CHAPITRE QUINZIÈME
Ascension à grande hauteur du Zénith de andre). 15 avril 187û.
MORT DE SIVEL ET CliOCÉ-SPINELLI
Le jeudi 15 avril 1875, à 11 heures 32 minutes du matin, l'aérostat le Zénith s'élevait de terre à Tusine à gaz de laVUlette. Crocé-Spinelli, yivel et moi nous avions pris place dans la nacelle. Trois ballonnets remplis d"un mélange d'air à 70 pour 100 d'oxygène étaient attacliés au cercle. A la partie inférieure de chacun d'eus, un tube de caoutchouc travei'sait un flacon laveur rempli d'un liquide aromatique. Cet appareil, dans les hautes régions de l'atmosphère, devait fournir aux ^voyageurs le gaz comburant nécessaire à l'entretien de la vie. Un aspirateur à retournement rempli d'essence de pétrole, que l'abaissement de température ne peut ^olidilier, était suspendu en dehors de la nacelle ;il allait être arrimé verticalement à 3 {)CMt mètres d'altitude pour faire passer de l'air dans les tubes à potasse destinés au dosage de l'acide carbonique. Sivel avait attaché à portée de sa main quelques sacs de lest qui se vidaient d'eux-mêmes en coupant la mince cordelette qui les retenait. Il avait fixé sons la nacelle un épais matelas de paille pour amortir le chocàia descente. Crocé-Spinelli avaitemporté son heauspectroscope, si fréquemment employé dans le précédent voyage du ballon le Zénith. On avait suspendu aux cordes de la nacelle deux baromètres anéroïdes, vérifiés le matin sous la machine pneumatique et donnant, le premier, les pressions correspondant aux altitudes de à ^000 mètres, le second indiquant celles de 'i 000 à 000 mètres. A côté de ces instruments, pendaient : un
175! lIlSTltlIÎE DE MES ASCENSIONS
thermomètre ù alcool rougi donnant la mesure de basses températures jusqu'à — 40 degrés; un thermomètre à minima et à masima, qu'une cordelette sans fin, fixée à la soupape dans l'aie verticale de l'aérostat, pouvait faire monter et descendre au milieu de la masse de gaz. Au-dessus, dans une botte scellée, étaient enfermés les huit lubes barométriques témoins, bien emballés dans de la sciure de bois, et destinésàfoumir au retour des indicaUons précises sur le maximum de hauteur atteint parles voyageurs. L'instrument à faire le point de M. A. Penaud, des cartes, des boussoles, des questionnaires imprimés destinés à être lancés de la nacelle, des jumelles, etc., complétaient le matériel scientifique de l'expédition.
On part, on s'élève au milieu d'un floi de lumière, emblème de la joie, derespérance!...
Trois heures après le départ. ïïivel et Crocé-Spinelli allaient être trouvés inanimés dans la nacelle ! Au-delà de XOOO mètres d'alUtude, l'aspiiyxie a frappé de mort ces disciples de la science et de la vérité !
Il appartient à leur compagnon de voyage, miraculeusement échappé au trépas, de fermer sou civur à la douleur, de chasser les sombres visions, pour rapporter les faits recueillis pendant l'exploration et pour dire ce qu'il sait de la mort de ses infortunés et glorieux amis.
Dès les premiers moments de l'ascension, qui s'exécuta d'abord avec une vitesse de deux mètres environ à la seconde, et se ralentit légèrement à S TiOO mètres pour augmenter à ô (MX) mètres, sous la chute constante de lest et sous l'action d'un soleil brûlant, Sivel prend le soin prudent de descendre ia corde d'aiicro et de tout préparer pour l'atterrissage. A peine sommes-nous à 30(> mètres au-dessus du sol qu'il s'écrie avec joie :
— Nous voilà partis, mes amis ! je suis bien content.
Et un peu plus tard, regardant l'aérostat arrondi au-dessus de la nacelle:
— Voyez te Zihiilh, comme il est bien gonfle ; comme il est beau ! Crocé-Spinelli me disait :
— Allons, Tîssandier, du courage. .\ l'aspirateur, â l'acide carbonique!
— Et je disposais mon expérience pour faire passer '10 litres d'air dans
lUSTOIRE DE MES ASCENSIONS l7;t
les tubes à potasse à l'altitude de 4 000 ù 6 000 mètres. Mais ces tubes, que je n'ai pas eu la force au dernier moment de serrer dans leur boîte ouatée, devaient être brisés en mille fragments fi la descente !
