QUARANTE-QUATRIÈME PRIEURE CONNUE
VICAIRES : D. CLAUDE BALMEN (1670-1693); D. FRANÇOIS FAURE (1693-1699) ; D. FRANÇOIS-LOUIS FOURNIER (1699-1711) ; D. ALEXIS GUMY (1712-1729); D. JEAN-CLAUDE CURTILLET
rW=SÈRE Péronne ou Pétronille Duboin, nièce de l’avantdernière prieure Claudine Duboin, était, comme celle-ci, de Samoëns. Son père noble spectable François Duboin, avocat, avait épousé noble Jeanne-(xasparde de Bergoënd. Ils eurent quatre enfants : Révérend Jacques- François, curé et chanoine de l’église collégiale de Samoëns ; Pierre-François ; Péronne, notre prieure, et Antoine, lieutenant-colonel de dragons au service de Venise!'. La branche des nobles Duboin de Samoëns s’est éteinte dans la première moitié du xvin: siècle.
Mère Péronne avait fait profession à Mélan vers 1671. Dès
1 Reg. par. Samoëns.
son entrée en charge, elle employa tout son zèle à calmer les esprits troublés par les derniers événements. Femme de caractère et de solide vertu, elle prêche d'exemple encore plus que de parole. Nous verrons plus loin les éloges que lui décernèrent les PP. visiteurs dans chacune de leurs visites. Sous sa maternelle direction, la communauté oublia peu à peu le passé et ne songea plus qu’à rendre au monastère, avec l'observance du Statut, la vigueur de ses plus beaux jours. |
Au moment où Mère Péronne prenait en main le gouvernail, plusieurs religieuses attendaient avec impatience le jour de leur sacre. La prieure en écrivit au R. Père en le rassurant sur l’état des esprits. Le 12 décembre 1690, D. Innocent lui répondit :
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Je mande à D. Vicaire mes sentimens et je donne mon consentement pour le faire et ainsy il ne tiendra point à moy que la cérémonie ne s’en fasse. Il n’est donc question que de se bien disposer à une sy grande action pour laquelle il faudra bien prendre plus de mesure pour le futur que pour le passé. Je viens de Salettes où j’ay trouvé une troupe de bonnes jeunes religieuses, ferventes, observantes, régulières, modestes, et toute la maison dans une grande régularité, cela m'a bien consolé aussi bien que le zèle que touttes ont de bien observer le Statut. J’ay de la joye d'apprendre que vous avez remis les esprits à la paix et j'espère que vostre exemple animé de charité et d’un zèle modeste et doux remettront vostre maison sur le pied qu'elle doit estre. Vous scavez qu'il y avait bien du déchet. Veillez, priez et travaillez afin que nous marchions tous dans une sainte nouveauté de vie. C'est ce que je désire pour vous, pour moy et pour touttes nos filles, que je salue touttes en général et chacune en particulier avec beaucoup d'affection.
« Vostre affectionné confrère, « F. INNOCENT, prieur de Chartreuse. »
1 Autog., arch. Mélan.
Il ne restait plus qu'à prévenir l’évèque de Genève qui fixerait lui-même la date du sacre. D. Innocent le fit sans retard. Nous verrons plus loin que l’état de santé du prélat et les événements politiques devaient retarder plus de six mois cette cérémonie.
Dans cet intervalle eut lieu une visite à Mélan. Chaque religieuse, selon la coutume, remit aux PP. visiteurs un pli cacheté pour le R. Père. Nous avons la réponse de sa Révérence à sœur Claudine Duboin. Malgré son grand âge, l’exprieure avait été nommée cellérière. Elle exposa dans sa lettre ses craintes sur le bon exercice de ses fonctions, ses doutes sur certains points de la Règle touchant les offices du chœur, et enfin la discussion de quelques sœurs au sujet du choix d’un médecin. Dans sa réponse du 8 avril 1691, D. Innocent la félicitait de sa franchise :
« Vous me faites bien du plaisir en me disant ingénument vos pensées, et je vous y respondray en peu de mots car vous scavez que j'ay bien des responses à faire. Sy vous faisiez ce que vous faites par vostre propre choix et volonté vous auriez sujet de vous mettre en soin de ces dissipations qu'’attire vostre exercice mais le faisant par obéissance offrez à Dieu ce tracas que vous attire cet office comme il est vrai que vous souffrez par l’ordre de sa Providence. »
Après avoir ainsi calmé les scrupules de la bonne cellérière, le R. Père, toujours plein de délicatesse, lui expliquait les points douteux de la Règle, puis portait cette sage décision concernant le médecin : |
« Ce n’est point du tout aux religieux et aux religieuses de se mesler du choix d’un médecin, c’est à D. vicaire et à la Mère prieure à le faire en prenant l’advis des plus ancienes. Je ne veux point du tout qu’on se serve du plus jeune quoiqu'il ait plus de paroles, mais du plus ancien appelé Mons. Bernatz!, quoiqu'il ne parle point tant, c’est par les paroles que les jeunes médecins se font valoir, mais ils n’en sont point plus habiles pour cela?. »
1 Spectable Joseph Bernaz, médecin bourgeois de Taninge, marié à demoiselle Josephte Boccard (1688-1706). Reg. par. Fleyrier. 2 V. docum., N° 15.
Quelques sœurs n'avaient point encore reçu de réponse. D. Innocent leur écrivit séparément en accompagnant l'envoi de ces lettres de la suivante adressée à la Prieure.
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Voilà le reste de mes responces à touttes nos filles mais je laisse celle «de ma fille Marguerite de Rochette ouverte afin que vous la voyez avant que de la luy remettre et que sachant bien mes sentiments vous m’aydiez à la retirer de sa tristesse. Ne Iui souffrez point tant de retraitte, tirez-la de là, et laissez-la seulement recommencer quatre ou cinq jours avant le sacre. Il faut ménager les esprits et les corps et ne point les laisser agir à leur teste. J'ay convenu de tout le reste avec les Pères Visiteurs qui se trouveront chez vous au sacre. Voilà le reste des imprimés qui parlent de la Consécration. Il ne reste plus qu'environ deux feuilles à imprimer et quand ils seront reliés vous en aurez touttes chacune un et mesme de quoy en donner aux religieuses sœurs ou parentes de nos filles. À Dieu soyons-nous à jamais. — Ce 17 avril 4691'. »
Marguerite de Rochette, dont il est fait mention dans cette lettre, était originaire de Cluses. Entrée en religion vers 1680, elle se préparait au sacre avec ses compagnes, lorsque le scrupule et la tristesse s’emparèrent d'elle au point de la rendre malade. La décision du Général à son égard était donc très prudente. :
Le 18 mai de cette année, se tint en Chartreuse le Chapitre général. Le R. Père y exposa l’état des monastères de moniales qu'il avait visités. La question des dots y fut posée et leur suppression arrêtée. Pour que chaque monastère cependant pût se suffire à lui-même, après avoir examiné les revenus et les charges de chaque maison, les PP. capitulaires portèrent l'ordonnance suivante : Mélan, Prémol, Gosnay, Bruges ne pourront désormais recevoir que 27 moniales et 14 sœurs données; le nombre pour Salettes sera de 32 moniales et 16 sœurs données. Par un décret irrévocable et en
1 Arch. Mélan.
vertu de la sainte obéissance, on défend aux moniales de recevoir quoi que ce soit sous le nom de dot, sous peine de nullité de profession. Elles pourront toutefois librement accepter ce qui leur serait offert gratuitement, et même demander la somme de 700 livres pour le trousseau et les diverses dépenses du sacre, etc. Mais on ne pourra pas, faute de trousseau, refuser une postulante, douée d’ailleurs des qualités requises. Le mème Chapitre décida que dorénavant on ne recevrait plus dans la mème maison la sœur ou la nièce d'une religieuse encore vivante ou plusieurs filles parentes jusqu'au troisième degré canonique inclusivement!.
La pauvreté et diverses circonstances obligèrent sans doute le R. Père à demander à Rome dispense de ce règlement pour Mélan comme il le fit pour Prémol en 1716. Il est certain, en effet, que Mélan continua à recevoir des dots.
Cependant tout était prêt à Mélan pour la cérémonie du sacre. Mais l’évèque fut retenu dans sa ville d'Annecy par de graves événements. On a vu Victor Amédée s’allier à la ligue d'Augsbourg. Après la victoire de Staffarde, Catinat avait envahi la Savoie. Vers la mi-août 1690, Chambéry, Rumilly, Annecy étaient au pouvoir des Français ; l'ennemi menaçait d’un côté la Tarentaise ; de l’autre, il s’avançait dans le Faucigny*. Monseigneur d’Arenton d'Alex, alors évêque de Genève, dut demeurer dans son palais pour surveiller de plus près les événements. Enfin, le 3 mai 1691, il écrivit à D. le Masson : « Les infirmités qui m'ont accablé depuis le mois d'août, et les agitations de la guerre m'ont empèché de m’acquitter ponctuellement de la commission dont vous m'avez honoré pour Mélan ; mais comme les accès de ma fièvre m'ont quitté depuis 15 jours, si votre Révérence agrée mon dessein, je me rendrai à Mélan pour le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, et nous ferons le sacre de vos filles au jour et sous les auspices du modèle et du premier patriarche des solitaires. J’en ai déjà donné avis à vos religieuses, mais
1 Imprimé de 1691, arch. Mélan.
2 V. Pilot, op. rit., p. 20.
3 V. Invasion Française de 1691 dans la vallée d'Aoste; par Sylvain Lucat. Aoste, imp., Édouard Duc, 18983.
ça été sous la précaution qu'elles demanderaient pour cela l'agrément de votre Révérence!. »
Le R. Père accepta la date fixée du 24 juin. L'évèque en avertit D. vicaire et la Mère prieure qui lui en témoignèrent toute leur reconnaissance. Le 9 juin, Monseigneur d’Arenthon avisait D. Innocent de son départ par la lettre suivante :
« Annecy, 9 juin 1691. Le juste empressement de vos saintes filles pour leur consécration est une marque que Dieu veut bien que je hasarde quelque chose pour contenter leur piété. J'ai, sous votre agrément, fixé le temps au jour de la Nativité du premier patriarche et du modèle des solitaires, et je me prépare à mon acheminement après l’octave du Très-Saint-Sacrement pour arriver à Mélan la veille de la fète, et pour en partir le lendemain pour aller faire la visite de nos chanoines de Syz et de Pelionnez. Monsieur Falcaz sera peut-être de la partie‘... »
La cérémonie du sacre eut lieu au jour indiqué. Nous ignorons le nombre des vierges qui y furent admises ; mais nous savons par deux précieux documents que le bonheur intime de l’âme fut au comble et de la part du prélat consécrateur et de celle des religieuses. Voici, en effet, ce que nous lisons dans la « Vie de Jean d'Arenthon d'Alex » par D. Innocent le Masson:.
