I. Voici le résultai complet dea lecluree
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HISTOIRE DE MES ASGENSION'S liT
J'arrive à l'heure fatale où nous allions être saisis par la terrible influence de la dépression atmosphérique. A 7 WX) mètres, nous sommes tous debout dans la nacelle; Sivel, un moment engourdi, s'est ranimé; Crocé-Spinelli est iinmohile en face de moi.
— Voyez, me dit ce dernier, comme ces cirrus sont beaux !
C'était beau, en efl"et, ce spectacle sublime qui s'offrait à nos yeux. Des cirrus de formes diverses, les uns allongés, les autres légèrement mamelonnés, formaient autourde nous un cercle d'un blanc d'argent. En se peuchant au-dehors de la nacelle, on apercevait, comme au fond d'un puits dont les cirrus et la buée inférieure eussent tormé les parois, la surtace terrestre qui apparaissait dans les abîmes de l'atmosphère. Le ciel, loin d'être noir et foncé, était d'un bleu clair et limpide ; le soleil ardent nous brillait le visage. Malgré cette action solaire, le froid commençait à faire sentir son influence, et nous avions antérieurement déjà jeté nos couvertures sur nos épaules. L'engourdissement m'avait saisi, mes mains étaient froides, glacées. Je voulais mettre mes gants de fourrure mais, sans en avoir conscience, l'action de les prendre dans ma poche nécessitait de ma part un effort que je uepouviiisplus faire.
A cette hauteur de 7 000 mètres, j'écrivais presque machinalement sur mon carnet; je recopie textuellement les lignes .suivantes, qui ont été écrites sans que j'en aie gardé dans la suite le souvenir bien précis; elles sont tracées d'une façon peu lisible, par une main que le froid devait singulièrement faire trembler :
€ J'ai les 7naiHS geléen. Je r-ais bien. Nous allons bien. Bfume à l'/iorizon avec petits cin'tts an'undis. Nous 7iionlons. Crocii soufre*. Nous respirons oxygène. Sivel ferme les yeux, Crooé aussi ferme les yeu3\ Je vide aspirateur, Temp. — 10". 1 h. ^0 m. H. 3:a). Sivel est assoupi... in. .A'» m., tonp. — IK //. dOO-Sicel /elle lest. Sivel jette [est. (Ces derniers mots sont à peine lisibles.)
tiivel, en effet, qui était resté quelques instants comme pensif et immo-
1, C\,-al-à-ilire (ju'il avail la respiration JttËoile.
bile, fermant parfois les yeux, venait de se rappeler sans doute qu'il voulait d^pasaor Iss limites oïi planait encore le Zénith. Il se redresse; sa (Igure éiitiii^ique s'éclaire subitement d'an tf'clat inaccoutumé ; il se tourne vers moi et me dit :
— Quelle est la pression'?
— SlKI (correspondant à 7 5i0 mètres d'altitude environ!.
— Noiisavons beaucoup de lest, faut-il en jeter? Jo hil réponds :
— Faites ce que vous voudrez.
11 se tourne vers Crocé et lui fait la même question : Crocé baisse la tête en sipne d'affirmation très énergique.
Il y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest ; il y en avait encore à peu près autant, pendus en dehors par leurs cordelettes. Ceux-ci, nous devons Tayouter. n" étaient plus entièrement remplis; Sivel avait certaiuem^nt su estimer leurs poids, mais U nous est impossible de rien fixer à r«t ^$mrd.
Sivel saisit son couteau et coupesoccessiveatent trois c«rd«s ; les trofts saes se vîtlenl et nous montons rapi^l^ment. L« dernier scavenir bîea net i|iù m« soit resté de l'asoe'BStou. remoDt« à un niameot us p«a uiBéricvr. tliociè-SpIneUi c-tiit assis, tenant i u main V dacoa tavc-ttr «la gaa oxvk*~ ne: il avait !a tMe të^revi^Qt îociittéie et seaiUaît oppressé. Tamis eacvvela foiv« de frapper 4o dcî^ t< buvmètre *aên.44e potu- tonB fc t r le MaatcaMiX 4e soa aipaiUe ; Sivel veoût àe levier Is ma» ms k cWL rTtniwf poar moatrer -in «io^ft tes rê^iocs. sapi n e « re j . *ie rstes»pfevre.
