CHAPITRE DIX-NEUVIEME
(le l'alelier aérosUliqua d'Aiiteiiil, en 1883 e'
Lesexpèriencetique noua avions exécutées avec notre aérostat dirigeable électrique, n'étaient considérées par nous que comme des essais préléminaires. J'espérais qu'après ces premiers efforts, il nous serait possible d'aller au delà, de construire un grand hangar d'abri pour loger un aérostat allongé de grande dimension, ayant une vitesse propre suflisante pour résister aux courants aériens d'intensité moyenne. Mon frère et moi, nous a%'ions sacrifié pour l'exécnlion de nos expériences, une somme d'urgent considérable en raison de nos ressources personnelles; il ne nous était pas possible de poursuivre à nos frais une entreprise aussi onéreuse. Quant aux capitaux étrangers, j'ai toujoui-s eu quelque répugnance d'y avoir recours, dans la crainte d'être accusé d'eu avoir fait un mauvais emploi. Les expériences retenti:- santés de Chalais-Meudon, rendaient d'ailleurs les nôtres moins nécessaires, et nous dûmes, provisoirement au moins, laisser au repos notre aérostat dirigeable.
Mais il nous restait et il nous reste encore, un atelier aéronautique fort bien disposé, avec un appareil à gaz hydrogène tout prêt à fonctionner, et co qui est plus commode et plus économique, une prise de gaz que la Compagnie Parisienne a bien voulu installer à notre usage personnel sur la grande canalisation de l'avenue de Versailles. Quand nous voulons
gonfler on aérostat, il n'y a plus qa*â oaTiir oa lobiaet pour le reBifir.
Lorsque doos fimes confertioDDer Dotre aénatat dirigeable, M. H. Lachainbn &i eo même tempâ pour itoas. un petit ballon spbérîqne de soie de ehifie, avant tm volume tie 510 mètres cubes. Ce ballon fut gonflé la première fois le 17 août ItBS, avec moQ appareil â gaz hydrogène.
UoD frère et moi, nous nous êlerimes à la &d de la joomée à 7 bear«3 du totr, etaprèsun charmaiit voyage aéries de deux heures de dorée, nous deaceodimes â Aunet près Lagny ^Seioe-et-Mamej. Il était presque noit. nous laissimes le ballon goofié jusqu'au leademaûn et nous procédîmes à soa dégoudement au lever du jour.
L« 10 septembre 1883, uu nouvel essai de l'appareil à gaz, eat lien. Hou frère Albert s'cleva seul dans no petit ballon de 'XO mètres qne nous avait prêté M. Lat-hambre. Le départ s'effectoaâ 2 h. -j minutes, l'atterrissage se tit dans de bonnes conditions à Vèm (Oise).
Après notre expérience du 8 octobre 1883 dans notre aérostat dirigeable élevrtriiiue, nou^ fîmes U même année quelques ascensioas dans notre ballon sptiérique de 540 mètres.
Le l-"« mai 1881. mi>n frère Albert s'éleva avec on de ses amis M. N. Eâcalier, l'architecte et le peintre bien connu. Le départ ent lieu i Hh.'^> mÎQuteà. la descente se ât i K h. 15 minutes à yontmirail (Marne). Legonâement avait été opéré cette fois avec le gaz de l'éclairage de la compagnie Parisienne. C'est ce gaz que nous avons employé désormais.
U e^t reœar]uable d'observer combien le nombre des ascensions aérostattqnes se multiplie en Kran»-e. d'année eu année. 11 n'est presque pas de jours où quebiue voyage eu toUon ne s'esécnte dans notre pays. A l'étranger, quoiijue moins fréijuentes. les excursions aériennes ne «ont pas rares. Le jeudi 7 août iJ^l. il n'y a pAs eu moÎBS de trois ascensions aérosUtiques. dans la même journée. M. G- Masson et moi, Dous nous sommes élevés à 4 li. ">' m. de l'atelier aérostatique d'Anteoil. Pendant que nous admirions le coucher du soleil du haut des airs, trois heoies «oviron après notre départ, un jeune aéronaute d'une intrépidité rare, M Lhoste, s élevait â 7 beui«sde Boulogne-sur-iler.
Pour la seconde fois, il allait traverser la Manche en ballon et descendre à 9 heures 50 minutes à New-Rommey en Augieterre, à quelques kilomètres de Folkestone. A l'usine à gaz de la ViUette, le môme jour à U heures du soir, un amateur d'aéronautique, M. Hervé, se préparait enfln à faire une ascension nocturne dans un aérosta-t pourvu de quelques organes d'un nouveau système.