Cet évèque « honorait d’une singulière bienveillance l’Ordre des Chartreux, qui a cinq maisons dans son diocèse, entre autres une de religieuses chartreuses appelée Mélan. C’est là où il allait quelquefois rendre des visites de charité et célébrer la cérémonie du sacre, dont l'usage ancien s’est conservé dans cet Ordre. C’est aussi où son zèle, sa dévotion et la tendresse de son cœur l'ont fait souvent fondre en larmes en parlant de Dieu à ses bonnes filles, dont les sanglots de celles qui l’écoutaient obligeaient le prédicateur à se taire pendant quelque temps, afin de les laisser remettre. Pour rapporter la chose avec la même naïveté que la Mère Prieure me l’a dite, et que je le sais d’original : « 1 pleurait avec nous à chaudes
1 Lettre communiquée en 1890 par D. Palémon Bastin. 2 Communication de D. Palémon Bastin.
3 1° édit., Liv. I, chap. 1.
larmes, me disait-elle, en nous parlant de Dieu et des choses célestes et en nous disant adieu!. »
Si chaque visite était une occasion de douces larmes, celle du 24 juin 1691 le fut par-dessus toutes ; c’est l’évêque luimême qui nous l’apprend dans une lettre à D. le Masson, lettre à laquelle sans doute celui-ci fait allusion lorsqu'il dit : « je le sais d’original. » Or voici cette relation, elle est datée de Saint-Bruno, petite résidence que l’évèque s'était établie entre le grand séminaire et l'hôpital actuel d'Annecy et dont le nom indique assez en quelle estime Monseigneur d’Arenthon tenait les Chartreux : « De Saint-Bruno, 10 août 1691. Le voyage de Mélan a été accompagné de trop de consolation et douceur pour que V. R‘ ayt deubt y adjouter ses remerciements ; c’est sans affectation que j'avoue à Votre Révérence que j'ai esté charmé de la vertu et des manières également religieuses et obligeantes de vos saintes filles. Je ne leur ai jamais parlé de Dieu qu’elles ne se soient attendries jusqu'aux larmes, et vos bons pères qui en ont toujours esté les tesmoins, en ont été sensiblement touchés aussi bien que moy. Le V.P. Visiteur et moy ne peusmes jamais nous empescher de mesler nos larmes avec celles de ces saintes victimes de la pénitence, surtout dans le dernier entretien que je leur fis de l'esprit des cérémonies qui avaient accompagné le sacrifice de leur engagement nuptial avec leur divain Espoux. Je leur ai promis que je ne passerois jamais à leur porte sans me procurer la consolation de les voir. Je n'ai rien à vous dire sur la conduite de vos pères à mon égard, si ce n’est qu’ils ont tous concouru à m’obliger avec une attention qui marquait la générosité de la charité de leur cœur. Ma pauvre nièce en fait tous les jours des expériences qui m'inspirent une reconnaissance que je porterai jusque dans l’éternité*. »
La nièce dont parle ici l’évèque était sœur Marie-Françoise Duclos de la Place. Noble Balthazard Duclos seigneur de la Place, avait épousé demoiselle Marguerite d’Arenthon d'Alex, sœur de l’évèque. Ils eurent au moins six enfants, dont quatre
1 Pp. 8, 9.
2 Communiqué par D. Palémon.
garçons : Antoine, né en 1671, à Taninge, officier de dragons, Jean, Charles et Isidore, et deux filles : Marie-Françoise. moniale à Mélan, et Claire, ursuline à Sallanches.
Quelle émouvante scène d'intérieur dans cette page hélas! trop courte! Le grand cœur du saint évêque et la docile piété des religieuses nous y apparaissent au grand jour. Quelle douce impression durent en conserver longtemps ceux qui ‘en furent les heureux témoins!
Vers ce mème temps, une épidémie sévit à Mélan, car on y trouve malades à la fois le Vicaire, la Prieure et plusieurs religieuses. Quatre de celles-ci, du reste, moururent en cette année 4691. Le R. Père en avait été informé. Commeil venait d'achever sa Paraphrase du Cantique des Cantiques, il en envoya quelques exemplaires à Mélan avec cette lettre adressée à la Prieure :
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Quelque occasion s’estant présentée d’envoier à Annecy,je fais aller cet exprès jusque chez vous pour scavoir des nouvelles de la santé de D. Vicaire dont il fallait avoir soin de m'informer par la poste. J’ay grand désir de voir vostre infirmerie establye afin de ne plus tomber dans cet inconvénient de donner aïinsy des permissions générales à vostre jeunesse de se visiter et d’estre toute la journée à aller çà et là, car c’est le moien de ruiner dans daucunes le peu d'habitude de retraitte qu’elles ont commencé de prendre. La nature a bientost retrouvé son premier chemin. Il ne faut que la laisser aller. Autant de chambres ce sont autant de compagnies et de services qu’il faut, cela met une maison en désauroy.
« Dieu veuille bénir tous ces remèdes qu'on vat faire mais, si cela n’opère rien, il faut se reposer et n’y plus retourner car cela ne servirait qu’à les rendre encore plus malades.
« Je vous envoye la continuation du Cantique avec trois pacquets de livres dont l’un est pour vostre sœur, l’autre pour la sœur Pérone de Mugnier, et l’autre pour quelqu’une dont le nom s’est perdu, elle saura bien le demander. Les pacquets ont été fournis par le libraire et je ne les ay point ou-
vert afin d’avoir plus tost fait. Je me recommande à la piété de touttes mes filles. À Dieu soyons-nous à jamais.
« Vostre affectionné confrère, F. INNOCENT, prieur de Chartreuse. »
Ce 26 aoust 1691!. »
Comme l'indique cette lettre, l’exprès de Chartreuse devait passer à Annecy. Monseigneur d’Arenthon reçut lui-même plusieurs exemplaires du nouvel ouvrage et en accusait ainsi réception à Sa Révérence dans une lettre du 29 décembre 1691 :
« Je ressens en esprit les grandes consolations que vos s!° filles de Mélan vont recevoir à la lecture de ce charmant livre; je distribuerai une partie des exemplaires dont vous m'avez gratifié si obligeamment à nos bonnes religieuses de Sainte- Marie. Celles du premier monastère à qui V. R‘en a fait part, me marquent déjà l'édification qu’elles en retirent, et je ne doute pas que M. le chanoiïne Falcaz ne vous en témoigne en particulier ses reconnaissances”.... »
Vers cette époque, une visite eut lieu à Mélan et toutes les religieuses remirent aux visiteurs une lettre pour le R. Père. La rigueur de la règle avait été adoucie à cause de l'épidémie, et on s'était un peu plus adonné au travail manuel; on travaillait pour les pauvres, et la passion de l'aiguille venant, on voulait broder de riches ornements; enfin, les sœurs Tirard et Hédou, bonnes anciennes sans doute, craignaient un peu le froid et voulaient conserver quelques robes de plus. Avant de répondre à chacune, le R. Père écrivit à la V. prieure la lettre suivante qui nous montre à quels détails descendait sa sollicitude et quelle fermeté il mettait à maintenir la discipline.
« Ce 9 décembre 1691.
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Jay bien de la joye moy mesme dapprendre que vous voila revenue en bonne santé ce sera comme jespère pour bien honorer Dieu dans vostre ministère. |
1 Autog., arch. Mélan.
2 Communiquée par D. Palémon.
« Ne parlons plus de cette affaire de délégation d’une fille pour avoir soin de vous dans vostre maladie, je ne scay que trop bien que vous nestes point dhumeur a vous distinguer des autres, et ce que je vous ay dit sur cela n'a esté que pour vostre direction. Aidez ces jeunes filles et les autres a ne point estre observatrices de tout ce qui se faict plustost pour celle-cy que pour une autre, sy on faict couler l’eau de ce gru pour l’une et non point pour l’autre, car c’est par le moien de ces observations et des rapports qu’on en faict trop facilement que les inquiétudes les défiances et le trouble de la charité se forment facilement.
« Que nos filles gardent touttes les bagues de leur sacre, et qu’elles meurent avec selon l’usage de vos sœurs de Gosnay auxquelles on le tire du doigt quand elles sont mortes.
« Hé mon Dieu mes bons enfans faisons des robhes à la sainte Vierge dans nos cœurs composées de charité de patience de douceur dhumilité, elle aymera bien mieux cela que des brocards d’or qui sont des dépenses peu utiles en ce temps de calamité. On me fera plaisir de ne plus jamais faire de ces sortes de demandes, ny de faire venir des marchandises de sy loin à mon insceu. Je vous dis cecy a l'oreille car je vois de loin les effets que cela peut produire dans des esprits frappés etc. On soupire la dessus et on dit est ce donc que le berger noseroit escrier etc. Qu'il vous suffise que je pourvoiray a tout ce qui sera utille et raisonnable. Faites rendre absolument a la sœur Tirard et a la sœur Hedou les robbes vieilles qu’elles ont pardessus le nombre fixé et dites leur que je vous ay recommandé cet article, ne donnez point de permission sur cela que je nen scache auparavant la raison.
« Jenvoiray la semaine prochaine une beste chargée de livres du Cantique, et jenvoiray en mesme temps mes responces a touttes et a chacunes. Je diray a ma fille Hebert tout ce qu'il luy faudra dire sur les singularités. Il est juste que vos sœurs données servent tour a tour a la cuisine.
« Vous me resiouissez bien ma fille en me donnant la bonne nouvelle de tant de bons ouvrages que vous avez faict pour les pauvres. Vous me faites plus de plaisir que sy vous aviez faict cent pièces de brocard d'or. Animez vous touttes
a occuper vostre temps et a emploier vostre industrie pour couvrir les membres de vostre céleste Époux que je prie de vous bénir touttes et chacune en particulier. On a refaict la première feuille du canticque et dune on en a faict deux que je vous envoye. Lisez les en attendant que vous ayez chacune le vostre. A Dieu soions nous a jamais!. »
Cette mème année 1691, l’eau manqua à Mélan. Les moulins et autres artifices en souffraient. Le vicaire D. Balmen se fit chercheur de sources. Il en découvrit deux à Hauteville au-dessus de Taninge. Ces sources, unies à deux autres filets d’eau situés tout proche, furent conduites à Mélan. Les nobles Jean, Charles et Isidore Ducloz de la Place payèrent euxmêmes les bourneaux qui traversaient leur verger près de leur maison de Taninge, sur le Foron, et, par acte du 18 mars 1691 (de la Grange, notaire), concédèrent à perpétuité au couvent ce droit de passage, moyennant cent florins en déduction de la dot de demoiselle Marie Ducloz de la Place leur sœur, religieuse à Mélan. Honorable Jacquier Vuillerme, propriétaire des terrains où naissaient les sources, vendit celles-ci à D. Balmen, le 15 octobre 1691, pour le prix de 441 florins. (Faurat, notaire.) Assistait à la vente Humbert- Madelain de Gex, seigneur de Couvette, chanoine et grand aumônier de la cathédrale de Genève, de la famille des barons de Saint-Christophe.
Le 1” avril 1691, Mélan avait renouvelé l’acensement des 3 moulins, 4 battoir et une ‘pièce de chenevis, aux Couches, près Taninge, sous le servis annuel de 20 coupes de froment, 21 coupes d'avoine, 15 coupes d'orge, 80 livres de chanvre battu, plus 4 écus blancs d'épingle à la prieure. Signèrent D. Balmen, vicaire, D. Pignarre, coadjuteur, D. L. Fournier, procureur; Mère Péronne Duboin, prieure, Mère Louyse Basin, sous-prieure. De la Grange, notaire.
