L HOMME AU COMPLET MAUVE
que aberrc passionnel au goût bizarre et difficile à satisfaire, ou tout au moins effarant ; mais quel homme est-ce? sous quelles apparences volontairement correctes et pareilles aux allures de tous, dissimule-t-il l'étrangelé de ses goûts? Est-ce ce grand jeune homme pâle, qui grelotte, éternellement enveloppé de fourrures, accoudé tous les soirs, de dix à onze heures, au rebord des loges des Folies- Marchand pour l'entrée de la Loïe, celui-là même dont les yeux éteints parfois se rallument si singulièrement vifs au passage violemment embaumé des femmes?
Est-ce au contraire cet anglo-saxon trapu, ce sanguin à mine de bookmaker, qui régale royalement, au Moulin-Rouge, les filles attroupées autour de sa table et qu'on retrouve, à deux heures du matin, buvant du gin et du porto dans les boxes d'acajou verni des bars, ou payant à souper aux acrobates du cirque, flanqué de deux ou trois figurantes du Casino de Paris ? — Et j'en citerais bien d'autres.
L'homme au complet mauve? Mystère 1
182 HISTOIRES DK MASglKS
Et cependant une piste me lascine et m'attire depuis trois jours; une piste, non, mais ce lambeau de conversation surpris, un matin, vers les deux heures, entre deux tilles de chez Sylvain. Je transcris : « Il m'avait dit de venir chez lui vers les trois heures, dans l'après-midi, rue Mademoiselle... Gomme il avait des diamants plein les doigts, une perle d'au moins trois mille à sa cravate et du jonc dans les poches, en veux-tu en voilà, et qu'il avait parlé de pas moins de cinq louis, je m'étais dit : « J'irai », bien qu'avec son maquillage, cette pâte rose qu'il a sur toute la gueule, et son grand nez pincé, il ne me revînt guère. Je m'amène : la riie Mademoiselle, c'est au diable vert, là-bas dans Grenelle. Je m'étais fendue d'un sapin, et me voilà dans une vilaine rue d'ouvriers, devant une maison toute drôle, sans concierge, toutes les persiennes closes. Mais c'est une maison, que je me dis. Je sonne quand même. Une espèce de vieux domestique, l'air d'un sacristain dans une longue redingote de chattemite, haut comme ma botte et vilain, vilain, m'ouvre
L HOMME AU COMl'LDT MAUVE 1«3
avec une quasi-révérence et mdit : « C'est vous, mam'zelle Irma, prenez donc la peine d'entrer, on vous attend » ; tout ça me semblait drôle, mais m'voilà grimpant tout de même dans un grand escalier tout dallé, comme o.n en voit dans les hôtels de province. On ouvre une porte et l'on m'pousse dans un p'tit salon tout en soie rouge avec, tout partout sur les murs, des gravures épatantes, tu m'comprends, des indécences ! Une portière se soulève, et v'ià mon homme qui s'amène, mais dans quel costume ! vrai, ça m'a fait un coup! Tout en peluche mauve, pantalon et veston, sans gilet, en chemise de soie jaune, jabot de dentelle, collerette et tout, et pour plus de trente mille francs de diamants, broches de femme, épingles de cravates, araignées de pierreries fichées dans ses dentelles, et sa gueule de curé, toute rasée, toute molle, au cold-cream et à la poudre, avec du rouge aux lèvres, et les yeux faits comme ceux des femmes du Boulevard... » — - Mais à ce moment l'autre fille, ayant remarqué que j'écoutais, faisait signe à sa
compagne, les confidences en demeuraient < là; et je songe toujours à rhomme au complet mauve...
Samedi, 17 décembre 1893. .<
Joris-Karl Huysmans Ta burinée en trois coups d'ongle dans son étude sur Félicien Rops : face glacée et vide, canaille et dure, yeux limpides, au regard fixe, le regard fixe et cruel des Tribades, bouche un peu grande, fendue droite, nez régulier et court.
Aux beaux temps envolés des courses de taureaux, c'était une assidue de la Plaza ; singulière était même son attention à chaque banderille enfoncée dans le cuir saignant du taureau. Puis elle n'y reparut plus; elle avait déserté cette inutile parade, ce mardi-gras de « Tra los Montes » en pleine vogue parisienne, en plein engouement de coulisse et d'alcôve.
