ht si sensible, que les consuls ordonnèrent un deuil général * défendirent aux femmes de porter leurs joyaux.

fermèrent dans Orange. Serbellon, gouverneur du comtat venaissin, investit cette ville, s'en rendit maître, et ordonna un massacre général. Il fit passer au fil de l'épée les religionnaires, comme désobéissant au pape, et les catholiques, comme ayant reçu les religionnaires dans leurs murs 1 . D'autres réformés se réfugièrent k Sisteron, devenu le boulevard de leur parti : la se trouvait l'infatigable Paul de Mauvans, avec des capitaines formés h son école et compagnons de ses sanglants exploits, Beau jeu, Fumeyer, Dubar, Malijai, Séguiran, Gérente-Sénas. Sommerive et les deux Pontevès marchèrent contre eux et assiégèrent la place. On remarquait, parmi les gentilshommes rangés sous leurs drapeaux, le commandeur deGlandevès, Brancas, Vintimille, Villeneuve, d'Agoult-Ollièrcs, Blacas d'Aulps , Porcelet, Grimaldi, Forbin, Castillon, Puget- SMVIarc, Castellanc la Verdière, Raimondd'Eoulx , Lamanon , Laroquettc , et Simianc- Lacoste

Les Marseillais auraient bien fait de garder une stricte neutralité dans ces dissensions civiles: c'est ce que voulaient leurs intérêts, la bonne politique et la religion elle-même; mais ils crurent qu'ils ne devaient pas rester tranquilles spectateurs de la lutte du culte reformé contre

» C. F. Bouche, t. n, p. 9?.

* Papon, t. iv, liv. xi.

1 église romaine, et ils épousèrent chaudement la cause du comte de Sommerive. Le conseil municipal délibéra de fournir un contingent à l'armée catholique qui faisait le siège de Sisteron. Il décréta , en conséquence , une levée de 300 hommes, qui formèrent trois compagnies placées sous les ordres de Pierre Blanc , second consul. Les capitaines étaient Nicolas de Bausset, Paul Impérial et Guillaume Olive Les troupes de Sommerive accueillirent avec des transports de joie le bataillon marseillais, qui, enflammé d'un enthousiasme religieux et guerrier, sollicita l'honneur d'être placé aux postes Jes plus périlleux. Trois fois les catholiques, après avoir fait une large brèche aux remparts de la place, montèrent à l'assaut; trois fois ils furent repoussés, et la nuit sépara les combattants, qui firent des prodiges de valeur. Les femmes protestantes, intrépides dans de si grands dangers, réparèrent la brèche avec une ardeur que rien ne put ralentir; et les travaux furent poussés avec tant d'activité, que le lendemain les murailles se trouvèrent en bon état. Ces femmes se saisirent de Bouquenègre, lieutenant de Durand de Pontevès, et le pendirent a un gibet. Les catholiques avaient fait périr de la même manière le capitaine Coste, de Tarascon f.

• Ruffi, t. i, liv. vu, ch. ix.

Cet échec ne découragea pas le comte de Sommerive, qui , après avoir fait diverses opérations militaires, rassembla toutes ses troupes et reprit les travaux du siège. Bientôt il commanda un assaut général. Les compagnies marseillaises furent placées en première ligne ; Pierre Blanc et les trois capitaines se firent remarquer par leur sangfroid et leur courage. Le combat dura sept heures, et les catholiques furent toujours repoussés'. Mauvans et les autres chefs rcligionnaires, se sentant trop faibles pour soutenir un second assaut, n'espérant d'ailleurs aucun secours, sortirent secrètement de la ville pendant la nuit, suivis de quatre mille personnes de tout sexe et de tout âge. Les mères portaient leurs enfants à la mamelle; les jeunes gens soutenaient les vieillards. Cette troupe fugitive arriva dans un affreux état à Grenoble, et le baron des Adrets l'envoya a Lyon avec une escorte. Le comte de Tende, se trouvant sans moyens de résistance, gagna Turin, et laissa ainsi la Provence a la disposition des catholiques. Sommerive mit à ^Sisteron une forte garnison 3, et le bataillon marseillais retourna dans ses foyers. Les prêtres, les moines, les pénitents, tous les exaltés du

» C. F. Bouche, t. ii , pag.

• 38 septembre i562.

1 Tous 1rs historiens de Provence.

DE MARSEILLE. 9i

parti catholique, qui dominait dans la ville , l'accueillirent avec de grands applaudissements, chantèrent ses exploits, et ameutèrent le peuple, qui demanda avec des cris de fureur la mort de tous les protestants.

Dans ces circonstances alarmantes, Riquetti, seigneur de Mirabeau, fut nommé premier consul On lui donna pour collègues Antoine Deleuse et Arnaud Vclin ; les fonctions d'assesseur furent confiées a Claude de Paulo. Mirabeau, très attaché a la religion catholique, était l'ennemi prononcé de tous les crimes qui la déshonoraient. Il ne voulait fonder le triomphe de ses croyances que sur la pratique des devoirs et de la charité. 11 prit, de concert avec les autres consuls, toutes les mesures que dictait la sagesse pour rétablir la tranquillité publique. Il crut qu'il n'y avait pas de moyen plus sûr pour mettre les religionnaires a l'abri de la rage populaire , que de les constituer prisonniers, et de déclarer qu'ils étaient placés sous la sauvegarde de l'autorité municipale; son intention était de les faire sortir ensuite de la ville. Ce moyen ne réussit pas. Le peuple, craignant que ses victimes ne lui échappassent, se porta pendant la nuit aux prisons, désarma le corps-de-garde et s'empara de vive force de plusieurs protestants, qu'il pendit

' Toujours on

à des arbres. 11 voulut faire subir le même sort à un religionnaire qui n'était point prisonnier; mais celui-ci, assisté de ses parents et de ses amis , se retrancha dans sa maison, disposé a en soutenir le siège et à se défendre vigoureusement. La populace furieuse se présenta bientôt devant la maison pour la forcer; et elle allait renverser tous les obstacles,- lorsque Mirabeau accourut, revêtu de ses insignes consulaires et suivi de quelques gardes. Le consul écarta les plus séditieux, se ût ouvrir les portes de la maison assiégée, et amena le religionnaire, en disant à la populace, qui voulait s'en emparer, qu'il allait l'enfermer dans la tour Saint-Jean pour le faire punir avec les formes légales. On ne lui répondit que par des insultes et des vociférations affreuses. Assailli par les fanatiques, il se défendit courageusement; mais son escorte ayant été dispersée, l'infortuné protestant fut arraché de ses bras , fut accablé de coups , couvert de blessures et traîné a demi vivant dans la ville. Mirabeau ne se sauva qu'avec beaucoup de peine. Le conseil municipal ordonna que les consuls auraient désormais chacun une garde de douze hommes, choisis par les capitaines de quartier, qui furent chargés de veiller h la sûreté de ces premiers magistrats

' Ruffi, t. î, liv. vu, ch. i\.

Un forfait, d'un caractère extraordinaire, vint jeter dans Marseille une nouvelle épouvante. Sanpiétro, issu en Corse d'une famille pauvre et obscure, n'était pas resté dans la foule. Héroïque soldat armé par la vengeance, il avait acquis une réputation éclatante en combattant contre les Génois pour l'indépendance de sa patrie opprimée, et BénignaOrnano, fille unique de François Ornano, un des plus riches seigneurs de rile, n'avait pas dédaigne de lui donner sa main. Petitesse des préjugés! cet homme, couvert de nobles blessures et de lauriers glorieux , ne croyait pas avoir rapproché la distance que le hasard de la naissance avait mise entre son épouse et lui. 11 ne lui parlait jamais que tête nue, et eut toujours pour elle ce respect que les inférieurs croient devoir témoigner à ceux qui sont dans une position sociale plus élevée. La paix entre la république de Gênes et la France mit un terme aux exploits de Sanpiétro, qui se réfugia à Marseille avec sa femme et ses deux fils. Il y servit la cour pendant les guerres civiles; mais, toujours tourmenté par le désir d'affranchir sa patrie, il ne cessa d'intriguer contre les Génois, et alla même jusqu'à Constantinople solliciter le grand -seigneur d'envoyer une flotte contre eux. Ceux-ci résolurent de s'emparer de Bénigna, pour qu'elle leur servît d'otage. Ils gagnèrent quelques-uns de ses domestiques et un ii. 7

prêtre nommé Michel qu'elle avait chargé de l'éducation de ses enfants. Ces serviteurs et ce prêtre lui persuadèrent qu'il était de son intérêt de se rendre à Gênes, où elle obtiendrait la grâce de Sanpiétro. Bénigna céda à leurs conseils et à leurs instances; et, pendant que son mari était absent de Marseille, elle s'embarqua avec un de ses fils et le prêtre Michel. A peine elle eut mis à la voile, qu'un ami de Sanpiétro, instruit de sa fuite, monta sur un vaisseau léger, la joignit près d' Antibcs, et la confia au comte deGrimaldi, qui l'envoya au parlement de Provence.

Sanpiétro arrive a Marseille , vole à Aix , demande que son épouse lui soit remise ; et le parlement la lui rend, en lui enjoignant de la traiter avec tous les ménagements que son innocence mérite.