Le 14 décembre 1692. les mêmes signataires acensaient { martinet, À maison, { journal de terre proche le couvent, pour 3 ans, sous le servis annuel de 2 florins monnaie de Savoie, 6 malles d’encelles 4 écu, et pour une fois un 1/2 écu d’épingle pour la prieure. Et le même jour, les mêmes acensaient pour 6 ans 1 grangeage à Brédillon ; servis annuel : 15 ducatons. De la Grange, notaire.
De 1680 à 1693 eurent lieu les constructions et restaurations qui firent du monastère de Mélan à peu près ce qu'il est en-
1 Autog., arch. Mélan.
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core aujourd’hui, si l’on en excepte les seconds étages élevés
par le collège.
Dès son élection au généralat, D. Innocent le Masson avait porté ses regards sur Mélan. Les rapports faits par les visiteurs étaient unanimes à constater l’exiguité du couvent. Il fallait remédier à cet état de choses. En mème temps qu'il reconstruisait la Grande Chartreuse, le R. Père fit donc tracer le plan d’un agrandissement de Mélan, qu'il approuva le 2 septembre 16771. |
On a vu que le premier monastère avait la forme d’un U ouvert sur le nord avec prolongement au sud du jambage ouest ©". D. Innocent, prenant pour base à peu près le centre de ce jambage, y ajouta un nouveau bâtiment en forme de T dans la direction de l’ouest, de sorte que les constructions actuelles ont cette forme . La superficie de ces nouvelles constructions, appelées le grand cloître, est d'environ 129 toises carrées de chambre, soit 950" 85. Les murs, d’une épaisseur de 1706 à la base, s'élèvent à 9 mètres avec 0m 66 d'épaisseur au sommet. Le rez-dechaussée, percé d’un corridor au nord, compte au sud quatre pièces voûtées, devant servir d’infirmerie, d'après le plan de D. Innocent. Le preinier étage, avec un corridor au milieu, dans sa longueur, donnait entrée à dix cellules de religieuses au nord et autant au sud. Les deux pavillons de l'ouest, formant la barre du T, comprenaient aussi plusieurs cellules.
On retit 522 toises de murailles pour la petite clôture, puis les murs du grand enclos comprenant 1007 toises 6 pieds en longueur et 1503 toises en maçonnerie. Les murs de la petite clôture avaient 14 pieds de hauteur, ceux du grand enclos n'étant pas égaux partout, sont calculés en moyenne de 12 pieds.
Ces constructions achevées, on répara les anciennes. La salle du Chapitre, le dortoir de la prieure, le noviciat, le couvert de l’église et des vieux dortoirs, et le réfectoire furent restaurés ; les voûtes et le couvert du grand escalier central, faits à neuf, ainsi que les degrés en pierre qui conduisent aux
1 Arch. Mélan.
chambres des Pères officiers. Enfin, le 1° novembre 1690, D. le Masson approuvait à Mélan le plan des jardinets destinés à chaque religieuse. Ils se trouvaient à l’ouest des nouveaux édifices. Chaque jardinet mesurait 840 pieds carrés de chambre» soit environ 97%.
Voici l’évaluation de ces divers travaux, telle qu’elle nous est donnée par le Z{vre-Journal de Mélan :
Pour le grand cloître et autres. . . . . L. 28800 « les réparations . . . de 15000 « le clocher et le couvert de l'église À 3000 « la petite clôture . . . . . . . 4121 « Je grand clos . . . . . . . . 12913 15 Payé pour la chaux . . . Cd 2999 Pour les degrés du cloître des Pères officiers: 53 12 Total . . . L. 66447 7
De laquelle somme | | La Chartreuse d’Aiïllon a payé. . L. 1125
« de Villeneuve . . . . 1125
« de Pomier,. |. |. . . 2000
« de Ripailles. . . . . 806
« dela Val-Sainte . . . 1300
« de Durbon |. . . …. . 14100 Total . . 7456 7456 Reste . . . . . LL. 58591 7
Ce reste fut payé dans la suite par D. Innocent le Masson, qui en 1691 donna aussi à Mélan la grande horloge Yrhque à Taninge par la Révolution.
La valeur de l’argent pouvant être évaluée pour 1690 au quart de celle qu'il a aujourd’hui, la dépense faite pour Mélan par le R. Père se monterait de nos jours à près de 266,000 fr. ” Établies désormais dans un monastère plus spacieux, plus confortable, les religieuses allaient avancer avec moins de gène et partant plus d'entrain dans l’exacte observance de leur Statut. La visite de D. le Masson avait produit d’heureux fruits de paix et d’abnégation. Mais les caractères ne se
transforment pas en un jour et la pauvre nature reprend souvent le dessus. Les lettres écrites à Mélan par D. Innocent pendant son généralat le prouvent surabondamment. Il y est souvent fait allusion à des manquements à la Règle, à des fautes contre la charité, à du relâchement. Le monde trouvera peut-être bien sévères les conseils et les avertissements du R. Père. Le monde ne connaît pas la vie du cloître et bien souvent ne comprend pas que le religieux, aspirant à la perfection, doit éviter mème l’ombre du mal. Chez les Chartreux surtout il n’est pas nécessaire que la faute soit grave pour attirer à celui qui l’a commise un bien gros reproche. C’est que dans l'Ordre cartusien, plus peut-être que partout ailleurs, on est convaincu de la vérité de cette parole de l’Esprit- Saint : « Celui qui méprise les petites fautes, déchoit peu à peu jusqu'aux grandes. »
D. le Masson continua donc par ses lettres à maintenir à Mélan l'esprit de charité qu’il y avait apporté. Après la fète de Pâques 1692, le 2 avril, il écrivait à l’ex-prieure V. Claudine Duboin : « Prions le Fils de Dieu qu'il nous fasse la grâce de mourir à nous-mesmes pour ne vivre que pour Luy. Jauray bien de la joye quand j’apprendray qu’on se mettra tout de bon chez vous à le bien mettre en pratique!. »
La nouvelle infirmerie n’était pas encore installée ; les malades, logées dans le voisinage de leurs sœurs, les incommodaient surtout par les allées et venues des infirmières. Averti, le R. Père répond à Ja prieure, le 5 août de la même année : « Je ne scay que trop que ces infirmes sur le pied quelles sont ne scauraient manquer de troubler et vostre dortoir et l'observance, c’est pourquoy il faudra faire une infirmerie afin que touttes ces infirmes fassent bande à part et qu'elles ne troublent point les autres. Je ne scay ny que dire ny que faire la-dessus, car les choses se sont mises chez vous sur un pied qu’il faut du temps pour les remettre*?. »
Le 3 octobre 1692, le R. Père adresse à la prieure une nouvelle lettre, mais cette fois tout agréable. Il lui annonce
1 V. doc., N. 16.
2? V. doc., N. 17.
l'envoi de tulipes des plus belles couleurs qui se puissent voir. L’exprès qui les porte apprendra aux sœurs à les planter et pour cela D. vicaire l’accompagnera dans les jardins. Au printemps, il enverra des graines de toutes sortes et des œillets. « Devenez donc, ajoute-t-il, d'habiles jardinières, mais spécialement pour bien cultiver vostre jardin intérieur. » Il envoie aussi des livres demandés, un particulièrement contenant des exercices du saint ange gardien!.
Le ton de la correspondance n’est pas toujours si affable, même à l'égard de la Mère prieure. En effet, quelque temps après cette dernière lettre avait eu lieu une visite. Selon l’usage, chaque religieuse avait envoyé sa lettre au R. Père. La bonne prieure, dans la sienne, répêétait les paroles dites par le visiteur au scrutin. Elle s'était avisée de dire qu’elle les répétait « sans politique et sans partialité ». Le 21 décembre 1692, le R. Père accusant réception des lettres relevait le mot de la prieure « sans politique ». « Que veut dire ce mot de politicque ? Qu'aurait-il fallu donc faire selon la politicque ? Quelle est cette politicque dont on faict estat dans l'Ordre? Sur qui tombe cette manière de s’énoncer? Est-ce sur moy ? Est-ce sur les françaises qui sont chez vous ? Estce sur les personnes du pays? Croyez-moi, ma fille, ces sortes de manières de parler, dites dans un préambule de visite donnent bien à penser, et jusqu'ici je n’ay point ouy parler dans l'Ordre que de celle de la justice, de la charité et de nos Règles. »
On le voit, le R. Père savait au besoin passer de la douceur à la sévérité, même avec des personnes en qui d’ailleurs il avait pleine confiance. La même lettre nous apprend que les religieuses étrangères à la Savoie n'avaient pas encore déposé toute l’amertume que la déposition de Mère Turpin avait laissée dans leur cœur. Elles acceptaient difficilement les observations de la Mère prieure. Elles avaient murmuré contre elle en prétextant vraisemblablement sa partialité pour les savoyardes, et sa rigueur pour les moindres fautes des étrangères. Sur ce point, le R. Père répondit : « Vous
1 V. doc., N. 18.
avez raison de dire que c’est une bien méchante raison aux étrangères de vouloir rejetter la correction par ce prétexte, et se plaindre mal à propos; mais ceux qui font la correction doivent oster tout subiet aux faibles de le croire. En observeant à l'égard de touttes une égalité équitable, il faut que vous taschiez de corriger tousjours celles qui en ont besoin, mais il ne faut point vous faire de scrupule d’omettre quelquefois de petittes choses qui ne scandalisent point les autres, et de différer la correction jusqu’à ce que l’occasion s’en présente favorable !... »
L'année suivante, 1693, sur les désirs de Notre Saint-Père le Pape et du Chapitre général, D. Innocent entreprit un second voyage à notre Chartreuse. Au commencement de septembre, dit une note privée, il avait appris la perte d’une égarée de Mélan. En quoi consistait cette perte? Nous l’ignorons. Les ordonnances dont nous parlerons plus loin, rendent plus rigoureux les points de la règle qui concernent les parloirs et les communications par lettres. Il se peut qu’une religieuse gagnée par des personnes de l'extérieur ait quitté le saint habit pour rentrer dans le monde. Quoi qu'il en soit, D. Innocent, parti de Chartreuse le 4 octobre 1698, arrivait à Mélan le 14. Il y rencontra les visiteurs de la province, D. Daniel, prieur de Ripailles, et D. Bergoin, prieur de la chartreuse de Lyon. Le R. Père revit d’abord cette sœur exaltée qu’il avait déjà interrogée dans sa première visite en 1690. Les religieuses, cette fois, furent plus explicites au sujet de leur pauvre sœur. D. le Masson comprit qu'il n’y avait rien de bien dangereux dans son état. Il renouvela la défense qu'il avait faite aux sœurs de prèter l'oreille à ses rêveries. Ce conseil réussit. Tout le mal qu’on appréhendait s’en est allé en fumée sans aucune mauvaise suite, « ce qui est, ajoute la note à laquelle nous empruntons ces détails, la plus grande marque que le démon ne s’estoit pas rendu le maistre absolu de cette malheureuse, puisqu'il n’en seroit pas sorti sans quelque grand éclat de désordre parmi ces filles. » Ensuite le R. Père de concert avec les visiteurs porta plusieurs ordonnances, et,
1 V. doc., N. 19.
avant de partir, déposa le vicaire D. Balmen, et nomma pour lui succéder D. François Faure ou Favre. En attendant l’arrivée de ce dernier, D. Raphaël Ramel, prieur d’Aillon (Bauges;, était nommé recteur de Mélan, tout en conservant son poste d'Aillon. D. Innocent termina sa visite le 29 octobre.
