GASPARDE SAULTIER DE LA BALME, QUARANTE ET UNIÈME PRIEURE CONNUE
VICAIRES : D. MARTIN SYMONNET (1638-1662) ; D. MARC BARTHÉ- LEMY (1662-1670) ; D. CLAUDE BALMEN (1670-1693).
FAKON ASPARDE Saultier de la Balme était originaire d’une CX) noble famille de la Roche, qui en 1552 avait donné
un primicier à la collégiale de cette ville‘, Gasparde entra jeune encore à Mélan. En janvier 1634, elle signe la dixième sur vingt professes. En 1646, elle fut nommée cellérière par le R. Père. Quelque temps après, les PP. visiteurs recueillirent de la bouche des religieuses les plus heureux témoignages au sujet de cette sœur. Aussi, quand le R. Père apprit la mort de Mère du Foug, n’hésita-t-il pas à lui substituer sœur de la Balme : « Aïant veu le bon tesmoignage (qui est quasi commun et universel) donné à la vénérable Mère Gasparde de la Balme, cellerière, nous avons trouvé bon
1 V. Hist. de la Rorkhe, par Grillet, nouv. édit. 1867, pp. 31, 58.
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de l’instituer prieure de votre maison, et par la teneur des présentes, nous l’instituons de notre authorité et de celle du Chapitre général, au nom du Père, du Fils et du Sainct- Esprit. Amen. » Le bref d'institution continue en ces termes: « Nous l’exhortons par mesme moïen et lui commandons de prendre la charge de vous toutes, comme de la main de Dieu, d’exciter son zèle à la bien exercer, sa charité à vous aimer toutes et servir egallement (sans partialité) et d'une mesme affection, comme aussi vous advertir et corriger sérieusement de vos fautes, affin que l’observance de notre sainct Institut demeure en sa pleine vigueur et reflorisse en votre Maison. En quoy nous vous recommendons bien fortement de luy obéir, comme aussy en toute autre chose. Et parce qu’il y aura ensuite de cette institution d’autres oflicières à establir, nous avons commis le V. Père D. Jean Chauvet, notre scribe et du Chapitre général, pour faire les dites nominations, comme il le jugera plus à propos estant sur les lieux, luy aïant donné pour cela nostre authorité et pouvoir dont il usera pour le bien, service et repos de votre Maison pour y faire tout ce que nous mesmes v ferions, si estions présents. Donné en Chartreuse soubz notre seing et le sceau ordinaire, le 3° de febvrier 1660. Fr. Jean, prieur de Chartreuse. »
Ce bref d'institution est le premier dont nous possédions l'original ; nous en donnons la copie entière aux preuves!. L’extrait que nous venons d’en faire prouve avec quelle sollicitude le R. P. D. Jean Pégon s’intéressait à Mélan et à sa prospérité. Le savant scribe, D. Jean Chauvet, dont nous parlerons bientôt, dut procéder de suite à l’élection des autres dignitaires du couvent. Nous ignorons les noms des élues. Un acte du 28 mars 1664 donne comme sous-prieure Mère Catherine Chounet.
L'année mème de ces élections, un nouveau legs témoignait de l'attachement que les voisins avaient pour Mélan. Égrège Bernard Ducis, bourgeois de la ville de Samoëns, habitant au Bérouse, testait le 26 mai 1660. Son testament,
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entre divers legs pieux, comprend le suivant : Je donne et lègue aux Rév. Pères et Dames religieux et religieuses de Mélan un grangeage m'’appartenant rière la présente paroisse de Samoëns, appelé en l’Estelley, le tout conformément et ainsi qu'est spécifié par l’acte d’amodiation passé en sa faveur par Jean Pellissier, procédé ledit grangeage d'Aimé et François Favre des Granges, père et fils, y compris une pièce de terre nouvellement jointe en ladite amodiation, procédée de Pierre Curton ; à la charge et condition que lesdits Rév. Pères et Dames diront ou feront dire douze grand’'messes de Requiem, une chaque mois et à perpétuité et au jour de la semaine qu’il leur plaira !. Mélan accepta ce legs, dut affranchir les hypothèques qui pesaient sur ledit grangeage, et, plus tard, vendit cette propriété à Jean Nicodex pour la somme de 1600 florins*.