186 Hir rOIRES DE MASQUES 1
On la rencontra quelques soirs aux Invalides,
autour des répugnantes exhibitions des Aïssa- \
ouas faisant grésiller leur joue fendue et leurs I
paupières à vif au-dessus d'un brasier, puis 5
ce fut tout, oncques on ne la revit : la Pompe- l
Funèbre avait quitté Paris, bazar envahi par \
la vermine d'Orient et des deux Amériques, le \
Paris des agences Cook et des trains à prix ^
réduits. '
Pendant quatre ans le monde des cirques •
et des acrobates respira, délivré d'vm poids, •
d'un opprimant cauchemar. Mais la trêve vient i
d'expirer : la Pompe -Funèbre vient d'être j
signalée, la Pom|)e-Funèbre est de retour à [
Paris... après plus de onze ans d'absence... ^ la Pompe-Funèbre et ses yeux vides et clairs,
sa pâleur exsangue et sa face mauvaise de i
monstre vorace, qui reviendra vampire et gai- ,
vaudera la nuit; elle était jeudi soir au. Nou- ■
veau-Cirque, prenant un visible plaisir à -• regarder se tordre dans le vide, son horrible
bâillon aux dents, Miss Orina, l'acrobate ;
femelle du cirque Manzoni. ^
Cette femme qui, moulée dans un collant de j
soie blanche, se laisse hisser, une coule entre les dents, jusqu'aux cintres et là, suspendue dans l'espace, déchargre couj) sur coup six fois un (.istolet et se laisse ensuite redescendre lentement, virevoltant plus lentement encore sur elle-même et tout le poids de son corps portant sur ce cou, qui se brise et cette bouche, qui mord... celte acrobate au maillot argenté, qui peut être tuée à chaque seconde.
Durant les cinq minutes que dure le spectacle, cette chair humaine peut vingt fois tout à coup défaillir et lâcher, s'écraser et s'abattre au milieu de la piste, sous les regards figés et ravis d'épouvante d'un public ébloui.
La Pompe-Funèbre adore ces poignants ^pectacles ; la cruauté qu'ils éveillent dans l'âme et l'ébranlement qu'ils donnent à nos nerfs, voilà les voluptés dont se repaît sa sensualité cérébrale et blasée : quand elle fréquentait la Plaza, croyez bien que c'était imiquement parce qu'elle espérait toujours voir un des matadors, bousculé par la bête, demeurer une bonne fois étripé et saignant, crevé, sur le carreau. Un homme vraiment tué.
188 HISTOIRES DK MASQUES
voilà le piment de la chose ! Que sont à côté de l'émotion de la mort imprévue et violente le péril dans le spectacle offert et la grâce insolente dans le risque couru?
Oh ! elle est bien connue dans le monde spécial des cirques et des baraques, la Pompe- Funèbre, connue et redoutée des forains de banlieue comme des princes du métier aux cachets de ténor, les Scheffer et Mora, les rois des g-ymnasiarques ! Plus effroyable est l'exercice, plus il met la vie de l'artiste en péril et serre les poitrines d'une étreinte angoissante, plus la Pompe-Funèbre s'y montre assidue. Les yeux insatiables, elle est là, fervente habituée des six et des huit mois durant, tous les soirs à poste fixe, des Folies à Paris, de l'Aquarium à Londres, de TOlympia à Vienne, etc.
Implacable et tenace, on dirait qu'elle épie, qu'elle guette une défaillance, un faux départ, un faux mouvement, la minute de vertige qui fera lâcher prise au trapéziste envolé dans les cintres et le jettera, cadavre, au pied des spectateurs éclaboussés de sang. La Pompe- Funèbre! Les frères Eiton, les Agelman de
Londres, et les brillants Brillatori de Naples connaissent de longue date son dur profil cosaque, ses cheveux couleur de paille et sa souple taille un peu plate, sanglée de vestes de drap clair sur de somptueuses robes noires. -Coiffée d'une éternelle et toujours neuve capote de violettes, elle hante, à la façon d'un spectre, l'esprit superstitieux des jeunes acrobates, elle fait d'indignation onduler les épaules trapues des vieux barnums.