•fae ]'ava£s HjÀ pevfr-^Cr* p«r<iK r«^a^ At 3b*s mawtvriaS^ V<rs T 3M ■kcpts. r«ttE if^eaEwuilKïâeaiinc in Via ^ irinT*^ *st «xtTMnltaatn. L* mm^^ «t ^e!^pnt î'afaafasenJt jtv. i ptfo. ^mAeriteflHsc. ubJfa^JMHiaïaa a^<|<a'.Nt 4aaîJt4v^ï«Btaw.0B 9«^a&9 ut uaraw âh.-uii . m -toataù*^ tm ifffu >ii iiiiii l'iif JBfMili m i iw iKmaLaw au aSKit'» n^'rsoiHftiiMt 4r
HISTOIRE DE MES ASCENSIONS Vlè
à la situation périlleuse ni au danger; on monte et on estheureus de monter. Le vertige des hautes régions n'est pas un vain mot. Mais,autant que je puis en juger par mes impressions personnelles, ce vertige apparaît au dernier moment ; il précède immédiatement l'anéantissement, subit, inattendu, irrésistible.
Lorsque Sivel eut coupé les trois sacs de lest,à l'altitude de 7 4-50 mètres, c'est-à-dire sous la pression 300 (c'est le dernier chiffre que j'aie écrit alors sur mon carnet), je crois me rappeler qu'il s'assit au fond de la nacelle, où je me soutenais appuyé contre le bord de l'esquif. Je ne t ardai pas à me sentir si faible, que je ne pus même pas tourner la tête pour regarder mes compagnons.
Bientôt je veux saisir le tube à osygène, mais il m'est impossible de lever le bras. Mon esprit cependant est encore très lucide. .le considère toujours le baromètre; j'ai les yeux fixés sur l'aiguille, qui arrive bientôt au cbiffre de la pression 290, puis 280 qu'elle dépasse.
Je veux m'écrier :
— Nous sommes à 8 000 mètres.
Mais ma langue est comme paralysée; il m'est impossible d'articuler un son. Tout ù coup, je ferme les yeux et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir. 11 était environ i heure 30 minutes.
A 2 heures 3 minutes.après une demi-heure d'anéantissement complet, je me ranime un moment. Le ballon descendait rapidement. J'ai pu couper im sac de lest pour arrêter la vitesse, et écrire sur mon registre de bord les lignes suivantes, que je recopie:
t Nous descendons; température — S°;Jejellelesl:II- 315. Nous descendons. Sivet et Crocé évanouis att fond de in /larcllc. Descendons 1res jori. t
A peine ai-je écrit ces lignes, qu'une sorte de tremblement me saisit, et je retombe affaibli encore une fois. Le vent était violent de bas en haut etdénotait une descente très rapide. Quelques moments après, je me sens secouer par le bras, et je reconnais Crocé, qui s'est ranimé. « Jetez du
IttHt, me illt-il, noua ilosuendoRS. > Mais c'est k peine si Je puis ouvrir les
ytnix, ol jo n'ai pas vu si Sivel était réveillé.
Je uni rappelle quo Crocô a détaelié l'aspirateur qu'il a lancé par dèsnus bord, t't qu'il ii jeté du lest, des couvertures, etc. '. Tout cela est un Krtuvonlr exlrfiut'Hionl confus qui s'éteint vite, car je retombe dans mon liifM'tlt* [dut l'OmpltUoment encore qu'auparavant, et il me semble que je ni'onitoi-» d'un soiuiui'il éternel.
ijuu H't"<t-il pitDsii? Il est certain que le ballon délesté, imperméable oiuiiliiv 11 Tt^tiiit. t't très cbaud est remonté encore une fois dans les hautes rAfiloud *.
