‹ Histoire de MélanChapitre 99 sur 124 · IT. L'EXPULSION · texte numérisé non relu

IT. L'EXPULSION

Cependant, on avait laissé quelques jours aux religieuses pour se confectionner des habits séculiers et préparer leur départ. Elles appelèrent au monastère Mme Genève Marie- Anne, née Dupont, et deux autres couturières. On confectionna à la hâte, avec des rideaux de lit, les robes nécessaires et un petit trousseau!. Au jour fixé, la vénérable prieure réunit ses filles à la salle capitulaire où, par prudence, on avait transporté le Saint Sacrement. M. l'abbé Coppel avait dû y célébrer la messe peu de temps auparavant, car le saïnt Ciboire renfermait encore des Hosties consacrées. En présence du tabernacle, Mère Duchesne exhorta ses sœurs à persévérer dans leur vocation, au milieu mème des scandales du monde, leur distribua la sainte communion et les embrassa ensuite avec effusion. Les religieuses fondaient en larmes ; elles jurèrent devant les autels de demeurer fidèles à leurs premiers serments *.

Nous avons trouvé les noms de 36 religieuses qui assistèrent à ces pénibles adieux. Ce sont : V. M. Duchesne Marie- Josephte, prieure; V. M. Anne-Catherine Castelli,sous-prieure ; et SS's Guinet Marie-Madeleine, sous-cellérière ; de Balme Marie-Madeleine, portière; Rey Anne, d’Aiguebelle ; Rée Rose- Monique; Roissard Anne-Marie ; Dherens Josephte-Marie ; D'Avrieux Marie-Jacqueline ; Métral Gasparde-Thérèse ; Boéjat Marie-Françoise; Dufour Josephte-Marie; Rouph Claude- Françoise; Bourgeois Jeanne-Caroline ; Fantin Françoise ; de Lamarre,de Bonne; Gagneux Jeanne-Madeleine-Françoise d’Abondance; Ract-Madoux Anne, de Mercury près Alberville ; Mollot Josephte, parente de Mgr Conseil, premier évêque de Chambéry; Badin Marie-Anne, de Vienne ; Blain Anne-Marguerite, du Pont-de-Beauvoisin ; Sautier Françoise ; Chuit Françoise ; Volant Josepte-Marie ; Grange Claudine; Rigaud Marie-Édulie, de Bonne; Février Madeleine, de Bonne; Bo-

1 Témoignage de M*° Genève, recueilli par M. l’abbé Constantin. 2 Témoignage de Révérende Sœur Fébronie Messy.

zonnet Françoise ; Déturche Antoinette de Saint-Jean de Tholome; Déturche Josephte-Catherine ; Burtin Madeleine- Jeanne-Baptiste ; Dépotex Thérèse, d'Abondance ; Pasquier Françoise-Angélique, du Reposoir ; Guy Marie; Géroudet Jacqueline ; Girard Marie-Anne,

Après les adieux faits à la chapelle, elles regagnèrent chacune leur cellule pour attendre les expulseurs. Ils se présentèrent enfin au nombre de quatre : un membre du directoire de Cluses comme commissaire de la République, assisté de MM. Joachim Jacquier, dit le père, nouveau maire de Taninge, Amoudruz François, dit le voleur, et Bel dit le crottu. Ils procédèrent successivement à l’expulsion de chaque sœur, affectant d’agiter, derrière elles, leur trousseau de clefs pour hâter la sortie. On ne laissa emporter aux religieuses que leurs livres de prières, quelques objets de piété et leur linge personnel. Les corridors étaient ornés de statuettes placées dans des niches que décorait la piété des religieuses. Le délégué du directoire, en goguenardant les brisait avec sa canne.

D’après une délibération du Conseil général du département du Mont-Blanc datée du 27 août 1793, les religieuses devaient être conduites sous bonne escorte dans une maison de détention qu'assignerait le Directoire de Cluses. La maison assignée aux moniales de Mélan, provisoirement du moins, fut celle du citoyen Jacquier lui-mème, maire de Taninge, au hameau de Brésy. Elles s'y rendirent.

