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UNE FEMME

Dans le quartier des Visitandines, le quartier des communautés et de l'hospice, à l'angle de la rue Mollerue et de celle du Noir-Lion, il y avait, adossé aux remparts et faisant face au grand mur du jardin des Dames Bleues, un vaste bâtiment Louis XVI, de style plutôt médiocre, mais d'assez grand air pourtant : deux étages, mais très hauts, et une espèce de cour d'honneur formée par deux ailes en retour, deux pavillons reliés l'un à l'autre par unegrille, grille aux ferrures tachées de rouille, dont les battants ne s'ouvraient jamais, cour solitaire aux pavés veloutés de mousse ; mais

(le ces toits plats en terrasse, de cette façade lépreuse et bossuée par places d'attributs de musique et de jardinage en guirlandes, tombait une pesante et glaciale détresse qui était l'atmosphère même de l'hôtel de Méraucourt. Les Méraucourt : une vieille famille de Péronne, qui depuis longtemps déjà avait quitté la ville (les derniers du nom végétant, paraitil, dans une fonderie de l'Aisne, descendus au dur métier de puddleurs); Méraucourt, et dans la douceur de ces trois syllabes, c'était le jamais plus et la mélancolie de toute une société que les miens avaient encore connue et pour moi effacée, abolie dans l'énigme angoissante et l'oubli du passé, et c'était dans ma bouche d'enfant comme un étrange synonyme' de regret, que ce nom lentement prononcé de Méraucourt.

Mystère des hautes persiennes toujours hermétiquement closes, tristesse de ce perron aux marches descellées et verdies 1 ce vieil hôtel à l'abandon, dans ce coin de province dévot et sommeillant, exerçait sur mon imagination d'enfantprécoce le charme hallucinant et l'efTa-

rante emprise d'un logis hanté ; etmême aujourd'iiui, que j'en évoque le souvenir, je revis soudain dans l'atmosphère surnaturelle d'un conte.

Une folle l'habitait... une folle, ou tout au moins une créature étrange, une femme d'allures singulières, et qui semblait, vivante, retranchée de la vie, un être dont le nom ne se prononçait qu'à voix basse avec des hochements de tête et des gestes enveloppants, comme si Ton eût voulu garantir avec de l'ouate la fragilité de son âme malade; car c'était, en effet et surtout, une malade, que cette effarante et pâle M"® Dumersan.

^jme Dumersan ! Ce vieil hôtel de Méraucourt était déjà depuis des années inhabité avec son écriteau : A vendre, attaché àlagrille, quand, un beau matin, le bruit se répandit dans Péronne que l'antique immeuble des Méraucourt avait trouvé acquéreur. L'acte avait été signé dans l'étude de M" Lafenêlre, le notaire de la rue du Vert-Muguet, et l'acheteur était un M. Dumersan de Fonvielle, qui venait on ne sait d'où, qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, mais un homme superbe, taillé en

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hercule, de verbe haut, et qui, sans l'élégance cossue de ses vêtements, aurait eu, ma foi, tout l'air d'un brigand de la Loire, d'un de ces terribles demi-soldes légués à la France par le Premier Empire. D'ailleurs, ce Dumersan allait devenir citadin de Péronne, puisque les maçons et les plâtriers étaient déjà dans la cour, les peintres et les tapissiers dans le rezde-chaussée de l'hôtel.

Renseignements pris (et l'on se renseigne vite et sûrement en province), ce M. Dumersan était réellement un ancien officier aux gardes... aux gardes même de l'Impératrice; mais il avait longtemps servi dans l'armée active sous les ordres des Junot et des Ney, et avait fait toute la campagne d'Espagne comrhe aide de camp de Joachim Murât, dont il avait la petite tête presque grecque, les frisures serrées et la chevelure courte, les yeux profondément enchâssés sous des paupières lourdes, la poitrine bombée, la taille étroite, et cet ensemble de force et de souplesse qui faisait de Murât une sorte de dieu d'Homère en uniforme de hussard.

^ M. Dumersan de Fonvielle, ex-colonel de l'Empire, épargné par la Restauration, avait fait, disait-on, son chemin par les femmes. Marié très jeune à la fille d'un fournisseur militaire, sajeunesse avait été une série de divorces à scandales et de veuvages heureux : il avait drainé dans le lit de quelques M""*^ Dumersan les qualre-vingt mille livres de rente qui le faisaient aujourd'hui propriétaire du plus bel immeuble de Péronne. Le vieil hôtel de Méraucourt se réveilla, ses hautes persiennes s'ouvrirent à deux'battants, sa grille hermétique grinça dans sa rouille; et ce fut, devant toute la ville ameutée, le déballage du plus somptueux mobilier qu'on eût encore vu. C'étaient des cadres anciens, dévastes miroirs, des lustres, des cabinets florentins incrustés d'ivoire, des statues et des statuettes, des vieux saxes e't des commodes ventrues, des bahuts hollandais, des tables de marqueterie, des verreries de Venise, des coffrets espagnols tout enrichis de nacre et des toiles de toutes les écoles, à croire que ce bandit de Dumersan avait, dans ses campagnes, pillé tous les musées et toutes les

collections d'Italie, de Hollande et d'Espagne, et quand toute la bourgeoisie de la ville et la noblesse des environs eurent défilé dans les salons de l'hôtel de Méraucourt, amenées par M* Lafenêtre, notaire, et le conservateur des hypothèques, à tous ces émerveillements M. Dumersan de Fonvielle se fit un malin plaisir d'en ajouter un autre : il réunit dans un dîner toute la société un peu raide et suffisante de Péronne et présenta à ces provinciaux déjà ébaubis l'étrange créature, qu'était M"'® Dumersan.

