ÉLISABETH-EUGÉNIE TURPIN, QUARANTE-TROISIÈME PRIEURE CONNUE
VICAIRE : D. CLAUDE BALMEN (1670-1693).
S LISABRTH-Eugénie Turpin était française d’origine ; (% c’est tout ce que nous savons de sa famille. Elle fut
que Mère Claudine Duboin eut obtenu miséricorde. Entrée à Mélan dès avant 1660, elle y comptait environ 28 ans de profession. Son élection excita des murmures dans la communauté, nous devons en dire un mot.
La pauvreté du monastère avait engagé les Pères à exiger une dot de 2500 fl. pour l’entrée au couvent. Elle avait été portée en 1646 à 3000 fl. L'importance de cette somme rendait l’accès du monastère impossible à bon nombre de savoyardes dont la fortune était trop modeste. Pour combler les vides faits par la mort, on accepta donc facilement des françaises qui pouvaient payer cette dot. Peu à peu, l’élément étranger envahit le monastère. Au moment où Mère Turpin fut nommée prieure, la communauté était composée en majorité de françaises, « tant parisiennes que normandes, viennoises, dauphinoises!. »
Les religieuses de Savoie furent froissées de cette invasion d’un nouveau genre. L'élection de Mère Turpin acheva de les mécontenter. Le choix du Révérend Père était pourtant tout naturel. En 1686, des neuf religieuses plus anciennes que Mère Eugénie Turpin, sept étaient françaises, à savoir : les sœurs Basin, sous-prieure, le Rat, de la Haye, Monsigot, Brun, Tirard et Marie Turpin, parente probablement de la
1 Cahier in-4* de 8 pages et demie utiles, portant sur la couverture Mélan B. (Arch. Mélan.) Ce cahier remonte à 1732 et offre tous les caractères d'authenticité, quoiqu'il ne soit pas achevé ni signé. C'est un plaidoyer fait par quelques religieuses de Savoie contre les Pères et religieuses de l'étranger.
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prieure ; deux seulement savoyardes, les sœurs Françoise de Sales et Urbaine de la Grange, et la première, très âgée, comptait déjà plus de 46 ans de profession. Il était probable que le choix de D. le Masson se porterait sur une française. Mais les susceptibilités humaines se font jour jusque dans l'ombre austère du cloître ; on oublie quelquefois que l'esprit vraiment religieux ne connait pas de frontières à la charité. Nous verrons plus loin les résultats de cet antagonisme.
Le priorat de Mère Turpin, un des plus courts, est aussi un des plus accidentés de notre histoire. Deux faits importants le caractérisent : l'invasion vaudoise et la première visite de D. Innocent le Masson en 1690. Avant d’en aborder le récit, mentionnons une réception, une mort et un décret du Chapitre général.
Le 3 mai 1686, eut lieu, après une année de noviciat, la réception de demoiselle Gasparde-Françoise de la Grange, de Taninge, nièce, par sa mère Andréanne, de la dernière prieure vénérable Claudine Duboin.Gasparde, née en 1663, était fille d’égrège Jean de la Grange et sœur de noble Joachim de la Grange, président au Sénat de Savoie et plus tard comte de Taninge. Son père lui constitue une dot de 3000 fl. Sont témoins les V. PP. D. Claude Balmen, vicaire, D. Louis Dubois, coadjuteur, D. Louis Fournier, procureur, et les V. Mères Élisabeth-Eugénie Turpin, prieure, et Louise-Agnès Basin, sous-prieure !.
Vers ce même temps mourait à Mélan D. Jacques de Spa, cet auteur ascétique qui, pendant plusieurs années, avait été coadjuteur de D. vicaire. Son obit est inscrit dans la carte de 1687. Cette même carte porte un décret concernant Mélan.
Nous avons dit au commencement de notre histoire que le dauphin Humbert, après une donation faite au monastère le 20 février 1336, avait imposé pour chaque jour aux religieux une messe à son intention et aux religieuses 5 Pater, 10 Ave Maria, le Credo, le Salve Regina et une oraison de la Vierge. Ces charges furent réduites par le Chapitre général tenu le 14 mai 1687,et voici les causes qu’en donne
1 Min. de la Grange, notaire, chez M. L. Orsat, notaire à Taninge.
le Livre-Journal' de Mélan : « Coinme les revenüs de la maison estoient considérablement diminué soit à cause des dégats causés par les inondations de la rivière, soit à cause de l’enchérissement des danrées (puisque l’on voit que par le titre de 1301, page 3, le revenü annuel de 5 livres suffisoit pour l'entretien dune religieuse) et autres choses de cette nature et qu'on ne pouvoit plus recevoir le nombre des religieuses fixé par la fondation. ledit Chapitre a réduit a douse messes annuelles du S. Esprit laditte fondation et que les religieuses diroient chacune seulement une fois le mois les prières quelles devoient dire tous les jours. »
Mais arrivons à l'invasion vaudoise. Les Vaudots tirent leur nom de Pierre Valdo, hérésiarque du xx siècle. Sous Emmanuel-Philibert, ils s'étaient fixés en Piémont au nombre de 17 à 18 mille. Ils y occupaient les districts de la Tour, de Saint-Second, de la Pérouse et de Luzerne. On les appelait aussi Luzernois du nom de ce dernier district, ou encore Barbets, par dérision. Après la révocation de l’édit de Nantes et sous l'inspiration de Louis XIV, Victor-Améèdée II, par un édit du 31 janvier 1686, expulsa ces hérétiques qui se réfugièrent en Suisse. Mais bientôt ce prince, alarmé des prèétentions de Louis XIV, entra dans la ligue d’Augsbourg contre la France. Les Vaudois émigrés reprirent confiance : le duc ne s’opposerait plus à leur rentrée. Ils épièrent donc une occasion favorable pour exécuter leur dessein de retour. Une première tentative faite en juin 1688 échoua. Le 8 juillet 1689, les dragons qui formaient la garnison d'Evian furent rappelés en Piémont. Les Luzernois, à la faveur de cette circonstance, entrèrent en Savoie. Voici le récit de leur marche d’après le Zfvre-Journal de Mélan (pp. 66-69).