L'ascension que j'ai exécutée en compagnie de mon ami M. G. Masson, administrateur de La Nature, a été signalée par plusieurs particularités atmosphériques assez curieuses. Je vais en donner un récit succinct.
Le départ a eu lieu dans les conditions les plus favorables à i h. 20 m. de l'après-midi, après un orage qui éclata sur Paris et qui ne dura guère plus de 4.') minutes. L'aérostat s'est élevé lentement, entraîné à lôO mètres d'altitude par un courant aérien assez vif so u f liant du N.-N.-E. Ce courant n'avait pas une épaisseur de plus de 100 mètres; à ^350 mètres, une " ^
autre couche d'air se déplaçait dans une direction perpendiculaire à celle !
du courant inférieur, sa direction était du S.-E. au N.-O. ; enfin au-delà de 8(K> mètres, un troisième courant, soufflant de l'ouest, nous fit pendant quelques minutes, revenir sur notre route pour décrire un crochet très appréciable que nous avons représenté sur le diagramme de notre ascension (Voyez p. 272). A la an de la journée les courants aériens superposées continuèrent à être très variables et le tracé de notre voyage montre le chemin singulièrement sinueux que l'aérostat a suivi au-dessus du sol.
A 6 h. 5 m., après avoir traversé Meudou et Chaville, le changement de direction du courant supérieur, nous conduisit sur Versailles qu'il i
nous fut donné d'admirer dans sa splendeur, à (îOO mètres d'altitude. J
L'aérostat traversa le canal de Versailles à l'endroit de sa plus grande largeur ; il mit juste 70 secondes à passer d'une rive à l'autre, le canal ayant en cet endroit IW mètres ; notre vitesse était donc en ce moment de 2 mètres à la seconde.
Nous continuàmijs notre route, passant successivement au-dessus de l'École de Saint-Cyr et du magnilique fort construit dans le voisinage ;
■in HISTOIRE UE MES ASCENSIONS
puis il nous fut donné de reconnaître bientôt Grignon et sa beUe Êorfe
d'agriculture ; le courant inférieur nous ramena enfin sur Pontcbartnin
et, à 7 heures du soir, mon compagnon de voyage et moi, nous admirâmes
à 760 mètres d'altitude, lu spectacle toujours grandiose du coucher du
soleil.
Le vent en ce moment devint presque nul, et pendant la dernière heure du voyage, le ballon resta à peu près au-dessus des mêmes régions. La des-
cente eut lieu doucement et agréablement à Moreille-le-Guyon (Seîneet-0ise)à7h. iO m. sans que la nacelle touchât terre; elle fut reçue dans les bras des habitants qui étaient venus à notre aide et qui nous offrirent la plus cordiale hospitalité.
Pour terminer rènuniération des observations faites, nous devons noter que dans le courant supérieur à 8(X1 mètres d'altitude, l'air était chargé d'électricité et que les éclairs brillaient i;h et là autour de la nacelle. A OUU mètres de hauteur, au moment du coucher du soleil, la température
se trouvait être un peu plus élevée (23°, 50) qu'elle ne l'était, deux heures avant, à une altitude un peu moindre, où le thermomètre, à 550 mètres, marquait seulement 39*.
Les ascensions exécutées dans notre atelier aéronautique d'Auteuil, sont déjà nombreuses et dépassent le nombre de vingt-deux. Nous donnerons ici, rénumération des plus intéressantes d'entre elles.
Le 27 aoùtl884. —Ascension de M. Albert Tissandier avec M. F.Gower dans le ballon de 540 mètres. Départ à 1 h. 40 m., descente à 5 h. 40 m. à Vimpelles ( Seine-et-Marne). Quelques ascensions captives fuient exécutées après l'atterrissage.
8 septembre 188li. — Ascension de M. Gaston Tissandier avec M. F. Gower. L'inventeur américain bien connu d'un type de téléphone très employé, avait le projet de construire des aérostats libres automatiques capables de lancer des torpilles en temps de guerre sur une armée ou sur une flotte ennemie. Il avait imaginé un mécanisme spécial qu'il voulait expérimenter, mais il désirait auparavant s'initier à la pratique aéronautique ; nous offrîmes très volontiers de mettre à la disposition de M. Gower, notre matériel et notre expérience. Je m'élevai avec l'ingénieur américain le 8 septembre, à midi 3.J m. Nous fîmes un très charmant voyage, et nous nous élevâmes jusqu'à ^4(X) mètres où de magniliques etfats de nuages se présentèrent à nus yeux. La descente se fità Nangis (Seine-et-Marne) à 3 heures de l'après-midi.
