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Chapitre seizième

Ascension de Paria aux Daufraia (Eure-Ql-Loir)

lo W novembre 18^.

L'accident du ballon l'Univers, le 8 décombro 1875.

La catastrophe du Zénith et la mort de Crocé-Spinelli et de Sivel me remplit de tristesse, mais je dois le dire, je n'hésitai pas cependant à poursuivre le cours de mes ascensions aérostatiques. Quelques amis me conseillaient d'en rester là de mes expéditions aériennes , je ne le voulus point; j'aurais été honteujL de moi-même à la pensée qu'on puisse croire que la crainte arrêtait celui qui avait eu l'honneur de combattre pour la science, à côté de ses vaillants compagnons.

Les témoignages de sympathie que je regus de toutes parts étaient si nombreux et si unanimes, qu'ils apportèrent d'ailleurs une bien douce consolation à ma douleur. Le nombre de ceux qui m'écrivirent (et parmi les lettres de condoléance qui m'ont été adressées, il en est de signées des hommes les plus illustres) est si considérable, que la correspondance relative à la Catastrophe du Zénith forme un volumineux dossier; précieux souvenir que je conserve pieusement.

Quelques joura après la mort de Sivel et de Crocé-Spinelli, je publiai dans mon Journal la Nature le récit de l'ascension tragique; plus de 20 000 exemplaires en furent demandés par le public; on me dédia des chansons, des pièces de vers et jusqu'à des morceaux de musique. Je me gardai toutefois de tirer orgueil de ces succès, en rattachant l'origine à sa vraie cause, c'est-à-dire à l'héroïque trépas de mes amis.

Un peu plus de six mois après le funeste voyage, il me fut donné d'or- J ganiser, avec mon frère Albert, une expédition aérienne.

C'est le â9 novembre 1875, qu'une nouvelle ascension scîentilique a été exécutée,8ouB les auspices de la SocitHé française de navigation aérienne. M. Duté-Poitevin, le beau-frôre du regretté rtivei, avait bien voulu se mettre à notre disposition avec son ballon l'A tmosphère. cubant 2 500 mètresj et dans lequel noua devions prendre place avec quehiues amis. Les cir^ coiiîitiuices ;itiiiosfili(''i'ii[ues nous ont iiarlii'iilir'rempnt fjivorisf>s, en ■

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nous donnant l'occasion de rapporter de nouveaux faits météorologiques, que M. Bertrand a présentés à l'Académie des sciences, dans la séance du 12 décembre 1875, et que nous résumerons ici pour nos lecteurs.

Le départ eut liiju à 11 iieures40 minutes. MM. Albert Tissandier, Duté-Poitovin, Louis Redier, Frantzeii et moi, nous avions pris place dans la nacelle.

L'aérostat s'est élevé au milieu de légers Itocona de neige, dont la chute n'a pas tardé à s'interrompre. La température, jusqu'à 7(X) mètres,

était de — 2*. A cette altitude, un massif de nuages blanchâtres, opalins, s'étendait au-dessus de la surface terrestre sur une épaisseur de 800 mètres. En pénétrant dans leur masse, la température s'abaissa et descendit à — 3°, puis à — 4°.

A 1500 mètres, apr'- nv.-.ii ,]."|,n,.-,.' t;i -u. [,..■■ .-iiii.'iieure de ces

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nuages, nous avons plané au milieu d'un véritable banc de cristaux de g!ar,e suspendus dans l'atmosphère sur une épaisseur de 150 mètres. La température du milieu ambiant était de 0° Les cristaux qui volaient autour de nous étaient transparents, très nettement formés d'étoiles hexagonales variées, de 000-1 de diamètre, et duplus remarquable aspect. L'élévation de température était due sans doute à la formation même de ces cristaux, au dégagement de chaleur produit par la soliditication de la

vapeur d'eau. Quant an fait de la suspension des paillettes cristallisées dans l'atmosphère, il peut s'expliquer par les mouvements de tourbillonnement dont elles étaient animées sous l'influence des rayons solaires réfléchis par la surface supérieure des nuages. Ces nuages étaient en efl'et, d'un blanc éblouissant et otfraient h s'y méprendre l'aspect de montagnes de neige (pages 309 et 917).

A lG"iO. mètres, l'air était assez pur, et la température» jusqu'à 1 "ÎTU mètres, s'élevait encore, pour atteindre — 1°. Des cumulus s'étendaient à des niveaux supérieurs et le ciel bleu s'entrevoyait à travers les intervalles qui les séparaient par moment.

