CHAPITRE ONZIÈME
Ascensions de Paris li Saini-Firmin (Oise), le 8 juin 1872, et de Paria à Meaux (Seine-el-Marne), !e 27 juiu 1872.
M. le vice-amiral baron JtoiiHsiii in'ayant depuis longtemps exprimé le désir de faire une ascension aérostntique, M.Giffard a bien voulu m'offrir l'occasion de mettre ce projet à exécution. Le samedi 8 juin, le ballon ta Léa se gonflait à l'usine Flaud; l'appareil h ^^az, depuis la première ascension faite le 2i) mai, fonctionne avec la même régularité et toujours avec le môme minerai. Le départ avait été Usé i\ cinq heures.
Dès quatre heures, l'aérostat est prêt : il va s'élever avec l'exactitude d'un chemin de fer.
A cinq heures précises, M. l'amiral Roussin et moi, nous montons dans la nacelle. Le vent sud-ouest qui, toute ta journée, a été assez violent, commence à tomber. Le ciel est pur, et de grands cumulus blancs très abondants sillonnent l'atmosphère.
Je procède à l'équilibrage de la nacelli'.Nous nous élevons avec une assez grande vitesse.
L'aérostat monte d'nn bond à 1 UUO mètres. Noua traversons une partie de Paris, que nous apercevons tout entfer à vol d'oiseau; l'amiral ne se lasse pas d'admirer ce panorama, vraiment saisissant quand on le contemple pour la première fois. Il s'étonne surtout du calme, du silence qui règpent dans les plages aériennes où noua voguons.
Nous passons au-dessus de Li f^are de l'Ouest, puis, quelque temps
HISTOinE DE MES ASCENSIDNS 12?
après, au-dessus de Saiot-Deois. Le Chanip-de-Mars, que nous avons quitté, est déjà loin.
Je surveille activement l'aliure du ballon; l'œil sur le baromètre et la main au lest, je m'efforce de faire garder à l'aérostat une course horizontale et de l'empêcher de descendre trop vite.
II tend un instant àrevenir vers des niveaux inférieurs, mais je jette du lest, et à. peine ai-je vidé un demi-sac, que le soleil, sortant d'un nuage épais, nous lance des rayons ardents qui nous brûlent le visage. L'aérostat subit presque immédiatement l'effet de cette élévation de température; son gaz se dilate,le gonlle, tend son étoffe sur le filet et le fait monter avec rapidité vers les hautes régions atmosphériques.
Le baromètre métallique indique successivement des hauteurs de i aOll, 1 400, 1 600 mèt/es d'altitude. Nous arrivons bientôt à 1 700 mètres, puis à i 900 mètres, et, cette fois, nous avons dépassé un nuage blanc d'une grande épaisseur, que nous laissons à 30 ou 60 mètres au-dessous de la nacelle.
Avec un si petit ballon, et si peu de lest, il serait imprudent de gravir des régions supérieuresù celles où nous sommes plongés ; mais il n'est pas facile de maîtriser l'ardeur de l'aérostat; je suis obligé de donner successivement cinq ou six coups de soupape.
Au moment où nous redescendons, à 5 heures 40 minutes, un remarquable phénomène d'optique, analogue Biaspcclre d'Ulloa, et connu sous le nom à'nnt'éole des ai^ronautes s'est offert à nos yeux.
A 5 heures 35 minutes du soir, le ballon, comme je l'ai dit, avait dépassé les beaux cumulus blancs qui s'étendaient horizontalement dans l'atmosphère ; nous planons au-dessus d'un vaste nuage ; le soleil y projette l'ombre assez confuse de l'aérostat, qui nous apparaît entouré d'une auréole aux sept couleurs de l'arc-en-ciel. A peine avons-nous le temps de considérer ce premier phénomène, que nous descendons de 50 mètres environ. Nous passons alors tout à côté du cumulus qui s'étend près de notre nacelle et forme un écran d'une blancheur éblouissante, dont la hauteur n'a certainement pas moins de 7(1 à 80 mètres.
124 HlSTOinE DE MES ASCENSIONS
L'ombre du ballon s'y découpe cette fois, en une grande tache noire, et"^ s'y projette à peu près en vraie grandeur. Les moindres détails de la na~ | celle, l'ancre, les cordages, sont dessinés avec la netteté des ombres chi* noises. Nos silhouettes ressortent avec régularité sur le fond argenté du nuage ; nous levons les bras, et nos Sosies lèvent les bras. L'ombre de l'aérostat est entourée d'une auréole elliptique assez pâle, mais où les sept couleurs du spectre apparaissent visiblement en zones concentriques. La température était de 14 degrés centigrades environ, l'altitude, de 1 SKKl mètres. Le ciel était très pur et le soleil très vif. Le nuage sur la paroi verticale duquel l'apparition s'est produite, avait un volume considérable et ressemblait à un grand bloc de neige en pleine lumière. Nous étions nous-mêmes entourés d'une certaine nébulosité, car la terre ne s'entrevoyait plus que sous un brouillard indécis.
Des observations analogues ont été faites plusieurs fois déjà par quelques aéronaiites; maisjenecroispasquf l'on attjamaiBvuJusqu'ici. l'ombre d'un Ijallon se découper sur un nuage avec intensité telle qu'on eût dit un efïet de lumière électrique. Le spectacle qu'il nous a été donné decontempler était vraiment saisissant, et ce genre de spectre aérostatique doit être considéré commeune des plus belles scènes aériennes qui puisse s'offrir au voyageur en ballon. La présence d'une auréole autour de l'ombre, complète ce tableau étrange; elle semble trouver son explication dans les faits décrits par les physiciens sur lesfranges irisées. Cependant, comme nous le verrons dans la suite, il y a quelques objections à faire au sujet de cette hypothèse.