A !l lu'iuvH 'M minutes environ, je rouvre les yeux, jo me sens étourdi, nH^tiwti\, mul» mou esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse utïVH.VttUlO ; lu imi'olle est balancée fortement H décrit de grandes oscillalluuH.JiHUOtrulttosurles genoux et je tire Sivel parle bras, ainsi que Crocé :
— Hlvol I ('.roi^é 1 m'écriai-je, réveillez- von s !
t. ti'M|>lT«l<'iii'i il'it]'ri^s les reFiaeignemenls rournia A la Société de la naoiyaiioii iiili'4i>li»t> t'*i' lo liiikiro <lâ Cuiirmenin (Loir-el-Chur), esl loiubé près d'une femme assise ■ Uk' l'iiwvbp HV0O iii'H iliiiix ciiIaDls. Son chou contre t«rra produisit un grand bruit. On idiiiuaiit lUiii lo vi>lfilnage une couverture de voyage et une belle garnie de ouate, des- Itulu A iiMi'ttullr li'H lul)U8 A potasse. Nous rappulleronij que l'uspîrateur était vide, qu'il iiii|ii>aiill|<Ul>'<|it<' 17 )(lloiirammes,el(iue l'inforluiié Crucè-Spinelll, en le jetant, n'avait l'U'H lilll di> Ok>iili'iilri< aii\ ri'-glea de l'aéronautique, puisque la desconte était tréa rapide. l.lKMilJ li> lialli'ii i-f>niuiitii, il pat fallu tirer la corde de la soupape, mais Crocé-Sptnelli, iv|'i<a |iitr lu iHdili'ime, n'oulsans doute plus la force de le faire.
U l.u i4ull di> t'vUo dorniùre partie du voyage a été écrit le leodcfflain mâme de l'atte l'|M«||V.dlin»UII» loUre udressËoàM. Hervé Mangon, président de la Société française ((WHit|||iHttti>Mit>'«'t''<H't''>Ilâ8t tout empreint de rinipresBionqueJe ressentais alors. Je n'y hI \-[ih\ hJ»ii<A> rluii l'IiknKè, carje ne saurais retracer plus complètement, aujourd'hui, l'ul ^vAufiuviil |dolii d'Iiorrour. On jugera de l'état de surexcitation où je me trouvais à U il<>*i>cnl«, |>«V l« fttlt suivant. Quand j'ai tranché la corde qui retenait l'ancre, avec le riiiilunii II»)' Jw Ifiinlii di< In main droite, je me coupai en même temps l'tDdex de la main liwtt<'liu HH»! 1>' atiutlr eu nucuno façon. La vue du sang m'a seule arrêté. Les manœu- Vliia il>i Ui dcai'iiiili'i Unroment de l'ancre, au moment voulu, ouverture de la soupape (iimiluiil lo tinlUHiio, (île, ont été faites en quelque aorte instinctivement, grâce à l'habtluilu iii'.|iili<< tlnli* lni>N précédents voyagea. Je ne publie ces détails que parce qu'ils Uiti ■iMiiliUiil oITl'tr nu Intérât physiologique. Cet état do surcxcitutiou fébrile, suivi d'un Hn<tl**Hliii<lil, i^>l-ll lo ri>nltat de l'inHuencc de l'asphj-xie, ou celui du saiaiasement iju'hvnU tiilt iiHlln<. un mou esprit, la vue de mes infortunés amis, morts si subitement, t<\ d'iiiio (hvhii •! lorilMi' ? H provenait ptiul-élre de ces deux causes réunies.
mSTOIRE DE MES ASCENSIONS 181
Mes deux compagnons étaient accroupis clans la nacelle, la tète car.hée dans leurs couvertures de voyage. Je rassemble mes forces et j'essaye de les soulever. Hivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang. Crocé avaitles yeux à demi fermés et la bouche ensanglantée.
Raconter en détail ce qui kc passa alors m'est impossil)le. Je ressen-
tais un vent efl'royaLle de bas en liaut. Nousétions encore â 7 000 mètres d'altitude. Il y avait dans la nacelle deux sacs de lest que j'ai jetés. Bientôt la terre se rapproche, je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette de l'ancre: impossible de le trouver. J'étais comme fou, je continuais à appeler : Sivel ! Sivel !
