L'HOMME DES BERGES
Pour Gustave Coquiot,
Lui est en passe de remplacer, en pleine banlieue moderne, l'inquiétante légende du Moine bourru : le Moine bourru, l'équivoque loup-garou des ruelles en lacet du Paris de Notre-Dame, du poète Gringoire et du roi Louis le Onzième, le spectre encapuchonné de noir, dont la menaçante silhouette s'évoquait brusquement dans les culs-de-sac d<e l'île de la Cité, à la tombée de la nuit, celui-là même dont l'osseuse main vengeresse poignardait, dans les bouges, les beaux capitaines pâmés sur les seins nus des bohémiennes, et changeait si dextrement les écus en feuilles sèches dans le bahut des maquerelles.
C'est enlinceulé dans une longue blouse
bleue de laitier, une Desfoux enfoncée jusqu'aux oreilles sur les guiches en rouflaquettes, les pieds ballants dans des espadrilles, que surgit, à l'heure trouble des crépuscules, l'anonyme et hideux homme des berges.
Au moment où le soleil mourant traîne ses derniers rayons sur les bois de Saint-Cloud, incendiant à mi-côte, au milieu de ses vignes, les vitres de la gare de Suresnes, du fond des carrières de plâtre où il pionce le jour, à pas cauteleux, l'échiné courbée comme un fauve, l'homme des berges s amène.
L'air presque d'un flâneur sans la bizarre mobilité de ses yeux, il rôde et muse au bord de l'eau, du Point-du-Jour à Billancourt, de Billancourt à Boulogne, s'attardant aux gymnastiques en plein vent et aux guinguettes. Les mains dans les poches de son grimpant, en bonhomme, il descend jusqu'à Neuilly, épiant les ivrognes du lundi étalés au revers des talus et regardant longuement, par-dessus les petits murs des villas, si le chenil est loin du corps de logis principal et si le chien est libre.
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C'est encore sa silhouette qui se profile, le soir, presque tragique dans sa blouse-suaire, en face l'île de la Grande-Jatte. C'est lui que, sans l'avoir entendu venir, vous trouvez tout à coup devant vous, marchant à pas feutrés sur le chemin de halage ; lui que vous butez, subitement du pied, vautré dans les herbes d'un terrain vague et guettant sous ses paupières baissées de faux dormeur le jonc (l'or) de votre chaîne et de votre canne.
D'où vient-il, que fait-il ? Il est anonyme, inconnu, invisible et cependant partout : c'est l'éternel danger des promenades suburbaines ! Laitier, déménageur, garçon-boucher remercié, maraîcher sans ouvrage. Mystère ! Les pierreuses elles-mêmes le redoutent, car il a le surin facile. A Courbevoie, il s'appelle Doré et saigne, entre chien et loup, les vieilles rentières à coups de coquillages. Il se nomme Berlant à Asnières, et partage avec maman, quai de Seine, la pile de vieux sacs qui sert de lit aux amants de Vancienne ; il raccroche même avec elle, et fait la fête avec les miches à dix sous de la maison.
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^i lu roule (.'bl déserte, évitez de lui donner du feu, le soir, à l'heure où les ouvriers deviennent rares; et dans les endroits suspects, à la tombée de la nuit, supprimez toute occasion d'entretien, en éteignant cigarette et cigare.
La vieille dame à pliant et à châle français, qu'on rencontre parfois étendue sur le gazon, à l'angle d'un vieux mur, la tête cachée sous son ombrelle, et qu'on croit endormie à l'abri du soleil, est une des victimes de l'homme des berges. Pour peu qu'on s'approche, la dormeuse a la face tuméfiée et verte, avec des mouches bourdonnant au-dessus, et deux pouces enfoncés et marqués dans le cou ; mais plus de bagues aux doigts, plus de montre au corsage et plus de broche au châle. L'homme des berges a passé par là ; pis, le vieux "cadavre porte parfois les traces d'une atroce souillure, et le médecin-légiste est appelé pour un rapport. En ce cas, l'homme des berges a paraphé son œuvre; c'est sa signature à lui, cette ignominie en plus.
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L'été il dévalise les villas fermées d'Aiiteuil et de Passy, il habite alors Boulogne, et dans Boulogne le quartier des Menus. A la fête de Neuilly il rôde autour des baraques de lutte, où affluent, imprudemment diamantées, les belles demi-mondaines ; si les solitaires passent à portée de sa main, gare, mesdames, à vos mignonnes oreilles, il arrachera très bien le lobe rose et la chair saignante avec le joyau de prix.
C'est un fauve ! Il s'excite au meurtre sur la nudité grelottante et gracile des petits gam ns qui se baignent; satanique et goguenard, il intervient dans leurs ébats et leurs jeux de gosses peureux de l'eau froide; et si un petit, " plus frileux que ses camarades, hésite à entrer dans le fleuve, Thomme des berges l'empoigne lui, par la peau du cou, comme un petit chat malade, et avec un gros rire le flanque en pleine Seine... Et le gosse noyé, quand les passants accourent ameutés par les cris, il a disparu, l'homme des berges.
Sa blouse est déjà loin, il a rejoint une tapissière de blanchisseur qui passait, et
fouette ton cheval, mon poteau 1 Un môme de moins, la belle affaire. On en fera un de plus, un de ces soirs, à la Marie ou à la Paula.
Masques falots, mélancoliques et comme embaumés de regrets, dans leur horreur atténuée de spectres de petite ville, plutôt des revenants que des masques, et moins des spectres que des tanlômcs!
