‹ Histoire de masquesChapitre 8 sur 20 · CHEZ LUNE D ELLES · texte numérisé non relu

CHEZ LUNE D ELLES

ment dans la neige, essayant de régler son pas sur le mien,

« Étrange rencontre et plus étrange créature ! Un loup de satin noir dérobait son visage, et les boucles de sa perruque blonde me venaient à peine à l'épaule, mais ses jambes étaient fines et musclées, d'un dessin très pur; ses hanches me frôlaient en marchant, précisant peu à peu leur caresse ; son bras maintenant appuyait sur le mien et, sous le satin du loup, les yeux sollicitaient avec une insistance bizarre.

« C'était une fille. Au bout de dix minutes, je n'avais plus un doute et, chatouillé par un demi-désir, tenté par l'occasion, je l'avais prise à mon tour par la taille, et nous marchions serrés l'un contre l'autre, moi bien décidé pourtant à ne pas emmener cette créature de rencontre chez moi. Oii aller? Cette fille devait connaître des endroits; j'abordai franchement la question : « Oh ! je connais justement un «petit hôtel tout près d'ici, et bien commode, « va ! tout près d'ici , presque sur le quai, rue Gît- « le-Cœur. » Rue Gît-le-Cœur, je ne voyais pas bien ça. Cette ruelle noire et puante près de la

rue Séguier. . . un hôlel par là. . . Et puis la voix enrouée de ma conquête venait de me jeter un froid. « Mais bah ! me disais-je, les Espa- « gnôles ont encore la voix plus rauque, et la « créature paraît avoir un joli corps. Va pour la « rue Gît-le-Cœur ! »

« Mais arrivés devant le garni, une ignoble porte à claire-voie une fois ouverte au coup de sonnette de ma compagne, c'était une allée si puante et si noire, une si équivoque lanterne allumée au pied de l'escalier, que je me cabrai au seuil du coupe-gorge : « Non, faisais- « je à la créature, je n'entrerai jamais là. » Alors elle, caressante, d'une voix inénarrable : « Entre donc, va ! il n'y a pas de danger, c'est « moi le garçon de l'hôtel!... »

— On demande Madame au téléphone, venait annoncer la femme de chambre.

— Oui, c'est assez ignoble, faisait Alice en se levant.

On n'en dit pas plus long chez elle, ce jour-là.

Dans l'hôtel garni que j'habitais alors rue du Faubourg-Saint-IIonoré, j'avais fini par remarquer une cliente aux allures assez louches. Je n'étais alors qu'un pauvre étudiant en droit, peu préoccupé de l'extériorité des choses et il fallait, pour que cette femme eût attiré mon attention, qu'elle tranchât en effet violemment sur la grise uniformité des autres pensionnaires de l'hôtel.

C'était une locataire... comment dirai-je ?... intermittente... et, bien qu'elle eût sa chambre au mois, elle n'y couchait que rarement; mais en revanche il ne se passait de semaine qu'elle ne vînt s'y enfermer des couples d'heures, dans la journée et jamais seule. Elle amenait tantôt un homme, tantôt une femme,

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plusieurs femmes parfois, des amies. L'hiver, on faisait des grands feux et l'on montait du punch ; l'été, des limonades et des sodas.

A riiôlel, on avait pour elle les plus grands égards; le tenancier et sa femme en avaient plein la bouche, quand ils parlaient de M™* de Prack : elle devait solder généreusement les notes.

Ce n'était pas une fille comme je l'avais cru d'abord. A la voir rentrer toujours accompagnée, dans les premiers temps, je l'avais prise pour une vulgaire racoleuse et de la pire espèce, puisqu'elle s'adressait à toutes et à tous. Il n'en était rien et, toute réflexion faite, ce devait être une affiliée à quelque société secrète, quelque créature traquée par la police, se cachant dans Paris à travers des domiciles et sous des noms divers : femme d'anarchiste, âme d'un complot, ou peut-être tout simplement quelque voleuse faisant partie d'une bande, une de ces aventurières qui opèrent dans les grands magasins, renseignent la basse tourbe des pègres sur les bons coups à faire, et pratiquent à la fois la quête à domicile, le

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volet le recel. Et puis d'autres considérations • me requéraient : cette femme n'était peut-être après tout qu'une vicieuse, quelque anonyme de la débauche venant se délasser, dans de clandestines orgies, des ennuis journaliers d'un mari, d'un ménage et d'un intérieur bourgeois.

Bourgeoisie en tout cas cossue, car M"'' de Prack faisait relativement de grosses dépenses dans ce petit hôtel d'employés et d'étudiants pauvres : elle y arrivait toujours en fiacre, en repartait de même, et les hommes qu'elle amenait étaient en général mal vêtus, semblaient appartenir à la classe inférieure : petits chapeaux melon, longs pardessus fatigués, foulards défraîchis, mais étaient pour la plupart singulièrement lestes et désinvoltes, tournures de gymnasiarques et d'acrobates, si bien que je m'étais arrêté, en fin de compte, à l'hypothèse d'une agence théâtrale , d'une entreprise d'engagements pour des music-halls et des cirques de province, dont M"® de Prack était le représentant.

Les femmes qu'elle amenait étaient plus élégantes et, avec leurs cheveux rougis au

henné, leurs yeux faits et leur bouche touchée de fard, avaient entre elles un même air de famille, acteuses de petits théâtres ou filles de restaurants de nuit; leur verbe haut, leurs toilettes voyantes, leur gesticulation hystérique tranchaient sur le ton et les allures excessivement sobres de leur amie.

iy[me (jg Prack avait une tenue parfaite. Toujours vêtue de noir, engoncée l'hiver dans de molles fourrures, gainée Tété dans des tulles et des mousselines de soie qui l'amincissaient encore, elle dissimulait sous d'épaisses voilettes un visage singulièrement pâle, aux yeux comme gouaches de kohl entre leurs paupières meurtries, et qui n'aurait pas été sans charme sans l'importance qu'y prenait le nez un peu long. La bouche trop grande aussi déparait le visage, mais elle s'ouvrait très rouge sur de petites dents écartées et brillantes ; un peu ombrée, la bouche, à la commissure des lèvres, et ce large sourire ponctué d'imperceptibles moustaches ne manquait pas d'un certain piment. Avec sa face étroite, son menton pointu et son profil chevalin, elle ressemblait un peu à une

îong-uo sauterelle, elle en avait les mouvements à la fois saccadés et lents. M""® de Prack était très brune, et de longs cils frisés veloutaient d'une langueur obscène l'onde obscure de deux yeux dolents.