Par bonlieur, j'ai pu mettre la main sur un couteau et détacher l'ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d'une violence extrême. Le ballon sembla s'aplatir et je crus qu'il allait rester en place, mais lèvent était
rapide et l'entraîna. L'ancre ne mordait pas, la nacelle glissait à plat sur le champ; les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là ; je croyais à tout moment qu'ils allaient tomber de l'esquif. Cependant, j'ai pu saisir la corde de la soupape, et le ballon n'a pas tardé à se vider, puis às'éventrer contre un arbre. Il était quatre heures.
En mettant pied à terre, j'ai été pris d'une surexcitation fébrile, et je me suis un instant affaissé en devenant livide. J'ai cru, pendant quelques secondes, quej'allais rejoindre mes amis dans l'autre monde.
La descente du Zénith a eu lieu dans les plaines qui avoisinent Giro n (Indre), à 3ô0 kilomètres de Paris à vol d'oiseau. D'après les quesUoauaireslancésde la nacelle, et renvoyés au siège iXe\a.Sociêlédenavigation aérienne par ceux qui les ont ramassés à terre, je me suis assui-é que le Zénith n'a. pas été dévié de sa route, et que sa direction était constante jusqu'àla hauteur de 8 000 mètres,
ya vitesse était certainement plus considérable d ans les hautes régions de l'atmosphère qu'à la surface du sol.
Les questionnaires imprimés n'ont pas mis moins d e trois heures pour descendre de la hauteur de 7 000 mètres jusqu'à terre. Un papier lancé par moi, au moment de mon réveil, et taché de sang par une coupure légère que je m'étais faite à la main avant mon premier évanouissement, a été recueilli voltigeant encore dans l'atmosphère, trente-cinq minutes après l'atterrissage du ballon.
Après avoir retracé l'histoire de l'ascension d.\iZcnU/t, j'arrive aux deux points importants qui ont si vivement préoccupé l'attention du monde savant et du public.
Quelle est la hauteur maxima atteinte par le Zénith i
Quelle est la cause de la mort de Crocé-Spinelli et de Si%'el?
La première question est tout â fait résolue par l'ouverture des tubes barométriques témoins, imaginés par M. Jantjsen, et déjà employés par Sivel et Crocé-ypinelli lors de leur ascension à 7 300 mètres (^3 mars 1874).
L'opération, en ce qui concerne l'ascension du Zénith, a été faite dans
le laboratoire de physique de ia Sorbonne, avec le concours de MM. Berthelot, Jamin et Hervé Mangon. Les tubes que j'ai rapportés ont été placés sous la machiae pueumatlque avec un baromètre. On a fait progressivement le vide jusqu'à ramener la colonne de mercure à l'extrémité courbée du tube, dans les conditions où elle devait se trouver au moment où nous avons atteint la plus grande hauteur. Un tube avait été cassé, quelques autres avaient éprouvé des accidents ou fonctionné mal, mais il y en a deux dont la marche a été régulière, et qui nous ont fourni des résultats concordants. Ils tendent à établir que la plus faible pression était de '^►4 à 262 millimètres, ce qui porte ia hauteur maxima entre 8 540 et 8 600 mètres (correction faite de la pression à la surface du sol).
M. Janssen en préconisant l'emploi des baromètres témoins que nous venons de décrire, recommandait de retourner les tubes après avoir atteint le maximum de hauteur. Mais cette précaution n'est pas indispensable ; nous avons constaté à l'aide de la machine pneumatique, que les tubes barométriques capillaires peuvent fonctionner avec précision, sans qu'il y ait une rentrée d'air, s'ils sont soumis à des dépressions successives. Après avoir baissé dans le tube, le mercure est refoulé dans sa partie supérieure, quand la pression barométrique augmente : c'est ainsi qu'ont fonctionné les deux tubes témoins expérimentés au laboratoire de la Sorbonne.
