AU NOM DE LA TRÈS SU TRINITÉ, PÈRE, FILS ET S! ESPRIT. AINSI SOIT-IL
’AN de grace mil sept cent vingt quatre, le seizième du mois
d'août et suivants, Nous humbles Frères Jean Ange Colomby prieur de la chartreuse de Lyon visiteur ordinaire de la province de chartreuse, et Aimé Guilliot prieur de la chartreuse du Reposoir pris pour adjoint.
Si nous avons différé près de cinq ans la grande visite de la maison de nos moniales de Mélan, ce n'a pas été notre faute, puisque tout le temps que la contagion a régné en France, les passages n'étaient pas libres en Savoye, comme ailleurs ; mais si ce retardement forcé a été, pour nous un sujet d’affliction et d'inquiétude, nous en avons été dédommagés par la situation consolante ou nous avons trouvé cette sainte communauté.
Le Seigneur en a pris un soin plus particulier lorsque la présence des visiteurs lui a manqué, présence toujours inutile si Dieu ne conserve lui même le troupeau qu'il a confié à la vigilance de ses ministres. C’est en vain que veillent les sentinelles, une maison Religieuse n’est en sureté qu'autant que le Seig. la garde : nous le voyons qu'il a gardé cellecy, et c'est à luy qu'est duë, la gloire du bon ordre qui y règne.
La V. M. Marie Pérone Du Boin prieure est l'instrument dont Dieu se sert depuis plusieurs années pour maintenir parmi ses épouses cette pureté de cœur, ces affections saintes, ces désirs du salut, en un mot cette beauté intérieure qui fait la gloire du Roy des Roys. Le dehors repond parfaittement aux dispositions heureuses que nous avons aperceües dans l’intérieur de toutes ses Vierges.
Les franges d’or, qui sont le symbole de la charité, leur servent d'ornement. Tout est paisible dans leur société : — Une union charmante les lie toutes ensemble ; point de division, point de murmures, point de jalousie, et toute leur émulation ne tend qu'a se porter à l’envy les unes des autres à l’accomplissement de tout leur devoir, quoyqu'il soit assez
étendu, et qu'il renferme plusieurs différentes obligations, aucune ne leur échappe, persuadées que la véritable perfection ne néglige rien, et que la crainte amoureuse d'une chaste épouse doit la rendre attentive à tout ce que l'époux céleste demande de sa fidélité. Le portrait que nous faisons de cette St assemblée de Vierges tire tous ses avantages de la sage conduite de la mère prieure : Elle montre l'exemple, et parce que les brebis n’aperçoivent rien dans leur digne supérieure qui ne soit édifiant, elles tachent de s'y conformer, ce qui les y engage, c'est, outre l’exemple qui frappe leurs yeux, un caractère de douceur dont il est accompagné auquel il n’est point de cœur qui puisse se refuser. Quelle vive (s'écrient-elles toutes) cette bonne Mère, quelle vive, et quelle nous gouverne longtems, ce sont là, nos vœux ; et affin qu’elle n’y mette pas obstacle par son zèle sans ménagement pour son aâge et pour sa santé, nous l’exhortons de ne pas se prodiguer et d'être plus indulgente à son égard, affin que la lampe qui éclaire cette St Maison puisse plus longtemps conserver cette lumière qui fait la joye de toute la communauté, et affin que cette lumière ne perde rien de son éclat, cette bonne mère a reconnu sa coulpe, sçachant que c'est sous le voile de l'humilité que les vertus se maintiennent toujours brillantes : nous luy avons enjoint les litanies de la S' Vierge, outre ce qui luy a été prescrit dans la récitation du scrutin, et sans égard à la demande qu'elle nous a fait d’être déchargée de son employ, nous Île lui avons continué sous le bon plaisir de l'ordre et de nôtre Révérend Père.
La crainte du Seig' est-elle un trésor pour la digne mère, les filles désireuses de l’imiter travaillent tous les jours à acquérir les richesses du salut; rien n'échappe à leur attention, et afin que le commerce du monde et la veuë des créatures ne l’interrompe pas, les parloirs sont abandonnés de la pluspart, et elles se sçavent bon gré du voile sacré quelles portent, tout leur désir étant de se dérober à la présence de tous les objets humains. Point d'empressement de voir, n’y d’être veuës, persuadées que la mort entre par les fenêtres, et qu’un regard indiscret, un coup d'œil peu precautionné déplait si fort à l’Epoux céleste, qu’il s’en plaint à son épouse dans le cantique des cantiques. Une œillade à laquelle vous vous êtes, ma chère sœur, mon épouse, livré inconsidérément, ma percé le cœur. Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, in uno oculorum tuorum. En effet pour peu
de liberté qu'on donne à sa veuë, tout l’intérieur en est dérangé ; cependant c'est du règlement de cet intérieur que dépend la perfection d'une âme qui s’est consacrée à Dieu ; aussy l'Apôtre nous exhorte-t-il à nous renouveller tous les jours dans l'esprit et dans le cœur ; c'est ce que pratiquent ses Vierges, n'ayant d'autre veuëé que de plaire à Dieu, et de se conserver à ses yeux dans cette intégrité parfaite de corps et d'esprit : elles employent tout pour cela, l’assiduité au chœur jour et nuit, l'exactitude à l'oraison, la pratique de l'observance, le renoncement à la propre volonté sont les moyens dont elles se servent pour se rendre agréables à leur époux : Est-il doux et humble de cœur, elles tachent de l'imiter, s’entrainant les unes et les autres, et se prevenant réciproquement par toutes les marques d'une charité officieuse. Tout est commun parmi elles, et chacune n'a rien qui ne soit à sa compagne.