]y|me (jg Prack devait avoir un rude tempérament (les apparences le plaidaient toutefois), car, si elle n'était ni la voleuse ni l'agent dramatique qu'on pouvait supposer, elle demeurait alors un fin limier de luxure ; et, à en juger au gibier qu'elle rabattait, plume et poil, tout lui était bon.

Il m'était arrivé plus d'une fois de la coudoyer dans l'escalier de l'hôtel ; elle montait, je descendais ou vice versa, et chaque fois ça avait été de ma part des frôlements et des hardiesses de main traînant sur la rampe et tâchant d'y rencontrer la sienne, car cet énigmatique sourire ombré et ces yeux prometteurs me lancinaient; mais j'en avais été chaque fois pour mes frais. Je n'étais pas son type, il fallait le croire, et ses yeux d'une insistance si étrange ne s'étaient jamais appuyés sur les miens. Je lui en gardais pen-

dant quelque temps rancune; cette longue femme aux yeux mouillés eût été une maîtresse exquise et commode; c'eût été l'aventure et le mystère à portée de la main. Les gens de l'hôtel étaient d'un mutisme absolu sur leur locataire ; impossible d'en rien tirer. Comme je l'ai déjà dit, M""® de Prack devait être très généreuse. Dépité dans ma vanité, j'eus la vilenie de médiler pendant quelque temps le bon tour que je pourrais jouer à ma voisine, et puis je n'y songeai plus. Le hasard, ce grand maître des dénouements, devait m'aider à déchiffrer une partie de l'énigme. C'était à la fin de l'hiver; je me trouvais un soir aux Français, tout modestement au parterre, dans les derniers rangs. On jouait le répertoire, et ces chers sociétaires somnolaient; ils somnolaient même si profondément, que je n'écoutais plus du tout leur débit monotone, tout entier à la conversation chuchotée derrière moi par deux femmes, deux femmes invisibles derrière la grille remontée d'une baignoire, et voici les bribes d'entretien que je recueillais :

« Non, je n'oserai jamais ! faisait une voix. Et puis, comment quitter mon hôtel en domino? II y a la livrée. Je suis bien sûre de ma femme de chambre, mais le valet de pied et le concierge sont tout à la dévotion du marquis. Je suis surveillée, espionnée, vois-tu. Toi, il te supporte tout. — Et comme il a tort ! pouffait l'autre femme. — Le fait est que sa confiance l'honore. Non, vois-tu Lucie, il n'y faut pas penser, et Dieu sait pourtant que j'aurais aimé à aller à ce bal ! Oh ! errer, toute une nuit, libre sous le masque, coudoyer, frôler, avec la certitude de n'être jamais reconnue, toutes les luxures, tous les vices qu'on soupçonne et tous ceux qu'on ne soupçonne pas. — Oh! ça ne manque pas de saveur, et encore tu ne peux pas te douter des aventures qu'on peut rencontrer ces nuits-là. » Ici une confidence s'étouffait dans des rires, et la voix de celle qui hésitait, reprenait plus distincte : « Mais toi-même, comment fais-tu avec tes gens? Ton seigneur est jaloux? — Mais, ces soirs-là, je dîne en ville ou bien je couche chez ma mère ; et puis vraiment, tu es trop

innocente, ma petite Suzanne. Moi, vois-tu, je me passe toutes mes fantaisies. La vie est courte et je veux la vivre. Ce n'est pas bien malin pourtant, le truc de l'hôtel meublé où l'on a une chambre au mois sous un faux nom ; ainsi moi qui te parle »... L'acte était fini, les spectateurs se levaient dans un bruit de souliers remués et de fauteuils à ressort qui se relèvent; je n'en entendis pas plus, ce soir-là. Dix jours après, le maître de l'hôtel vint à mourir. L'influenza l'emportait en moins d'une semaine, et, dans le petit salon du meublé converti en chapelle ardente, c'était auprès du cadavre la veillée morne de la tenancière atterrée de la perte du mari et de l'associé. On avait fermé les volets et, clans la pièce obscure, la pauvre femme, assistée de deux parentes,, essayait de s'isoler au milieu du désarroi des gens de service et d'un départ de voyageurs, professionnellement attentive, en dépit de son chagrin, aux incessantes rumeurs de la rue et de l'hôteL Nous étions entrés, un pensionnaire et moi, présenter noseondoléancesàla veuve; les banalités d'usage avaient été dites et, un

peu gênés, nous nous taisions maintenant, ne sachant comment partir. Tout à coup, devant la porte, c'était l'arrêt d'un tiacre, une montée de pas précipités dans l'escalier, et, dans un ébouriffement d'astrakan noir, M™* de Prack s'irruait dans la pièce. M™" de Prack n'était pas seule ; une autre femme, jeune, élégante et très voilée, l'accompagnait.

C'était chez les nouvelles venues un mouvement de recul; elles ignoraient l'événement et s'effaraient devant cet appareil funèbre ; mais M™® de Prack se remettait vite. Après quelques mots et un serrement de main à la veuve : « Désolée, navrée, pauvre chère Madame! Mais pourtant un service. Oii avezvous mis mes dominos, mes perruques, tout mon attirail de déguisement? » Et, comme riiôtelière interdite avait un geste de stupeur, « C'est que Madame (et elle désignait l'inconnue), c'est que Madame m'accompagne demain au bal, et je lui prête un de mes costumes et nous voudrions l'essayer. Je vous dérange? » La veuve, les yeux soudain remplis de larmes, montrait d'un air navré une armoire , de

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l'autre côté même du cadavre; le mort était placé devant.

— « C'est très ennuyeux en effet, mais que voulez-vous? ce n'est pas de ma faute, et mon amie est très pressée. » La veuve, tout à coup redressée, était retombée sur sa chaise ; elle sanglotait maintenant en silence, les mains à plat sur ses genoux, tout le visage suppliant, mais la de Prack demeurait toujours là, sa longue figure pâle impérieuse et mauvaise. L'hôtelière faisait un effort et, prenant son trousseau de clés à sa ceinture, enjambait le cercueil, et, les jambes écartées, achevai au-dessus du mort, ouvrait l'armoire et passait à sa cliente impassible tout un amoncellement de satins, de velours et de dentelles.