Dans la nuit du vendredi 27 et samedi 28 août 1689*, 850 Luzernois, tous bien armés de sabres, de fusils, de bayonnettes et de pistolets, quittèrent la Suisse à Nyon, tra-
1 Ms. in-4° de 241 pages utiles, relié, portant au dos, Mélan V, et plus bas, étiqueté, M. 246.(Arch. de la Grande Chartreuse.) Il a prohablement été écrit par un Père chartreux de Mélan. Les derniers actes qu’il cite sont de 1792.
? Le dernier vendredi du mois d’aout 1689 tombait le 26. Pour ètre exact, il faudrait donc retarder d'un jour toutes les dates de ce récit.
ose
versèrent le lac et, passant par Nernier, Ballaison, Saxel, Bogève, Viuz, Saint-Jeoire, vinrent camper le 28 à 11 heures du soir au village de Cormans entre Saint-Jeoire et Marignier. Le lendemain, 29, dimanche avant la fête de la décollation de saint Jean-Baptiste, vers 8 heures du matin, ils arrivèrent à Cluses et campèrent au pré de foire. « Le mal que ces gens faisoient, cest quils prenoiïent les ecclesiastiques tant religieux quautres et des personnes de marque quils emmenoient avec eux comme prisonniers de guerre pour leur sureté. Tous ces gens passerent a travers le Chablais, le Foucieny, la Tharentaise et la Maurienne en six jours et enfin entrèrent dans leurs vallées de Luserne maloré tous ceux qui vouloient s'opposer à leur passage, où ils ont combattûs pendant huit mois avec une opiniatreté etonnante, sans se vouloir jamais rendre ny quitter le pays, malgré quils y ayent perdûs la plus part de leurs gens. »
Nous donnons ce récit du premier passage des Vaudois à cause de la précision des dates et des faits qu'il renferme. Mélan, cependant, ne semble pas avoir été trop alarmé de cette première expédition. Il n’en fut pas de mème de celle qui eut lieu le mois suivant. Nous laissons la parole an chro- ‘niqueur, peut-être une religieuse de Mélan.
« En 1689, le Tres Venerable Pere dom Ramel visiteur de la province de Chartreuse sestant trouvé dans la maison des Religieuses de Melan pour y faire les fonctions de visiteur et pour travailler a preparer trese religieuses du voile blancaieur faire faire la ceremonie du Sacre suivant lancienne coutume de Lordre, qui se devait faire le 18 jour d'octobre suivant, jour assigné et fixé par Mon Seigneur l’Evesque de Geneve ensuite du consentement de nostre Reverend pere General ; il se leva un bruit quil y avoit deux ou trois mille heretiques Vaudois, Lusernois ou Barbets comme les appellent les pieds-montois, qui vouloient passer par le Chablais, et par le Foucigny, la Tharentaise et la Maurienne pour se rendre dans leurs montagnes ès vallées de Luserne et autres en pied-mont, comme avoit fait une troupe des leurs le mois precedent. Ce bruit et cette nouvelle fit prendre resolution a mon dit Seigneur Lévesque de differer et transferer cette ceremonie du Sacre a
un autre temps plus calme et plus propre. Cependant la crainte du passage de ces heretiques saugmentant tous les jours, surtout a cause quil y avoit parmi eux beaucoup de françois refugiés chassés de France, plusieurs Genevois et Suisses huguenots gens pleins de malice qui avoient resolûs de bruler a droit et a gauche partout ou ils passeroiïent sils trouvoient la moindre resistance quils scavoient que toute la milice de Savoye se preparoit a leur faire. Après plusieures allées et venües, après plusieures lettres de part et dautre, après plusieurs messagers et exprès venus de Ripaille et de Pommier, il en arriva enfin un venü toute la nuit à cheval de la part du Venerable pere prieur de Ripaille adressé audit pere Visiteur avec une lettre qui portoit que les heretiques Lusernois avoient passé le Lac la veille de St Maurice a quatre heures après midy au nombre d'environ deux mille qui vouloient passer par Tanninge et par consequent par Melan qui estoit en grand danger destre pillé; cette triste nouvelle fit prendre la resolution au dit Tres Venerable pere visiteur et a dom Vicaire de conduire les Religieuses en lieu de sureté au Reposoir.