Comme au moment de mon anéantissement, à 8 OOU mètres, l'aiguille dubaromètre passait rapidement sur le chiffre de la pression 28 (8 002 mètres) et indiquait ainsi une ascension d'une assez grande vitesse, j'ai la persuasion que nous avons atteint cette altitude de 8 (100 mètres, dès le premier bond du Zenith. Mais ce n'est pas la rapidité de cette ascension qui a causé la mort de mes deux amis, car après la première descente, Crocé-Spinelli, et très certainement Sivel, vivaient encore; ils ont été frappés de mort quand le ballon a atteint une seconde fois les niveaux élevés qu'il venait de quitter, mais qu'il n'a pas dû dépasser beaucoup, son poids et son volume ne lui permettant certainement pas de monter
11 ne me semble pas douteux que la mort de ces infortunés soit la conséquence de la privation d'air résultant de la dépression atmosphérique ; il est possible de supporter pendant un temps de faible durée l'aetion de cette asphyxie; il est difficile d'en subir l'effet coup sur coup, pendant près de deux heures presque consécutives. Notre séjour dans les hautes régions a été, en effet, bien plus long que celui d'aucune ascension précédente à grande hauteur. J'ajouterai que l'air parliculièrenient sec n'a peut-être pas été sans exercer une funeste inlluence.
On sait qu'en réalité la diminution de pression n'est pas la cause directe des accidents. Ceux-ci sont dus à une trop faible tensiim de l'oxygène respiré par les hommes ou les animaux qui sont soumis dans l'air ordinaire à une faible pression.
Paul Berl a montré qu'un homme qui respire de l'air ordinaire à une demi-atmosphère, qui se trouve par exemple à 5 ôllO mètres d'altitude, est dans la même situation que si, au niveau de la mer, il respirait un air contenant m pour 100 d'oxygène au lieu de '-S), quantité normale en chiffres ronds. A la pression ordinaire ; la tension de l'oxygène est de '^\ elle est de 10 à une demi-atmosphère, et de J à un quart.
La dépression atmosphèriijne agit donc par l'asphyxie, et non par l'icfluence mécanique de ladiminulion de pression.
Z.eZcHr//i a décrit dans l'espace une sorte de M gigantesque de 8 000 mètres de hauteur. (Page lA).i Nous appellerons l'attention du lecteur sur les cirrus que j'ai observés, et dont la présence offre un intérêt tout partîi-ulier, puisque l'atmosphère, à la surface du sol, paraissait absolument limpide, et que le ciel n'a pas cessé d'être bleu et clair. L'air était certainement rempli de paillettes de glaces, extièmement ténues, dont rien ne faisait soupçonner la présence dans les bas-fonds de latmosphère, A J 300 mètres, nous distinguions une brume translucide, uue buée légèrement opaline, qui nous n cachés aux observateurs terrestres, quelque temps après le départ. A ï ,VXt mètres, des cirrus trê*-lêgers se sont montrés à l'horizon, tout autour de l'aérostat. Mais c'est i V iA*j mètres et au delà, que le spectacle de l'atmosphère offrait le plus d'intérêt. Le
ZéniUi planait au-dessus d'un amas de cirrus, qiii prenaient l'aspect de massifs de neige ; ces nuages avaient la forme de longs filaments étirés, à la surface desquels on entrevoyait comme des boursouflures et des mamelons, parfaitement lisses et unis. Au-dessous de la nacelle on distinguait encore la terre, mais on n'en voyait qu'une faible surface, qui semblait être la base d'un cylindre immense, limité intérieurement par la buée et les cirrus supérieurs.
Le diagramme que j'ai tracé de ce voyage indique les décroissances de température jusqu'à 7 450 mètres ; il fait voir que notre ascension n'a pas été d'une vitesse exagérée, puisque l'altitude de 8 600 mètres n'a été atteinte que deux heures environ après le départ. (Voyez p. 189.)
On se demandera à présent quelle est la cause de mon salut. Je dois la vie probablement à mon tempérament particulier, peut-être à mon évanouissement complet, sorte d'arrêt des fonctions respiratoires. J'étais à jeun au moment du départ, et je pensais d'abord que cette circonstance m'était particulière ; mais j'ai eu depuis la preuve que si Sivel avait un peu mangé, Crocé n'avait, comme moi, presque aucun aliment dans l'estomac.