La province les a conservés dans son silence et sa poussière veloutée et quiète, ils ont le charme triste des vieilles choses oubliées et la douceur moelleuse de ces papillons d anciennes collections par hasard retrouvées dans une chambre d'aïeul où l'on n'allait
filus. "s sont les élégies de l'épouvante, es perles sans orient et les larmes séchées des arriére-grand'mères hoffmannesques, le fantastique effarant du ruasse.
M. D'AJURTNCOURT
Il y a une quarantaine d'années encore, dans les vieilles petites villes de bourgeoisie et de magistrature, on pouvait rencontrer chez certaines vieilles familles des petites personnes proprettes et discrètes, moins traitées en mercenaires qu'en amies, lesquelles d'ailleurs n'habitaient pas sous le toit, mais y passaient au moins trois ou quatre jours la semaine, reléguées dans la haute lingerie familiale et minutieusement occupées, les chères créatures, aux ouvrages de couture et de raccommodage de la maison.
Ces grimbelles à V aiguille, ces cousettes ^ comme les persifla d'une impertinence ce dixhuitième siècle dont elles semblaient faire partie, ont été la joie de toute enfance provinciale, aujourd'hui mûre pour la quarantaine.
Celaient des vieilles filles un peu dévotes, un peu tatillonnes, un peu médisantes, mais dont nos parents n'auraient pas souffert qu'on se moquât à l'office ; on leur confiait les enfants pour les mener chez les grands parents, et dans la grande salle encombrée d'armoires elles savaient, ces vieilles sucrées, grouper les têtes les plus à Tévent autour de captivantes histoires.
Avec cela, des manies en veux-tu en voilà, la messe de six heures du matin qu'on n'eût pas manquée pour rien au monde, le pot à feu avec ses braises assoupies sous leur cendre qu'elles transportaient par tous les temps, pluie, neige et bourrasque, en l'abritant sous un coin de mante, la plus formelle obslinalion à ne pas prendre place à une table o\x il y aurait eu un couvert en croix, des dévotions bizarres et des petits saints de faïence qu'elles tenaient toujours enfouis sous leurs jupes, au fond de quelque immense poche, une façon impayable de se signer devant tout juron, et des chinoiseries, et des simagrées et des révérences l
J'ai connu une de ces pauvres et touchantes filles. Elle s'appelait Nanon, et venait en journée chez ma grand'mère oij elle était chargée de tous les travaux de raccommodage de la maison; elle avait été jolie autrefois et avait eu un galant pour le bon motif, mais Nanon n'avait jamais voulu quitter ses vieux parents infirmes; un beau matin, l'amoureux s'était lassé d'attendre, et Nanon vieillissait maintenant seule dans son petit logis d'ouvrière, avec le souvenir de ses vieux, morts un peu tard, et peut-être le regret de l'amoureux parti. On aimait beaucoup Nanon chez nous ; c'était une vieille fille à manies, mais droite, honnête, et qui n'eût jamais menti; mais je sens qu'une mélancolie me gagne et m'envahit à vouloir évoquer cette falote et frêle petite silhouette : toute la cendre du passé vient velouter d'une neige précoce ces contes que je voulais joyeux et j'ai glissé malgré moi dans l'indicible attrait exhalé par cette petite ville d'automne, petite ville fortifiée, bien d'estampe de l'autre siècle, celle-là, , avec son beffroi, ses quinconces et les hautes
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maisons à pignons sculptés de son marché.
Et, sous les pas menus et discrets de la pauvre petite ombre effacée, j'ai peur de voir surgir d'autres ombres qui me sont chères, celles-là, et c'est à travers les rues désertes, aux pavés encadrés d'herbes, de ma ville natale, comme une morne randonnée de spectres.
Brrr ! brrr ! brrr !... Mais enfin, comme disait Nanon elle-même, une pincée de tabac et une demi-tasse de café, avec cela on fait la nargue au diable. Voici donc le premier conte de Nanon ; tel elle le disait dans son langage un peu particulier, quand, mes cousines et moi, nous nous tenions groupés à ses genoux dans la lingerie de ma grand'mère.
— « Or çà! mesdemoiselles caquet bon bec, et vous, monsieur le gros dormeur éveillé, sachez que c'était un riche et puissant seigneur marquis et grand cordon que M. du Tillet d'Ajurincourt. Il avait vécu longtemps à Paris et aussi à Versailles où il avait fait des choses pas belles, disait-on, car cela se passait sous Louis XV, avant cette gueuse de Révo-
lution. Il avait fréquenté là-bas des gens de toutes sortes, des banquiers et des alchimistes, enfin un tas d'espèces bien mieux en cour avec l'enfer qu'avec l'Église ; il avait, disaiton, assisté au grand œuvre. Ce que c'était, les gens du pays auraient été bien en peine de le dire, mais c'était... (et Nanon, à cet endroit, se signait toujours) c'était la dernière abomination.
Aussi, lorsqu'il revint dans le pays, sur ses boulets et à quia, nul ne se souciait dans la noblesse de voir un homme aussi compromis; on le disait plus mort que vif; mais le petit vidame de Gondrecourt un matin, n'y put tenir. Il avait connu, étant enfant, le vieux marquis chez son père ; le voilà donc parti, démangé de curiosité, pour le domaine du Tillet.
C'était la mi-automne, les platanes déjà jaunes et les fausses pièces de vingt francs sur les pelouses. Il arrive à l'entrée du parc, fait demander la grille et, sautant tout frisque de sa berline, s'arrête bée, ébaubi et tout éplafourdi d'apprendre que M. le marquis,
qu'il croyait au lit et crachant à Dieu son âme, était en train de faire un tour de parc. Il se précipite et, au fond de la plus royale avenue, qu'est-ce qu'il vous aperçoit? Droit comme un jonc, la mine haute, la canne à pomme d'or à la main, le vieux marquis d'Ajurincourt en personne.