« Le Pere Visiteur dit la Messe à six heures à laquelle il communia les religieuses; dom Vicaire ordonna quon mit sur ‘ des charriots les meubles des religieuses pour les conduire au chateau de la Croix a Sionzier chés M' de Rochette auquel on ecrivit pour le prier d’estre le refuge de toute la Communauté. Après les messes dittes on fit déjeuner tout le Couvent religieuses professes, converses et données et environ les neuf heures on partit de Melan en recitant le psaulme Beatt tmmaculati in via, qui ambulant în lege Domini; dom Vicaire marchoit avec les plus fortes et le pere Visiteur avec les foibles. On partit donc ainsi de Melan le jour de St Maurice, on alla rafraichir a Chatillon chés le sieur Curé, a Cluse chés les peres Cordeliers de lobservance qui firent bon feu a la Communauté, qui fut salutoire a tout le monde parce quon estoit tout baigné de sueur a cause de la chaleur quil faisoit et quon estoit a pied a la reserve de bien peu qui estoient a cheval, lesquels chevaux on avoit empruntés et ceux du pere Visiteur.
« On arriva enfin au soleil couchant chés Monsieur de Rochette dans sa maison de la Croix a Sionzier qui fit grand accüeil à toute la Communauté, madame de Rochelite sestant déjà sauvée au Reposoir ; il y eut des matellats et des paillasses pour tout le monde jusqua la moindre sœure, les chevaux de charrette sen retournerent, et après avoir soupé en deux ou trois tables, on dit l'office de Matines pour le lendemain et après la recollection, on se coucha comme lon püt la pluspart sans se d’eshabiller, le V. P. Visiteur et dom Vicaire eurent un lit entre eux deux, ils dormirent un peu tous en crainte d'incommoder leurs voisins. »
Tel est le récit de cette excursion copié sur l'original par l’auteur du Livre-Journal de Mélan. Celui-ci ajoute : « La relation ne dit plus rien du voyage, mais selon les apparences les religieuses monterent le lendemain au Reposoir, elles logerent dans les cellules des peres officiers, elles faisoient loffice dans la chapelle de dom Prieur et retournerent quelques jours aprés a Melan. »
L'hypothèse du chroniqueur est bien fondée, car, comme nous allons le dire, le danger que courait Mélan ne cessa que six jours plus tard. Les alarmes de nos moniales n'étaient pas vaines, mais la Providence épargna à Mélan les horreurs du pillage et de la profanation. Une colonne de 2000 Vaudois avait en effet passé le lac Léman le 21 septembre entre Meillerie et Saint-Gingolph, et pris la direction de Bernex. Arrivés près de ce village, ils rencontrèrent le comte de Bernex à la tête d’une petite armée, et une bataille s’engagea qui coûta 800 hommes aux Vaudois. Mais le désespoir s'étant emparé d'eux, ils revinrent à la charge et dispersèrent les troupes Chablaisiennes trop faibles et restées sans secours. Les hérétiques se dirigèrent ensuite vers le Biot. Les 22 et 23 septembre, toutes les routes étaient couvertes de paysans qui fuyaient emportant avec eux tout ce qu’ils avaient de plus précieux. Le 23, les Vaudois pillèrent l'église du Biot, puis, le lendemain, l’église et le couvent d’Aulps. Ils se rendirent ensuite aux Gets par la route du hameau de Nant-Crüe, et campèrent la nuit du 24 au 25 sur une petite éminence au sud-est de ce hameau en un lieu appelé le Chafaux. Le len-
demain 25, dimanche, ils arrivèrent au chef-lieu et firent leur prèche dans l’église. Des mulets transportaient leurs bagages, ils les firent entrer avec eux dans le lieu saint et leur donnèrent l’avoine sur l’autel. Une caisse se trouvait là renfermant les archives de la paroisse, ils l’ouvrirent et détruisirent les titres et papiers qu’elle renfermait. Les réliquaires furent volés et leurs reliques jetées au vent.
Les Vaudois se dirigèrent ensuite sur Taninge et arriverent au hameau d’Avoney. « De Ià, dit la chronique, la vue s’étend au loin sur les deux versants de la vallée du Giffre. A ses pieds, on voit le bourg de Taninge et plus loin, au milieu de la plaine, le monastère de Mélan, au fond le Giffre, belle rivière sur laquelle est jeté un pont en tuf à deux arches, c'est le pont d'Étaisières. Les Vaudois aperçurent bien vite à l'extrémité des murs du grand enclos de Mélan, près du pont, un grand nombre d'hommes venus sans doute des environs pour leur barrer le passage. Qu'étaient d’ailleurs ces vastes édifices de la plaine (Mélan)? Ne recélaient-ils point de troupes piémontaises ? On délibéra et bientôt l’avis général fut qu'on rebroussât chemin. » Deux jours après, les Luzernois, contournant le lac Léman, avaient regagné le pays de Vaud. Mélan était sauvé!.
L'invasion des Luzernois et la retraite des moniales au Reposoir n’eurent pour Mélan aucun résultat fâcheux. Il n’en fut pas de mème d’un autre fait, en apparence insignifiant, mais dont les conséquences furent graves, nous voulons parler de l'influence qu’exerça sur Mélan Mme Guyon.