Une perruque qui pendait en dehors d'un paquet faillit s'allumer à la flamme d'un cierge ; une angoisse nous étrei3^nait. « Merci», faisait ^me ^Q Prack en aplatissant d'un revers de main les camails et les robes ; puis se tournant vers sa compagne : « Allons, Suzanne, tu viens? »

< Dans vos Sensations et Sohienirs^ vou avez raconté une petite mésaventure d'écolier, pas bien méchante en elle-même, mais dont l'atTreuse impression n'a pas laissé que de me troubler. Yous savez ? l'histoire du crapaud, la soudaine apparition dans une source, oîi vous veniez de boire, d'un flasque et monstrueux batracien ! Circonstance aggravante, ^'ignoble bête avait les yeux crevés, et l'eau, que vous veniez de puiser, en prit dans votre bouche un effroyable goût de sang. C'a été, dites-vous, une des plus angoissantes impressions de votre enfance. A vous en croire, c'en est même resté le plus tenace souvenir; et cette rencontre faite il y a plus de vingtcinq ans, vous ne pouvez encore en évoquer

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la minirte sans sentir votre cœur chavirer sous vos côtes, et remonter à vos lèvres une indicible nausée de dégoût. Eh bien, moi aussi j'ai un crapaud dans ma vie, et ce crapaud est une histoire de masques; et, puisque vous les aimez et semblez en faire collection, la voilà, mon aventure de bal masqué. Je ne prétends pas qu'elle vaille les vôtres, mais elle m'a laissé, à moi aussi, une singulière impression de malaise, et rien qu'à rassembler mes souvenirs pour vous la raconter, je sens le froid de la petite mort me courir sous la peau.

— Mes compliments ! vous ne manquez pas de sensualité, faisais-je à mon interlocu- . teur.

— Penh ! vous vous moquez. Je ne suis certainement pas un grand clerc, mais j'ai mon système nerveux tout comme un autre, et sans l'avoir développé par l'éther.

— C'est dépravé que vous voulez dire?

— Dépravé, si vous y tenez. J'ai la prétention d'avoir des sensations et des idées bien à moi et, tout comme un psychologue, ces sen-

sations et ces idées, il m'intéresse parfois de les comparer à celles d'autrui; cela me r.onfirme même leur existence...

— Et leur valeur. C'est la méthode dite de contrôle. Elle a du bon.

— Vous en êtes meilleur juge que moi puisque c'est là votre métier, cher monsieur, mais revenons à mon histoire de masques. Je vous l'ai annoncée, la voici.

Décidément il n'y avait aucun moyen de l'éviter, cette histoire. Ce dialtle d'homme n'en voulait pas démordre ; je me mis donc en posture de l'écouter.

« Je ne vous dirai pas que les masques m'obsèdent. Ils ne me jettent pas comme vous dxins un état voisin de l'hallucination, et je n'ai jamais rencontré, la nuit, dans les gares, des cagoules de pénitents et des camails de moines enguirlandés de grenouilles. Vous buvez de l'absinthe? »

Et sur mon affirmation que je ne prenais jamais une goutte d'alcool, mon interlocuteur, l'air plutôt incrédule, continuait :

a Les masques néanmoins me causent une

certaine angoisse, plutôt un malaise qu'une frayeur, malaise que j'attribue, moi aussi, à une petite mésaventure d'enfant et que vous me permettrez de vous narrer.

— Mais comment donc, cher monsieur

— J'ai, comme vous, été élevé en province, mais la maison de mes parents donnait tout bonnement sur la rue. Pas de profonds ombrages autour de la demeure ; rien, comme vous le voyez, du jardin mystérieux où votre nervosité précoce s'exaspérait à écouter gémir les grands arbres bruissants.

— On ne saurait tout avoir, faisais-je un peu impatienté.

— Je n'en étais pas moins un gamin, curieux, flâneur et paresseux avec délices. J'avais un professeur, un vieil agrégé des lettres remercié par l'Université pour ivrognerie, qui venait, tous les matins, de dix à onze heures, m'ingurgiter quelques notions de latin et de grec (à dix heures, M. Trumelin était encore à jeun), et une maîtresse de piano, une demoiselle mûre, couperosée et aigrie, que trois mariages successive-

ment rompus avaient armée d'une terrible rancune contre le sexe! Dans la ville, on n'avait connu qu'un fiancé à M"® de Méhande ; car ma maîtresse de piano était noble et sans fortune, naturellement; mais M"° de Méhande s'en attribuait trois. Ce triple abandon l'autorisait à une haine corse contre les hommes, qui la lui rendaient bien. M"^ de Méhande, elle, arrivait chez nous à onze heures ; mes matinées très remplies se partageaient donc entre les explications somnolentes de mon professeur mâle et les réprimandes à ton bref et les chiquenaudes à doigts pointus de mon professeur femelle. Ainsi l'avait décrété ma famille. Mais, si mes matinées étaient prises, mes journées étaient bien à moi. Je les passais, tapi à l'angle d'une croisée de la salle à manger, le rideau de vitrage à demi relevé, les yeux ouverts sur la rue, une rue de province où il ne passait pas grand monde; et pourtant c'était tout un univers à mes yeux que cette ruelle étroite et froide et comme toujours baignée d'ombre, entre ces grands murs d'an-

ciens hôtels. Le moindre passant y devenait pour moi un événement ; c'était quelque servante du voisinage, un charretier et son tombereau comme égarés dans ce vieux quartier noble, et, plus rarement encore, quelque dame de paroisse cérémonieuse et menue, en toilette de visite, robe de soie craquante, mitaines et mantelet; et c'était tout, tout l'horizon de mon enfance quasi cloîtrée; et les heures se traînaient lourdes en dolentes et vagues songeries rythmées par les sonneries d'une chapelle voisine, la chapelle d'un vieux couvent d'Annonciades oublié dans ce quartier d'antiques demeures et d'immenses jardins. »

— « Hum ! ça sera long ! » pensai-je en moimême.

— « C'est dans cette rue morne que j'eus ma première impression de masques. Un son traînard d'orgue de Barbarie m'avait averti. C'étaient, suivis d'une trôlée de gamins, deux bohémiens montreurs d'ours, accompagnés d'une femme et de deux enfants, toute une famille loqueteuse et sordide : les hommes, la face cuivrée, presque noire, sous des cheveux

crépus et luisants; la femme, coilTée d'une marmotte d'indienne éclatante, avec un visage d'oiseau de proie comme jamais je n'en ai vu depuis.