Point de superflu, rien qui ne sympathise avec le vœu de pauvreté ; contentes d’un nécessaire qui n'a rien de trop, elles vivent tranquiles. Tel est le caractère de ces bonnes anciennes dont le zèle augmente tandis que leur forces diminüent. Il n’est point d'exercice de communauté ou elles ne se trouvent, ou elles n'édifient, ou elles ne payent de leur personnes, ou leur voix ne se fasse entendre, et ne se mèle avec celle des Anges.
Les jeunes imitant la ferveur de ces vénérables anciennes portent avec courage le poids du jour et de la nuit autant que leur santé peut le leur permettre : Loin d’avoir besoin d'être excitées à leur devoir, on a de la peine à les retenir et à les obliger à garder des ménagements ; cependant comme l'obéissance donne seule le mérite à toutes les pratiques de la religion, c’est à celte obéissance que doivent se conformer celles dont les indispositions engagent les supérieurs à les dispenser de certains exercices, qu'elles se souviennent que le plus grand sacrifice qu'on puisse offrir à Dieu, est celui de la propre volonté, et que ce n'est qu’en obéissant avec humilité qu'on accomplit parfaittement toute la loy. Elles ont toutes reconnuës leur coulpes, persuadées qu’il n’y a point de perfection sans quelques défauts, et que les justices mêmes seront soumises au jugement de Dieu; c’est pourquoi, afin de se le rendre propice, nous leur avons enjoint de réciter l'hymne et l'oraison des Vêpres de la S* Vierge, outre ce qui leur a été enjoint dans la récitation du scrutin, et nous avons maintenu les officières dans leur employ, nonobstant quelles nous ayent suppliées de
les en décharger, le tout sous la disposition de l’ordre et de nôtre Révérend Père.
Si les yeux de celles qui servent, selon l'expression du prophète, sont entre les mains de leurs maîtresses et de leurs supérieures, — les sœurs données faisant attention à ce qu'exige d'elles leur état, elles n’ont d'autres veüe que celle de se conformer à la volonté de leur Supérieure ; leurs yeux étant entre ses mains, elles ne marchent que par ses ordres, et sans attachement à aucune obédience, elles servent indifféremment dans toutes celles auxquelles l’obéissance les destine. Si elles ne sont pas nées pour commander, leur état n'en est pas moins parfait ni moins relevé, puis qu’il approche de plus près de celui dans lequel Jésus-Christ a vécu, en ce monde, car tout ce que nous scavons de sa vie cachée, se trouve renfermé dans cette parfaite soumission qu'il a toujours eu à Marie et à Joseph ; soumission qu'il a pratiqué jusques au dernier moment de sa vie, et dont il était si pénétré qu'il dit en plusieurs endroits de l'Évangile qu'il n’est point venu faire sa volonté ; qu'il n’est point venu pour être servy, mais pour servir les autres : Et son obéissance est allé si loin, qu'elle lui a fait accepter la mort la plus ignominieuse.
Ce modèle que les sœurs données ont devant les yeux, doit les consoler dans leur condition ; elle est pénible, elle est laborieuse, mais ce n’est que par les travaux et les souffrances qu'on gagne le ciel ; leur rang étant inférieur à celui des religieuses, elles Jeur doivent le respect; ce serait une presomption intolérable d’affecter de l'égalité avec celles qui sont au-dessus d'elles, et de leur refuser, lorsquelles se trouvent avec les Religieuses, au parloir, ou en quelqu’autre endroit que ce soit, la déférence qui leur est due : nous sommes persuadés que ces avis feront impression sur celles qui pourraient en certaines occasions se méconnaître, outre qu’elles ont devant les yeux des grands exemples d’humilité, dans plusieurs de leurs compagnes sages, modestes et recueillies s'estimant trop heureuses d'être les servantes des épouses de J. C. Nous les exhortons à vivre toutes dans une bonne société, à s'aimer, à se servir mutuellement et à éviter de se censurer les unes et les autres ; et pour l'expiation des défauts qu'elles ont reconnuës, nous leur avons enjoint de réciter trois dizaines de leur chapelet, outre ce qui leur a été enjoint dans la récitation du scrutin.