CHAPITRE SIXIEME
du ballon le Fôte-Xord faitn nu r.hnmp-da-Mars au profit de l'eipédition
de Guatavo Lambert, le 20 juin 1R(i!), Aacdnaion de Dijon à la plaine de Rouvres, te I" aoûl 1869.
Lor3 de l'exposition universelle du Charap-de-Mars, en 1867, Henry Giffard construisit le premier ballon captif à vapeur. Deux ans après, en 1809, cet habile ingénieur résolut d'installer ;\ Londres un engin semblable, mais beaucoup plus volumineux, et capable d'enlever douze voyageurs à la fois, à 500 mètres d'altitude.
Le ballon captif de Londres cubait 1 1000 mètres en nombre rond, il dépassait de plus du double le volume de l'ancien Géant de Nadar; mais l'aérostat, parsuitt; d'un mauvais vernis, se trouva impropre à conserver le gaz hydrogène pur. On fut obligé de construire un second ballon que nous alhlmes visiter A Londres mon frère et moi, et dans lequel nous exécutâmes plusieurs ascensions captives.
Le premier aérostat devenu disponible, insuffisant pour le service prolongé d'ascensions captives, était excellent pour exécuter un voyage aérien libre. Jamais on n'avait conduit dans les airs un globe aussi gigantesque. L'idée nous vint de demander à M, Giifard de nous confier son grand ballon pour entreprendre des ascensions scientifiques exécutées par plusieurs savants spécialistes. L'éminent ingénieur accéda à notre désir.
Pour faire face aux dépenses considérables des ascensions, il était nécessaire de recourir an public en lui offrant le spectacle peu commun
HISTOIRE DE HSS ASCESSIOXS d'une ascension dans on halloo dépassant d« dix f<ùs le volume des aérostats des fêtes publi^ines. SoQs résoliimes de partir du Cfaainp~d»-)lirs. Uaîs si nous at Toolioas pas -jut nos fatnrs voyages aériens pussent nous entraîner à des dêpesses considérables, doqs teoions. d'antr? part, à oe pas en faire l'objel d'une spéealation. Aassi pensâmes-noas à exé«uter notre voyage su Wnéfire d'une grande entreprise digne d'intérêt, et qui avait attiré la sympathie générale : à celle de Texpéditioti au pâle nord,projetée par Gustave Lambert.
A la date du 15 février 18^, j'écrivis à Gustave Lambert, que je ne connaissais pas alors, la lettre soimite :
A M, Gustare Lanittert, cHffrie f expédition aup/Uenùrd.
■ Monsieur,
< M. H. Giffard a bien voulu mettre i notre disposition un immense aérostat de 10 500 mètres cubes, le plus grand et le plus merveilleux qui ait été construit jusqu'ici. Mon ami M. de Fonvielle et moi, nous songeons à continuer dans cet admirable ballon nos pérégrinations aériennes, mais comment subvenir aux frais considérables que nécessite un voyage exécuté dans un tel engin? Il faut évidemment recourir au public. Toutefois, nous ne voulons pas. si nous faisons une ascension payante, bénéficier d'aucune recette, nous tenons formellement ;\ rester , étrangers à toute spéculation.
> Pour tout concilier, voici l'offre que j'ai l'honneur lie vous faire :
> Le ballon s'appellerait le Pôte-yord : il ferait une ou plusieurs ascen* sioQS publiques au bénéfice de votre grande expédition dans les luera glaciales. Nous pourrions ainsi continuer avec fruit nos expériences aériennes et imprimer peut-être un nouvel élan à l'œuvre méritante à laquelle vous vous êtes consacré avec uu si généreux dévouement. Notre patriotisme est outragé en voyant que toutes les nations rivales de la France organisent des expéditions arctiques. Apôtre d'une grande idée, vous dépensez votre énergie sans arriver à vos fins; quelle yw pour
^^^V tic
HISTOIRE DE MES ASCENSIONS lOus si nous pouvions vous venir en aide ; et quel exemple de solidarité scientifique si la navigation aérienne allait tendre la main à la navigation océanique!
» Il va sans dire, monsieur, que nous vous offrons une place dans la nacelle, eu vous faisant observer que votre présence parmi nous ne manquerait pas de contribuer au succès de l'entreprise. > Veuillez me croire votre tout dévoué
» Gaston TissANDiER. »
Gustave Lambert était alors constamment en voyage, faisant en laveur de son entreprise des conférences danstoutes les villes d.e France.
Ma lettre toutefois lui fut envoyée aussitôt. Deux jours après, je recevais la réponse suivante:
A M. Gaston Tissandici; /lircclcnf du laboratoire de l'Union nationale.
Paris, 17 février 1869.
a Monsieur,
» En arrivant de Caen, où ma 11V conférence a reçu un bienveillant accueil, je trouve votre aimable lettre et je m'empresse d'y répondre.
B Ce ii'est pas la première fois que je vous dois service. Déjà l'an dernier, si je ne me trompe, vous avez eu la bonté de changer la date d'une de vos conférences à la mairie de l'Éiysée pour faciliter ma mission.
