RÉCIT DU MUSICIEN
JAMNE
La terreur, c'est surtout de l'imprévu, avezvous (lit dans un de vos contes, et si les masques contiennent autant d'épouvante, c'est qu'ils sont le visage même du mystère, et que l'imagination peut tout supposer derrière leur sourire de cire et de carton... Il y a cependant pis que le faux visage colorié des costumiers et des coiffeurs, il y a le visage humain lui-même, le vôtre et le mien, celui de votre ami ou de votr^ 'naîtresse, figés d'hypocrisie, masqués de dissimulation, visages dont l'expression travaillée et voulue peut tout à coup tomber, comme le loup^ de satin du domino des nuits de carnaval ; et le rire amoureux découvre alors un rictus de haine,
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le regard assassine sous les paupières tout à l'heure encore lourdes de volupté, et le baiser montre les dents... Cette subite déchirure du voile..., celte brusque irruption de l'âme, enfin affranchie, aux fenêtres du sourire et du regard, oii elle insulte et ricane, cette sauvage et rageuse échappée de la haine et de la colère hors de toute contrainte, cela c'est vraiment la tombée du masque... et la détresse et l'effroi et le dégoût du misérable amant ou ami témoin de cet ignoble déchaînement d'instincts, il faut les avoir vécus et soutîerts soi-même pour pouvoir les comprendre. C'est à la fois le visqueux d'un reptile et le gluant de la boue, et le froid de la boue, de la boue de neige, pénétrante et glacée, dans tout l'être en angoisse et dans les veines et dans le cœur. C'est de la colère aussi : la déception est si grande et c'est aussi une amertume, un navrement immense, un désespoir de tout avec l'atroce sensation d'un coup de couteau au cœur.
Or, cette détresse atroce de l'homme déçu, berné e sombré dans l'épouvante, cette ter-
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reur devant le surgissement de l'inconnu, je l'ai soufferte tout un soir, et cela dans une circonstance et dans un décor bien faits pour vous plaire, un vrai drame que j'ai vécu là, durant quelques minutes, et qui sont demeurées les plus intenses oij je me sois senti vivre; drame banal aux personnages peu intéressants, mais dont quelques détails ont du relief ; et puis cela fera une histoire de plus à ajouter à votre série de masques, car c'est une véritable histoire de masques que cette aventure d'hôtel garni, oiiil y eut, au moment critique, une si terrible, une si inattendue substitution de personne.
Or, cette histoire, la voici. Il y a bien quinze ans de cela, je n'étais pas encore le musicien dont les suites d'orchestre figurent aux programmes Lamoureux et Colonne, l'auteur applaudi et, je puis le dire sans vanité, appuyé, recommandé par tout un public auprès des directeurs des grandes scènes subventionnées... Mon premier ballet, Nivèa, n'a été joué qu'ep, 1887 à l'Opéra. Je vivotais, et plutôt mal i,^à bien, des leçons que je
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donnais le long de la journée, et, le soir, d'une partie de violon que je remplissais dans un vague théâtre des quartiers excentriques, je ne saurais préciser, tant cela est si loin. Je vivotais, et je faisais vivre ma sœur, qui tenait mon ménage et habitait avec moi. Pauvre femme! elle est partie trop tôt, et n'a pas vu mon succès. Elle était veuve, et la maigre dot qu'elle avait sauvée, jointe à mes appointements de violoniste et aux bénéfices de mes leçons, nous constituait de pauvres rentes qui suffisaient à nos besoins. Mais que de digressions! Cet été-là, j'avais obtenu un engagement pour la saison d'Aix, une véritable aubaine que ces trois mois de vacances dans la Savoie... Vacances, c'est peut-être un peu dire, puisque je violon ais trois fois par jour, le matin, au kiosque de la buvette, la journée, au Parc, pour recommencer le soir au Casino; mais là, du moins, pas de fastidieuses leçons à donner, de l'air pur, de hauts ombrages, et puis ce beau décor du lac et des montagnes. Ah! on était un peu mieux aue dans notre netit logement de la rue
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Guénégaud . Mais tout cela, il avait fallu le quitter (les saisons d'eaux durent trois mois au plus), et, en octobre, j'avais dû réintégrer Paris, recourir le cachet sous les pluies continues d^automne, reprendre les interminables courses à travers la ville embrumée et triste, fiévreuse, affairée et si indifférente. Oh ! les heures d'attente aux stations d'omnibus dans l'air raréfié des bureaux ou dehot-s dans le froid et la boue, les perpétuels arrêts des tramways, oii l'impatience d'être arrivé exaspère notre neurasthénie et, le soir, les mêmes flonflons raclés à heure fixe, les mêmes sempiternelles sottises ressassées sur la scène par des faces de pitres, dans la boîte surchauffée du petit théâtre ; et la bise glaciale et la boue et le noir retrouvés tous les minuit à la sortis I Ah ! je puis me vanter de l'avoir connu, le fumier de l'existence !