Lequel, vert comme un jeune homme, du plus loin qu'il le voit, l'interpelle, et d'un ton de fausset, le poing fièrement campé sur la hanche : « Eh bien 1 vidame, vous venez voir si je ne suis pas mort ? On clabaude fort sur mon agonie en ville. Vous voyez que je me porte assez bien; eh ! eh! je fais mon tour de parc et l'air fraîchet ne me fait pas peur ! ». Et, d'une voix singulièrement aigre : « Et pas de pri. d'aillé, pas de médecin chez moi. Qu'ai-je besoin de cette engeance? Je les porte assez bien, avouez-le, mes soixante-douze ans, jeune homme ! » Et frappant d'un coup de canne autoritaire le sol encombré de feuilles mortes : « Je viens faire ici mon tour de parc tous les soirs ; les couchers de soleil y sont splendides, avouez-le. J'y suis ce soir
et j'y viendrai bien d'autres soirs encore, et les fesse-mathieu que ça gêne, je ne le leur envoie pas dire, eh ! eh ! eh ! »
Le vidame de Gondrecourt a raconté depuis qu'il avait eu alors une étrange impression de malaise. Le marquis lui avait paru tout à coup si singulièrement maigri dans cette allée crépusculaire d'automne, qu'un petit froid de cimetière lui élnit tombé sur les épaules. Cette haute et sarcastique silhouette, se profilant en noir sur la pourpre du ciel, lui avait rappelé alors à crier, avec son sourire" même et ses yeux enfoncés et luisants, celle d'un certain Monsieur de Voltaire, un païen dans le genre de M. le marquis, et qui ne valait pas mieux.
Il prit congé assez précipitamment, sans que ce grand sacripant de marquis se dérangeât pour le reconduire, vite, vite rejoignit sa berline et, hop ! fouette cocher ! un bon pourboire au postillon ! regagna, ventre à terre, les remparts de la ville, oii la première nouvelle qu'il apprit en arrivant aux portes fut que le marquis était, mort depuis la veille.
Et le vidame venait de le voir, de lui parler ; et ce château visité par la mort, ce château de rêve et de fantasmagorie où d'irréels valets, des ombres l'avaient reçu !...
« Je viens faire ici mon tour de parc tous les soirs, les couchers de soleil y sont superbes, avouez-le. J'y suis ce soir et j'y reviendrai bien d'autres soirs encore. »
Le vidame en eut une fièvre quarte qui lui fit prendre incontinent le lit, et, ajoutait cette bonne vieille Nanon avec des mines épeurées et contrites, « le pire, c'est que ce mauvais homme de marquis a tenu parole ; il s'y promène toujours en grand habit de cour, la canne à pomme d'or à la main, dans sa grande allée de platanes. 11 y a vingt ans on Fy rencontrait encore ». Et Nanon citait des noms de gens qu'elle avait connus, ce qui prouve, concluait-elle en manière de morale évangélique, que le diable ne meurt jamais et que le mal existe toujours.
Nous ne comprenions pas bien, je l'avoue, comment le marquis, qui était mort, se promenait dans son parc, y causait avec le vidame
et même cent ans après y revenait encore. Mais nous étions délicieusement émus et nous frissonnions de toutes nos petites âmes palpitantes aux intonations mystérieuses et aux interruptions efTarées de Nanon. C'était une conteuse merveilleuse, puisqu'elle passionnait son auditoire ; elle croyait à ce qu'elle racontait, tout est là, et quand elle avait fini de nous bredouiller ses lubies, nous lui disions : « Nanon, encore, encore ! »
Il ne faut pas demander plus à un conte.
Parmi les contes que Nanon montait nous débiter pour bercer notre fièvre, il s'en trouvait parfois d'assez extraordinaires et plutôt faits pour surexciter un esprit malade que pour apaiser un enfant nerveux; mais Nanon n'y entendait pas malice; elle racontait son histoire telle qu'elle la savait, tout à trac, au hasard de son répertoire, et on eût bien contristé la pauvre fille si on lui avait dit qu'elle avait augmenté la fièvre de l'un de nous.
Parmi ces bizarres racontars, il y en avait deux surtout qui me donnaient la chair de poule et me faisaient aussitôt enfoncer dans mon lit, le drap ramené sur mes épaules, avec des frissons délicieux ; c'était l'histoire de ]y[me Gorgibus et l'aventure de la bonne Gudule.
Je transcris :
M"° Gorgibus était d'allures un peu mystérieuses. C'était une petite vieille casanière et maniérée et toujours attifée de mantes à capuches, d'élofTes à ramages et de capelines extravagantes à la mode du siècle dernier et qui lui donnaient l'air d'un carême-prenant; elle faisait la joie des gamins du quartier et les délices des petits commerçants de la ville, qu'ébaubissaient ses façons de la vieille cour. Elle vivait seule dans une ruelle voisine des remparts, en un logis assez poudreux, car elle n'avait point de servante, et, tôt levée comme les personnes de son âge, elle musait et voltigeait entre ses quatre murs, effleurant du plumeau quelques rares bibelots encrassés de poussière et guerroyant peu avec celle des meubles; vers dix heures, elle s'aventurait pour aller aux provisions; c'était, à vrai dire, plutôt un prétexte à révérences et à courtoisies avec les étalières du marché, car elle se nourrissait de rien ou presque, du laitage pour ses chats, et, pour elle, un fruit, quelque légume.
et, chez le boulanger, uae moitié d'échauJé, comme pour un oiseau.