Dans cette même séance, le Conseil général avait déclaré que chaque membre d’une corporation religieuse recevrait un traitement fixe. À combien se monta celui des exilées de Brésy ? Nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’à partir de novembre 1793, elles commencent à réclamer chacune 50 livres de blé et 16 pots de vin pour le quart de ce qui leur a été promis annuellement, afin de pourvoir à leurs frais de subsistance et d'entretien.

C'est avec cette pension et l’argent qu'elles pouvaient re-

1 Diverses pièces aux archiv. de Mélan, entre autres, quiltanres pour ces sœurs expulsées et catalogue communiqué par D. Palémon Bastin.

cevoir de leurs parents qu’elles payèrent leur séjour chez M. Jacquier. Celui-ci obtint même que quelques-unes d’entre elles qui ne pouvaient payer leur loyer fussent admises pour quelques jours dans leurs anciennes cellules de Mélan !. |

On était enfin en pleine ère de liberté et de fraternité !

Quand les expulseurs furent arrivés à la chapelle, ils en firent emporter « les bancs, les tableaux, les statues ainsi que beaucoup d’autres objets. » On en fit un bûcher dans la grande cour au-devant de l’église, et, pendant le défilé des moniales, on y mit le feu.

Un ancien domestique du monastère qu'on y avait longtemps nourri par charité, portait lui-même les statues sur le bûcher et blasphémait contre ces objets religieux à mesure que la flamme les consumait. Un feu de joie sacrilège couronnait ainsi une expulsion satanique.

Le monastère devint bientôt la proie des nouveaux vandales. Le 25 mai, le Conseil général du Mont-Blanc séant à Chambéry avait déclaré qu'il était temps enfin « de faire disparaître tous les monuments de la féodalité et de la servitude, et d'effacer les traces de tous ces terriers, grosses et autres écrits où se trouvent consignés, en caractères exécrables, l’avilissement et la dégradation de l’humanité. » Cet arrêté fut publié et affiché le 16 juin 1793 et devait étre exécuté huit jours après. L’exécution, grâce à la résistance des troupes sardes dans la vallée, en fut ajournée.

Mais, le 3 décembre suivant, le Conseil général de Taninge, déléguait à Mélan, les citoyens Jean-Dominique Duclod et Marie Avril, pour y rechercher les titres de possessions de la dite Chartreuse. « Ils en rapportèrent 37 volumes tant terriers que Cahiers et extraits y relatifs regardant des fiefs que cette maison possédait, tant rière cette commune, celle de Samoën, Châtillon, Thy, Marignv, Cluses, que celles de Sallanches, et de Saint-Jean de Tholome... tous lesquels terriers et pièces y relatives avec les autres signes de féodorité, et de royauté ont été brûlé ce jourd’hui 6 dé-

1 Notes Arch. Mélan.

cembre 93 — 9 h. du matin vendredi, en tète des municipaux décorés de leur écharpe sur la place appelée la Glière, en l'assistance des citoyens Nicolas Dupuis, maire, et Genève, municipal et députés du Conseil général de Cluses, de Jacques Rey, maire et Claude Delesmontex procureur et députés de la commune de Rivière enverse, François Gervaz municipal et député de la commune de Châtillon et du citoyen Planchamp municipal, député de la commune de Mieussy et encore de François Bourgoend député de la commune des Gets accompagné de Pierre Ducretet aussi député et membre de la même commune, et encore en l'assistance de la majeure partie des habitants de la présente commune... et pendant la durée du feu qui consumait tous ces vieux monuments de la tyrannie et du fanatisme, tous les habitants ont dansé la farandouille (sic) et chanté plusieurs chansons patriotiques, ensuite de quoi se sont retirés en chantant l'hymne Marcelloise dont le couplet « Amour sacré de la patrie » a été chanté au pied de l'arbre de la Liberté, à tout quoi a succédé un repas fraternel et civique. »

Signé : JACQUIER, maire, BEL, procureur etc.

Et Roue S"° Greflier!.