MaisSanpiétro ne croyait pasà cette innocence. A ses yeux , Bénigna avait blessé l'honneur et violé ses devoirs; elle était la plus criminelle des femmes : elle a fui le toit conjugal pour chercher a Gênes un honteux asile, à Gênes, vil repaire des tyrans de sa patrie! Cet homme, d'un caractère sombre et ardent , ne peut supporter cette désolante idée ; son cœur se soulève d'indignation Y et son esprit troublé médite une vengeance terrible.

Sanpiétro, de retour h Marseille, parlant encore h son épouse tête nue et dans une contenance

respectueuse, lui déclara que sa perfidie ne pouvait s'expier que par la mort, et ordonna aussitôt à deux hommes qu'il avait chargés de l'emploi de bourreaux, d'exécuter cet arrêt barbare. Bénigna avait prévu le sort qui lui était réservé ; n'espérant pas obtenir sa grâce , elle ne demanda que la faveur de mourir de la main de «m époux. Celui-ci fit retirer les bourreaux, donna à son épouse infortunée des marques d'une soumission respectueuse, passa a son cou le cordon fatal, l'étrangla sans émotion, et élranglr ensuite ses deux enfants.

Voyant autour de lui, h Marseille, un mouvement d'indignation et d'horreur, il s'enfuit h Paris, oii sa présence fit éclater le même mouvement. Ce guerrier féroce eut la hardiesse de paraître à la cour pour justifier sa conduite. Découvrant sa poitrine sillonnée par des cicatrices : Qu'importe au roi et à Vctat, dit-il , que Sanpietro ait bien ou mal vécu avec sa femme? Le pardon qu'il obtint peint assez bien la cour de Charles ix ».

Ce monarque, qui voulait parcourir son royaume, arriva en Provence avec sa mere Catherine deMédicis, son frère le duc d'Anjou, et le jeune Henri de Bourbon, prince de Béarn, âgé de onze

■ De Thou, liv. xxix.— D'Àubigné, t. i, liv. iv. — Brantôme, t. vu. — Anqnetil, Esprit de la Ligne, liv. iv.

ans 1 , lequel contribua à l'agrément du voyage par sa vivacité et ses saillies qui plaisaient beaucoup à la reine mère. On remarquait à la suite du roi le prince de Laroche-sur- Yon , les cardinaux de Bourbon et de Guise, le connétable de de France Anne de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs. L'intention de Charles ix était de visiter Marseille. Le conseil municipal confia tout ce qui concernait la solennité de sa réception a une commission composée de François Cépède, Arnoux-Nas, Aman Somat et Honoré Spinassy \ Le roi et sa cour parurent devant Marseille le 6 novembre 1564. Charles, avant d'entrer dans la ville, fut conduit à la plaine Saint-Michel 3, au milieu de laquelle on avait élevé un trône magnifique, placé sur une estrade couverte de riches étoffes et d'ornements précieux. Toutes les corporations s'y étaient rendues, el la foule qui était immense conservait un ordre admirable. Le roi s' étant assis sur son trône, les

' Qui devint le grand Henri iv.

■ Rufli, t. i, liv. vin, ch. i.

3 Cette plaine était autrefois beaucoup plus vaste; elle contenait tous les terrains depuis l'église Notre-Dame- du - Mont jusqu'à la plaine actuelle. Elle a été rétrécie, vers le milieu du 18e siècle, par la vente que les religieux minimes firent de cette portion dont ils rapportèrent la propriété.

La plaine était autrefois connue sous le nom de Champde-Mars, Campus Martius , et le chemin qui y conduisait s Appelait via de Campo Martio, ainsi que l'attestent des actes du commencement du 12e siècle.

compagnies des quatre quartiers défilèrent devant lui» A leur tête marchait le comte de Sommerive, qui était venu à Marseille pour présider aux honneurs rendus au souverain. Ce gouverneur monta sur l'estrade, et, fléchissant le genou, offrit a Charles l'hommage et les vœux du peuple marseillais. Les consuls Gaspard de Paul, Pierre Seillans et Pantelin Gratian, suivirent son exemple. L'assesseur, Pierre de Vcnto, prononça ensuite un discours; et, quand il eut fini de parler, la jeune fille du premier consul , resplendissante de parure et de beauté, s'avança sur un char que traînaient treize jeunes hommes richement vêtus, couronnés de fleurs et de lauriers, portant chacun une banderole oii était peinte une croix avec cette inscription : enseigne de la victoire. Cette demoiselle monta sur l'estrade, se prosterna devant le roi, et lui présentant les clefs de la ville , qui étaient d'or et sur lesquelles étaient gravées ces paroles pietaie et justitiâ> elle prononça ces vers :

Petite tu me vois, mais tes grands ennemis îfe me sauraient forcer, car en Dieu je suis forte : Du coeur de ces remparts, en armes pour toi mis, Haut ma foi devant Dieu, à toi les clefs je porte.

Le roi descendit ensuite de son trône et entra dans la ville par la porte royale, où se trouvait

' Ruffi, t. i, liv. vin, ch. r.

un arc de triomphe surmonté d'un coq couronne annonçant le jour. La on le fit placer sous un dais de drap d'or fleurdelisé, porté par les trois consuls, par l'assesseur et par Riquetti de Mirabeau et Deleuse, consuls de Tannée précédente, tous en robe rouge et la tetc nue. Charles ix, avant de franchir la porte, jura l'observation des chapitres de paix et des franchises municipales. Le roi prit la route de%la Major. Arrivé à la place Neuve, il s'arrêta devant un autre arc de triomphe, enrichi d'emblèmes ingénieux et de figures allégoriques, surmonté d'un globe aux armes de la famille royale de France et de la maison de Médicis , avec ces mots :

Jàm totutn implevit sacrîs virtutibus orbe m.

Le lendemain, Charles ix sortit de son palais pour aller entendre la messe a la cathédrale. Le jeune Henri était à son coté; mais, professant la religion réformée, il ne voulait pas assister à une cérémonie qu'il regardait comme un acte de superstition ridicule. Il s'arrêta sur le seuil de la porte, et il allait retourner sur ses pas, lorsque Charles lui prit en souriant sa toque de velours noir bordée d'or et parsemée de pierres précieuses, et la jeta dans l'église. Henri ne fil

' Ruffi, t. i , Iît vin , th. r.

alors aucune difficulté d'entrer et d'assister à la messe

La cour passa huit jours a Marseille 3 , qui se signala par des fêtes brillantes , par des cérémonies d'éclat et par des plaisirs bruyants conformes au caractère des habitants.

Avant de quitter la Provence , Charles ix rétablit le parlement, interdit depuis plus de huit mois. Cette cour, ayant repris ses fonctions, alla tenir les grands jours à Marseille, sous la présidence de Morsant. Elle y fit apporter les ornements d'or et d'argent des églises de la province, pour en employer le produit au service du roi3.

Les saines idées de l'égalité naturelle , les antiques maximes qui avaient assuré la gloire et le bonheur de Marseille, allaient tous les jours s'affaiblissant ; elles cédaient la place à ces préjugés aristocratiques, à ces erreurs avilissantes, qui empoisonnent le cœur de l'homme et font haïr l'état social. Elles s'étaient introduites dans la cité, ces distinctions ridicules , hochets frivoles de la vanité. On doit regarder comme une des causes qui avaient contribué a soutenir le commerce de Marseille dans le moyen-âge, l'opinion oii l'on était que les nobles pouvaient sans déroger

* RufYi, t. i, Ht. vin, ch. i.

' C. F. Bouche, t. n, p. 98.

3 Id.

m HISTOIRE

se livrer à toutes sortes d'opérations mercantiles et industrielles. La famille de Montolieu, dont rorigine se lie a la plus ancienne chevalerie provençale, joignait, dans les actes qu'elle passait au quinzième siècle, la qualité de noble à celle de marchand. A la même époque, l'illustre maison de Candole, qui possédait onze fiefs considérables, et qui était également adonnée au commerce , s'enorgueillissait de l'exercice de sa profession1. Mais, sous Charles ix, les familles nobles de Marseille commençaient a regarder le commerce comme contraire a la dignité patricienne. Le prince déclara , dans des lettres patentes * , que ces familles pouvaient faire des opérations commerciales sans déroger, pourvu toutefois qu'elles ne tinssent pas boutique et qu'elles ne vendissent rien en détail 3 : faible remède pour la gravité du mal. Une tendance funeste éloignait des affaires publiques les classes inférieures ; le conseil municipal semblait un peu trop redouter l'influence populaire ; tout le pouvoir était placé dans les mains de quelques principaux citoyens. Pourtant la démocratie, pleine de force et de fécondité, vivait dans les traditions, dans les souvenirs, dans les mœurs et dans les besoins des habitants. Elle prit son essor et montra son

1 Fauris de St.-Vincent, Mémoire cité.

» De i566.

5 Hafîi, t. i, Ht. tiii , ch. i.

énergie dans les troubles religieux; essor sans gloire , énergie sans lumières !

Après un calme trompeur, la guerre s'était allumée entre les protestants et les catholiques. Les ravages et les massacres désolaient la France , comme si elle eût été inondée de barbares. Le sort de la Provence n'était pas meilleur. Le sage comte de Tende était mort », et les religionnaires se voyaient livrés sans ressource a la haine de leurs ennemis. Ils avaient aussi perdu l'appui de Saint-Chaumont, archevêque d'Aix. Ce prélat, indigné de la conduite des catholiques, monta un jour dans la chaire de son église, déclama contre le culte romain et jeta loin de lui ses ornements pontificaux. Il quitta ensuite le pays, se maria et prit les armes pour la religion réformée.

