OURS DE PLUIE
HEURES DE VILLES d'eâUX
La terreur, c'est surtout de l'imprévu; et si la nervosité des peureux s'exaspère dans l'obscurité, c'est que cette nuit aveugle est peuplée pour eux de fantômes, auxquels ils ne peuvent donner de formes. Si, de tous temps, les enfants et les servantes ont craint de se hasarder, le soir, hors des chambres éclairées et closes, c'est que l'ombre impénétrable, l'ombre silencieuse et hostile recèle tout l'intini dans le mystère et toute l'épouvante dans l'inconnu... Oh! les grands arbres bruissants des fonds de parcs d'automne humides et
solitaires , les interminables corridors des vieux logis de province à demi abandonnés, les greniers hauts comme des cathédrales, oij s'entassent des vieilleries, des paperasses et des mailles velues, immobiles depuis des années, et qui ne voyageront jamais plus, les chambres inhabitées des maisons de campagne des grands-parents aujourd'hui morts, la chambre qu'on n'ouvrait jamais parce qu'il s'y était passé quelque chose (une aïeule y avait été séquestrée), mais la vérité est qu'on y tenait la réserve des fruits et des confitures... Oh! tous ces châteaux d'épouvante elTrités aujourd'hui dans nos âmes sceptiques, mais qui tenaient jadis une si formidable place dans notre enfance effarée et inquiète, de quelle atmosphère frissonnante et glacée ils s'emplissaient pour nous à la tombée de la nuit, surtout au retour de l'automne, dans ces mois brumeux et pourris d'incessantes ondées, de torrentielles pluies.
Qui n'apas dans son enfance écouté, durant des heures et des jours, sangloter dans les peupliers d'un jardin de province les tristes
et monotones averses, qui n'a pas senti peser sur ses jeunes années l'opprimant ennui des vieilles rues solitaires et le vide affreux des semaines et des mois toujours pareils dans l'humidité fade d'un éternel ciel gris, celui-là ne peut savoir quelles grimaçantes faces peuvent surgir à la brune d'une souche de saule, quelles étranges vieilles femmes apparaissent accroupies sur les marches disjointes d'un perron de villa dans un jardin, le soir, celui-là pourra, seul, sans émotion, traverser plus tard dans la vie l'hallucinante et lumineuse atmosphère des fêtes , celle des bals masqués où le faciès humain se complique d'inconnu sous le satin des loups, comme celle des halles à plaisir où les visages des femmes émaillés et fardés arrivent à ressembler à des masques, car celui-là n'aura pas gardé de l'ombre et de la solitude, durant des années contemplées et fixées, la notion de l'invisible et le sens du mystère flairé et pressenti.
Toutes ces grimaces flottantes dans les vénèbres, ricanements équivoques de pierres qui regardent, d'arbres qui veulent saisir.
aprrandisseinents subits d'objets inanimés, qui s'animent dans l'ombre et que l'ombre déforma et dont l'ombre menace, qui les a vus enfant, les retrouvera sûrement dans les masques; les masques, cette épouvante errante de nos rues et de nos musées, qu'ils soient le grossier cartonnage au rabais des marchands de jouets, ou le chef-d'œuvre de cire éclos sous les doigta modeleurs ; car le masque, c'est le rire du mystère, c'est le visage du mensonge fait avec Ie^ déformation du vrai, c'est la laideur voulue de la réalité exagérée pour cacher l'inconnu. Le masque m'a toujours impressionné, halluciné ; l'obsession qu'il exerce sur moi tourne même au malaise. Pour moi, il se dégage et surgit des êtres et des objets avec une facilité maladive; et l'espèce d'épouvante délicieuse, dont il m'étreint, me fait un fervent des rues parisiennes au moment du carnaval, un visionnaire énamouré des bals masqués. Mais si terrifiant que soit le masque, il est des visages humains plus effroyables encore, et, quand le hasard le veut, la réunion fortuite de certaines laideurs peut atteindre à un
lel degré d'intensité dans le grotesque et l'imprévu, que la raison peut perdre pied, et la réalité de la vie même se continue alors dans du cauchemar.
