RÉCIT DU PEINTRE
Pour Catulle Mendès.
Octobre, le caractère équivoque et sinistre (le certaines rues de faubourgs par ces pluvieuses et livides journées de l'arrière-saison, à la tombée du crépuscule surtout, quand, après l'écœurement de la tâche quotidienne enfin remplie, les instincts de fauve que nous avons en nous se décagent, enhardis dans la luxure ambiante des bouges qui s'allumenl, et la provocation de tant de jupes de femmes errantes dans la nuit.
Voici le soir charmant, ami du criminel.
C'est l'heure, où dans les assommoirs incen' diés de lueurs crues, entre les hauts récipients
de cuivre astiqués et flambants comme ceux d'un laboratoire, une foule guenilleuse aux yeux caves, vieux ouvriers et jeunes voyous, fraternise et goguenarde : dehors, la silhouette inquiète des filles épie, les soirs de paie surtout, où tout homme un peu éméché est bon. Elles sont là, arpentant le trottoir, les yeux charboniîés dans des faces de plâtre, l'air de masques au i^alo falot des réverbères ; et, de l'autre côté de la rue, ces tas de grosses bardes et ces attitudes résignées, ce sont les femmes légitimes, les mères de ces ouvriers guettés par la débauche, et qui, tristement, peureusement, viennent les attendre au seuil du marchand de vin... et là, dans l'humide et le noir, du carrefour , font bonne garde , en quête de l'argent de la semaine, déformées, laides et vieillies, pitoyables spectres de la vertu venus disputer le pain des gosses à l'alcool et à la fille.
Plus loin, à mesure que la rue populeuse descend moins éclairée vers les fortifs, les devantures des marchands de vin, barrées à mi-hauteur de rideaux, s'enveloppent de mys-
tère ; les voix des clients y parlent assourdies, le guet des filles s'espace aussi, plus rare sur les trottoirs déserts : les pas retardataires y sonnent plus rapides et, le long des hautes palissades bordant, de places en places, des maisons de rapport nouvellement construites, ce sont des groupes de trois à quatre au plus, tenant, dans la nuit, d'équivoques conciliabules. Des mots d'argot s'échangent à voix basse oia il est question de pognon et de la rousse, argot cliquetant et sinistre comme une lame d'acier crissant dans la nuit ; puis le groupe se disperse, tandis qu'aux fenêtres des bâtinaents neufs, et des vieilles masures, des clartés vagues émergent de l'ombre et que des visages maquillés et fardés, des femmes en camisole surgissent, accoudant aux croisées des pâleurs de chairs nues.
C'est la prostitution des fenêtres, la plus savante dans ses honteuses pratiques, la plus troublante aussi pour les sens d'un vicieux ; car la femme entrevue y apparaît lointaine, idéalisée dans sa fange ou par le mystère et la rudesse du décor, l'inattendu des plaisirs
promis, le danger de la maison inconnue, le frisson du guet-apens probablement tendu dans le noir de cet escalier, l'angoisse du chantage, qui sait? accroupi dans les rideaux de l'alcôve!... et ce visage prometteur, ce visage fardé apparu si haut dans les ténèbres, dans cette façade aveugle, chair de vieille femme récrépie par les pâles ou minois de petite vierge impubère ofTerte en appeau par la Misère au Vice ? Il y a là un aléa, un doute, un ragoût d'aventure irrésistible pour une âme de blasé et de joueur... C'est le vertige de la course à l'abîme, l'attirance inéluctable du gouiïre, le vieux symbole rajeuni, modernisé et plus terrible encore dans le cadre moderne, de la redoutable et souriante tête de Scylla, la tète surnaturelle surnageante et chantante audessus des flots bleus des golfes de Sicile, avec le charme puéril de ses lèvres trop rouges et de ses grands yeux glauques, tôte sans corps et d'autant plus enivrante; car la luxure des hommes lui prêtait, à ce visage, et le torse et les bras et les hanches et les jambes créés par leur délire, tête périlleuse et d'autant plus dési-
rable qu'elle est comme le sourire, sourire d'accueil ou de menace de cette façade de bâtisse moderne, morne et murée, tel un masque.
Oh ! la femme à la fenêtre des maisons de faubourgs, pomme d'or des voluptés dam^ nables, posée là sur Fappui des croisées, comme la tête de Scylla, tournoyante sur les flots, s'y profilait, jadis, périlleuse fleur du gouffre.