Son nom... on l'ignore. Riche... sans doute; Américaine ou Slave... pas Française, à coup sûr 1 Des succès d'alcôve auprès des jeunes dieux, rayonnants et musclés, de la barre fixe et du trapèze?... De sinistres histoires se chuchotent là-dessus; des rendez-vous amoureux implorés, obtenus et payés jusqu'à deux cents louis, quelquefois en diamants, toujours exigés une heure avant le numéro du spectacle ou quelque soir d'émotionnants débuts : rendezvous amoureux presque toujours suivis d'un atfreux accident, d'une mortelle catastrophe.
La Pompe-Funèbre, c'est sous ce nom qu'on la connaît aux Folies, chez les Isola, et che^
les Franconi ; elle fait émoi jusqu'en les foires. Elle soutire la vie, la force et la jeunesse, voue, envoûte, ensorcelle, comme en plein moyen âge, porte guigne et malheur : d'un appel de ses yeux, d'un battement de ses lèvres, d'un signe de sa main, sait se faire obéir du Trépas qui la suit, et l'affreuse Camarde est son humble servante : elle pompe la Mort.
C'était une petite vieille femme à la face rose et unie sous deux l>andeaux d'un blond sale ; cheveux teints ou perruque, ils avaient l'air surtout terriblement faux, ces deux bandeaux à la Yierge, et tout en elle d'ailleurs avait un air artificiel et fané, qui d'abord amusait à la façon d'une poupée et puis peu à peu, à la longue, intriguait.
D'une vieille poupée en effet, d'une jeann^eton à monter les bonnets, elle avait les yeux bleu pâle et sans cils, la paupière bridée, le petit nez insignifiant et le sourire stéréotypé à peine souligné par deux petits traits roses, un sourire béat et amène. Coiffée d'un éternel
bonnet blanc tuyauté, les deux brides nouées juste sous le menton, sa taille de mannequin dissimulée sous un caraco de percale, sournoise et proprette, elle errait le long des jours à travers le parc de Saint-Gloud, sous les hauts couverts de la grande allée comme par les massifs du jardin réservé, offrant d'une voix fluette sa marchandise aux passants.
]yjme ^.Ifred vendait du coco, un coco plus frais et plus corsé de goût que celui de ses concurrentes; et, malgré son âge, nullement ployée BOUS sa fontaine à robinets d'étain, à son bras gaucheun panier d'oubliés recouvertd'un linge, dès le mois d'avril, on la voyait reparaître à la grille de Sèvres etau Pavillon Bleu, toujours accorte et pourtant effacée, son sourire de miel rance aux lèvres, la peau de son visage un peu moins rose peut-être, mais toujours aussi lisse et les tempes exemptes de pattes d'oie.
Elle avait surtout la clientèle des pioupious et des enfants. Les pauvres soldats d'infanterie, sanglés de noir et pantalonnés de garance faisaient volontiers cercle autour d'elle ; elle les rassurait par la simplicité de sa mise, des
analogies de costume avec quelque vieille mère laissée, là-bas, au village; et puis, quand on la connaissait bien, la mère Alfred était pleine d'histoires. Il arrivait parfois à ses petits yeux de faïence de pétiller drôlement à l'odeur de toute cette jeunesse ; et à la tombée du jour, dans les allées désertes avoisinant l'ancienne Lanterne, elle avait, des soirs, autour d'elle tout un cénacle de tourlourous ébaubis et charmés, l'oreille tendue à ses chansons grivoises, facéties d'il y a vingt ans pleines d'allusions faciles et polissonnes. Elle les détaillait d'une voix aigrelette, les deux pans de sa robe pinces du bout des doigts, comme pour une révérence, avec de singuliers petits yeux d'un bleu flambant d'alcool.
Il y avait dans cette étonnante marchande de coco de la dévote et de l'entremetteuse. Certaines chaisières d'église aux petites mains crochues et molles, aux prunelles coulées sous d'hypocrites paupières, ont de ces câlineries de sourire et de regard. De quel équivoque métier peuvent-elles vivre hors de l'église ? Dans quel meublé de faubourg font-
elles commerce des objets de piété qu'elles offrent d'une voix susurrante aux gros messieurs assidus aux offices, notables commerçants du quartier, marguilliers de paroisse et anciens magistrats, qu'on est tout surpris de rencontrer avec elles, certains soirs, à la brune, dans les ruelles isolées d'équivoques Grenelles et de Pantins sinistres.