Ce fut une révolution. Grande, svelte et pâle, d'une pâleur chaude et dorée de créole, ]^/[me Dmi^ersan joignait au sensuel attrait d'une chair transparente, d'une peau lumineuse et savoureuse comme celle d'un fruit, le double éclat d'une rouge bouche humide et de larges yeux noirs, des yeux d'un blanc bleuâtre troués par deux prunelles de nuit. Roulée dans des satins et des dentelles,, la pâleur de sa nudité mate avivée par des diamants et des rubis, d'énormes fleurs de magnolia piquées dans les torsades d'une chevelure lourde.

M"® Dumersan apparut à tous ces Péroiniais ahuris et leur parut si belle, qu'ils se refusèrent à la croire la femme de leur hôte. Ce n'était pas une beauté d' épouse, fut la phrase qui courut la ville; Dolorès Herera était pourtant bien M™^ de Fonvielle ; l'ex-colonel la ramenait d'Espagne.

Cette humidité du regard et du sourire, cette lang-ueur dans la démarche, cette souplesse-de tout un corps mouvant sous les étoffes, ce teint de vieil ivoire comme éclairé à l'intérieur, et ces longs cils baissés, derrière lesquels semblait couver un incendie, tout cela était bien andalou.

Catholique et passionnée, M™^ Dumersan fleurait à la fois l'œillet et l'encens ; des yeux de manola brûlaient dans ce visage de madone. Tout Péronne s'alluma à ce regard, toute la province désira ce sourire ; des officiers de la garnison firent des folies, la rue Mollerue s'éveilla de sa torpeur, les maraîchers seuls la remontaient autrefois avec leurs lourdes charrettes de légumes, les matins de marché ; elle devint d'un mois à l'autre la rue des cavaliers.

C'esi par là que les lieutenants de dragons et les dandies moulés dans leurs culottes de peau gagnaient désormais la porte Radegondc pour aller aux Quinconces. C'est qu'une terrible mangeuse d'hommes était installée maintenant dans l'hôtel de Méraucourt. Comme le disait le vieux marquis de Fréneuse, le bel esprit de la ville, il y avait une lionne noire embusquée maintenant dans la rue du Noir-Lion.

Cette lionne-là, pourtant, ne dévorait personne, et mangeuse d'homiues était un bien gros mot pour cette ensorceleuse, espèce de Circé inconsciente qui jetait peut-être ses filets, mais ne les ramenait pas. La belle M""® de Fonvielle dédaignait ses conquêtes :. ses yeux prometteurs n'accordaient jamais rien, cette Espagnole était honnête. Assidue des églises et des communautés, c'était la femme qui assiste, dans la matinée, à trois messes, entend les vêpres aux Camaldules et le salut chez les Dames Bleues^ et se dénude impudemment jusqu'à mi-sein, le même soir, pour le bal ; une Espagnole en un mot, de celles dont les mains menues égrènent, à midi.

un rosaire et jettent, à trois heures, l'éventail et le mouchoir aux toreros de la Plazza.

Cette M™° Dumersan, qui fut pendant vingt ans de toutes les fêtes et de toutes les réceptions de Péronne, était défendue contre les autres et contre elle-même peut-être par les deux plus puissants gardiens qu'ait l'honneur d'une femme : la dévotion et un grand amour. Cette Espagnole avait voué à son Dumersan une espèce de passion sauvage, héroïque, qui l'isolait, comme hypnotisée, du reste du monde. Elle vivait là comme en extase, cloîtrée dans l'adoration de cet austro Christo, comme elle disait, cet autre Christ à qui elle devait plus que la vie, puisqu'elle lui devait l'honneur.

Dolorès Herera avait connu Dumersan dans des circonstances assez tragiques, au siège de Saragosse, dans les horreurs du sac de la ville prise; et c'est en dieu sauveur que le beau colonel lui était apparu, noir de poudre et les mains sanglantes, au milieu des décombres où l'avait entraînée une bande de pillards.

Dumersan l'avait arrachée d'entre les mains

de ces brutes, la réclamant comme sa part; et, son grade ne suffisant pas à les intimider, il avait fait le coup de feu, abattu quelques hommes et le pistolet au poing conquis la jeune fille ; mais vainqueur, il avait respecté son butin, avait veillé toute la nuit, armé, sous latente oii dormait l'Andalouse, et, le lendemain, Dolorès Herera avait été rendue par lui à sa famille, de riches bijoutiers de Séville, établis à Saragosse et réfugiés depuis le siège dans un couvent des environs.

Elle était aujourd'hui M"® Dumersan de Fonvielle, la beauté citée à Péronne comme à Amiens, à Abbeville comme àDoullens,ettenait toute une ville, que dis-je, tout un département énamouré, pris à son charme. Dumersan, fastueux et vain comme tous ceux qui avaient approché l'Empereur, avait fait de l'hôtel de Méraucourt le rendez-vous de la société, éblouissant toute la contrée du menu de ses dîners et du luxe de ses fêtes... Le ménage Dumersan n'avait pas d'enfant

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