A midi sonnant elle réintégrait le logis pour en sortir à une heure, toujours en tenue du malin, et promener sur les remparts ses trois chats blancs, trois amours de minets enrubannés de nœuds de satin à grosses coques et l'air, dans leur attifage grotesque, de trois petites Madame Gorgibus : elle veillait minutieusement à ce que Frimousse, Triste-à-Patte et Blanchette fissent dehors leurs besoins et, cet événement accompli, la famille rentrait à la maison oii M""® Gorgibus procédait alors à des bichonnages savants.
Cela prenait bien quelques heures, mais par les beaux soleils de fin mai et de juin, pompeusement vêtue de vieilles nippes et de lumineuses loques, M""^ Gorgibus, rengorgée dans des mantes de nuances attendries, s'acheminait à petits pas vers les quinconces, la promenade à la mode oii toute la ville se rencontre sous les plus beaux tilleuls du monde aux bords des eaux calmes et bleues de l'Adour.
Elle n'y faisait plus sensation, la vieillo
masque, à peine peur aux enfants biens élevés : on l'avait tant vue et revue ! Mais elle y rencontrait une autre vieille originale qui avait eu des revers de fortune, elle aussi, et vivait à l'extrémité opposée de la ville, dans le quartier des Capucins.
C'était .une dame de la noblesse, mais elle ne recevait plus personne, ne rendait visite à qui que ce fût, vivait tont à fait retirée du monde; d'ailleurs elle demeurait trop loin, ses vieilles jambes l'auraient trahie ; et puis, un peu hautaine, elle n'avait cure d'initier à sa misère, même sa bonne Gorgibus qui, curieuse, avait fait longtemps le siège du logis.
Elles se rencontraient sous les tilleuls de la promenade et passaient ensemble de longues heures avec, autour d'elles, la société de la ville, dont M™® de la Livadière connaissait par le menu toutes les histoires, depuis au moins cent ans, et cela devant ce merveilleux paysage des rives de l'Adour. Que leur fallait-il de plus, à ces deux vieilles chéries? Elles se voyaient encore le dimanche à la messe, aux vêpres et au salut de leur bonne cathédrale, et, les mois
d'hiver, quand le froid piquant ne permet plus les longues séances au bord de Feau, sur les bancs des promenades, elles avaient trouvé la moyen de se rencontrer encore.
C'était chez une chocolatière de la rue des Bûchettes, à l'ombre même de la cathédrale : une petite boutique toute en boiseries blanches et en hautes glaces striées de chiures de mouches, une chocolaterie du siècle dernier, démodée comme ses deux clientes, et qu'en dehors des enfants pressés d'acheter un sou de chocolat après la messe, personne ne fréquentait plus. Les tablettes enveloppées de papier d'étain y blanchissaient tristement au fond de vitrines à ornements sculptés, à côté de papillotes, de surprises et de sucres de pomme, dont les images coloriées s'effaçaient de plus en plus.
De quoi vivait la vieille dame qui présidait à ce comptoir ? La province a de ces mystères. C'était une petite vieille à robe de soie noire élimée, bien propre avec une éternelle fanchon de dentelle sur sa coiffure en boucles, des boucles argentées mêlées de fils jaunissants et qui.
TétraDge créature, trouvait le moyen, les belles journées de gelée, de servir à M"** Gorgibus et de la Livadière, pour la somme- de trente centimes la tasse, un chocolat, ma foi, parfumé, vanillé et fumant. Ces dames, avec mille simagrées, le buvaient à petites gorgées, complimentaient la boutiquière, se faisaient leurs confidences, et puis, après quelques bonne ma chère, mon cœur cVoiseaii et tendre pigeon^ payaient strictement, chacune, leurs six sous et se retiraient avec une révérence, que c'en était délicieux et touchant.
Là, après quelques salamalecs, il fallait bien se séparer : la nuit tombe vite en hiver. On se donnait rendez-vous pour la première belle journée, et M"'*' de la Livadière, appuyée sur sa canne à béquille d'ivoire, de regagner lentement son logis de la haute ville, et M"® Gorgibus sa ruelle des remparts, dans le quartier des Catalans.
Et c'était fini pour la journée. Une fois rentrée. M""* Gorgibus ne sortait plus : c'étaient les apprêts du souper, sa sieste de cinq à huit, avant le potage à petites cuillerées, puis la
lecture dans un vieil almanach, la soirée, le coucher, la nuit.
Gomment une existence aussi inofïensive put-elle attirer les haines de tout un quartier ? Ses capotes extravagantes, ses modes de l'autre emps et ses somptueuses loques la firent d'abord traiter de vieille folle ; de vieille folle, on glissa vite à vieille fée. Appuyées sur leurs balais, les commères delà ville ne se gênaient pas d'un seuil à l'autre pour rire et se signaler le passage de ce vieux masque en catogan. Et puis M™" Gorgibus était fière, un peu repliée sur elle-même et, en dehors des fournisseurs, n'adressait la parole à personne ; pis, elle n'ouvrait sa porte à qui que ce fût. Que pouvait-elle bien fabriquer dans ce logis mystérieux avec ses trois chats? Ces trois chats enrubannés comme des mariées aggravèrent la situation : cela n'était pas naturel. Que faisaient-ils toujours en permanence, assis devant cette chaudière, et quelle cuisine du diable y surveillaientils donc?
On prononça le mot de sorcière, mais le corbeau apprivoisé perdit tout.
