‹ Histoire de mes ascensions;Chapitre 4 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Double voyego aiîrien an-desaus de la mer ilu Ascenaiun de Calais, le 10 hdÛI IHTiN.

Il m'est difficile de dire quelles sont les circonstances qui ont fait naître ce que je youdraîs appeler ma vocation aérienne. Je me souviens que, dans mon enfance, j'ai pi us d'une fois passé le temps de mes loisirs d'écolier à gonfler de petits ballons de baudruche au moyen de l'iiydrogène que je préparais moi-môme. Je me rappelle avoir assisté jadis à une conférence de Pélin, à une ascension de Godard, et avoir suivi, non sans émotion, les péripéties du Géant de Nadar. En 1867, je fis ma première ascension dans le premier ballon captif à vapeur de M. Henry Giffard, sans me douter alors que l'illustre ingénieur serait plus tard mon ami et mon Mécène.

C'est une grande afûclic rouge qui excita par hasard mes instincis aérostatiques.

J'étais à Calais le 12 août 18(58. Alors directeur du laboratoire de l'Union Nationale, et chimiste expert de la Chambre syndicale des produits chimiques de Paris, j'allais presque tous les ans passer mes vacances chez un de mes oncles, en résidence dans cette ville. Je vis annoncée sur un mur

■ une ascei

V • dimanche

une ascension aérostatique à l'occasion des fêtes du 15 août, pour le dimanche 16. Ce voyage devait être exécuté par un aéronaute dont je n'avais jamais entendu parler et qui était destiné à devenir célèbre, Jules Duruof. On annonçait aussi, pour le même jour, des régates qui devaient avoir lieu entre les deux jetées.

Les régates n'excitèrent que médiocrement mon attention, mais il n'en l'ut pas de même du voyage du ha.Uon le Neptune auquel je ne pus m'empècher de penser jusqu'au soir.

Le lendemain, de bonne heure, je me rends à l'hôtel de Duukerque, où Duruof était descendu, et je le demande.

Quelques minutes après je vois entrer un jeune homme à peu près de mon âge (j'avais alors vingt-cinq ans ! ) ; c'est le capitaine de l'expédition prochaine. Après un quart d'heure d'entretien, pendant lequel j'avais exprimé il l'aéronaute mon ardent désir de faire une ascension libre, nous étions les meilleurs amis du monde, et Duruof touché de mon enthousiasme, m'ollre généreusement une place dans la nacelle de son ballon, en me donnant ainsi l'occasion de faire mes premières armes aérienaes.

.le le quitte transporté de joie, mais quelle n'est pas ma stupéfaction

quand des amis accueillent mon projet aveu la plus grande indifférence,

et regrettent même de mevoireng^édansune semblable aventure; ils me

racontent que Duruof a essayé déjà de foire une ascension ù Calais, qu'il

H crevé son ballon exprès au moment du départ, qu'il ne piirtira pas

encore cette fois.J'avais en outre â Calais une partie de ma famille qui ma

témoigna la plus vive inquiétude en cherchant à me donuerles meilleures

raisons possibles pour me détourner de mon projet'. Le voisinage de

Calais, me disait-on, est funeste aux ballons : Pilàtre de Roder a

trouvé la mort non loin d'ici. Deschamps a failli périr sur cette pla^e; le

vent est presque toujours violent sur les c6tes, c'est folie de s'engager

dans une telle aventure.

1. ilou père qvi ètiii préacM. et qui aTait poor ses «niants nue affectidD rare, eut toutefoU ]i cotu*ge de cAclMf bob inqiUétade et de me laisser igir.

Toutefois, je tiens bon, je me montre ferme et résolu. Le samedi 15, je passe la journée à aider Duruof à chercher et à boucher les trous de l'étoffe de notre ballon. Je cours à la Société humaine demander des ceintures et des bouées de sauvetage que nous voulons prendre avec nous, car nous sommes bien près de « la grande tasse », suivant l'expression imagée de mon futur capitaine.