D. Balmen avait passé dans notre monastère environ 80 ans, dont 7 comme procureur. Il s’y fit surtout remarquer par son aptitude dans l'administration temporelle. Ce point explique peut-être la négligence dont on l’accusa dans la direction spirituelle du couvent. La note déjà citée explique, en effet, ainsi sa déposition : « D. Balmen estoit un bon homme, mais très mol, qui pouvoit bien avoir donné lieu à quelque désordre par le peu de soin qu’il prenoit de ses filles. » Sa responsabilité toutefois ne paraît pas fortement engagée, car il est envoyé comme coadjuteur à Pomier, où il meurt en janvier 1698, après avoir vécu louablement dans l'Ordre pendant plus de 50 ans. On lui accorda une messe de Beuta.
D. Ramel, qui fut ensuite recteur de Mélan pendant quelques mois, était originaire de Besançon, et avait fait profession eu Chartreuse le 6 janvier 1676.
Prieur d’Aillon de 1692 à 1694, il fut ensuite prieur de Saint-Hugon (1694-1707); de Ripailles (1707-1745); de Saint-Hugon pour la deuxième fois (1715-1717); convisiteur de la province de Chartreuse (1694-1704); visiteur (1704-1717); enfin, prieur de Villeneuve et visiteur (1717-1727).
Il mourut le 7 mai 1727, et eut dans l'Ordre le plein monachat, une messe de Beata et un anniversaire perpétuel.
À ce recteur succéda comme vicaire de Mélan D. François Faure. Profès de Sylve-Bénite, D. Faure occupa le vicariat de Mélan de 1693 à 1699, fut ensuite vicaire de Prémol (1699-1707); recteur du même couvent (1707-1710) ; enfin, prieur d’Arvières du 10 janvier 1710 jusqu’à sa mort arrivée le 10 août 1714.
Arrivons aux Ordonnances dont nous avons parlé. Elles portent sur trois points : relations avec les personnes de l'extérieur, nourriture du couvent, traitement des malades.
Pour le premier point, il est interdit de recevoir au parloir des gens de guerre, surtout ceux qui seront dans la vallée en
quartier d'hiver. Par exception reconnue nécessaire, les offciers de qualité, de même que les prêtres tant réguliers que séculiers, seront admis à parler aux religieuses, mais à travers la grille fermée à clef, et en présence de la Mère prieure ou de la Mère sous-prieure. Toute religieuse qui aura fait passer un billet au dehors, sans le visa de la prieure, mangera à terre pendant trois repas. On verra, par une lettre du 28 août 1694, que des abus avaient eu lieu sur ce point.
Pour la nourriture, « l'expérience apprend que, pour conserver la santé des personnes de l'Ordre et surtout des filles, il ne s’agit point tant de la quantité dans la nourriture que de la qualité et de l’apprest. » Donc, pas de poisson vieux ou wâté, pas de beurre corrompu, pas de friandises. Les œufs seront préparés de diverses manières « par compassion de l'infirmité humaine ». Pas trop de beurre, ni de fromage dans les apprèts, ce qui nuit grandement aux personnes de l'Ordre. La quantité sera de la valeur de quatre œufs pour les jours de jeûne, outre le potage et ce qu’on a coutume de mettre sur le bord du plat. Pour les autres jours, on servira la valeur de trois œufs à diner et de deux à souper.
Quant au traitement des malades, la cellérière ou l’infirmière ne serviront aucun remède sans l’avis de la prieure qui n’en donnera que sur l’ordre du médecin ; car il est notoire que l’usage de trop de remèdes est nuisible au corps et entretient les incommodités plutôt qu'il ne les guérit.
Le R. Père et les deux visiteurs apposèrent leurs sceaux à ces Ordonnances qui dès lors entrèrent en vigueur!.
Le vicaire élu, D. François Faure, étant tombé malade ne put se rendre immédiatement à son poste. Au mois de mai 1694, il n’y était pas encore arrivé. La prieure réclama probablement sa présence, car le R. Père lui répondait le 16 mai :
« Je vous ay pourvu d’un vicaire qui est un fort brave religieux, et qui fera merveille chez vous pour le temporel aussy bien que pour le spirituel, pourveu que chacun veuille travailler de sa part à ne point suivre de vieilles idées d’affections et de préoccupations, et qu’on s’estudie à honorer
1 V. doc., N. 923.
OT
les devoirs de sa profession. Il a esté attacqué de fievre et il faut le laisser bien restablir avant qu'il aille chez vous, cependant vous aurez le secours de D. Prieur d’Aillon!. » Quelque temps après, la prieure écrivit à D. le Masson pour demander l'acceptation d’une quatorzième sœur donnée et lui exposer quelques difficultés. Le R. Père répondit le 28 août :
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Il faut donc que nos mémoires soient faux ou que nous n'ayons point reçu l’obit de quelqu’une de vos sœurs, car c’est sur cela que nous avons cru que le nombre était desja complet. Envoyez-nous donc à la première commodité les noms de vos sœurs.
« Le cas que vous proposez du frère d’une religieuse qui demanderoiïit de voir une autre religieuse est de ceux dont il est parlé dans l’ordonnance qu’on ne peut raisonnablement refuser, c'est pourquoi cela se peut permettre en observant toutes les mesures du Statut; mais prenez garde, ma fille, que les abus des billets et d’escritures ne recommancent pas comme auparavant, car vous en seriez responsable à Dieu et à l'Ordre et vous feriez un tort considérable à votre maison. Par la mesme raison, vous pouviez accorder à Monsieur de La Grange de voir ma fille Bouvery, car un docteur, un chanoine de marque est une personne distinguée. Mais tenez la main à cecy, car autrement tout retournera aux mesmes abus qu'auparavant. J'en dis de mesme de quelque régulier qui vient de loin et à qui on ne peut raisonnablement le refuser, mais en observant tout ce qui est porté par l’Ordonnance, et ces mesmes réguliers en seront bien édiffiés s'ils sont prudens et sages. J’adjoute le cousin germain aux autres parents, puisque la cousine germaine est accordée par la mesme Ordonnance qui donne dispense de pouvoir leur parler dévoilée. Après cela, qu’on en demeure là car c’est tout ce que je puis accorder en conscience pour ne point m'escarter de l’esprit du Statut.
« Vous faites bien d’inspirer à ces deux bonnes filles, que
1 V. doc., N. 24.
vous me nommez, un peu de discrétion... Je feray mieux qu'eux tenir vos lettres en Dalmatie. Pensons seulement à laisser comme derrière nous tout le passé, en regardant devant nous pour nous advancer vers Dieu et vers l’accomplissement de sa s!° volonté. Je consens à la réception de cette 14° sœur, pourveu qu'elle ait les qualités requises et qu’elle soit agréée de la Communauté. Je salue touttes mes filles et je leur souhaitte comme à vous mille célestes bénédictions.
« Vostre lettre du 12 ne m'a estée rendue qu'’hier au soir. Voilà quelques lettres qu’on ma adressée pour ma fille Lefebvre!. »
Dans les lettres du 6 décembre 1695 et du 17 avril 1696, le R. Père revient sur l’observation du Statut et sur l'esprit d’obéissance et de sacrifice. Il a reçu la visite de D. vicaire de Mélan, et, dans une lettre du 14 novembre 1696, il dit à la prieure que ce Père lui rapportera tout ce qui a été décidé au sujet de Mélan, puis il ajoute : « Je prie Nostre Seigneur qu'il vous donne l'Esprit de force pour empecher le cours des libertés qu’on se donne chez vous. On imposait cy-devant des pénitences et le Statut les ordonne, présentement tout cela est aboly chez vous. Hé où est le zèle de plaire à Dieu et de s’avancer dans la vertu? »
La charité si attentive de D. Le Masson ne s'étend pas seulement aux intérêts généraux de la communauté, elle suit chaque religieuse en particulier : « Ma fille De la Grange me paraît fort contente de sa déposition et c’est elle qui me l’a demandée avec instance. » — « Mes deux filles Manuel seront bien, elles ont du cœur l’une et l’autre et Dieu les bénira. » — « Je vous recommande qu’à la première occasion d’un chauffoir on en accomode ma fille Heleine Bazin. » — Sœur Barbe Morel s’est brùlé les jambes avec de l’eau bouillante, il s’en fâche tout simplement : « De quoy s’avisait cette pauvre fille d'aller ainsy faire chauffer de l’eau sy bouillante?
1 Autog., arch. Mélan.
2 V. doc., N°25, 26, 27.
3 Lettre du 6 décembre 1695.
4 Ibid.
5 Ibid.
c'estait pour lui perdre les jambes. Dieu soit héni de ce que le mal n’a point été plus. Si on s’étoit servi de l’eau de ma poudre Impériale, ma fille serait guérie et reguérie. Je vous envoye de quoy en faire 36 pots!. »
Sa charité n'est pas faiblesse, le trait suivant le prouve. Il arrive aux âmes timorées de croire que tel directeur spirituel leur sera plus utile que tel autre, d’ailleurs aussi éclairé et aussi prudent. Souvent déjà des moniales avaient demandé un confesseur étranger. Parfois le R. Père avait accédé à leurs instances et parfois aussi rejeté leurs demandes. En 1700 eut lieu un grand jubilé. Cinq religieuses écrivirent à D. le Masson pour lui demander un confesseur extraordinaire, peutêtre D. Ramel, prieur de Saint-Hugon et convisiteur de la province de Chartreuse. Cette fois le bon vieillard est indigné d’une demande sans raison. Il répond le 18 juillet 1700 à Mère Péronne Duboin :
« Il n’est pas juste que pour contenter la singularité ou plustost la phantaisie de quatre ou cinq filles on empesche les autres de gagner le jubilé. Suivez donc le sentiment de D. vicaire, et pour ces autres laissez-les faire à leur fantaisie. Croient-elles donc qu'un prieur de l'Ordre et convisiteur d’une province doive estre assubjetty à leur volonté, quitter sa maison, ses affaires et aller courir les champs pour contenter le desir et l'affection des filles. Je ne promets rien la dessus, ne l’ont-elles pas vu au commencement de l’année. Ce sont des abus intolérables et des passions touttes pures. Si elles ont besoin d’extraordinaire que D. vicaire appelle quelqu'un de ceux que Monseigneur vostre Evèque a approuvé pour entendre les confessions des religieuses. Il y a trois confesseurs chez vous, les visiteurs en viennent et il faudrait encore mettre en campagne des personnes de l'Ordre! Ce sont des abus surprenants. Hé en vostre jeune temps faisait-on comme cela à Mélan ?