Jeanne-Marie Bouvier de la Motte avait épousé en 1664 Jacques Guyon, fils de l'entrepreneur du canal de Briare, et était devenue veuve à l’âge de 28 ans. Elle avait de la piété, était lettrée, jouissait d’une grande fortune. Elle s’adonna à la dévotion avec plus d’exaltation que de réflexion, elle crut avoir reçu une mission divine pour prêcher une nouvelle doctrine mystique. Mgr d’Arenthon d’Alex, évèque de Genève, fit sa rencontre à Paris, il la crut vertueuse et
1 Voir le récit de cette expédition, par M. Pettex, compte-rendu du Congrès de Thonon.
l'appela en Savoie, afin de développer à Gex l'établissement des Nouvelles Catholiques. Mme Guyon arrive à Annecy le 21 juillet 1681, puis se rend à Gex où elle demeure quelque temps. C’est là que sous la direction du P. Lacombe, barnabite, elle commence à donner un corps à ses théories et à les répandre au dehors. Retirée ensuite à Thonon, au couvent des Ursulines, elle emploie ses loisirs à donner des conférences. Elle choisit de préférence pour auditoire les communautés religieuses, comme mieux au courant du langage mystique. Mais l'évèque apprend cet étrange apostolat, examine la nouvelle doctrine, la trouve suspecte et interdit le P. Lacombe. Mme Guyon passe alors à Grenoble. On était à la fin de 1684 !. Elle y recommença ses conférences. L’évèque de Grenoble la pria de se retirer ; elle se rendit alors successivement à Nice, Gènes, Alexandrie, Turin et Verceil. Mais le duc de Savoie la fit éconduire sans beaucoup de cérémonie. Elle revint en 1686 à Grenoble. Au mois de juillet 1686 elle rentrait à Paris. Captive 6 mois aux visitandines de la rue Saint-Antoine, et cela probablement par ordre de son frère, elle en sortit pour recomimencer aussitôt son apostolat. C’est vers cette époque qu’elle connut Fénelon. La lutte entre Bossuet et l’archevèque de Cambrai, au sujet de la nouvelle doctrine, ne commença qu’en 1693. En décembre 1695, Mme Guyon fut enfermée à Vincennes, puis à Vaugirard et enfin, le 31 mai 1698, à la Bastille où elle demeura jusqu'au 21 mars 1703. Après avoir passé quelque temps à Diziers chez sa belle-fille, elle se rendit en 1706 à Blois où elle mourut chrétiennement le 9 juin 1717.
Quelle était donc la doctrine de Me Guyon pour soulever ainsi, en sa faveur ou contre elle, un si grand nombre d’esprits sérieux et cultivés ? Nous revenons ici à notre histoire. D. Innocent le Masson, inquiet des progrès que faisait le quiétisme, c'était le nom donné à la nouvelle doctrine, écrivit une lettre à la prieure de Mélan et aux prieures de chartreuses pour les prémunir contre les pièges de la nouvelle
1 V. Bellet, Vie du Cardinal Le Camus, évèque de Grenoble, pp. 193 et suiv. Additions, p. 79°, III.
secte. Cette lettre, imprimée à la Correrie, sans date! ni titre, expose nettement les principes quiétistes. Nous n'ignorons pas les attaques auxquelles l’illustre Général fut en butte au sujet de cette polémique; mais sa vertu, sa science qui le rendait sur ce point l’égal de Bossuet, l'autorité infaillible du Pape qui condamna le quiétisme, nous permettent de croire que D. le Masson parlait de cette question en maitre autorisé, quoi qu’en aient dit ses adversaires. Or voici, en résumé, l’exposé qu’il fait de cette doctrine dans sa lettre.
L'idée de l'amour de Dieu est conforme aux instincts de l’homme. Une affection sensible correspond à cette idée chez tous les peuples. Cette affection porte l'âme à renoncer à tout pour s’abandonner entièrement entre les bras de Dieu. Jusqu’à ce point, le quiétisme n’est autre que la doctrine du pur amour de Dieu tel qu'il fut compris par les Saints. Mais où l'erreur commence, c’est dans l'explication de ce renoncement. Les Saints détachèrent leur cœur de tout, sauf de deux biens inaliénables : {a lot de Dieu, pour l'observation de laquelle ils renoncèrent à tout le reste, et Dieu lui-mème, cause de leur renoncement et fin de leurs désirs. Le pur amour quiétiste, au contraire, renonce absolument à tout « jusqu'à se trouver seul, dit D. le Masson, et dépouillé de raison, de considération, d'application, d'espérance et de Dieu mème, qui est celui néanmoins qu’il prétend faire aimer purement et uniquement. » (P. 25.) Le quiétiste fait à Dieu le don entier de sa propre volonté et de sa liberté. Il apprend donc à ne rien faire du tout de son côté. Dès lors, l’âmese repose en Dieu qui agit seul. Là est le point culminant de la perfection, le repos absolu de l’âme, le quiétisme.
Les conséquences de cette doctrine sont évidemment déplorables : 1° l’homme ayant abdiqué sa volonté ne peut plus commettre de fautes ; 2° prier supposerait que Dieu n'agit pas seul en l’âme, donc plus de prières.
D. Innocent prouve qu’il parle en connaissance de cause :
1 Cette plaquette in-12 broché, 53 pages, a été imprimée entre le 12 avril 1697 (voir p. 4) et le 12 mars 1699, date de la condamnation du quiétisme (v. p.11). Le seul exemplaire connu se trouve à la bibliothèque de Chartreuse, et porte au dos : Quiétisme écrit à la main.