« Tous les trois avaient de grosses lèvres tuméfiées et violettes, des anneaux d'argent aux oreilles et de grands yeux d'un émail si blanc, dans leurs faces hàlées, qu'ils avaient l'air, ces terribles yeux, de briller aux fentes d'un masque.

« Les hommes tenaient en laisse deux gros ours bruns de montagne qui se dandinaient lourdement; la femme, une courroie de cuir aux épaules, tournailla manivelle de l'orgue, tandis que les deux enfants, haut perchés sur des échasses, pirouettaient et valsaient avec des grâces de jeunes singes, la petite fille inquiétante dans une misérable jupe de tulle rose, le torse engoncé de lainages et les chevilles emprisonnées dans deux jambes de pantalon

« C'était hideux et grotesque. Les gamins du quartier avaient fait cercle et, un peu effarés, se reculaient à chaque pas des ours dansant;

la petite fille les pourcliassait en valsant sur elle-même, activant leiu' i'uiie de l'oITre de sa sébille; il n'y pleuvait pas grands sous ; personne ne se montrait aux fenêtres et, las de leur parade inutile, un des hommes dispersait les gamins en lançant sur eux un des lourds animaux muselés. Mais, entre temps, la femme au masque de chouette s'était approchée de la croisée où j'observais, et, collant son atTreuse face noire à la vitre, baragouinait je ne sais quoi d'une voix rauque, qui me fit soudain l'apercevoir.

<( L'apparition avait été si brusque que je dégringolai de ma chaise en poussant un cri; je courais me réfugier à la cuisine dans les jupes des bonnes. Toute la nuit je vis grimacer dans mes rideaux des faces aux grosses lèvres bleuâtres et comme trouées, à la place des yeux, d'aveugles regards blancs : ce fu^ ma première apparition de masques,.

— Et votre aventure de bal masqué? demandai-je, un peu nerveux.

Il abusait vraiment, le cher monsieur!

— Mon aventure de bal? La voici ; ce n'est

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qu'une impression, elle sera courte. J'iiabitais alors au quartier Latin, et comme tous les étudiants,pendant le carnaval, nous suivions les bals de Bullier, BuUier qui va disparaître et qui n'était pas encore devenu, pendant les jours g^ras, le rendez-vous de je ne sais quelle tourbe infâme. Nous étions toute une bande d'amis, d'étudiants en droit et en médecine» et nous avions arrêté le projet de faire une entrée en costumes à Bullier, entre une heure et deux, après avoir couru les cafés. On devait amener sa maîtresse, en tout cas en avoir une, sinon attitrée, tout au moins pour la nuit. Le café de la Source, sur le boulevard Saint-Michel, avait été pris comme lieu de rendez- vous général ; on devait s'y retrouver tous à minuit.

« Tout fier dans un pierrot de satin noir flambant neuf, les boutons remplacés par des bouquets de violettes de Parme, une invention de mon amie, délicieuse en arlequine mauve et jaune, je me trouvais, cette nuit de mardi gras, à la Source, dans la salle du fond, déjà bondée de masques, de costumes, des dégui-

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Bements les plus osés, les plus extravagants. . . ; il y avait ce soir-là des piles de soucoupes sur toutes les tables, et des cris, et des boniments, et, à chaque entrée d'un nouveau costume, des bans et des lazzis. II y avait aussi là des gorges blanches, des nuques ambrées, des bras poudrerizés et charnus, mais tous nous avions gardé nos masques; le plaisant était justement de se reconnaître, de s'intriguer.

« J'étais assez énervé, grisé de bruit, de folie et aussi de liqueurs : tout à coup, au milieu des loups de satin, des faux-nez, des fausses barbes et des cagoules de moines, un masque, un masque de carton imitant à s'y méprendre le visage humain, mais quel visage ! Yeux jamborii:4s sans cils, lèvres en bourrelets épaisses et saignantes, joues d'un rose de cicatrice et, chose hideuse, pas de nez : une tête camuse et ricaneuse, au sourire figé découvrant les gencives, mais surtout l'horreur de ce nez absent dans cette face rosàtre, donnant l'impression d'une tête d'écorché...

C'était si hideux et si réussi que je ne pus

retenir un cri d'admiration. Le masque s'était assis presque vis-à-vis de nous ; l'horreur qu'il m'inspirait était telle que je ne pouvais en détacher mes yeux; ma maîtresse était comme moi : je sentais tout son corps frémir. Cette horreur tournait bientôt à l'énervement, à l'angoisse. Le rose honteux de ce masque m'obsédait, si bien que, n'y pouvant tenir : « Assez ! ôte ton masque ! » criai-je à la face de carton. Et comme l'homme uen faisait rien, d'une main horripilée, devenue hardie, je fis le geste de le démasquer.

« Mes doigts touchaient de la chair... Ce fut un malaise atroce, une minute d'affreuse défaillance; le masque n'était pas un masque, c'était le vrai visage de ce malheureux ; il sortait de l'hôpital.

— C'est en effet, concluais-je, une assez curieuse impression de masque.

Pour iW" Marguerite Moréno.

Enlr'acte. — L'orchestre Colonne venait d'exécuter en sourdine, du fin bout de l'archet, toute cette délicieuse partie du Sommeil de Faust, le Chœur des Esprits et la Danse des Sylphes. Encore tout entier sous le charme de cette hallucinante musique, et peut-être un peu cruellement tombé du haut de mes rêveries esthétiques dans le prosaïsme et le brouhaha d'un entr'acte, je prenais à partie mon voisin de fauteuil, l'électricien Forsller, et croyais me soulager dans cette facile boutade :

« Avouez, cher monsieur, que Berlioz a bien fait de naître en 1803. Né hier, il eût indubitablement mis en symphonie Félectrophore, le câble sous-marin ou quelque autre

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phonographe ; et sans ce ridicule et nauséeux romantisme, dont il est visiblement imprégné et pourri, nous n'applaudirions pas aujourd'hui la trois cent quatre-vingtième et quelque audition de sa Damnnlion. La science moderne a tué le Fantastique et avec le Fantastique la Poésie, monsieur, qui est aussi la Fantaisie : la dernière Fée est bel et bien enterrée et séchée, comme un brin d'herbe rare, entre deux feuillets de M. de Balzac; Michelet a disséqué la Sorcière et, les romans de M. Verne aidant, dans vingt ans d'ici, pas un de nos neveux, pas un, en entendant la Danse des Sylphes, n'aura le petit accès de nostalgie légendaire qui me fait divaguer.

— Mais d'une façon charmante, monsieur, et très aimablement.