Dans un de ses contes, celui intitulé, je crois, le Docteur Cinabre, Hoffmann, le metteur en scène par excellence du fantastique et de l'imprévu, Hoffmann, le premier, à mon sens, des déformateurs, a montré une famille de petits bourgeois allant consulter aux environs d'Heidelberg un vieux médecin de campagne. Voilà nos braves gens partis, M. le conseiller. M"® la conseillère et l'enfant, l'enfant un peu délicat pour lequel on va con- Bulter. La ville est derrière eux et c'est, à leur droite comme à leur gauche, un décor de verdures et de fermes, le plus calme et le plus- riant paysage ; puis un toit de tuiles rouges se découvre sur une hauteur : c'est la maison du médecin. Ils gravissent la pente ; Monsieur rajuste son jabot, Madame sa coiffure, on mouche l'enfant et l'on frappe... Trois coups de heurtoir, un pas lent dans le eorridor, et la porte s'ouvre. « Entrez ! en-
Irez ! » C'est une énorme autruche qui fait la révérence, et, balançant son long cou de chair rose et grenue, introduit les visiteurs... Le docteur Cinabre a pour servante une autruche. Inutile d'aller plus loin. Cette apparition a suffi. C'a a été le coup de gong de la folie. Les aventures les plus extraordinaires peuvent se ruer maintenant sur M. et M™^ la conseillère : l'autruche a ouvert la porte du surnaturel.
Eh bien, à l'autruche près, j'ai vécu, cet été, le conte du Docteur Cinabre ; irois minutes dans une soirée, j'ai eu la sensation d'être un personnage d'Hoffmann. La plus imprévue, la plus fantasque des rencontres, la réunion fortuite de trois êtres réels d'un accoutrement si inattendu et d'une bizarrerie de physique tels, que leur apparition est demeurée pour moi le plus invraisemblable des coups de théâtre.
Et ce n'était pas en Espagne pourtant, en Espagne où le fantastique dans la hideur et les loques, est la monnaie courante des rues et des grandes routes, en Espagne où il n'y a pas une gare de chemin fer et un portail de
cathédrale qui n'ait vivants, la gare dans sa poussière et la cathédrale dans son ombre, cinq ou six terrifiants Goya ; non, je ne fus dans cette soirée mémorable ni poursuivi par une nuée sautelante de culs-de-jatte en délire, comme le Gringoire de Victor Hugo cerné dans une impasse par les truands de la Cour des Miracles^ ni dévisagé par un aveugle, ni appréhendé à la gorge par un manchot.
C'était dans la petite ville d'eaux, pet te station somnolente du pays de Bigorre, où je passe tous mes étés, été pluvieux cette année, été pourri de brouillard et de houe, où les cimes des Pyrénées jaillirent rarementde leur écran de vapeurs.
C'était un dimanche, et il pleuvait, il pleuvait comme il avait plu la veille, et l'avantveille encore. Il avait plu toute la semaine, il pleuvrait sans doute toute la semaine prochaine, et pour ragaillardir la petite ville figée d'ennui, la municipalité avait eu cette idée de génie d'offrir au Casino une kermesse costumée aux baigneurs.
Bataille de confetti et dans le jardin boueux,
baraques de macarons, d'éventails et de cigares avec les dames de la troupe costumées comme vendeuses... Oh! la première chanteuse et la grande coquette déambulant dans ce jour maussade, l'une en belle Italienne, l'autre en belle odalisque, lamentables et fardées, au milieu des massifs trempés, les rares baigneurs emmitouflés de caoutchoucs errant à la façon d'ùmes en peine de baraque en baraque, mouvante champignonnière de parapluies ruisselants ! et la navrante détresse de cette fête mouillée, sa vague atmosphère de maison publique, toute la montagne descendue pour admirer de près ces bras nus épilés et ces seins au blanc gras! Tous les entresorts du quai del'Adour où végète, trois mois d'été, une vague fête foraine, émigrés ce jour-là dans le Casino ; Pierre le Laboureur, le géant de Montastruc, convoqué par les autorités ; invités aussi, les nains de Saint-Mamet, la fausse belle Fatma et autres phénomènes !
Et, sous les ondées crevant d'heure en heure, la fête avait piétiné jusqu'au soir dans une boue multicolore et grasse, terre détrem-
pée et confettis ; elle avait fait trêve à l'heure du dîner, mais devait reprendre à neuf heures, réfugiée cette fois, à cause de la pluie, dans la salle des fêtes du morne Casino ; et le soir, à neuf heures, lassitude ou veulerie, peut-être encore plus par besoin de coudoyer de la foule et d'être coudoyés par elle, par crainte de la solitude surtout (oh ! la tristesse de ces chambres d'hôtel, les soirs d'été pluvieux), nous étions retournés à la fête !