MADAME GORGlBUb '227
Ce vieux corbeau éternellement en sentinelle dans l'angle de la fenêtre acheva de surexciter les esprits. Il était de mine rébarbative, menaçante même, avec son gros bec, son œil rond à moitié endormi; mais on sentait en lui une âme vigilante, et son aspect terrifiait les passants; jamais bon chrétien n'avait vécu dans l'intimité de pareille bestiole ; il devait servir à quelque maléfice et avait sûrement fréquenté le sabbat; une trame d'affreux soupçons se resserrait de jour en jour autour de W Gorgibus.
Elle était loin de s'en douter, la pauvre vieille à cervelle de poupée, et continuait son humble et machinale existence au milieu de l'hostilité de tous. Vieille, pauvre, isolée, sans défense et sans grande idée, elle devait être tôt ou tard victime d'un vilain tour ; quelques gamins toujours prêts à mal faire s'y crurent un jour autorisés. Epiée, espionnée comme elle l'était, ils eurent vite fait de profiter de son absence et d'ouvrir sa porte fermée au loquet, car la pauvre était sans défiance.
A peine dans la place, ils s'emparaient des
trois minets qui, tout engourdis de paresse, ne résistèrent mémo pas; leur nouer solidement la queue avec des ficelles autour de l'anse du pot-au-feu, fut pour eux l'affaire d'une minute ; les trois bêtes stupéfiées ne bougèrent d'abord pas, mais dès que la flamme du foyer leur caressa trop les côtes, ce furent des soubresauts de damnés, et jurant, miaulant, crissant à travers la chambre, les trois bêtes, en une prestigieuse gambade, entraînèrent au beau milieu du logis la marmite qui s'y renversa ; le lait se répandit qui les ébouillanta, ici redoublement de cris et de miaulements, de plaintes et de râles dont les garnements ne se tenaient pas de joie; maintenant les chats enragés se dévoraient entre eux.
Cependant les deux plus âgés de la bande n'avaient pas perdu leur temps ; ils avaient jeté une couverture sur le corbeau qui asséna quelques bons coups de bec et, lui, se défendit; mais ils eurent tôt fait de lui envelopper la tête, de le maintenir entre leurs jambes et en un tour de main, clic, clac, ils plumèrent tout vif le malheureux oiseau palpitant,
En un clin d'œil, maître corbeau fut nu comme un ver, très indécent et très fantastique avec ses longues cuisses grenues, son estomac en forme de prouo et la peau grise et granulée de son pauvre corps tout grelottant : une bête de sabbat, un gnome, un vampire.
Figé par la douleur, il s'était réfugié dans un coin où il ne bougeait plus, claquant seulement du bec, stupide ; et nos gamins prirent la fuite.
Là-dessus, M™® Gorgibus s'amène en trottinant, en mantelet de soie ventre de puce, introduit sa clef dans sa serrure et pénètre dans son logement. Quel sabbat! quel désastre ! Assourdie de râles et de rugissements, elle trébuche sur une marmite où s'enlacent, s'étreignent et se dévorent trois bêtes de l'apocalypse aux poils hérissés et gluants : l'une lui griffe la main d'une longue estafilade, l'autre lui mord le mollet à pleines dents, et tandis qu'éperdue elle appelle au secours sans pouvoir trouver un cri dans sa gorge, un oiseau de cauchemar, un animal fantôme, livide, obscène, avec deux ailerons de chair grise, se précipite sur elle, le
bec largement ouvert, et tente de lui grimper à la taille en sautelant. M"'' Gorgibus put heureusement retrouver sa porte ; elle s'enfuit en criant à travers la nuit, mais son peu de raison sombra dans l'aventure. M"*® Gorgibus devint folle, elle finit ses jours aux Petites-Maisons.
M™" de Lautréamont habitait la plus belle maison de la ville : c'était l'ancien hôtel de la Recette générale, bàLi sous Louis XV (excusez du peu !) et dont les hautes fenêtres, ornementées d'attributs et de coquilles, fai^ saient l'admiration de quiconque passait sur la grande place les jours de marché. C'était un grand corps de logis, flanqué de deux ailes en retour réunies par une large grille : la cour d'honneur avec, derrière le bâtiment principal, le plus beau jardin du monde. Il descendait de terrasse en terrasse, jusqu'aux bords des remparts, dominait trente lieues de campagne et, de la plus belle ordonnance Louis XV, abritait dans ses bosquets des statues licencieuses, toutes plus ou moins lutinées par les Ris et l'Amour.
Quant aux appartements, ils étaient lambrissés de panneaux sculptés du plus charmant effet, ornementés de trumeaux et de glaces, et les parquets de tout le rez-de-chaussée, curieusement incrustés de bois des Iles, luisaient comme des miroirs. M™" de Lautréamont n'habitait que le corps principal, elle avait loué les pavillons des ailes à de solides locataires et s'en faisait de bonnes rentes ; il n'était personne qui n'enviât d'habiter l'hôtel de Lautréamont, et c'était le sempiternel sujet des conversations de la ville.
Cette M™® de Lautréamont ! Elle était née les mains pleines et avait toujours eu toutes les chances : un mari bâti comme Hercule tout à ses volontés, et qui la laissait s'habiller à Paris, chez le grand faiseur; deux enfants qu'elle avait bien établis, la fille mariée à un procureur du roi, et le fils déjà capitaine d'artillerie ou en passe de l'être ; le plus beau logis du département, une santé qui la faisait encore fraîche et, ma foi, désirable à plus de quarantecinq ans et, pour entretenir cette demeure princière et celte santé presque indécente, une
domestique comme on n'en fait plus, le phénix, la perle rare des servantes, tous les dévouements, toutes les attentions, toutes les honnêtetés incarnés dans la bonne Gudule.