Le soir, je m'endors, et je ne tarde pas à faire mille rêves plus ou moins bizarres. Tantôt j'aperi;ois le ballon qui crève avant le départ et qui nous laisse piteusement à terre au milieu des railleries de tous. Tantôt, au contraire, nous planons triomphalement dans l'espace au sein des nuages vaporeux, puis nous tombons au milieu des flots. Mon imagination m'ouvre tour à tour le succès et la défaite, le péril ou le charme du voyage. Les péripéties les plus extravagantes se mêlent confusément dans mon cerveau, quand je me sens secouer par un bras vigoureux.

— Monsieur, il faut vous lever, il est cinq heures et demie, vous m'avez recommandé de ne pas vous laisser dormir.

C'est le garçon de l'hûtel qui vient me rappeler à la réalité : je cours en toute hâte sur la place d'Armes,

Duruof et son aide Barret sont debout. Le Neptune est étalé à terre. La pluie tombe à torrents. Triste spectacle qui me remplit de confusion, quandje pense que nous ne pourrons peut-être pas gonfler l'aérostat. Comment aiirais-je pu soupçonner, en effet, que ces toiles boueuses iillaient hientùt nous enlever au milieu des nuages '!

— Croyez-vous, dis-je i Duruof avec anxiété, que nous pourrons partir par ce temps-là ?

Le capitaine du Nepiune me regarde avec fermeté :

— Je vois que vous ne me connaissez pas. Sachez que j'ai été malheureuxsur cette place même. Le vent n'a pas voulu que je m'élève la dernière fois. Mais j'ai une revanche à prendre et je ne crains pas la pluie. Soyez tranquille, nous ferons l'ascension quand même et quoi qu'il arrive.

Cependant le tuyau à gaz ne tarde pas i se gonfler sous la pression. Il

est engagé dans l'appeiiiUce du Neptune et, à force de soulever la soupape, de tendre le fllet, de déplacer les sacs de lest, la tète du ballon commence à se soulever de terre, les passants se rassemblent; le rire d'incrédulité ne tarde pas à faire place à une attention presque bienveillante.

A midi, la pluie cesse, et le ballon domine bientôt la place d'Armes, en présence du buste du duc de Guise, qui semble regarder avecétonnement ce spectacle si nouveau.

La foule grossit à vue d'œil , Duruof attache la nacelle aux cordes du cercle ; le Neptune soulève des chapelets de soldats qui se pendent à ses cAbles ; comme un coursier ardent, il semble impatient de bondir. Un Anglais s'approche alors, il regarde avec attention l'étoffe du ballon, avec un soin scrupuleux, touche les coi-dcs de la nacelle, examine attentivenienltout l'appareil. Cette investigation me terrifie. S'il allait offrira Duruof une somme importante pour s'élever avec lui, il me prendrait ma place, et ma bourse ne saurait certainement pas rivaliser avec la sienne. Quelle angoisse ! Si j'allais manquer une si belle occasion !

Un ami s'approche de moi.

— Vous paraissez inquiet, me dit-il.

— Oui, lui répondis- je, j'ai très peur... d'être obligé do testera terre. U.T ballon d'essai est lancé dans l'espace, mille regards le suivent des

yeux. D'un bond il est projeté sur le clocheton de l'Hôtel-de-Ville, puis il s'élève encore el le voilà qui se dirific dans la direction de la mer du Nord.

Je regarde Duruof, il est toujours calme et résolu. Quant à l'Anglais, il s'est évaporé. La perspective d'une descente au milieu de l'océan a sans doute calmé ses velléilés aériennes.

A quatre heures, Duruof, son aide Barret, et moi, nous montons dans la nacelle, les hommes de mana-uvre nous soulèvent et nous conduisent, sous les ordres du capitaine, A l'angle de la place opposé à l'Hôtelde-ViUe. f L'excellente musique » dont parlait l'afliche, fait entendre

HISTOIRE DE MES ASCENSIOMS Ti

Nous voilà dans l'espace escortés par lehourraenthousiaste d'une foule ébahie.

Quelle joie pour le débutant qui se sent mollement bercé par les doux efforts de la brise ! quelle émotion, quand il aperçoit la terre qui s'enfuit, les villes qui diminuent, l'iinrizon qui s'élargit, surtout quand, pour la

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