Plusieurs ascensions successives eurent lieu dans notre atelier, avec M. Gower accompagné de M. Lachanihre. M. Gower nous quitta bientôt, et il fit quelijues remarquables ascensions, en Angleterre. Pendant l'une d'elles il traversa le détroit du haut des airs et descendit en France. M. Gower continuases essais aéronautiques âCherhourg, jusqu'au jour où il partit de cette ville le samedi 18 juillet 188.J, pour ne plus revenir. II s'éleva seul dans le petit ijallon de 541) mètres cubes que nous lui avions cédé et il se perdit en mer !
Ayant disposé de notre aérostat eti faveur do l'infortuné M. Gower, nous en fîmes construire un autre cubant 1040 mètres. Ce ballon lut
a7U HISTOIRE L)E MES ASCENSIONS
baptisé Le Commatxdant Rivière ensoiivenir du brave offioierde marine,
qui donna sa vie pour la patrie.
La première ascension du Commandant Ririère s'éxcuta le '2A oelobre 188Ï ; depuis quelques semaines l'attention des météorologistes et des physiciens avait été attirée par la présence de couronnes autour do Boleil.
A la suite des communications qui avaient été faitesà ce sujet à l'Académie des sciences, par MM. Jamin, Forel et A. Cornu, nous avons pensé qu'il était intéressant de constater si le phénomène, alors invisible à la surface du sol, si l'on n'avait recours à la solution de violet d'aniline dont M. A. Cornu a préconisé l'emploi, était apparent au-dessus des brumes et des nuages. Mon frère et moi nous avons esécutédans ce but, une première ascension aérostutique le 33 octobre ISSi.Xousnoussommes êlevéi de notre atelier d' Auteuil, accompagnés par M. Lachambre, auquel nous avions offert une place dans notre nacelle. Les brumes que oous avons traversées avaient une épaisseur de 8iX) mètres. Leur surface supérieure était unie comme celle du» lac, et à cette altitude, le ciel apparaissait d'un bleu très intense tout en étant semé de nombreni cirrhus. Aii-tiessus des brumes, jusqu'à i(iOO mètres d'altitude, udc couronne de lO" environ de diamètre intériear. se voyait autour du soleil: elle apparaissait plus distinctement quand on masquait l'astre à l'aide d'un écran. Cette couronne éUiit formée de deux cercles concentriques, de couleurs assez piles, jaune et rouge, le rouge étant intérieur. La zone comprise entre le jaune et le soleil, était d'an blanc azuré très éclatant. Le courant aérien supérieur très faible, oous rejetant vers Paris, que nous venions de traverser très lentement une première fois, et il ne nous a pas été possible, à notre grand regret, de dépasser l'altitude de IGiX^ mètres. Nous nous avons remarqué que toute la pai du ciel située du coté du soleil, était d'une coloration jaooe rosée I prononcée et prenait une teinte roussâlre à mesure que l'astre s'abais i l'horizon. La descente a eubeuâ4h. 40 m. au-delà de la pièce d'e«an Suisses, i Versailles. Notre aérosUI. formé d'un tissu Uea împerMéi]
a pu rester gonflé toute la nuit, et le lendemain, S-î, mon frère et M. Lacharabre ont exécuté uue seconde ascension àlO h.30 m. du matin. Us ont pu s'élever jusqu'à 3500 mètres d'altitude, où ils se sont maintenus pendant plus de deux heures. La couronne à cette hauteur, était plus apparente, et ses colorations jaune et rouge plus intenses. La couleur jaune rosée du ciel était encore d'autant plus prononcée que le soleil s'abaissait à rhorizon,et la surface des brumes elles-mêmes, au lieu d'être d'un blanc de neige comme cela se présente habituellement, était d'une nuance safran très caractéristique.
Ces phénomènes confirment les précédentes observations qui ont été soumises à l'Académie; nous en donnons ici la description succincte, laissant à des maîtres plus compétents, le soin deformulerleshypolhèses qui peuvent eu donner l'explication.