— Eh ! je vous crois, Monsieur, je suis de la vieille école. La fonte des balles m'impressionne encore dans le Freijschutz, ipoi. Oui, ceci tuera cela. Hélas ! cela a tué ceci. Nous n'avons plus un brin d'illusion dans la tète, mon cher monsieur. Un traité de mathématiques spéciales à la place du cœur, des besoir^s

de goret à Tenlour du ventre, des martingales et des tuyaux de courses dans l'imagination avec un mouvement d'horlogerie dans le cerveau, voilà l'homme que nous ont fait les progrès de la science ! Si nous souffrons encore un peu, nous autres, c'est que le vieil imbécile emballé et gobeur, le troubadour, l'article 1830, comme ricanent les modernes, se défend et se débat en nous ; mais patience, il agonise. Dans dix ans d'ici, on n'en entendra plus parler : tous bâtis sur le même modèle, utilitaires, sceptiques et ingénieurs. Ah ! le grand Pan est mort, et vous êtes du nombre de ceux qui Font tué, oui, vous, monsieur l'électricien, vous êtes un des assassins de la Fantaisie avec votre horrible manie d'expliquer tout, de tout prouver, et auprès de vous le savant Coppelius, oui, l'affreux Coppelius lui-même, l'homme aux poupées de cire, est presque un honnête homme, ou du moins je l'estime relativement pour tel.

— Et ledit Coppelius, si j'ai bonne mémoire, avait quelque peu escamoté la raison de l'étudiant Hoffmann ; or je vous ferai observer

que jusqu'ici du moins je n'ai pas le moindre petit cas d'aliénation mentale sur la conscience.

— Je crois bien ! Vous la supprimez, vous, la Folie, la Folie, cette dernière citadelle où un homme d'esprit, à terme de patience, pourrait encore se retrancher !

— Je supprime la Folie?.. Enchanté de l'apprendre, encore un rare et nouveau mérite..

— Vous la supprimez, oui et non. Mais enfin vous l'analysez, vous l'expliquez, la déterminez, la localisez... vous la guérissez au besoin, et par quels moyens I par l'électricité et la thérapeutique. Vous avez tué le Fantastique, monsieur.

— Ah çà, faisait M. André Forlster en changeant subitement de ton., à demi tourné vers moi, est-ce sérieusement que vous parlez? Oii avez-vous pris que nous ayons tué le Fantastique, et que ce cher seigneur ait disparu de nos mœurs !.. Mais jamais, jamais à aucune époque, même au moyen âge, où la mandragore chantait tous les minuits sous l'affreuse rosée dégouttant des gibets, jamais le Fantas-

tique n'a fleuri, sinistre et terrifiant, comme dans la vie moderne ! Mais nous marchons en pleine sorcellerie, le Fantastique nous entoure ; pis, il nous envahit, nous étouffe et nous obsède, et il faut être aveugle ou bien de parti pris pour ne pas consentir à le voir.

— Oui, je sais, l'hypnotisme, le magnétisme, la' suggestion et l'hystérie, les expériences de Charcot à la Salpêtrière, les demoiselles échevelées, qui s'arc-houtent sur les mains et font aimablement cerceau sous le fallacieux prétexte qu'on leur a passé dans l'œil un reflet de cuiller, les actes de somnambulisme à tant l'heure, et les grands écarts de M"'®^ Donato. Moi, j'aime mieux les possédées, les religieuses de Loudun et les con- Yulsionnaires de Saint-Médard ; du moins le décor y était.

— Et vous êtes pour le décor?

— Absolument. Ces tombes au clair de lune, ce ciel brumeux d'hiver, et, au-dessus de ces torsions et de ces pâleurs. de damnées, la bataille éternelle des nuages et les cônes noirs des cyprès agités par le vent... cela vous

prenait au moins les neifs, et l'imagination y trouvait son compte. Et le moindre petit exorcisme, quelle mise en scène ! Au lieu qu'aujourd'hui, quoi! une pauvre petite salle d'hôpital crépie à la chaux, bien nette et bien froide, une fenêtre sans rideaux et, jetée au travers d'une table moderne, une malheureuse de Saint-Lazare, préalablement abrutie de morphine, nue jusqu'à la ceinture, et tout autour de cette viande de femme, des messieurs décorés, professeurs à la Faculté, et des messieurs non décorés, internes et curieux. Manquent absolument de tenue, les possédées modernes; aucune autorité.

— Manquent surtout de clair-obscur d'église, de reflet de vitrail et de musique d'orgue. Avouez que vous regrettez les Tony Johannot !

— Certes, je les regrette.

— Très pittoresques, en effet, et parfois émouvants : mais quel obstiné vous faites ! Si vous vouliez vous en donner quelque peu la peine, savez-vous qu'à part les gibets, les herbes onduleuses et les croix de cimetière, vous vous convaincriez, et très facilement,

que nous marchons en pleine vie moderne au milieu de damnés, spectres à tête humaine et autres épouvantements, que nous frôlons tous les jours des goules et des vampires ; mais vous à qui je parle, vous comptez, je tiendrais le pari, trois ou quatre sorcières parmi vos connaissances. Je connais, moi, deux égrégores et je pourrais ici, dans cette salle du Chàtelet, vous désigner et vous nommer plus de quinze personnes absolument défuntes, dont les cadavres ont l'aspect, très vivant

— Vous vous moquez. Monsieur.

— Pas plus que vous,' je pense. Donnezvous seulement la peine de regarder autour de vous; nous sommes ici en pleine assemblée de sabbat sabbatant, et je mets en fait que, tous les soirs, chaque salle de spectacle parisienne, celle de l'Opéra et des Français en tête, est un rendez-vous des mages nécromans.

— Monsieur, il est un terme à certaines plaisanteries.

