CHEZ L'UNE D'ELLES
Nous avions déjeuné chez Alice; on s'était mis à table à une heure, car le moyen d'arriver exactement, par ce froid terrible? et l'atmosphère déjà plus obscure marquait quatre heures et demie, que nous éiions encore à traîner dans le salon autour des tasses à café et des verres à liqueur, posés, au hasard, un peu sur tous les meubles.
Alice, alanguie de cette lassitude qui la fait toujours comme brisée, s'était jetée au travers d'un divan à même un écroulement de coussins, oiî sa longue robe de dentelles blanches s'évasait et flottait avec des pâleurs de linceul; ses deux petits pieds gantés de soie rose avaient laissé choir leurs mules; Jacques de Tracy, assis à l'extrémité du divan, les avait pris entre ses mains, tandis que Maxime Danfre, installé, lui, sur un pouff auprès de la belle fille étendue,
attardait ses doigts dans les mèches soyeuses et parfumées d'une brune chevelure éparse. Les longs bandeaux ondulés d'Alice que tout Paris applaudit chaque soir, étoiles et piqués de diamants opimes, avaient coulé en ruisseaux d'ombre sur ses épaules et ses bras nus; et Maxime, ce dilettante de sensations, s'y caressait lentement les doigts, tout en humant l'odeur d'encens de la nuque et des chairs nues. Alice, elle, d'une pâleur de morte avec ses grands yeux de curieuse dévorants et dévorés d'une flamme sourde, s'abandonnait à la double caresse et de ses orteils pétris et de ses cheveux maniés, silencieuse, passive; son immobilité la faisait redoutable, étrange et redoutable à la manière d'une idole dans la clair-obscur de la pièce assombrie; et sans l'éclat de ses yeux égarés, agrandis de morphine, on eût cru à quelque lugubre veillée, à quelque moderne Juliette déjà tombée aux mains des embaumeurs. Des relents de Chypre, de tabac turc et d'éther flottaient aux plis des tentures; au piano, Georges Zemiusko, le compositeur hongrois, martelait lourdement