« J'ai d’autres lettres en original de la dame et de ses élèves, dont je ne rapporte point le texte entier, car il blesserait votre modestie; mais on y dit qu'on donne à la nature tout ce qu’elle peut souhaiter, que cette union des âmes avec Dieu les sépare des actes naturels de leurs sens grossiers, de telle sorte que leurs désordres ne les retirent point de leur état permanent du pur amour... Les désordres où elles pourraient se laisser entraîner sont des épreuves envoyées par Satan et qui rendent leur amour encore plus pur. » (Pp. 31, 33.)
Telle est la doctrine du quiétisme. « Ce fut un ministre protestant qui le premier rassembla en 40 volumes les œuvres de Mne Guyon. La doctrine, bannie de France, condamnée à Rome, se répandit en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre. Elle sert encore aujourd'hui, paraît-il, d’aliment à la piété des méthodistes d'Amérique. »
Mme Guyon vint-elle prècher sa doctrine à Mélan ? Nous ne pouvons l’affirmer, les preuves directes font défaut ; mais de bien graves témoignages nous autorisent à le croire. Le cardinal le Camus dit dans une lettre : « De Grenoble, Me Guyon s’en alla dans des monastères de chartreuses où elle se fit des disciples... D. le Masson, homme très savant et très sage, a été obligé de sortir de sa solitude pour réparer les désordres que cette dame avait causés dans quelques couvents de chartreuses, où elle avait fait la prophétesse comme partout ailleurs*. » Or, D. le Masson visita en 1690 les couvents de Mélan, Prémol et Salettes; et, s’il eut d’autres motifs de faire ce voyage, nous savons par le Livre- Journal de Mélan que le quiétisme n’y fut pas étranger. Il y est dit en effet : « Ce qui donna lieu à ce voyage, c’est que le bruit avait couru que la dame Guyon avait répandu dans lés monastères les erreurs qui étaient en vogue pendant ce temps-là, et qu'elle y communiquait les livres qui en par- Jaient. » Nous reconnaissons que cette phrase n’aflirme que le motif du voyage du Révérend Père; mais aussi, elle ne pie pas la visite de Mme Guyon.
1 Nouvelles études critiques sur l’histoire de la littérature française, par Ferdinand Brunetière, 2° édit., p. 63. Paris, Hachette, 1886. 2 Bossuet, Œuvres complètes, édit. de Versailles, t. XL, p. 116.
Quoi qu’il en soit de ce voyage, il est certain que les doctrines de cette dame eurent à Mélan quelque retentissement. Nous trouvons des traces évidentes de quiétisme dans un recueil de cantiques de nos moniales, écrit vers ce temps-là et conservé aux archives de Mélan.
Il a pour titre : « Les doux vols de l'âme amoureuse de Jésus exprimés en cinquente cantique spirituels très propre a enflamer «a La dévotion et amour de Dieu. » Son style est semé d’antithèses criardes : « Que Jésus vienne, non, qu'il fuie.. Ouvrez le cœur de Jésus, non, ne l'ouvrez pas... Je vois tout ou plutôt je ne vois rien... Je vis, non je suis morte. Oh! l'hcureuse santé que d’être ainsi malade ! » Si encore cette pauvre âme n’était que malade, mais elle meurt, presque à chaque couplet, sous l'action de l'amour divin; heureusement c’est pour revivre aussitôt. L'idée du renoncement absolu est formellement exprimée dans ce recueil, surtout dans le quarante-septième cantique dont le titre est L'indifférence. En voici quelques passages :
« Le content ne veut rien; je suis indifférente ;
Je ne sais que je veux, Dieu sait ce qu'il me faut... Je n’aime pas la terre ; et le ciel même et l'ange Me sont indifférents en tout temps, en tout lieu. Je renonce à moi-même et celui que j'adore
Ne me désire pas, car il est tout en moi... »
Dans un Vol d'esprit qui forme appendice au recueil on trouve ces paroles de Dieu :
« Écoutez bien cette leçon :
Obéissez-moi sans raison, Souffrez sans aucune espérance... »
C'était un peu raide, sans doute, et la prophétesse éprouve le besoin d'en appeler à une autorité plus haute que la sienne. Le Fol se termine par cette strophe curieuse :
« Ne croyez pas ce faible écrit
Ni aux vues de cet esprit
Mais aux Trois qui pour témoignage, Au ciel et au-delà du lieu,
Vous disent que c'est le langage
Non d’une femme, mais d'un Dieu. »
Enfin, ce renoncement conduit au pur amour qui est le repos, le quiétisme parfait de l’âme. C’est, entre autres, le septième cantique, intitulé : Extase d'amour, qui nous l’apprend :
« L'esprit ne sait au vrai, dans l’amoureuse guerre,
S’il est dedans le ciel ou bien dessus la terre ;
Il ne fait aucun acte, ains il laisse à son tour Agir le saint amour.
« Si nous n’empéchions point cette cause des causes,
Qu'elle ferait souvent en nous de belles choses!
Ah! qu’aimable est l'excès où l'âme n’agissant Souffre le Tout-Puissant ! »
Mais un fait, ce qui est plus grave que des paroles, se passe vers le mème temps dans notre monastère, et autorise toutes les conjectures. Une religieuse se croit inspirée comme Mme Guyon. Enthousiasmée, elle prèche ses rêveries à ses sœurs et, par toutes sortes d'artifices, cherche à les convertir à ses idées. Sa manie va si loin que l’on croit à une obsession diabolique!. Ses prédications n’eurent pas de succès, comme nous le dirons, mais elles confirment l'existence à Mélan, vers ce temps-là, d’un courant quiétiste.