Vers le mème temps, les commissaires faisaient prendre différents objets en argent provenant « tant de la ci-devant église de Flérier que de la chapelle du présent bourg et mème de la ci-devant chartreuse de Mélan, dont quittance était faite au citoyen Jean-Dominique Duclod qui la remit au Conseil le 24 février suivant (6 vent. an IT) -.

Pendant que les amis de la liberté s'affranchissaient de leurs dettes par l'incendie des titres de créance, les créancières gémissaient dans le plus complet dénüment.

Dès le lendemain même de leur expulsion, elles avaient fait entendre leurs plaintes et la vénérable prieure avait écrit à l'administration :

« Citoyens, les Sœurs étant sorties hier précipitemment

1 Extrait du Registre N° 4 des arrétés de la municipalité de Taninge. 2 Jbid.

n’ont pas pu prendre plusieurs meubles et autres choses qui se trouvent dans mon cy-devant appartement, qui m'appartiennent, je vous prie de laisser entrer celles qui pourront y aller prendre du moins en partie, et de laisser prendre ce qui appartient à la Sœur qui restait dans la chambre à côté. Le premier moment que je pourrai aler à Mélan, je ferai aussi enlever les commode, table et chaise qui sont à moi. Mais je souhaiterais qu'alors vous puissiez vous y trouver, afin que je vous remette toutes les clés qui sont fermées dans ma chambre. Je vous prie aussi de faire expédier le reste du vin et du blé, à celles qui ne l’ont pas reçu, parce que plusieurs des Sœurs veule se retirer. Elle n'atande que le cartier de leur pansion.

Je suis citoyen tres cordialement votre dévoué servante

anne j. Duchesne !. »

Quelques jours après toutes signèrent une pétition. Elles n'avaient pas mème de lit. D'autre part, l'hiver sévissait. Les robes légères, confectionnées à la hâte lors de l’expulsion ne les protégeaient guère contre le froid. Elles hasardérent timidement une demande. Voudrait-on leur permettre de porter leur ancien costume et de reprendre leurs pauvres grabats qu’elles avaient laissés à la chartreuse ?

Elles ne connaissaient pas la fraternité révolutionnaire. Le Conseil général du district de Cluses leur fit répondre le 18 décembre : « L’Administration ayant vu par la pétition des ci-devant Relligieuses de Mélan, qu'elles regrettoient l’engourdissement, où le fanatisme les faisoit croupir, qu'elles désiroient d’avoir leur anciens Licts dits à la Chartreuse, quoique ces Lits fassent partie de leur anciennes cellules, considérant que le Rassemblement qu’elles ont fait de leur personnes à Taninge propage le fanatisme et les Berne de l’illusoire et extravagante espérance de réprendre leur costume singulier et les entretient dans des principes de folie, que la nature et

1 Autogr. Arch. Mélan.

la raison abhorrent, considérant que les seuls principes de Liberté et égalité doivent être sacrés, que les momeries, les grimaces, le charlatanisme Relligieux doivent être bannis de la terre de la liberté et de la Raison: Arrête que les dites cidevant Relligieuses de Mélan sont tenues pour le mauvais exemple qu’elles donnent et pour les principes de fanatisme et d'aristocratie qu’elles inculquent par Là aux habitants, de quitter le Bourg de Taninge et de demeurer séparément dans d'autres communes, et invite sous sa responsabilité la municipalité de Taninge de faire exécuter le présent arrêté en ne laissant à Taninge que les Citoyennes de la dite commune, sans qu’elles puissent habiter plusieurs ensemble, n’entendant cependant point blesser l’humanité pour celles, qui seront malades ou extrêmement agées. »

Signé : OnrsAT président, Renaud excusant le procureur sindic, et par les autres membres présents,

Par extrait conforme.

Signé : OnsaT président, MurFAT StAmour, secr. !. »

Cette pièce fut adressée aux citoyens maire et officiers municipaux de Taninge; elle était accompagnée d’une invitation à faire exécuter cet arrèté le plus promptement possible et sous la responsabilité du Conseil général de la commune. Les religieuses en entendirent la lecture le 23 décembre. L'arrêté fut impitoyablement exécuté et la communauté dispersée.

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