Le conseil municipal de Marseille, toujours enflammé d'ardeur pour la cause du catholicisme, envoya au duc d'Anjou , frère de Charles ix et lieutenant-général du royaume, deux cents hommes soldés pendant trois mois aux frais de la commune, et commandés par Paul Impérial, qui s'était distingué au siège de Sisteron. Cette troupe se signala sous les enseignes royales a la fameuse journée de Jarnac ».

• Le i3 avril i566.

* Le i3 mars 1569.

Marseille, perdant quelques années, ne fut le théâtre d'aucun événement remarquable. Les horreurs de la Saint-Barthélemi ne la souillèrent pas. Le comte de Carces, qui commandait en l'absence du comte de Sommerive, était la terreur

. des protestants provençaux; mais c'est en face et sur les champs de bataille qu'il les combattait. Il eut le courage de répondre a la cour : J'ai toujours servi le roi en soldat : je serais fâche' de

faire en cette occasion t office de bourreau Apres la mort de Charles ix, les réformés de Provence reprirent les armes, se mirent en campagne et s'emparèrent des villes de Riez, de Digne, deSeyne, de Puymoisson, d'Espinouse et de Ma j astre. Le comte de Carces leva alors ses enseignes; ses soldats furent appelés marabous % ou Carcistcs ; les soldats protestants , accablés de maux cruels, curent le surnom de razats 3. Marseille fournit trois cents arquebusiers a l'armée catholique * ; et le comte de Carces , aidé du seigneur de Vins, abattit en Provence le parti de la réforme, au moment où ce parti se relevait en France plus puissant que jamais.

■ Papon, t. /|, liv. xi. /Vnquetil , Esprit de la Ligue , iiv. IV.

* Voleurs.

3 Pillés.

4 En 1 574.

Le maréchal de Retz fut nommé gouverneur du comté , après la mort de Sommerivc ; et Henri m, qui se rendait h Avignon 1 pour s'efforcer de pacifier le pays, se fit recevoir confrère pénitent et parut a une procession couvert d'un sac blanc. // marcha y dit un ancien historien, non comme un roi, mais comme les autres pénitents, et porta quelque temps la croix * .

Marseille envoya à Arles six galiotes, sous le commandement de Lazarin d'Espinassi , second consul, pour repousser les religion naires du Languedoc, qui avaient fait une irruption dans la Camargue 3.

Le maréchal de Retz ayant quitté le pays, le duc d'Angoulême , frère naturel du roi , grand* prieur de France, fut provisoirement chargé du commandement , qu'il céda bientôt au comte de Suze. Celui-ci soutint la cause des razals ; et , comme le fanatisme religieux se mêlait a des haines particulières , les malheurs publics furent h leur comble. Le comte de Carccs et son neveu de Vins méconnurent l'autorité du nouveau gouverneur, qui appela à son secours les razats de Brignoles, de Lorgucs, de Fréjus, de Draguignan et

* Le 17 octobre i5;/r

* Hist. des Troubles de Provence, depuis sou retour à la couronne jusques à la paix de Vervins en 1^98, irc partie, par Louvet de Beauvais.

3 En 15:5.

de Grasse. De Vins empêcha la jonction de ces troupes , et tailla en pièces quatre cents hommes sortis de Brignoles et de Draguignan. Alors , le parlement rendit un arrêt par lequel il déclara les Carcistes rebelles et perturbateurs du repos public. Les habitants d'Hyères, de Toulon et des villages circonvoisins , en taillèrent en pièces six ou sept cents retirés h Guers

La reine Catherine de Médicis vint en Provence pour calmer les passions et mettre un terme à cette affreuse guerre civile ; elle arriva à Marseille le 5 juin 1579, accompagnée du cardinal de Bourbon, légat du pape, des princes de Condé et de Conti, du grand-prieur de France et du maréchal de Montmorency. Les consuls Pierre de Bourgogne, André de Georges dOIlières et Alexandre d'Aiguillenquy, l'assesseur Jean Doria, et tous les gentilshommes , étaient montés à cheval et étaient allés à sa rencontre , à la tête des compagnies de quartiers. Catherine appela auprès d'elle les principaux chefs razats et marabous, qui se rendirent dans cette ville pour justifier leur conduite et porter réciproquement leurs plaintes. Le comte de Car ces vint présenter ses respects à la reine , accompagné seulement de quelques serviteurs sans armes , pour prouver qu'il n'était animé que d'un esprit de concilia-

' C. F. Bouche, t. n, p. 109.

lion. Les razats, le voyant ainsi sans défense, conspirèrent contre ses jours. Boyer, un de leurs capitaines, chargé d'exécuter ce projet de vengeance, se mit à la tête de quarante hommes déterminés, portant tous des chapeaux blancs, signe de ralliement du parti. De Carces, qui ne pâlissait pas à l'aspect du danger, qui toujours avait opposé à l'orage un front intrépide , voulait attendre ses ennemis de pied ferme; mais, cédant enfin à des conseils plus prudents, il sortit secrètement de Marseille et prit la route de Salon , où était son quartier-général 1 . Catherine opéra entre les chefs des deux factions un rapprochement qui paraissait sincère. Elle partit pour Aix % où la paix fut signée sous ses auspices 3.

La peste dite la grande assoupit les discordes civiles bien mieux que la médiation de la majesté royale ; elle fut apportée à Cannes par un bâtiment venant du levant, au mois de février 1580; de là elle se répandit dans tout le reste de la Provence. Des pluies excessives, qui avaient régné dans le printemps, avaient été suivies de chaleurs insupportables. La famine accompagna ce fléau , dont la violence fut extrême à Marseille et y

« Gaufridy, t. h, Jiv. xm.

» Le a5 du même mois.

5 Louvet de Beauvais, ouv. cité, ïr* parfis. — Papon, I. îr, hv. xi. — Rtifli, t. i, liv. vni, ch. u.

110 HISTOIKE

causa une affreuse mortalité. D'Ollières , second consul , l'assesseur Jean Doria , Joseph de Cabre et Bertrand-Arnaud, capitaines de quartier, succombèrent glorieusement, victimes de leur zèle et de leur amour pour la patrie. Le nombre des morts s'éleva a plus de trente mille. La maladie contagieuse, qui confondit l'expérience et résista à toutes les ressources de l'art , présenta un caractère nouveau et des accidents étranges. Quelquefois une lassitude accablante paralysait tous les mouvements du corps appesanti; une noire mélancolie, une inquiétude mortelle se joignait a rabattement des sens; puis venait un sommeil profond, funeste avant-coureur de l'éternel sommeil. Le fléau avait souvent de symptômes plus formidables : il s'annonçait par une chaleur brûlante, par des palpitations convulsives; la tête s'embarrassait; les regards égarés manifestaient le trouble des idées; bientôt la violence des douleurs dégénérait en désespoir frénétique. Alors, les malheureux infectés du poison pestilentiel portaient sur eux-mêmes une main meurtrière , se déchiraient avec fureur, ou se précipitaient de leurs fenêtres. Quelques-uns, plus tranquilles, s'enveloppaient dans un suaire, et, privés de tout soin, rendaient le dernier soupir dans ce lugubre appareil. Les cadavres restaient dans les rues, ou pourrissaient dans les maisons désertes. Partout s'offraient des objets de pitié et des scènes d'effroi.

On crut enfin être délivré de la peste après huit mois de ravages ; mais elle recommença le 26 mars 1582 avec la même violence qu'auparavant. Les habitants épouvantés sortirent en foule de la ville, où il ne resta environ que trois mille ames. Jean Dubourg, viguier, remplit son devoir avec courage, et vit tomber autour de lui ses officiers et ses gardes. L'avocat Montcl fut chargé d'exercer les fonctions judiciaires, en l'absence du lieutenant du sénéchal 1 .

Les désordres et les fureurs de la ligue suivirent cette horrible contagion. Chaque province eut sa ligue particulière ; et, comme le comte de Carces était mort % le seigneur de Vins fut le chef de l'union catholique en Provence , union que forma le parti des marabous. Le duc d'Angoulême, grand-prieur, qui avait repris le gouvernement du pays dans l'intérêt de la cour, leva six mille hommes de milice. D'un autre côté, le seigneur de Vins fit tous ses efforts pour rendre redoutable la cause des ligueurs. Les seigneurs de Saint- André, de Meyrargues, deRousset, de Gréoulx, de Mons et de Salerne, vinrent se ranger sous ses enseignes. Placé h la tête de cinq cents chevaux et de deux mille arquebusiers, il voulut *c rendre maître du château de Puech et de la

. Ruffï, t. i, Hv. vm, ch. ii.

• ao avril i58a.

ville île Sisteron. Il poussa en même temps son dessein sur Marseille , qui n'avait pas arboré ses couleurs. Les intelligences qu'il y entretenait lui faisaient concevoir l'espérance d'y entrer bientôt avec ses troupes. Altovitis et Villecrose, qui jouissaient d'un grand crédit dans la cité, étaient ses chauds partisans 1 ; mais celui sur lequel il appuyait principalement ses projets, celui qui avait embrassé avec le plus d'ardeur les intérêts de la ligue, était Louis de la Motte Dariez, second consul a .