Grâce à cette fille merveilleuse, M""^ de Lautréamont arrivait avec trois domestiques, un jardinier, un valet de chambre et une cuisinière, à entretenir son immense maison sur un pied de soixante mille livres de rentes. C'était, sans contredit, la demeure la mieux tenue de la ville : pas un grain de poussière sur le marbre des consoles, des parquets dangereux à force d'être cirés, de vieilles glaces devenues plus claires que l'eau des fontaines et partout, dans tous les appartements, un ordre, aue symétrie qui faisaient citer l'ancien hôtel de la Recelte comme la première maison de province, avec cette phrase désormais consacrée pour désigner un logis très soigné : « C'est à se croire chez les Lautréamont. »
L'âme de cette demeure étonnante se trouvait être une bonne vieille fille aux joues encore fraîches, aux petits yeux naïfs et bleuâtres, et qui du matin au soir, le plumeau
OU le balai à la main, sérieuse, silencieuse, active, n'arrêtait pas de frotter, de brosser, d'épousseter, de faire briller et reluire, ennemie déclarée de tout atome de poussière. Les autres domestiques la redoutaient un peu : c'était une terrible surveillance que celle de la bonne Gudule. Dévouée tout entière aux intérêts des maîtres, rien n'échappait à son petit œil bleu ; toujours au logis avec cela, car la vieille fille ne sortait que pour assister aux offices des jours de fête et des dimanches, assez peu dévote, ma foi, et nullement assidue à la messe de six heures, ce prétexte de sortie journalière de toutes les vieilles servantes.
Dans la ville, on ne tarissait pas d'éloges sur ce modèle des femmes de charge et on enviait fort sa domestique à M™^ de Lautréamont. Quelques âmes peu délicates ne se firent même pas scrupule d'essayer de la lui souffler. On offrit des ponts d'or à Gudule, car la vanité s'en mêla et, dans la société, des paris s'étaient même ouverts pour enlever la pauvre fille à sa maîtresse ; mais ce fut peine perdue.
Gudule, d'une fidélité d'un autre âge, fît la sourde oreille à toute proposition, et le bonheur insolent de M™® de Lautréamont continua jusqu'au jour où la vieille servante usée, exténuée de travail, s'éteignit comme une lampe sans huile, dans sa froide petite mansarde, sous les combles, où M""^ de Lautréamont, il faut le dire à sa louange, demeura installée trois jours.
La bonne Gudule eut cette joie de mourir avec sa chère maîtresse à son chevet. Les Lautréamont firent à leur servante un convoi convenable. M. de Lautréamont conduisit le deuil. Gudule eut sa concession au cimetière, des fleurs fraîches sur sa tombe pendant au moins huit jours, puis il fallut bien la remplacer.
La remplacer, non, car c'était là chose impossible, mais du moins introduire à l'hôtel une femme qui tînt son emploi. Des femmes de charge, cela se trouve et, après quelques essais malheureux, M""* de Lautréamont crut pouvoir enfin se féliciter d'avoir mis la main sur une fille de confiance et de haute pro-
bité; M"® Agathe régna désormais à l'ancien hôtel de la Recette. C'était une personne un peu forte, le corsage en bastion, qui, aCfairée, gesticulante, s'effarait dans tous les coins, un trousseau de clefs à la ceinture, un tablier de soie changeante à la taille, avec des airs de M"® Rodomont. Son service n'était pas précisément silencieux, ce n'étaient du malin au soir que criailleries après les autres domestiques ; et la vieille demeure, si calme et si muette du temps de Gudule, en était comme assourdie. Mais M"® Agathe savait se faire valoir, tout est là; ce n'étaient que rapports quotidiens sur l'antichambre et sur l'office, débats intéressés avec la cuisinière : et M"° de Lautréamont finissait par se laisser prendre à toutes ces manifestations d'un bruyant dévouement.
Ah ! ce n'était plus le service de Gudule, ce service invisible et silencieux qu'on eût dit exécuté par une ombre, ces attentions délicates et comme effarouchées d'un dévouement qui se cachait, cette vigilance de toutes les secondes, et ces minuties de vieille fille en ado-
ration du log-is de ses maîtres, ce culte de dévote pour sa paroisse, et toute cette ferveur domestique, qui mettait naguère chez les Lautréamont comme un parfum d'autel.
Il y avait maintenant des grains de poussière sur le marbre des consoles; les vieilles glaces des salons ne jouaient plus l'eau transparente des fontaines, pas plus que les parquets n'eussent joué les miroirs; mais l'habitude est une telle force et Gudule avait créé une telle légende, qu'on citait toujours le vieil hôtel de la Recette générale avec les réflexions en cours sur la maison la mieux tenue du département.