Quand le soleil se voilait, les cristaux de glace, bien moins éclairés, il est vrai, ne semblaient pas cependant être soumis aux mêmes mouvements tourbillonnants, il est probable qu'ils tombaient alors du sein du nuage inférieur et arrivaient jusqu'à la surface où, comme nous l'avons onnstaté à la descente, ils étaient beaucoup plus gros, mais moins réguliers et comme recouverts d'un givre opaque qui leur donnait l'aspect d'un sel cristallisé efUeuri. Les chutes de neige successives du 99 novembre trouveraient ainsi leur explication, par le fait des cristaux de glace supérieurs qui tombaient jusqu'à terre, ou séjournaient dans l'air par des mouvements de tourbillons, selon que les rayons solaires arrivaient jusqu'à eux ou étaient arrêtés par l'écran de nuages supérieurs.

A l'altitude de 17V6 mètres, l'aérostat, grflce an jeu de lest fort bien exécuté par Duté-Poitevin, se maintint à le même hauteur pendantune heure environ. A 1 heure 30 minutes, il descendit leutement et traversa de haut en bas le banc de cristaux, dont ia température était la même qu'au moment de l'ascension.

.\ deux heures 15 minutes, la terre apparut à l'altitude de 900 mètres ; elle était couverte d'un manteau de neige, dont la chute avait eu lieu précédemment. La descente s'opéra dans les conditions les plus favorables, au hameau des Daufrais, près d'JIliers (arrondissement de Chartres), à 103 kilomètresde Paris à vold'oiseau.

Pendant l'ascension, les couches atmosphcriques supérieures et infé-

rieiires se mouvaient dans la direction du nord-est au sud-ouest avec une vitesse de 41 kilomètres à l'heure. Les massifs de nuages et le banc de cristaux avaient la même direction.

L'élévation de température observée le 29 novembre eo montrant dans ratmosphère,est un fait qui s'est déjà plusieurs fois présenté il nous dans des ascensions précédentes.

Nous ajouterons enfin que les nuages de glace de forme extérieure mamelonnée, souvent observés par les aéronautes, que les bancs de cristaux de glace, suspendus dans l'atmosphère, n'ont pas jusqu'ici trouvé leur place dans la classification des nuages ; ils existent très fréquemment cependant, et il serait à désirer que l'on ajoutât leurs noms à cCté de ceux des cirrus, des cumulus, des nimbus et de.s stratus dont ils se distinguent si nettement.

A la lin de l'année 1875, eut lieu, le 3 décembre, sous la présidence de Paul Bert, une séance générale de la Société française de navigation aérienne. Celte réunion, organisée dans la grande salle de la Société à'IIoriicullure à Paris, attira plus de huit cents assistants, parmi lesquels ua grand nombre de savants émînents, Mil. Hervé Mangon, Janssen, Henry Giffard, etc., etc. Mon frère Albert exposa la série die ses beaux dessins météorologiques, qui obtinrent un grand et légitime succès. Le bureau était composé de MM. Paul Bert, coloni-l Laust^edat, Rampont, Hureau de Villeneuve, Gaston Tissandier et Alphonse Penaud. Paul Bert, après avoir tracé les travaux aéronautiques de l'année 1875 et avoir encore une fois rendu hommage à la mémoire de Grocé-Spinelli et Sivel, donna la parole au secrétaire général. La séance, continuée par une conférence que je lis sur la Météorologie en batton et par une intéressante allocution d'Alphonse Penaud si;r les appareils volants, se termina par la distribution des récompenses. La gi'ande médaille d'or, représentant le prix fondé par M. -lanssen, me fut décernée, et M. le D' Hureau de Villeneuve,mc la remit au nom de la Société. On voit que si nos elforts ont été grands, les récompenses ne nous ont pas fait défaut : nos campagnes aéronautiques, pendant la guerre, nous avaient valu précédemment, la

aia HISTOIRE DE MES ASCENSIONS

crois de chevalier de la Légion d'honneur qui me fut décernée en 1872

par le ministère de la guerre, et la médaille militaire à mon frère.

Au moment où avait Heu cette grande séance de la Société de yiavigalion aérienne, M. le colonel Laussedat, qui y prenait part, était alors président de la Commission des aérostats militaires.il s'occnpait activement de l'organisation d'un voyage aérien pendant lequel il voulait démontrer qu'on pourrait faire en ballon, le relevé des forteresses. Ayant remarqué le talent de dessinateur de mon frère, il lui offrit une place dans la nacelle du ballon Y Univers qui devait s'élever le 8 décembre BOUS la direction d'Eugène Godard. Voici en quels termes je donnai le récit de ce voyage qui, comme on va le voir, eut un funeste dénouement.