Plus lamentable encore à la lueur crue du gaz, ces comptoirs et leurs pauvres étalages installés à la hâte dans ce grand hall vitré crépitant sous l'averse, et les pauvres femmes en oripeaux défraîchis, leurs maillots mouchetés de boue, leurs cheveux défrisés dans cet air humide et les nez bleuis et les joues violacées sous l'enduit des pâtes, leur nudité truquée, transie et grelottante sous des châles de laine et des vestes de drap, la débâcle attristante des paillons et des fards..! fête morne entre toutes, et aggravée encore de quolibets épais, de bravades et de rires ; une foule inepte, bérets des environs, chapeaux
melon de Toulouse, ayant envahi ce soir-lq le petit Casino à cause des dames costumées et de leurs chairs offertes, seins à proximité, bras qu'on pouvait toucher, chances de con» tacts et occasions de désirs.
Ecœurés, nous étions montés au premier, le premier absolument désert, la fête battant son plein dans les salons du bas, et nous errions, là, dans les pièces éclairées a giorno et totalement vides, étonnés et gênés et de tant de lumière et de tant de solitude.
Au bout d'un large couloir tendu de toiles peintes, une musique nous arrêtait devant une porte close, un air de valse alerte rythmé par des accords brefs : quelqu'un derrière jouait de la guitare , et l'on dansait aussi dans cette pièce, car des pas légers glissaient sur le parquet, et, intrigués, nous ouvrîmes la porte.
Entre les hauts lambris du salon dit des Dames, violemment éclairé, un seul couple valsait ; deux femmes, une énorme dondon que nous voyions de dos, avec entre ses bras, une belle créature somptueusement vêtue d'une
TRIO DE MASQUES lOf
robe de brocart, la chair des bras et des seins nus, très blancs, jaillie, comme une fleur, hors d'un étrange corsage..., corsage de princesse de foire ou de reine de féerie, car l'immense traîne de la robe trop rose s'enroulait par deux fois autour de la dondon... La belle fille, un grand éventail de satin bleu déployé sur son visage, valsait éperdument, entraînant la grosse femme à la taille carrée ; et la valseuse rose avait les plus beaux yeux du monde, des cheveux noirs luisants et souples, tordus sur la nuque en gros câble, des pieds menus et des mains fines élégamment gantées, tandis que sa partenaire, gainée dans une espèce de sac de soie grise, exhibait des chevilles de charretier et un cou à gros bourrelets, ignoblement rouge et grenu sous les poils jaunes d'une^perruque de clown... Dans un coin, assise à la turque, les jambes croisées parmi les coussins d'un fauteuil, une naine en japonaise égratignait une guitare ; une vieille petite naine à la face ridée, l'air d'une chose fiasque et tassée sur elle-même dans sa robe noire toute brodée de cigognes; et le couple valseur
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ayant passé près de nous, la belle créature fermait son éventail et dans un clignement d'yeux découvrait son visage... Une barbe de sapeur, une très belle barbe brune encadrait ce visage, ondoyait en deux pointes soyeusea entre les seins : la dame était barbue comme un roi de légende.
La valseuse éperdue était une femme à barbe, sa partenaire un affreux gros homme glabre, maquillé et fardé et déguisé en femme... quelque cabot de la troupe travesti de la sorte en vue de la kermesse, la valseuse barbue un des phénomènes de la fête foraine des berges de l'Adour!... S'ennuyantsans doute dans les salons du bas, ils étaient montés dans ce pre-. mier étage éclairé et désert, et ils valsaient frénétiquement, pour leur plaisir, couple imprévu et obscène, aux aigres sons de cette guitare maniée par cette naine.., quelque autre monstre échappé des entresorts de l'Adour !
Tout cela nous apparut expliqué, évident, dans l'éclair de la porte ouverte et aussitôt refermée ; mais nous avions eu un moment de stuoeur, la sensation d'une chute dans un
gouffre, dans de l'absurde, de l'impossible; et le hasard seul pourtant et le plus banal des hasards avait réuni ces trois êtres en ce salon désert de Casino thermal.
Mais je m'en souviendrai longtemps... Oh! cette femme à barbe, en robe de bal, décolletée et souriante, valsant avec un homme en femme, aux sons de la guitare d'une naine japonaise, dans un salon incendié de lumière et vide 1
A Marcel Schwoh.
Le charme de l'horreur ne tente que les forts.
Baudelaire.