Or, à quelque six mois de là (on était à la mi-novembre et Gudule s'était éteinte en mars), une nuit. M"' de Lautréamont éveillait brusquement M. de Lautréamont et d'une voix un peu changée, sans même allumer la bougie : « Hector, lui disait-elle, c'est singulier ! Ecoutez donc ! on dirait le coup de balai de Gudule. » M. de Lautréamont, de fort méchante humeur, en homme à moitié endormi, lui ronchonnait qu'elle était folle; mais
une grande émotion et ceignait M™® de Lautréamont et la secouait d'un tel tremblement, que ce modèle des maris consentait à s'éveiller et à prêter l'oreille aux divagations de sa femme. « Je vous assure que quelqu'un est là, reprenait celle-ci, là, sur le palier du premier, à la porte de notre chambre. J'entends les pas, mais pourquoi ce bruit de balai ? Tenez, on s'éloigne maintenant, on balaye au fond du vestibule et je vous assure que c'est sa façon de balayer. Vous pensez si je la connais. » M™'' de Lautréamont n'osait même plus prononcer le nom de la vieille servante, et M. de Lautréamont la comprenant : « En vérité, cette fille vous trotte par la tête ! Vous rêvez tout éveillée, chère amie, je vous assure qu'il n'y a rien; l'air est pi calme que l'on n'entend même pas remuer une feuille. C'est votre dîner qui ne passe pas. Voulez- vous que je vous fasse une tasse de thé ? » Mais, comme mue par un ressort, M™" de Lautréamont, toute frissonnante, s'était jetée à bas du lit et, courant pieds nus par la chambre, allait entrebâiller la porte. Elle la refermait avec un cri
affreux. D'un bond, M. de Lautréamont était auprès d'elle, ne comprenant rien à ce coup (le folie, la ramenait presque inanimée dans une grande bergère où elle se laissait tomber et suffoquait quelque temps sans pouvoir parler ; elle retrouvait enfin sa voix, et, dans la chan>bre maintenant éclairée : « C'est elle! je l'ai vue comme je vous vois ; elle était là, balayant et frottant le parquet de ce vestibule, dans la robe de bure que vous lui avez connue, en bonnet comme de son vivant, mais si pâle, si blême ! Ah ! quelle figure de cimetière ! Il faudra lui faire dire des messes, mon ami. »
M. de Lautréamont calmait sa femme comme il pouvait et n'en demeurait pas moins inquiet et pensif : on a vu des choses encore plus mystérieuses,
La nuit suivante, l'hallucination de M™* de Lautréamont la reprenait. Frissonnante, les dents serrées de terreur, elle entendait cette fois la servante trépassée cirer, frotter le grand palier désert en se démenant sur ses pieds chaussés de brosses. La peur serait-elle con-
tagieuse ? Dans le silence de la grande maison endormie, M. de Lautréamont entendait le bruit cette fois et, malgré sa femme cramponnée d'épouvante à son bras, il allait crânement ouvrir la porte et regardait.
Tout son poil se hérissait sur sa chair moite : la silhouette démantibulée de la servante défunte s'agitait et se trémoussait, marionnette funèbre, au milieu du vestibule désert ; la fenêtre qui éclairait l'escalier la baignait d'une lueur de lune et, dans le rayon lumineux et bleu, la morte passait et repassait, brossant, frottant, en proie à une agitation fébrile ; on eût dit l'œuvre d'une damnée, et M. de Lautréamont, comme elle passait devant lui, vit distinctement des gouttes de sueur sur son crâne déjà poli. Il refermait brusquement la porte, terrifié et convaincu. « Tu as raison, faisait-il simplement en revenant auprès de sa femme : il faudra faire dire quelques messes pour cette fille. »
Dix messes furent dites pour la défunte, dix messes basses auxquelles assisièrent
M. et M™^ de Lautréamont et toute leur maison, et la bonne Gudule ne revint plus faire l'ouvrage de M"^ Agathe par les claires nuits de novembre.
Et quand j'aurai raconté l'apparition de cette reine Maritorne qui pesa sur toute mon enfance, à la façon d'un obscur cauchemar, j'aurai clos la série de mes contes d'enfance, terminé la suite de ces histoires falotes, au parfum suranné et vieillot, dont Nanon enchanta mes premières années et qui, à l'heure qu'il est, évoquent encore à mes yeux tout un coin de province aujourd'hui disparu, de société tout à fait oubliée, et cela avec le charme indéfinissable qu'exhalent, à la fin d'octobre, certaines charmilles et allées de tilleuls : odeur fade et piquante de terreau de cimetière, parfums d'éther et de feuilles mortes.
La reine Maritorne était Teffroi des enfants gourmands et voleurs ; elle régnait du grenier,
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OÙ mûrissent, alignées en belle ordonnance, les poires et les pommes, jusqu'à la cave où se tire le vin; elle était aussi le châtiment des ivrognes et surgissait à l'improviste de la barrique frauduleusement mise en perce par le valet indélicat. Nul ne l'avait jamais vue, mais on la savait présente et veillant partout; elle était dans le pot de confiture, caressé par l'œil des enfants sournois, comme dans la pénombre des armoires de l'office; la commode ventrue, où les aïeules serraient leurs boîtes de massepains et leurs bonbonnières remplies de berlingots à la bergamotte, était également défendue par elle, et qui se fût risqué à ouvrir le meuble aux friandises eût très bien pu trouver la reine Maritorne couchée tout au long d'un tiroir.
Elle avait tous les droits sur l'enfant glouton, qui s'était rendu malade à table, et portait dans les plis de sa robe de terrifiantes indigestions; elle distribuait, comme manne, fièvres et coliques aux coupables; et tout estomac en révolte était sien. Elle résidait aussi dans les cuisines, embusquée derrière les
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bassines à confitures et les énormes casseroles de cuivre où mijotent en automne les civets de venaison : elle hantait aussi les celliers obscurs, les fruitiers embaumés d'une odeur de nèfles et l'ombre obstruée de gros tas de légumes des arrière-cuisines.
Telle qu'elle était, indistincte et vague dans l'imagination de chacun, sa silhouette gbèss et pansue pesait comme un malaise sur la conscience et l'estomac des servantes iniidèles et des enfants fripons.
Aussi grande fut la terreur du petit Wilhelm quanti, emporté de table pour s'être gavé, comme un goinfre, de tarte aux prunes et de chou à la crème, il se vit couché dans son lit,, dans sa chambre obscure et solitaire, avec un commencement de mal au ventre, seul dans la grande chambre où il dormait avec sa bonne , tout seul au troisième de cette vaste maison à quatre étages, tandis que tout le monde était encore en bas à dîner.