Nous ajouterons que notre ascension du 23 octobre a offert quelques particularités remarquables au point de vue de la superposition des courants aériens. Le vent de terre jusqu'à l'altitnde de 800 mètres soufflait de S.-E. au N.-O. ; à la surfacesupérieuredesbrunies, ily avait un contrecourant se déplaçant dans unedirection complètement opposée,de O.-N.-O. à E.-S.-E. Ce second courant n'avait pasune épaisseur de plusde 350 mètres. Au dessus, il existait un troisième courant à peu près de même direction que le courant inférieur. Ces courants étaient de très faible vitesse, et notre aérostat a pu aller et venir dans des directions absolument contraires,
Le ballon a d'abord été vers le N.O., passant au-dessus du champ de course d'Auteuil, au bois de Boulogne ; à une altitude un peu plus élevée il est revenu sur Paris, pour traverser la Seine au-dessus du pont de Grenelle à 1 h. 48 m. Le vent était si faible, de 800 à 1 100 mètres, que nous avons mis 1 heure à sortir de Paris du côté de Montrouge. Au-dessus de 1150 mètres, l'aérostat a encore changé de route pour se diriger vers le Point-du-Jour nous ramenant dans le voisinage du lieu de l'ascension. Enfin, en revenant en vue de terre, le vent s'est mis à fraîchir, etnous a dirigés avec une vitesse appréciable dans la direction de Versailles. Le
courant intermédiaire avait une température de 9", 95, inférieure à «11»
du courant supérieur qui était de l^î",?") <.
L'ascension exécutée le lendemain a également oft'ert plusieurs olBetvatlOQs intéressantes, mais je céderai ici la parole à mon frère qui i résumé, en quelques lignes, les principales phases de son voyage: ti 10 h. 30 m. du matin (34 octobre), nous partions avec M. Lachanibre. ayant diins la nacelle 60 kilogrammes de lest. Nous montons graduellement JHS(iu'ii la hauteur de :i.JOO mètres. Il est midi, la température ettt de 5" nentésimanx. Pendant cette montée, j'observais l'ombre de l'aérostat qui courait sur les champs. Elle offrait une particularité curieuse : une auréole d'un jaune piUe très éclatant l'entourait; le rayon do Datte anréolo était é^al au diamètre de l'ombre du ballon. Dans tuK de nos précétlentos ascensions, le 4 octobre 187?, nous avons déjà fait, mim ^rl^^fl et moi, une observation analogue, mais l'auréole était pluj ptUtlo.
* \ \\x hiiuti^ur dt> :! iW mètn^s, où nous sommes restés pendant près de tUux lipiites siui.i jolor do lest, nous avons, comme la veille, observé li l'iiurtuuu' .solaire. Ses t-onditions n'étaient point chjmgées. Les couleOts di'K ceivloîi Inlt'Tiour ot oxtérioHr. jaune et rouge, se fondant ensuite dans le liloii du oli'l nvîùoul une intensité de teintes plus considérable, et la purllK MiipOrlourc dos tmmtes otîniil une couleur jaune safran beaucoup ptilH Inlouso que la willc. IV lé}!ers cumulus émergeaient de cette mer lie vH|>tniVM t\u'i«t*»t iiMumo «uo sorte d'archipel.
• Api't'^'» nt>ns i>ln> rapprwhés de terr* et avoir traversé la forèl de Oiun'ln't, UiMifi Hvon.-* vt{'éi\^ u^»lri» di»stv«te à Le Fidelaire (Eure) après un Vi'MvtiKil'itue duitS' dt' V lu'urvs <^l demi*. >
l.i>i'ntliMUilti> di^)tiirl dans «.ilrt- nouveau t>«lIon le Comnutndanl Ri- %Hiiis\ \\n »(o ui'i voixms d' Vutouil. M. ("ii. SIou*sette, fort habile photot)Vii|>lttt Aiiirtloiiv, lit un olu-hé d* uotr*? im^Ue quelques minutes avant le di*iiuit ^l'u■. di'iuiKUt. pa^iv x';."^^ IVprvuvt? de cet excellent clic
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reproduit par la gravure sur bois. Il nous arrivait souvent de recourir à la photographie pour représenter le gonflement de ms aérostats. Plusieurs amateurs et praticiens habiles, parmi lesquels nous citerons nos collaborateurs et amis, MM. Albert Londe et Jacques Ducom, ont exécuté à notre atelier d'Auteuil une série d'excellents clichés figurant toutes les manœuvres aérostatiques depuis le commencement du gonflement jusqu'au moment de l'ascension. Notre ami. M, Molteni, a même réussi à prendre la photographie de l'aérostat, de minute en minute après le départ. Nou's devons aussi de très bonnes épreuves il M.Vera, à M. Engalbert et à d'autres praticiens que je suis heureux de remercier ici.
Ces circonstances portèrent naturellement mon attention sur l'intéressant problème de la photographie en ballon, dont Nadar avait jadis posé les premiers jalons, alors que les procédéa connus ne lui permettaient pas d'obtenir mieux, que ce qu'il sut exécuter avec une grande habileté et une rare persévérance.