Notre descente, après une heure cinq minutes de voyage, s'est opérée audelà de Chantilly, près de la gare de Saint-Firmin, à'w kilomètres de Paris. On voit, d'après ce trajet, que le vent soufJlait dusud-sud-ouest, avec une vitesse de plus de 13 mètres à la seconde. La direction des courants aériens avait brusquement tourné ; les jours précédents, le vent oscillait entre le nord-est et le nord-ouest. C'est ainsi que,dans quatre ascensions exécutées antérieurement, depuis le '-H) mai, par nous et par d'autres aéronautes, l'aérostat a chaque fois touché terre vers le sud de Paris.
HISTOIRE DE MES ASCENSIONS lifâ
Il nous a été donné dans la suite de mieux observer encore les curieuses
auréoles aérostatiques dont nous venons de parler; mais nous voulons dès A présent donner au lecteur quelques renseignements sur les phénomènes de même nature qui ont précédeiument été observés, soil en montagne, soit en balion.
11 y aforl longtemps que ces phénomènes, bien moins rares qu'on pourrait le croire, ont été signalés. Depuis des époques très reculées, la mon-
ts juiu 187ÎI. 'Pligs tîi.)
tagnedu Eroclten, célèbre dans le Hartz,ea Hanovre,aété réputée comme le théâtre habituel d'apparitions extraordinaires. Les paysans du pays vous parlent encore aujourd'hui du Brockenavec uu certain effroi; ce sommet qu'ils croient ensorcelé, leur inspire des terreurs superstitieuses ; Us redoutent d'eu faire l'ascension à l'heure du lever du soleil, car c'est à ce momentsurtoutque, d'après leurs récits, des spectacles étranges apparaissent au sein de l'air; c'est auleverdu jour que des ombres colossales surgissent
lae HISTOIRE DE MES
desamasde nuages. Quand ils se hasardent à gravir les rampes escarpées de la montagne, itsmontreiitau voyageur, durant la route, certaines pierres granitiques qu'ils appellent Vatctel delà sorcière ou le j-ocher magique; ils s'arrêtent devant la fontaine enchantée ; ils vous racontent que les anémonesduBrocken sont douées de vertusparticulières. D'après l'affirmation desarchéologues allemandSjCes dénoiniuatiorisremon-teraientau tempsoâ les Saxons adoraient encore leurs anciennes idoles, alors que le christianisme commençait à dominer les esprits des populations de la plaine. Il est probable que le spectre du Brocken, s'est souvent moniré à cette époque, comme de nos jours, et qu'il avait sa part des tributs d'une idolAtrie sujierstitieuse.
Un des premiers observateurs qui ait donné une description exacte et rationnelle du spectre du Brocken est le voyageur Hane, qui l'aperçut en l'année 1792. Avec une persévérance infatigable, ce naturaliste se rendit plus de trente fois au sommet du Brocken, sans que l'apparition se révélât à ses yeux. Mais sa ténacité eut enfin sa récompense. Un certain jour du mois déniai, Hane agravi le Brocken ; il est arrivé au sommet de la montagne à quati-e heures du matin. Le temps est calme, et le vent chasse devant lui une nuée de brouillards opalins, de vapeurs indécises qui ne sont pas encore métamorphosées en nuages. Le soleil se lève à 4 heures iâ minutes. L'heureux observateur voit son ombre prodigieusement amplifiée, se découper sur le rideau des brumes ; il porte sa main à son chapeau, et la grande silhouette fait le même geste. Plus tard, en \tf*i'2, un peintre français, M. Stroobant, aperçut nettement le spectre dn Brocken ; l'ombre du voyageur se dessina sur les nuages, ainsi que celle d'une tour du voisinage. Ces silhouettes étaient vagues, leurs contours mal définis, mais elles apparaissaient, nettement entourées d'un contour lumineux formé des sept couleurs de l'arc-en-ciel.
Au siècle dernier, Bouguer et Ulloa, envoyés à l'équateur avec la Condamine pour mesurer le degré terrestre, observèrent des phénomènes du même ordre pendant K'ur séjour sur la Pichincha. Ulloa. qui a donné son nom à ces effets de luniièi-e, a décrit avei- précision l'apparition, devenue
classique, qui se manifesta sous ses yeux. « Je me trouvais, dit-il, au point du jour sur le Pambamarca, avec six compagnons de voyage; le sommet delà moutagne était entièremeut couvert de nuages épais; le soleil, en se levant, dissipa ces nuages ; il ne resta à leur place que des vapeurs légères qu'il était presque impossible de distinguer. Tout à coup, au côté opposé à celui où se levait le soleil, chacun des voyageurs aperçut, à uue douzaine de toises de la place qu'il occupait, son image réfléchie dans l'air comme dans un miroir ; l'image était au centre de trois arcsen-ciel nuancés de diverses couleurs et entourés à une certaine distance par un quatrième arc d'une seule couleur. La couleur la plus extérieure de chaque arc était incarnat ou rouge ; la nuance voisine était orangée ; la troisième était jaune, la quatrième paille, la dernière verte. Tous ces arcs étaient perpendiculaires à l'horizon ; ils se mouvaient et suivaient] dans toutes les directions la personne dont ils enveloppaient l'image comme une gloire. Ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est que, bien que les sept voyageurs fussent réunis en un seul groupe, chacun d'eux ne voyait le phénomène que relativemeni â lui et était disposé à nier qu'il fût répété pour les autres. »
Kaemtz sur la cime de quelques montagnes alpestres, Scoresby dans les régions polaires, Raymond dana les Pyrénées, de Saussure sur le mont Blanc, M. Boussingault dans les Cordillières, ont conflrmé depuis, ces récits intéressants par leurs propres observations; plus récemment, mon frère Albert a observé un phénomène semblable au sommet du Pic du Midi, où le vaillant général de Nansouty lui avait donné asile. Mais ces beaux spectacles se manifestent dans des conditions exceptionnelles aux yeux des aéronautes quand ils sillonnent une atmosphère chargée de nuages, MM. Glaisher, Flammarion, de Fonvielle et moi, nous les avons décrits plusieurs fois depuis quelques années. Nous reviendrons un peu plus loin sur des scènes analogues.