C'est dans cet écœurement et dans cet ennui que je la retrouvai, petite figure résignée de Montmartroise émaciée et triste, petite fleur de faubourg tombée dans le ruisseau, mais pas encore flétrie, endolorie tout au plus
et comme affinée par le vice. Je l'avais connue, il y a cinq mois, quinze jours avant mon départ pour Aix, un moment attiré par l'ovale un peu souffrant de son visage de petite fille, un visage fin, comme modelé sous un pouce artiste, où les ailes du nez avaient d'étranges vibrations ; j'avais aimé éperdument tout un soir ses prunelles d'un grismauve, couleur de pervenche fanée, l'air de deux meurtrissures plus pâles dans la nacre transparente de sa face meurtrie : somme toute, un charme de souffrance et de maladie, et que démentait au lit le tempérament le plus froid ou le plus éteint dans un corps surmené de fatigue. Je l'avais quittée sans regret, et son image s'était vite effacée de mon souvenir ; et c'était elle qui revenait vers moi, c'était bien elle, dont les grands yeux devenus d'un bleu foncé, non encore déjà vu, me souriaient et m'interrogeaient. Elle était debout devant la table de l'estaminet où je dégustais un café médiocre, et toute souriante dans un pauvre waterproof usé, elle me regardait, m'implorait et me
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buvait des yeux tout à la fois, avec une visible joie répandue sur tout "son pauvre visage... et comme je ne m'expliquais ni cette joie, ni cet élan de retour, Janine s'asseyait près de moi et, devenue presque jolie de confusion et de grâce attendrie, me confiait qu'elle ne faisait plus le métier. Oui, c'était ainsi, elle avait fini par avoir honte ; coucher avec Pierre et avec Jacques, ça lui levait le cœur. Elle avait trouvé de l'ouvrage dans une maison de couture ; elle gagnait jusqu'à cinq ou six francs par jour, avait une chambre à elle, oij je pourrais la venir voir et, de suite, si je voulais; et comme je m'effarais, étonné. « Oui, je pourrais l'aimer maintenant qu'elle était sage, et elle pourrait m'aimer, car si je l'avais trouvée si froide et si mai en train, les autres fois, c'est justement parce qu'elle couvait une passion commençante, et quelle avait honte de me faire à moi, qu'elle aimait, les mêmes caresses qu'à un client » et elle cachait son front dans ma poitrine... et la fatuité des hommes est si grande, que je n'éventai ni le mensonge, ni le piège, et je montai chez Janine.
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Ce fut, d'ailleurs, une des meilleures heures de ma vie. Ce que ce petit corps frôle et nerveux pouvait contenir de volupté et communiquer de passion 1 Janine, devenue sage, flambait comme un feu de Noël et je la quittai sur un long baiser de gratitude en lui promettant de revenir... et je revins, en effet, deux fois, trois fois même, la trouvant chaque fois plus amoureuse et plus emportée dans la fièvre de ses abandons. Chaque fois, je lui laissai un cadeau, n'osant, maintenant qu'elle était sage, lui offrir de l'argent ; et, chaque fois, c'était une effusion passionnée, une étreinte toute de frémissements et de larmes. La dernière fois, pourtant, je la trouvais un peu triste; pressée de questions, elle finissait par m'avouer qu'elle avait un gros ennui. Son frère, un mauvais sujet qui, par sa mauvaise conduite, avait hâté la mort de leur mère, venait de sortir de prison ; il était sur le pavé de Paris, sans place et sans désir d'en trouver et la harcelait de demandes d'argent. En la quittant, cette fois-là, je lui glissais un louis dans la main en lui conseillant de don-
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ner congé là où elle était et de changer de logement ; cet argent-là l'aiderait à payer son mois. Elle s'engagea à le faire en exigeant que je vinsse encore une fois dormir avec elle dans ce petit appartement, où elle avait été si heureuse : « C'était là qu'elle avait été toute à moi, et pas une heure, ni deux, ni trois, comme tu fais toujours, insistait-elle, mais toute la nuit, pour qu'on soit bien à soi tous les deux » ; et comme j'objectais mon service au théâtre finissant si tard et l'ennui pour elle de m'attendre jusqu'à minuit passé pour me faire entrer dans la maison : « Mais non, mon chéri, m'insinuait et câlinait sa voix ; tout ce qu'il y a de plus commode, au contraire. Tu sors de ta boîte à minuit, tu donneras le nom de mon frère au concierge. « Hector, tu diras, et moi, je t'attendrai au lit bien chaudement, je bassinerai le dodo. N'estce pas, mami, que tu viendras ? »
Et j'y allais, je me faufilais sournoisement dans cette grande maison d'ouvriers, sans même avoir besoin de jeter le nom de passe au concierge.