En 1661, le 20 juin, a lieu, au parloir de Mélan, la réception, après trois mois de noviciat, de demoiselle Gasparde- Thérèse, fille de feu Jean Brun, ancien capitaine, châtelain royal d'Entremont de Chartreuse, en Dauphiné. Gasparde est assistée de sa mère demoiselle Foy d’Allève qui lui constitue une dot de 3000 fl. — Sont présents : D. Symonnet, vicaire, D. Antoine Villeton, procureur, et Mère Gasparde de la Balme, prieure. Ducrettet, notaire.
Le V. P. D. Symonnet, malgré ses talents et son zèle, n’avait pu, pendant les 24 ans de son vicariat, relever entièrement de sa pénurie notre monastère. Sa conduite toutefois avait été digne d’éloges. Le Chapitre général reconnut ses mérites en déclarant qu'il avait dirigé cette communauté avec fruit, tant au spirituel qu’au temporel. Il s’éteignit doucement le 3 octobre 1662. Le R. Père voulant récompenser ses services lui fit accorder par le Chapitre de 1663 le plein monachat avec psautier, une messe de Beata et un anniversaire perpétuel dans tout l'Ordre.
Comme la session du Chapitre de 1662 était faite à l’époque de la mort de D. Symonnet, et que plusieurs mois
1 Copie Arch. Mélan. — V. Tavernier, Samoëns, pp. 131 et suiv. 2 Inv., G. 16; f° 26.
devaient s'écouler avant celle de 1663, le R. Père nomma d'office D. Marc Barthélemy vicaire de Mélan, élection que confirma le Chapitre suivant. D. Marc était profès de Villeneuve. On lui adjoignit D. Jacques de Spa pour coadjuteur et D. Claude Balmen comme procureur. Le nouveau coadjuteur, profès de Chartreuse, était un religieux distingué et un écrivain de valeur. On a de lui plusieurs ouvrages ascétiques et mystiques, et de plus, une vie de N.-S. Jésus-Christ et une de la Bienheureuse Vierge Marie!. C’est dans la solitude de Mélan qu’il composa une partie de ces ouvrages. Nous avons vu à la bibliothèque de la ville de Grenoble un manuscrit de 343 pages (n° 4238) intitulé : Séraphique pratique de l’amour de Dieu, divisée en deux livres. Par Frère Jacques de Spa, chartreux, en la chartreuse de Mélan, Savoie. À la fin de son œuvre, l’auteur met cette note : « Achevé en la chartreuse des moniales de Mélan, le 31 décembre 1676. »
Le 8 septembre 1664, avait lieu la réception de deux nouvelles religieuses : Philiberte et Jeanne-Étienne de la Rieu (ou de la Ruz), filles de noble Gaspard de la Riceu et de Jacqueline de Bellegarde. Delagrange, notaire’. Au lieu des 6000 florins requis pour les deux dots, noble Gaspard céda au monastère la grange du Cluzet, située à Châtillon, avec ses terres, prés, mouilles et bois, qu’il avait acquise lui-même par contrat du 16 juillet 1633.
Le 24 avril 1665, Emmanuel et François, fils d’honorable Jehan Magnin, du bailliage de Gruyère, canton de Fribourg, Suisse, fermiers de la chartreuse., confessent tenir d'elle, pour 6 ans, 4 génisses et un taureau de 2 ans estimé 17 ducatons, plus les foins et pailles des granges et montagnes suivantes :
1° Grange neuve de Bonnaval, depuis l’haire où l’on bat le bled jusqu’à la paroi d'en bas; 2 grange vieille du foin; 3 grande grange ; 4 pièce de Champfleury ensemencée de froment ; à’ grange de la glière avec ses pruniers; 6° grange de l’exert; plus, une cavalle et un poulain. Ducrettet, notaire.