C'est encore avec l'appareil à gaz hydrogène de M. Giffard que Ip 27 juiu, le ballon le Dary, cubant 1 OUÛ mètres, fut gonflé. L'ascension
ijui devait s'exécuter allait compter cinq voyageurs : MM. Jules Godard;! Alfred Flaud, Coheadet, ingénieur, devenu depuis l'un des directeurs d l'usine de Flaud, mon frère et moi.
Le départ a lieu assez lard, à sept heures quinze minutes du soir. Le vent souffle de l'ouest ; nous traversons Paris à la hauteur de 73() mètres,
Voici uu extrait de irion registre de bord qui donnera une idée exacte de cette ascension :
Sept heures vingt-sept minutes; hauteur Sôd mètres. Nous passons J
Juste au-dessus de la tour Saint-.îacques.dans l'axe des Chanips-Élyséet Nous nous sommes rarement trouvés dans des circonstances aussi favo-^ râbles pour admirer le tableau de Paris du haut des airs. L'atmosphère, quoique grise, est assez transparente et avec notre lunette nous distiib ^ruous nettement la rue de Rivoli, le Louvre; et même les passants qu^ s'arrêtent et lèvent la t6te vers l'aérostat.
UlSTulHK DE MES ASCENSIONS lai
Sept heures treote-cinq minutes, altitude 1 700 mètres ; température fi degrés. L'aérostat quitte Paris dans la direction de Vincemies.
Sept heures quarante minutes, 1 SIW mètres ; ttmpiriiture 10 lirsiOs. On remarquera que l.i Ijmpjr.i'ii;'- c:.l iri il.! 'i (>-ivs ] Nk t >\,'.i (;ir.; UWiuùlicipluàliai.
NousauivonàUiijrijalj p;ir.;ii.i;:iic:il 1:q:-':/.j,\. .'.■;'.: ;.;i;o:::;;:l' !;,■!.,-;;;.> pjspeiulantau :::ûiîi> c.ir'j i:iiiiu'es. \'j:: ; ji ;i::..i;] , ■.•.•.■,-i'v\. v. : (■^^ i.L;:;.r . grlsltrci qiri s'ù:.-!!,] -.d ;i l"::cii.:o!i lu.,: ;i:.io..i' lij I i ! :...■ -Il: ci iv.:: t- re
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grandes draperies semi-trausparentes. Mon frère fait un eroquis de ce remarquable tableau. M. AUred Flaud, qui débute aujourd'hui comme aéronaute, admire la majesté de ce spectacle. Nous avons su à notre descente que ces nuées qui, vues d'en haut, offraient un aspect particulier, avaient déversé sur terre une pluie abondante. Cela ne nous a nullement surpris, car la nappe de nuages se terminait, à sa partie supérieure par des surfaces "udulées. grisâtres formant des immenses anfractuosités, au fond desquellee on apercevait la leiie ilu.^!■i ]ieii ilistini't'--
EMKS ASCENSIONS
an grain. D'autres nuages se trouhauteur au-dessus du point culmiidd oe s'est laissé entrevoir qu'à de rares i ItboDiie fortune de faire route au-dessus des gouttes d'eau qui tombaient abonlyablement nos concitoyens d'en bas.
tefltts, QOUK sommes à l'altitude de 1 700 îs 75.
■ioates, Jules Godard a jeté uii peu de M mètres. Nous entendons très distinc- Akff que nous ne pouvons apercevoir au-
^attïliidel 8511 mètres; température (> degrés. k tt fraîcheur très marquée. Nous commen-
altitude 1 'Mi mètres ; température 6
-^.«MBilBB. Nous planons à I 500 mètres au nord de n^arn*" très distinctement en examinant une
. Nous arrivons au-dessus de Meaux que
i{ minutes, nous touclions terre, au-delà du
jk.Wit**^ ^s' ^' calme que notre nacelle descend
hiilt 1"' "•""""'"'"'"'"'' Nous n'avons pas le temps
,^uf**v'pe. Avant d'atteindre le sol, la nacelle a
jiï^iiUM aiaisonvoiaine, mais il n'y a eu ni secousse
i«(W>.wunue nous l'avons indiqué précédemment, ..iit I» pluie n'a cessé de tomber.
;« ."«iN remarquer que l'on peut voyager en ballon, . .« ^m». 11 arrive même que l'on traverse plusieurs
HISÏOIHE DE 1
couches de nuages superposées à des altitudes différentes. Le savant météorologiste anglais M.James Glaisher, ijui a exécuté une série d'ascensions ùgrande hauteur, a traversé dans un de ses plus rem arquabl es voyages en ballon, sept couches superposées de nuages. Ce fait est très rare,
mais il arrive fréquemment qu'après avoir passé au-dessus des nuages qui s'étendent à quelques centaines de mètres de distance de la surface du sol, on aperçoit une autre nappe de nuages, suspendue à un étage supérieur. Il peut même parfois tomber quelques gouttes de pluie, de ces nuages supérieurs sans que la pluie arrive à la surface de la terre : elle s'évapore dans les zones inférieures.
OHAPITUE DOUZIEME
i m tlo raiis ii Moiiliroau (Euru-cl-Loir>. le ili fOvrîoi' 1873.
L'usine k anz di la Vlllclte, si culuie, si tr:t[ii]iiille, oD'niit lu dinianclie 16 février ïB'i-i un aspect inusité. Si vous étiez entré à onze heures du matin dans le vaste terrain des gazomètres, vous eussiez aperi;u l'aérostat le Jean-Barl, notre ancien navire aérien du siège de Paria, que M. le Ministre des postes aviiit bien voulu mettre à notre disposition, arrondi et yonJlé de gaz, se drcssmiL tièrenient au-dessus de an nacelle. Il oscillait avec grâce sols le souffle d'une légère brise; on l'eût dit impatient de prendre son vol.
Un groupe de spectateurs attendent le moment du départ; parmi eux se trouvent les îimbassadeurs birmans alors à Paris, et yuo notre ami M, de Tliiersiint, consul de France,a bien voulu inviter en notre nom : ils manifei-tent une légitime surprise devant un spectacle si nouveau pour eux, carie balion est un article liue notre commerce n'a pas encore exporté en Birmanie.