« Je vous souhaitte une sainte abondance du bon Esprit*. »
Cependant, l’âge, une activité prodigieuse et les austérités de la Règle avaient épuisé le robuste tempérament de D. In-
1 Lettre du 21 décembre 1696. — V. doc., N° 28. ? Autog., arch. Mélan.
nocent le Masson; mais si son corps se lassait, son esprit demeurait toujours plein de vigueur. Il avait perdu, le 4 juillet 1695, son saint ami Monseigneur d’Arenthon et pour se consoler de cette perte il avait écrit, en 1697. la Vie de Messire Jean d’Arenthon d'Alex, Evêque de Genêève. En 1699, il publiait deux nouveaux ouvrages sur la vie intérieure. Vers 1700, il faisait abattre l’ancien monastère de Currière, au milieu des montagnes du désert de Chartreuse, et le faisait rebâtir sur un autre plan. Enfin, on le voit encore en 1703 publier des sujets de méditations sur le sermon de la Montagne. La dernière lettre autographe que nous ayons de lui, à l’adresse de la vénérable prieure de Mélan, est du 5 juillet 1701. On la peut considérer comme son testament spirituel à ses chères filles de Mélan :
« Ma fille en Jésus-Christ,
« Il est vray que mes infirmitez douloureuses et les faiblesses de vieillesse me mettent hors d’estat de pouvoir lire de grandes écritures et d’y respondre d'une manière étendue. Il faut me réduire au nécessaire. Vous trouverez icy deux responces à mes filles Françoise de la Grange et Innocente Conche. Sy quelqu'une de nos filles se trouve en peine dans des difficultez elles peuvent me les proposer succinctement et je leur repondray de la mesme manière qu'aux deux que je viens de vous nommer. Je ne m’épargneray pas quand il sagira particulièrement du service des âmes que Dieu a commises à mes soins. Je me recommande bien à touttes nos filles et à chacune d'elles en particulier et je prie Dieu qu’il leur fasse connoître l’importance qu'il y a de profiter du temps de la jeunesse pour eviter destre accablé de misères de dégousts et d’afilictions dans la vieillesse. Cest en ce temps là qu’on a besoin des saintes habitudes des vertus chrestiennes et religieuses. Sy on ne sème dans la jeunesse, il ny a point de moisson à espérer dans la vieillesse. Priez Dieu touttes qu’il me fasse la grace de finir mes jours en sa charité.
« Vostre affectionné confrère, F. INNOCENT, prieur de Chartreuse!. »
1 Autog., arch. Mélan.
D. Innocent mourait des suites d’une attaque d’apoplexie, le 8 mai 1703, à l’âge de 75 ans, après avoir gouverné l'Ordre 28 ans. Génie puissant, esprit universel, caractère à la fois doux et ferme, administrateur aussi éclairé qu'’infatigable, il avait consumé sa vie à défendre et à ranimer par la plume et par l’exemple la véritable piété chrétienne. Mélan, tout spécialement, put le considérer comme son second fondateur. Deux visites extraordinaires, agrandissement et restauration de son monastère, correspondance assidue pour l’exciter à la ferveur et lui prodiguer les trésors de son zèle et de sa charité : telles furent les preuves principales de son dévouement à Mélan. Cet amour constant, généreux, lui méritait une place d'honneur dans le souvenir de la communauté. Les religieuses firent peindre son portrait en grandeur naturelle et le placèrent dans leur réfectoire. Retouché il y a quelques années, ce tableau figure encore aujourd’hui au vestibule d'entrée du petit séminaire.
Quatre jours après la mort de D. Innocent, le 12 mai 1703, le Chapitre de Chartreuse élisait prieur et général de l’Ordre D. Antoine Grillet de Montgeffond. D. Antoine conserva pour Mélan la sollicitude de D. Innocent. Le 28 mars 1704, il écrivait à Mère Péronne Duboin :
« MA fille en Jésus-Christ,
« Vous ne trouverez jamais dans meslettres que des marques d'une bonté singulière pour vous, pendant que vous continuerez à travailler comme vous avez fait jusqu'ici au bien spirituel de votre maison... C’est le moyen de s’attirer de nouvelles grâces et de nouveaux secours du ciel que de se regarder comme une servante inutile; cependant Dieu par sa miséricorde veut bien nous tenir compte de l’accomplissement de nos devoirs; il n’en faut pas davantage pour vous engager à augmenter (s’il se peut.) la consolation que je re- &ois de votre bonne conduite de laquelle je suis très satisfait. Je suis bien aise que votre nouveau procureur soit tel que vous le souhaïitez!.
1 V. doc., N° 29.
Nous ignorons le nom de ce nouveau procureur, peut-être était-ce D. François-Ambroise Jousserand que nous rencontrons à Mélan l’année suivante. Quelques abus cependant continuaient à régner dans la communauté : on parlait après Complies, on entrait dans les chambres les unes des autres. Le R. Père averti en témoigne sa vive douleur dans une lettre du 21 juillet 1706. Il fait retomber ces fautes sur la trop grande bonté de Mère Duboiïin qui doit joindre la force et la vigilance à la douceur, «€ car l’une sans l’autre ne sert à rien.»
À partir de cette époque, les lettres de direction que nous avons pu trouver deviennent rares. Mais, sous ce priorat, trois chartes de visites l’une de 1707, l’autre de 1712 et la troisième de 1724, nous découvrent la vie intérieure du monastère sous le plus heureux jour. Pour ne pas interrompre notre récit, nous les analyserons immédiatement, nous réservant de revenir ensuite sur les affaires extérieures.
Après avoir témoigné, en général, de l’esprit de foi, d’humilité et de sacrifice qu’ils ont renconiré dans cette maison, les visiteurs passent en revue les officières, les simples religieuses, les converses et les données, et pour leurs petits manquements leur imposent toujours une légère pénitence ; les litanies des saints, de la sainte Vierge, un chapelet, etc. Ils énumèrent ensuite les Pères et les Frères, et donnent enfin le rapport du P. procureur sur l’état de la maison. S'il ya lieu, avant ce dernier rapport, on fait quelques ordonnances. Cet ordre d'exposition est celui de toutes les chartes de visite. La première charte est du 14 novembre 1707. Les PP. visiteurs étaient frère Alexis de Langeron, prieur de Sylve-Bénite, et frère Luc la Leuretière, prieur de Montmerle, « visiteurs ordinaires, y est-il dit, des chartreuses de Prémol, Mélan et Salettes. » L’éloge qu'ils font de la prieure est si magnifique que nous n’hésitons pas à le donner en entier :
« La V. Mère Marie Péronne Duboin, soutenant les principes d’une solide piété depuis les premières années, nous en a donné une forte preuve par cette humilité sincère dont l'alliance luy est si étroitte qu’elle est inséparable de toutes
1 V. doc., N° 30.
ses actions. La soumission que tout chrestien doit à l’evangile a établi un si ferme fondement dans son cœur, qu’elle ne se distingue que par l’obéissance que les religieuses luy rendent. Cette passion naturele de s’eslever qui flatte le plus le cœur humain, est tellement abbatue en elle, qu'elle ne se regarde que pour servir celles à qui elle doit commander. C'est ce qui donne lieu à ses religieuses de dire qu’elle est la bonne odeur de Jésus-Christ, qu’elle persévère à ne manquer aucun exercice de la religion, que méprisant tout ce qui pourrait soulager la délicatesse de son tempérament, elle n’est point attentive à conserver sa santé. Toutes ses occupations ne sont que pour l’ornement des autels et pour l'utilité de la maison. Elles avouent qu’elles ont en elle une étude de douceur et de cette sainte habitude qui se forme de plus en plus dans la vertu pour résister plus facilement à ces restes de fragilité qui découragent quelquefois les ames les plus avancées, par la facilité qu’elle leur montre à surmonter les plus grandes austérités, et de trouver le repos et la tranquilité de son intérieur dans le travail mesme. »
Ces félicitations durent être bien rassurantes pour la V. prieure, toujours en crainte de ne pas suflire à sa tâche. Les visiteurs continuent : « L'esprit de la V. Mère sousprieure (Louise-A gnès Basin) et des anciennes est tout occupé de leur divin Époux... La connaissance qu’elles ont du fond inépuisable de ses perfections, leur fait renouveler cette intention pure de le faire régner dans elles-mêmes. C’est dans ce temple intérieur qu’elles le servent plus assiduement que dans ces temples matériels que les maux les empèchent souvent d'aborder. »
Quant à l’ensemble de la communauté les Pères constatent une amélioration sensible dans l'observation du Statut : « Elles sont assidues aux offices divins le jour et la nuit. l'heure de l’oraison est beaucoup plus fréquentée qu’autrefois,cette charité que saint Paul traite de miséricordieuse s’établit de plus en plus, elles se supportent dans leurs peines, elles se préviennent dans les services qu’elles peuvent se rendre mutuellement, et en évitant ces délicatesses sensibles qui pourroient les blesser, elles font remarquer qu’elles
sont remplies de cette charité qui les rend sévères à ellesmesmes.…. » Suivent de courtes observations sur les manquements de quelques religieuses à certains détails de la Règle.
« La sœur converse et les treize sœurs données... par la fréquentation des sacrements et par cette simplicité chrétienne de l'Évangile qu’on tâche de leur inculquer, s’efforcent de marcher purement en la présence de-Dieu qui anéantit tout l'orgueil de l’esprit humain... » Cependant, « la paix n’est pas des mieux établies entre elles. elles traitent de néant des promptitudes et des paroles qu'elles laissent souvent échapper... » Pour pénitence un chapelet, et la discipline au Chapitre.
Les confesseurs sont les Pères D. François-Ambroise Jousserand procureur, et D. Alexis Gumy, coadjuteur. La maison comprend 3 religieux, 3 frères donnés, un oblat, 28 religieuses de chœur, une sœur converse et 143 données, 8 valets à gages et 3 sans gage.
« Voici l’état du bétail : deux chevaux deselle, 8 chevaux de bât ou de charette, 3 poulains, 3 mules, 64 vaches, 33 génisses, taureaux ou veaux, 6 cochons.
« Il y a une suffisante provision de bled, légumes et huiles de noix, pour l'orge et l’avoine il en faudra achepter pour faire du pain pour les domestiques et pour les pauvres à cause de la tempeste arrivée le 23° du mois de juillet. Il est dû quelque chose, mais l’on doit à Genève pour des emplettes. En foy de quoy nous avons signé la présente Carte et y avons apposé les sceaux de nos maisons le cinquiesme du mois de décembre de l’année mille sept cent et sept. » Suivent les signatures des deux visiteurs dont les sceaux en cire rouge sont brisés!.
La deuxième visite est du 6 septembre 1712. Elle est faite par D. Raphaël Ramel, prieur de la chartreuse de Vallon unie à celle de Ripailles, sous le nom de l’Annonciation, et D. Claude Guichenon, prieur de la chartreuse de Lyon, visiteurs ordinaires de la province de Chartreuse. Après un début pompeux « sur les charmes mystiques, disent-ils, de cette sainte et
1 Original, arch. Mélan.
agréable solitude de Mélan et sur la condition des vierges consacrées à Dieu, » les Pères retracent avec autant d’éloges que leurs prédécesseurs les vertus de la Mère prieure. Ils y ajoutent un trait cependant bien touchant, ils louent « sa charité envers les saines et les malades, surtout les moribondes, qu’elle n’abandonne ni de jour, ni de nuit, jusqu'à ce qu’elles aient rendu l’âme dans la paix et le baiser du divin Époux. »
Les religieuses sont exactes aux offices. « L’ardeur avec laquelle quelques-unes chantent fait comprendre que si les forces manquent, du moins Ja bonne volonté est entière de s'acquitter de cet office des anges dans le ciel. » Elles reçoivent avec une sainte indifférence de la main de Dieu les biens et les maux, les joies et les tristesses ; elles sont soumises à leur prieure et charitables entre elles, de sorte que leur manière de vivre dans la solitude est digne d’admiration.