La dépression est considérable à l'altitude de 8 600 mètres, puisque I a colonne mercurielle du baromètre n'est plus que de 26 centimètres. Les rares ascensions en hauteur précédentes sont très loin de cette altitude. Gay-Lussac, en 1801 atteint? 01(j mètres, Robertson et Lboest, en -1803.
7 170 mètres; Barrai et Bixio, en 18Û2, 7 ÛO'i mètres; Welsh, la même année, 5990 mètres. On voit que tous ces voyages ont eu pour limite les hauteurs de 7 000, à 7 ^MO mètres. Noua croyons qu'elles peuvent être considérées comme les bornes extrêmes de l'atmosphère respirable.
Notre maître et ami, M. Glaisber, en 1862, est monté à l'altitude de
8 800 mètres; là il s'est évanoui subitement et il a failli perdre la vie; il nous dit lui-même qu'il se sentait mourir. Quant à la hauteur qu'il suppose avoir atteinte au delà (il OiX) mètres), elle nous parait très contestable, puisqu'il ne la détermine que par la proportion algébrique, déduite de la vitesse de l'aérostat à la montée et \ la descente. L'honorable sa-
vant admet que les vitesses ont été constantes pendant la durée de so»' anéantissement, tandis qu'elles ont dû varier et que la vitesse d'ascension a pu devenir nulle. Nous ajouterons que M. Glaislier avait fait précédemment plusieurs expéditions analogues. Il s'était enlrainé peu à peu, et il est certain qu'il avait hal)itué son organisme à l'action de la dépression de l'air; ce qui lui donnait, pour ces sortes de voyages périlleux, comme des facultés toutes spéciales.
J'ai la persuasion que Crocé-ypinelli et Sivel vivraient encore, malgré leur séjour prolongé dans les hautes régions, s'il avaient pu respirer l'oxygène. Ils auront, cemme moi, subiteuienl perdu la faculté de se mouvoir. Les tubes adducteurs de l'air vital auront échappé de leurs mains paralysées ! Mais ces nobles victimes ont ouvert à l'investigation scientifique de nouveaux horizons; ces soldats de la science, en mourant, ont montré du doigt les périls de la route, afin que l'on sache, après eux, les prévoir et les éviter.
Nous venons de résumer le récit dune ascension terrible, drame le plus émouvant qu'on puisse trouver dans les annales de la navigation aérienne ; mais notre rûle d'historien et de témoin ne doit pas se borner à la description du voyage proprement dit. 11 nous reste ik suivre nos amis jusqu'à la tombe. Après les avoir accompagnés jusqu'à la surface de la terre, il nous faut parler des épisodes qui se sont produits au moment de l'atterrissage, des scènes qui ont eu lieu au jour de leurs obsèques; il nous faut essayer de faire revivre les sentiments de pieuse émotion que l'on doit à leur mémoire.
Jai dit que la nacelle dii Z('/(///( toucha le sol dans le département de l'Indre; elle se heurta contre terre dans un champ voisin de la petite ville de Ciron. Quand le ballon d'abord emporté par le traînage se fut ouvert en se brisant contre un rideau d'arbres, la nacelle resta droite ; j'en sortis précipitamment dans un état de surexcitation tout à fait fébrile. Les corps inertes de Crocé-Spinelli etde Sivel, impitoyablement projetés pendant le traînage conire les parois de l'esquif, se trouvaient dans une posture effroyable. Les deux tètes de ces malheureux étaient au fond du panier et
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leurs jambes déjà raides en dépassaient le rebord. Quelques habitants de
lalocalité accoururent; je leurdemandaide m'aider à retirer mes amis de la nacelle. On jeta nos couvertures sur le sol, on y étendit les deux jeunes gens... Tout à l'heure, ils me souriaient; la vie, la gaieté, l'enthousiasme se peignaient sur leur visuye; à présent, la mort hideuse avait
terni l'éclat de leui-s yeux, et noirci leur face. Moi-même, à peine remis d'un évanouissement prolongé, l'esprit aifolé par cette épouvantable -surprise d'un réveil à côté de deux cadavres, par cette descente vertigineuse au sein de l'air, véritable chute, si rapide que la nacelle se balançait dans l'espace avec des mouvements saccadés à la façon d'une pendule, je me frappais le front pour savoir si je n'étais pas le jouet d'un cauchemar.