» Votre proposition, monsieur, me séduit profondément, et plus que je ne saurais le dire. Vous avez touché à une des grandes préoccupations de ma vie, et j'ai fait sur la tocomulion inécaniquc dans l'air et dans l'eau des recherches étendues, dont une partie a été publiée.
» L'offre que vous me faites est donc pour moi l'occasion d'une des tentations les plus attrayantes que je puisse concevoir, et c'est avec un
niSTOiriK DE MES ASCENSION'S :>7
Chagrin réel, accentué, que je me vois forcô, pour le moment, de renoncer à monter en ballon avec voua.
» Vous savez comme l'on est en France; si je paraissais m'occuper de quoi que ce puisse être concurremment à l'œuvre à laquelle je me dévoue corps et àme, je nuii-ais énormément à mon apostolat, et de plus on ne manquerait pas de dire que/fli coupé la queue démon chien à la façon d'AIcibiade, pourfairede la i»osc à côté de mon sujet spécial, — Cela se-
rait ainsi, et je suis bien sur qu'après réllexioii. votre jugement donnera raison à ce lien de fer qui me fait décliner un lionneur et un plaisir des plus excessifs.
» Je regretterais cette situation plus encore, si cela vous empêchait de donner à votre ballon le nom de Pôle-yard.
» Je crois que cet hommage de fraternité dans les grandes recherches scientifiques de ce temps, serait bien vu de tous, et j'espère que vous conserverez ce nom, qui ne peui être que profitable i vos eypériences ainsi qu'à la tâche terrilile que je poursuis contre vents et marées, indifTérence
et hostilité. Quant û la recette, cela est autre chose, et je ne me permets
pas d'avoir une opinion quelconque sur ce sujet déiicat.
ï Toutefois, si vous jugez devoir annoncer qu'une partie de la recette est consacrée à la souscription au pôle nord, mon bulletin hebdomadaire, adressé :t tous les comités, constaterait -ce fait; et vous et vos amis seriez classés parmi ceux qui auraient le plus contribué A hâter la réalisation d'une grande œuvre de science et d'initiative, dont le contre-coup en tous genres sera considérable.
» Je suis ici jusqu'à la fin de la semaine, je serais bien heureux de vous serrer la main très affectueusement et de causer avec vous.
1 Croyez-moi votre très sympathique et très reconnaissant,
» Gustave Lambert. »
J'ai raconté, dans les Voyages aéfiens publiés par la Librairie Hachette en 1869, l'histoire curieuse des démarches qu'il m'a fallu faire, pour obtenir la libre disposition du Champ-de-Mars, des visites innombrables dans les bureaux du ministère de la guerre, de la préfecture de police, de la place de Paris, etc., etc. Je ne reviendrai pas sur ce récit. Je me contenterai d'ajouter ici que voulant entreprendre une ascension sérieuse et véritablement scientifique, l'Académie des sciences avait bien voulu nommer une commission pour discuter le programme des observations à faire. Les membres de cette commission, MM. le baron Larrey, le général Morin et Gh. Saîntc-tllaire Deville, n'ont rien omis pour nous assurer le succès ; leurs conseils nous ont été précieux.
Les dix voyageurs qui devaient faire partie de l'expédition, étaient MM. Gaston Tissandier, chef de l'expédition, W. deFonvielle.Sonrel, astronome, Amédée Tardieu, docteur en médecine, chargés des opérations scientifiques avec l'aide de MM. Moreau, arcliitecte. Menu et Tournier, cliimiste.s; M. Albert Tissandier devait exécuierles dessins météorologiques; MM. Gabriel Mangiu et Yon étaient aussi attachés A l'expédition comme aéronautes. Ce dernier était le capitaine de bord. Il se chargea
du gonflement au Champ-de-Mars.mais il ne put pas exécuter l'aBoensioa, et je fus obligé de prendre la conduite du ballon avec le concours de Qnbriel Mangin.
L'Académie des sciences ne tarda pas à publier dans ses comptes rendus (séance du 21 juin i869), un long rapport sur los expériences à ■exécuter dans la prochaine ascension de l'aérostat lepqle-sord, où se trouvaient exposées les recherchesphysiques, météorologiques et physiologiques qu'il s'agissait d'entreprendre. Tous les journaux annoncèrent l'ascension, fixée à la date du 37 juiu, et notre entreprise attira vivement l'attention du public.
M. S. F-, notre administrateur, se chargea de faire des afiioheB, d'exécuter la clôture du Champ-de-Mars au moyen de baies; la compagnie du gaz établit le tuyau de conduite nécessaire ou gonflement, tandis que je m'occupais, avec mes collaborateurs, de réunir les appareils Boientifiques et de préparer l'aérostat. Grosse besogne, puisqu'il s'agissait de manier un matériel qui pesait plus de 4 000 kilogrammes, de le munir des engins d'arrôt suffisants, et de le pourvoir d'une grande nacelle qu'il fallait faire construire dans des proportions spéciales *. (Voy. p.'57.)
Le 27 juin arriva promptement. Le gonflement fut commencé dès le lever du Jour. Plus de cent mille personnes arrivèrent aux alentours du