A onze heures quinze minutes du matin, mou frère et moi nous montons dans la nacelle; cinq passagers prennent place à côté de nousj ce sont MM. Alfred Potier, ingénieurdesmines, Poupinel, chimiste, M. Baudrais, M. Oppeinbmer et M. W'urtel, amateurs; quelques secondes après, nous quittons lentement la terre, comme enlevés par un sylphe aérien, qui nous entraînerait vers les splendeurs de l'euipyrée. Doucement soulevés par l'aile du zéphir, nous montons vers le couvercle de nuées qui couvre Paris d'un dôuie immense.
HISTOIRE DE MES ASCENSIONS Nos amis nous saluent de loin, ils diminuent à vue d'œil; on ( nous les voyons par le «ros boutd'une lorgnette. Les costumes cl
et multicolores des Birmans égayant la sombre couleur des aut tateurs; ils nous apparaissent comme des fleurs semées dans i de blé, ils se rapetissent encore, et forment bientôt un groupe
m HISTOIRE DE MES ASCENSIONS
personnages qui tiendraient dans le creux de la main... Tout à coup nous ne voyons plus rien. Le Jean- ffa^i a piqué une tète dans les nuages; nous voilà plongés dans un bain russe. Au revoir, Paris; reste enfoui aujourd'hui sous cet amas de brumes qui te cache le ciel bleu ; quant k nous, heureux voyageurs, nous allons là-haut nous retremper au pur soleil d'un été resplendissant.
Nous montons, nous montons peu à peu. Mon baromètre indique des pressions correspondantes aux altitudes de 1 100 mètres, puis de 1 200 mètres. La buée opaline qui nous entoure, devient graduellement lumineuse, elle s'éclaire insensiblement;... nous la traversons,... et nous voilà éblouis par les torrents de lumière que lance un soleil des tropiques, ruisselant de Teu, au milieu d'un ciel azuré. « Dieu ! que c'est beau! » s'écrient nos voyageurs qui pour la première fois s'élancent dans le pays d'en haut, dans le monde de la lumière. C'était beau, en effet, ce spectacle incomparable, ce panorama grandiose qui se déroulait ft nos yeux.
Ni la mer de glace, ni les champs de neige des Alpes, ne donnent une idée de ce plateau de vapeur qui s'étend sous notre nacelle comme un cirque floconneux où des vallées d'argent apparaissent au milieu de mamelons de feu. Ni la merau soleil couchant, ni les flots de l'océan éclairés par l'astre du jour au zénith, n'approchent en splendeur de cette armée de cumulus arrondis, qui ont aussi leurs vagues et leurs montagnes d'écume, mais qui ont en plus une lumière d'apothéose !
Notre corde traînante touche cet amas de nuages ; elle s'incline obliquement, comme entraînée par ce fleuve de vapeurs qui roule sous notre nacelle dans une direction sensiblement difl'érente de la nôtre. Le vent supérieur nous pousse vers le sud-ouest, et notre guide-rope trace un sillage au milieu des nuéfs.
Pendant trois heures consécutives, nous n'avons pas cessé un seul instant d'apercevoir sur la nappe de nuages au-dessus desquels nousplanionsjl'omhre de noire aérostat enveloppée d'un contour irisé.
Jamais semblable occasion ne s'est offerte àl'observateur aérien, de bien
étudier les circonstances de production de ces jeux de lumière dont il a été question précéilemment; jamais d'ailleurs panorama plus imposant de montagnes de nuages ne s'est peut-être aussi présenté aux regards d'un aéronante.
Dès que notre ballon a dépassé d'une cinquantaine de mètres environ la plaine des nuages, son ombre s'y projette aveo une netteté remarquable et un magnifique arc-en-ciel circulaire apparaît autour de la projection. L'ombre de la nacelle forme le centre des cercles irisés et concentriques, ou se distinguent les sept couleurs du spectre : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange et ronge. Le violet est intérieur, et le rouge extérieur, ces deux couleurs sont en même temps celles qui se révèlent avec - le plus de netteté. Nous sommes, au moment de cette observation, à l'altitude de 1 3ô0 mètres au-dessus du niveau de la raer. (Voyez p. 133.)
L'aérostat dont le gaz se dilate par l'effet de la chaleur solaire, continue à s'élever rapidement dans l'atmosphère, son ombre diminue à vue d'œil; bientôt, à \ 700 mètres d'altitude, le cerclfe irisé l'enveloppe tout entière, et cesse de se produire autour de la nacelle. Un peu plus tard enfin, à une heure trente-cinq minutes, nous nous rapprochons de la couche des nuages, et l'ombre est ceinte cette fois de trois auréoles aux sept couleurs elliptiques et concentriques.
Rien ne saurait donner une idée de la pureté de ces ombres, qui se découpent dans une brume opaline, et de la délicatesse de tons de l'arcen-ciel qui les entoure. Le silence complet qui règne dans les régions de l'air où se manifestent ces effets d'optique, le calme absolu où l'on se trouve, an-dessus de nuages que le soleil transforme en flots de lumière, ajoutent à la beauté de ces spectacles, et remplissent l'âme d'une indicible admiration. Nul ne saurait rester indifférent à ia vue de ces tableaux enchanteurs que la nature réserve à ceux qui savent l'observer.