Janine m'attendait au lit dans sa pauvre petite chambre au papier déteint; la clé était dans la serrure, je n'eus qu'à pousser la porte; une bougie brûlait sur la table de nuit. Janine ne m'entendait même pas entrer ; elle dormait. Comme elle était pâle ! jamais la fatigue de son pauvre visage n'était apparue si navrante et si pitoyable. Elle dormait, et ses paupières mal fermées laissaient filtrer je ne sais quelle lueur sourde qui me serra le cœur ; ce n'était pas un regard et ce n'étaient pas des larmes, c'était pis que tout cela : de la douleur suintait entre ses cils mouillés. Je me dévêtais en silence et me glissais auprès d'elle, craignant de la réveiller. Qu'elle avait froid, mon Dieu! son petit corps frêle ne m'avait jamais paru si glacé ; je la prenais dans mes bras, essayant de la réchauffer. Janine demeurait inerte, froide, n'essayant même pas de se dégager; on eût dit une chose morte à côté de moi; cela finit par m'effrayer : « Janine, réponds-moi, tu es malade? » faisais-je en la secouant toute. — « Oui, un peu, me répondait- elle enfin
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dans un souffle, je cours depuis six heures du matin (et entre ses dents) j'ai perdu ma place, à cause de mon frère, oui, oui. Mais laisse-moi dormir, je tombe de fatigue, nous nous aimerons plus tard, dis, n'est-ce pas? » Elle me faisait pitié, je soufflais la bougie et prenais mon parti de dormir.
« Janine, oii es-tu? » C'était moi qui, dressé sur mon séant, le front moite, tâtais fiévreusement la place vide, l'oreille tendue vers la porte qui venait de se refermer. « Janine, est-ce toi, es-tu malade ? » Un pas se rapprochait du lit, une allumette criait dans l'ombre. « C'est pas Janine, c'est moi ! » répondait une voix d'homme. Et, la lumière s'étant soudain faite, je me trouvais en face d'un grand gaillard en veste de zingueur et en cotte de toile bleue. « Oui, c'est moi, son frère à elle ; oh ! la petite est loin. Pas la peine de crier, j'ai de quoi vous faire taire. » Et, tirant un énorme couteau à virole de sa poche, il l'ouvrait tout grand, me faisant miroiter la lame sous le nez : « Avez-vous beaucoup d'argent sur vous ?»
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jî'élais nu, couché, sans arme. Crier! j'avais les dix centimètres d'acier dans la gorge. Risquer un corps à corps dans cette chambre avec ce bandit, chose folle. « — Prenez, lui dis-je, dans le gilet, il y a bien soixante francs », et quand il eut fouillé et vidé mes poches. « — Yôus n'êtes pas le frère de Janine, m'écriais-je enfin, car la colère comment çait à me monter, mais son souteneur, c'est une petite misérable et c'est un guet-apens. — Et puis après! me répondait-il tout tranquillement, vous êtes bon, tant pis pour vous! J'en ai assez, moi, de battre le pavé sans ouvrage, assez de la purée et de l'ordinaire du trou, et puis c'est pas tout ça, aboulezmoi les bagues. — Quelles bagues? — Mais là, ce jonc que vous avez au doigt. — ■ Mon saphir ! » C'était une bague précieuse qui me venait de famille et avec elle, un anneau égyptien orné d'un scarabée rapporté d'Egypte par un ami, et comme je me cabrais, prêt cette fois à disputer chèrement mes bijoux : « — Vous voulez pourtant pas que je me serve de ça? gouaillait l'homme en sortant un mor-
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ceau de savon de sa poche. Vous savez pourquoi c'est faire ? ça donne du glissement, ça aide à retirer les bagues des doigts des refroidis. Si vous voulez pas que je vous savonne, aboulez le jonc de vous-même. »
Et les yeux de l'homme chavirèrent tout à coup, si blancs dans sa face crispée et terreuse, ses maxillaires eurent une si soudaine avancée de menace que je m'exécutais et les donnais, mes bagues, et l'homme, pesamment, lentement, se retirait de son pas tranquille et fermait la porte à double tour.
C'est le concierge qui me désemprisonna le lendemain matin. Avouez que c'est une belle histoire de masque.
Dans le dénûment d'une vaste pièce vide, rez-de-chaussée à louer, atelier ou magasin devenu un logement de pauvre, un homme en robe de chambre était assis, un homme dont on ne voyait pas le visage. La tête dans ses mains, les coudes appuyés à une table, il lisait... Un homme? une silhouette d'homme plutôt, car cette apparence de vivant semblait se fondre et se dissoudre dans de Tombre, l'ombre de la nuit qui tombait rapide, entassant des ténèbres dans les angles, et reculant étrangement le plafond, car tout devenait étrange dans la vaste chambre triste ; étrange, ce liseur obstiné malgré l'obscurité grandissante ; étrange, son immobilité d'automate, et plus étrange encore le silence effarant, angois-
sant de ce grand logement nu, où l'on n'entendait même pas le bruit d'une respiration.
Un grand châssis vitré, aux rideaux tirés, s'ouvrait au bout sur une petite rue morne. Un allumeur de gaz y passait, un réverbère s'éveillait, un pan de mur s'éclairait, en face, récemment blanchi à la chaux, grand carré de pâleur crue dont s'aggravaient encore l'obscurité de ce logis de silence, et la silhouette de ce liseur inquiétant ; puis deux sergents de ville encapuchonnés s'encadraient dans la grande baie lumineuse, deux sergents de ville battant leur quart. Un coup d'œil oblique dans la chambre ténébreuse et sur l'homme assis, et ils étaient passés, ils étaient partis.