Le 8 décembre 1875, M. le colonel du génie Laussedat, professeur au Conservatoire des Arts-et- Métiers, président de la Commission des aérostats au ministère de la guerre et vice-président de 1a Soclélé française de la navigation aérienne, s'élevait dans la nacelle du ballon /' Untfsj's, accompagné de M. le commandant Mangin, les capitaines Renard' et Bitard, le lieutenant Bastoul et Albert Tlssandier, chargé de l'exécution de dessins topographiques-. Le but de l'expédition était de poursuivre les expériences d'aérostation militaire, entreprises dans le courant de l'année, M. Eug. Godard et son aide Térès avaient été chargés du gonflement et de la manœuvre de l'aérostat. Le départ s'effectua à 11 heures ') minutes à l'usine à gaz de la Villette. Une demi-heure après, le ballon planait au-dessus de Montreuii, quand un épouvantable accident eut lieu tout à coup. Par suite d'un accident, le ballon se dégonfla, la partie inférieure de son étoffe se releva avec violence, les voyageurs furent précipités contre terre, ayant eu i'i peine le temps de jeter quelques sacs de lest. Le choc fut terrible, la nacelle s'incrusta dans le sol, tandis que l'aé-

1. Actuellement Commandant, et Directeur des ateliers aiirronauliijues militaires de ChiLlais-Meudun.

2. Quoique je n'aie pas lait partie de cette cxpéilîtian, ja crois devoir sa donner le récit succinct, puisque mon frère y a pris part et qu'il a Acliappé au péril de ce voyage dramatique.

rostat, presque dégon&é, s'affaissait, perdant le reste de son gaz par une large déchirure.

Le colonel Laussedat et le commandant Mangin ont eu lajanibe cassée ; le capitaine Renard, une fracture dupéroni ave' ctirsî aux deux pieds;

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le capitaine Bitard, une entorse; E. Godard une contusion grave au genou; Térès, des contusions au côté droit de la poitrine. Le lieutenant Bastoul et Albert Tissandier avaient été entièrement épargnés.

On a publié au sujet de cet événement, dont toutes les victimes ont été rétablies, un grand nombre de récits absolument inexacts. Je donne ici le

l'apport que mon frère a adressé à ce sujet L M. le colonel Laussedat. « Notre départ, remis plusieurs fois par Godard, à cause du mauvais temps, fut enfin décidé, par lui, le mercredi 8 décembre, à huit heures du matin. On commença le gonflement du ballon ; le temps très calme permit à Godard de faire toutes les manœuvres avec facilité ; une petite pluie fine commeni,:a à tomber vers les 9 heures et demie, mais heureusement cela ne dura pas fort longtemps; les cordes et l'étoffe du ballon ne purent donc se mouiller beaucoup, et notre départ s'exécuta dans les meilleures conditions possibles, k 11 heures du matin. Le thermomètre marquait à notre départ l'S au-dessus de zéro , durant notre court voyage la température a peu varié, elle changeait de 1° 5 à 2 degrés; restant presque toujours à la môme hauteur, nous trouvant dans la même couche de vapeurs, les conditions devaient rester les m&mes.

» Dix minutes après notre départ, nous étions en vue des carrières d'Amérique ; nous distinguions à travers la brume et les vapeurs légères qui nous entouraient, laporteduPré-Saint-Gervais, les lignes de fortifications etlaporte de Ménilmontant. Tandis que mes compagnons écrivaient leurs observations et prenaient des notes, je fls le croquis des postes-casernes et casernes d'octroi qui s'échelonnent sur le boulevard Mortier. Le colonel Laussedat m'en a fait remarquer le curieux aspect, ils étaient enveloppés de vapeurs légères cachant l'horizon ; les fortifications couvertes de neige, éclairées à peine par les rayons du soleil donnaient au paysage im air de désolation tout à fait extraordinaire. Notre ballon passe bientôt audessus des fortifications; la hauteur à laquelle se trouvait l'aérostat a toujours été très faible, nous n'avions pas encore dépassé 200 mètres, lorsque, vers 11 heures 34 minutes, nous commençons à monter un peu. Un instant même, à travers les vapeurs, nous distinguons le fort de Vincennes ; la direction du vent nous y conduit, et nous nous félicitons de pouvoir planer dans quelques minutes au-dessus de la forteresse. Nous allions avoir ainsi l'occasion de faire de curieuses observations.