— Et j'y mets un terme, en efTet. Faitesmoi donc le plaisir de prendre cette jumelle

et de suivre la direction que je vais lui donner. Là-bas^ au balcon, ces trois femmes élég-antes en veste de peluche, en chapeau Directoire, trois demoiselles évidemment. Regardez-moi ces pâleurs de craie, ces yeux noircis de kohl, et comme une plaie vive ouverte en pleine chair, dans ces faces de trépassées, la tache écarlate des lèvres archi-peintes. Ne sont-ce pas de véritables goules, de damnables cadavres échappés du cimetière et vomis par la tombe à travers les vivants, fleurs de charnier jaillies pour séduire, envoûter et perdre les jeunes hommes ? Quel sortilège émane-t-il donc de ces créatures, car elles ne sont même pas jolies, ces fripeuses de moelles, plutôt effrayantes avec leur teint mortuaire et leur sourire sanguinolent. Hé bien, vous voyez la plus mince : un de mes amis s'est tué pour elle ; elle a déjà mangé trois écuries de courses et leurs propriétaires, et met en ce moment à mal Bompard, le gros banquier de la rue des Petits- Champs; les autres sont à l'avenant. Le comte de Santiego, mari d'une délicieuse jeune femme, la plus jolie peut-être de la colonie

LANTERNE MAGIQUE îfô

espagnole et, de plus, père de deux adorables Murillo blonds, est en train de se ruiner pour Irma, la plus vieille. Par quel borrible secret de luxure cette femme le tient-elle ? Tenez, elle m'a reconnu et nous sourit de son sourire de goule, tout humide de sang.

Voulez-vous maintenant lire un conte d'Hoffmann? Regardez-moi là-bas, dans l'avant-scène de droite ; voyez-vous la belle M'"'' G... : détaillez-moi ces yeux à prunelle de cristal et ce teint luisant de porcelaine ! Les cheveux sont en soie et les dents en vraie nacre, comme celles des poupées. Elle est émaillée, dit-on, jusqu'au nombril, à cause des robes de bal, et dit : « Papa, maman, et bonjour, Excellence », grâce à des corsages à ressorts articulés. Produit d'exportation, elle vient d'Amérique, sait manier l'éventail, plonger la révérence, battre de la paupière et semble respirer comme une personne naturelle : Vaucanson est dépassé. N'est-ce pas l'Olympia du docteur Goppelius? Et si un mécanisme n'anime pas, en effet, ce mannequin de parade, quelle sorte d'âme intermé-

se HisToinRS de masques

diaire et vague peut bien habiter ce corsage? Tenir entre ses bras cetle Sidonie tournante, heurter ses Jèvres au froid de ces lèvres de cire, cette idée-là ne vous fait pas frémir?

Fouillez un peu du bout de la lorgnette le clair- obscur de ces baignoires : ces narines vibrantes, ces pâleurs de linge, ces prunelles hallucinées, ces mains exsangues posées au rebord de velours rouge et tourmentant, nerveuses et fébriles, le flacon de sels ou l'éventail, ce sont les grandes dames mélomanes du monde,., de la haute Banque et de la Sucrerie : toutes morphinées, cautérisées, dosées, droguées de romans psychothérapiques et d'éther : médicamentées, anémiées, androgynes, hystériques et poitrinaires; ce sont les possédées de la nouvelle et jeune aristocratie 1

Je vois là-haut, dans une seconde loge, une petite femme honnête et fraîche comme une rose, qui ne manque pas une exécution capitale. Je la connais et je la reconnais : elle était à Marchandon, elle était à Gamahut; l'été du crime de la rue Montaigne, on l'a vue venir

LANTERNE MAfiTOUE 57

huit jours de suite place de la Roquette, pour ne pas manquer celle de Pranzini : une véritable fête. C'est d'ailleurs une petite femme exquise, mais voilà vingt ans qu'elle adore les assassins, et tressaille d'une volupté profonde en voyant choir une tête coupée. Toujours jeune d'ailleurs et comme gardée fraîche par la vue du sang ! Jusqu'où peut conduire la soif de frissons nouveaux ! Les sorcières aussi passaient au moyen âge pour être très friandes du sang des suppliciés.

Là-bas, à trois rangs de fauteuil derrière nous, ce grand gaillard à fortes moustaches rousses, à torse d'écuyer, a une spécialité : il n'aime que les femmes phtisiques; toutes ses maîtresses meurent dans l'année. L'amant des condamnées, nous lui devons la meilleure comédie de M. Jules Lemaître ; ce cas d'amour bizarre a son classement à part dans la démonialité.

Enfin, je vois quelque part, une très jolie brune, que je ne vous désignerai pas, car elle est mon amie, que la Sainte Inquisition, en 45 et 1600, eût bel et bien rouée vive et brûlée...

îiS HlSTOir.ES I)K MASQUES

En l'an de grâce 1891, elle va et vient, opère en pleine liberlé. Cette jolie femme en est à sa quatrième expérience; trois maris sont déjà décédés à la peine, et trois gaillards : un lieutenant de louveterie et deux capitaines de l'armée très active, dont un de cuirassiers; en deux ans de ménage, n i, ni, fini : vidés, fripés jusqu'aux moelles, la poitrine rentrée, les jambes flageolantes : des pantins cassés... Elle, toujours grasse, rose et bien portante, hérite de leurs rentes et, je suppose, de leur santé : ils fondent comme cire dans son alcôve... Le quatrième se défend encore, mais il est déjà bien entamé. Avez-vous lu dans les Contfs drolatiques de Balzac un fabliau appelé le Succube? Sous les Valois, il n'en fallait pas moins à une femme de bien pour être conduite en chemise place de Grève.

Mais pardon, cher monsieur, la musique commence. Monsieur, bien obligé.

UN CRIME INCONiNU

Pour Antonio de La Gandarek

« Préservez-nous, Seigneur, de la chose effrayante qui se promène la nuit. »

1,E ROI David.

« Ce qui peut se passer dans une chambre d'hôtel ineublé une nuit de mardi g^ras, non, cela dépasse tout ce que l'imagination peut inventer d'horrible ! » Et, s'étant versé de la chartreuse plein son verre, un grand verre à soda, de Romer vidait ce verre d'un trait et commençait :

« C'était il y a deux ans, au plus fort de mes troubles nerveux. J'étais g-uéri de l'éther, mais non des phénomènes morbides qu'il eng-endre, troubles de l'ouïe, troubles de la vue, angoisses nocturnes et cauchemars : le solfa-

60 HISTOiai<:S DE MASQUIiS

nol et le bromure avaient déjà eu raison de pas mal de ces troubles, mais les angoisses néanmoins persistaient. Elles persistaient surtout dans l'appartement que j'avais si longtemps habité avec elle, rue Saint-Guillaume, de l'autre côté de l'eau, et oii sa présence semblait avoir imprégné les murailles et les tentures de je ne sais quel délétère envoûtement : partout ailleurs mon sommeil était régulier, mes nuits calmes, mais à peine avaisje franchi le seuil de cet appartement que l'indéfinissable malaise des anciens jours corrompait l'atmosphère ambiante autour de moi ; d'irraisonnées terreurs me glaçaient et m'étoulTaient tour à toui. C'étaient des ombres bizarres se tassant hostilement dans les angles, d'équivoques plis dans les rideaux et les portières tout à coup animées de je ne sais quelle vie effrayante et sans nom. La nuit, cela devenait abominable; une chose horrible et mystérieuse habitait avec moi dans cet appartement, une choss invisible, mais que je devinais accroupie dans l'ombre et me guettant, une chose ennemie dont je sentais parfois le souflle

RECIT D UN BUVEUll D liTHER 61

passer sur mon visage, et presque à mes côtés l'innomable frôlement. C'était une sensaUon affreuse, messieurs, et s'il me faillait revivre dans ce cauchemar, je crois que j'aimevais mieux... mais passons...