Et, tout à coup, une grande clarté rouge, un geyser de flammes et un bruit effroyable : détonation ou effondrement ? Et toute la chambre et la toute petite rue étaient illuminées d'un reflet d'incendie, d'un immense vacillement de tout le ciel empourpré et puis soudain éteint ; et les carreaux d'une petite porte vitrée, qui donnait à gauche, tombaient en éclats... Et puis, le silence, l'affreux
silence, plus affreux encore après tout ce tumulte, et, dans l'affreuse chambre nue, la plus affreuse nuit ! Alors le cri d'une clef grinçait dans la serrure : la porte s'ouvrait et se refermait, la clef grinçait encore, et, comme . une trombe, un homme se précipitait dans la chambre, qui se jetait sur le liseur, le prenait aux épaules, le terrassait, lui arrachait sa robe de chambre, s'en enveloppait et s'asseyait brusquemeut, le front dans les mains, les coudes à la table, dans la même attitude que le mannequin, le mannequin gisant, maintenant, les membres jetés de-ci de-là, ridicule et tordu.
Et les sergents de ville repassaient en courant ; l'homme au geste meurtrier se levait et allait ostensiblement à la fenêtre ; il se penchait en dehors, et demandait aux agents la cause de ces flammes et de ce bruit. Mais ils ne savaient pas, ils allaient voir. Quelque explosion, sans doute... Encore un coup de ces sacrés anarchistes ! L'homme, alors, refermait la fenêtre, rabattait hermétiquement les volets et, revenant à la cheminée, en soûle-
vait le tablier, allumait à la hâte quelques brassées de bois blanc et de ramilles qui y étaient disposées.
Les agents l'avaient vu, son alibi était bien établi. Puis, rassuré, il s'agenouillait auprès du mannequin et le décarcassait. Fébrilement, hâtivement, il décortiquait ce veston bourré de chiffons et d'ctoupes, jetait le tout au feu avec la perruque et le masque... et, dans les ténèbres tremblantes, les flammes de la cheminée avaient l'air d'éclairer un dépècement de cadavre, un chourineur en train de supprimer de déplorables restes.
L'homme alors se relevait. Un lent regard circulaire promené autour de lui... et il respirait longuement, bruyamment, soulagé enfin, mais soudain s'affalait sur sa chaise, à bout de forces, vidé de toute son énergie... la détente de cette terrible heure d'angoisse, la prostration qui suit les grandes dépenses de force nerveuse... et le supplice de l'homme qui a tué commençait.
Tout prenait corps et devenait un danger dans la solitude de la grande chambre nue,
ces braises du foyer l'éclairaient si bizarrement. La malice des choses s'embusquait aux carrefours de la nuit ; c'étaient, le long des murs, accroupies et soudain redressées, des silhouettes veilleuses et menaçantes; paiLout une àine noire et terrible s'agitait pour torturer l'homme misérable et vaincu...
La police ! Une descente de police chez lui. Un pas avait glisse sur le parquet, un pas furtif, comme feutré. Et l'homme dressait l'oreille! Ce n'était qu'un trot de souris. Le bois de lit avait craqué ! Non ! Qui donc avait fait remuer la porte? Pourquoi ce frisson apeuré dans le sursaut des flammes à l'agonie, et celte sarabande obsédante et folle d'ombres dansantes autour de la pièce, ce tournoiement éperdu de masques et de grimaces qui donnait le vertige à l'anarchiste? Une angoisse affreuse tenaillait l'homme, son cœur battait à se rompre, la tête lui tournait, un poids énorme écrasait sa poitrine, et l'hystérie de la peur le tenait, l'étranglant au gosier, raréfiant sa salive.
Et l'anarchiste d'un effort se levait, allait
vers le châssis, l'ouvrait tout grand, respirait l'air nocturne et puis, un peu calmé, s'approchait de la table, et allumait une lampe.
La lampe, la clarté! et s'installant à la table, là, dans la lumière rassurante, l'homme essayait d'écrire... Ecrire... Mais, chose terrible, sa main tremblait, tremblait, tremblait. En vain s'eflorçait-il de la maintenir, la main tremblait toujours, le tremblement gagnait le poignet, le bras, l'épaule, et halluciné d'épouvante, l'homme regardait trembler sur le papier cette main frénétique qui désormais tremblerait toujours. Alors il jetait la plume loin de lui, et tentait l'effort d'une lecture ; il allait prendre sur la cheminée, parmi trois ou quatre volumes étayés debout contre le mur, une revue non coupée, et revenait s'asseoir à la table, mais les volumes dérangés s'écroulaient sur le marbre avec un bruit mat, et l'homme terrifié sursautait.
Ses prunelles regardaient, effarées, agrari dies. Rien, ce n'était rien, et avec son mouchoir l'homme épongeait son front moite, ai voilà que devant le châssis une ombre passait.
Une ombre, d'où venait-elle? Et dans le même instant une lettre tombait dans la boîte de la porte vitrée. Pourquoi cette lettre ? Et l'homme avait peur de cette lettre ! Il allait ia retirer pourtant, et s'approchait de la lampe pour en ouvrir l'enveloppe ; mais depuis une minute, sans qu'il s'en rendît compte, la lampe avait baissé, et en voulant déchiffrer l'écriture, l'homme s'avisait avec effroi que tout était obscur autour de lui et, brusquement, l'homme tentait de remonter la lampe, et maladroitement l'éteignait.