Le Révérend Père fut vivement alarmé en apprenant ces détails, et il songeait aux mesures à prendre pour remédier au mal lorsqu’une autre nouvelle vint encore augmenter ses alarmes.
Les deux partis qui s'étaient formés dans la communauté au début du priorat de Mère Turpin se jalousaient de plus en plus. La prieure, disait-on, abusaiït de son autorité pour maltraiter les religieuses de la nation savoyarde et favoriser ouvertement celles de sa propre nation. Les premières trouvèrent enfin le moyen de faire parvenir leurs plaintes aux oreilles du R. P. Général. Les visiteurs auraient pu faire cesser tout désordre lors de leur visite, mais la Providence fournit à D. Innocent l’occasion d'exercer son zèle, en personne, à Mélan mème.
D. le Masson était d’une activité incroyable. Un incendie avait consumê le monastère de Chartreuse en 1676. Il mit 12 ans à le reconstruire sur un plan nouveau. Les travaux furent achevés en 1688. Mélan et toutes les maisons de l'Ordre rivalisèrent de générosité pour subvenir à ces frais de construction“. Pendant ce mème temps le Révérend Père compose de nombreux ouvrages sur les matières les plus variées : Écriture sainte, droit canon, théologie. morale, mys-
1 Ms. arch. Mélan.
? Saint Bruno et l'Ordre des Chartreux, par l'abbé Lefebvre, t. I, p. 127.
tique, ascétique, histoire, polémique, rien ne lui est étranger. Écrivain, il veut encore avoir une imprimerie. Il en établit une, près de Chartreuse, à la Correrie, en 1681. La bibliothèque de Mélan possède encore aujourd’hui plusieurs ouvrages sortis de ces presses. Nous ne parlerons que de ceux qui ont plus directement trait à notre histoire. Nous avons analysé plus haut la lettre circulaire aux prieures de chartreuses. En 1688, parut l'Interprétation du Cantique des Cantiques, composée pour détruire le mauvais effet qu'aurait pu produire le Commentaire du Cantique des Cantiques de Mme Guyon, et que celle-ci avait donné, entre autres, aux chartreuses de Prémol'. Par zèle pour la discipline monastique, il prépare une nouvelle édition des Statuts qu'Innocent XI approuve par un Bref du 27 mars 1688. En 1690, il fait traduire en français par D. le Cauchois, ancien procureur de Mélan, les passages des Statuts qui concernent les moniales*. Cette nouvelle édition ne changeaïit rien aux anciens Statuts des religieuses, mais l'expérience avait appris peu à peu combien la fragilité humaine est prompte à adoucir la rigueur de certains points de la Règle. Pour maintenir l’exacte observance, chaque siècle avait apporté son contingent de notes explicatives aux Statuts originaux. L'édition de 1690 fut donc intitulée : Sfatuts des moniales Chartreuses, tirés des Statuts de l'Ordre et de quelques ordonnances des Chapitres généraux. L'ouvrage, en un volume de 343 pages, est précédé d’un avertissement en forme de préface, adressé par D. Innocent le Masson à toutes les moniales de l'Ordre et donné en Chartreuse le 12 février 1690. Il se divise en deux parties : la première regarde la liturgie cartusienne et la seconde, l'administration spirituelle et temporelle du couvent. |
Alexandre VIII venait de succéder à Innocent XI. Il félicita vivement D. le Masson de son heureux travail, en admira la sagesse et pensa bien que nul mieux que l'auteur n'en pourrait expliquer l’ensemble et les détails aux religieuses.
1 V. Bellet, op. ctt., p. 195.
? Saint Bruno et l'Ordre des Chartreux, t. Il, p. 130.
Les Généraux de l'Ordre font vœu au jour de leur élection de ne plus franchir les limites du désert de Chartreuse. Alexandre VIII, après avoir dispensé de son vœu, pour ce cas, D. Innocent le Masson, lui ordonna par Bref du 4 avril 1690 de visiter en personne, afin d’y expliquer leurs Statuts, les couvents de moniales de Prémol (diocèse de Grenoble), de Salettes (diocèse de Lyon) et de Mélan (diocèse de Genève!). Le 26 septembre 1690, D. Innocent écrivit donc à la V. prieure et aux religieuses de Mélan Ia lettre suivante :
« Mes filles en Jésus-Christ,
« Nostre St pere le pape Alexandre 8°, après avoir donné tant de marques signalées de l'affection qu'il a pour les Statuts et pour les Religieux de l’Ordre, en a voulu aussi donner une toute singulière de celle qu’Il a pour vous, c’est ce qu'Il a faict evidemment paroistre par le Bref quil ma adressé de son propre mouvement par lequel Il me mande de vous aller visiter une fois en persone pour bien establir l’observance des Statuts qui ont esté composez a vostre usage.
« Mais parce que mes affaires ordinaires pour tout l’Ordre m'engagent a menager mon temps, jenvoye par advance le ven. pere visiteur de vostre province accompagné de D. François Ferrus pour commencer tousiours la visite à la forme de l'Ordre et recevoir le scrutin, apres quoy et estant averty du temps quil sera achevé je prendray mes mesures pour executer les intentions du S. pere.