Jamais je n'oublierai ces moments d'angoisse. Tantôt je me tenais
debout à côté de mes amis, et de grosses larmes me roulaient des yeux," tantôt je me précipitais contre leur cœur, dans l'espoir d'en sentir les battements, etje prenais leurs mains auxquelles l'asphyxie avait déjà communiqué une teinte noire et cadavérique. D'après ce qui me fut raconté plus tard, j'étais moi-même aussi vert qu'un noyé ; je resseufaîa l'impression de bourdonnements confus et précipités dans ta tète; j'avais perdu l'ouïe, et pour que je puisse entendre, il fallait me crier à tue-tête dans les oreilles.
Les habitants de la localité ne tardèrentpas à accourir de toutes parts; pour éviter l'indiscrète curiosité de la foule, je résolus de mettre à l'abri les victimes de la catastrophe. Les corps de Crocé-Spineili et de Sivel furent transportés dans des draps blancs jusque dans une grange voisine. où je les tins enfermés, après les avoir couchés sur de la paille.
Ma langue était desséchée par l'émotion et par la fatigue, je sentais que mes forces commençaient à me trahir et que je ne pouvais rester plus longtemps debout; M. Henry, fermier du comte de Bondy, sur les propriétés duquel la descente avait eu lieu, me conduisit dans sa demeure, je me jetai dans un fauteuil la respiration haletante et entrecoupée. Il me semblait que j'allais étouffer.
11 me fut impossible de prendre aucun aliment, et je ne tardai pas ii lue coucher épuisé, dans le lit que m'avait préparé avec une sollicitude toute maternelle l'excellente femme du fermier. Pendant la durée de la nuit, un fièvre ardente me dévora ; on m'entendait crier : « Sivel, Crocè, où ètes-vous? > Puis je demandais à me rendre auprès de mes compagnoDS, Je me figurais dans mon délire que ces pauvres amis allaient m'accuser de les abandonner.
.\u lever du jour, le sommeil vint en tin calmer cette agitation. Quand je me levai, ma respiration avait repris librement son cours, il me fut donné de pouvoir prendre quelque aliment, et d'écrire une longue lettre sur le récit de la catastrophe. Je l'adressai à Paris à M. Hervé Mangon, présidentde Sociélé fran^'aise de navigation aérienne ; elle a été reproduitepar les journaux de Paris, et de l'Europe entière.
La nouvelle de la catastrophe ne parvint pas vite à Paris, Une dépêche que j'avais fait envoyer le jour même de notre descente, ne sortit pas de la préfecture de police. Les familles des victimes ne furent prévenues que dix-huit heures après l'accident. Cependant les journaux du soir apprirent au public la triste nouvelle. L'émotion fut grande et universelle.
Tous les grands journaux politiques et illustrés envoyèrent un reporter sur le lieu de la catastrophe. Mon frère quitta Paris aussitôt qu'il le put, pour venir me rejoindre.
Le 17 avril au malin, il se jeta dans mes bras ; je reçus avec lui les reporters qui l'accompagnaient et qui me témoignèrent les marques de sympathie les plus touchantes. Ces messieurs se joignirent à mon frère pour s'occuper des tristes détails du transport des corps à Paris. On lit construire des bières de plomb; quand elles furent prêtes, nous procédâmes à l'ensevelissement de Crocé-Spinelli et de Sivel, Le 18, il fallut transporteries corps à la gare du chemin de fer; on les plaça sur une charrette etje suivis jusqu'à Ciron les corps des deux martyrs de la scien'e, qu'emportait un attelage de bœufs.
Le soir, je quittai Ciron après avoir embrassé mes hôtes qui m'avaient prodigué les soins les plus touchants. Je revins k Paris avec les corps des deux aéronautes. Une foule émue nous attendait à la gare d'Orléans, où devaient se faire les funérailles.