Dariez avait une figure heureuse et une taille imposante; il s'exprimait toujours avec grâce et quelquefois avec éloquence ; mais la nature , en lui accordant ces avantages , ne l'avait pas doué des qualités nécessaires pour jouer dignement un rôle politique , et surtout pour être chef de parti dans des circonstances orageuses : sa capacité intellectuelle était médiocre; l'emportement lui tenait lieu d'énergie, et la prudence ne dirigeait point ses conseils.

Entouré de quelques satellites dévoués à sa fortune , parmi lesquels figuraient en première ligne Joseph Lauze et Claude Boniface , il op. prima les bons citoyens ; il exerça une autorité absolue , et le corps municipal fut asservi à ses

' Gaufridy, t. n , Ht. xm.

• C'était en iS85.

D£ MARSEILLE. Iir, ■„

volontés despotiques. Antoine d'Arène, son collègue, intéressé par ses opinions exaltées au triomphe de la ligue, résidait auprès de la cour, ou il avait été envoyé avec Spinassi, membre du conseil Je ville, pour les affaires de la commune. Dalvis, viguier, Roque, troisième consul, et Martinenqui, assesseur, n'eurent plus qu'un titre sans pouvoir.

Dariez, croyant qu'il lui convenait de se placer sous la protection d'une puissance étrangère, pour exercer sa tyrannie avec plus de sûreté, attira dans la rade les galères de Toscane. Rien alors ne put arrêter ses fureurs insensées. Il ordonna aux habitants, sous peine de mort, de porter sur leurs chapeaux une croix blanche , signe distinctif des ligueurs, et de dénoncer ceux qui étaient suspects Je calvinisme. Toutes les passions abjectes, tous les ressentiments particuliers se cachèrent sous le voile du zèle religieux. Plusieurs citoyens recomraandables furent traînés en prison 1 ; l'effroi glaça tous les cœurs honnêtes. Claude Boniface, qui convoitait la succession de son frère , l'accusa d'hérésie , quoiqu'il eût toujours donné des preuvesde sa ferveur catholique , le fit impitoyablement massacrer par une troupe de sicaircs, et vint jouir de ses cris lamentables et de sa lente agonie. Un revendeur, nommé Chieusc, et Clavier, vieillard

1 Le tj avril i58!j.

septuagénaire, furent extraits des prisons et livrés a la fureur du peuple, qui les traîna par les rues jnsques aux remparts du côté de la Major, d'oii ils furent précipités à dçmi vivants. Un emballeur fut aussi précipité des murailles; et comme cet infortuné avait encore un reste de vie, il se traîna péniblement pour s'éloigner d'une terre teinte de son sang; mais ses bourreaux ne le perdaient point de vue du haut des murs , et deux d'entre eux descendirent pour l'achever1.

L'évêque Frédéric Ragueneau et plusieurs citoyens notables attachés k la personne et aux intérêts du roi se réfugièrent à l'abbaye Saint. Victor, comme dans une citadelle. Ragueneau alla ensuite dans son château d'Aubagne, qui était fortifié, et de là k Aix, où il joignit le duc d'Angoulême, grand-prieur de France, qui soutenait vivement la cause royale contre la ligue

Dariez assurait a quelques-uns de ses partisans qui étaient de bonne foi , qu'tï avait commission du roi de faire tuer tous les Huguenots 3. Ces amis abusés le supplièrent de convoquer une

Ml

trer les ordres qu'il disait lui avoir été transmis. Dariez, ne pouvant pas reculer devant leur invi-

1 Iluffi , l. t, Hv. vin , di. ni.

\ * Hiftt. des Ëvéqucs do Marseille, t. ni, liv. w. 3 I.ouvet de Beauvais, ouv. cit., irr part.

DE MARSEILLE. lir,

talion pressante, convoqua rassemblée, composée (lu conseil municipal et des principaux habitants. Le consul rebelle y exposa avec beaucoup d'adresse, mais en termes vagues, les motifs de sa conduite. 11 parla de la pureté de ses intentions, de son zèle pour le service du roi. Il assura que , connaissant ses devoirs et sachant les remplir, il serait toujours digne de la confiance de ses concitoyens; que sa seule ambition était d'asseoir sur des bases inébranlables la gloire et le bonheur du peuple marseillais; que des circonstances impérieuses lui commandaient de ne pas montrer encore la commission qu'il avait reçue du roi, mais que bientôt il la ferait connaître, et que Ton apprécierait alors la juste cause de son prudent silence.

Nicolas de Bcausset , prenant la parole avec une franchise énergique, lui répliqua que s'il était véritablement animé de l'amour de la patrie , il devait en donner des preuves en effaçant, par l'oubli du passé et par une réconciliation générale, toutes les traces des discordes civiles et des calamités publiques. 11 lui proposa de rappeler tous ceux qui s'étaient réfugiés à Saint- Victor. Dariez y consentit, en dissimulant son ressentiment. On assure que cet homme, aveugle et barbare dans son usurpation, avait aposté des sicaircs pour faire main basse sur l'assemblée, presque toute composée de royalistes; mais qu'il

tlG HISTOIRE

ne donna pas le signal du carnage, parce que la plupart des assistants, craignant pour leur vie, avaient eu la précaution de venir armés l.

L'humanité serait trop misérable si les tyrans l'opprimaient toujours impunément, s'il ne se levait jamais contre eux quelques-uns de ces généreux citoyens qui , prenant en main la cause de leurs semblables , combattent à leurs propres risques l'usurpation triomphante : François Bouquicr fut de ce nombre. Ce digne Marseillais, d'une naissance illustre et d'une réputation sans tache, nourrissait dans son cœur le projet de punir Dariez et de délivrer sa patrie. D'autres gémissaient en silence et cachaient leur douleur; celui-là osa parler le mâle langage de la liberté, et lever un front sur lequel était écrite, en caractères menaçants, l'horreur du despotisme. Dariez jura sa perte; maisBouquier sut le prévenir.

Le grand-prieur, instruit de ses bons sentiments et connaissant son courage, lui écrivit une lettre flatteuse dans laquelle il l'engageait a faire tous ses efforts pour abattre la tyrannie qui désolait Marseille \ Bouquier crut qu'il ne fallait pas différer l'exécution de son dessein ; il enflamma le zèle de quelques citoyens disposés a le seconder , et leur donna rendez-vous sur la place Neuve,

• Papon, t. iv, liv. xi.

* Gaufridy, t. n, liv. xm.

DE M.VBSEILLE. 117

pendant la nuit. Us s'y rendirent en armes. Bouquier leur peignit, dans une courte harangue, la justice de la cause qu'ils allaient défendre ; il leur dit qu'au premier signal ils verraient accourir sous leurs enseignes une foule d'habitants fidèles qui n'attendaient que l'occasion de se montrer. Il leur fit ensuite jurer de répandre, s'il le fallait, jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le succès de l'entreprise.

Dariez, ayanteuconnaissancede la conspiration, se mit à la tete de ses partisans et de ses satellites, doubla tous les corps-de-gardes et fit quelques dispositions militaires. Ses mouvements et ceux de Bouquier jetèrent l'alarme dans la ville. Quatre mille habitants prirent les armes , au milieu d'une confusion inexprimable, que la nuit augmentait encore. Trois mille, ne sachant quelle impulsion suivre, attendirent dans l'inaction l'issue du drame qui se préparait. Mille hommes, plus résolus ou mieux inspirés, vinrent se joindre a la troupe du libérateur. Le viguier, le troisième consul , l'assesseur , les juges Ballhasard de Grenier et Jean-Paul de Forcsla , Guérin , avocat du roi , les membres du corps municipal et les principaux citoyens qui n'avaientpas épousé la cause de Dariez, accoururent a l'hôtel de ville, se réunirent en assemblée extraordinaire pour prendre des mesures de salut public , et déclarèrent la séance permanente.

Ces préparatifs menaçants et cette attitude imposante intimidèrent Dariez , qui vit alors la base fragile de sa puissance éphémère. La défection se mit dans les rangs de ses soldats découragés. Bientôt, vivement pressé par le brave Bouquier, il se réfugia dans un corps-de-garde avec Claude Boniface et cent cinquante des siens, qui ne tardèrent pas à l'abandonner. Dariez et Boniface, ne voyant autour d'eux que vingt-cinq complices, sentirent qu'ils ne trouveraient de sûreté que sur les galères de Florence, et cherchèrent à s'embarquer ; mais Bouquier, qui était à leur poursuite, les arrêta au moment oii ils allaient entrer dans un bateau , et les conduisit à l'hôtel de ville devant l'assemblée, qui fit retentir la salle d'applaudissements prolongés. Sur la réquisition de Guérin, les deux coupables furent constitués prisonniers. Le viguier fit enlever à Dariez le chaperon consulaire, qui fut remis à son collègue Roque. L'assemblée ordonna que les portes de la ville seraient fermées ; elle destitua les quatre capitaines de quartier, zélés partisans de Dariez et de la ligue, et en nomma vingt-huit a leur place, c'est-à-dire, sept par quartier. Après avoir pris ces premières précautions, l'assemblée choisit vingt-quatre de ses membres pour la direction des affaires et les mesures de salut public.