« Vous voulez en voir, m'avait dit mon ami de Jakels, soit, procurez-vous un domino et un loup, un domino assez élégant de satin noir, chaussez des escarpins et, pour cette fois, des bas de soie noire aussi, et attendezmoi chez vous mardi vers dix heures et demie; j'irai vous prendre. »
Le mardi suivant, enveloppé dans les plis bruissants d'un long camail, un masque de velours à barbe de satin assujetti derrière les oreilles, j'attendais mon ami de Jakels dans ma garçonnière de la rue Tailbout, tout en
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chauffant aux braises du foyer mes pieds à la fois irrités et grelottants sous le contact inaccoutumé de la soie ; dehors les cornets à bouquin et les cris exaspérés d'un soir de carnaval m'arrivaient confus du Boulevard.
Assez étrange et même inquiétante à la longue, en y réfléchissant, cette veillée solitaire d'une forme masquée affalée dans un fauteuil, dans le clair-obscur de ce rez-dechaussée encombré de bibelots, assourdi de tentures avec, dans les miroirs pendus aux murailles, la flamme haute d'une lampe à pétrole et le vacillement de deux longues bougies très blanches, sveltes, comme funéraires, et de Jakels n'arrivait pas ! Les cris des masques éclatant au loin aggravaient encore l'hostilité du silence; les deux bougies brûlaient si droites qu'un énervement finissait par me prendre et, soudain effaré devant ces trois lumières, je me levai pour aller en souffler une.
En ce moment une des portières s'écartait et de Jakels entra.
De Jakels ? je n'avais entendu ni sonner ni ouvrir. Comment s'était-il introduit dans mon
appartement? J'y ai songé souvent depuis; enfin de Jakels était là devant moi, de Jakels ? c'est-à-dire un long domino, une grande forme sombre voilée et masquée comme moi : « Vous êtes prêt, interrogeait sa voix que je ne reconnus pas tant elle était altérée, ma voiture est là, nous allons partir ».
Sa voiture, je ne l'avais entendue ni rouler ni s'arrêter devant mes fenêires. Dans quel cauchemar, dans quelle ombre et dans quel mystère avais-je commencé de descendre t « C'est votre capuchon qui vous bouche les oreilles ; vous n'avez pas l'habitude du masque », pensait à haute voix de Jakels, qui avait pénétré mon silence : il avait donc ce soir toutes les divinations et, retroussant mon domino, il s'assurait de la finesse de mes bas de soie et de mes minces chaussures.
Ce geste me rassurait, c'était bien de Jakels et non un autre qui me parlait sous ce domino. Un autre n'aurait pas eu souci de la recommandation, faite à moi par de Jakels il y avait une semaine. « Hé bien, nous partons », commandait la voix, et dans un bruissement de
soie et de satin qu'on froisse, nous nous engoulîrions dans l'allée de la porte coclière, assez pareils, il me sembla, à deux énormes chauves-souris dans l'envolement de nos camails soudainement relevés au-dessus de nos dominos.
D'où venait ce grand vent? ce souffle d'inconnu ? La température de cette nuit de mardi gras était à la fois si humide et si molle.
Où roulions-nous mai ri tenant, tassés dans l'ombre de ce liacre extraordinairement silencieux, dont les roues, pas plus que les sabota du cheval, n'éveillaient de bruit sur le pavé de bois des rues et le macadan des avenues désertes?
Où allions-nous le long de ces quais et de ces berges inconnues, à peine éclairés çà et là par la lanterne falote d'un antique réverbère ? Depuis longtemps déjà nous avions perdu de vue la fantastique silhouette de Notre-Dame se profilant de l'autre côté du
fleuve sur un ciel de plomb. Quai Saint- Michel, quai de la Tournelle, quai de Bercy même, nous étions loin de l'Opéra, des rues Drouot, Le Peletier, et du centre. Nous n'allions même pas à BuUici , où les vices honteux tiennent leurs assises et, s'évadant sous le masque, tourbillonnant presque démoniaques et cyniquement avoués, les nuits de mardi gras, et mon compagnon se taisait.