« Donc j'en étais arrivé à ne plus pouvoir dormir dans mon appartement, à ne plus pouvoir même l'habiter et, en ayant encore pour une année de bail, j'avais pris le parti d'aller loger à l'hôtel. Je ne pouvais toutefois m'y tenir en place, quittant le Continental pour l'hôtel du Louvre, et l'hôtel du Louvre pour d'autres plus infimes, dévoré d'une tracassante manie de locomotion et de changement.

« Comment, après huit jours passés au Terminus, dans tout le confort désirable, avais-je été amené à descendre dans ce médiocre hôtel de la^rue d'Amsterdam, hôtel de Normandie, de Brest ou de Rouen, comme ils s'intitulent tous aux abords de la gare Saint-Lazare!

« Etait-ce le mouvement incessant des arrivées et des départs qui m'avait séduit, fixé là plutôt qu'ailleurs?... Je ne saurais le dire,.. Machambre, une vaste chambre éclairée

d2 HISTOHir.S DR MASQUES

de deux fenêtres et située au second, donnait justement sur la cour d'arrivée de la place dr Havre. J'y étais installé depuis trois jours, depuis le samedi gras, et m'y trouvais fort bien.

« C'était, je le répète, un hôtel de troisième ordre, mais de fort honnête apparence, hôtel de voyageurs et de provinciaux, moins dépaysés dans le voisinage de leur gare que dans le centre de la ville, un hôtel bourgeois, d'un soir à l'autre vide et pourtant toujours plein.

« D'ailleurs, peu m'importaient les visages rencontrés par l'escalier et les couloirs, c'était là le moindre de mes soucis ; et cependant, en rentrant ce soir-là vers les six heures dans le bureau de l'hôtel pour y prendre ma clef (je dînais en ville et rentrais me changer), je ne pouvais m'empêcher de regarder plus curieusement qu'il n'eût fallu les deux voyageurs qui s'y trouvaient.

« Ils venaient d'arriver ; un nécessaire de voyage en cuir noir était posé à leurs pieds, et, debout devant le bureau du gérant, ils discutaient le prix des chambres.

« — C'est pour mie nuit, insistait le plus grand des deux, qui paraissait aussi le plus âgé ; nous repartons demain, -la première chambre venue fera l'affaire. » — « A un lit ou à deux lits ? » demandait le gérant. — « Oh ! pour ce que nous dormirons, nous nous coucherons à peine, nous venons pour un bal costumé. » — « Donnez à deux lits », intervenait le plus jeune. — « Bon ! Une chambre à deux lits, vous avez cela, Eugène ? » et le gérant interpellait un des garçons qui venait d'entrer, et après quelques pourparlers : « Mettez ces messieurs au 13, au second ; vous serez très bien là, la chambre est grande ; ces messieurs montent? » Et sur un signe que non des deux étrangers : — « Ces messieurs dînent? nous avons la table d'hôte. » — «Non, nous dînons dehors, répondait le plus grand, nous rentrerons vers onze heures nous costumer, qu'on monte la valise. » — « Et du feu dans la chambre ? » demandait le garçon. — « Oui, du feu pour onze heures. » Ils avaient déjà les talons tournés.

« Je m'aperçus alors que j'étais resté là

béant, mon bougeoir allumé à la main, à les examiner ; je rougissais comme un enfant pris en faute et montais vite à ma chambre; le garçon était en train de faire les lits de la chambre à côté, on avait donné le 13 aux nouveaux arrivés et j'occupais le 12 ; nos chambres étaient donc contiguës, cela ne laissait pas de m'intriguer.

« En redescendant par le bureau, je ne pouvais m'empècher de demander au gérant quels étaient les voisins qu'il m'avait donnés. « Les deux hommes au nécessaire? m'était-il répondu, ils ont rempli leurs bulletins, voyez ! » et d'un coup d'œil rapide je lisais : Henri Desnoyels, trente-deux ans, et Edmond Chalegrin, vingt-six ans, résidence Versailles, et tous les deux bouchers.

« Bien élégairts d'allures et de vêtements, malgré leurs chapeaux melon et leurs pardessus de voyage, mes deux voisins de chambre, pour des garçons bouchers ; le plus grand m'avait paru soigneusement ganté avec, dans toute sa personne, un certain air de hauteur et d'aristocratie. Il y avait d'ailleurs

RÉCIT D UN BUVRl'R D ÉTHER 65

comme une certaine ressemblance entre eux : mêmes yeux bleus d'un bleu profond ef presque noir, long fendus et long ciliés, et mêmes longues moustaches roussâtres soulignant le profil heurté; mais le plus grand, beaucoup plus pâle que l'autre, avec quelque chose de las et d'ennuyé,

« Au bout d'une heure je n'y songeais déjà plus, c'était soir de mardi gras et les rues braillaient, pleines de masques. Je rentrai vers les minuit, montai dans ma chambre; déjà à moitié dévêtu j'allais me mettre au lit quand un bruit de voix s'élevait dans la pièce à côté ; c'étaient mes bouchers qui rentraient.

u Pourquoi la curiosité, qui m'avait déjà mordu dans le bureau de l'hôtel, mereprenaitelle, irraisonnée, impérieuse ? Malgré moi je prêtai l'oreille. « Alors tu ne veux pas te costumer, tu ne viens pas au bal, stridait la voix du plus grand ; c'était bien la peine de nous déranger ; qu'est-ce que ^ ^« ? es-tu malade ? » Et l'autre gardant le silence. « Tu es saoul, tu as encore bu ? » reprenait le plus âgé. Alors la voix de l'autre répondait, empà-

tée etdolenle *. « C'est ta faute, pourquoi m'aS' tu laissé boire ? je suis toujours malade quand je bois de ce vin-là. — Allons, c'est bon, couche-toi, brusquait la voix stridente , attrape ta chemise. » J'entendis crier la serrure du nécessaire qu'on ouvrait. « Alors, toi, tu ne vas pas au bal ? » traînait la voix de l'ivrogne. — « Beau plaisir d'aller courir seul les rues en costume ; moi aussi, je vais me coucher. » Je l'entendais bourrer rageusement de coups de poing son matelas et son oreiller, puis c'étaient des chutes de vêtements à travers la chambre; les deux hommes se déshabillaient; j'écoutais haletant, venu pieds nus à côté de la porte de communication ; la voix du plus grand reprenait dans le silence : « Et de si beaux costumes, si c'est pas malheureux! » Et c'était un bruissement d'étoffes et de satins froissés.