1 V. Saint Bruno et l'Ordre des Chartreuæ, par l'abbé Lefebvre, 1883, t. I, pp. 520, 527, 531.
2 Taninge et ses environs, p. 85.
3 Inv., 9. 23; f* 32. V. notre monographie de la chapelle de Mont- Provens (Châtillon), 2° édit., p. 6.
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Cette mème année et le 14 mai, Mélan signait trois autres actes :
4° Il amodiait pour 6 ans à Jean Mullatier et à Jean- François Revillod le grangeage de la Rosiére consistant en une grange, jores, prés, mouilles, pasquéages, etc..…., ainsi que la dime de la montagne de Loüey (Loy', sous la cense annuelle de 24 ducatons par an, 16 malles d’effenles (bardeaux) applicables au couvert de la grange et autres drulleries. Ducrettet, notaire.
2° Mélan signait une procuration d’aveu en faveur des avocat et procureur Chevillard, à l'encontre de Me Michel Lévy, au sujet d’une cause inconnue. Le point intéressant de cet acte est la liste des religieuses qu’il cite. Au son de la cloche, se sont assemblées capitulairement au parloir du couvent, en nombre excédant les deux tiers, les trois faisant le tout, les Dames suivantes : Gasparde de la Balme, prieure, Catherine Chounet, sous-prieure, Benoîte de Buttet, Marguerite de Chenin, Béatrix de Brecieux, Marie-Péronne de Saint- Sixt, Anne de la Fléchère, Anne du Fresney, Claudine du Boin, Gasparde de Loysin, Marguerite le Cauchois, Jeanne Hedou, Claudine-Marie de Loysin, Louise-Agnès Basin, Marie-Agathe d’Afflon, Françoise de Sales, Nicole-Christine Calligé, Urbaine de la Grange, Marie- Barbe de Fago, Anne- Marie le Rat, Marie-Madeleine-Angélique de la Haye, Catherine Monsigot, Marie Brun, Claude-Agnès Tirard, Élisabeth- Eugénie Turpin, Ga<parde-Thérèse Brun, Marie-Philiberte de la Rieu, Jeanne-Étienne de la Rieu. Mélan comptait donc, au 14 mai 1665, au moins 28 professes.
Enfin, le troisième acte de ce jour fut la réception à la donation de frère Antoine, fils d’honorable Benoist Micoz, de la paroisse de Priolle, en Bugey. Il avait fait à Mélan 3 ans de noviciat.
La même année 1665 vit encore deux actes d'acensement en faveur de Jean Mullatier, François Mullatier et Henri Revillod. Le monastère leur acensait, pour un an, 1, le 19 juillet, la dîime de la Biolle, paroisse de Fleyrier, pour 35 florins, ct 2°, le 22 juillet, celle des Cropts (montagne de Loy; comme la précédente) sous la cense de 7 ducatons ou la valeur à raison de 7 florins pièces. Ducrettet, notaire.
Ici se place un des faits les plus mémorables de l’histoire de Mélan : la mort dans ce monastère de D. Jean Chauvet. La considération dont ce personnage a joui de son vivant, et le silence qui, depuis sa mort, a pour ainsi dire enveloppé sa mémoire, nous font un devoir d’esquisser rapidement sa biographie. Aussi bien, cette vie n’a-t-elle pas encore été, que nous sachions, racontée dans notre langue. Nous en empruntons les détails à la notice latine que D. le Vasseur a consacrée à la mémoire de ce grand et saint religieux dans les Éphémérides cartusiennes au 25 décembre.