« Je vous exhorte ce pendant avec S. Paul de ne point recevoir en vain la grace de Dieu et les moyens que la providence nous fournit pour nous sanctifier. Faisons en sorte, je vous prie, que cette visite que le St pere m'ordone d'aller faire chez vous ayt tous les bons effets que Luy et moi en devons attendre pour la plus grande gloire de Dieu que je
1 Ces trois maisons et deux autres, l’une dans le diocèse d'Arras et l’autre dans le diocèse de Bruges, aux Pays-Bas, étaient les seuls monastères de chartreuses qui existassent alors. Les Statuts des Chartreux, de l’an 1368, ayant défendu de recevoir à l’avenir, ou d’incorporer à l'Ordre des couvents de filles, il n’en fut plus établi depuis cette époque.
prie de vous benir de toutte celeste benediction. Vostre tres affré confrere,
« F. INNOCENT, prieur de Chartreuse !. »
Le scrutin dont parle cette lettre est celui de l’élection des officières du couvent. Le visiteur de la Province vint donc avec D. Ferrus. V. Mère Eugénie Turpin fut réélue prieure. Enfin, le Révérend Père put exécuter les ordres du Pape. Il visita d’abord Prémol où les religieuses furent extrèmement touchées de sa tendresse toute paternelle ; puis, il se dirigea vers notre monastère. Il passa par Annecy, logea chez le chapelain de la Visitation, vit les religieuses de ce couvent et Mgr d’Arenthon. Le 15 octobre il arrivait à Mélan*.
C'était, croyons-nous, la première fois qu’un Général de l'Ordre visitait cette antique chartreuse. Les moniales étaient heureuses, mais le bonheur de plusieurs n'était pas sans un mélange de crainte.
Selon les règles de l'Ordre, D. Innocent se fit rendre compte de la visite faite les jours précédents ; puis, il vit séparément chacune des religieuses. Trois points en particulier tirent l’objet de ses interrogations : la question du quiétisme, la conduite de la prétendue visionnaire et l’antipathie entre françaises et savoyardes. Sur le premier point, il constata que, si l'esprit général n’avait pas été gravement atteint par le nouveau mysticisme, il y avait eu cependant bien des défaillances, et que ce pur amour d’un nouveau genre avait altéré la charité chrétienne dans plusieurs. — Les religieuses, par crainte ou de parti pris, furent plus timides au sujet de leur pauvre sœur illuminée. Le Révérend Père ne put porter un jugement approfondi sur l’état de cette âme. Il put voir toutefois qu’elle n'avait pas eu d'influence sur les autres religieuses et « que nulle d’entre elles ne s’était laissée surprendre par ses rèveries et ses artifices. » Il se contenta donc « de les avertir que le meilleur moyen de faire revenir cette fille à son
1 Autographe, arch. de Mélan.
2 Ms. arch. Mélan.
bon sens était de mépriser ses enthousiasmes!. » — Enfin, on aborda la fameuse question de nationalité. Le Général entendit les plaintes portées contre la prieure, contre la dot exigée, contre l'admission de religieuses étrangères à la Savoie. On allait jusqu’à justifier ces dernières plaintes par le texte mème de la fondation de Mélan. Le Révérend Père vit qu’il y avait dans toute cette querelle beaucoup trop d’animosité. Après avoir vu chaque religieuse en particulier, il les réunit en séance capitulaire. Là, il ordonna de jeter au feu tous les livres qui de près ou de Join touchaient au jansénisme ou au quiétisme. Il condamna la doctrine de Mme Guyon, exposa les principes du véritable amour de Dieu, d'après saint François de Sales, et montra que la première preuve d'amour est l'obéissance à la loi de Dieu et aux Statuts de l’Ordre.
La charité fraternelle fut recommandée d’une manière spéciale. Sur ce point, il donna comme modèle la communauté des moniales chartreuses de Gosnay dont il loua Ja simplicité, l'oubli du monde, la fuite des singularités et le mépris de tout ce qui ressent l’esprit du siècle*.
Toute dot fut désormais interdite. Sur ce point, le Révérend Père renvoya les Sœurs au chapitre xvir de la II° partie des nouveaux Statnts. Une addition y avait été faite pour elles en particulier. « Nous avons appris, y est-il dit, que dans quelqu’une de nos maisons, il s'était glissé un abus de n'y vouloir recevoir que des filles nobles, qu'on prétendait autoriser par les intentions du fondateur ; après avoir vu et examiné toutes les lettres de fondation dont on pouvait appuyer cet abus, qui est opposé de soi aux règles de la charité, et à l'humilité dont on fait profession en religion et spécialement dans notre Ordre, nous déclarons que c’est un pur abus, sorti dn fond de l’orgueil de la nature corrompue. C’est pourquoi, nous défendons, sous les peines de désobéissance, de se servir de ce prétexte pour ne point admettre une fille
1 Ms. arch. Mélan.
2? Lettre aux VV. religieuses de Gosnay du 1° octobre 1690. (Copie de l'époque aux arch. de Mélan.)