Et c'était la nuit soudaine, le mystère angoissant des ténèbres plus denses, le feu à demi mort, les flammes assoupies sur les lisons à demi consumés, la terreur grandissante dans la chambre noire et hantée ; et alors, à cette minute, à la porte, trois petits coups discrets étaient frappés. Trois coups Et une terreur folle assaillait l'anarchiste, il eût voulu fuir au galop, n'importe où, se cacher dans un coin, se jeter, la tête enfoncée dans ses mains, sous la table. Et les doigts heurtaient contre l'huis les mêmes
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trois petits coups secs... et, redrossé de toute son énergie, l'homme gagnait à tâtons la cheminée, jetait au foyer une poignée de ramilles, et les flammes ayant jailli, prenait sur lui d'aller ouvrir. Et Elle entrait.
A pas menus, une petite vieille était entrée dans la chambre, une petite vieille en deuil, proprette et discrète, un parapluie sous le bras, des mitaines aux mains, un chapeau cabriolet sur la tête. Elle était neutre et démodée avec un cabas en tapisserie au bout des doigts, un regard en tapinois embusqué sous des lunettes minces. Silencieuse et doucereuse, elle allait à l'anarchiste qui reculait et, quand elle l'eut acculé au mur, elle lui tapota l'épaule, le flatta et le complimenta.
Oh! la terreur de l'anarchiste et la détresse de ses regards effarés ! Et la petite vieille s'approchait de la table, ouvrait son cabas, et en sortait une bombe... une bombe en tout point semblable à l'autre 1
« Non, pas ça, pas ça ! » Et, de la main, l'anarchiste faisait signe que non, qu'il en avait assez, qu'il ne voulait pas, qu'elle eût à
remporter sa bombe. Mais la petite vieille souriait toujours, avec une lueur aiguë dans ses petits yeux obliques, et son ironie mielleuse devenait menaçante, son geste et son attitude maintenant ordonnaient. L'anarchiste lui appartenait. N'était-il pas son complice, sa propriété, sa chose ? Son premier attentat l'avait fait sien, il lui avait obéi une fois, et lui obéirait toujours. Elle était l'Anarchie, l'anonyme et terrible et despotique Anarchie, qui ne permet pas qu'on l'abandonne et qu'on lu lâche, elle, comme une banale et pitoyable maîtresse; elle était sans pitié. « Sans pitié », était sa devise, et elle disposait de lui, de sa volonté, de sa vie, de son âme comme de sa vie, de l'àme et de la volonté de tous les siens : il irait porter cette bombe. Et l'anarchiste, maté, vaincu, acquiesçait d'un geste humble, tandis qu'à petits pas discrets, le geste patelin, la petite vieille sortait à reculons, s'enfonçait vers la porte, dans l'épaisseur du mur et le noir de la nuit.
Et l'homme demeuré seul regardait cette bombe, et puis fasciné s'approchait. Un
grand mouvement de foule se produisait alors devant la fenêtre ouverte ; des cris de mort étaient vociférés... Une escouade de sergents de ville passait escortant un convoi de blessés et de cadavres, et des civières défilaient; les unes étaient couvertes d'un drap blanc, les autres étalaient des crânes ouverts, des membres tordus, des figures charcutées et sanglantes.
Et l'homme, d'un mouvement machinal, s'emparait de la bombe pour la cacher, mais sa main tremblait, il ne pouvait la retenir, et toute sa face se révulsait dans une indicible épouvante... et l'explosion retentissait, fracassante ; des membres lacérés, de la chair en bouillie jaillissaient, éclaboussés de sang, et une grande clarté rouge, un immense flamboiement, illuminait les poutres et les charpentes d'un effondrement vaste ; et cela s'intitulait V Impossible Alibi, et tant de mystère, d'angoisse, de fantastique et d'effroi grandissant, dans ce cadre miséreux et cruellement moderne, tout cela constituait une poignante et injouable pantomime, une œuvre quasi
géniale par l'obsession d'horreur du drame intime, atroce et lancinant.
Elle était signée du peintre L.-W. Hawkins, et j'avais aimé cette œuvre ténébreuse et aig-uë oii il y avait, pour moi du moins, comme une atmosphère d'Edgar Poe, dans ce meurtre d'un mannequin, et comme une entrée de masque dans la courte et discrète, mais terrifiante visite de l'Anarchie à l'anarchiste, cette petite vieille si proprette à cabas et à lunettes 1 Les moindres gestes de l'homme, Bon alibi établi grâce à son double, le mannequin installé en son lieu et place, l'assassinat du fantoche et son dépècement à la flamme tremblotante d'un pauvre feu de bois blanc, tout cela fleurait une acre et pénétrante odeur de crime, tout cela suait la peur, la misère, Talcool et la folie du traquenard et des déguisements. L'alibi de l'anarchiste était organisé comme un guet-apens, et les hallucinations vengeresses du misérable y étaient bien plus des spectres de repaire que des fantômes de taudis...