De mème, la conduite des sœurs données leur a paru louable. Cette fois, une parfaite union règne entre elles. Elles se plaisent d’ailleurs à la prière, sont fidèles à la communion hebdomadaire et se dévouent sans relâche à leurs pénibles travaux. Deux ou trois cependant manquent de discrétion et de prudence, on ne les nomme pas parce qu’elles se corrigeront.
Suivent des ordonnances sur l'entrée dans les chambres des religieuses, la modestie des yeux au réfectoire, la vie à part des novices et des postulantes, le nom de Dames interdit pour les religieuses entre elles, le port du voile, etc... Les confesseurs établis sont les Pères D. André Maugendre, procureur, et D. Aymé Guillot, coadjuteur. La maison comprend 3 religieux, 3 frères donnés, 24 religieuses de chœur, 2 postulantes, 13 sœurs données, deux postulantes, 9 valets à gages, 3 sans gage. État du bétail : 2 chevaux de selle, 8 chevaux de bât ou de charrette, 6 poulains, 65 vaches, 32 génisses.
Il y a une suffisante provision de blé, légumes et huile ; du vin suffisamment pour 4 mois. Il est dû quelque chose à la maison. En foi de quoi nous avons signé la présente Carte et y avons apposé les sceaux de nos maisons, le 24 du mois
de septembre de l’année 1712. Suivent les signatures des deux visiteurs et au bas deux sceaux frustes en cire violette!.
Le 23 juin précédent, un règlement avait été tracé par le R. P. Ramel pour les novices et postulantes; nous le renvoyons aux documents. Nous ferons de même des avis donnés lors des visites de 1714, 1719 et 1720. Celle de 1714 fut faite par D. Ramel et D. Durier, prieur de Pomier ; celle de 1719, par D. Ange Colomby, prieur de Lyon et visiteur, et D. Anthelme Chaney, prieur de Saint-Hugon, adjoint ; enfin, celle de 1720, par le mème D. Colomby et D. Jean-Baptiste Butty, sous-scribe du R. P. Général, adjoint.
Nous n'avons pas la Carte de ces visites; la première que nous ayons ensuite est celle de 1724. Nous serions tenté de la donner en entier, car elle est une belle page dans l’histoire de Mélan ; la satisfaction qu’y montrent les visiteurs est sans réserve; mais comme elle est bien longue, nous la renvoyons aux pièces justificatives et nous nous contenterons ici de l'analyser.
La visite a lieu le 16 août 1724 ; les visiteurs sont D. Jean- Ange Colomby, prieur de Lyon, et D. Aymé Guillot, prieur du Reposoir, adjoint. Nous avons vu ce dernier coadjuteur à Mélan le 24 septembre 1712, on l’y trouve encore en cette qualité en 1713*°. Les visiteurs témoignent d’abord leurs regrets de ce que la visite qui doit avoir lieu tous les deux ans ait dû être retardée près de cinq ans, à cause de la contagion qui a régné en France et parce que, en Savoie comme ailleurs, les passages n'étaient pas libres. « Mais la maison que Dieu garde est bien gardée », ajoutent-ils. Ici commence un véritable chant de reconnaissance envers Dieu. Mère Duboin est plus que jamais une sainte prieure, un modèle parfait pour ses sœurs : « Les religieuses s’écrient qu'elle vive cette bonne Mère et qu’elle nous gouverne longtemps, ce sont là nos vœux ! » Pour l’imiter, ses filles et, entre autres, Mère Françoise Bouvery, sous-prieure, travaillent tous les jours à acquérir les richesses du salut. Les parloirs sont abandonnés de la plupart. Pour plaire à leur divin Époux, elles em-
1 Original, arch. Mélan.
2 Note Pochat, notaire, Cluses.
ploient tous les moyens : l’assiduité au chœur, jour et nuit ; l'exactitude à l’oraison ; la pratique de l’observance ; le renoncement à leur propre volonté. La charité et la pauvreté sont parfaitement observées. Chez les anciennes, le zèle augmente tandis que les forces diminuent. Les plus jeunes les imitent. Les sœurs données n’ont d’autre vue que de se conformer à la volonté de leurs supérieures. En finissant seulement, les Pères exhortent quelques données à imiter leurs compagnes sages et recueillies.
Sont délégués pour les confessions D. Jean-Claude Curtillet, procureur, et D. Jérôme Juste, coadjuteur!.
Se traavent à Mélan : 22 religieuses de chœur, 14 sœurs données, 3 religieux, 2 frères donnés, un novice, un postulant donné et un oblat.
À la ferme : 2 chevaux de selle, 10 chevaux pour la charrette, 5 poulains, 59 vaches à lait, 14 génisses, 2 taureaux, 15 veaux, 7 cochons. — Il y à suffisamment de blé, vin, huile, beurre et fromage, mais peu d'argent en bourse. En foy de quoy.. le 30 août 1724?°.
Telles sont les trois Cartes de visite qui nous sont parvenues du priorat de Mère Duboin. Nous constatons dans chacune d'elles uh progrès sensible de la communauté vers la perfection monastique. On dit que les monastères, durant le xvir1° siècle, avaient bien dégénéré de leur antique ferveur. Nous n'avons pas fait d'études spéciales sur les autres couvents, mais nous pouvons affirmer que Mélan ne fut jamais plus beau qu’à cette époque. S’il fait exception, ce n’en est pour lui qu'une plus grande gloire. Ce qui est certain le voici : À mesure que la société civile abandonne les principes de la piété d’abord, puis de la foi et de l'autorité, Mélan témoigne au contraire une obéissance plus grande, une foi plus profonde, une piété plus sincère. L'histoire de l'Ordre nous en offre une nouvelle preuve.
Le 7 octobre 1710, le R. Père avait convoqué extraordinairement le Chapitre général. Le livre janséniste du
1 Le P. Juste était déjà coadjuteur l'année précédente, 1723. Note communiquée par M. Pochat, notaire à Cluses.
2 V. doc., N° 35.
P. Quesnel venait de paraître. Il s'agissait de prémunir l'Ordre contre les erreurs qu’il renfermait et contre la nouvelle hérésie. Réunis, les Pères chartreux constatèrent qu'aucun religieux de l’Ordre ne s’était encore laissé surprendre par la pernicieuse doctrine. Peu de temps après, quelques Chartreux se laissèrent séduire. Pouvait-il en être autrement quand des évêques eux-mêmes patronnaient la secte? En 1723, le Chapitre général porta l’ordonnance Quo zelo, spéciale aux sept provinces de France. Il y était dit qu'aucun novice ne serait admis, aucun religieux ne recevrait les ordres sacrés avant d’avoir souscrit le formulaire d'Alexandre VII condamnant le jansénisme. De plus, tous les Chartreux français furent mis en demeure de se prononcer pour ou contre la Bulle Unigenttus. Les sept provinces comprenaient alors 68 monastères et environ 800 religieux. Sur ce nombre 30 religieux seulement, et tous de la province de France-sur- Seine, refusèrent d’adhérer à la Bulle. Après de sérieuses et instantes démarches demeurées inutiles, le Chapitre de 1727 les excommunia et brisa définitivement tout lien entre eux et leurs anciens confrères. Sur 600 frères convers ou donnés, on ne compta qu’une seule désertion. Enfin, et c’est ce qui nous concerne, pas une seule moniale chartreuse ne trahit son devoir. Mélan, comme les autres monastères de chartreuses françaises, vota, sans restriction aucune, sa pleine adhésion à la Bulle pontificale.
Avant de citer les actes et contrats passés sous le priorat de Mère Duboin, rappelons deux faits qui intéressent diversement Mélan. Voici le premier :
On sait que vers la fin de l’année 1702, le R. P. de Rommeville, jésuite Supérieur à la Roche, obtint de nombreux prodiges en faisant toucher une bague d'argent qu'avait portée saint François Xavier. On venait en grand nombre de tous côtés demander une guérison ou d'autres grâces
Le bon Père, célèbre par sa piété et par sa science vint à Mélan, faire vénérer cette relique. Plusieurs grâces y furent
1 V. Saint Bruno et l'Ordre des Chartreux, par l'abbé Lefebvre, I, p. 140, 145.
* obtenues et V. M. Duboin en rendait ainsi compte dans un rapport du 16 janvier 1703:
« Je soubsigné atteste Supérieure estre arrivé ce qui suit après la visite du Révérend Père de Romeville de la Compagnie de Jésus, après la neuvaine faicte en l'honneur de saint François Xavier :
«La vénérable sœur Marie ayant une grande pesanteur au foye et à la rate depuis plusieurs années et qui s’estoit augmentée quelques jours avant la venüe du Père d’une manière à ne pouvoir presque se porter elle-mesme, fut guérie tout a fait au moment qu’on luy eut appliqué la bague.
« La vénérable sœur Marguerite de Rochette estoit affligée depuis huict jours avant l’arrivée du Père d’un rhume, avec fièvre, oppression de poitrine qui lui ostoit la parole. On avoit donné ordre à nostre chirurgien de venir le lundy matin la säigner, mais le Père estant arrivé le dimanche au soir, la sœur de Rochette le fit demander et ne voulut point d'autre remède que celuy de la relique, et contre toutes les reigles des médecins, elle se levat, assista à toutes les exhortations que le Père fit, quoy qu’il faisoit très froid ; elle alla à tous les offices et reprit la voix dès qu'elle fut touchée; son rhume guérit si promptement que nous en avons esté surprises. Elle avoit aussy une violente douleur aux cuisses qui luy ostoit le dormir, et ayant faict toucher sa bague à celle du Saint et l'ayant passée sur son mal, elle fut entièrement quitte et reposa tranquillement.
« La sœur Roux sujette à la migraine qni la tenoit ordinairement 44 heures, et mesme elle en estoit travaillée lorsqu'elle s’approcha pour estre touchée de la bague, estant comme une personne qui ne sçavoit ce qu'elle faisoit. Mais estant touchée, elle se sentit soulagée, et sortant de l’église, elle vomit quantité d’eau amère, et dès lors elle n’a pas eu la migraine.
« La sœur Élisabeth Burdin ayant une fluxion à l'épaule qui l’empechoit de dormir des puis huict jours, ayant esté touchée, elle dormit toute la nuit, et son mal a cessé.
« La mesme [chose] arriva à la sœur Benoit Couvant, dont les douleurs qu'elle sentoit à l'épaule gauche, qu'elles’estoit démise,cessèrent dans la neuvaine qu'elle fità saint FrançoisXavier.