On ne sait pas encore exactement à quelle cause attribuer la production d'un contour lumineux autour de l'ombre projetée sur des vapeurs ou des brouillards. Il est probable, comme nous l'avons indiqué dans le récit de notre quinzième ascension, que ces phénomènes sont dus à ];i diffraction
de la lumière, mais il serait possible qu'ils aient une origine commune avec l'arc-en-ciel. Ce qui tendrait à accréditer cette opinion, c'est la nécessité de la présence de la vapeur d'eau, pour que le phénomène se manifeste: s'il était le résultat de la diffraction,il devrait apparaître aussi bien sur un mur blanc, sur un écran quelconque, que sur un nuage. Il ne serait pas impossible du reste d'étudier ces faits curieux, au moyen d'expériences exécutées à terre ; en disposant convenablement des écrans de soie, ou des écrans de mi'usseline imbibés d'eau, qui simuleraient un nuage.
on jjourrait espérer voir le phénomène se manifester ainsi par synthèse. Il y a quelques années M, Leterne a encore signalé un excellent moyen de l'étudier, sans qu'il soit nécessaire de s'élever au-dessus des nuées dans la nacelle d'un ballon. « \u printemps, dit cet observateur, le matin, lorsque le soleil, arrivé ù 1.") ou yO degrés au-dessus de l'horizon, a déjà un peu réchauffé l'atmosphère, et qu'il s'est produit une légère condensalion de vapeurs sur le tapis de gazon qui borde les routes, le voyageur peut voirsasilliouette projetée sur ce tapis de verdure humide, entourée
fSSTOIRE DE MES ASCENSIONS d'un contour lumineux dans lequel on reconnaît les couleurs du spect mais où le rouge domine, i On voit que cette observation est facile à p voquer; à défaut de rosi-e, ne pnurrait-on pas mettre à proût les j
d'eau qui forment une pluie de goutelettes liquides, où, comme on le s; l'arc-en-ciel apparaît fréquemment ? Il n'est pas douteux que de semb btes études, comjdétées par des expériences ingénieuses, soient suscej
f» inSTOmE DE MES ASCENSIONS
bl«8 de conduire A quelque résultat intéressant. Comme l'a dit Montaigoe, < 11 n'est d^sirpUis naturel <[ue le désir de cognoissancej... quand la raison nous Taut, nous y employons l'expérience. > On ne saurait mieux faire que de suivre les conseils de Tinimortel auteur des Essa(s.
Mais revenons A notre voyage et au yeon-ânr/, qui noos emporte au inlliiMidesnirs.
Par moments, des ouvertures se forment au milieu des nuages audessus desquels nous planons, et la campagne nous apparaît dans les ba^ fonds; ou dirait des lucarn&s qui s'ouvrent sur notre chemin, pour nous rappeler qu'il y a là-bas une planète qu'on nomme la terre et des babhtant» qui sont les bommes. Quelquefois ces lucarnes se referment et le ballon c)iemîn«> au-dessus d'an plateau de nuages ani comme un miroir et aussi blanc que la nei^ (Toy. p. 13I>K
Le Jeax-Bari monte encore comme aspiré par le soleil; à deox heures il plane 1 2 IX» mitres. La chaleur est ici presque insnpportaUe. Xotre eoMpajEBOa Baudrais, qui a pris avec lui une superbe fooivar*, ng^ea» 4 |<4s«wl s> veste bbacbe et soa panama. Lf tbermonMt» aiarqse ea •flti tS degréB. «H W soleil nous lauce impitoytUemeat sas raToas de Csa MpMB «isaet.
T9i llît «w ul i wi i ime càasfferette où «te lacbaax vive hsBeatée d*Ma r ImptnlBre assez élevée poor se rëctaiwCer le^ pieds. \ai «*«Bt ^w ïorfoetii^e •ftt'û nous badrût! Ango u'aTait-ïI pas I da db* fa» rânprévu joue le premier rOte iaas les TaTages en
■t X tesîs hmrîs fiienbût ixa nous soauaaa h kimààn: bcfbs srans pmcéd'r lù-liant i n» eipàriflfwr Cs B. da CBVI9 <JB ma mènes j. 'iâ p>-iiiia i Ui Oiiceile, et& 1 9M mâtres sw Uf&« JtÎBiuriTe 1 raiili i m*)o ^re a pris ses rrtquis lêrteos.
Xoss a ^vnos pas non plus ouitâié le Itfjeûnef. ^t un p^^nlet xité dévora a*ac m ippêtit <ie aan&inés. Vest-U pas temps ie nous rapprodlur de ktere. pour plano' [iiaiiiIraunCxa-des»)ns des ona^es^ eamadBsatf
A 1 200 mètres d'altitude, l'aérostat quitte ce pays de la lumière pour s'enfoncer dans le massif des vapeurs aériennes ; il nous fait passer subitement de la clarté resplendissante au crépuscule sombre, de la chaleur de l'été (17°, n) au froid de l'hiver ( — 2°.). Les vapeurs qui nous entourent ont un aspect particulier; elles sont blanches, opalines, et nous cachent entièrement la vue de l'aérostat ; nous mettons nos paletots à la hilte, car nous sommes subitement saisis par un abaissement de température aussi prompt. Quelle n'est pas notre surprise en apercevant des cristaux de givre qui se déposent sur nos vêtements et qui croissent subitement comme une végétation fantastique ! On voit grandir à vue d'œil ces arborescences singulières. Mais ce n'est pas seulement sur le drap que les cristaux glacés forment des houppes hérissées, ils se groupent sur nos cordages, sur notre panier d'osier et sur le fil de cuivre long de deux cents mètres que j'ai laissé pendre de la nacelle, pour étudier l'électricité atmosphérique. Nous jetons les yeux autour de nous, et nous constatons que le nuage au sein duquel l'aérostat nous a plongés, est entièrement formé de paillettes adamantines, groupées ça et là en masses allongées. Ce miage détermine la condensation du gaz et nous lait descendre avec une rapidité vertigineuse. Un de nous a le temps d'approcher le doigt du fil de cuivre, et il reçoit une forte étincelle électrique, qui ne laisse pas que de nous causer une certaine inquiétude, car nous ne pouvons oublier que cette foudre en miniature jaillit sous une masse de gaz inflammable de deux mille mètres cubes! Mais l'idée que nous obtenons, pour la première tois dans de telles circonstances, une manifestation électrique aussi énergique, aussi extraordinaire, apporte une compensation à nos craintes. Le baromètre, malgré le lest que nous jetons par-dessus bord, indique que la descente est rapide ; à mille mètres nous entrevoyons la terre; le nuage de glace avait, par conséquent.une épaisseur de deux cents mètres environ. II nous a semblé que les petits cristaux déglace dont il était formé, existaient surtout au centre, et qu'ils étaient cachés en haut et en bas sous une couche de vapeur d'eau. Ce nuage, vu à quelques centaines de mètres plus bas, avait il peu près l'apparence
d'un cumulus mamelonné comme on en voit très fréquemment. Mais nous n'avons pas le loisir de le contempler longtemps, car la brusque variation de température a singulièrement contracté notre gaz : le ballon a dû se charger en outre, d'un poids considérable de glaçons ; il se précipite vers la tnrre que nnus voyons approcher avec une rapidité prodigieuse. Le baromètre marque bientôt 301* mètres d'altitude, je me crois à cette hauteur, ignorant quenous planons au-dessus du plateau deMon-
riinKnininiP il" l!i>'i'on»i„n .lii IG f.'vHcr ISÎ), de Patii ii llontirtni Eare- "l-I.oin.