Dehors, ce sont les flaques d'eau et de boue miroitant à la clarté du gaz, la pluie qui sanglote et dégoutte des toits, le pas velouté des escarpes embusqués dans la nuit; et là-haut, très haut, à l'étage supérieur de la façade muette, telle une orange de chair sous les feux de la lampe, savoureuse et dorée, la face maquillée luit.
Cette fascination de la fenêtre, cette puissance du nu et du peignoir entrevus, lumineux dans le noir de la rue et le froid de la nuit, leur emprise sur les sens de l'homme moderne, de l'homme des villes surtout à .'imagination surmenée et malade, un conte
merveilleux de Banville les a magistralement rendus : Tu reviendras, est intitulé ce conte.
Dans une de ces cités chères à la muse de Baudelaire :
Je vois un port rempli de voiles et de mâts, Encor tout fatigué par la vague marine,
Barcelone, Bilbao, Anvers, Saigon ou Marseille, un voyageur au cours d'une promenade flâneuse à travers les bas quartiers de la ville, s'est laissé tenter par une jolie tête enfantine penchée à la lucarne d'une maison sordide. Le voyageur est à peine entré, que le conte gouache de tons violents met en scène des personnages romantiques : c'est une négresse coiffée d'un madras jaune d'or, qui accueille le galant et le guide ; l'escalier gluant tourne en vis : au premier palier un perroquet blanc, un ara monstrueux à huppe rose veille, juché sur un perchoir, mais au cinquième, les marches de l'escalier flamboient sous un revêtement de lapis splendides, et la soupente, où il est introduit, est un retrait de
princesse orientale, tout de soie, de laque et de fourrures argentées et soyeuses; et là une Grecque de Sicile, profil de médaille et nudité bronzée de statuette, une femmeenfant de quatorze ans à peine lui fait, frissonnante et pâmée, l'offrande d'un corps souple et vierge... Les coussins, oii ils s'étreignent, sont de velours blanc et jaune; ils boivent du vin de Samos dans des coupes de jade, et, à l'ivresse de leurs baisers s'ajoute celle de parfums brûlant dans des trépieds de vieil argent... Etoffes et aromates, c'est, dans un style étincelant d'orfèvrerie, une vision de paradis artificiel, rêve de fumeur d'opium ou d'habitué de l'hôtel Pimodan, toute l'esthétique baudelairienne y revit ; mais ce n'est qu'un songe, puisque c'est dans la rue, à la porte d'un bar encombré de matelots, que le voyageur émerveillé se reprend et s'éveille. Il cherche à retrouver la maison enchantée ; il erre, il rôde et des jours et des nuits ! peine perdue ; puis il part, il quitte la ville des vergues et des mâtures, il reprend ses voyages; dix années s'écoulent quand tout à coup, dans je ne sais
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quel port, il se retrouve au seuil de la demeure convoitée. La négresse au madras est debout dans l'allée, le perroquet géant jabote sur son perchoir, l'escalier est toujours aussi glissant dans son boyau de murailles humides, les tapis d'Asie flamboient toujours sur les dernières marches, et l'entremetteuse à la face d'ébène ouvre la porte du réduit... mais, hélas ! la Grecque d'autrefois a vieilli... Déformée, avachie, devenue énorme, ses seins sont mûrs, son ventre flotte, et à travers le rance des pâtes et des fards, ce sont des baisers édentés et baveux que lui donne le spectre de son amour. La soupente est tendue d'oripeaux, les coussins de velours tombent en loques, les cassolettes sont éteintes, et c'est, l'âme en détresse et la nausée aux lèvres, que le voyageur dégringole en trébuchant l'escalier de la maison infâme. Ecœuré jusqu'à en mourir, il pleure, hélas ! son rêve, et se fait le serment de ne jamais revenir; mais, comme il va franchir la porte : « Tu reviendras, » lui crie une voix rocailleuse et stridente. Tu reviendras, et l'homme atterré baisse la tête, car il
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sait en lui-même qu'il reviendra visiter la triste soupente et son ignoble gouge, et malgré ses chairs flasques, et ses lèvres rancies et sa gorge sans forme, toute huileuse de fards. Le perroquet géant connaît le cœur des hommes depuis bientôt cent ans qu'il les voit défiler dans l'escalier du bouge; et c'est Toracle même de leurs destinées qu'il crie aux libertins, au seuil du lupanar : Tu reviendras, et en effet ils y reviennent tous ; car on revient toujours à son vice, comme le chien des écritures à son vomissement. Pour une fois qu'on y a rencontré la Grecque de quatorze ans, aux chairs froides et souples, on revient toujours à la maison infâme, tout convaincu qu'on soit de n'y rencontrer que la fillasse vieillie aux seins mûrs ; mais l'illusion, l'espérance menteuse d'y entrevoir peut-être, une autre fois, la Grecque de la première rencontre, nous y ramène inexorablement, toujours leurrés et toujours prêts à l'être, car c'est la luxure qui nous conduit.