Cet Impossible Alibi de L.-W. Hawkins je
tentai vainement, liélas ! de l'imposer à Antoine, puis à Lugné-Poë; tous deux onl monté, depu*s, de longues œuvres qui ne valent pas les trente minutes d'angoisse du personnage d'Hawkins... je devais retrouver V Impossible Alibi déformé, dénaturé, ravalé au niveau d'une espèce de soliloque sentimental aux Funambules : vision d'élher et de gin édulcorée et changée en petit acte moral à l'usage des familles, par une collaboration... sinon coupable, imbécile : la Conscience, les affres de Khomme qui a tué y étaient devenues la Conscience... Pauvre L.-W. Hawkins, paiivre Impossible Alibi!
Voilà pourquoi il m'a plu, en plein soleil. Je la Riviera, dans le fauve et le bleu d'un paysage méditerranéen, à la veille des oripeaux, des paillons et des joies d'une Mi- Carême de Nice, d'évoquer et de faire revivre dans une Histoire de niayfjuesla. terrible vision de froid, de brume, d'alcool et de misère, l'effarante hallucination de révolte et de banlieue parisiennes qu'était l'Impassible Alibi.
Dans la verdure rajeunie du Bois, une Victoria déboucha brusquement au tournant de l'allée. C'était du côté de Boulogne ; nous marchions là à pied, séduits par la solitude du lieu, et sous le lacis des branches frêles, dans la lumière glauque tamisée par les feuillages nouveaux, une tête de femme se profila, encore jolie sous l'acajou des cheveux teints, encore jolie, mais déjà massive, lès maxillaires empâtés par les bajoues de la quarantaine, et le dessin du nez (il avait dû être exquis jadis, le dessin du nez), hélas ! noyé dans la graisse... Pauvre belle ! le bleuissement des paupières et les lèvres touchées de fard trahissaient encore le désir de plaire, la volonté d'une survie surtout ; mais stérile effort, cette
beauté obstinée sombrait dans Teng-orgement de la lymphe ; et, par le clair-obscur de l'allée déserte, cette pauvre face de coquette acharnée verdissait sous la poudre et devenait un masque.
«Tiens, tiens, elle est donc revenue à Paris, mâchonnait Jacques Dehellier, elle s'est décidée. » La Victoria était passée, et de la femme on ne voyait plus que son volumineux chapeau de paille bleue en silhouette au-dessus de la capote dans la voiture, dans le même axe que le dos du cocher. Dehellier avait dit cela en soliloque, comme s'adressant à luimême... D'où connaissait-il cette femme que je n'avais jamais vue, moi qui possède pourtant assez bien mes habituées du Bois.
— Voilà ce que c'est que d'être ton aîné, les cinq ans de différence qu'il y a entre nous font toute ma supériorité sur toi.
Et Dehellier ricanait, car il avait lu dans mes yeux; puis, après une pause, pour bien jouir de ma surprise et se donner de l'importance : « — La femme aux cheveux teints, une vieille gloire de Cythère, disparue depuis
quinze ans et que je suis tout étonné de revoir. Comment ose-t-elle reparaître ici après son aventure? et il s'arrêtait, songeur... — Oh! tout un scandale, mais qu'on a étouffé en iiaut lieu, parce que la dame avait des amis puissants, une situation politique, presque : elle renseignait, dit-on, une ambassade étrangère ; la Chancellerie intervint et fît relâcher l'amie de M. de X... C'était quelques années après la guerre, après 1870, et Claude Izel, toute jeune alors, avait déjà une mère très connue au quai d'Orsay et qui renseignait. Oh ! très bien dressée, elle n'a eu qu'à entrer dans la carrière ; elle a tout de même un certain aplomb de revenir ici maintenant. Il est vrai que c'est maintenant le moment ou jamais : il n'y a plus que des étrangers chez nous, et puis, à la veille de l'Exposition, une de plus, une de moins ! Elle a pourtant un nom difficile à porter. Puis, après tout, qui est-ce qui la connaît, à part quelques hommes de club, des vieux fêtards du syndicat !... Je dis syndicat, parce que Claude était si chère qu'on se mettait toujours à cinq ou six pour l'en-
trelenir. Puis, qui sait, elle est peut-être mariée ! C'est cela, elle est mariée, sûrement, elle est honnête femme ; elle nous revient baronne ou comtesse pour le moins ; elle aura trouvé là-Las quelque gogo allemand ou plutôt un prince vénitien famélique, car Claude Izel est très riche, très riche. On trouve toujours un mari avec deux millions, et nous la verrons peut-être à l'Elysée, dans les fournées de l'Exposition ! Ce sera drôle, car Claude a fait plu? que risquer Saint-Lazare ! . . . Kt, comme énervé [lar toutes ces réticences, je les interrompais enfin par un trivial «Accouche donc! » — Accouche donc ! je ne vais pas te raconter tout le passé de Claude, ce serait un peu long. C'est à midi que nous déjeunons à Armenonville, n'est-ce pas ? Et nous voilà derrière les tribunes d'Auteuil, dix heures et demie. Il nous faut marcher bon pas. Tout ce que je peux te dire, c'est que Claude a eu une fâcheuse histoire à Baden-Iiaden en dix-huit cent soixante-seize, ce qui ne la rajeu nit pas. — Dix-huit cent soixante-seize. — Oui, écoute. Elle était alors la maîtresse d'un vieil x4.nglai.^
octogénaire, lord Moosberry ou Loosberry, un joueur enragé qui faisait toutes les villes d'eaux et ne quittait la partie de son club à Londres que pour le tapis vert d'Ems, d'Ostende et de Badenou le trente-et-quarante de Monte-Carlo. Comm^ent Claude s'était-elle insinuée dans les bonnes grâces du vieillard, cela est assez délicat à deviner ; car, jusqu'ici, lord Moosberry, tout entier à ses martingales et à ses calculs de gros ponteur, avait paru se soucier peu des femmes. Il était même renommé dans tous les salons de jeux pour sa dureté vis-à-vis des glaneuses de louis, le troupeau des filles qui rôdent autour des tables , essayant de rafler, mi par persuasion, mi par audace, un ou deux jetons aux joueurs heureux ; mais, avec une ténacité étonnante chez ses pareilles, créatures en général de coups de tête et de coups de sens, déprimées par la noce et sans autre volonté que leurs caprices ou les exigences de leurs fournisseurs, Claude Izel s'était attachée aux pas de lord Moosberry, et cela depuis déjà quatre mois, depuis qu'elle l'avait rencontré dans le salon de baccara de Biarritz.