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qui d’ailleurs a toutes les qualités requises par les Statuts. » Le Révérend Père expliqua ensuite ces nouveaux Statuts. Enfin, pour le bien général, il déposa du priorat, sans la blâmer, V. Mère Élisabeth Turpin, et fit procéder à l'élection d’une nouvelle prieure. Les suffrages se portèrent sur sœur Péronne Duboin qui fut proclamée prieure.
La visite de D. Innocent le Masson avait duré plus de quinze jours. Il se trouvait encore le 1° novembre à Mélan où il approuvait et signait un plan des jardins du monastère!. Il ne reparut en obédience de Chartreuse que vers le 8 novembre. Le passage à Mélan du Révérend Père fut comme une rosée abondante sur un parterre aride. Une nouvelle sève de dévouement et de piété circula dans tous les cœurs. Les moniales furent subjuguées par la science et la vertu du Révérend Père, et, nous dit un religieux qui en fut témoin, « elles ne l’admirèrent pas moins que ne l’avaient fait celles de Prémol. »
Heureux au point de vue moral, les résultats de cette visite le furent plus sensiblement encore au point de vue matériel. Depuis longtemps les visiteurs avaient parlé de la pauvreté de Mélan, du délabrement où se trouvaient les édifices, enfin de l’exiguité des cellules et de la gène des religieuses. Un nouvel incendie était venu en 1680 aggraver la détresse du monastère. D. Innocent vit par lui-même que le délabrement était plus grand encore qu'on ne l’avait dit et, sur-le-champ, décida qu'une restauration complète du monastère aurait lieu sans retard. Nous verrons, dans le priorat suivant, le plan de cette restauration et les dépenses qu’elle occasionna.
Avant de clore ce priorat, citons quelques actes d’administration extérieure. Ce sont d'abord trois acensements : De la Grange, notaire *.
Mélan acense pour 6 ans : le 25 avril 1688, la montagne et la dime de la Rosière, sous le servis annuel de 26 ducatons ou la valeur de 2 florins, 6 sols3 ; le 1" septembre, à Jean, fils de feu Aymon Dessuet,
1 Arch. Mélan.
2 Min. Orsat, Taninge.
$ R. P. Balmen vicaire, R. P. Dubois coadjuteur.
charpentier à Taninge, 3 moulins garnis, un battoir, une maison avec jardin, sis sur le Foron, pour la cense annuelle de 28 coupes de froment, 13 d'orge, 20 d'avoine, 8 livres de truites, 12 malles d’enselles; le 25 juin 4690, à divers particuliers, les dîmes de Thiez appartenant à Mélan, sous la cense annuelle de 24 coupes de froment. Ce dernier acte est signé par D. Balmen, vicaire, D. Athanase Pignare, nouveau coadjuteur, D. Fournier, procureur, et les V. Mères Elisabeth-Eugénie Turpin, prieure, et Louise-Agnès Basin, sous-prieure.
Le 23 septembre 1685, Jacques Perrier, du Mont (Taninge), vendait à Mélan une demi-sétorée de prés audit lieu pour le prix de 57 florins, soit L. 38. 8, le florin étant de 13 s. 4!.
En prévision de la restauration du monastère et ensuite de l'incendie dont nous avons parlé plus haut et sur lequel nous n'avons aucun détail, le Révérend Père, par un billet en date du 30 juillet 1682, autorisait le V. P. D. Claude Balmen, vicaire de Mélan, à emprunter de l'argent dont il promettait de payer les intérêts en attendant qu'il pût rembourser les capitaux. Nous avons trouvé plusieurs emprunts faits vers cette époque par D. Balmen : le 19 juin 1689, d’honorable Nicolas Suchard d’'Onnion 2100 fl. au 5°/, ; trois jours après, 2000 fl. d'honorable Rol, médecin de Cluses, au mème taux ; le 3 septembre, d'Antoine et Claude de Collonge, de Villeen-Sallaz, 100 pistoles d'Espagne, au taux de 5 pistoles d'Espagne, soit 56 livres, 5 sols de France ; enfin, le 26 mai 14690, de spectable Jean-François, fils de feu Jean Pellis, avocat au souverain sénat, 200 pistoles d'Espagne valant 2320 liv., chaque pistole valant 11 livres, 12 sols, monnaie de France. De la Grange, notaire.
Le dernier fait connu de ce priorat est une poursuite exercée contre Jacques Majoz, de Thiez. Le 26 juin 1690, celui-ci fut forcé de reconnaître qu'il devait à D. vicaire deux pistoles d'Espägne pour indemnité de 90 pièces de bois coupées par lui dans la forêt de la Vuarda, appartenant à Mélan. De la Grange, notaire.
C'est au milieu de ces embarras sans nombre que Mère Péronne Duboin entra en charge.
Mère Élisabeth Turpin vécut encore 13 ans après sa déposition. Expia-t-elle les fautes de sa direction, ces fautes, d’ail-
1 Inv., E. 23; f° 21. Livre-Journal de Mélan, p. 12.
leurs, avaient-elles été, en réalité, bien graves ? Le fait est qu’à sa mort, arrivée en 1703, on lui accorda une messe de Beala.
Durant ses quatre ans de priorat, quatre religieuses étaient mortes. Sœur Louise-Thérèse Videt, et sœur Marie Turpin, en 1686 ; sœur Anne-Marie-Madeleine le Rat, en 1688 ; et sœur Jeanne Bertet, en 1690. Elles étaient les trois premières professes de Mélan et la quatrième sœur donnée.