La mère Alfred avait l'allure à la fois pieuse et louche de ces dévotes chauves-souris. Il y avait du vice dans sa servilité benoîte, et de l'eau bénite dans son vice ; une vieille luxure mal éteinte couvait dans ses petits yeux d'un bleu gris, mais son obséquiosité de marchande répugnait plus encore lorsqu'elle s'adressait aux enfants. Elle avait, pour aborder les jeunes mères et les bonnes, des génuflexions à mains jointes, des mines d'admiration apitoyée et des inflexions attendries dont Tévidente fausseté vous levait le cœur ; et puis c'étaient des caresses aux gamines, des regards qu'elle voulait maternels aux petits garçons, des Mon petit sucre et des Mon chou égouttés d'entre ses vieilles gencives, dont la douceur
rancie, sûrie, tournée à l'aigre, inquiétait comme un poison.
J'avais pour ma part l'horreur de cette vieille marchande ; et tout l'or du monde ne m'aurait pas fait goûter à son coco frais et corsé de goût, à son coco pas plus qu'à ses oublies, et cela moins encore à cause d'elle qu'à cause de ses petites mains miraculeusement blanches et conservées, des petites mains douillettes de prélat, que je soupçonnais capables de toutes les complaisances.
Cette vieille m'indignait, m'écœurait et m'emplissait d'effroi ; sa clientèle spéciale de soldais, d'enfants et de jeunes bonnes, était pour moi une énigme horriblement déchiffrable. Cette mère Alfred devait rendre tous les services et parfois en exiger ; elle était trop nette et trop soignée pour avoir renoncé à plaire, et ce n'est pas pour rien qu'elle possédait son répertoire de chansons égrillardes.
Tous ces soupçons me devinrent certitudes, l'après-diner de juin où, après une absence de trois jours, je vis reparaître la marchande de coco, le visage barré d'un affreux bandeau
noir, une compresse en tannpon sur l'œil. Autour d'elle un cercle de badauds, moitié pouffant de rire, moitié indignés, bonnes d'enfants, soldats et rôdeurs du parc, tout son public, en somme, se bousculait et lui faisait escorte. Très pâle et soudain apparue vieillie de dix ans, la mère Alfred s'expliquait, contait son aventure : « Un soûlaud, un butor du 28" qui lui avait fait ça, il y a quatre jours, verg les neuf heures, dans la petite allée de la manufacture, comme elle rentrait à Sèvres. Il était en retard pour l'appel et gris comme un Polonais, pour sûr; car elle ne lui disait rien, elle rentrait chez elle, voilà tout; mais elle s'était trouvée sur son passage. Alors lui, comme un furieux, l'avait prise à la gorge en la bourrant de coups de poing-, et des coups, et des coups, et des sales mots, et des injures I Heureusement que des terrassiers passaient par là. On ne l'aurait pas retirée vivante d'entre ses mains. Elle avait porté plainte au colonel et son assassin avait trente jours de prison, un Breton, — c'était un Breton, — les Bretons, c'est pas des êtres humains
LA MARCHANDE d'OUBLIES 197
comme les autres. Mais elle était restée trois jours au lit, et peut-être qu'elle ne rouvrirait jamais son œil ; il allait falloir qu'elle aille à la clinique de monsieur Galezowski. Si c'était pas une abomination, assassiner une pauvre. vieille comme elle. Encore s'il avait fait ça à une autre ! mais elle qu'était bonne, une vraie mère pour le soldat !» — « Ah ! ça oui, pour sûr ! » et tout le cercle de hocher de la tête et de se répandre en condoléances sur le malheur de cette pauvre madame Alfred, les petites bonnes surtout; car les tourlourous étaient plutôt goguenards, avec des coups de coude dans les côtes des voisins, et dei clignements d'yeux de gens au courant des choses. Le mot de la fin m'était donné par un grand voyou qui avait assisté à tout le récit, les mains philosophiquement enfoncées dans ses poches. Il pivotait lourdement sur ses talons, et avec un haussement d'épaules : «. Bah ! elle aura voulu le taper, la vieille chatte, et comme il était un peu brindezingue et pas à la tendresse, il aura cogné dessus, le gas ! v Et comme je m'exclamais, croyant avoir ma]