Le gros ponteur avait dû lui être signalé ; mais, désormais debout derrière le vieil Anglais et attentive à son jeu durant toutes ses parties, elle avait été de Biarritz à Ostende et d'Ems à Monte-Carlo comme la destinée apparue et enfin incarnée du vieillard, une destinée en toilette de batiste et en mante de soie légère de cinquante à deux cents louis, aérienne, frêle et divinement blonde comme un portrait de Lawrence; car j'ai connu l'écroulement de chair, que tu viens de voir passer, mince comme une canne à pêche et d'une gracilité exquise. Toujours est-il qu'au bout de quatre mois de cette chasse aux millions, Claude Izel vint à bout de ses fins et qu'on la vit pénétrer un soir, à Baden-Baden, dans les salons duKursaal, au bras du vieux sire; jusqu'alors, il ne lui avait jamais adressé la parole ; et ce fut uïi triomphe pour la courtisane et tout une émeute dans le clan de ces dames. Le vieux lord avait, dit-on, près de trois millions de rentes, et cette fois, pour parler l'argot de Cythère, Izel avait mis dans le mille et possédait le sac. Il est vrai que, [merveilleusement stylée par
sa mère, Izel avait toujours dédaigné ceux que nous appelons aujourd'hui les gigolos, pour les amours sérieuses des messieurs bien rentes, déjà mûrs, sinon vieillissants, santés chancelantes, mais fortunes bien établies. Parfaite garde-malade, dressée à tous les dévouements, elle avait déjà, dit-on, bénéficié de quelques agonies, et quand le scandale de l'hôtel Harthman éclata, le surnom de Coup de grâce, que lui valut l'aventure, circulait déjà dans son entourage, adroitement lancé par les petites amies.
Coup de grâce! et comme j'insistais ébaubi. ' — Ah ! tu es trop bête aussi. Sache donc que le troisièmejourdesaliaison affichée avec Claude, je dis troisième jour, c'est plutôt troisième nuit, tout le personnel de l'hôtel Harthman était réveillé, mis sur pied par des appels désespérés et des sonneries frénétiques partis de l'appartement de lord Moosberry. — Lord Moosberry y était rentré assez tard du Kursaal, après un gain de quatre-vingt mille marks et avait soupe dans le salon, attenant à sa
chambre à coucher, avec Claude Izel. On se précipitait vers la porte du vieillard qu'on trouvait verrouillée, barricadée ; son valet de chambre cherchait en vain à l'enfoncer, enragé et buté de ne pouvoir arriver à temps. A l'intérieur, les appels avaient cessé et l'on n'entendait plus que des râles; un serrurier dut venir, et quand on ouvrit la porte, ce fut ce scandale et cette épouvante : lord Moosberry étendu sur le lapis, en tenue de soirée, le col de chemise déchiré, son plastron lacéré et tacheté dégouttes de sang comme si on l'avait étranglé. Les joues violettes, le cou marqué de coups d'ongles ne laissaient là-dessus aucun doute ; la table du souper avait été renversée, et la' nappe, en glissant, était retombée sur le vieil homme, qu'elle recouvrait de plis de linceul. Dans la chambre à coucher, les valises avaient été saccagées; plus une valeur; des quatre- vingt mille marks gagnés dans la nuit même, aucune trace ; plus un bijou dans les écrins. Les voleurs avaient pourtant respecté ceux que le vieux joueur portait cette nuit-là ; les doigts de la victime avaient toutes leurs
bagues et la montre sortie du gousset pendait encore avec les breloques accrochées à une boutonnière. Ce fut dans toutBaden un effroi consterné. Le valet de chambre de lord Moosberry, un Irlandais à son service depuis quarante ans, affirmait que son maître avait apporté avec lui plus de quatre cent mille livres sterling, dont deux cents livres en lettres de change qui ne se retrouvèrent pas. Et les portes étaient closes, closes les fenêtres dont les rideaux n'avaient même pas bougé ; closes les portes avec les verroux dans les gâches. Claude Izel, était accourue aux cris et aux doléances du personnel de l'hôtel ; elle ne partageait pas la chambre de son amant et s'était retirée, il y avait une heure, après le souper, dans la partie de l'hôtel qu'elle occupait et oii sa femme de chambre l'avait mise au lit. Cétait à n'y rien comprendre.