A l'altitude de ■'i :)00 mètres, le gaz s'échappait avec force de l'appendice béant au-dessus de nos têtes. L'odeur était prononcée, et sans que Sivel et moi en ayons été incommodés, je dois signaler les lignes suivantes que je trouve écrites sur le carnet de Crocé-Spinelli :
Température -\-V, légère douleur dans les oreilles. Vn peu oppressé. C'est le gaz. »
J'ajouterai que ;<.■ ZpniV/i n'avait pas été entièrement gonflé, pour laisser une large place à la dilatation.
Quelques personnes ont pensé que le gaz de l'éclairage s'échappant de l'appendice de l'aérostat au-dessus de la tête des voyageurs, a dii exercer une action délétère assez considérable pour causer la mort de Grocé-Spinelli et de Sivel. J'ai la persuasion que cette cause doit être éliminée. Dans plusieurs ascensions précédentes, il m'est arrivé de sentir l'odeur du gaz de l'éclairage bien plus vivement et pendant un temps de longue durée, sans que ni moi ni mes compagnons d'ascension en aient été sérieusement incommodés. L'appendice est assez loin de la nacelle pour i^ue le gaz se trouve mélangé à un très grand volume d'air qui atténue singulièrement ses effets. Je ferai observer que, comme on le verra tout à l'heure, Oocé-Spinelli et Sivel vivaient encore après avoir atteint l'altitude de 8 000 mètres; qu'ils ont trouvé la mort lors du retour de l'aérostat dans les hautes régions, et que pendant cette deuxième ascension, le ballon avait à peu près perdu tout le gaz qu'il pouvait laisser échapper par son ouverture inférieure.
A 4 000 mètres, le .soleil est ardent, le ciel est resplendissant, de nombreux cirrus s'étendent à l'horizon, dominant une buée opaline qui forme un cercle immense autour de la nacelle.
A 4 300 mètres, nous commençons à respirer de l'oxygène, non pas parce que nous sentons encore le besoin d'avoir recours au mélange ga-
m BISTOIEE DE XBB ASCBNSIOX5
appsrals, S bicB dî^ofés par M . LiBoasa, dTaprtaiesrntmtimH^im-
iitifiwiiiiM r ITrrl. fBBiliiMiilimiMililiMi^
Je Aois dire i ce saiet fsenoadicr et regnU£ Cne6-âpnel& a*»t ÏMâtéaTiwiaerpepoarfae je isce partie derasceesoBâgnadehaalear, qnH dmît d'abord accoB^lirMal^Tee Sird. M. Herré MiwgcB, présidnt de la &M;<^£é de matiçaiiûn aériaute, et )L H veaa de TmiBaBiii. •ectélake génial, n'approvraîent pasee projM, dans lasesleBante^je ne Ute de l'ajouter, de prÎTer Sivel de la quantité suffisante de lest ^e m» p rta cne e deraît foicénieBt djadoser. Ces m^sietirs. ivueat cepeiïdsat cédé aux pressantes instances de Crocé-SpiDelli. Qm eût résisté aox ehariDCS de sa parole entraînante et de son regard ?
— Mon amj Tissandier, me disait Crocé, qaelqaes jours aTant la deuxième asœnjJÂon da ZenWi, soyez tranquille, tous partirez arec nous. Je ue TOUS quitte pas, ajoataît-îl en me serrant dans ses l»as. II bot être Ipùîs pour faire une ascension en baateur, pour mieux confirmer les résultats. Six briâ valect mieux que quatre ! D'ailleurs, il faut que vous respiriez l'oxrgène daoâ les hautes régioQs, pour affirmer comme DOas que T^la e&t efficace, que c^la est oécessaire.
(:ro««-SpineUi arait un ardent amour de la vérité, et il ne pouTait admettre, lui H) franc, si loyal, que l'on mil en doute s«s affirmations. C'est à l'alUtudii de 7 OV) mètres, à 1 heure -H minutes, qae j*ai respiré le mélange d'air et d'oxygène, et que j'ai senti, en eilet, tout mon être, déji oppressé, se ranimer 80US l'action dececordial; à tiXii mètres, j'ai tracé *rjr mon carnet de bord les lignes suivantes : Je respire ojrgjfène. Excelft^nl effet.