Jean Chauvet naquit à Loudun, le 5 août 1607, d’une très honorable famille. Il étudia les belles-lettres en France, la philosophie à Cologne et la théologie à Rome. Ayant appris que son frère aîné Augustin venait, dans un voyage, de tomber entre les mains des pirates, Jean s’embarqua aussitôt, se rendit à Malte, paya la rançon de son frère et le ramena en France. Celui-ci voulut à son retour visiter la Grande Chartreuse. Jean l'y accompagna. Mais l’idée d’Augustin était de revêtir la bure du chartreux. Loin de s’y opposer, Jean s’associa au sacrifice et tous deux, sur leur demande, furent acceptés comme novices par le R. P. Général, alors D. Juste Perrot. Peu de temps après, Augustin étant tombé malade, tous deux quittèrent l’habit de novice pour rentrer dans leur famille ; Jean voulait jusqu’au bout prodiguer ses soins à un frère qui possédait toute son affection. La santé d’Augustin fut bientôt rétablie. Il revint en Chartreuse accompagné de son frère. Mais, craignant une rechute d’Augustin, Jean ne voulut reprendre l’habit de novice que lorsque son frère aîné aurait fait sa profession. Ce moment, impatiemment attendu, parut enfin. Jean revêtit la blanche tunique du chartreux la veille de la Nativité de Marie en 1641, et fit profession l’année suivante en la même fête. Cinq ans après, le 21 septembre 1646, il était nommé scribe de l'Ordre par le R P. D. Léon Tixier. Le successeur de ce dernier, D. Jean Pégon, concçut de D. Chauvet une si hante estime qu'il le désignait ouvertement pour son successeur dans le généralat.
Cet ascendant de D. Chauvet était dû d’abord à ses éminentes vertus. Toutes brillèrent en lui d’un rare éclat, mais
la charité fraternelle, cette grande vertu du religieux, semble l'avoir emporté sur les autres. On ne vit jamais de moine plus fidèle à sa règle et en mème temps plus affable et plus bienveillant envers ses frères, plus réservé dans ses paroles et sa conduite. En Chartreuse, il faisait le bonheur des Pères, les accueillant tous avec une tendresse vraiment maternelle, les fortifiant de ses sages conseils. Il visita de nombreuses maisons de l'Ordre. Partout, il laissa une profonde impression de sainteté. Sa réputation se répandit non seulement dans les monastères de France, mais encore dans ceux d’Espagne, d'Italie, d'Allemagne, et le désir unanime était de le voir un jour à la tête de l'Ordre.
A la vertu, D. Chauvet joignait une science, une érudition extraordinaires, qu'il devait à sa grande sagacité d'esprit et à un travail infatigable. L'Ordre cartusien qui compte plus de 500 écrivains distingués, le place dans les premiers rangs de cette glorieuse phalange. Sur le désir du R. Père, il consacra le temps libre que laissent aux chartreux les divers exercices de la journée, à recueillir et à rédiger les anciennes chroniques de l'Ordre. D. le Vasseur, célèbre archéologue lui-mème, nous dit qu'aucun esprit ne montra plus d’aptitudes à ce genre de travail : main heureuse à la découverte des documents, œil exercé à les discerner, justesse étonnante de critique et prudence admirable dans l'affirmation, telles furent les qualités dominantes du chroniqueur.
On a de lui : 1 cinq volumes in-f° des ordonnances du Chapitre sénéral ; 2° la série complète des RR. PP. Généraux de l'Ordre ; 3 un volume de chartes des Chapitres généraux tenus en ftalie et en Allemagne au temps du schisme ; 4 un recueil de nombreuses chartes, concernant divers monastères et qui manquaient à la collection de Chartreuse ; 5’ le Cartulaire général de Chartreuse ; 6° un grand nombre de notices sur des personnages et des événements de l'Ordre.
En présence de ce travail gigantesque, fait par un chartreux, dans le temps morcelé et si court de ses heures libres, on se demande si, comme ces moines de la légende, D. Chauvet n'avait pas un ange qui continuait ses compositions aux heures des saints offices.
D. le Couteulx et D. le Vasseur, ses amis personnels, complétèrent son œuvre qui se composa bientôt de 17 volumes de notices et de 11 in-f° de chartes. Une partie de ces
œuvres à été publiée vers 1880, et a reçu du grand pape Léon XIII les plus magnifiques éloges.
La vie austère et les travaux incessants de D. Chauvet ne devaient pas tarder à épuiser ses forces. On a vu qu’en 1660 il se trouvait à Mélan, où le R. Père le chargeait d’élire luimême les dignitaires de la communauté. Nous croyons qu’il y passait alors comme visiteur et qu'il retourna en Chartreuse. Nous ne connaissons donc pas l’époque précise de la visite canonique qu'il faisait à notre monastère lorsqu'il y tomba malade et mourut. D. François Ferrus, procureur à l’obédience de Favrat, l’assistait à ses derniers moments. Dans une lettre qu'il écrivit le 17 janvier 1668 au P. D. le Vasseur, nous voyons qu'à la fin de décembre 1667, D. Chauvet était à Mélan depuis plus de deux mois. Voici, d’après cette lettre, le récit des derniers jours que le V. Père passa dans une de ces modestes cellules de Mélan que l’on voit encore à la maison habitée aujourd’hui par les révérendes filles de la Croix.