Sa bonne, pressée de rejoindre les autres domestiques, l'avait laissé sans lumière, et par la haute fenêtre, dont elle avait négligé de
fermer les rideaux, le clair de lune entrait, déployant par terre un immense drap Liane et congelant dans de bizarres attitudes le contour indécis des objets.
Et tout à coup, par la chambre hantée, des profils inconnus grimacèrent : ce fut d'abord, sous le verre de son cadre, le pastel effacé du grand-père. Haut cravaté de mousseline, l'habit ventre de biche ouvert sur la chemise à jabot, il portait, droit comme un ostensoir, un austère et glabre visage d'ancien magistrat. Ses sourcils tout à coup se froncèrent et un éclair de légitime indignation alluma ses prunelles; la colique en tordit plus fort l'infortuné petit Wilhelm qui, terrifié, détourna vivement ses yeux. Ils tombèrent, ses yeux, sur un fauteuil oîj s'afîalait dans l'ombre un tas de vêtements équivoques; lentement les jambes flasques du pantalon s'animèrent, deux pieds imprévus en sortirent, et, tandis que le buste se redressait dans un soudain envolement de la veste, deux petits bras nerveux se serraient contre une maigre poitrine, et une tète de sinistre petit vieux ricana dans le silence,
Quel rictus ! Les trente-deux touches du clavecin en apparurent toutes blanches dans la face en casse-noisette du bizarre petit être.
Mais ce ne fut qu'une apparition. La chambre était retombée dans l'ombre et quand Wilhelm, qui s'était caché la tête sous ses draps, hasarda un œil effrayé hors de la couverture, il ne vit plus rien d'anormal; tout avait repris sa place accoutumée, les objets noyés de clair-obscur s'étaient comme effacés dans la nuit, et à peine lui restait-il une inquiétude au sujet de son pot à eau posé sur la commode et bizarrement accroupi au milieu de la cuvette, comme un énorme crapaud blanc.
Et le petit Wilhelm commença à respirer, mais sa quiétude ne fut pas longue. Un bruit inusité lui faisait vite dresser l'oreille. On montait l'escalier maintenant, et c'étaient des pas, des pas et encore des pas, comme le piétinement d'une armée en marche. Une foule se pressait sur les degrés, il l'entendait se bousculer sur le palier du second, puis s'engager dans l'escalier du troisième. On venait sûrement à sa chambre.
Et dans un grand flot de lumière sa porte s'ouvrit brutalement. Il ne put même pousser un cri. Toute la batterie de cuisine était là trébuchant sur le seuil; c'étaient d'étincelantes casseroles de cuivre remplies jusqu'aux bords de riz et de panade, d'immenses bassines à confitures se dandinant lourdement sur trois pieds inattendus, et des moules à biscuits de Savoie, et des coquemards à mines maléfiques et mal intentionnées, et des théières à reflets de métal, et des cafetières avec de long^s becs insidieux, l'air hostile. Tout cela grouillait, se heurtait et pénétrait en silence au milieu de la chambre; c'était comme un rampement d'objets fantômes sur le plancher; ils entouraient son lit et, comme une marée muette, montaient lentement, quitte à tomber et à remonter encore le long de ses couvertures.
Trempé de sueur, les yeux agrandis d'épouvante, l'enfant n'avait pas un mot : c'était une invasiontoutà fait terrifiante. La chambre était si pleine de tous ces cuivres et de ces étains de rêve, qu'à la porte il en venait encore, et
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c'étaient maintenant, mêlés aux coquemards rébarbatifs et aux cafetières menaçantes, des saucissons à pattes, des jambons à figures de gnomes et des poulets fantomatiques voletant par la chambre, tout embrochés et tout rôtis.
Des tètes de lièvre en civet soulevaient de'j couvercles de casseroles, des becs piaillants d'alouettes essayaient de s'échapper de la croûte d'un pâté, des purées de fèves et de gros pois pétaient et crevaient en bulles dans des plats de terre brune; une oie bardée de lard dansait en cancanant, le croupion tout troussé, prête pour la broche; et des pigeons esquivés de l'étuve faisaient un cortège de chair bouillie à un lapin en gibelotte. C'était quelque chose d'affreux, et dans cet appareil culinaire et fantastique Wilhelm annéanti reconnut la reine Maritorne.
Elle était là, géante, impassible, toute cuirassée de cuivre rouge et s'avançait péniblement dans sa lourde robe en cloche, la taille emprisonnée dans une soupière. Ce qu'on voyait de sa peau était rissolé et doré comme l'estomac d'une dinde rôtie qui aurait cuit
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longtemps au feu des cuisines et elle avait pour mains deux énormes pattes de poule. C'était une créature horrible, chauve et glabre, avec sur son crâne le déploiement d'une queue de paon paré et dressé pour la table. Un collier de cervelas se jouait sur la faïence de sa poitrine et deux monstrueuses andouilles pendaient à sa ceinture en manière de châtelaine et de pendeloques d'apparat. Elle tenait d'une main un bouquet de poireaux, d'oignons et de carottes et, en vraie reine du pot-au-feu, brandissait de l'autre une immense cuiller à pot et puisait sans relâche dans les purées, les roux, les sauces et les panades en en menaçant la terreur de l'enfant. Mais ce qu'il ne put supporter, ce fut l'œil de cette spectrale poupée, un œil automatique émaillé et sans vie qui le regardait fixement. Il trouva un
grand cri et s'éveilla cette fois à la lumière
dune lampe et d'une bougie. Sa mère, ses sœurs et sa bonne s'empressaient autour de lui; il s'éveilla penaud et la mine déconfite : le petit Wilhelm s'était oublié dans son lit.
MADAME DUiMERSAiN
A celle qui Va connue,