Ce comité somma les commandants des galères

DE MARSEILLE. Ilî)

de Florence de s'éloigner , sans délai}, des cotes marseillaises; ceux-ci, apprenant la chute de Dariez , obéirent aussitôt. Le comité députa ensuite au grand-prieur Honoré de Montolieu, chargé de remettre au prince une lettre par laquelle on lui annonçait l'heureuse révolution qui venait de s'opérer : « Celle-ci, lui disait-on, est spécialement pour vous asseurer que la ville est universellement résolue, du plus grand jusques au plus petit , de vivre et mourir sous la fidélité et obéissance du roi , notre souverain seigneur. » Le grand-prieur partit sur-le-champ pour Marseille , avec le grand-sénéchal Gaspard de Pontevès , une chambre du parlement et l'évêque Ragueneau. Il arriva à onze heures du soir et descendit â l'hôtel de ville , où le comité siégeait en présence de François Bouquier. Ce prince fit l'éloge de la fidélité des Marseillais , embrassa le libérateur et lui dit : « Monsieur Bouquier, vous avez gagné une bataille au roi. »

Le sénéchal ordonna d'informer contre Dariez et Boniface. La procédure ne traîna pas en longueur , et les deux coupables furent condamnés à être pendus. L'arrêt fut exécuté le 13 avril 1585, à minuit, en présence du grand-prieur, qui était à une fenêtre voisine. Boniface ne vit qu'avec un lâche effroi les approches de la mort; Dariez montrabeaucoupplusdeconrage. Croyant, même sur l'échafaud, que le duc d'Angoulcmc

lui accorderait son pardon , il dit aux assistants : « Obéissez à monseigneur; c'est un prince débonnaire, magnanime, et frère du roi. Servez-le mieux que je n'ai fait. » Il lui donna d'autres éloges; mais quand il vit que ce prince ne se laissait pas fléchir , il s'écria, avec l'accent de la colère : « Je me dédis de ce que je viens de dire. Prenez garde à vous : il y a dans la ville des personnes qui ont fait ligue avec le roi de Navarre , et veulent vous trahir. Tout ce que j'ai fait ne vient que du zèle que j'avais pour la foi catholique. Empêchez, tant que vous pourrez, que les religionnaires ne se rendent les maîtres.» Ensuite se tournant vers l'exécuteur : Astu peur? lui dit-il; ce serait à moi de trembler. Il se mita genoux, fit une courte prière, se livra aux mains du bourreau et fut lancé dans l'éter-

nité *.

Henri m était dans la salle du Louvre lorsqu'il apprit ces événements. Le prince , au comble de la joie, voyant dans cette salle d'Arène et Spinassi , députés de Marseille , s'approcha d'eux et leur dit : « Mes amis, je vous accorde ce que vous m'avez demandé, et davantage , s'il est besoin. Ma libéralité ne suffira jamais pour reconnaître votre fidélité. » Le roi écrivit ensuite

' Rufli, t. i, liv. vin, ch. m. — Louvet de Beauv;iis, ouv. cit. ire part. — Tous les historiens de Provence. Pi! ton , Hist. d'Aix.

DE MARSEILLE. m

au conseil municipal une lettre pleine de bienveillance et d'éloges

La Provence était toujours déchirée par les discordes civiles, et le seigneur de Vins sous les drapeaux de la ligue luttait contre le grandprieur sous les enseignes royales.

A Marseille, les esprits étaient trop agités, les passions politiques trop ardentes , les querelles religieuses trop envenimées , pour que le calme fut durable. Les élections municipales, vivement disputées par l'intrigue et la cabale, causèrent les plus graves desordres. On en vint aux mains dans Thotel de ville; un citoyen, appelé Jean Maiffrcn, fut tué, et plusieurs autres blessés. Sommati et le seigneur des Pennes accoururent à Aix pour avertir le gouverneur de tous ces troubles. Henri d'Angoulêmc se rendit en toute hâte à Marseille , accompagné du président de Coriolis, des conseillers Saint-Marc et d'Aymar, et de l'avocat-général Monier.

Il convoqua une assemblée générale pour aviser aux moyens de rétablir la concorde. On y fut unanimement d'avis de faire des changements au dernier règlement municipal, et on s'en rapporta sur ce pointa la prudence du gouverneur, qui fit le règlement suivant , désigné par le nom de ce prince 7 :

> Elle est à la date du 26 avril 1 585.

1 Règlement d'Angoulèuie, approuvé par le roi Henri m le 6 oetobre i585.

Il fallait que le viguier fut gentilhomme, qu'il possédât 500 écus de rente et qu'il ne fût point parent des consuls '.

Le premier consul devait être aussi de race noble et posséder 10,000 écus de capital; le second devait en posséder 6,000 , et le troisième 1,000. L'âge de trente ans était exigé pour tous, et ils ne pouvaient être réélus qu'après dix ans d'intervalle. Quant à l'assesseur, on n'exigeait que vingt-cinq ans dVige, et il pouvait être choisi parmi les 61s de famille. Tous recevaient cinquante écus de salaire et achetaient à leur frais la robe d'écariate et le chaperon.

Les consuls, soumis a la résidence, ne pouvaient sortir de la ville, durant l'année de leur charge , que par exprès commandement du roi , du gouverneur de Provence, ou du parlement, et lorsqu'ils étaient députés aux états-généraux. S'ils trahissaient leurs devoirs, s'ils commettaient un acte qui blessât les lois de l'honneur, ils étaient déclarés incapables d'exercer des fonctions publiques, et cette peine frappait leur postérité jusqu'à la troisième génération.

Le nombre des membres du conseil resta fixé à soixante-douze. Les conditions d'éligibilité et la durée de la charge demeurèrent les mêmes ;

' On maintint la disposition des chapitres de paix par laquelle le viguier devait être étranger à la ville.

on ajouta seulement l'obligation de posséder au moins 2,000 écus.

Sous la présidence du viguicr , les consuls et l'assesseur en exercice, ceux de Tannée précédante, les vingt-quatre conseillers des honneurs, formaient une liste de soixante - douze candidats, c'est-à-dire, dix-huit par quartier. Le conseil pouvait écarter au ballotage six de ces noms sur chacune des listes ; ceux qui restaient étaient écrits sur des bulletins placés dans quatre nrnes de verre. Il en était choisi six dans chaque vase par un pauvre garçon casuellement trouvé, âgé de six ans et au-dessous , ayant les hras nus ; ledit viguier , pour éviter fraude , à l'instant ouvrait et lisait publiquement ces bulletins, qui étaient aussitôt enregistrés par le secrétaire de la ville l. Ces vingt-quatre nouveaux élus remplaçaient les vingt-quatre conseillers des honneurs , qui sortaient de charge ; et chaque année le corps municipal se renouvelait ainsi par tiers.

Chacun des trois consuls, en présence de ceux qui avaient exercé l'année précédente , proposait pour son remplacement trois candidats, qufil connaissait j selon Dieu et sa conscience, être plus propres et dignes de la charge \ Les can-

1 Termes de l'ordonnance royale du 6 octobre i585. • Id.

m HISTOIRE

didalures devaient être approuvées au scrutin secret par les quarante-huit conseillers restants. Lorsqu'un candidat était rejeté, le consul qui l avait présenté en proposait un autre , lequel était également soumis a l'agrément de Tas-

Te!

agréés, rassemblée élisait immédiatement seize conseillers parmi les vingt-quatre nouvellement nommés, et adjoignait à ces seize conseillers nouveaux huit conseillers sortants. Ces vingtquatre élus , demeurés seuls avec le viguier et le secrétaire de la commune 1 , écrivaient les noms des neuf candidats sur autant de bulletins qu'ils jetaient dans une urne de verre. Un jeune enfant en tirait successivement trois au sort, et ces noms étaient ceux des nouveaux consuls. La même assemblée des vingt-quatre nommait, séance tenante, les quatre capitaines de quartier, les juges des marchands et les autres fonctionnaires dont le choix était du domaine du pouvoir municipal.

Les meilleures intentions sont méconnues dans les temps de discorde et de bouleversement. La justice prend alors la couleur trompeuse des passions politiques. Le grand-prieur, placé au milieu de tant d'intérêts opposés, était dans une position trop difficile pour ne pas soulever con-

' Ce secrétaire était toujours un notaire.

DE MARSEILLE. i*5

tre lui des ressentiments dangereux; aussi il voyait entraver tous ses projets et toutes ses opérations. Plusieurs voix accusatrices le poursuivaient jusque» auprès du trône. Philippe Altovitis, de Marseille s'était toujours montré son ennemi. Ce zentilhomme, époux de Renée de Ricux, ancienne maîtresse de François icr, jouissait d'un grand crédit. Il écrivit à sa femme, qui était alors a la cour, une lettre injurieuse pour le grand-prieur. Cette lettre fut mise sous les yeux du roi et envoyée par un colonel corse , nommé Alphonse Ornano, au grand-prieur lui-même, qui, en la lisant, ne peut contenir son indignation. Altovitis (lait alors a Aîx avec un grand nombre de députés des communes provençales. Henri d'Angoulcmc, aveuglé par la vengeance, ordonna au capitaine Séguiranct à quelques gardes de le suivre, courut1 a l'hôtellerie où logeait le gentilhomme marseillais, et, l'épéc a la main, entra brusquement tans sa chambre, où se trouvait d'Arène, premier consul de Marseille. As-tu écrit cette lettre? dit-ilà Altovitis -, reconnais-tu ce seing? Altovitis, interdit , veut faire des excuses; mais le grandprieur, sans lui laisser le temps de s'expliquer, , lui donne un coup d'épéc et se dispose a lui en

' La famille d* Altovitis, une des plus anciennes et des plus ''lustres delà Toscane, se réfugia à Marseille en i47°> lorsque 1 Italie était déclûréc par les Guelfes et les Gibelins.