« Tout le temps qu'il passa à Mélan, dit le P. Ferrus, il se montra d’une tranquillité d'âme absolue. Quand on voulait prier pour le rétablissement de sa santé, « non, disait-il, priez pour que la volonté de Dieu s’accomplisse sans obstacle. » Il me faisait la mème réponse quand je le quittais pour aller célébrer la sainte messe. Jamais il ne se plaignit de la pauvreté et de l’incommodité de son séjour, de l’éloignement où il était du R. Père et de ses autres amis. La volonté de Dieu : telle était sa seule consolation. Pas une parole, pas un acte qui ne fût pesé à la balance de la perfection cartusienne. D'un dévouement sans bornes pour les autres, il souffrait de se voir rendre le moindre service. Il ne permit à quelqu'un de passer la nuit à son chevet que quatre jours avant sa mort, et à condition seulement que des frères et moi alternerions à de courts intervalles. Il nous épargnait le plus possible le moindre dérangement, et quand nous lui avions rendu quelque office, il se confondait en remerciements.
« Deux mois environ avant sa mort, il me pria d'écrire au R. Père et de le supplier de jeter au feu tout ce qu'il avait écrit sur l'Ordre, ainsi que sa correspondance. Le R. Père
consentit à ce dernier point, mais refusa d’anéantir tant de notes précieuses que le savant écrivain avait recueillies de toutes parts. Sur ces entrefaites mourut D. Augustin, prieur de Montrieux, ce frère que Jean avait tant aimé. Je cachai cette mort au vénérable malade de peur d'aggraver son état. Plusieurs fois, il me supplia d'écrire à ce frère. Lui-mème, quelques jours avant de mourir, voulut faire un suprème effort, traça d’une main débile et adressa à Augustin, qui n'était déjà plus, ces quelques mots : « Mon cher frère, je crois que ma mort est proche, Dieu veuille que ce soit celle des vivants. Je prends ce que l’on me donne, avec appétit, et je m’affaiblis. Je vous souhaite santé; pour moi, expecto donec veniat immutatio mea. Adieu, mon très cher frère, ce Ame décembre 1667. Jesus Chrislus, Spes mea, Judex meus, Redemptor meus, et Deus meus. » — Je ne pouvais rétenir mes larmes, continue D. Ferrus, en voyant la peine que se donnait, hélas ! inutilement, le pauvre malade. J'ai remis cette lettre au R. Père qui l’a lue en versant des larmes, l’a religieusement baisée et l’a voulu conserver.