A celte tiaulcur, Sivel, qui était d'une force physique peu commune et d'un tempérament sanguin, commençait à fermer les yeux par moments, à «'aasioupir même, et à devenir un peu pâle. Mais cette àme vaillante ne ^t'abandonnait pSa longtemps aux mouvements de U faiblesse ; il se redres- Mit arec, l'expression de la fermeté ; il me faisait vider le liquide contenu dana mon aspirateur après mon expêrienci-. i>t il jetait le lesl par-
dessus bord pour atteindre des régions plus élevées. Sivel avait été l'an dernier à 7 300 mètres, avec Grocé-Spinelli; il voulait, cette année, montera 8 000 mètres, et quand Sivel voulait, il eût fallu de grands obstacles pour entraver ses desseins.
Grocé-Spinelli avait depuis longtemps l'œil fixé au spectroscope. Il paraissait rayonnant de joie et s'était écrié déjà :
— 11 y a absence complète des raies de la vapeur d'eau.
Puis, après avoir fait entendre ces paroles, il s'était mis à continuer ses observations avec une telle ardeur, qu'il m'avait prié d'inscrire sur mon carnet le résultat des lectures du thermomètre et du baromètre.
Pendant le cours de cette ascension rapide, au milieu d'occupations multiples, il nous a été difficile d'apporter aux observations physiologiques l'attention qu'elles nécessitent. Nous réservions nos forces à cet égard pour le moment où nous serions plongés dans l'air des régions supérieures, sans soupçonner le dénouement funeste qui allait paralyser nos efforts '.
Pendant la durée de l'ascension jusqu'à 7 000 mètres, les observations thermo m étriqués ont été exécutées régulièrement. Elles indiquent une diminution progi-es.sive de température jusqu'à 3 200 mètres, une ang-
1. Il nous a été possible cependant d'utileoir laa r^sullatâ Huivantd, que nuus enregistrons d'après Us caraetii du bord :
Haorea. AUitudea.
Tiaaandier, 110 pulsations la iniiiute.
Crocé, température buccale 37'50.
CrocË, 130 pulsadona & la minute.
Tissandier, nombre d'inspirations détcriniiiê par Croc^, 36. id. id, Sivel, lôO pulaaiionsi la minute,
id. id. id. température buccale, 37*t)IJ.
Voici la moyenne des observations ijui avaient été recueillies précédemment à terre pendant plusieurs jours consécutifs :
PulaMioud luB|iIratïoii8 Tempdniture il la luiautG. ii la mlnati;. baceuls.
Crocé-Spinelii 74 i Ki 24 87-3
Sivel... 70 à 8l> inconnu 37'5
Tissandier 70 i 80 W i 21 37-4
la h.
Ih.
iXJ
e diminution gradnelle de 4 000 n
menlaUond
trea jusqu'à 7 000 et au delà
Pour la première fois, nous avons déterminé d'une façon précise température intérieure du liallon, et les résultats que nous avons obtenus nous semblent offrir un grand intérêt. Sivel avait parfaitement organisé la cordelette destinée à l'ascension d'un thermométrograpliedans 1' rostat, et Grocé-Spinelli fit l'expérience à deux reprises différentes l'aide de l'appareil que je m'étais procuré. Le thermomètre, à tube courbe, contenait de l'alcool et du mercure, qui s'élevait dans une des branches du tube, soulevant un Indice de ter; on ramenait préalablement l'indice à la surface du liquide à l'aide d'un aimant. Le thermométrographe nous indiqua que la température du gaz du ballon était de 19° ai centre, de 22" près de la soupape, alors que nous planions à l'alitude 4 600 à 5 000 mètres, et que la température de l'air ambiant était de A 5 300 mètres, la température intérieure du ballon, au centre, atteigi 33% tandis que l'air extérieur était à —5*. Enfin le thermométrogra^l resta dans le ballon au moment de notre anéantissement. Je l'ai retroal intact après la descente; ils'étaitélevéila température de 23°. Ces ft nouveaux expliquent, par cette différence considérable de température du" gaz du ballon et de l'air où il est immergé, l'ascension rapide du navire aériendans les hautes régions et sa descente précipitée à des niveaux inft rieurs.
■ga-