'Le ier juin i586.

Vlii HISTOIKK

donner un second. Le Marseillais, baigné dans son sangj rassemble le peu de forces qui lui restent ; sa main désespérée se saisit d'un poignard et en frappe le prince dans le bas-ventre; celui-ci s'écrie alors : Je suis blessé, Altovitis me tue! A ces cris, Séguiran se précipite sur Altovitis, le perce de mille coups et jette par les fenêtres son corps défigure , que les gardes foulent aux pieds; un de ces gardes tue d'Arène d'un coup de carabine. Le grand-prieur , en proie h des souffrances déchirantes, est transporté dans son palais. Le deuil, l'épouvante et la confusion régnent dans la ville, dont les portes restent fermées. Le peuple prend les armes et forme des barricades dans quelques rues. Le président Goriolis et plusieurs conseillers du parlement parcourent les principaux quartiers a cheval et en robe rouge. Séguiran les accompagne , tenant d'une main le poignard d'Altovitis, de l'autre Pcpée du duc d'Angoulême, et s'écriant, en montrant alternativement ces deux armes : Voici ce qui a blessé monseigneur le grand-prieur ; voilà ce qui en a tiré vengeance !

Le prince, dont la blessure était mortelle, expira le lendemain , et le parlement prit les rênes de l'administration du pays, en attendant la nomination d'un autre gouverneur. Gomme il était à craindre que la inort de d'Arène et d' Altovitis ne fii ta Marseille une cause de troubles, le président

Je Saint-Jean, les conseillers Vento et Foresta, et l'avocat-général Monier, se rendirent en toute hiite clans cette ville pour y veiller au maintien Je la tranquillité publique '.

Henri m donna le gouvernement de la Provence au duc dEpernon, son favori, qui, après avoir fait son entrée dans la ville d'Aix a la tête d'un nombreux et brillant cortège arriva à Marseille, ou il fut reçu avec magnificence3. Il en partit six jours après, pour exécuter les lois royales contre les protestants, qui ne possédaient plus en Provence que la ville de Sey ne. D'Epernon, ayant fait transporter des canons dans les montagnes par le secours des mariniers marseillais , s'empara de cette place, et retourna à la cour, où le roi Tappelait, laissant à Nogaret de la Valette, son frère aîné, le gouvernement de la province, désolée par la peste. Les Marseillais, frappés de terreur, abandonnèrent la ville, où la contagion Jura six mois

Le seigneur de Vins, ne désespérant point du succès de la ligue provençale, négociait avec le duc de Savoie pour en obtenir des secours, et Marseille s'ébranlait sourdement , toujours ardente pour la cause catholique, a laquelle elle

■ r.aufYMy, r. ii, liv. mil a Wtton, lii>t. tVMx.

* Le irr octobre 1 586\

* Elle commença le i j novembre i 586*, et finit en mat i58;.

mêlait des idées d'indépendance qui auraient été plus naturellement placées dans le parti opposé. DeVinsfitentrcrdanslavillcCastcllaneBesaudun, un de ses agents les plus intelligents et les plus déterminés, pour disposer les esprits en faveur de la ligue. Pierre d' An telmy, viguicr, chassa ce conspirateur, et une sédition redoutable éclata aussitôt. Le peuple, se livrant a tous les excès, donna le nom de bigarrais* aux partisans de la Valette. Nicolas de Cépède, premier consul, dirigea le mouvement populaire; ses collègues, Antoine de Lenchc et Jean Bousquet, furent les chefs des bigarrats.

Lavalette accourut h Marseille et fit arrêter quelques coupables, parmi lesquels se trouvait un patron pêcheur. A cette nouvelle, les prud'hommes Marin Silvc, Pcyron Teissère et Etienne Lombardon, se mirent à la tête de deux cents hommes de mer, et marchèrent vers l'hôtel du gouverneur pour lui demander la liberté des prisonniers. Nicolas de Cépède , suivi de quelques ligueurs , se joignit à cette troupe , qui forma bientôt un rassemblement considérable. Fabre,

' « On appelait bigarrats les politiques ou demi- huguenot > « qui nageaient entre deux eaux; ear on voulait, pour t*tre « parfait catholique, qu'on eût un zèle impatient, qu'on ne a souffrit ny paix ny trêve avec les hérétiques. »

Le Laboureur, fol. pag. 38o. — Louvct, Additions sur l'ilist. des Troubles de Provence, ir* part.

capitaine de quartier, voulant faire quelques observations, courut risque d'être jeté à la mer. La Valette s'efforça vainement de calmer la fureur de cette populace. Marin Silve le somma avec arrogance de rendre les prisonniers, disant qu'ils étaient gens de bien et bons catholiques. D'autres séditieux s'approchèrent du gouverneur , et lui dirent en langue provençale : Tamben, moussu , vous abusas, nous va foudrié pas faire : voulen lous présounies. Et la foule irritée répétait sans cesse : Voulen lous présounies. Lavalette , ne pouvant opposer aucune résistance , s'écria : Eh bien , messieurs les prud'hommes , je vous les donne. Les prisonniers furent aussitôt rendus à la liberté et portés en triomphe !.

Le lendemain , Lavalette, Lenche et Bousquet, firent prendre les armesà tous les bigarrats, pour s emparer des prisonniers délivrés. Les ligueurs s'armèrent de leur côté. Les bigarrats, se voyant les plus faibles, n'osèrent rien entreprendre, et Lavalette fut contraint d'abandonner la ville , livrée a l'anarchie.

Besaudun y entra bientôt, et le seigneur de Vins ne tarda pas d'y arriver. Alors, les ligueurs, triomphants, regardant Dariez comme un martyr de la religion, enlevèrent de l'hôtel de ville un tableau oii la mort de ce tyran était représentée,

■ Ruffi, t. i, liv. vin, ch. iv.

et rendirent de grands honneurs à sa mémoire.

Cependant lesbigarrats, ne désespérant point du succès de la cause royale, étaient toujours sous les armes. La majorité du conseil municipal suivit les enseignes de Nicolas de Cépéde; la minorité se rangea sous celles d'Antoine Lenche et de Jean Bousquet, et Marseille devint un affreux théâtre oii les deux factions acharnées se livrèrent une guerre impie.

Quelques procureurs passant sur le port, l'un d'eux proféra contre les bigarrats des paroles injurieuses. Aussitôt sept ou huit hommes sortent de la maison d'un nommé Blancard , l'épée à la main , et se précipitent sur ces procureurs, qui appellent la populace a leur secours. Un attroupement se forme ; les bigarrats sont blessés, mis en fuite, et se réfugient dans la maison de Blancard

Lenche résolut de s'emparer de l'hôtel de ville par un coup de main, et d'en chasser les ligueurs. Ceux-ci, ayantsoupçonnéson dessein, renforcèrent le corps-de-garde -, mais Lenche persista dans sa résolution. Couvert d'une cuirasse, orné du chaperon, il se mit à la tete de cinquante royalistes armés de toutes pièces, et s'avança vers le poste ». Un jeune homme, appelé Porcin, le somme , le

• Gaufridy, t. u, liv. xui.

» Le 26 août id88, entre neuf et dix heures du soir.

pistolet sur la poitrine, de se retirer. Lenche détourne cette arme, renverse lui-même Porcin d'un coup de pistolet , et les deux troupes en viennent aux mains. Antoine de Cépède, accourant avec quelques ligueurs, charge les bigarrats, qui, contraints de céder, se dispersent dans la ville, et Lenche se réfugie dans le couvent de 1 Observance ». La majorité du conseil municipal, réunie de suite a l'hôtel de ville, déclare ce chef royaliste déchu de ses fonctions consulaires, perturbateur du repos public et ennemi de la patrie.

Les ligueurs coururent a l'Observance a, y firent de minutieuses recherches, et trouvèrent enfin le malheureux Lenche caché dans un tombeau. Un cardeur de laine lui ôta son chaperon et lui donna un soufflet. Lenche, conduit devant le bénitier de l'église, fut criblé de coups d'épéc et de pistolet. Les ligueurs, poussant des cris de joie, foulèrent aux pieds son cadavre et le livrèrent aux enfants, qui le traînèrent jusqu'à la porte de sa maison3, oii ses serviteurs parvinrent a s'en emparer.

' Gaufridy, id.

1 Le lendemain 27 août.

* La maison de Lenche était sur la place de Saint-Thomas , ainsi nommée parce que les religieuses Cassianites du monastère de Saint-Sauveur y avaient une église sous le titre de ce saint. L'infortuné consul donna son nom à cette place, qui fut successivement agrandie en 1470, 161 1 et i6i3 ; on abatlit, pour la rendre plus régulière, quelques maisons et une fonderie.