Au bord de cette Seine taciturne et pâle, sous l'enjambement de ponts de plus en plus rares, le long de ces quais plantés de grands arbres maigres aux branchages écartés sur des ciels livides comme des doigts de mort, une peur irraisonnée me prenait, une peur aggravée par le silence inexplicable de de Jakels ; j'en arrivai à douter de sa présence et à me croire auprès d'un inconnu. La main de mon compagnon avait saisi la mienne et, quoique molle et sans force, la tenait dans un étau qui me broyait les doigts... Cette main de puissance et de volonté me clouait les paroles dans la gorge, et je sentais sous son étreinte toute velléité de révolte fondre et se dissoudre en moi ;
nous roulions maintenant hors des fortifications et, par des grandes routes bordées de haies et de mornes devantures de marchands de vins, guinguettes de barrières depuis longtemps closes, nous filions sous la lune, qui venait enfin d'écorner un amas flottant de nuages, et semblait répandre sur cet équivoque paysage de banlieue une nappe grésillante de sel; à ce moment il me sembla que les sabots des chevaux sonnaient sur le terreplein des routes, et que les roues du fiacre, cessant d'être fantômes, criaient dans les pierrailles et les cailloux du chemin.
« C'est là, murmurait la voix de mon compagnon, nous sommes arrivés, nous pouvons descendre », et comme je balbutiais un timide : « Oii sommes-nous ? — Barrière d'Italie, hors des fortifications. Nous avons pris la route la plus longue, mais la plus sûre, nous reviendrons par une autre, demain matin. » Les chevaux s'arrêtaient, et de Jakels me lâchait pour ouvrir la portière et me tendre la main.
Une grande salle très haute, aux murs c ré pis à la chaux, des volets intérieurs hermétiquement clos aux fenêtres et, dans toute la longueur de la salle, des tables avec des gobelets de fer-blanc retenus par des chaînes. Dans le fond, surélevé de trois marches, le comptoir en zinc, encombré de liqueurs et de bouteilles à étiquettes coloriées des légendaires marchands de vin ; là dedans le gaz sifflant haut et clair : la salle, en somme, sinon plus spacieuse et plus nette, d'un troquet, de barrière achalandé, dont le commerce irait bien.
<i Surtout, pas un mot à qui que ce soit. Ne parlez à personne, et lépondez encore moins. Ils verraient que vous n'êtes pas des leurs, et nous pourrions passer un mauvais quart d'heure. Moi, l'on me connaît », et de Jakels me poussait dans la saJle
Quelques masques y Duraient, disséminés.
A notre entrée, le maître de rétablissement se levait et, pesamment, en traînant les pieds,
venait au-devant de nous comme pour nous barrer le passage ; sans un mot, de Jackels soulevait le bas de nos deux dominos et lui montrait nos pieds chaussés de fins escarpins : c'était le Sésame^ ouvre-toi 1 sans doute de cet étrange établissement. Le patron retournait lourdement à son comptoir et je m'aperçus, chose bizarre, que lui aussi était masqué, mais d'un grossier cartonnage burlesquement enluminé, imitant un visage humain.
Les ileux garçons de service, deux colosses aux manches de chemise retroussées sur des biceps velus de lutteurs, circulaient en silence, invisibles, eux aussi, sous le même affreux masque.
Les rares déguisés qui buvaient assis autour des tables, étaient masqués de velours et de satin. Sauf un énorme cuirassier en uniforme, sorte de brute à la mâchoire lourde et à la moustache fauve, attablé auprès de deux élégants dominos de soie mauve et qui buvait, à face découverte les yeux bleus déjà, vagues, aucun des êtres rencontrés là n avait visage humain. Dans un coin deux grands blousards
LES TROUS DU MASQUE lia
à casquettes de velours, masqués de satin noir, intriguaient par leur élégance suspecte; car leur blouse était de soie bleu pâle, et du bas de leurs pantalons trop neufs s'eflilaient d'étroits orteils de femme gantés de soie et chaussés d'escarpins; et, comme hypnotisé, je contemplerais encore ce spectacle si de Jakels ne m'avait entraîné dans le fond de la salle vers une porte vitrée fermée d'un rideau rouge. Entrée du bal, était-il inscrit au-dessus de cette porte en lettres historiées d'apprenti rapin ; un garde municipal montait la garde auprès. C'était au moins une garantie; mais en passant, ayant heurté sa main, je m'aperçus qu'elle était de cire, de cire comme sa figure rose hérissée de moustaches postiches, et j'eus l'horrible conviction que le seul être dont la présence m'eût rassuré dans ce lieu de mystère, était un simple manneauin !...