tireau, le plus élevé du centre de la France, et situé, comme je l'ai su plus tard, à 90(1 mètres au-dessus du niveau de ,1a mer. Je m'apprête à semer du lest pour planer en vue du sol quand mon frère s'écrie: < Le guide-rope touche terre ! » Notre corde, qui n'a que cent mètres de long, glisse en effet dans les champs; mais l'effet de la condensation du gaz refroidi se fait sentir maintenant dans toute sa force ; j'aperçois la terre qui semble se précipiter à notre rencontre.
C'est en vain que je jette par-dessus hord deux sacs de les! ; il est trop
niST,OIRE UE-MES ASCENSIONS Hl
tard pour arrêter la chute du ballon! D'uo coup de couteau je détache TaDcre et le grand guide-rope.
— Tenez-vous bien ! crie l'un de nous.
A ces mots, nous subissons un choc terrible.,.. La nacelle s'est heurtée contre terre : le ballon se renverse sur !e flanc : nous sommes bousculés, sens dessus-dessous, dans un pèle-mèle indescriptible. La violence de la chute est telle et si Toudroyante que mon ami, Oppeiiheimer, est jeté
en dehors de notre panier. Nous ne sommes plus que six!
Le Jean-Iiarl, délesté, fait un bond de "JOll métrés de haut, je le ra;nène à terre en ouvrant la soupape béante, et, giïice au ciel, j'aperçois en bas notre ami tombé des nues, qui se relève et qui marche. 11 est sauvé !
Lèvent est vif et souflle par rarales. le ballon continue ù traîner, nous jetant dans un pommiiT qu'il brise, nous lanvaut au-dessus d'un bois,... je maintiens toujours la soupape ouverte,... l'nérostiit s'arrête enfin, elle vent qui s'y engoullre, l'éventre et le décliire en lambeaux. Mais le Jean- Bart seul est blessé. L'équipuBe est sur pied !
l HISTOIRE DE MES ASCENSIONS
Nous sommesàMontireau près, Chartres, à 120kiloinètreg de Paris. Le ballon va être replié dans la nacelle, emporté à la garede la Loupe, quand un personnage nous apparaît, furibond et gesticulant; c'est l'adjoint au maire ds Montireau.
— De quel droit, messieurs, descendez-vous ainsi dans notre commune? Avez-vous une autorisation pour venir casser nos pommiers? Où sont vos papiers ? Au nom de la loi, je vous arrête.
Nous répondons i ce bon villageois par des éclats de rire homériques. Dans son indignation, il relève sa blouse, et nous montre son écharpe tricolore, nous menaçant des gendarmes.
Ceux-ci arrivent avec le brave curé de Montireau â qui nousespliquons l'affaire. L'adjoint ne tarde pas à calmer sa colère et à revenir à des sentiments moins inhumains.
L'ascension dont je viens de donner le rccit a été décrite pour la première fois dans le journal La A^a/ior que j'avais fondé presque à la même époque, le l'"" juin 1873; le développement de cette publication allait bientôt me contraindre à quitter la direction dn Laboratoire de l'Union Nationale, non sans ralentir mon zèle à l'égard de la navigation érîenne, comme ou va le voir dans les chapitres suivants.
CHAPITHK TREIZIEME
AsccasioDâ de Parid àCrouy-Hur-Oureq(Seiae-et-HarDe). 1« i octobre IS13, et de Paria à Nogeon (Oise), le 24 septembre lH7t.
S'il est vrai que les jours se suivent et ne se ressemblent pas, on peut affirmer qu'il en est de même pour les ascensions aérostatiques. Jamais nous n'avons opéré une descente aussi tranquille, aussi douce, que le samedi 4 octobre 187S, lors de notre nouveau voyage aérien : la nalcelle, lentement ramenée à terre par un jeu de lest régulier, est pour ainsi dire tombée entre les bras des habitants de Grouy-sur-Ourcq, qui ont pu nous remorquer, à l'état captlf,Jusqu'aii milieu de leur ville. Les braves gêna qui nous entourent inetlent un empressement si louable à nous aider après la descente, ils nous accueillent d'une fai^'on si obligeante, si hospitalière, qu'il est impossible de leur refuser le plaisir de s'asseoir sur les banquettes delà nacelle aérostatique : nous faisons monter à 200 mètres debauteur, des aéronautes improvisés, par le ballon qui s'élève et descend à l'état captif.
Le ballon le Jcan-Barl s'était élevé de l'usine à gaz de la Villette, à midi quatre minutes. Notre grand peintre, M. Bonnat, M. Paul Henry, le célèbre astronome de l'Observatoire, M. Poupinel, mon frère et moi, nous formions l'équipage aérostatique.
La particularité la plus remarquable de cette ascension aérostatique est la route suivie par l'aérostat sous l'influence de deux courants aériens superposés. Au moment où nous sommes élevés de l'usine à gaz de la Villette, à midi, le courant aérien inférieur nous a lancés dans la direc-
tion est-sud-esr, tandis que, vers l'altitude de 700 mètres, le courant supérieur sud-ouest nous a dirigés vers le nord-est. On nous a vus décrire dans l'espace une courbe très prononcée. De telles circonstances atmosphériques se présentent assez fréquemment au voyageur aérien, il ne nous semble pas nécessaire d'insister encore une fois sur l'importance considérable qu'elle offre au point de vue de la navigation aérienne,
nup^j
puisqu'elle permet à laéronaute île liioisir à son yré deux directions différentes.