Au milieu de ces discordes et de ces calamités, Marseille nomma des députés aux états de Blois. Le conseil municipal appela a rassemblée électorale 4,000 citoyens 1 , presque tous ligueurs. Antoine-Nicolas d'Albertas, Honoré de Montolieu et Jacques Vias, avocat, réunirent la majorité des suffrages, se mirent aussitôt en route, et se firent remarquer aux états par leur exaltation. Henri m les reçut avec bonté et leur dit qu'il réputait Marseille comme la pucelle de la France

Marseille pourtant persistait dans sa révolte. La mort du duc de Guise , assassiné à Blois par ordre du roi , ne fit qu'enflammer les passions. Le comte de Carces accourut, et fut bientôt suivi du seigneur de Vins, qui, toujours cher à la populace , fut accueilli aux cris de vivo moussu dé Vins, fouèro bigarrais ! Besaudun arriva aussi : il revenait de Blois, où il avait suivi les députés marseillais. Alors, le clergé, dans une procession solennelle où assistèrent vingt mille personnes, alla planter un crucifix sur la porte royale, pour marque que la ville ne reconnaissait autre roi ni maître que le Sauveur de nos aines 3 . Au retour de cette procession , un garçon bou-

' C F. Bouche, t. n, p. 121.

• Ruffi, t. 1, liv. vin, ch. iv.

J fd.

DE MARSEILLE. i3r»

langer, qui portait un panier de pain, fut poussé par la foule et renversé par terre. Ce jeune homme, meurtri dans sa chute, jeta de sigrandscris, qu'il y eut autour de lui un mouvement extraordinaire. L'alarme fut générale. Le peuple prit les armes et courut en désordre dans les rues. Les riches, craignant d'être pillés, s'enfermèrent dans leurs maisons et s'y fortifièrent. On connut bientôt la cause de cette terreur panique, qui fut pendant long-temps un objet de risée.

Besaudun fut nommé viguier , et Henri m mourut peu de temps après 1 . Le duc de Mayenne , lieutenant-général de la couronne , défendit en Provence d'obéir a La Valette ; et le parlement siégeant à Aix enjoignit, en conséquence, aux partisans du gouverneur de l'abandonner , sous peine d'être poursuivis comme rebelles. Les troupes de Lavalcttc et les députés de quelques com-

pour légitime souverain, et lui prêtèrent serment de fidélité entre les mains du parlement royal , qui siégeait dans cette ville et lançait des arrêts contre le parlement de la ligue , lequel en fulminait aussi contre la cour rivale.

Les Marseillais allèrent, avec douze cents hommes d'infanterie, cent chevaux et trois pièces d'artillerie, attaquer la ville d'Aubagne, qui

' Le itr mai i58y.

tenait pour Lavalette. Cette colonne était commandée par Remesan, et Charles Casaulx avait une compagnie sous ses ordres. Lavalette s'avança avec neuf cents chevaux, entra dans cette ville, enleva les munitions de guerre et se retira vers Saint-Maximin. Les Marseillais se rendirent alors maîtres d'Àubagne , qu'ils livrèrent au pillage.

L'époque des élections municipales était arrivée, et de Vins désirait ardemment que les fonctions de premier consul fussent confiées à Casauk, sa créature. 11 fut contrarié dans ce désir par Besaudun, qui, en sa qualité de viguier, exerçait sur les élections une grande influence. Le comte de Carces se servit aussi contre Casaulx du crédit dont il jouissait. Lorsque les vingt-quatre conseillers des honneurs eurent été nommés, un attroupement armé s'empara de l'hôtel de ville et signifia aux électeurs qu'il les mettrait en pièces, si Pierre Caradet de Bourgogne n'était pas élu premier consul. Casaulx , a la tête de sa compagnie, vient soutenir sa candidature. On lui tire un coup d'arquebuse qui le manque , et sa troupr est mise en fuite. Bientôt d'Albertas de Villecrose et ses deux collègues, Amicl et Morlan , consuls sortant de charge, s'arment d'une cuirasse et d'une pique , et entrent dans l'hôtel de ville pour appuyer l'élection de Casaulx. A cette vue, Besaudun, qui présidait l'assemblée, se trouble, se saisit aussi d'une pique et éteint

toutes les lumières. Le tumulte et l'effroi sont h leur comble *, le tocsin sonne , et chacun court aux armes. Au milieu de cette épouvantable anarchie 7 les officiers municipaux, qui s'étaient dispersés, reprennent la séance, et Garadet de Bourgogne est élu premier consul a.

Le lendemain , Vento des Pennes , César de Village, d'Arène, Pierre et François Vias, ennemis de Villecrose, publièrent qu'on venait de découvrir les preuves irrécusables de sa trahison; que ce conspirateur voulait livrer la ville au duc de Savoie, et qu'un nommé Savine avait fait préparer par son ordre quatre-vingts échelles pour donner aux ennemis le moyen d'escalader les remparts avec plus de facilité. La populace ameutée assaillit la maison de cet infortuné magistrat, qui fut arraché à ses foyers domestiques. On le dirigea vers la tour S'-Jean, en l'accablant d'imprécations; mais, avant d y arriver, il expira sous cent coups de hallebarde , et son cadavre ensanglanté fut traîné dans toutes les rues a. Le parlement d'Aix députa aussitôt à Marseille Sommât et d'Agar , conseillers, et Laurens, avocat-général, pour informer contre les coupables- mais, à la prière des nouveaux consuls, qui craignaient qu'une sévérité imprudente ne devînt le signal

' Gaufridy, t. h, liv. xiy. — Ruffi , t. i, liv. vin, ch. it. s Le 29 octobre 1589.

136 HISTOIUE

de nouveaux troubles, les commissaires ne donnèrent aucune suite à leur procédure criminelle.

Le seigneur de Vins reçut bientôt après , au siège de Grasse, un coup d'arquebuse dont il mourut !. Les ligueurs lui firent a Aix de magnifiques obsèques , et Matai, chanoine de S^Sauveur, prononça son oraison funèbre.

Lorsque les orages politiques grondent avec fracas sur un peuple agité, quelque chose de violent se remue au fond des esprits, et la nature reprend son énergie primitive. Alors sortent de leur sommeil ces grands caractères qui s'ignoraient eux-mêmes dans une place obscure , parce qu'ils y étaient comprimés par les règles d'une société tranquille, où tout est factice et trompeur. On voit alors beaucoup plus de vérité dans les passions humaines, qui se dessinent plus largement. Si elles ne s'épurent pas, du moins elles grandissent. Tout s'éloigne des routes vulgaires, et le bien et le mal , et la vertu et le crime , et les nobles inspirations et les sentiments abjects ; car les contrastes les plus étranges se trouvent dans le mystérieux abymede notre cœur, surtout l'amour de l'indépendance et le désir du commandement.

Il y avait en Provence une femme remarquable, avide de domination et douée d'un mâle courage.

' 20 novembre de la méiue annt'e.

Sa raison supérieure n'était pas au-dessous des plus grandes affaires. Sachant se faire pardonner une ambition démesurée , elle mit à profit, avec autant d'adresse que de prévoyance , tous les évé-* nemenls, pour s'élever, pour acquérir un crédit immense, à tel point que la noblesse et le peuple lui obéirent comme à leur souveraine : c'était Christine d'Aguère , comtesse de Sault et bellesœur du fameux de Vins Pour raffermir son autorité, elle sollicita l'appui de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui espérait réunir la Provence à son domaine. Marseille ne manifestait pas des opinions favorables au duc. La comtesse de Sault chercha dans cette ville un homme dévoué qui put la seconder. Elle le voulait actif, intelligent , énergique , habitué aux intrigues et capable de tout entreprendre : c'est sur Charles Casaulx qu'elle jeta les yeux. Casaulx lui devait sa fortune et son crédit; elle compta sur son affection et sa reconnaissance a.

• Elle avait épousé en premières noces Antoine de Blanche fort-Créqui, et se trouvait alors veuve de Louis de Montauban, seigneur de Sault.

* Charles Casaulx était fds d'un marchand originaire de Gascogne.

Le premier de ce nom que Ton trouve à Marseille, est Pei raton Casaulx, qui , le 5 mai 1488, fut charge de retirer deux écus provenant de la rente que payait un lieu de débauche établi dans cette ville.

C'était anciennement une loi, exactement obser\ce à Mar

Le parlement d'Aix députa a Marseille Castelar, un de ses membres, pour installer le soigneur de la Barben , promu par la comtesse de Sault aux fonctions de viguier. A l'arrivée de ce commissaire, les trois consuls, attachés au comte de Car ces, qui avait dans cette ville un parti considérable , convoquèrent une assemblée générale, où il fut résolu de ne pas reconnaître la Barben pour viguier, et de confier cette charge au premier consul. Casaulx, qui tenait le peuple dans une effervescence continuelle, et qui avait toujours h ses ordres une troupe d'agitateurs, entra dans l'hôtel de ville , dispersa l'assemblée , arracha le chaperon consulaire à Caradet de Bourgogne, et le fit conduire en prison

Bientôt vint le temps des élections municipales. La comtesse de Sault espérait l'emporter sur de Carces pour faire nommer Charles Casaulx premier consul. Cependant Cornélio de Remesan fut élu, et on lui donna pour collègues Maumes et Germain. Casaulx, enflammé de colère, sortit de la ville en menaçant ses ennemis, et se rendit à Aix auprès de sa protectrice.

Cette femme impérieuse fit délibérer, dans l'assemblée des états-généraux, de supplier le

seille, qu'une femme de mauvaise vie ne pouvait se prostituer que dans le lieu assigné par la police pour ce commerce infâme.