« Il en est beaucoup d’autres qui ont esté soulagées, soit de l’astme, soit de colique, maux de teste et de poitrine. Mais ce qui est à remarquer est que plusieurs qui se trouvoient incommodées en mangeant de certaines viandes qu'on sert à la communauté, les mangent sans répugnance et avec indifférence d’en estre incommodées.
« C’est ce que nous certifions à la gloire du Seigneur. Ce 46° janvier 1703. —Marie Peronne Duboin chartreuse, prieure indigne. — Il est vray que ces bonnes religieuses se sont trouvées fort soulagées. Fr. Louys Fornier, vicaire et supérieur de Mélan. Fr. Louys Solan, confesseur de Mélan. Fr. Michel Guyoz!. »
Ces faits durent apporter la joie à Mélan il n’en va pas de mème du suivant. Un incendie terrible consuma Prémol en 1707. Les désastres furent tels que les religieuses, forcées d'abandonner ce couvent, se retirèrent d’abord au château d’Herbeys, résidence d'été du cardinal Le Camus, évèque de Grenoble, puis à Saint-Hugon, dans un bâtiment particulier que leur cédèrent les Chartreux. Le Chapitre général adressa une lettre à toutes les maisons de l'Ordre pour demander des secours. Mélan, malgré sa pauvreté, dut s’empresser de répondre à cet appel. Les subsides arrivèrent nombreux, et le 9 septembre 1715, les moniales de Prémol pouvaient rentrer dans leur couvent reconstruit”.
Venons maintenant à l'administration temporelle de Mélan. Pour plus de clarté, procédons par vicariat : Nous n'avons qu'un acte signé par D. François Faure. Le 28 mars 1699, Mélan acquiert des nobles Charles et Isidore Ducloz une pièce de pré avec grange de la contenance de 16 sétorées, en Pradelis, lieu dit à la Mollietaz, pour la somme de 1000 florins. Cullaz, notaire°.
Quelque temps après avoir signé cet acte, D. Faure était nommé vicaire de Prémol, et D. François-Louis Fournier lui succédait comme vicaire de Mélan. Originaire de Tarentaise,
1 La Chartreuse du Reposoir, par l'abbé Jean Falconnet, p. 619.
2 Pilot, La chartreuse de Prémol, p. 20. — Ex chart. Capit. gen. Cas tusiæ ab anno 1701 a4 1730. (Ms. de la Grande Chartreuse.)
3 Inv., f° 23 ; F. 14.
D. Fournier avait fait profession en Chartreuse, le 22 juillet 1669. On le trouve comme procureur à Mélan de 1691 à 1697, 15 avril. (D. Pignarre, coadjuteur au moins depuis 1691, lui succède comme procureur et lui-mème est remplacé comme coadjuteur par D. Claude Soland.) En 1697, D. Fournier est nommé prieur de Valsainte. Il exerçait encore cette charge quand le Chapitre général le nomma vicaire de notre monastère au mois de juin 1699. Pendant les douze ans de son vicariai, nous ne trouvons que trois actes signés par lui.
Le 13 novenbre 1705, Mélan achetait du seigneur sénatenr de la Grange un pré au Pradelis, lieu dit en Preyla, pour le prix de 800 florins!.
Le 26 janvier 1708, acquisition d’une grange à Marignier de Jacques Plassat pour fl. 320, outre 31 florins d’épingles. Perrier, notaire.
Enfin, le 20 juillet 14709, une transaction est passée entre Mélan et révérend Messire Aymé Plantaz, curé de Maricnier, par laquelle on convient que la dime du vin, y compris les novales, sera partagée par ‘moitié entre Mélan et ledit curé. Perrier, notaire.
D. Fournier mourut le 1°" décembre 1711. On lui accorda une messe du Saint-Sacrement et une de la Vierge, dans tout l'Ordre. D. Alexis Gumy lui succéda. Né en Suisse, D. Gumy avait fait profession en Chartreuse le 28 octobre 1698. Il était coadjuteur à Mélan depuis 1704, lorsque en 1711 il y fut nommé vicaire. Il exerça cette charge jusqu’en 1729 ; D. Aymé Guillot le remplaça à la coadjutorerie.
Pour donner un peu plus d’aisance au monastère ou pour tout autre motif, D. Gumy emprunta, en 1713, 1600 livres au R. Père Montgeffond. La chartreuse d’Aiïllon paya cette dette de Mélan en cédant à la Grande Chartreuse un domaine équivalant qu’elle possédait à Favrat, près Chambéry.
En 1715, on refit le couvert de l’église de Morillon. Comme
1 Inv., f° 23; F. 13.
2 Inv., f° 48; M. 33.
3 Inv., f° 48; M. 32.
4 Livre-Journal, p. 104.
Mélan était décimateur dans cette paroisse, il dut payer, pour sa part des frais, livres 82, 16!.
Le sieur avocat Pellis devait à Mélan 9298 florins pour des sommes prètées à diverses époques. En remboursement de ce capital, par acte du 25 juillet 1746, Jacquier, notaire, Pellis céda au monastère la cense annuelle et perpétuelle de 6 coupes de froment, 6 coupes d'orge, 6 coupes d'avoine, mesure de la Roche, un quart de pois, un quart de pezettes et 18 livres de beurre, ladite cense affectée sur un crangeage situé à Anday, paroisse de Pontchy, près Bonneville2.
Mélan percevait une dime sur Margensel, paroisse de Cluses. En 1718, le curé Plébain obligea Mélan à concourir à sa portion congrue. D. Gumy lui abandonna cette dime et lui paya en outre livres 250 d’arrérages *.
Le 15 janvier 4728, Mélan acensait à Claude, fils de feu Claude, Pierre Curton, et Claude Amé, fils de feu Claude Biord, sa dime de Verclans sous le servis annuel de 335 livres, à coupes trois quarts de fèves et un louis d’or vieux d’épingles. Les preneurs seront de plus obligés de payer annuellement 4 gerbes à l’abbaye d’Aulps, 2 à l’abbaye de Sixt, 2 à la chapelle de Saint-Pierre à Cluses, à raison de 3 coupes la gerbe, le tiers orge et les deux tiers avoine, plus 22 coupes au Chapitre de Samoënsfi.
Le même jour, les dimes que Mélan percevait à Morillon furent acensées à Noël Delesmillières, 445 livres et un demi-louis d’or vicux d’épingles*.
Le 9 avril 4729, D. vicaire acquérait de spectable Auguste Anthonioz 18 journaux de terre aux Buchilles (Taninge) avec maison et grange, pour le prix de 4500 florins. Thorin, notaireé.
Pendant qu’il s’occupait des affaires extérieures, D. Gumy n'oubliait pas le monastère lui-même : il acheva les réparations projetées par D. Innocent le Masson.
Le noviciat des religieuses était au-dessus de la salle capitulaire, il le fit construire en 1715 au-dessus du réfectoire. Les dépenses s'élevèrent à livres 2069, 16.
En 1718, il fit refaire la grande scie : liv. 83, 8, 2.
En 1720, il reconstruisit le portail d'entrée au levant avec les deux petits appartements qui le flanquent, pour le prix de liv. 234, 14; plus, la maison dite des étrangers, pour liv. 1591, 6.
1 Livre-Journal, p. 82.
- Livre-Journal, p. 81.
3 Livre-Journal, p, 44.
‘ Note communiquée par M. Riondel, géomètre de Samoëns. ÿ [bid.
6 Inv.,f* 18; D. 30.
En 1723, la maison de Vigny (Thiez) brûla. D. Gumy dépensa pour sa reconstruction liv. 3353, 1, 9.
En 1725, il fit bâtir une grange à Bonnaval pour liv. 1400.
A cette époque, le gouvernement sarde se disposait à faire l'inventaire de toutes les propriétés de son territoire et préparait le relevé du cadastre. Un commissaire délégué à chaque communauté civile ou religieuse devait préparer le travail des géomètres. En 1728, le sieur Thorin, notaire et commissaire, se rendit à Mélan avec les sieurs Paillessat, de Cluses, et Joseph Clerc. On les trouve encore au monastère au printemps de 1729. Ils y transcrivent les actes des archives et les titres de propriété et reconstruisent ainsi le terrier de Mélan. Pour leur travail, D. Gumy leur paya liv. 474, 81,
Les dépenses que nous venons d’énumérer s’élevaient donc dans l’espace de moins de 13 ans, à la somme de plus de 9205 livres.
Voici, avant de finir le vicariat de D. Gumy, une note que nous croyons utile d'enregistrer. Il s’agit des provisions faites pour la communauté en 1720 et du prix des denrées en cette année-là. Nous donnons cette liste telle que la porte le Livre-Journal de Mélan, p. 179.
« Le poisson frais se vendait alors depuis à jusqu'à 9 s. la livre.
« L'on donnait environ 44 quintaux de beurre pour fondre à 1. 20 °/.
48 quintaux de fromage gras à 1. 20°/,
« I] fallait environ un pot d'huile de noix par semaine à 16 sous l’un, une dixaine d'huile d'olive par an à 14 sous la livre, dix livres de sucre par an à 44 sous l’une, autant de cassonnade à 12 sous, douze livres de poivre à 30 sous.
Clous de girofle trois quarts de livres à 1. 9. 12 la livre. Canelle autant à 1. 7. 14 la livre.
Muscades autant à 1. 8 la livre.
Ris un quintal à |. 14 la balle Capres dix livres à 10 sous l’une.
Brignolles douze livres à 8 sous l’une.
Passules douze livres n 85
Figues douze livres à 6s.
Raisins damas douze livres à 78.
Saffran deux onces à 1. 2 l'once.
Ecorce de citron une livre à 1. 1. 42 la livre. Moutarde quatre livres à 8 s. la livre.
Le suif se vendait 40 s. la livre et les cierges 29 s. la livre. » .
1 LivreJournal, pp. 82 et 165.
D. Gumy s'était occupé activement des intérêts du monastère et il est à croire qu'il serait demeuré plus longtemps à son poste de vicaire, si une imprudence de sa part n’eùt obligé ses supérieurs à le rappeler. Un jeune homme sarde crut pouvoir éviter le service militaire en entrant à Mélan comme frère donné. Sa retraite fut découverte, il dut entrer dans le rang et le gouvernement demanda la destitution du vicaire qui l’avait accepté. Nommé prieur du Val-Profonde (1729-1730), D. Gumy devint ensuite successivement vicaire de Gosnay, prieur de Troyes et enfin vicaire de Salettes où il mourut le 15 octobre 1746. Il eut une messe de Beala et un anniversaire perpétuel dans tout l’Ordre.
A D. Gumy, succéda, le 12 juillet 1729, dans le vicariat de Mélan, D. Jean-Claude Curtillet. Ce Père avait fait profession à Sylve-Bénite vers 1684. Après avoir été quelque temps recteur de la Part-Dieu, il fut envoyé vers 1715 comme procureur à Mélan. Il y exerçait ces fonctions depuis environ {4 ans, lorsque le R. Père le nomma vicaire, élection qui fut confirmée par le Chapitre général de 1730. Comme le précédent, ce vicariat dura 18 ans.