On se rappelle noire première ascension de Calais, où entraînés jusqu'à sept lieues au large en pleine mer du Nord, il nous a été possible de revenir à terre sous l'inlluence d'un courant de surface, complètement opposé au courant supérieur. L'étude des couches atmosphériques superposées ne présente pas moins d'intérêt au point de vue météorologique;
msrolIlE DE MES ASCKNSIONS lif.
U e De peut être bien eiitreprifie ([u'k l'aide do l'aérostat. Dans l'ascension, Wea effet, l'observateur mesure avec exactitude la vitesse des courants laupérieurs. dont l'action échappe aux anémomètres terrestres.
Connaissant la durée de notre voyage et la longueur de la dislance paisourue, nous avons constaté que le courant supérieur dans lequel nous étions plongés, avait une vitesse do 35 kilomètres à l'heure. La vitesse [du courant inférieur n'était que de G à 7 kilomètres k l'heure, ainsi que Paul Henry a pu le constater.
M. Henry, habitué aux mesures astronomiques, est facilement arrivé I un résultat exact en observant la différence des temps du passage des wrds du ballon sur uno ligne terrestre. C'est avec une légitime surprise toue nous avons ainsi constaté l'existence d'un courant atmosphérique, ntrainé par un mouvement relativement très rapide au-dessus d'une Wuche d'air terrestre d'une si faible vitesse '.
a hauteur maxima de l'ascension, c'est-à-dire à 2 (îOO mètres, l'aé-
I i. Une obsorvaliou semblable !i ûtt faite diipuLS iliiiis pliifi
s de n
i4a HiSTOinii de mes ascensions
rostat s'est trouvé plougé dans un banc de cumulus très etipacés. Cet> nuages étaient terminés par une couche épaisse de cumulo-nimbus, dont noua avons évalué l'altitude à 3 600 mètres environ ; quelques éulaiixies s'ouvraient çà et là, dans ce matîsifde vapeurs, et nous laissaient entrevoir le bleu du ciel. A ce moment, M. Pau! Henry a constaté que la polarisation de l'atmosphère était beaucoup plus faible qu'à la surface du sol. Pendant le voyage, on a relevé à l'aide d'un psychromètre l'état hygrométrique de l'air et les températures. L'air à l'altitude de 2 000 mètres était particulièrement sec, et la quantité d'humidité était plus considérable en se rapprochant de terre.
Nous n'avons pas cessé d'apercevoir l'ombre du ballon, non pas cette foistur les nuages, mais sur la terre. A une heure treute-cinq. à l'altitude de 700 mètres, cette ombre projetée sur une prairie, est apparue entourée d'une auréole de diffraction très lumineuse et de couleur jaune, mon frère s'est efforcé d'en dessiner l'aspect d'après nature (page 14Û), — Malheureusement, quelque intéressant qu'ait été notre voyage, nul effet de lumière, aussi grandiose que le 16 février dernier, aussi imposant que dans le cours de quelques-unes de nos ascensions précédentes, ne s'est offert à nos yeux. C'est pour nous un regret réel, puisque nous avions offert une place dans notre nacelle à un artiste éminent, dont le pinceau eût été digne de créer la nouvelle école de la peinture aérostatique.
Mais le ciel, une autre fois, sera plus favorable ; pour notre part, nous serons toujours heureux de fraterniser au-dessus des nuages, avec de véritables amis de la nature, artistes ou savants; car il ne faut pas oublier que l'art véritable et la science bien entendue, doivent être considérés comme deux alliés inséparables. L'artiste et le savant ne gra visse nt-ÎIs pas avec la même ardeur des chemins également difliciles, qui. quoique différents, conduisent l'un et l'autre au sublime sommet de la vérité?
La descente s'est effectuée, dans d'excellentes conditions, à Grouy-sur- Ourcq. En nous rapprochant de terre, nous avons été repris par le courantinférieur qui nous a ramenés sur notre route, comme au moment du départ. Si le vent n'avait pas été aussi faible, il nous aurait été
UlSlOIRK DE MKS AS(JENS10K$ U:
ea y restant plongés, de nous rapprocher sensiblement de notre point de départ.
Après cette chiirmante expédition, mes nombreux traviiux, et surtout les occupations multiples que nie donnait la direction de la Xature à ses dét>uts, ne me permirent pas de renouveler de suite nos voyages itiriens. Presque un an allait s'écouler avant que nous ne trouvions l'occasion de monter en ballon. C'est encore M. Henry GilTard qui voulut bien nous faire faire une nouvelle ascension, en laveurde mon ami, M. Lucien Marc, Je sympathique directeur de /'/Hits/ra(i(in, qui désirail beaucoup visiter le pays des nuages, et de quelques autres amis.
Dans cette ascension aérostatique, exécutée le 24 septembre 1874, avec mon frère, MM. W. de Fonvielle, Lucien Marc. Cohendet et Corot, ingénieurs de la maison flaud, il nous a été donné de faire un certain nombre de nouvelles observations qui me paraissent offrir do l'intérêt au point de vue météorologique.
Au moment du départ, qui a eu lieu à l'usine à ga^ de la Villctte, à onze heures cinquante-cinq minutes, le ciel était couvert de nuages gri» ; mais, à la surface du sol, l'air était assez limpide. Ces nuages étaiAut très rapprochés. Jamais, dans aucun de nos voyages aériemî, nous n'en avons rencontré à si faible distance de la terre; notre nacelle, en effet, s'y trouva plongée à l'altitude de Iô(l mètres. A 50IJ mètres, elle s'échappa de leur partie supérieure. Un ciel bleu, un soleil ardent s'olfrirent à notre vue. Le massif de vapeur prit l'aspect d'un plateau circulaire d'un blanc éblouissant, et dont la surfaceétait formée de mamelons arrondis.