« À partir du 22 décembre, D. Chauvet dut garder le lit. Le matin de ce jour, ayant essayé de se soulever, il faillit expirer entre nos bras. Je lui proposai alors de recevoir les derniers sacrements. Il m'avait, dès le début de sa maladie, prié de l'avertir à temps. « De grand cœur, » répondit-il. Il se prépara à cet acte solennel dans un profond recueillement. À onze heures du matin, après une humble et touchante confession, il reçut le saint Viatique et l’Extrème-Onction. En pleine possession de ses facultés, il répondit aux prières du prêtre, demanda, selon la coutume de l'Ordre, pardon à tous les assistants, leur donna et reçut d'eux le baiser de paix. Quand tous se furent retirés et que je restai seul auprès de lui, il se prit à verser d'abondantes larmes et me pria d'adresser à ses frères son suprême adieu. Les jours suivants, nous eûmes beaucoup de peine à lui faire prendre quelques œufs. Son estomac ne supportait plus ni nourriture, ni remèdes. Son sommeil était court et agité, mais sa patience admirable. « Parlez-moi de ma mort qui approche, » me disait-il. Je le consolai, et, de temps en temps, il m'inter-
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rompait pour me dire : « Je suis prèt, oh! oui, bien prèt; » puis, avec une expression de joie céleste, il ajoutait : « Quand donc apparaîtra le jour que j'appelle de tous mes vœux! » — Le matin de Noël, il me fit appeler, et recueillant toutes ses forces, il m’entretint avec tant d'éloquence et de facilité du bonheur dont il allait jouir, que je croyais entendre un ange plutôt qu’un homme. À onze heures, je m'éloignai pour la collation, il me rappela. « Ne vous éloignez pas de moi, mon Père, » me dit-il. Je récitai près de lui les psaumes de la pénitence et lus la passion de Notre-Seigneur. Il] m'accompagna par de brûlantes invocations. Il me répéta plusieurs fois : « Oh! que je suis heureux de mourir le jour de Noël! » Vers neuf heures du soir, je m'aperçus que sa respiration changeait et baissait. J'appelai les Pères et les Frères pour réciter avec eux les prières liturgiques. Pendant que je lus la Passion, il dit à haute voix le Pater etl’Are Maria, dont il répétait la dernière invocation avec une dévotion ardente.lIl ajouta bientôt, à diverses reprises : « Partons, mon âme, partons ! » — « Vous voulez partir pour le ciel ? » lui dis-je. « Oui, répondit-il, c’est la volonté de Dieu. » Fidèle à cette sainte volonté toute sa vie, elle fut son dernier mot. A dix heures, il perdit la parole et, peu après, expira. On était au soir du 25 décembre, 1667.
« Au moment précis où l’âme de ce saint religieux s’envolait vers le ciel, un bruit étrange semblable à celui d’un vent impétueux emplit la cellule du R. Père en Chartreuse ; mais ce bruit, loin d’étonner le vieillard, le pénétra d’une sensation douce et agréable. Soudain, celui-ci entendit D. Chauvet lui dire le dernier adieu d’une voix expirante, semblable à un long soupir. Frappé de ce fait, D. Pégon nota l’heure exacte, c'était entre les deux coups des matines de saint Étienne. Cette heure coïncidait parfaitement avec celle où son ami expirait à Mélan. « Je ne suis nullement visionnaire, aussi ne le mérité-je pas, ajoute le R. Père qui raconte secrètement ce fait à D. le Vasseur, dans une lettre du 17 mars 1668, mais D. Chauvet voulait sans doute me consoler en passant ainsi auprès de moi lorsqu'il allait en l’autre monde, »
Dès l'aube, on exposa son corps dans le chœur de l’église
des moniales et on célébra le saint sacrifice pour le repos de son âme. Il se passa ensuite un fait qu’on rencontre dans la vie de saint Jean de la Croix et de plusieurs autres. Le bruit de la mort de D. Chauvet s'étant rapidement répandu, une foule nombreuse accourut de Taninge et des environs pour vénérer la sainte dépouille. La multitude était si impatiente qu'elle faillit briser les portes de la clôture. Les religieuses découvrirent le chef et les pieds du défunt. Elles les baisèrent pieusement, les inondèrent de leurs larmes, puis en approchèrent les objets, les chapelets surtout, que la piété des fidèles leur présentait; car tous considéraient D. Chauvet comme un saint. Enfin, les Vêpres achevées, nos moniales portèrent le corps au cimetière où elles lui rendirent les derniers devoirs. Il fut enseveli au pied du mur ouest, à droite de la porte d'entrée du cimetière. Vingt-trois ans plus tard, D. Innocent le Masson, Général de l’Ordre, visitait Mélan. Il s’enquit de la place où avaient été inhumés les restes de ce saint religieux. Étonné de ce qu'aucun signe n’en marquait le tombeau, il ordonna d’y dresser l’inscription suivante :
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l'appela à lui. Il visitait Mélan, quand il prit son vol vers la patrie céleste, le 25 décembre 1667. Qu'il repose dans la paix du Seigneur. D. Innocent le Masson a composé lui-même cette épitaphe et l’a fait placer sur cette tombe au mois d’octobre 1690, alors que, par délégation apostolique, il visitait le couvent de Mélan. »
En 1876, lorsqu'on restaura l’église, des fouilles furent pratiquées au cimetière en cet endroit. On trouva un vase en forme de mortier, couvert d’un opercule en plâtre et contenant une tête de squelette ; puis, on découvrit, dans un canal d’air, au-dessous du parquet de l’église un squelette décapité. Jugeant que ce squelette pouvait bien être celui dont on venait de découvrir Ja tête, et que ces restes n'étaient autres que ceux de D. Chauvet, on replaça tous ces ossements au pied du mur, sous l'inscription de D. le Masson, où ils reposent encore aujourd’hui.