Deux ans après l'installation de D. Curtillet, au mois de mars 1732, Mère Péronne Duboin rendait sa sainte âme à Dieu. Elle avait dirigé la communauté pendant plus de :1 ans, avec un zèle admirable et un succès extraordinaire. Arrivée au pouvoir au milieu de difficultés sans nombre, elle sut les aplanir par sa douceur, sa prudence et surtout par la crâce de Dieu que sa piété lui mérita si abondante. On lui accorda une messe de Beata. Son obit ajoute qu'elle avait vécu louablement plus de 61 ans dans l'Ordre. Nulle plus qu'elle ne mérita cet éloge.
Ce long priorat vit mourir 41 religieuses, sœurs converses ou données.
En 1691, sœurs Thérèse Brun, professe, Catherine Monsisot, professe, Marie-Marthe le Pouire, converse, Marie de Rozain, donnée ;
En 1692, sœur Pétronille Baroudet, donnée ;
En 1694, Mère Claudine Duboin, professe, ancienne prieure, que nous avons retrouvée cellérière en 1691.
En 1695, sœur Françoise de Sales, professe. Cette religieuse mourut le 8 janvier dans de grands sentiments de piété. Son obit ajoute : « Elle a vécu louablement dans l'Ordre pendant plus de 55 ans. Proche parente par le sang de saint François, elle se rapprochaït encore plus de lui par l'éclat de ses vertus. On célébrera d’abord pour elle une messe de Beata dans toutes les maisons de l'Ordre, puis, chaque année, un service anniversaire!. » Cette Françoise devait appartenir à la branche des de Sales du Vuad où à celle de Brens. Elle était donc proche cousine du Saint. Il est regrettable que les religieuses de Mélan ne nous aïent laissé aucun détail sur cette sainte vie.
En 1695, sœur Anne Bonard, professe. La famille de cette religieuse nous est inconnue, mais voici l’admirable éloge que fait de cette fille D. Innocent le Masson. Mère Duboin lui avait annoncé ce décès ; le R. Père répond le 21 février 1695 : |
« Ma fille en Jésus-Christ, voilà donc nostre bonne fille Anne Bonard passée dans la terre des vivants après avoir vescu sur la terre des mourans en bonne servante de Dieu. Je lui accorde une messe de Beala à cause des bons offices qu'elle a rendus a vostre Eglise et ailleurs. Il se voit peu de filles qui ait participé à la conversation du grand monde comme elle a fait, et qui en soit sortie avec tant d’innocence ; ce sont de ces âmes que Dieu a triées et qu’il a mises dans ce bouquet que l’Escriture appelle le bouquet des vivans.
« Voilà vostre chapelet qui se défile et les gros grains s’en séparent pour n'y plus revenir; je veux dire les gros grains les bonnes anciennes dont l’exemple et la conversation soustenaient vostre communauté. Dieu veuille que vostre ieunesse se mette en estat de les représenter. Ces surprises de mort apprennent à prendre le plus sûr dans ce qui regarde l'affaire du salut et a ne se point fier au lendemain.
« Je vous souhaïitte a touttes une bonne et sainte vie et une heureuse mort. À Dieu soyons nous a jamais?. »
1 Arch. Grande Chartreuse.
2 Autog., arch. Mélan.
En 1699, sœur Barbe Morel, professe. La famille Morel était originaire de Viuz-en-Sallaz ; elle se fixa dans la suite à Bonneville. On trouve en 1685 un membre de cette famille, noble Pierre Morel, sénateur au sénat de Savoie.
En 1700, sœur Françoise Ducret, donnée.
En 1703, Mère Élisabeth-Eugénie Turpin, .professe, ancienne prieure.
En 1709, sœur Agnès-Louise Bazin, professe, que l’on trouve sous-prieure de 1691 à 1707. Elle avait vécu louablement dans l'Ordre plus de 67 ans.
En 1709, sœur Louise Tirard, professe.
En 1710, sœur Louise Bisillon, converse.
En 1712, sœur Catherine Cochat, donnée.
En 1712, sœur Philiberte de la Rieu, professe. Les de la Rieu ou de la Ruz étaient originaires de Gascogne. Ils entrèrent dans la famille des nobles Saddoz, de Cellières, près Taninge, à la fin du xvr° siècle, avec Jean-Louis, officier, qui épousa noble Etienna Saddoz.
Au xvz° siècle, Gaspard de la Rieu, officier de cavalerie (+ 1665), épousa noble Jacqueline de Bellegarde. De ce mariage naquirent, entre autres, Philiberte et Jeanne-Étienne. Ces deux filles firent profession à Mélan le 8 septembre 1664. De la Grange, notaire. Pour dot, leur père cède au monastère les grange, terres, prés, mouilles, et bois du Clozet (Châtillon). Philiberte à sa mort avait donc 48 ans de profession.
En 1743, sœur Madeleine Déderet, professe, sacristine. La famille Déderet résidait à Lyon. Le père de notre religieuse était un ami de Mélan pour lequel mème il achetait parfois des matières premières devant servir aux travaux d'ornements d'église. C’est du moins ce qu’on peut conclure de la lettre suivante qui ne manque pas d'intérêt. Elle est adressée par M. Déderet au R. P. Vicaire :
« À Lion ce 6 juin 1697, Mon KR. père je vous prie de m’escuser sy jay prain la liberté de vous envoyer ma fille sans au prealable vous en avoir donne advis mais jespaire que vous aure la bonte de lavoir pour agreable puis que cest la grande
1 V. Inv., J. 23; f° 32. — Taninge et ses environs, pp. 85, 86.
passion quelle a daller voir sa sœur laquelle la quitta en un age don elle a paine a sen souvenir Ce qui ma oblige de luy lesser aller puisquelle se trouve une sy bonne compagnie de Madamoiselle la Roche a qui je nay peu la refuse et vous dem{ande] pardon de tant dincomodite quelle vous fera Je prie Dieu qui me fasse la grace de me faire nettre Ihocasion de me pouvoir aquiter a vostre endroit de tant d’obligaôn que je vous ay et vous prie de croire que je suis — M R pere Vre tres humble et tres affé serviteur (signé) Dederet. Ma femme vous baise bien humblement les mains et se recomande a vos bonne priere.
« Puis la presente escrite jay receu ce jourdhuy jour de Pentecote la lettre de ma fille Madelaine dans laquelle jay trouve vostre memoire lequel jay fait tout ce que jay peu pour lacomplir, mais il ma este impossible à cause que les boutique ne sont pas ouverte et que une partie son alle a la campagne pase les faite et pour les canetille Nous nen avons peu trouve que cela de faite elle ont este vendue pour envoyer dehors ces fete par ceux qui y sont alle!. »
En 1713, sœur Louise Baffcrt, donnée.
En 1714, sœur Marguerite de la Eulez, professe.
En 1715, sœurs Anne Hédou, professe, Marie Brun, professe, Marie-Françoise Sonnerat, donnée, fille d'Antoine Sonnerat, du Grand-Bornand. Elle avait fait donation le 15 août 1686. De la Grange, notaire.
En 1716, sœur Madeleine Cornillat, donnée, qui vécut louablement dans l’Ordre pendant plus de 56 ans.
En 1718, sœur Anne Hébert, professe, sous-prieure. Elle avait probablement succédé dans cette fonction à Mère Louise- Agnès Bazin, morte en 1709.
En 1719, sœur Urbaine-Madeleine de la Grange, professe et antiquior. Elle vécut louablement dans l'Ordre pendant plus de 65 ans. Elle était probablement fille de Nicolas de la Grange et d'Amable Dumullin, de Taninge*.
En 1720, sœurs Antonie-Hélène Bazin, professe, Jeanne-
1 Autog., arch. Mélan. — Communiqué par M. l'abbé Pissard, curé des Houches.
2 V. Tan. et ses enc., p. 160.
Étienne de la Rieu de Bellecombe, professe, qui vécut louablement dans l'Ordre plus de 55 ans. (V. Philiberte ‘f 1712), Foi Bisillon, donnée.
En 1721, sœur Marie-Thérèse de Bongain. En passant sous les murs d’un vieux manoir à Saint-Gervais-les-Bains, on lit cette inscription féodale : Bonum lucrum pro rege mort : c'est un bon gain de mourir pour le roi. C'était la devise des nobles de Bongain : c’est aujourd’hui leur épitaphe.
Cette famille avait des propriétés à Megève et à Saint- Gervais-les-Bains. Marie-Thérèse était sous-cellérière en 1720 quand elle tomba malade et fut remplacée par sœur Gasparde de la Grange!.
En 1721, sœur Antonie Sonnerat, donnée, qui vécut louablement dans l'Ordre pendant plus de 58 ans.
En 1723, sœurs Catherine-Agnès Lefebvre, professe, qui vécut louablement dans l'Ordre plus de 53 ans, Madeleine de la Croix de Rochette, professe, de la famille des nobles de Rochette, seigneurs de la Croix, de Scionzier.
En 1725, sœur Bénédicte Laurat, donnée.
En 1726, sœur Angélique-Madeleine de la Haye, professe, antiquior. Cette sœur. était déjà malade en 1709, comme on le voit par le règlement des visites de 1719 et 1720°. Entrée à Mélan vers 1659, elle vécut louablement dans l’Ordre pendant plus de 67 ans.
En 1728, sœurs Ursule Duboin, professe, parente de la prieure ; Anne-Marie de Locatel, professe.
En 1728, sœur Josephte-Marie de la Grange, professe. Son père Jean, notaire à Taninge, avait épousé demoiselle Andréanne, fille des nobles Claude Duboin et Guillermine de la Pérouse. Ils eurent 15 enfants, parmi lesquels on remarque Révérend François, docteur en Sorbonne, chanoine d'Annecy ; Joachim, sénateur et président de Chambre au Sénat de Savoie, comte de Taninge; Marie, ursuline à Thonon ; et deux religieuses de Mélan : Françoise Gasparde que nous retrouverons plus loïn et Josephte. Celle-ci, née en 1660, entrait au mo-
1 Regl. visite 1720, arch. Mélan.
2 V. doc., N°33, 34.
nastère en 1676, à l’âge de 16 ans. Elle vécut louablement dans l'Ordre pendant plus de 52 ans ;
En 1729, sœur Pierrette Genou, donnée.
Fn 1731, sœur Anne-Marie Gaz, professe ; elle vécut louablement dans l’Ordre pendant plus de 60 ans.
En 1732, sœur Gasparde Manuel, professe, dont le bon cœur est loué par D. le Masson dans sa lettre du 6 décembre 1695. Elle vécut louablement dans l’Ordre pendant plus de 51 ans.
En 1732, sœur Anne-Marie Pernat, donnée.
Sur les 41 sœurs dont nous venons de donner l’obit, 27 étaient professes et 14 converses ou données. Toutes les professes eurent une messe de Beata et 9 d’entre elles, à notre connaissance, méritèrent l'éloge de l'Ordre, éloge qui fut aussi accordé à deux sœurs données. Ces onze dernières dépassèrent toutes 50 ans de profession : la moyenne de leur vie religieuse fut de 58 ans. Deux d’entre elles, sœur Louise Bazin et sœur Madeleine de la Haye, atteignirent mème 67 ans de profession.
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Tympan d'un cadre du xvim: siècle remplaçant l'ancienne porte de la salle capitulaire.
Village de Fleyrier, vu du Nord.