compris : « Elle, la mère Alfred ! chaude comme un lapin, monsieur. Avec ça qu'elle s'en prive ! Et de Vostination et de l'audace. Quand quéqu'un lui plaît, il le lui faut, et qu'elle ne se rebute pas! D'ailleurs, bonne comme le bon pain et faisant plaisir à tous, quoiqu'un peu vioque (en argot vieille), tous ceux qui veulent, mais, dame ! pas fraîche, mais marchant pour son compte, pour le plaisir des autres et le sien; une providence pour les pioupious et pour nous autres, quoi ! Le bon Dieu dans le parc. »
« Le bon Dieu dans le parc » m'enchanta pendant huit jours, mais la marchande de coco garda son bandeau noir pendant un mois,, et, quand l'affreuse compresse disparut enfin de son visage, la mère Alfred se révéla masquée, marquée, à jamais défigurée par le coup de poing du soldat. Son œil gauche s'en tr'ouvrait à peine comme une fente, une fente jaune de purulence, entre deux paupières rougeâ-tres. Cet œil maintenant éloignait la clientèle; et puis l'affaire s'était ébruitée, les complaisances de la mère Alfred avaient
transpiré dans le public : les mères et puis les bonnes, par ordre de leurs maîtresses, évitaient maintenant la marchande ; enfin les enfants en avaient peur. La mère Alfred remit son bandeau noir, mais son commerce périclita : ce n'était plus sa fontaine qui avait la vog-ue. Elle-même avait terriblement changé, terriblement vieilli, et un inquiétant profil d'oiseau de proie avait surgi de cette face autrefois poupine et mielleuse. Ce profil au nez insignifiant s'était soudain recourbé en bec, les narines s'étaient pincées comme celles d'une morte, la bouche était devenue amère, presque ricanante; et tout ce masque de vieille chouette s'aggravait maintenant de cet éternel bandeau noir.
C'est alors qu'une étrange épidémie, aussi étrange que soudaine, éclatait dans Saint- Cloud. Gomme toujours en pareil cas, le mal se déclarait dans les casernes : en huit jours, quinze soldats d'infanterie et deux dragons mouraient emportés dans les dix heures, foudroyés après des souffrances affreuses. C'était une espèce de dyssenterie compliquée
de fièvre et de vomissements; les remèdes habituels demeuraient impuissants ; puis le mal cessa tout à coup, mais pour reparaître parmi les enfants. Huit mioches, dont cinq garçons et troi.\ petites filles, défilèrent en trois jours : les enfants étaient pris de tranchées intolérables en rentrant de la promenade, puis la tète devenait lourde, le petit malade s'endormait pour ne plus s'éveiller, mais cette fois sans vomissements, sans diarrhée. Ce n'étaient plus les mêmes symptômes que l'épidémie des casernes, quand celle-ci reparaissait tout à coup dans trois cas presque simultanés et présentant cette fois de caractéristiques symptômes d'empoisonnement.
Comment tous les soupçons désignèrent-ils d'une seule voix la marchande de coco du parc? L'enquête à peine ouverte, ce fut elle qu'accusa l'opinion : de menus faits rapprochés, comparés, de racontars et d'indiscrétions, en trois jours une affreuse certitude se trouva édifiée. La mère Alfred fut arrêtée dans son taudis de Sèvres. Elle n'essaya même pas de se disculper. On trouva chez elle toute une
collection d'herbes vénéneuses dont, par ces tristes temps d'anarchie, de peur de donner une idée à un fou, je tairai le nom. Chez le juge d'instruction la vieille empoisonneuse ne donna aucun éclaircissement, aucun renseignement. Ricanante et presque joyeuse, un éclair de triomphe dans son œil, l'ignoble borgnesse se contenta de dire : « Des pioupious et des enfants, en v'ià un malheur et une engeance ! Des brutes et des soûlauds, tous ces soldats qui brutalisent les pauvres vieilles et n'ont point de la reconnaissance ! Quéque j'avais fait à celui qui m'a crevé Fœil ? Et les gosses, parlons-en ! Des futurs pioupious, et déjà méchants, gourmands, voleurs et sans cœur ! Oh ! non, que j'ne regrette point c'que j'ai fait, et qu'vous pouvez la prendre, monsieur le juge, ma sale tête ! »
L'avocat général l'obtint d'ailleurs en cour d'assises, et c'est place de la Roquette que finit celle qu'un client reconnaissant avait un Jour appelé : le bon Dieu dans le parc.