Depuis combien d'heures est-ce que j'errais seul au milieu de ces masques silencieux,
114 HISTOIRES DE MASOt'^-S
dans ce hangar voûté comme une église ; et c'était une église, en effet, une église abandonnée et désaffectée, que cette vaste salle aux fenêtres en ogive, la plupart à moitié murées, entre leurs colonnettes à rinceaux badigeonnées d'un épais enduit jaunâtre, oii s'enlizaient les fleurs sculptées des chajjiteaux. Etrange bal, où l'on ne dansait pas, et où il n'y avait pas d'orchestre ! De Jakels avait disparu, j'étais seul abandonné au milieu de cette foule inconnue. Un ancien lustre en fer forgé flambait haut et clair, suspendu à la voûte, éclairant des dalles poudreuses, dont certaines, noircies d'inscriptions, recouvraient peut-être des tombeaux ; dans le fond, à la place où certainement devait régner l'autel, des mangeoires et des râteliers couraient à demi-hauteur du mur, et c'étaient dans les coins des tas de harnais et de licols oubliés : la salle de bal était une écurie. Çà et là des grandes glaces de coiffeur encadrées de papier doré se renvoyaient de l'une à l'autre la silencieuse promenade des masques, c'est-à-dire qu'elles ne se la renvoyaient plus, car ils s'éi-aient tous
maintenant assis, rangés immobiles des deux côtés de l'ancienne église, ensevelis jusqu'aux épaules dans les anciennes stalles du chœur.
Ils se tenaient là, muets, sans un geste, comme reculés dans le mystère sous de longues cagoules de drap d'argent, d'un argent mat au retlet mort; car il n'y avait plus ni dominos, ni blouses de soie bleue, ni Golombines, ni Pierrots, ni déguisements grotesques ; mais tous ces masques étaient semblables, gainés dans la même robe verte, d'un vert blême comme soufré d'or, à grandes manches noires, et tous encapuchonnés de vert sombre avec, dans le vide du capuchon, les deux trous d'yeux de leur cagoule d'argent.
On eût dit des faces crayeuses de lépreux des anciens lazarets; et leurs mains gantées de noir érigeaient une longue tige de lis noirs à feuillages pâles, et leurs capuchons, comme celui du Dante, étaient couronnés de lis noirs.
Et toutes ces cagoules se taisaient dans une immobilité de spectres et, au-dessus de leui??;
couronnes funèbres, l'ogive des fenêtres se découpant en clair sur le ciel blanc de lune, les coiffait d'une mître transparente.
Je sentais ma raison sombrer dans l'épou vante; le surnaturel m'enveloppait! cette rigidité, le silence de tous ces êtres masqués! Quels étaient-ils? Une minute d'incertitude de plus, c'était la folie! Je n'y tenais plus et, d'une main crispée d'angoisse, m'étant avancé vers un des masques, je soulevai brusquement sa cagoule.
Horreur! il n'y avait rien, rien. Mes yeuxhagards ne rencontraient que le creux du capuchon; la robe, le camail, étaient vides. Cet être qui vivait n'était qu'ombre et néant..
Fou de terreur, j'arrachai la cagoule du masque assis dans la stalle voisine : lé capuchon de velours vert était vide, vide le capuchon des autres masques assis le long des murs. Tous avaient des faces d'ombre, tous étaient du néant.
Et le gaz flambait plus fort, presque sifflant oans la haute salle; par les vitres cassées des ogives, le clair de lune éblouissait, presque
aveuglant; alors une horreur me prenait au milieu de tous ces êtres creux, aux vaines apparences de spectres, un doute affreux m'étreignit au cœur devant tous ces masques vides.
Si moi aussi j'étais semblable à eux, si moi aussi j'avais cessé d'exister, et si sous mon masque il n'y avait rien, rien que du néant! Je me précipitai vers une des glaces. Un être de songe s'y dressait devant moi, encapuchonné de vert sombre , couronné de lis noirs, masqué d'argent.
Et ce masque était moi, car je reconnus mon geste dans la main qui soulevait la cagoule et, béant d'effroi, je poussai un grand cri, car il n'y avait rien sous le masque de toile argentée, rien dans l'ovale du capuc'.ion, que le creux de l'étoffe arrondi sur le vide : j'étais mort et je...
— « Et tu as encore bu de l'éther, grondait dans mon oreille la voix de de Jakels. Singulière idée pour tromper ton ennui, en m'attendant. » J'élais étendu au milieu de ma chambre, le corps glissé sur le tapis, la tête posée sur mon
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fauteuil, et do J.ikels, en tenue de soirée sous une robe de moine, donnait des ordres fébriles à mon valet de chambre ahuri, tandis que les deux bougies allumées, arrivées à leur fin, faisaient éclater leurs bobèches et m'éveillaient... Il était temps