Telles furent la vie et la mort de D. Chauvet. Mélan conservera pieusement la mémoire de ce saint et savant religieux.
Trois ans après D. Chauvet, peu de temps après le Chapitre général de 1670, D. Barthélemy, vicaire, mourait à Mélan. On lui accorda une messe de Beata dans tout l'Ordre. Il fut remplacé par D. Claude Balmen. Originaire de Maurienne, D. Balmen avait fait profession en Chartreuse le 19 janvier 1648. Il était depuis 1663 environ procureur de notre monastère quand il en fut nommé vicaire par le Chapitre de 4670. 11 fut remplacé à la procure par D. Louis de Ville*.
L'état des maisons religieuses de Savoie, dressé officiellement le 29 décembre de l’année suivante, nous donne pour Mélan 24 religieuses, 14 novices ou données, 3 pères et 5 frères dont 8 invalides, en tout 46 personnes. Le relevé ajoute que les revenus du monastère suffisent à peine à son entretiens.
La mort de V. Mère Gasparde de la Balme est inscrite sur
1 Les RR. PP. Jésuites, qui ont occupé Mélan de 1834 à 1848, avaient construit une boucherie sur le cimetière. C’est sans doute dans cette circonstance que le squelette fut divisé.
2 Min. de la Grange.
3 Arch. départ., note abbé Gonthier
la charte de 16738. Le nombre des religieuses avait diminué sous son priorat, comme nous le voyons par ce dernier recensement, c'est que les morts Se succédèrent rapidement à cette époque. Durant les 13 années de ce priorat, moururent les 13 religieuses dont le< noms suivent :
En 1662, Vincentine-Charlotte de la Croix, probablement de la famille des nobles de Ja Croix, de Scionzier, alliée aux de Rochette. On trouve déjà, vers 1490, un Humbert de la Croix, lieutenant du châtelain de Faucigny ; en 163, noble Pierre de Rochette, seigneur de la Croix, est conseiller d'État et président des finances en Savoie.
En 16672, Jeanne-Madeleine de Montgaillard, que nous avons vu faire profession en 1637. Michelette Chappuis. sœur donnée.
En 1663, Rose Pâquier. sœur donnée ;
En 1664, Antoinette Cavet, sacristine, et Jeanne de Lornay des Costes, la même dont nous avons vu saint François de Sales demander et obtenir l’admission à Mélan. Le château de Lornay était situé sur la rive gauche du Fier, à une lieue en aval de Rumilly. Cette famille descendait de Thomas de Menthon et donna un évèque à l’Église de Genève. Elle était alliée aux de Menthon de Dingy et de Beaumont*.
En 1666. Marie-Péronne de Saint-Sixt, d’une famille de Saint-Sixt, près la Roche, qui eut un château devenu plus tard la résidence des nobles de Sauvage et aujourd’hui propriété de M. Mareschal ; Gasparde de Loyÿsin, des Martin- Dufresnoy, de Cluses, dont nous avons parlé plus haut ; Barbe de Faso et Anne Dufresnoy.
Eu 1667, Anne de la Fléchère.
En 1670, Bénédicte de Buttet, aliquicr et sacristine.
Enfin, en 16783, Françoise Mugnier, d’une famille noble alliée aux du Fresney, de Cluses”.
Toutes ces religieuses, à l'exception des 2? sœurs données, eurent le privilège d'une messe de Benta.
1 Lavorel, Cluses. t. 1, pp. 215, 216, note ?.
: Ménabréa, Orig. féod.. p. 319.
Lavorel, Cluses. t. I, p. 231.