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Se planter comme un clou sous sa mamelle gauche f
a pleuré Alfred do Musset dans deux de sea plus beaux vers, et comme il connaissait bien le Vice, et les vicieux et leur âme complexe, crédule et frissonnante, ce terrible homme au bracelet^ dont la silhouette criminelle et fantastique manque véritablement aux Mémoires de Ganler.
Dans une des rues les plus passantes de Paris, non loin du bal Wagram, rendez-vous de larbins sans place, d'escarpes et de souteneurs, la police, il 5' a quelque vingt ans, avait fini par remarquer le manège à la fois simple et compliqué d'une fenestrière ; la fille n'apparaissait jamais tout entière à la fenêtre, mais, à partir de quatre heures du soir eti hiver, et de sept heures en été, un bras nu, un bras très blanc et d'un galbe très pur sortait de derrière un rideau de soie rouge, se déployait comme un cou de cygne et puis demeurait là des heures, replié, de façon à montrer la tache duvetée de l'aisselle, ou bien se laissait pendre au dehors, dans la rue, langoureux et fluide, écharpe dénouée lancée vers le désir. Le bras et jamais plus. La fille,
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elle, se dérobait. On n'avait jamais vu son visage ; un bracelet d'or cerclait au poignet ce bras mystérieux, et les passants s'arrêtaient, regardaient ce bras immobile, ce bras au geste lent, les rares fois oij il s'animait, bras épilé, poudrerizé et d'un blanc si froid au regard qu'on l'aurait dit de marbre ; et des hommes montaient, surtout des vieux, et des gens cossus, clients sérieux, de vice exigeant et de sens rassis, qui redescendaient presque aussitôt, les yeux hagards et la marche fébrile, et cela durant près de dix mois, quand de vagues rumeurs éclataient dans le quartier. On parlait de guet-apens tendu à la salacité de vieux libertins, on citait des noms de gens honorables, de notables commerçants et de rentiers posés attirés dans une chambre, intimidés et dévalisés, mais, comme aucune plainte n'avait été déposée, c'est la police des mœurs qui fît d'elle-même une enquête. Or, quand on vint pour le recensement des filles dans la maison de la fenestrière au bras nu, on découvrit que le logement de la fenêtre suspectée était occupé par un peintre, un jeune prix de Rom
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retour depuis un an d'Italie et vivant dans un assez grand confort, sans ressources avouées* Le soir même de cette découverte, à l'heure où le bras nu se déployait derrière le rideau rouge, un agent déguisé, maquillé en vieux monsieur, sonnait discrètement à la porte de l'atelier. Après un pourparler à travers la serrure et quelques mots lascifs prononcés par une voix féminine, la porte s'entre-bâillait pour se refermer aussitôt sur le policier interdit : un tour de clé, et l'agent se trouvait en face d'un gaillard en bras de chemise, une manche relevée jusqu'à l'épaule, et qui, le serrant à la gorge d'une main, le menaçant, de l'autre, d'un long couteau de boucher : « Allons! vieux salaud, pas de pétard... Ta montie, tes bijoux, et ce que tu as sur toi, ou je le fais arrêter, charogne ! Tu en as de l'estomac de monter chez un homme! Allons ! ton argent, tes bagues, ou je te fais emballer ! »
C'est l'homme au bracelet qui fut cueilli, ce soir-là, par la police. Or, il opérait, depuis dix mois, en toute sécurité : sur deux cents victimes peut-être, aucune n'avait osé porter
plainfe : la crainte du ridicule, la peur de la police, la honte des conséquences d'une aventure suspecte, les avaient tous empêchés de parler :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche
Se planter comme un clou sous sa mamelle gauche l.„