« J'avais approché un œil du trou de la serrure ; ma bougie allumée m'empêchait de faire chambre noire et de rien distinguer dans la pièce voisine, je la soufflai : le lit du plus jeune se trouvait juste en face ma porte. Tom-

RÉCIT d'un buveur D ÉTHER 67

bé sur une chaise adossée au lit, il se tenait là sans mouvement, extraordinairement pâle et les yeux vagues, la tête glissée du dossier de la chaise et ballant sur l'oreiller ; son chapeau était à terre, et, le gilet déboutonné, le col de sa chemise entr'ouvert, sans cravate, il avait l'air d'un asphyxié. L'autre, que je n'aperçus qu'après un effort, rôdait en caleçon et en chaussettes autour de la table encombrée d'étofîes claires et de satins pailletés. « Zut ! faut que je l'essaie ! » éclatait-il sans se préoccuper de son compagnon ; et, se campant droit devant l'armoire à glace dans sa sveltesse élégante et musclée, il enfihiit un long domino vert à camail de velours noir, dont l'effet était à la fois si horrible et si bizarre que je dus retenir un cri, tant je fus émotionné.

«Je ne reconnaissais plus mon homme, comme grandi dans cette gaine de soie vert pâle, qui l'amincissait encore, et le visage reculé derrière un masque métallique, sous ce capuchon de velours sombre. Ce n'était plus un être humain, qui ondulait, mais la chose horrible et sans nom; la chose d'épou-

vante, dojil la présence invisible empoisonnait mes nuits de la rue Saint-Guillaume, avait pris forme et vivait dans la réalité.

« L'ivrogne, du coin de son lit, avait suivi la métamorphose d'un regard égaré; un tremblement l'avait saisi et, les genoux entre-choqués de terreur, les dents serrées, il avait joint les mains d'un geste de prière et frissonnait de la tête aux pieds. La forme verte, spectrale et lente, tournait, elle, en silence, au milieu de la chambre, à la clarté de deux bougies allumées ,et, sous son masque, je sentais ses deux yeux effroyablement attentifs ; elle finissait par aller se camper droit devant l'autre, et les bras croisés sur sa poitrine, elle échangeait avec lui sous le masque un indicible et complice regard ; et voilà que l'autre, comme pris de folie, s'écroulait sur sa chaise, se couchait à plat ventre sur le parquet et, cherchant à étreindre la robe entre ses bras, il roulait sa tête dans les plis, balbutiant d'inintelligibles paroles, l'écume aux dents et les yeux révulsés,

» Quel mystère pouvait-il exister entre ces

RÉCIT d'un buveur d'ÉTHER C9

deux hommes, quel irréparable passé venait d'évoquer aux yeux de ce fou cette robe de spectre et ce masque glacé ? Oh ! cette pâleur et ces mains tendues de supplicié, se traînant en extase dans les plis déroulés d'une robe de larve; oh! cette scène du sabbat dans le décor. banal d'une chambre meublée! Et tandis qu'il râlait, lui, avec le trou noir d'un long cri étranglé dans sa bouche grande ouverte, la forme, elle, se dérobait, reculait sur elle-même, entraînant sur ses pas l'hypnose du malheureux vautré à ses pieds.

« Combien d'heures, de minutes durait cette scène?La Goule maintenant s'est arrêtée, elle a posé sa main sur le front et le cœur de l'homme évanoui à ses pieds, puis, le prenant entre ses bras, elle vient de le rasseoir près du lit sur la chaise. L'homme est là sans mouvement, bouche béante, les yeux clos, la tête renversée : la forme verte est maintenant penchée sur le nécessaire. Qu'y cherche-t-elle avec cette ardeur fébrile, à la clarté d'un des flambeaux de la cheminée? Elle a trouvé, car je ne la vois plus, mais je l'entends remuer

des flacons au-dessus de la cuvette, et une odeur bien connue, une odeur qui me prend au cerveau et me grise et m'énerve, se répand dans la chambre : une odeur d'éther. La forme verte reparaît, se dirige à pas lents, toujours muette, vers l'homme évanoui. Que portet-elle avec tant de précautions dans ses mains?... Horreur! c'est un masque de verre, un masque hermétique sans yeux et sans bouche, et ce masque est rempli jusqu'aux bords d'éther, de liquide-poison : la voici qui se penche sur l'être, là, sans défense, offert, inanimé, lui applique le masque sur la face, l'y noue solidement avec un foulard rouge, et comme un rire lui secoue les épaules sous son capuchon de velours sombre : « Tu ne parleras plus, toi », m'a-t-il semblé l'entendre murmurer.

« Le garçon-boucher maintenant ée déshabille, vague en caleçon à travers la chambre, son affreuse robe ôlée ; il reprend ses vêtements de ville, enfile son pardessus, ses gants de peau de chien de clubman et, le chapeau sur la tête, il range en silence, un peu flévreu-

sèment peut-être, les deux costumes de mascarade et ses flacons dans le nécessaire aux fermoirs nickelés, il allume un londrès^ prend la valise, son parapluie, ouvre la porte et sort... Et je n'ai pas poussé un cri, je n'ai pas sonné, je n'ai pas appelé.

— Ef tu avals rêvé comme toujours, disait de Jacquels à de Romer. — Oui ! j'avais si bien rêvé, qu'il y a aujourd'hui à Villejuif, à l'asile des fous, un éthéromane incurable, dont on n'a jamais pu établir l'identité. Consultez plutôt son livre d'entrée : trouvé le mercredi 10 mars, à l'hôtel de... rue d'Amsterdam, nationalité française, âge présumé vingt-six ans, Edmond Ghalegrin, nom présumé. »

MANUSCRITS D'UN NEURASTHÉNIQUE

A Henry Bataille.

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