Pendant trois heures consécutives, l'aéroslat est maintenu au-dessus de cet amas de nua;,'es. Son ombre est entourée d'une auréole aux sept couleurs du spectre oiFrant une série de phénomènes semblables à ceux que nous avons déjà décrits. Du coté du soleil, les nuages ont une teinta Jaune très appréciable.
Le courant où nous étions plongés, se dirigeait vers le nord-est; les nuages marchaient un peu plus vers l'est, comme notre corde traînante (guidcrope), longue de 180 mètres, a pu l'indiquer: quand sa paitie inférieure
plongeaitdansla masse des vapeurs aériennes, elle s'incUuait sensiblement, esactement, comme si elle eût été baignée dans un cours d'eau. Gependant, la différence de vitesse et de direction n'était pas considérable, carnotre ballon, en passant la couche de nuages, y avait pratiqué une ouverture qui se révélait par une tache grise et un relèvement des nuées. Cet orifice ouvert dans la couche de nuages comme à l'emporte-pièce, ne se referma pas. Nous en viniea la trace pendant toute la durée du Yoyage.
Notre ascension s'exécuta à trois niveaux différents, de I 000 mètres à 1 200, de 1 200 mètres à 800, et de 800 à 550.
Près des nuages, la température était de '2i degrés centésimaux; à 1 600 mètres, elle était de 21 degrés, dans la région moyenne de 1 âX) mètres, vers une heure trente minutes, le thermomètre s'éleva à 28 degrés. Le thermomètre à boule mouillée marquait alors 21 degrés.
Le soleil était tellement ardent que nous fûmes obligés de nous couvrir la tète de nos mouchoirs. £n nous rapprochant des nuages, nous sentions une vive impression de fraîcheur.
A deux heures trente minutes, l'écran de nuages nous cachait entièrement ta terre, mais des voix nombreuses que nous entendîmes nous indiquèrent que nous étions vus de la surlace du sol, les nuages étaient par conséquent opaques de bas en haut et transparents de haut en bas. Il nous fut possible de demander des renseignements à de» 8pectateurs,invisib]espour nous, et qui nous apercevaient. Sur notre demande, ils nous dirent où nous étions et nous apprireut que le veut était faible à terre.
Nous opérâmes l'atterrissage dans d'excellentes conditions à Nogeon, près Acy-en-Multien (Oise), h W kilomètres de notre point de départ. Le courant supérieur, qui nous avait entraînés, avait donc une vitesse très modérée de 13 kilomètres environ k l'heure.
Notre descente aérostatique fut accompagnée d'un épisode assez curieux qu'il ne nous avait pas encore été donné d'observer d'une façon si remarquable. Dès que l'aérostat se trouva en vue do terre, le gibier des
HISTOIRE PE MES ASCEN>;iONS 149
environs fut saisi d'une terreur épouvantable; les corapagnies de perdreaux, notamment, volaient affolés, en s'éloignant du ballon comme d'un centre répulsif. Quand, un peu plus tard, nous étions occupés à dégonfler l'aérostat avec l'aide de nombreux habitants de la localité, les lièvres eux-mêmes manifestèrent leur épouvajite en courant dans toutes les direclions et jusqu'au milieu des assistants. Parmi ceux-ci, les chasseurs ne faisaient pas défaut, aussi quelques lièvres furent-ils impitoyablement fusillés presque à bout portant. Nous avons souvent remarqué, dans des ascensions précédentes que, lorsque l'on passe on ballon ;Wne faible dls-
Dingrimme d« iBsceasioa du U Beptcmbre 1871. de Paris à Nogaon (Oise;.
tance de bois ou de forêts, les oiseaux, et surtout les corbeaux se sauvent à tire-d'aile, aussi vite qu'ils peuvent voler. Il est facile de remarquer que les oiseaux observent très bien ce qui se passe dans l'atmosphère; si un aigle, un vautour, ou quelque ;ennemi semblable, vient :\ planer, même à une altitude élevée, on les voit immédiatement saisis d'effroi, jusqu'à une assez grande distance. Comment ces petits êtres ne verraient-ils pas la masse sphérique qui descend du ciel? Ils la considèrent probablement comme |un oiseau de proie gigantesque qui va les dévorer.
Les animaux, et l'homme lui-même, se métient de l'objet nouveau qu'ils ne connaissent pas ; il n'y a jins si longtemps que les aéronautes
sont accueillîR à bras ouverts, et il ne faudrait pas remonter liien loin dans le passé, pour citer des exemples de voyageurs aériens que des paysans ignorants ont roués de coups à leur descente, comme s'ils avaient voulu se défaire de quelque génie malfaisant. On pourrait, à ce sujet, rapporter un très grand nombre d'histoires authentiques, dont rénumération serait longue. Le drame le plus terrihie que nous puissions mentionner, est celui dont la forêt de Leicester,en Angleterre, a été le théâtre, il n'yaguère plus dequaranteans. Un aéronaute nommé Youngs, y avait opéré sa descente; il fut bientôt entouré de forestiers grossiers et ignorants, qui s'approchèrent d'abord avec effroi du globe aérien. Puis, excités par quelques fanatiques, ils se mirent à lancer des pierres k l'audacieux qui descendait du ciel j ils se jetèrent sur lui, le terrassèrent et le laissèrent à moitié mort au milieu d'un carrefour, tandis que d'autres de leurs compagnons mirent le feu â In nacelle et enllammèrent le ballon tout entier. Grâce au ciel, le temps d'une telle barbarie est passé; nous pourrions en prendre pour garant l'hospitalité cordiale et sympathique qui nous fut offerte à la belle ferme de Nogeon.
Après cette intéressante et heureuse ascension, nous allons avoir à retracer les chapitres les plus émouvants des récits de nos voyages.
En 1875, nous devions entreprendre en effet une nouvelle campagne aérienne, qui se signale par les événements les plus curieux et les plus dramatiques, dont l'histoire' des ballons ait peut-être jusqu'ici offert