Lord Moosberry, qui râlait toujours, la bouche tordue et l'écume aux dents, sans pouvoir articuler une parole , ne reprit pas connaissance ; il était déjà entré en agonie quand on avait pu pénétrer auprès de lui ; les méde-
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cins appelés ne furent d'aucun secours; lord Moosberry mourut dans la matinée même de cette nuit mémorable : on ne retrouva jamais ni les valeurs, ni les bijoux.
— Non?
— Comme je te le dis.
— Le scandale qu'occasionna cette mort à Baden-Baden, les journaux en vécurent pendant toute une semaine, et la fin tragique du vieux lord défraya plus de cent chroniques. Quant à Claude Izel, inutile de te dire qu'elle fut gardée à vue et interrogée par les hommes de police et de loi de là-bas. Tous les soupçons la désignaient, mais, outre qu'on ne trouva rien ni dans ses malles, ni sur elle, il fut établi qu'elle avait quitté son amant une heure après leur rentrée à l'hôtel et l'avait laissé encore à sa table, dégustant le gin et le Champagne dont il aimait à boire un mélange savamment dosé, pour se retirer, elle, dans son appartement. Elle put prouver que sa femme de chambre l'y avait aidée à se mettre au lit et qu'elle n'était ressortie qu'au bruit des cris et du tumulte cocasionnés par la découverte du crime.
Crime! y eut-il crime seulement?
Le vieil Anglais alcoolique et débauché n'avait-il pas plutôt succombé à une congestion ? Ce col déchiré, cette chemise et ce cou lacérés de coups d'ongles, n'était-ce pas lui qui, dans un spasme d'asphyxie, avait porté ses mains ?ur lui-même et essayé de se dégager d'une vêture étouffante.
Assommé par l'apoplexie, il serait tombé à terre, aurait voulu se cramponner à la table et aurait entraîné la nappe et le couvert sur son propre écroulement.
L'explication était plausible.
C'est Claude Izel qui l'exposa et ce sont les médecins qui la trouvèrent.
Restait toujours l'énigme des valeurs disparues, des bijoux raflés, le vol et son mystère. Un Italien , employé comme sommelier , fut arrêté, puis relâché ; il paya pour sa race facilement soupçonnable.
Tout porte à croire que, sans les services rendus depuis longtemps par sa mère, et de très puissants protecteurs, la justice badoise eût été moins coulante vis-à-vis de Claude. Une
chose surtout intrigua la justice : la découverte d'un masque de cire traînant au milieu du désordre du souper et tombé à terre dans les plis de la nappe, un masque on eût dit de la tragédie grecque, merveilleusement modelé et peint et reproduisant sous la symétrie de ses cheveux ondes et tassés sur le front, un visage immortalisé par les bustes de tant de musées, la lace de volupté et d'abandon du favori de l'empereur Adrien, le visage même d'Antinoiis.
On trouva plusieurs de ces sortes de masques dans les malles de lord Moosberry, masques de cire teintée, d'une perfection infinie de modelage et de coloris et représentant tous des figures historiques ; les policiers allemands en reconnurent trois, celui de Marie Stuart, celui de Buckingham et celui de Caylus, mignon de Henri III. D'après les descriptions qui furent faites des autres, et les hypothèses émises par les journaux d'alors, les trois masques qui complétaient cette collection étrange étaient ceux de Brummel, de la princesse de Lamballe et de W D ubarry . . .
Claude Izel, au cours de son interrogatoire, donna l'explication de ces masques. C'était, allégua-t-elle, une innocente manie de lord Moosberry, de lui faire, pendant le souper, porter un de ces visages de cire ; le vieil halluciné aimait alors à l'apostropher sous le nom du personnage ainsi figuré et, déjà allumé par l'ivresse, délirait soit en invectives de haine, soit en protestations d'amour. La nuit de sa mort, il l'avait courtisée sous les traits d'Antinous et, quoiqu'un peu effrayée et surtout écœurée par la folie du maniaque, eile, par pitié et puis par métier aussi, s'était prêtée aux fantaisies séniles du défunt ; on est ou on n'est pas courtisane. Il est de plus tristes corvées encore dans l'existence des vendeuses d'amour. Bref, Claude Izel ne fut pas inquiétée.
Mais, nous voici au Pavillon Chinois; il faut hâter le pas si nous voulons être à l'heure à Armenonville : on nous attend, ne l'oublions pas et dites-moi merci.
Pour JorisKarl Huysmans.
lu.