» Il était II heures Ii5 minutes, le baromètre marquait 230 mètres de hauteur, lorsque tout à coup un bniit d'étoffe nous fait lever la tète ; le

ballon se dégonfle à vue d'œil et nous descendons rapidement. Comprenant aussitôt qu'un arcideut terrible a dû survenir, nous jetons tous du lest ; je remarque que le ballon se plisse progres^^ivement et que l'étoffe remonte vers lasoupape en se creusant à la façon d'un parachute. Cette descente que rien ne pouvait faire prévoir, nous avait pris à l'improviste; les sacs, entassés pële-mèle dans la nacelle étaient âifficiles à prendre, la plupart d'entre euxétantsous lesbanquettesoules instruments; je vislaterre qui semblait arriver sur nous avec une vitesse extraordinaire lorsque nous n'avions encore jeté qu'une dizaine de sacs à nous tous. Il n'y avait rien à faire qu'à se garantir au plus vite de la chute qui nous menaçait; je me tins aux cordes de la na(.-elle en me soulevant à la force des bras, puis je sentis une secousse extrême. Le ballon, aux deux tiers dégonflé, était tombé de côté et se trouvait plié en deux parties, de chaque côté du mur ; la nacelle s'était enfoncée de 8 centimètres dans la terre et nous gisions au fond du panier comme écrasés par l'intensité du choc. Le capitaine Bitard, le lieutenant llastoul et moi nous nous relevons aussitôt; nous étions sains et saufs. Nos malheureux compagnons, MM. le colonel Laussednt et Godard s'écrient qu'ils sont blessés, et ils s'aperçoivent qu'il leur est impossible de se soulever. Nous sautons hors de la nacelle, MM. Bastoul et Bitard courent chercher du secours, et bienlùt quelques habitants du voisinage viennent à notre aide ; on va chercher des voitures ; les médecins arrivent pour panser les blessés. Pendant ce temps, Godard m'avait prié de m'occuper du ballon; lui-même, ayant le geuou déboîté, ne pouvait se soutenir. J'allai du côtéoù se trouve la soupape, un des clapets était tout grand ouvert, l'étoffe était déchirée dans le sens des coulures, depuis l'équateur jusqu'à la couronne du (ilet.

B La soupape s'était donc ouverte en l'air, et l'étoffe remontant vers le haut du ballon, avait dft se déchirer, tourmentée qu'elle était par ce violent mouvement et par les efi'orts du gaz s'écbappant à travers l'ouverture pioduite parle clapet tombé. Aidé des habitants du quartier, j'achevai bientôt le dégonflement du ballon et je pus voir et toucher enfin la soupape. Les caoutchoucs retenant les clapets étaient faibles et je constatai

qu'ils n'avaient plus l'élasticité nécessaire pour faire remonter le ctapei une fois tombé. J'essayai à plusieurs reprises de refermer celui-ci en lui imprimant quelques oscillations, mais il ballottait et restait dans la même position. L'étoffe était souple et nullement cassante ; Godard l'avait d'ailleurs, avant le gonflement, enveloppée dans des bûches neuves avec le plus grand soin ; le ballon était resté dans ces conditions pendant quelques jours : la nuit enveloppé, dans la journée déplié par Godard et aéré avec soin. Les cordes du filet étaient aussi en fort bon état. Elles étaient àpeine mouillées.

» Au moment de sa chute, le ballon était encore assez rempli de gaz pour que son hémisphère supérieur soit resté gontlé : la soupape n'a donc pas touché le sol, et il n'est pas admissible que les clapets aient pu s'ouvrir par l'action d'une secousse dont il n'ont pas subi l'effet. L'étoffe aeule a pu se déchirer à ce moment par son contact contre le niiir. Est-ce le froid ou la gelée qui a fait perdre au caoutchouc sa résistance ; ces caoutchoucs étaient-ils détériorés ou trop faibles ? c'est ce qu'il ne nous 9 appartient pas de résoudre. Quant à la durée de notre chute, elle a pu" être, je crois, de vingt à vingt-cinq secondes tout au plus. Le ballon, en ' tombant dans le terrain de la rue de Lagiiy, a décrit une sorte de courbe. Les sacs de lest qu'on a ramassés étaient échelonnés de distance en distance. Le dixième sac que je retrouvai à terre se trouvait environ à 50 mètres de la nacelle. »

Après cet accident qui aurait pu avoir des conséquences encore plus graves, nous restAmes plus d'un an sans remettre les jiieds dans la nacelle d'un aérostat.

En 1877, les projets de M. Gilfard, relatifs à la construction d'un grand ballon captif pour l'Exposition universelle de l'année suivante, allaient nous donner l'occasion d'entre]irendrc quelques ascensions.

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