' En 1590.

duc de Savoie de vouloir bien secourir personnellement le pays, pour le maintenir en V obéissance du roi très chrétien Charles x et ses légitimes successeurs , sous Ve'tat et couronne de France. Charles-Emmanuel entra sans obstacle en Provence le 14 octobre 1590 , arriva le 17 novembre sous les murs d'Aix, s'y introduisit en simple particulier, surprit la comtesse de Sault dans sa cuisine, soupa chez elle et logea a l'archevêché. Le lendemain,' il quitta la ville dans un carrosse fermé et y fit aussitôt son entrée solennelle. Il écrivit aux consuls de Marseille une lettre oii il leur disait qu'il n'était venu en Provence que pour assurer le bonheur du pays et le triomphe de la religion catholique -, que sa politique généreuse repoussait tout projet de conquête. Il ajouta qu'il avait beaucoup d'estime et d'affection pour les Marseillais. Les consuls ne répondirent que par de simples remercîments, sans lui promettre de le seconder.

Alors, la comtesse de Sault se rendit a Marseille, avec Besaudun et Casaulx, pour faire entrer le peuple dans ses vues ambitieuses. Les consuls épiaient ses mouvements et ses démarches. Dans un conseil qu'ils assemblèrent secrètement on délibéra de se défaire de ces trois personnages , et François Vclin se chargea de l'exécution du

• Le ao février 1591.

complot avec trois cents hommes armés qu'il devait choisir dans le quartier de Sl-Jean. L'entreprise échoua, parce que plusieurs conjurés manquèrent de résolution , et la comtesse repartit de Marseille , ignorant le danger qu'elle avait couru.

A peine en fut-elle sortie qu'un grand nombre de citoyens, excités par Casaulx , demandèrent hautement la présence du duc de Savoie. La manifestation de ces vœux indigne les consuls, qui, dans des placards affichés, invitent le peuple a ne pas se laisser séduire par les ennemis de Tordre et du bien public , a ne jamais courber le front sous le joug de l'étranger. Ils sortent ensuite de l'hôtel de ville, suivis de quelques habitants notables attachés h leur cause, et parcourent les rues en criant: vive France! Un citoyen, nommé Rodigue, ayant répondu par le cri de vive le duc de Savoie ! est tué d'un coup de pistolet ».

Casaulx croit que le moment est venu d'agir avec vigueur et de frapper un coup décisif. 11

tour de l'horloge fait sonner le tocsin^ voit bientôt sa troupe se grossir, et forme des retranchements. Le cortège municipal rentre en dés-

■ Gatifridy, t. u, liv. xiv.

3 Le clocher de Noire Dame de*- Aecoules.

ordre dans l'hôtel de ville, appelle à son secours les amis de la patrie , et fait quelques préparatifs de défense. Germain, troisième consul, est envoyé en parlementaire vers Casaulx , qui le constitue prisonnier.

Les deux partis allaient en venir aux mains à l'entrée de la nuit, lorsque les chanoines Jean de Paulo cl Claude Solcri eurent assez d'influence pour faire suspendre les hostilités jusques au lendemain au matin. A la pointe du jour, Casaulx, à la tète de sa troupe qui traînait quelques pièces de canon, s'avança vers l'hôtel de ville et y entra sans opposition. Les consuls l'avaient abandonné, voyant que toute résistance serait inutile, parce que le peuple s'était déclaré contre eux. Tous ceux qui avaient à redouter la vengeance du parti vainqueur prirent la fuite , et Charles Casaulx devint dès ce moment ]e maître de Marseille. Sûr des élections prochaines, et voulant donnera l'exercice de son pouvoir une apparence de légalité , il permit aux consuls de reprendre leurs fonctions : ceux-ci ne firent qu'exécuter ses ordres. Casaulx , toujours entouré d'une foule de gens de la lie du peuple , confisqua au profit de la commune les biens des proscrits et de tous ceux qu'il poursuivit comme bigarrais ou hérétiques ».

' Charles Casaulx, qui, pour le srn-rrs cîe ses projets po-

i42 HISTOIRE

Le duc de Savoie entra a Marseille avec la comtesse de Sault a, et reçut les honneurs accordés aux tètes couronnées. Le lendemain , il alla reconnaître le Château-d'If , et s'embarqua, cinq jours après, pour passer en Espagne, disant qu'il allait demander des secours au roi son beaupère pour le succès des armes des ligueurs. Le conseil de ville députa au monarque espagnol l'assesseur Saquier , le notaire François Casaulx, frère de Charles, et François Ouilly, pour supplier ce prince d'en voy er en Provence des troupes auxiliaires.

Cependant, Lavalettc, qui s'était allié avec Lesdiguières, chef des protestants du Dauphiné, avait obtenu de grands avantages sous les enseignes royales. Partout les ligueurs étaient vaincus, lorsque le duc de Savoie, trompé dans ses espérances du côté de l'Espagne, qui ne lui avait accordé que de faibles secours, entra dans la rade de Marseille 3 avec quinze galères, mille hommes d'infanterie et cinquante mille écus. Les intentions du duc étaient devenues suspectes à

liriques, avait besoin de flatter les préjugés religieux de la multitude , s'était fait nommer recteur de la chapelle des pénitents noirs. Le jour de S^Jean-Baptiste , Fabio , son fils , aussi pénitent, entra dans la chapelle avec l'épée et le baudrier. Charles Casaulx lui ordonna de se revêtir de l'habit des frères et de chanter devant Tautcl le psaume Miserere ; ce qui fut exécuté.

a Le a mars i5o,i.

DE MARSEILLE. UZ

Casaulxet à son parti , qui ne voulaient pas livrer la ville aux ennemis de la France. La flotte espagnole inspira des craintes, et les consuls envoyèrent h Charles-Emmanuel unedéputation pour le complimenter et le supplier de n'entrer dans le port qu'avec sa galère. J'y entrerai seul, répondit-il , si cela fait plaisir aux Marseillais. En même temps, sa galère, se détachant des autres , fait force de rames vers la ville ; mais a peine est-elle entrée dans le port, que les autres galères la suivent. Le peuple s'irrite et s'agite ; et le prince, sur les représentations du conseil municipal, dirigé par Casaulx, renvoya le lendemain tous ses vaisseaux à la Ciotat \

Trois jours après, on vit arriver au Château dif deux galères du grand -duc de Toscane, chargées de troupes et de munitions de guerre. Ce prince , voyant avec peine l'agrandissement de la maison de Savoie, et craignant quà la faveur des guerres civiles elle ne réunît la Provence a ses anciens domaines, voulut s'emparer pour son propre compte des îles d'If et de Pomègues, que commandait Nicolas de Bausset, seigneur de Roquefort. De Bausset conclut un traité par lequel il s'obligea de laisser débarquer des soldats toscans dans les deux îles, à condition qu'il en serait toujours gouverneur, et qu'il ne

* Papon, t. ir, liv. xn. — Ruffi , t. t, liv. ix,ch. i.

144 HISTOHIE

les remettrait qu'a un roi de France catholique , légitimement reconnu. De Bausset ne reçut pas les Toscans dans le Châleau-d'If ; il leur abandonna seulement les dehors, et la garnison française resta pour garder l'intérieur. Ce gouverneur, sommé par le duc de Savoie de venir rendre compte de sa conduite, fut déclaré rebelle.

Charles-Emmanuel et la dame de Sault ne pouvaient pas rester long-temps unis; car la comtesse ne voulait pas courber sa volonté sous les caprices d'un dominateur; il y avait d'ailleurs dans son ame hautaine quelque patriotisme, et il lui répugnait de soutenir un prince hypocrite qui, cachant mal ses desseins ambitieux sous le voile de la religion, marchait insolemment à la conquête du pays. La comtesse résolut d'user de tout son crédit pour paralyser ses projets , pour sauver l'indépendance nationale, et le duc irrité crut devoir en finir avec celte femme intrigante qui ne lui présentait que des embarras et des dangers. Après avoir fait dans la province quelques opérations militaires , il entra brusquement dans la ville d'Aix et fit prisonniers la comtesse et le jeune seigneur de Créqui , son fils 1 .

Cette nouvelle causa à Marseille une indignation générale , et on y fut alors convaincu que les intentions de Charles -Emmanuel n'étaient

' Louvct, ouv. cit., 2e part.

pas pures , et qu'il n'aspirait à rien moins qu'a la souveraineté. Casaulx s'éleva contre lui dans le conseil de ville , et exhorta les habitants à résister de toutes leurs forces a ses entreprises coupables. H fut appuyé par Besaudun , qui exerçait pour la seconde fois les fonctions de viguier ; et l'assemblée arrêta qu'on ne recevrait des ordres que du duc de Mayenne, jusqu'à ce qu'on eut un roi catholique.

La comtesse de Sault montrait dans sa captivité une fermeté d'ame qui faisait le désespoir de ses persécuteurs. Charles-Emmanuel voulut la contraindre d'écrire a Casaulx et aux consuls de Marseille une lettre pour les engager à remettre cette ville aux troupes savoyardes ; elle fut sourde à toutes les sollicitations et brava toutes les menaces. Le duc la fit alors resserrer plus étroitement, et défendit a ses parents et h ses amis de communiquer avec elle. Cependant, vêtue en savoyard, le menton couvert d'une longue barbe, elle s'évada avec son fils déguisé en jardinier , et se rendit à Marseille , où Casaulx et ses autres partisans lui prodiguèrent des marques d'intérêt et d'affection. Elle y souleva tous les esprits contre Charles-Emmanuel , et Casaulx fut nommé premier consul «.

Le duc de Savoie aspirait toujours à se rendre

Toujours en i5t)i.

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